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Groupe d'Etudes Géopolitiques

09.02.2026 à 07:00

La nouvelle politique financière de l’extrême droite : une enquête quantitative exclusive

guillaumer
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Ni néolibéralisme, ni protectionnisme…

Les catégories les plus utilisées ne permettent pas de cerner précisément la matrice de la doctrine économique des extrêmes droites en Europe et aux États-Unis.

À partir d'une base de données exclusive, Inga Rademacher analyse l'émergence d'un nationalisme financier où la puissance de l'État est mise au service du marché et de la finance globale.

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Texte intégral (4328 mots)

Les tentatives de qualification du projet de politique économique de l’extrême droite sont en général dominées par deux points de vue contradictoires. D’un côté, les partis d’extrême droite sont présentés comme menant un projet de résistance contre le néolibéralisme, hostile à la finance, à la mondialisation et à l’orthodoxie du marché. De l’autre, on considère les partis d’extrême droite comme les héritiers du projet néolibéral, poursuivant voire approfondissant le programme politique libéral des quarante dernières années.

Ces deux interprétations simplifient une réalité bien plus complexe : le projet économique de l’extrême droite est bien moins semblable d’un pays à l’autre que nous le supposons actuellement.

Quiconque suit de loin l’actualité financière sait que les politiques de Giorgia Meloni en matière de marchés financiers ne sauraient être plus différentes de celles de Donald Trump. Alors que Meloni prône des réformes « anti-finance » — notamment la protection des entreprises nationales contre les rachats étrangers, la mise en place d’une taxe sur les bénéfices exceptionnels des banques et la recherche d’un contrôle étatique sur le crédit —, Trump a poursuivi la déréglementation financière et les réductions d’impôts afin de soutenir l’expansion du pouvoir des marchés financiers.

Dans un livre en cours d’écriture, j’explore les complexités du projet économique de l’extrême droite en se concentrant sur la politique des marchés financiers. Mes recherches mettent en évidence ces différences dans les programmes politiques d’extrême droite. Celles-ci découlent de visions distinctes développées par l’extrême droite sur la manière de relancer avec succès l’économie nationale, visions qui dépendent de manière cruciale de la position de chaque économie sur les marchés financiers mondiaux.

Afin de démontrer cette thèse, j’ai établi une base de données sur les intentions politiques dans le domaine des politiques des marchés financiers pour neuf partis d’extrême droite dans les économies de marché avancées, sur la période 2010-2024. Les partis inclus sont le Rassemblement national (RN, France), l’Alternative für Deutschland (AfD, Allemagne), la Solution grecque (Grèce), les Fratelli d’Italia (FdI, Italie), le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ, Autriche), le Partij voor de Vrijheid (PVV, Pays-Bas), l’Union démocratique du centre (UDC, Suisse), Reform UK (Royaume-Uni) et, aux États-Unis, les républicains américains sous la direction de Trump. La base de données analyse le comportement de vote — et les raisons présidant au vote — sur une série d’initiatives législatives liées à la finance.

La conclusion la plus frappante qui ressort des données est la grande diversité des programmes financiers d’extrême droite d’un pays à l’autre.

Tous les partis susmentionnés utilisent une rhétorique nationaliste pour répondre aux initiatives politiques dans le domaine de la finance, mais ils les traduisent en intentions politiques assez différentes. 

Je distingue trois régimes distincts.

Les partisans du marché du crédit (FdI, RN, Solution grecque) prônent un contrôle étatique fort sur le crédit et le secteur bancaire afin de protéger les entreprises nationales des pressions financières étrangères.

Les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV) embrassent les marchés mondiaux des capitaux, mais cherchent à ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers nationaux.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs (UDC, Reform UK et les républicains de Trump) poursuivent un nationalisme largement libéral qui soutient les entreprises nationales de gestion d’actifs.

Chaque régime peut être placé sur un spectre politique, selon la façon dont ils considèrent les marchés financiers — depuis un bord envisageant la finance comme fournisseur de capitaux pour l’investissement productif jusqu’à un autre, opposé, autorisant les marchés financiers à opérer de manière largement indépendante de l’économie productive.

À une extrémité de ce spectre se trouve un groupe envisageant une forme d’autoritarisme productif qui cherche à reconstruire la capacité industrielle nationale. Alors que le groupe intermédiaire combine des éléments des deux, l’autre extrémité du spectre rassemble des acteurs poursuivant un autoritarisme extractif qui renforce le pouvoir des gestionnaires d’actifs et des marchés financiers mondiaux, en privilégiant les rendements basés sur les commissions, la liquidité et l’expansion du marché plutôt que les investissements productifs. 

L’opposition entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite.

Inga Rademacher

L’extrême droite ne vit plus dans le monde d’Horkheimer 

Si les interprétations courantes — selon lesquelles l’extrême droite serait soit anti-finance, soit néolibérale — ne constituent pas des prismes analytiques utiles pour comprendre ces régimes, le concept de capitalisme autoritaire d’État de Max Horkheimer 47 offre une perspective autrement plus pertinente.

Après avoir étudié les régimes fascistes et nazis de l’entre-deux-guerres, Horkheimer soutenait que l’autoritarisme d’extrême droite était apparu à un moment où le capitalisme était en crise profonde. Après des décennies de concentration du capital par l’intermédiaire du capitalisme monopolistique, l’accumulation du capital par des moyens privés avait atteint ses limites et l’État fasciste était devenu la seule institution capable de sauver le système.

Selon Horkheimer, l’autoritarisme d’extrême droite ne relève pas des catégories courantes de la politique économique d’après-guerre — réglementaire ou néolibérale –, mais constitue un projet entièrement différent dans lequel l’État prend le contrôle du capitalisme pour assurer sa survie. La propriété privée et la recherche du profit restent centrales, mais la plus-value est de plus en plus gérée par un « capitaliste collectif » : un État qui dirige la production, alloue les ressources et discipline la main-d’œuvre tout en protégeant le pouvoir des élites industrielles et financières.

Mais le monde économique esquissé par Horkheimer n’existe plus.

Depuis l’entre-deux-guerres, les économies de marché avancées se sont beaucoup transformées, notamment en raison de l’essor de la finance. Alors que le capitalisme monopolistique concentrait le pouvoir industriel, le capitalisme actuel repose davantage sur une concentration du pouvoir financier. Plus important encore, les marchés financiers ont radicalement changé depuis les années 1990 avec l’essor du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Comme l’affirme Ben Braun 48, ce capitalisme a donné naissance à un nouveau régime des marchés financiers dans lequel les gestionnaires d’actifs conventionnels et alternatifs — fonds communs de placement, fonds d’investissement cotés en bourse (ETF), fonds de pension, fonds de capital-investissement et fonds spéculatifs — sont devenus les principaux détenteurs de capitaux, concentrant le contrôle des actifs des entreprises et des flux d’investissement dans un petit nombre d’institutions actives à l’échelle mondiale telles que BlackRock, Vanguard et Blackstone. Ces institutions ont principalement leur siège dans des économies dotées de centres financiers puissants, tels que les États-Unis, le Royaume-Uni et la Suisse.

Aujourd’hui, le capital est donc concentré dans le domaine de la finance — et de manière très inégale entre les pays. C’est cette donnée fondamentale qui façonne les différentes capacités des acteurs d’extrême droite à réaffirmer le contrôle national sur le capitalisme.

Dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs, le capital est de plus en plus concentré dans des pools de capitaux institutionnels spécifiques qui tirent leurs rentes des économies nationales de manière très inégale. En d’autres termes, le capitalisme des gestionnaires d’actifs crée des gagnants et des perdants.

Dans une grande partie de l’Europe continentale, le nouveau régime a entraîné une augmentation du nombre de rachats étrangers — en particulier par des sociétés de capital-investissement — et une influence étrangère sur la gouvernance d’entreprises nationales, les fonds spéculatifs et les gestionnaires d’actifs institutionnels s’engageant dans l’activisme actionnarial. Les partis d’extrême droite de ces économies ont exploité les bouleversements sociaux et économiques provoqués par ces évolutions pour en tirer des gains électoraux.

Dans d’autres économies, cependant, le capitalisme des gestionnaires d’actifs a été adopté : si de puissantes sociétés de gestion d’actifs ont leur siège social dans le pays, ces institutions peuvent être présentées, dans une optique nationaliste, comme des champions nationaux qu’il faut soutenir.

Partisans du marché du crédit

Le premier régime de notre typologie, celui des partisans du marché du crédit, est né des griefs suscités par le capitalisme des gestionnaires d’actifs dans les économies qu’il a le plus largement pénalisées.

Dans ces économies, l’épargne nationale a été de plus en plus drainée vers l’étranger, car les gestionnaires d’actifs institutionnels (comme BlackRock) ont attiré l’épargne vers des véhicules d’épargne (par exemple, les ETF), mais ont investi les fonds principalement dans des actions américaines. Dans le cas de l’Italie et de la Grèce, les banques internationales sont considérées comme des acteurs soutirant des rentes au pays, et même si leur siège social est situé dans celui-ci, car elles canalisent les fonds nationaux vers l’étranger par le biais de leurs investissements. De même, les économies italienne et grecque, comme l’économie française, ont souffert d’un nombre croissant de rachats étrangers souvent très visibles sur le plan politique et souvent menés par des sociétés américaines de capital-investissement.

Les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier.

Inga Rademacher

En réponse, les partisans du marché du crédit cherchent à reprendre le contrôle des flux de capitaux. Plus précisément, ils visent à ancrer l’épargne dans l’économie nationale afin de pouvoir la rediriger vers les secteurs productifs de l’économie, c’est-à-dire vers l’industrie. Il est frappant de constater que les partis intègrent cette idée de cycle économique dans une économie morale plus large du financement des entreprises, qui serait censée être construite à travers des « cercles concentriques de financement » : lors d’un débat à l’Assemblée nationale en 2024 49, un député RN a ainsi expliqué que le financement « doit provenir d’abord de la famille, puis des employés, puis des investisseurs régionaux, nationaux, européens et, enfin, internationaux, en dernier recours ».

