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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques


Texte intégral (8585 mots)

Nous sommes entrés dans une phase d’accélération 32. L’histoire change de rythme. Les repères familiers de l’époque moderne s’effacent, et les récits que nous nous racontons sur le progrès et la puissance ne correspondent plus au monde réel. Jour après jour, ce que nous vivons ressemble de moins en moins à un remaniement passager des rapports de force ou à un réalignement géopolitique temporaire. Ce que nous percevons est plus profond et plus durable. C’est une transformation dont nous commençons à peine à discerner les contours. L’histoire n’est plus à l’arrière-plan de nos vies : tout se passe comme si elle se précipitait vers nous. Quelque chose d’urgent et d’impossible à ignorer est en train de foncer dans notre direction.

À propos de l’intense chantier de recherches qu’il a récemment ouvert sur la Chine, l’historien britannique de l’économie Adam Tooze avait ces mots : « La Chine n’est pas seulement un problème qu’il faut analyser, c’est la clef de voûte pour comprendre toute la modernité ». Il la qualifiait de « plus grand laboratoire de modernisations organisées qui ait jamais existé ou qui n’existera jamais à cette échelle ». Dans ce pays-continent, les histoires industrielles d’Europe et d’Amérique se lisent désormais comme de simples préfaces à quelque chose de beaucoup plus vaste.

L’observation d’Adam Tooze touche au cœur même de ce qui rend cette période si difficile à appréhender. Nous avons en effet assisté non seulement à l’émergence d’une nouvelle grande puissance mais aussi à une remise en cause fondamentale des idées reçues profondément ancrées dans la pensée occidentale sur le développement, les systèmes politiques et les acquis de la civilisation. Le problème, c’est que nous n’avons pas encore trouvé le courage intellectuel d’affronter ce nouveau paradigme.

Ce grand réveil touche l’humanité tout entière mais il frappe singulièrement le monde développé et, plus encore, les États-Unis d’Amérique, où la doxa de l’exceptionnalisme occidental est de plus en plus exposée et contestée.

On avait un temps coutume de présenter la Chine comme une nation « en plein essor » ou « en train de rattraper son retard ». Aujourd’hui, la République populaire façonne désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme sur les plans économique, technologique et institutionnel. Pour les Américains en particulier, le choc psychologique le plus profond réside dans la prise de conscience que la modernité n’est plus quelque chose qu’ils créent eux-mêmes et que les autres se contentent d’hériter. Cette histoire a fait son temps.

Attendre l’effondrement chinois n’est pas une stratégie, c’est juste un mécanisme de défense.

Kaiser Kuo

Le déni, la diversion et les réactions excessives teintées d’angoisse que l’on observe si souvent dans le discours occidental à propos de la Chine sont les symptômes de ce décalage. Pourtant, la réticence à reconnaître ce changement dépasse le cadre des gouvernements, des discours médiatiques ou du consensus des experts. Elle touche aussi des personnes qui se penchent sur ces questions depuis des années. En tempérant les grandes affirmations, en remettant en question les implications de données empiriques, en appelant à la prudence même lorsque les preuves pointaient dans la direction d’un bouleversement total depuis un certain temps, je m’inclus moi-même parmi les retardataires. Il y avait toujours un « mais » lorsqu’il s’agissait de reconnaître les réalisations de la Chine. Face aux chiffres, notre premier réflexe était d’énumérer les coûts et les échecs, de prendre du recul juste au moment où l’ampleur de la transformation devenait trop évidente.

Or aujourd’hui, le plus grand risque serait de faire exactement l’inverse : minimiser l’importance de la Chine.