Afin d’ancrer les fonds au niveau national, les partisans du marché du crédit cherchent à permettre à l’État de reprendre le contrôle sur les flux de crédit – ou du moins de retrouver une autorité significative en la matière. La Solution grecque et le RN prévoient d’y parvenir grâce à des banques de développement solides — la Banque hellénique de développement et la Caisse des dépôts et consignations (CDC), dont il faudrait augmenter les ressources — ces banques étant à même, pour les défenseurs de cette solution, de canaliser l’épargne vers des projets productifs nationaux 50.

Fratelli d’Italia cherche quant à lui à rétablir le contrôle de l’État sur le crédit par le biais d’une consolidation bancaire menée par l’État — fusionnant les banques d’investissement et les banques de détail sous la direction de l’État — afin de faire pression sur les institutions gagnant en importance en Italie pour qu’elles investissent à l’échelle nationale 51.

Comme ces partis ont tendance à considérer les marchés financiers mondiaux comme spéculatifs, ils préconisent une supervision financière forte, des taxes sur les revenus financiers et les banques, ainsi qu’une réglementation stricte des banques et des capitaux spéculatifs. Ces mouvements ont aussi tendance à croire que les fonds spéculatifs et les sociétés de capital-investissement ont facilité l’extraction des rentes nationales par le biais de rachats étrangers et d’ingérence dans la gouvernance d’entreprises nationales. Ainsi, FdI et le RN ont tous deux l’intention de protéger les actifs nationaux contre les rachats étrangers et l’imposition de la valeur actionnariale grâce à de nouvelles lois sur la gouvernance d’entreprise et à des droits de vote multiples qui favorisent les investisseurs nationaux.

Une mise en garde s’impose toutefois avant de regrouper les cas italien, français et grec dans un même groupe : l’économie française a, dans une certaine mesure, connu les deux facettes du capitalisme des gestionnaires d’actifs. D’une part, les marchés financiers sont très développés dans le pays et un nombre important de sociétés de gestion d’actifs ont leur siège en France. En 2024, environ 85 % de l’activité européenne de gestion d’actifs était concentrée dans six pays, le Royaume-Uni étant le plus important, mais la France arrivant en deuxième position.

D’autre part, la France a connu un niveau élevé et constant d’activités de rachat et d’acquisition, y compris plusieurs cas très médiatisés qui ont mobilisé politiquement les nationalistes. Selon les données de l’Institute for Mergers, Acquisitions, and Alliances, depuis 1991, la France a participé à 64 162 opérations de fusion-acquisition d’une valeur totale de 4 300 milliards d’euros — une somme supérieure aux opérations de fusion-acquisition en Italie sur la même période (2 100 milliards d’euros) 52.

Partisans du marché de capitaux

Alors que les partisans du marché du crédit proposent des politiques financières interventionnistes parce que le capitalisme des gestionnaires d’actifs a infligé des pertes nationales importantes à leurs économies, les partisans du marché de capitaux (AfD, FPÖ et PVV), dont les économies ont subi moins de pertes, sont beaucoup moins critiques à l’égard du capitalisme des gestionnaires d’actifs. Si, dans leurs pays également, l’épargne a été de plus en plus canalisée vers l’étranger par le biais des ETF et d’autres véhicules d’investissement institutionnels, et si le capital-investissement a contribué à une augmentation du nombre de rachats étrangers, l’impact a été nettement moins grave. Les partisans du marché de capitaux ont donc adopté une approche hybride qui combine des positions libérales avec certains instruments modérément interventionnistes qui ancrent les capitaux au niveau national.

J’appelle ce groupe celui des partisans du marché de capitaux : ses membres cherchent à canaliser l’épargne nationale vers les marchés financiers nationaux afin de permettre aux petites et moyennes entreprises de se financer sur ces marchés. En raison de l’accent mis sur le développement des marchés de capitaux, les partis de ce groupe poursuivent une orientation politique générale libérale, comprenant une réglementation et une fiscalité limitées des banques et des marchés financiers. Toutefois, pour faciliter l’émergence d’un cycle des marchés de capitaux, un certain degré d’ancrage national reste nécessaire. Par exemple, l’AfD cherche à attirer l’épargne des ménages et des fonds de pension nationaux vers des investissements en actions et en fonds afin de créer une « culture allemande de l’actionnariat ». Toutefois, elle entend favoriser les véhicules d’investissement qui investissent principalement, voire exclusivement, dans des actions allemandes grâce à des incitations fiscales. Cette idée souligne également la dynamique cyclique d’un tel régime.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, l’extrême droite ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

Inga Rademacher

Comme les trois économies allemande, autrichienne et néerlandaise ont connu une augmentation des rachats étrangers, bien que moins importante que dans les économies du premier groupe examiné, celles-ci cherchent à protéger les entreprises dans les domaines clefs de la technologie et des infrastructures par le biais d’un contrôle des investissements directs étrangers. Cet instrument est moins interventionniste que la réforme de la gouvernance d’entreprise et combine donc parfaitement les deux objectifs du libéralisme de marché et de l’ancrage national du capital. À l’issue d’un débat à la deuxième chambre néerlandaise, cette déclaration du PVV illustre bien un tel alliage : « La liberté lorsque cela est possible, la protection lorsque cela est nécessaire. »

Les globalistes gestionnaires d’actifs

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs — le Parti républicain de Trump, l’UDC et Reform UK — poursuivent une version libérale du nationalisme financier qui diffère considérablement des deux autres régimes.

Comme leur nom l’indique, les partis de ce groupe ne se concentrent ni sur un cycle économique national des fonds ni sur la protection de leurs économies contre les intrusions étrangères. Au contraire, comme le capital mondial est concentré dans des institutions financières dont le siège social est situé dans leurs économies, les partis de ces pays cherchent à mettre en œuvre des réformes réglementaires et fiscales qui soutiennent les marchés financiers en général et les gestionnaires d’actifs en particulier. L’UDC, par exemple, ne soutient que des restrictions minimales pour le trading haute fréquence ; de même, Trump a abrogé la règle Volcker, permettant aux banques d’investir dans des fonds de capital-risque, des fonds spéculatifs et des fonds de capital-investissement. Enfin, l’UKIP/Reform UK a rejeté les cadres prudentiels de l’Union et de Bâle III, les considérant comme des menaces pour la City de Londres.

En Suisse, aux États-Unis et au Royaume-Uni, ces partis d’extrême droite soutiennent le capitalisme des gestionnaires d’actifs à tel point qu’ils acceptent que cela puisse entraîner une nouvelle baisse des investissements productifs nationaux. Par exemple, l’administration Trump a noté que l’activité considérable de fusions-acquisitions sur les marchés américains depuis les années 1990 avait contribué à un niveau de concentration du capital si élevé que cela avait eu un impact négatif sur le nombre d’introductions en bourse. Malgré ce constat, au lieu de relancer les investissements productifs ou de freiner les fusions-acquisitions, Trump a redoublé d’efforts pour soutenir ces dernières, tout comme les marchés privés — cette politique ayant déjà été menée lors de son premier mandat 53.

Outre la déréglementation, les gestionnaires d’actifs mondialistes se sont concentrés sur des mesures de développement des marchés dans le domaine de la gestion d’actifs : Trump, par exemple, a mobilisé de nouvelles sources d’investissement pour les gestionnaires d’actifs en autorisant les plans de retraite 401(k) à inclure des investissements dans des fonds de capital-investissement et des fonds spéculatifs, canalisant ainsi efficacement l’épargne des ménages vers les marchés privés.

Enfin, si ces partis ne recherchent pas un cycle national de capitaux, ils ont néanmoins intérêt à ancrer les fonds générés à l’étranger. La loi sur les réductions d’impôts et l’emploi (Tax Cuts and Jobs Act) de Trump, adoptée en 2017, a introduit un système d’imposition territoriale qui incite les multinationales et les gestionnaires d’actifs américains à rapatrier leurs bénéfices.

Un nouveau paradigme

Nos recherches montrent que l’opposition couramment appliquée entre politique réglementaire et politique néolibérale ne correspond pas aux orientations politiques réelles du nationalisme financier d’extrême droite. Au contraire, un régime entièrement différent est en cours d’élaboration, dans lequel l’État prend le contrôle du processus d’accumulation afin de préserver le capitalisme.

Selon la position des économies nationales dans le capitalisme des gestionnaires d’actifs — que le pouvoir financier soit concentré au niveau national ou à l’étranger —, différentes voies sont choisies pour parvenir à une telle fin.

Les partisans du marché du crédit considèrent leurs économies comme les perdantes du capitalisme des gestionnaires d’actifs et cherchent donc à reconstruire la capacité de production nationale grâce à des crédits dirigés par l’État.

Les partisans du marché de capitaux ont l’intention d’ancrer l’épargne nationale dans les marchés boursiers, mais ne prévoient pas de rompre avec la finance mondiale pour y parvenir.

Enfin, les mondialistes gestionnaires d’actifs embrassent le capitalisme financier, cherchant à protéger les gestionnaires d’actifs nationaux en en faisant des champions nationaux et en facilitant l’extraction des profits à l’étranger.

Des décennies d’inaction des partis traditionnels face à la concentration croissante du capital dans les pools de gestionnaires d’actifs ont entraîné des inégalités et une érosion de la sécurité économique dans les économies de marché avancées ; aujourd’hui, l’extrême droite comble ce vide.

Alors qu’elle occupe une place laissée vacante, cette extrême droite n’a pas l’intention d’alléger les pressions structurelles subies par les plus vulnérables de la société.

En protégeant le processus d’accumulation du capital, elle ne cherche pas à remettre en cause le capitalisme — mais à l’affermir.

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07.02.2026 à 07:00

Dépasser l’économie du développement

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Les modèles sur lesquels reposait une certaine vision du monde se sont effondrés.

Pour construire dans la nouvelle phase, l’investissement public mondial peut devenir le cadre de référence.

Une pièce de doctrine signée Jayati Ghosh.

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Texte intégral (9661 mots)

L’économie du développement est depuis longtemps une préoccupation importante pour notre discipline, peut-être même la plus importante 54. On peut affirmer sans crainte que ceux que nous considérons comme les premiers économistes — les premiers qu’ait connu l’Europe, ou les premiers que virent émerger d’autres régions du monde —, étaient en réalité des analystes du développement autant que des philosophes qui se penchaient sur la morale ou l’état du monde.

Pendant un certain temps, le développement a été considéré comme synonyme d’un taux de croissance élevé du produit intérieur brut (PIB), au motif qu’une expansion rapide du revenu national se répercuterait sur l’ensemble de la population ; ses bénéfices « ruisselleraient » vers les plus pauvres. 

Cela a conduit à une approche, qu’on sait aujourd’hui simpliste, où l’on se basait sur l’augmentation du revenu par habitant, censée entraîner de manière organique d’autres changements positifs dans l’organisation sociale et économique.

L’expérience a montré que la croissance économique globale n’était ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population. Ce constat a conduit à des approches plus composites, tenant compte non seulement de la répartition des revenus, mais aussi de la transformation structurelle de l’économie.

Le projet de développement que portait l’économie a alors changé de direction pour tenter d’accompagner la transition des travailleurs vers des activités à plus forte valeur ajoutée. En raison de la productivité plus élevée de la main-d’œuvre et des progrès technologiques plus rapides dans l’industrie — en particulier dans le secteur manufacturier — par rapport à la production primaire, cette approche a peu à peu tendu à identifier le terme de développement à celui d’industrialisation.

L’échec des vieux modèles

Le modèle « classique » identifié par Kuznets et d’autres décrivait un passage du secteur primaire — agriculture — au secteur secondaire — industrie, en particulier manufacturière — puis au secteur des services. Le changement s’accompagnait alors d’une formalisation des activités économiques et de l’emploi. 

Cette approche a donné lieu à une littérature abondante, qui s’intéressait moins au « pourquoi » qu’au « comment » de l’industrialisation.

Elle encouragea l’idée que les économies moins développées différaient fondamentalement dans la logique de leurs systèmes économiques.

Il existait des approches contradictoires en matière de stratégie de croissance : d’une part, les stratégies de croissance équilibrée dépendant d’une coordination centrale par le biais de la planification du développement et, d’autre part, les arguments de Hirschman 55 en faveur d’une croissance déséquilibrée. Selon cette dernière stratégie, les « déséquilibres » et les « points de pression » pouvaient générer une expansion économique grâce à des liens en amont et en aval et à des ajustements politiques.

Cependant, les changements structurels ne se sont pas toujours déroulés de la manière idéale dont on les avait conçus et prévus au milieu du XXe siècle.

Si la part de l’agriculture dans la production a généralement eu tendance à diminuer, dans de nombreux pays, cela ne s’est pas accompagné d’une baisse équivalente de l’emploi agricole. 

Au cours du siècle dernier, différentes économies ont ainsi présenté des modèles de changement structurel et de transformation économique très divers. Certaines ont réussi leur transition vers l’industrie manufacturière — comme les États développementalistes d’Asie orientale et, plus, récemment la Chine —, mais il existe également des exemples d’expansion rapide au départ, suivie d’une stagnation du secteur manufacturier, qui ont donné lieu à des régimes dualistes du marché du travail, comme dans certains pays d’Amérique latine et d’Asie du Sud. Dans quelques cas récents, les services sont devenus les moteurs de la croissance, tandis que les économies agraires à faible revenu et les économies riches en minerais ont suivi des trajectoires différentes.

La croissance économique globale n’est ni nécessaire ni suffisante pour garantir une amélioration significative des conditions de vie matérielles de la majeure partie de la population.

Jayati Ghosh

Dans tous les cas, il est devenu évident que la croissance du secteur industriel à elle seule ne résoudrait pas le problème de l’emploi dans les économies sous-développées.

Elle ne conduirait pas non plus nécessairement au « développement humain », un concept développé et approfondi dans les années 1990 par Amartya Sen 56 et Mahbub-ul-Haq 57. Cette conclusion résultait de la reconnaissance du fait que le revenu monétaire, même en termes de revenu par habitant, pouvait être au mieux un indicateur médiocre — voire, au pire, un indicateur trompeur — du progrès économique et social.

L’indice de développement humain qu’on a conçu à la suite de ce constat a ainsi ajouté l’éducation et la santé au PIB par habitant.

Cette approche soutenait que le développement devait passer par l’élargissement des capacités humaines grâce à l’accès universel aux biens fondamentaux — tels que l’alimentation, le logement et les équipements essentiels, la santé et l’éducation — tout en garantissant la sécurité et la dignité humaines pour tous. Par la suite, Sen a soutenu que le développement devait être considéré « comme un processus d’élargissement des libertés réelles dont jouissent les individus 58 ».

Dans tous ces cas, l’accent était mis sur les processus et les grandes questions qu’on considérait structurantes.

Le monde sans Histoire du Consensus de Washington

On a ensuite assisté à un changement important dans les approches politiques du développement, qui a coïncidé avec les processus de mondialisation du commerce et de la finance, ainsi qu’avec un recours accru aux activités privées — en particulier celles des entreprises — pour atteindre les objectifs sociaux. 

L’année 1989 a vu à la fois la chute du mur de Berlin et la naissance du Consensus de Washington : avec le recul, il est clair que ces deux faits étaient étroitement liés sur le plan idéologique.

Les arguments du Consensus de Washington ont alors pris une forme concrète lors de la conception des mécanismes d’aide au développement, des « recommandations » faites par les institutions financières internationales ; ces outils ont aussi été déployés à l’occasion de différentes crises.

Issu de l’ethos intellectuel qui prévalait dans les centres universitaires établis du monde riche, le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord, en portant avant tout l’accent sur une conception néolibérale du marché. 

Cela s’est accompagné d’un changement de perspective dans le discours sur le développement, qui s’est détourné des processus macroéconomiques et sectoriels pour se concentrer sur la « réduction de la pauvreté ». Ce tournant marquait le déclin de l’économie du développement. La réduction de la pauvreté a alors été considérée comme le résultat de politiques spécifiques et ciblées, plutôt que de processus économiques plus larges.

L’approche sous-jacente reposait sur l’idée que les prix et les quantités sont déterminés simultanément par le mécanisme du marché — les prix relatifs étant les facteurs cruciaux qui déterminent l’allocation des ressources ainsi que le niveau et la composition de la production. Cela valait aussi bien pour les baux fonciers, les marchés de crédit ruraux semi-formels que pour une économie en développement engagée dans le commerce international.

Une symétrie simple était supposée entre les « facteurs de production ». Ainsi, les rendements des « facteurs » (terre, travail, capital) étaient considérés comme déterminés de la même manière que les prix des biens, par la simple interaction de l’offre et de la demande. 

Certaines « défaillances du marché » étaient admises, mais les interventions politiques se concentraient sur l’introduction d’incitations ou de freins dans le mécanisme du marché, dans le but de promouvoir « l’efficacité ».

Toute ingérence indésirable dans le fonctionnement du marché était associée à des « défaillances gouvernementales » largement médiatisées. 

Les externalités étaient reconnues, mais on cherchait à les intégrer dans des modèles plus faciles à appréhender, réduisant ainsi la complexité de leurs effets.

Même lorsqu’il était admis que « l’histoire a son importance », celle-ci était généralement réduite à certaines affirmations simples et « modélisables ».

En conséquence, on cherchait à expliquer les caractéristiques particulières des économies en développement selon les principes de l’individualisme méthodologique, avec toutefois quelques nuances culturelles. La différence avec l’approche beaucoup plus sophistiquée et nuancée d’Albert Hirschman ne pouvait être plus frappante.

Ceux qui, auparavant, auraient étudié le développement comme une transformation structurelle se concentraient désormais sur la réduction de la pauvreté et sur les outils particuliers qui pouvaient y parvenir. L’accent a été mis sur des interventions spécifiques — des micro-solutions qui semblent fonctionner dans des cas particuliers — et sur la manière dont elles pouvaient être modifiées ou répliquées à grande échelle.

L’industrie mondiale du développement qui a émergé a continué à rechercher ces solutions miracles pour réduire la pauvreté. 

Le Consensus de Washington a diffusé les axiomes de la pensée économique qui dominait alors en Europe occidentale et en Amérique du Nord.

Jayati Ghosh

Pourquoi nous avons refusé de comprendre de quoi était faite la pauvreté

Des modes éphémères ont ainsi vu le jour, parmi lesquelles on peut citer, dans l’ordre chronologique : la libéralisation des marchés et la suppression des contrôles gouvernementaux ; la reconnaissance de « droits de propriété » aux habitants des bidonvilles ; la microfinance ; et plus récemment, les transferts monétaires. 

Cette approche avait une vision très limitée de ce qu’est la pauvreté et de la manière dont elle est générée : elle faisait abstraction de tous les processus économiques fondamentaux et des caractéristiques systémiques qui déterminent la pauvreté.

La « classe » était généralement absente du débat, ou n’était mentionnée que sous la forme de « discrimination sociale » : son contenu économique étant effectivement effacé.

Les pauvres n’étaient pas définis par leur manque d’actifs — ce qui aurait nécessairement attiré l’attention sur la concentration des actifs ailleurs dans la société — mais par leur manque de revenus ou d’autres aspects — tels qu’une mauvaise alimentation, un logement insalubre et un accès limité aux services publics et aux services sociaux de base, etc. De même, ils n’étaient que rarement définis par leur situation économique ou leur profession, par exemple en tant que travailleurs occupant des emplois peu rémunérés ou incapables de trouver un emploi rémunéré, ou contraints de trouver des moyens de subsistance dans des environnements fragiles où la survie est difficile.

L’économie informelle a été bien étudiée — mais le travail non rémunéré a été plus ou moins totalement ignoré.

L’étude des processus macroéconomiques a également été largement négligée dans la réflexion sur la pauvreté : ainsi des modèles commerciaux et économiques qui déterminent les niveaux d’emploi et leur répartition ainsi que la viabilité de certaines activités, des politiques budgétaires qui déterminent dans quelle mesure des services publics essentiels tels que l’assainissement, la santé et l’éducation seront fournis, des politiques d’investissement qui déterminent le type d’infrastructures physiques disponibles et donc le retard d’une région particulière, ou des politiques financières qui créent une volatilité cyclique sur divers marchés.

Le lien entre l’enrichissement de certains et l’appauvrissement des autres a rarement été mis en évidence, un peu comme si les riches et les pauvres vivaient dans des mondes sociaux différents sans aucune interdépendance économique — et que les premiers ne dépendaient pas du travail des seconds.

Cette étroitesse de vue est également évidente dans les parties de ces analyses consacrées aux processus internationaux.