Ce texte ne reprendra pas la liste habituelle des griefs qu’on adresse généralement au modèle chinois — restrictions au pluralisme politique et aux médias indépendants ; pouvoirs étendus en matière de sécurité et détention préventive ; pression sur l’expression religieuse et ethnique ; coercition extraterritoriale — non pas parce que ces préoccupations seraient insignifiantes, mais parce que notre tâche est désormais différente. Nous avons tous appris à réciter cette litanie. Mais elle est aussi devenue un moyen de nous protéger de ce qu’une véritable comparaison entre la Chine et nous pourrait impliquer. L’objectif de cette pièce de doctrine est d’affronter lucidement ce que les réalisations chinoises nous obligent à reconsidérer au sujet de la modernité, de la capacité de l’État, des formes de légitimité politique et de notre propre complaisance — reconnaître ces coûts réels tout en prenant au sérieux l’ampleur de la transformation ; regarder en face ce que Pékin a accompli, et comprendre comment nous y mesurer.

Ce grand réveil ne doit pas être un aveu d’échec. Il ne vise pas à nous inciter à renoncer aux valeurs libérales, à proclamer la supériorité des régimes autoritaires, ni à imiter servilement certains aspects du modèle de gouvernance chinois. Il s’agit plutôt d’un appel à un examen franc et honnête en confiance : la volonté de reconnaître directement les défis, de tirer les leçons des succès des autres même lorsqu’ils ébranlent nos certitudes, et de renforcer nos propres institutions en reconnaissant clairement leurs lacunes plutôt qu’en niant leurs échecs de manière défensive. 

La démocratie libérale traverse certes une crise profonde, mais ce moment n’est pas nécessairement la fin. La question est de savoir si nous y ferons face avec l’introspection rigoureuse qui a permis le renouveau démocratique au cours de l’histoire, ou si nous nous réfugierons une fois de plus dans des mythes réconfortants qui nous ont par le passé rendus aveugles à la fois à nos faiblesses et aux forces de nos rivaux.

Nous n’avons pas encore pris la mesure de l’échelle du changement

Cette prise de conscience doit commencer par une recension factuelle. Les chiffres, stupéfiants, ne suffisent pas à eux seuls à saisir toute la portée de la transformation chinoise. Selon la Banque mondiale, depuis le début des années 1980, la Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté 33, ce qui représente environ les trois quarts de la réduction mondiale de la pauvreté au cours de cette période. L’espérance de vie en Chine, qui n’était que de 33 ans en 1960, a atteint 78 ans en 2023 34 ; par comparaison, l’espérance de vie à la naissance aux États-Unis la même année était de 78,4 ans 35. Presque tous les foyers chinois ont accès à l’électricité depuis une dizaine d’années 36. La scolarisation dans l’enseignement secondaire est désormais quasi universelle 37. Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars seulement au début de la réforme à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui 38.

Mais ce qui illustre peut-être le mieux la difficulté à appréhender l’ampleur du phénomène, c’est ce qui s’est passé dans le secteur de l’énergie.

La Chine représente désormais plus de la moitié de la capacité installée mondiale combinée en énergie solaire 39 et éolienne 40. Environ les trois quarts de tous les projets de renouvelables actuellement en cours dans le monde se situent sur le territoire de la République populaire ou sont menés par des entrepreneurs chinois 41. Environ 30 % des émissions mondiales proviennent de la Chine 42, mais c’est également là que se concentre une grande partie de la croissance des technologies de décarbonation. 

Le pays a tout simplement transformé la transition énergétique mondiale en démontrant qu’un déploiement massif et rapide pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives en termes de coûts à l’échelle planétaire.

Quelle que soit l’opinion que l’on ait du système politique chinois, ce ne sont pas là les caractéristiques d’un État défaillant mais d’une société dont la population, à bien des égards, prospère comme jamais dans son histoire.

Le paradigme confucéen et le blocage intellectuel américain

L’ampleur de la transformation chinoise nous pose directement un défi d’ordre intellectuel. Même ceux d’entre nous qui ont suivi de près l’évolution de la Chine et qui se targuent de voir au-delà des préjugés occidentaux ont eu du mal à saisir pleinement ce dont nous sommes témoins. Les schémas de pensée habituels — les pièges du revenu intermédiaire, la fragilité structurelle de l’autoritarisme, la convergence inévitable avec les normes libérales — nous ont offert un réconfort cognitif sans toutefois jamais parvenir à expliquer ce qui se passe réellement.