Elles ignoraient en particulier la manière dont les processus et les règles économiques mondiaux affectaient la capacité des États des pays moins développés à tenter de diversifier leur économie et à garantir les droits sociaux et économiques de leurs citoyens.

Ces silences ont eu pour conséquence de sédimenter une vision bidimensionnelle des pauvres : ils étaient dotés de la dignité d’être traités comme des sujets dotés d’un pouvoir de décision indépendant, mais leur pauvreté résultait de leur situation particulière et de leurs propres jugements — souvent erronés — qui pourraient être modifiés par des interventions ou des « incitations » qui leur permettraient, d’une manière ou d’une autre, de mieux réussir sur le plan économique. Autrement dit : on présupposait qu’ils vivaient dans un monde où leur pauvreté n’était pas liée à des contextes sociaux, politiques et économiques plus larges, ni à des processus historiques.

Ces questions plus larges n’étant jamais abordées et le seul dilemme qui se posait aux responsables politiques était de choisir un programme de lutte contre la pauvreté et de déterminer comment le mettre en œuvre. 

En retour, cette manière de faire dépendait de plus en plus de ce qui a été décrit comme l’outil « de référence » pour évaluer les politiques de développement : l’« essai contrôlé randomisé » (ECR).

Cette approche soulève de nombreuses questions conceptuelles et méthodologiques 59.

Les questions liées à l’utilisation désormais répandue des ECR vont au-delà des problèmes d’identification et de mesure qui les rendent peu fiables pour prédire les comportements ou les résultats.

Comme ils ignorent complètement les processus macroéconomiques plus larges, ils donnent lieu à une croyance simpliste et souvent mécanique selon laquelle ce qui a « fonctionné » dans un contexte donné peut être facilement défini et fonctionner dans un contexte tout à fait différent.

La particularisation et la miniaturisation d’une expérience de développement complexe, devenue ainsi un examen des conditions et des réactions de personnes ou de ménages pauvres individuels, peuvent alors conduire, souvent sans aucune distance critique quant à cette manière de faire, à un ensemble universel de maximes sur les stratégies à adopter pour améliorer la situation de ces ménages — on imagine facilement ce qu’Hirschman lui-même aurait pensé de tout cela.

Pourtant, alors même que tout cela faisait l’objet d’études assidues, les économistes du développement issus du reste du monde semblaient passer à côté du phénomène de réduction massive de la pauvreté le plus spectaculaire de l’Histoire.

Le développement sans l’aide au développement

Celui-ci se déroulait en Chine au cours de ces mêmes décennies, non pas grâce à ces politiques microéconomiques tant vantées, mais grâce à un développement mené par l’État et fortement axé sur la transformation structurelle et la création d’emplois.

Le miracle économique chinois a désormais fait l’objet de nombreuses études, mais il convient de rappeler qu’il reposait en grande partie sur des taux d’investissement élevés — avant tout dans les infrastructures publiques —, un contrôle important des finances et de l’orientation du crédit vers les secteurs privilégiés, et une concentration sur les activités génératrices d’emplois, ainsi que d’autres conditions favorables.

Une caractéristique moins souvent étudiée du succès chinois est l’utilisation efficace d’économies d’échelle statiques et dynamiques dans la production, qui reposait sur la croissance des marchés intérieurs et d’exportation.

Tout cela permet de faire ressortir ce qui devrait être évident : le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.

Au contraire, comme il repose sur des changements dans la répartition des revenus et des actifs — une répartition qu’il modifie en retour — il dépend de manière cruciale des configurations politiques et économiques, nationales et internationales.

Il est important de noter ici l’importance du développement inégal en tant que caractéristique intrinsèque de l’expansion capitaliste, dans laquelle l’impérialisme a joué un rôle déterminant 60.

À l’échelle mondiale, la division internationale du travail qui s’est établie vers le milieu du XIXe siècle a persisté dans ses grandes lignes pendant plus d’un siècle et demi. La plupart des pays n’ont pas été en mesure de suivre le même processus d’industrialisation et d’atteindre la même croissance du PIB par habitant qui a permis aux pays développés de devenir « riches ».

Ce n’est pas le fruit du hasard : cela reflète plutôt les processus économiques à l’œuvre aux échelles mondiale, nationale et locale, qui ont influencé et limité les possibilités de croissance et de développement dans différentes régions.

Seuls quelques rares pays ont pu y échapper, grâce à une économie politique nationale très spécifique et à des avantages géostratégiques.

Le développement économique d’une région ou d’un pays ne peut donc être réellement compris sans tenir compte de l’évolution des déséquilibres du pouvoir à l’échelle du monde.

Ceci est inextricablement lié à l’accès aux ressources mondiales, y compris les ressources naturelles, et à leur contrôle. La longue histoire de l’utilisation excessive des ressources mondiales par les pays développés d’aujourd’hui trouve un écho contemporain dans les débats sur la responsabilité relative de chacun dans les émissions mondiales de carbone, et sur la nécessité de réduire celles-ci pour limiter le réchauffement climatique. 

Au sein de chaque pays également, les questions de répartition ont été influencées par le développement ou l’absence de développement.

Les coûts et les avantages de tout processus de développement ont tendance à être répartis de manière inégale, en fonction des rapports de force relatifs. La stratégie de développement et les politiques spécifiques ont toutes deux des conséquences sur la répartition qui, à son tour, affecte les processus économiques, sociaux et politiques.

Elles déterminent également les contours des politiques ultérieures.

Cela signifie qu’il ne suffit pas de reconnaître qu’il peut y avoir différents « gagnants » et « perdants » dans un processus de développement : l’Histoire joue plutôt un rôle plus approfondi et plus complexe, en faisant du développement un processus évolutif dans lequel différentes forces déterminant les résultats réels interagissent en permanence. 

Pour sauver l’économie du développement du marasme créé par le discours sur la réduction de la pauvreté, il faut reconnaître bon nombre des caractéristiques que nous venons de passer en revue — qui étaient de fait déjà bien mises en valeur dans les travaux de Hirschman.

Un tel sauvetage nécessite d’autres changements dans notre approche — depuis la modification des indicateurs que nous utilisons pour juger du « succès » d’une politique de développement jusqu’à la transformation radicale de nos approches en matière de politique économique, en subordonnant l’économie à la société et aux limites des ressources naturelles.

Il est désormais clair que lorsqu’en matière de développement, se montrer inclusif ne suffit pas, il faut aussi considérer la résilience et la réduction des vulnérabilités.

Nous devons reconnaître que nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.

Le développement n’est pas et ne peut être un simple processus technocratique ou apolitique.

Jayati Ghosh

Comment on mesurait le progrès

Les indicateurs utilisés pour suivre et évaluer les progrès en matière de développement ont joué un rôle important dans ce virage — ils nous ont éloigné un peu plus des approches souhaitables. 

Prenons par exemple l’indicateur le plus communément utilisé : le produit intérieur brut.

Tout le monde sait désormais que le concept de PIB a de nombreux défauts. Un système de comptabilité nationale initialement développé pour mesurer une économie en guerre a été étendu au reste du monde et a pris une importance bien supérieure eu égard aux limites inhérentes à cet outil. Les mesures du revenu national ne sont manifestement pas à même de prendre en considération l’ensemble de l’activité économique — et encore moins la qualité de vie ou la durabilité d’un système particulier de production, de distribution et de consommation. 

Comme le PIB de la plupart des pays ne prend en compte que les transactions commerciales, il exclut un nombre important de biens et de services produits pour la consommation personnelle ou domestique.

En faisant du prix du marché le principal déterminant de la valeur, indépendamment de la valeur sociale d’un bien ou d’un service, le PIB sous-évalue massivement, par exemple, ce que beaucoup reconnaissent aujourd’hui comme des services de soins essentiels mais souvent non rémunérés — encore principalement, mais pas exclusivement, fournis par des femmes.

Dans le même temps, il surévalue les activités, les biens et les services dont le prix est plus élevé en raison de la structure oligopolistique des marchés — les services financiers en étant un exemple particulièrement révélateur.

L’obsession de la croissance économique — qui n’est autre chose que la croissance du PIB —, indépendamment des autres indicateurs de bien-être, conduit à des évaluations discutables des performances réelles de l’économie et à des décisions et résultats politiques médiocres.

Ce qui aggrave encore la situation, c’est que la répartition des biens n’est que rarement prise en compte dans les évaluations ou les orientations politiques, de sorte que les décideurs politiques n’ont tendance à se concentrer que sur les chiffres globaux et les moyennes.

De nombreuses mesures alternatives ont été mises au point pour mieux appréhender les réalités socio-économiques.

Les indicateurs de développement durable, qui devaient faire partie de l’Agenda mondial 2030, en sont un excellent exemple. Mais leur nombre même constitue un obstacle : 17 objectifs, avec 169 cibles associées et pas moins de 231 indicateurs. Une telle prolixité ne permet pas de créer un indicateur viable que tous les pays et leurs populations peuvent suivre régulièrement.

C’est pourquoi le PIB, malgré tous ses défauts, reste l’indicateur préféré des décideurs politiques. 

Le rapport de la commission Stiglitz-Sen-Fitoussi de 2009 61 a renforcé le fait bien connu que ce que nous mesurons détermine ce que nous faisons. 

Des initiatives récentes visant à aller « au-delà du PIB » ont été prises, ce qui est évidemment une bonne chose.

Plusieurs contributions vont dans cette direction : les indicateurs de bien-être de l’OCDE, élaborés par des économistes tels qu’Enrico Giovannini et Martine Durand, certains indicateurs proposés par le Conseil économique et social des Nations unies — auquel j’ai participé — et les travaux d’un groupe d’experts de haut niveau réfléchissant à cet « au-delà du PIB », groupe nommé par le secrétaire général des Nations unies.

L’idée est de présenter un ensemble compact d’indicateurs relativement faciles à mesurer, qui pourrait au moins être utilisé  en complément du PIB qu’il ne sera ni facile ni rapide de remplacer complètement.

Ces indicateurs peuvent donner une image du progrès économique très différente de celle que renvoie le revenu par habitant.

Par exemple, l’indicateur du marché du travail — le salaire médian multiplié par le taux d’emploi, idéalement ventilé par sexe — nous renseigne sur les conditions réelles auxquelles sont confrontés les travailleurs, car les salaires médians reflètent mieux l’état général des rémunérations que le salaire moyen, qui peut être trop influencé par les plus élevés. De plus, le taux d’emploi nous renseigne sur l’état de la demande sur le marché du travail et l’ampleur du travail non rémunéré, qui est généralement effectué par les femmes. Mes propres recherches suggèrent à cet égard qu’aux États-Unis et au Royaume-Uni, par exemple, le PIB par habitant a largement surpassé l’indicateur du marché du travail entre 2009 et 2020 — l’écart se creusant entre les deux indicateurs. En Inde, les deux mesures ont de fait évolué dans des directions différentes — l’indice du marché du travail diminuant alors même que le PIB par habitant augmentait.

L’idée de ce changement de paradigme est donc de disposer d’un tableau de bord des indicateurs les plus importants, qui offrirait une vue d’ensemble plus complète des performances économiques, à usage comparatif. Ce tableau pourrait également être modifié pour refléter les priorités nationales et sociales.

La sensibilisation du public à cette vision révisée de la réalité pourrait alors mobiliser le soutien en faveur de différentes politiques aux niveaux national et international.

Il existe d’autres indicateurs qui posent des problèmes tant sur le plan conceptuel que sur celui de la mesure, mais qui sont néanmoins très largement utilisés. Par exemple, les termes « productivité » (production par travailleur) et « efficacité » sont utilisés comme s’ils étaient intrinsèquement souhaitables, mais ils sont en fait mal définis, difficiles à mesurer et conduisent souvent à de mauvais choix politiques.

De même, l’utilisation d’un autre concept entièrement artificiel comme la parité de pouvoir d’achat — concept construit par opposition aux taux de change du marché qui existent dans la réalité et sont effectivement appliqués par les pays et leurs populations — a contribué à occulter des réalités et des différences importantes. Il y a de bonnes raisons de croire que ces taux de change sont non seulement problématiques sur le plan conceptuel et méthodologique, mais qu’ils ont également tendance à gonfler les revenus des pays les plus pauvres et à exagérer l’ampleur des changements réels au fil du temps.

Vers un nouveau paradigme

Albert Hirschman a vécu à une époque de troubles. Pourtant, le monde d’aujourd’hui est peut-être encore plus complexe et peut-être même plus effrayant, malgré des progrès matériels évidents.

À quelques exceptions près, la plupart des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à une « tempête parfaite » de problèmes : une série de défis qui créent des crises et des urgences qui se chevauchent et s’entremêlent.

Il se trouve que ce sont eux qui sont parmi les plus touchés par le changement climatique et le réchauffement de la planète — même s’ils en sont bien moins responsables que d’autres. Les recherches scientifiques suggèrent que nous avons déjà dépassé sept des neuf limites planétaires, avec des conséquences dévastatrices pour nous, y compris dans un avenir proche. L’espoir d’une quelconque coopération mondiale pour faire face à ce basculement s’amenuise à grande vitesse.

L’architecture mondiale aggrave encore la situation des pays qui ont adhéré aux idées du Consensus de Washington — qui, fait remarquable, continue d’être une référence pour un trop grand nombre de décideurs politiques dans les pays à faible et moyen revenu.

Des systèmes fiscaux internationaux archaïques empêchent les gouvernements de taxer les riches ou les multinationales, même lorsqu’ils le souhaitent.

Les marchés financiers et la libéralisation des comptes de capital ont considérablement aggravé leurs difficultés, tout en n’apportant que des avantages incertains et généralement mineurs.

De nombreux pays sont en proie à des crises graves — même ceux qui ne sont pas confrontés à un endettement extrême ou à une menace de défaut de paiement —, en raison d’un service de la dette particulièrement onéreux vis-à-vis des bailleurs extérieurs ; ces paiements les privent de la capacité d’engager d’autres dépenses publiques essentielles. En raison des hiérarchies monétaires et des perceptions souvent mal fondées des risques sur les marchés mondiaux des capitaux, ils sont directement touchés par les flux de capitaux résultant des politiques macroéconomiques des économies avancées — sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle — et se trouvent ensuite bloqués lorsqu’ils sont confrontés à des crises aggravées comme les guerres et les pandémies. 

La financiarisation a d’autres effets néfastes, tant sur les marchés mondiaux qu’au sein des économies nationales.

Nos économies ne sont que des « filiales détenues à part entière de la nature » : des créations humaines, qui peuvent donc être modifiées par tous.

Jayati Ghosh

Les pays importateurs de denrées alimentaires et de carburant sont ainsi particulièrement touchés par la volatilité des prix sur les marchés mondiaux, étant durement pénalisés lorsque les prix des matières premières augmentent, mais ne bénéficiant pas de leur baisse — souvent en raison de la dévaluation monétaire.

Une offre insuffisante d’emplois de qualité, même dans les pays à « forte croissance », entraîne non seulement une trop faible dépense des ménages mais aussi des tensions sociales et politiques.

Un nombre croissant de pays sont touchés par des conflits internes et une violence croissante.

Les inégalités se creusent dans presque tous les pays, ainsi qu’à l’échelle mondiale, avec l’enrichissement des grandes multinationales et des individus extrêmement riches.

Une grande richesse confère aux riches un grand pouvoir, leur permettant d’influencer les lois, les réglementations et les politiques à leur avantage.

L’expansion non réglementée de l’IA privée menace d’entraîner des pertes d’emplois importantes et d’accroître encore les inégalités.

Sur le plan international, la volte-face agressive du pays responsable de la mise en place et de la mise en œuvre de l’architecture économique et financière mondiale a créé le chaos, la confusion et des effets négatifs à court terme.

L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui. Elle s’était de toute façon réduite à peau de chagrin avant les dernières attaques dont elle a fait l’objet, mais le rétrécissement et l’effondrement potentiel de plusieurs organisations internationales cruciales sont une source de préoccupation majeure.

L’investissement public mondial

Au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles, il y en a toutefois quelques-unes de bonnes. 

Tout d’abord, la situation actuelle a mis fin au mythe selon lequel la croissance tirée par les exportations serait le meilleur moteur du développement économique pour tous les pays. 

Seule une poignée de pays ont historiquement pu bénéficier d’une telle stratégie, pour différentes raisons de géopolitique et d’économie politique.

La plupart des autres qui l’ont essayée sont restés prisonniers d’une production à faible valeur ajoutée, les excédents des chaînes de valeur mondiales étant récupérés par les activités de préproduction et de postproduction des multinationales — basées pour la plupart dans les pays riches.

Cela ne signifie pas que les exportations soient inutiles ou doivent être ignorées — mais plutôt qu’il faut adopter une stratégie différente et plus nuancée, avec des partenaires commerciaux diversifiés, des accords régionaux et un accent plus marqué sur la croissance des salaires et de l’emploi au niveau national.

Or il est aujourd’hui plus probable de réunir ces conditions.

L’effondrement de l’aide au développement pourrait également devenir une opportunité.

Le moment est venu de reconsidérer l’ensemble du fondement conceptuel et pratique de l’aide publique au développement et de passer d’une approche fondée sur la charité à une approche fondée sur la coopération internationale autour de défis communs — en d’autres termes, un investissement public mondial.

Il ne s’agit pas de transferts des riches vers les pauvres par « bonté de cœur », mais d’une collaboration entre les nations pour fournir des biens publics mondiaux et surmonter les défis planétaires.

[L’aide au développement doit réussir son pivot géopolitique : lisez la pièce de doctrine d’Alexandre Pointier]

L’idée est d’obtenir que les pays s’engagent à mettre en commun leurs ressources et leurs efforts pour atteindre des objectifs communs, en particulier dans les domaines qui traitent des problèmes mondiaux urgents tels que le changement climatique, la pollution, l’alimentation et la santé. Cela implique des contributions partagées, pour lesquelles tous les pays participent selon leurs moyens et partagent un pouvoir de décision concernant les dépenses.

Ce changement de paradigme a peu de chances de se produire d’une façon multilatérale à l’heure actuelle, mais il pourrait fonctionner avec des groupes ou des coalitions de pays.

On observe même les signes d’une plus grande interaction entre les pays à faible et moyen revenu et une meilleure reconnaissance de la nécessité de travailler en coalition sur des questions spécifiques — par exemple une fiscalité plus progressive, la lutte contre les flux financiers illicites, et le partage et le transfert de technologies dans des domaines cruciaux tels que l’atténuation du changement climatique. Dans certains cas, ces coalitions incluent des gouvernements progressistes de pays riches.

Si le contexte international est important pour créer des conditions favorables, l’économie politique nationale reste cruciale.

Le changement de paradigme le plus fondamental qui s’impose consiste à renverser la relation habituelle entre l’économie et la société.

Nous devons nous débarrasser de l’idée selon laquelle diverses mesures doivent être prises pour servir l’économie et améliorer les perspectives de croissance. 

Par exemple, on nous dit que l’amélioration des conditions sanitaires est bonne pour l’économie car elle améliore la productivité des travailleurs, ou que l’augmentation du nombre de femmes dans la population active rémunérée augmentera le PIB.

En réalité, c’est une mauvaise façon de voir les choses, qui subordonne les personnes, les communautés et la nature aux besoins « économiques » — quand ces derniers concernent en fin de compte les profits du capital.

Nous devons au contraire faire en sorte que l’économie soit au service des personnes et de la planète. 

Après tout, il s’agit d’une construction humaine, qui peut donc être révisée et reconstruite par les humains.

La première de toutes nos questions doit toujours rester : quel type de société voulons-nous ? Ce n’est que dans un second temps qu’il nous faut réfléchir à l’économie qu’il faut mettre en place pour y parvenir.

En d’autres termes, cela signifie que nous devons veiller à ce que les marchés servent la société, et pas seulement les actionnaires des entreprises privées.

Une fois que l’on accepte que les politiques économiques doivent promouvoir la durabilité, l’égalité des sexes et la justice sociale, les implications politiques sont évidentes.

Par exemple, les prestations de soins effectuées mais non rémunérées, de même que la nature, ne peuvent être traitées comme elles l’ont été jusqu’à présent — comme des ressources illimitées pouvant être utilisées gratuitement et épuisées sans coût ni conséquence.

Au contraire, les institutions et les politiques économiques doivent non seulement reconnaître les contributions de ces soins et de la nature, mais aussi s’efforcer de les valoriser socialement et de créer les conditions nécessaires à leur épanouissement.