L’historien de la pensée Joseph Levenson, dans son œuvre clef Confucian China and Its Modern Fate 43, soutenait que la quête de la Chine consistait à trouver une voie capable d’apporter richesse et puissance d’une manière à la fois authentiquement chinoise et objectivement efficace. Pendant plus d’un siècle, les intellectuels chinois se sont de fait débattus avec ce défi : comment atteindre la modernité sans perdre son identité culturelle, comment devenir puissant sans abandonner ce qui faisait la spécificité de la Chine ?

Ce chapitre de l’histoire touche peut-être à sa fin car le pays semble avoir trouvé cette voie. Le système qui alimente son succès est un alliage extraordinairement complexe de confucianisme, de léninisme, d’autoritarisme technocratique, de capitalisme d’État et de mécanismes de marché. Pourtant, les intellectuels chinois estiment que le pays a atteint cette richesse et cette puissance d’une manière typiquement chinoise. Si le cadre théorique de Levenson est le bon, alors nous sommes en train d’assister non seulement à l’ascension de la Chine mais aussi à son passage à l’étape suivante, une phase marquée par la fin de la quête centrale qui a défini son histoire moderne.

Or même en Chine, cette transition de la poursuite de la modernité à sa réalisation reste difficile à accepter pleinement. De nombreux intellectuels chinois, aussi patriotes et confiants soient-ils dans les réalisations de leur pays, semblent encore mal préparés à prendre la mesure de ce que ces réalisations signifient. L’idée que la Chine serait passée du rattrapage à la redéfinition du développement lui-même remet en cause des habitudes de pensée forgées au fil des générations. Pour des intellectuels conditionnés à considérer l’Occident comme un point de référence permanent — même lorsqu’il s’agit de le critiquer violemment —, la perspective que la Chine puisse désormais fixer les règles plutôt que d’y répondre exige un reset qui n’a pas encore pleinement eu lieu.

La résolution apparente de la poursuite de la modernité en Chine a des implications plus profondes encore. 

Si la République populaire est bel et bien devenue l’un des principaux architectes de notre contemporain, alors des questions qui ont longtemps structuré notre réflexion sur la Chine — va-t-elle se démocratiser ? Va-t-elle converger vers les normes occidentales ? Quand les contradictions la rattraperont-elles ? — sont peut-être tout à fait hors de propos. De nouvelles doivent prendre leur place : quel type de puissance mondiale la Chine devrait-elle devenir ? Comment une civilisation qui a retrouvé confiance en sa propre voie devrait-elle interagir avec un monde toujours organisé autour des institutions et des présupposés occidentaux ?

Les dirigeants chinois parlent aujourd’hui de construire une « communauté de destin commun pour l’humanité ». La signification pratique de tels concepts reste délibérément vague. Car il y a des questions plus profondes sous-jacentes encore plus difficiles à trancher pour le pouvoir chinois : une civilisation qui ne s’est jamais sentie à l’aise dans l’ordre westphalien peut-elle trouver le moyen de fonctionner en son sein, ou cherchera-t-elle à remodeler aussi ces normes-là ? Comment un pays qui a atteint la prospérité grâce à un développement dirigé par l’État peut-il partager ce modèle sans donner l’impression de compromettre la souveraineté des autres ?

Ces interrogations agitent aujourd’hui les stratèges chinois. Ils ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

En face, les questions auxquelles nous sommes désormais confrontés sont tout aussi difficiles, sinon plus : à quoi ressemble la modernité lorsqu’elle n’est plus conçue exclusivement par l’Europe et les États-Unis ? Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? Que se passe-t-il lorsque la deuxième économie mondiale fonctionne selon des principes qui bouleversent les convictions occidentales fondamentales sur la manière d’atteindre et de maintenir la prospérité ?

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. © ADAGP Paris 2026

Le cadre théorique de Levenson offre également une perspective pour comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis. 

Selon sa formulation, une civilisation est stable lorsque ce qui est mien (meum) et ce qui est vrai (verum) restent en harmonie, autrement dit lorsque les présupposés hérités d’une société sur le fonctionnement du monde concordent avec la réalité tangible qu’elle vit au quotidien. L’instabilité apparaît dans les moments de disjonction, lorsque ces deux éléments ne concordent plus et que ce que la tradition affirme comme vrai ne correspond plus à ce que l’on peut clairement observer. Après les guerres de l’opium, la Chine a connu une telle crise : elle a vécu la douloureuse prise de conscience que les certitudes confucéennes sur la centralité chinoise et la supériorité de sa civilisation ne pouvaient pas expliquer la présence des canonnières occidentales sur la rivière des Perles. Il a fallu près de deux siècles de bouleversements intellectuels, d’expérimentations politiques et de transformations souvent violentes pour que la Chine résolve cette tension.

La question est maintenant de savoir si les chocs plus récents provoqués par l’ascension de la Chine — moins violents mais non moins fondamentalement perturbateurs — pousseront les États-Unis vers une remise en question similaire. 

Lorsqu’une nation qui était censée rester à jamais à la traîne fait soudainement un bond en avant dans les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle et les infrastructures ; lorsque le capitalisme autoritaire s’avère plus malléable que prévu ; lorsque « la fin de l’histoire » se révèle être un triomphalisme prématuré — le fossé entre meum et verum se creuse. Le choix, comme la Chine l’a appris au cours de son long siècle de l’humiliation, se situe entre le travail douloureux de reconstruction intellectuelle et la défense de plus en plus désespérée d’illusions réconfortantes.

La crise chinoise du milieu à la fin du XIXe siècle et la crise américaine du début du XXIe siècle ne sont bien sûr pas identiques. Mais ces deux moments présentent des parallèles historiques qui méritent d’être relevés. Dans les années 1860 et 1870, les réformateurs chinois du Mouvement d’auto-renforcement se sont attaqués à un défi civilisationnel en formulant les concepts de yong et de ti. Ils développaient l’idée que la Chine pouvait adopter les techniques et technologies occidentales (yong) et les mettre au service de la préservation de son caractère chinois essentiel (ti).

Les dirigeants des États-Unis prétendent pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. 

Kaiser Kuo

Aujourd’hui, un phénomène remarquablement similaire se déroule à front renversé sur tout le spectre politique américain.

De la politique industrielle aux participations directes du gouvernement dans des entreprises stratégiques comme Intel, les décideurs politiques américains adoptent de plus en plus des méthodes qui ressemblent étrangement au capitalisme d’État chinois, tout en insistant sur le fait qu’ils défendent les principes du libre marché. Sous l’administration Biden comme sous le second mandat de Trump, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie ont vu le jour, marquant un changement discret mais décisif. S’il n’y a peut-être pas eu de débat national à ce sujet, les États-Unis ne font du reste désormais plus aucun mystère sur le fait qu’ils ont une politique industrielle, concept autrefois honni.

Certes, les États-Unis ont longtemps pratiqué des formes plus ou moins explicites de politique industrielle — de la construction des chemins de fer transcontinentaux au projet Manhattan en passant par la course à l’espace. Mais ils le faisaient toujours en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’autre chose. Pendant des décennies, l’orthodoxie économique américaine a considéré la planification d’État comme à la fois inefficace et anti-américaine, considérant les modèles de développement d’autres nations — qu’il s’agisse de l’essor du Japon grâce à son ministère du Commerce international et de l’Industrie, de la coordination des chaebols, les conglomérats de Corée du Sud et, bien sûr, du capitalisme d’État chinois — comme des hérésies qui s’écartaient de la foi dans le libre marché. Pourtant, avec le CHIPS and Science Act de 2022, l’Inflation Reduction Act la même année et, aujourd’hui, la renaissance explicitement protectionniste de l’économie dirigée par l’État sous Donald Trump, les États-Unis ont complètement abandonné cette façade. Ce qui marquait autrefois la frontière idéologique entre « nous » et « eux » s’est du même coup discrètement effacé. 