Le travail de soins doit pouvoir être considéré comme un bien collectif qui bénéficie de ressources et d’une réglementation adéquates. 

La réglementation fait en effet partie intégrante de la formation des marchés par les États.

Il est important de rappeler que les États sont toujours essentiels au fonctionnement des marchés et qu’ils les façonnent : la question est de savoir dans l’intérêt de qui.

Il y a une mauvaise foi chez ceux qui plaident pour la fin des investissements publics et souhaitent que l’État n’intervienne pas dans les marchés et les activités économiques, ni ne les réglemente. Ce qu’ils veulent réellement, c’est que l’intervention du gouvernement ne serve que les intérêts du grand capital.

Ce dont nous avons besoin, au contraire, c’est que les États soient réactifs et responsables pour répondre aux besoins des populations de manière égalitaire, en étant conscients de la nécessité de respecter les limites de la planète et de la nature.

L’aide au développement n’a jamais été très efficace pour la plupart de ceux qui la recevaient. Souvent même, elle leur a nui.

Jayati Ghosh

L’une des formes de réglementation les plus importantes concerne les marchés financiers, car le contrôle de la finance est une condition préalable essentielle à la réussite de toute autre politique progressiste.

Les flux transfrontaliers et les marchés financiers internes doivent pouvoir être soumis à des contrôles publics qui garantissent un accès stable et équitable aux financements, orientent celui-ci vers des activités socialement souhaitables, empêchent les comportements oligopolistiques et la volatilité des prix, et réduisent la propension aux crises.

Les droits des travailleurs doivent également être renforcés, à la fois par la réglementation et par l’emploi public. Ce point est particulièrement crucial dans l’économie informelle — notamment pour les femmes qui sont nombreuses à exercer des activités agricoles à petite échelle et des emplois domestiques. L’extension des systèmes de protection sociale présente un avantage macroéconomique non négligeable : elle stimule la demande et permet une plus grande résilience sociale face aux chocs économiques futurs, y compris ceux causés par l’aggravation de la crise environnementale.

Le système alimentaire mondial est enfin défaillant à plusieurs égards : il est malsain, coûteux pour l’environnement et inégalitaire.

Il a aussi des conséquences sociales, économiques et environnementales, qui sont également liées au genre. Il doit être reconstruit de fond en comble afin de soutenir une production agricole diversifiée et durable pour les marchés locaux, nationaux et régionaux, d’assurer la sécurité alimentaire pour tous, en particulier pour les groupes les plus marginalisés, de promouvoir la biodiversité et de garantir l’accès aux moyens de subsistance, en particulier aux petits producteurs. 

Répondre à tous ces défis nécessitera une forte augmentation des dépenses publiques, à la fois par des investissements en capital et par des dépenses budgétaires régulières dans les services essentiels et la protection sociale.

Ce tournant exige à son tour une architecture mondiale qui permette aux États d’élargir leur « espace budgétaire » grâce à des politiques macroéconomiques progressistes et à la coopération multilatérale, et en particulier grâce à la coopération fiscale afin de garantir que les entreprises multinationales et les personnes les plus riches contribuent le plus.

Les dépenses publiques en faveur des soins et de la préservation de l’environnement doivent être considérées comme faisant partie de l’investissement public mondial, plutôt que d’être vues comme une forme d’« aide » destinée à être « consommée ».

*

Beaucoup diront que la situation mondiale actuelle, ainsi que la configuration politique de nombreux pays, ne sont pas propices à de telles stratégies tournées vers l’avenir.

Mais l’histoire nous montre que les périodes de ténèbres et de confusion ont souvent été le terreau de changements importants.

Le monde dans lequel nous vivons est rempli de visions apocalyptiques du futur.

Elles sont de plus en plus courantes, de plus en plus explicites. Mais elles ne sont ni utiles, ni nécessairement exactes.Comme l’a fait remarquer Jeremy Adelman dans sa biographie d’Albert Hirschman : « Il ne s’agit pas de prédire une disparition — il s’agit d’imaginer une autre façon de discuter. »

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03.02.2026 à 18:24

Les trumpistes veulent-ils vraiment faire la guerre à la Chine ?

guillaumer
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Malgré un discours « faucon », la politique chinoise de Donald Trump et de son administration est embourbée dans ses contradictions.

Au-delà de la rhétorique, la Chine est l'objet d'une guerre interne à Washington.

Décryptage au cœur des factions qui s’affrontent pour savoir comment faire face à Pékin.

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Texte intégral (8075 mots)

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Il y a plus de trente ans, celui qui est aujourd’hui l’intellectuel nationaliste chinois le plus puissant de la République populaire avait une intuition qu’il érigeait en loi fondamentale : travaillés par le spectre de la guerre civile, les États-Unis finiraient par s’entre-déchirer.

Aujourd’hui, America versus America semble être semble être une stratégie chinoise — mais la prophétie s’est-elle réalisée ?

Lorsque Donald Trump a pris pour la seconde fois ses fonctions à la Maison-Blanche, bon nombre de « faucons » connus pour leur position très hostile à la Chine ont été amenés à des postes clefs. Pour diriger le département de la Défense– aujourd’hui rebaptisé de la Guerre — le président américain a ainsi nommé Pete Hegseth, inquiet des efforts chinois pour « construire une armée spécifiquement dédiée à vaincre les États-Unis » et pour assurer une « domination […] mondiale 62 » ; celui-ci est accompagné d’Elbridge Colby, ardent défenseur d’une réorientation de la stratégie de défense américaine pour contrer la Chine, qui est devenu le principal responsable des orientations politiques du Pentagone 63.

En parallèle de ces nominations, John Ratcliffe est rapidement confirmé à la tête de la CIA et profite de son audience devant le Sénat pour réitérer ce qu’il soulignait dans une tribune au Wall Street Journal en 2020 : « la Chine est la menace de sécurité nationale n°1 64 ». Le département d’État, quant à lui, est placé sous la direction de Marco Rubio, l’élu le plus actif sur la Chine depuis 2011, date de son entrée au Sénat, qui ne manque jamais une occasion d’appeler à plus de restrictions technologiques contre cet adversaire. Il y est entouré d’autres faucons tels que Jacob Helberg, sous-secrétaire pour la croissance économique 65, qui dénonçait dans son livre la « guerre grise » opposant la Chine et les États-Unis, nouvelle « guerre froide » menaçant la « survie politique » de l’Amérique 66 ; comme Rubio, ce dernier s’est mobilisé en 2024 auprès du Congrès pour que soit adoptée une loi interdisant à TikTok d’opérer aux États-Unis si l’application restait détenue par sa maison-mère chinoise.

En l’absence d’un arbitrage clair dans une guerre interne de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions.

Mathilde Velliet

D’autres personnalités moins exposées médiatiquement sont élevées à des postes non moins cruciaux dans l’élaboration de la stratégie américaine en matière de rivalité technologique avec la Chine. On pense ainsi à Ivan Kanapathy, qui avait contribué à élaborer plusieurs mesures de restriction technologique visant la Chine lors de son dernier passage à la Maison-Blanche et devient en 2025 directeur « senior » pour l’Asie au Conseil de sécurité nationale, ou encore à Jeffrey Kessler, nommé à la tête du Bureau pour l’industrie et la sécurité du département du Commerce en charge du contrôle des exportations.

Dans un contexte de relatif consensus bipartisan favorable à une approche plus ferme envers la Chine, la nomination de ces « faucons » — tous encore en poste actuellement — pouvait laisser penser que la deuxième administration Trump inscrirait sa politique chinoise dans la continuité des orientations prises depuis la seconde moitié des années 2010, qui furent guidées par un sentiment de plus en plus fort et répandu que la Chine représente une grave menace pour les États-Unis. Plusieurs des responsables cités ayant été de fervents défenseurs, voire d’actifs architectes, des restrictions imposées aux échanges technologiques avec la Chine dans le but de sécuriser les infrastructures américaines — loi sur TikTok, interdiction de certaines applications chinoises, limitations imposées à la présence d’entreprises chinoises dans les technologies américaines de l’information et de la communication, etc. — et de ralentir l’adversaire chinois — contrôles sur les exportations de semi-conducteurs par exemple, ou inscription d’entreprises chinoises sur la liste d’entités du Commerce —, un durcissement de ces restrictions était attendu, probablement assorti d’une ferme injonction adressée aux alliés pour qu’ils fassent de même. 

Pourtant, après plus d’un an d’administration Trump, et en dépit de l’impression qu’a pu donner l’annonce des barrières douanières, force est de constater que ce durcissement n’a pour l’instant pas eu lieu. Bien au contraire. 

Des restrictions technologiques assouplies ou suspendues

Depuis le printemps 2025, plusieurs mesures de restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine ont fait l’objet d’assouplissements, de suspensions ou de reports. Par une série de décrets, le président Trump refuse de mettre en œuvre la loi sur TikTok, alors que lui-même avait tenté d’interdire l’application en 2020 67 ; après suspension de l’application de la loi jusqu’à avril 68, puis juin 69, puis septembre 70, puis décembre 2025, le président a considéré, au terme de l’année, que TikTok s’était suffisamment séparé de sa maison-mère Bytedance et pouvait donc continuer à opérer aux États-Unis 71.

Afin d’éviter de porter atteinte aux discussions commerciales avec Pékin et aux sommets prévus entre les présidents Trump et Xi, la Maison-Blanche demande à son administration de suspendre certaines mesures prévues ciblant la Chine. Ainsi, le département du Commerce est ainsi prié d’éviter toute nouvelle restriction sur les exportations vers la Chine 72 ; de même, les sanctions prévues contre le ministère chinois de sécurité d’État responsable de la campagne de cyberespionnage Salt Typhoon ayant compromis les données de millions d’individus sont mises en suspens 73

S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale — concept au périmètre certes malléable — les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales, voire comme source de revenus pour le gouvernement américain ; par exemple, fin mai 2025, le Bureau pour l’industrie et la sécurité (BIS) a imposé à plusieurs entreprises
 74 l’obligation d’obtenir une licence pour leurs exportations vers la Chine de technologies de conception assistée par ordinateur électronique (EDA, electronic design automation), essentielles pour la conception de semiconducteurs, avant de lever cette restriction quelques semaines plus tard dans le cadre des négociations commerciales.

De même, fin septembre 2025, le BIS a publié sa « règle sur les affiliés » stipulant que toutes les filiales détenues à plus de 50 % par des entreprises inscrites sur l’Entity List sont elles aussi automatiquement ajoutées à cette liste 75, un mois plus tard, pourtant, le « deal » commercial signé entre Pékin et Washington a prévu sa suspension. À l’encontre de la tendance à l’expansion des contrôles, le président Trump ré-autorise même la vente de certains semi-conducteurs à la Chine, comme les puces H20 en juillet 2025 76 et les puces H200 en décembre 2025, les deux modèles étant produits par Nvidia. Ces restrictions ne sont cependant levées que moyennant finance : dans un accord sans précédent, Nvidia 77 s’engage à reverser au gouvernement américain entre 15 % et 25 % des revenus de ses ventes de puces en Chine 78

Traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques posés par la Chine. 

Mathilde Velliet

La « menace » chinoise : Missing in Action

Outre l’assouplissement de ces restrictions, le langage officiel américain se fait nettement moins antagonique. Aux références du président Trump sur le « G2 » 79 se succèdent les déclarations de Pete Hegseth affirmant que « la relation entre les États-Unis et la Chine n’a jamais été meilleure » ; concluant un post sur X, le secrétaire à la Guerre a même déclaré « que Dieu bénisse la Chine et les USA 80 » !

Il ne faut pas voir dans ces déclarations une erreur de communication de la part du président américain ou de Pete Hegseth ; bien plutôt, c’est une nouvelle approche de la Chine qu’adopte maintenant l’administration Trump, telle que peut le refléter la Stratégie de sécurité nationale américaine publiée début décembre 2025.

Alors que les deux précédentes stratégies de sécurité nationale, publiées en 2017 et 2022, faisaient de la compétition stratégique entre grandes puissances une priorité, l’expression est absente du document de 2025, qui redonne la priorité à « l’hémisphère occidental » et réaffirme la « doctrine Monroe » ; les seuls reproches explicitement adressés à la Chine — qui n’est jamais qualifiée de « rivale », « concurrente », « défi » ni « menace » — concernent le déséquilibre commercial et la surproduction du pays. Dans un écho des premières années du XXe siècle 81, la stratégie prévoit des bénéfices astronomiques pour l’économie américaine si les États-Unis parviennent à maintenir leur croissance et « une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin » (p.20). 

D’autres objectifs de la stratégie visent cependant la Chine sans la nommer, reflet à la fois de la persistance des préoccupations d’une partie de l’administration à l’égard de la Chine — notamment au sein du Pentagone — et des tentatives parallèles d’autres acteurs, comme le Secrétaire au Trésor, pour adoucir le langage la concernant 82. Dans la Stratégie de sécurité nationale, on ne peut ainsi que penser à la Chine à la lecture des passages sur la nécessité :

— de mettre fin aux « exportations de précurseurs du fentanyl » ainsi qu’aux « menaces […] qui mettent en péril l’accès des États-Unis aux ressources critiques dont les minerais et les terres rares » ; 

— « d’empêcher les concurrents non-hémisphériques d’accroître leur influence » dans les Amériques, notamment grâce à leur « assistance low cost » masquant un « piège de la dette et des problèmes de cybersécurité » ; 

— d’« éviter un conflit sur Taïwan, idéalement par une supériorité militaire écrasante » ;

— ou bien encore « d’encourager l’Europe à agir pour combattre la surcapacité mercantiliste, le vol de technologies, l’espionnage cybernétique et d’autres pratiques économiques hostiles ».

Le choix de n’aborder la relation avec la Chine que d’un point de vue commercial, à l’exclusion des enjeux sécuritaires, politiques, comme de ceux touchant aux valeurs 83, marque un net changement avec la tendance des années précédentes ; ce changement est d’autant plus surprenant à l’heure où la Chine développe son armée, conduit des offensives de grande ampleur contre les réseaux américains, ou mobilise des outils de coercition économique 84.

Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques d’avec la Chine est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain.

Mathilde Velliet

Ce silence stratégique à l’endroit de la Chine dans la Stratégie de sécurité 2025 recoupe d’autres omissions ; ainsi, en décembre 2025, le sous-secrétaire d’État Jacob Helberg a lancé l’initiative Pax Silica, qui reprend une grande partie des éléments constitutifs de la politique de sécurisation des échanges avec la Chine ces dernières années : « renforcer la sécurité des investissements », se protéger contre « la surproduction ou les pratiques déloyales de dumping », mettre en œuvre des « politiques pour protéger les technologies sensibles et les infrastructures critiques contre tout accès, toute influence ou tout contrôle indus », « construire et déployer des réseaux d’information de confiance » 85 — ces différents objectifs étant énoncés sans nommer une seule fois la Chine ! De même, dans les déclarations publiques comme dans les entretiens que j’ai pu conduire avec certains de ses hauts fonctionnaires, le département d’État insiste sur le fait que Pax Silica « n’est pas contre la Chine » 86, « ne concerne aucun autre pays » hors de l’initiative 87 et « ne vise pas à isoler quiconque mais à se coordonner entre partenaires » 88.

Un mot d’ordre : exporter

L’assouplissement des mesures et des discours visant la Chine semble traduire une victoire partielle, et peut-être temporaire, remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump. Menée par le président, celle-ci souhaite avant tout encourager les exportations américaines, en Chine et partout dans le monde. 

Le choix de suspendre la mise en œuvre de certaines mesures comme la loi sur TikTok ou la règle du BIS sur les filiales, comme celui de limiter le langage conflictuel dans différents documents stratégiques, relève en partie de ce que l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton avait appelé, sous la première administration Trump, « le phénomène du trou noir du commerce » 89 : pour conclure un grand deal avec Pékin, il importe de marginaliser ou de reporter le règlement des questions sécuritaires, source de tension entre les deux puissances.

Une telle ligne stratégique était déjà perceptible au cours du premier mandat Trump ; ainsi, en mai 2018, le président américain a présenté les démarches judiciaires contre l’entreprise de télécommunications chinoise ZTE, accusée d’avoir violé les sanctions américaines contre l’Iran, comme négociables dans le cadre de « l’accord commercial plus large » qu’il était en train de négocier avec Xi 90 ; en mai 2019, aussi, les faucons ont dû attendre l’échec des négociations sino-américaines pour faire adopter un ensemble de restrictions prêtes depuis plusieurs mois, telles que l’executive order 13873 et l’inscription de Huawei et d’autres entreprises chinoises sur l’Entity List. 91

Sept ans plus tard, l’administration Trump II continue de placer la préservation de la trêve commerciale au cœur de sa stratégie ; aujourd’hui, le coût d’une escalade s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter — notamment via le contrôle des terres rares, dont dépend Washington. Les partisans de la Maison-Blanche justifient ainsi les assouplissements et suspensions des restrictions comme un moyen de gagner un temps de stabilité, durant lequel les États-Unis diversifient leur approvisionnement en terres rares et réduisent leur dépendance à la Chine. Si des efforts sont déployés en ce sens par l’administration, l’objectif affiché par le secrétaire au Trésor de se libérer d’ici deux ans du goulet d’étranglement chinois semble difficilement atteignable 92.

Au-delà de ces précautions, sur le plan technologique, la volonté d’encourager les exportations américaines découle d’une stratégie, portée notamment par le directeur du Bureau pour la politique scientifique et technologique (OSTP) Michael Kratsios ou le conseiller du président pour la tech David Sacks. Cette stratégie entend « gagner la course » à l’IA en faisant des technologies américaines les fondations du déploiement de l’IA dans le monde 93, plutôt que d’imposer des contrôles exports jugés excessivement larges 94. En vendant à Pékin des semi-conducteurs, les États-Unis maintiendraient ainsi la Chine dans une situation de dépendance aux technologies américaines, tandis que l’en priver stimulerait son industrie nationale ; l’accès au lucratif marché chinois permettrait en outre aux entreprises américaines de générer des revenus, qu’elles pourraient réinvestir en R&D pour continuer à innover plus vite que la Chine, afin de conserver un avantage technologique et militaire.

S’éloignant de leur mission traditionnelle qui les réserve aux enjeux de sécurité nationale, les contrôles des exportations sont utilisés comme leviers dans les négociations commerciales.

Mathilde Velliet

Si l’IA ouvre aujourd’hui des perspectives inédites, une telle stratégie n’est cependant pas du tout nouvelle : comme l’avait montré Hugo Meijer dans son travail doctoral, dans les années 1990 et 2000, les coalitions politiques américaines ont fait leur cette nécessité d’engager une « course technologique » ; celle-ci les a convaincus de libéraliser les contrôles sur les exportations vers la Chine.

Aujourd’hui, cette même stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine ; son PDG Jensen Huang a ainsi caractérisé les contrôles à l’exportation d’« échec » ayant donné à la Chine « la motivation, l’énergie et le soutien du gouvernement pour accélérer [son] développement ».

Par ces propos, Huang attise les craintes américaines que la Chine gagne la course à l’IA ; il s’agirait donc pour les États-Unis d’« accélérer » plutôt que d’imposer des restrictions. Si davantage de recherches sont nécessaires pour documenter l’influence du lobbying privé au sein de l’administration Trump II, le fait que l’annonce de Trump autorisant les exportations des puces H20 de Nvidia ait eu lieu à peine quelques jours après une visite du PDG de Nvidia à Mar-a-Lago ne doit pas être attribué au hasard.

Une approche contradictoire des risques sécuritaires

Malgré sa position plus conciliante vis-à-vis de Pékin, Washington ne renonce pas complètement à répondre aux risques sécuritaires posés par la Chine. Si au Pentagone, plusieurs hauts gradés continuent de pousser pour une orientation stratégique américaine intégrant la compétition avec la Chine à l’échelle mondiale, y compris sur le plan technologique, certaines agences indépendantes, comme des parties de la bureaucratie et plusieurs officiels politiques nommés, défendent encore le renforcement des restrictions.