Tout comme les réformateurs chinois affirmaient autrefois pouvoir emprunter de manière sélective aux méthodes occidentales sans compromettre la civilisation chinoise, les dirigeants des États-Unis prétendent aujourd’hui pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. L’histoire montre que de telles expériences d’emprunt sélectif se déroulent rarement aussi bien que leurs concepteurs l’imaginent.

La Chine n’est pas responsable de la crise américaine

Tout comme les historiens de la Chine moderne ont, ces dernières décennies, judicieusement révisé l’ancien paradigme purement réactif qui dominait les récits sur le siècle de l’humiliation — passant de la simple constatation d’un choc extérieur à la mise en avant des facteurs internes chinois qui avaient aussi façonné la transformation du pays —, nous devrions à notre tour résister à la tentation d’attribuer le malaise actuel des États-Unis principalement à une provocation chinoise.

Les germes du manque de confiance dans le modèle occidental sont nombreux et avaient été semés bien avant : les bourbiers des guerres en Afghanistan et en Irak, la crise financière de 2008, la polarisation et la paralysie de Washington, le spectacle honteux de l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 et l’effritement visible de la cohésion civique en Amérique ne sont que quelques exemples.

Mais le miroir chinois a amplifié cette tendance de manière troublante. Voir un rival construire, former et innover à l’échelle où le faisait la Chine a mis davantage en relief le dysfonctionnement américain. Chaque défaillance des infrastructures, chaque querelle à propos d’une ligne budgétaire, chaque fermeture du gouvernement semble plus criante face à la transformation rapide et profonde de la Chine.

Ce qui aurait pu être une nouvelle période d’introspection américaine s’est transformé en une crise bien plus aiguë : la douloureuse prise de conscience qu’un autre système, aussi imparfait soit-il, a produit des résultats à une échelle que les États-Unis n’ont pas pu atteindre. 

Qu’est-ce qui nous semble, au fond, si dérangeant dans le succès de la Chine ? Comme l’a observé Chas W. Freeman, un diplomate américain de haut rang à la retraite, « les Américains affichent aujourd’hui un étrange mélange de doute, de complaisance et d’arrogance ». C’est exactement le genre de cocktail qui empêche l’examen lucide que le moment exige. Une partie de ce qui reste en travers de la gorge des États-Unis est, malheureusement, d’ordre racial : le crépuscule du privilège blanc dans un pays de plus en plus diversifié correspond au crépuscule de l’hégémonie américaine dans un monde de plus en plus multipolaire. Tout comme l’ethnonationalisme blanc représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges blancs sur le plan national, on pourrait faire l’hypothèse que la dérive vers une nouvelle guerre froide représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges américains à l’échelle mondiale. Mais la question raciale n’est qu’un courant parmi d’autres dans un tourbillon plus vaste. 

Aujourd’hui, les intellectuels ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

Kaiser Kuo

Pour comprendre pourquoi l’ascension de la Chine semble gêner les États-Unis dans leur essence, il faut saisir le défi psychologique plus profond qu’elle pose à l’identité américaine.

Pendant des générations, les Américains avaient vécu dans une histoire nationale qui leur assurait qu’ils seraient toujours les premiers dans les domaines qui comptent le plus : innovation, technologie, puissance militaire, dynamisme économique, attrait culturel. Or pilier après pilier, les réalisations de la Chine ont systématiquement ébranlé l’exceptionnalisme américain. Des hiérarchies profondément enracinées et souvent inconscientes continuent de positionner l’Occident comme la norme et les autres États comme des dérivés. Le moment de la prise de conscience et du réajustement exige aujourd’hui de confronter ces réflexes.