Au-delà du sujet des exportations, concernant l’entrée aux États-Unis de capitaux et de technologie en provenance de Chine, l’objectif de l’administration Trump II s’inscrit dans la continuité des politiques menées cette dernière décennie. Le but affiché reste de renforcer la cybersécurité des infrastructures, de lutter contre les opérations d’influence chinoises et les risques inhérents aux équipements chinois « non-fiables » et d’assurer la sécurité de la recherche et la protection de la propriété intellectuelle. Ainsi, outre l’interdiction de vente de drones chinois aux États-Unis, les autorités américaines bloquent certains investissements aux États-Unis jugés problématiques pour leur lien avec la Chine, comme l’acquisition de l’entreprise aérospatiale et de défense Emcore par l’entreprise Hiefo, sur laquelle s’est prononcé un executive order  le 2 janvier 2026 ; celles-ci continuent également de déployer les « règles sur les technologies de l’information et de la communication » (ICTS rules) interdisant notamment l’importation de véhicules connectés chinois.

Les efforts faits par l’administration américaine pour sécuriser les échanges technologiques avec la Chine sont cependant sapés par la volonté de ses plus hauts membres d’utiliser les mesures de sécurité comme levier — ou comme instrument de représailles — dans les négociations commerciales ; ces mêmes efforts sont aussi minés par le manque de coordination entre départements et avec la Maison-Blanche, illustré par les péripéties autour de la « règle sur les affiliés » édictée par le BIS.

Aujourd’hui, une stratégie liant exportations, innovation et sécurité nationale est activement défendue par les entreprises américaines comme Nvidia, qui souhaitent pouvoir exporter en Chine.

Mathilde Velliet

Même lorsque la sécurisation des échanges technologiques est présentée comme une priorité, la réalisation de cet objectif est pénalisée par les autres buts du parti républicain. La Maison-Blanche comme les législateurs républicains, annonce ainsi vouloir lutter contre les influences étrangères et renforcer la sécurité des infrastructures pour mieux résister aux cyberattaques chinoises, mais s’efforce en parallèle de diminuer les budgets et de licencier les employés fédéraux des entités chargées précisément de ces missions, dans le combat qu’elle mène contre la « censure » et l’« État profond » ; ainsi, en 2025, l’administration Trump a orchestré le départ d’environ un tiers des employés de l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA), et a proposé lors de son budget pour l’année fiscale 2026 de supprimer 491 millions de dollars au budget de l’agence, soit une réduction d’environ 17 % par rapport à l’année précédente.

En conséquence de cette diminution des effectifs, et contrairement à l’objectif affiché dans la NSS de « protéger [les États-Unis] contre les influences étrangères hostiles », l’année 2025 a été marquée par la réduction des équipes dédiées à la lutte contre la désinformation et les ingérences étrangères, notamment :

  • au sein de la CISA ; 
  • au sein du FBI, avec la dissolution de la task force sur l’influence étrangère en février 2025 ; 
  • au département d’État, avec la suppression de son Counter Foreign Information Manipulation and Interference Office en avril 2025 ;
  • au sein du bureau du directeur du renseignement national (ODNI), qui a supprimé le Foreign Malign Influence Center et le Cyber Threat Intelligence Integration Center ; 
  • au sein de l’Agence de Sécurité Nationale (NSA), avec le licenciement du directeur Timothy Haugh, également à la tête du Cyber Command, et de son adjointe. 

Les faucons nichent au Congrès

La position de l’administration Trump sur la Chine qui s’est dessinée au fil de cette première année est moins centrée sur les risques sécuritaires, bien qu’une telle position demeure pétrie de contradictions.

Il est remarquable de constater que l’opinion publique semble accompagner ce désintérêt pour les questions sécuritaires : alors que la Chine était perçue comme une menace par 58 % des Américains en 2023, cette proportion a reculé à 50 % en 2025, la Chine étant notamment réévaluée par les démocrates. Pour la première fois depuis la pandémie, les Américains sont aussi nombreux à considérer que le commerce avec la Chine renforce la sécurité nationale qu’à estimer qu’il la fragilise.

Face à ces évolutions, le Congrès demeure fidèle à sa ligne historique ; depuis la création de la République populaire de Chine, il est un relais important du discours présentant la Chine comme une menace, et fait obstacle aux efforts présidentiels pour développer les relations avec le pays ; traditionnellement plus « faucon » que l’exécutif, le Congrès continue aujourd’hui de dénoncer vigoureusement les risques cyber, industriels, technologiques, sécuritaires, politiques et économiques posés par la Chine. 

À travers des lettres adressées à l’administration, des auditions, des déclarations publiques et des projets de lois, les élus démocrates mais aussi républicains tentent d’orienter la politique chinoise de Washington vers plus de fermeté : les élus des deux partis ont ainsi rappelé l’importance d’appliquer la loi sur Tiktok, et proposé une législation interdisant DeepSeek sur les appareils gouvernementaux ; plusieurs élus, dont le président de la Commission Chine de la Chambre John Moolenaar, ont aussi appelé la Securities and Exchange Commission à radier vingt-cinq groupes chinois des places boursières américaines au nom de leur participation à la fusion civilo-militaire chinoise.

Aujourd’hui, le coût d’une escalade commerciale s’est alourdi, la Chine ayant démontré sa capacité à riposter face aux États-Unis — notamment via le contrôle des terres rares.

Mathilde Velliet

En juillet 2025, les décisions présidentielles d’autoriser la vente des puces H20 et H200 ont suscité les protestations d’experts et d’élus, même républicains, comme John Molenaar ; face à cette direction empruntée par le président Trump, des élus des deux partis et des deux chambres continuent de multiplier les projets de loi pour limiter les exportations de semi-conducteurs avancés vers la Chine, en obligeant l’exécutif à notifier le Congrès en cas de vente voire en interdisant l’octroi de licences, en forçant les fabricants américains de puces à satisfaire en priorité la demande nationale, ou en empêchant la Chine d’accéder à distance à la capacité de calcul fournie par les puces américaines dans des data centers hors de son territoire.

Les inquiétudes des représentants du Congrès quant à la Chine se reflètent jusque dans les débats sur le budget 2026 des États-Unis : la loi de financement de la défense promulguée en décembre 2025 contient ainsi plusieurs mesures visant la Chine et, par ailleurs, le Congrès a notamment adopté un mécanisme de contrôle des investissements américains dans les secteurs technologiques de pays étrangers rivaux, élargissant une mesure équivalente adoptée par décret sous Biden. 

Si le Congrès manifeste sans ambiguïté son désir de renforcer les restrictions sur les échanges technologiques avec la Chine , sa capacité à faire réellement pression sur l’exécutif pour obtenir satisfaction est limitée, comme l’ont illustré les échecs des représentants à faire appliquer la loi sur TikTok ou à faire respecter la compétence du Congrès en matière de tarifs douaniers. Même dans le cas d’une victoire démocrate aux élections de mi-mandat, ceux-ci consacreront sans doute plus d’énergie à contrecarrer la politique intérieure de l’administration Trump que sa politique chinoise. 

Après une première administration Trump qui avait activement contribué à la formulation de la relation sino-américaine en termes sécuritaires, et après quatre années de dénonciation par les républicains de la « faiblesse » du gouvernement Biden quant à la Chine, la première année de l’administration Trump II a pris de court ceux qui s’attendaient à la voir adopter une approche centrée sur la rivalité idéologique et l’endiguement technologique. Les quelques annonces radicales visant la Chine — comme l’ajout d’environ 20 000 filiales d’entreprises chinoises sur l’Entity List ou l’imposition de droits de douane de 125 % sur certaines importations chinoises — ont assez vite été abandonnées. Plus surprenant sans doute, plusieurs mesures s’inscrivant dans la continuité des deux dernières administrations et perçues par les politiciens des deux bords comme essentielles pour protéger la sécurité nationale — sanctions en réponse aux cyberattaques chinoises, restrictions sur l’exportation des puces les plus avancées, mesures touchant TikTok — ont été suspendues ou assouplies.

Les décisions prises par l’administration Trump II découlent d’une combinaison de facteurs, mêlant proximité du président et de son entourage avec les tech bros — tels Jensen Huang de Nvidia ou Larry Ellison d’Oracle dont la fortune a bondi de 15 milliards après l’accord sur TikTok — stratégie spécifique pour assurer le leadership technologique des États-Unis et choix politiques accordant la priorité à l’« hémisphère occidental » et à la trêve commerciale. Bien que surprenantes, ces décisions ne doivent cependant pas être interprétées à outrance, pour y voir un tournant dans la politique étrangère américaine : en effet, la bataille au sein de l’administration sur la politique à adopter vis-à-vis de la Chine continue de faire rage et les faucons, toujours présents au sein de l’exécutif et bénéficiant du soutien du Congrès, pourraient parvenir à imposer des restrictions à la faveur d’une rupture de la trêve commerciale.

En l’absence d’un arbitrage clair dans cette guerre de factions, la politique chinoise de Washington demeure pétrie de contradictions. Cette indécision est dommageable pour la puissance américaine, comme elle l’est pour l’Europe qui doit s’accommoder de ces signaux contradictoires en maintenant une relation transatlantique déjà sous tension ; il est en effet difficile pour elle de « s’aligner sur les contrôles aux exportations » américains, comme l’exigent les documents de la Maison-Blanche et du Congrès, dès lors que cette ligne semble fluctuer au gré des négociations commerciales.

L’assouplissement des mesures visant la Chine semble traduire une victoire partielle remportée sur les faucons par une coalition « pro-commerce » au sein de l’administration Trump.

Mathilde Velliet

Le désarroi européen touche aussi à d’autres sujets ; dès lors que les agences américaines chargées de la lutte contre les cyberattaques et les ingérences chinoises (CISA, NSA, FBI) sont en sous-effectifs et ont perdu de leur légitimité, la coopération en matière de renseignement devient difficile ; alors que l’administration Trump est divisée entre partisans d’une résolution rapide des différends transatlantiques qui permettrait de réorienter les ressources et faire front commun face à Pékin, et critiques des politiques européennes, jugeant que la principale menace pour l’Europe n’est ni la Russie ni la Chine mais « la menace de l’intérieur », les dirigeants du Vieux Continent doivent encore se demander qui il leur faut croire. 

Si l’administration Trump II persiste dans son instabilité stratégique à l’égard de la Chine, si elle persiste encore à affaiblir ses capacités de cybersécurité et sa résilience démocratique, tout en fragilisant l’alliance transatlantique, elle offrira à la Chine le leadership mondial qu’elle prétend encore défendre.

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