Il était autrefois admis comme un axiome qu’une économie de marché dynamique nécessitait une démocratie libérale ; la Chine a démontré qu’un capitalisme autoritaire pouvait très bien fonctionner.

On croyait que les réseaux sociaux libéreraient inévitablement les sujets des autocraties ; puis le Printemps arabe s’est essoufflé, Edward Snowden a redéfini les termes du débat sur la surveillance, et la politique des plateformes a déraillé chez nous.

On supposait qu’aucune véritable innovation ne pourrait voir le jour sans liberté politique ; puis les entreprises et les laboratoires chinois ont commencé à produire des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent.

Chaque renversement a ébranlé le dogme et aggravé le choc.

Le discours occidental attribue systématiquement les réalisations de la Chine à son régime plutôt qu’à ses capacités intrinsèques. Les percées de Tencent, BYD, Huawei ou de l’écosystème matériel de Shenzhen sont souvent expliquées comme résultant d’un diktat de l’État plutôt que d’un génie conceptuel ou de la rapidité inégalée d’une production localisée. Cet aplatissement du contexte est dangereux : il alimente le sentiment que l’ascension de la Chine serait en quelque sorte un affront à la façon dont le monde devrait fonctionner plutôt qu’une preuve que le monde fonctionne peut-être différemment de ce que l’on supposait.

Le déni de l’ascension chinoise a quelque chose du climatoscepticisme

Aucun problème mondial ne reflète aussi crûment le moment dans lequel nous nous trouvons que le changement climatique.

Une tendance fondamentale se dessine : des preuves qui s’accumulent plus vite que notre capacité à les assimiler, des discours conçus pour apaiser plutôt que pour éclairer, et un refus collectif de remettre en question des hypothèses qui ne correspondent plus au monde dans lequel nous vivons.

Les parallèles avec la montée en puissance de la Chine sont là encore frappants. 

En matière de climat, nous voyons la fumée des feux de forêt étouffer nos villes, des inondations qui ne se produisaient qu’une fois par siècle survenir tous les deux ou trois ans, les océans se réchauffer et s’acidifier à un rythme alarmant. Pourtant, nous détournons le regard, cherchant des raisons pour retarder, éluder ou rejeter la responsabilité. En Chine, les infrastructures se développent à l’échelle continentale, les avancées technologiques s’accumulent, la capacité en énergies renouvelables double. Pourtant, nous trouvons encore le moyen de minimiser tout cela, de le ridiculiser en parlant de surcapacité et de prédire son effondrement imminent. Certains vont même jusqu’à rejeter ces progrès en les qualifiant de canular ou de complot.

Dans les deux cas, nous préférons le réconfort des histoires familières au malaise d’une véritable prise de conscience.

Poussons encore un peu plus loin le parallèle. Le changement climatique nous a tous contraints à affronter les limites de la maîtrise humaine sur la nature, cette prétention des Lumières selon laquelle les humains pourraient exploiter les forces naturelles sans conséquence. L’essor de la Chine nous oblige à affronter les limites de la maîtrise occidentale sur la modernité, cette puissante prétention selon laquelle seul le capitalisme libéral démocratique pourrait garantir une prospérité et une innovation durables. Ces deux évolutions exigent que nous abandonnions nos vœux pieux et que nous regardions le monde tel qu’il est. Elles révèlent toutes deux à quel point nos certitudes héritées sont devenues fragiles, et à quel point le déni peut être dangereux.

L’analogie met également en lumière autre chose : une évolution radicale de ce qui constitue la légitimité politique au XXIe siècle.

Si elle reposait autrefois principalement sur des procédures et des formes — constitutions, élections, parlements —, elle s’appuie désormais de plus en plus sur les résultats. En matière de climat, qu’est-ce qui pourrait compter davantage que la capacité à préserver l’habitabilité même de la planète ?

Le paradoxe chinois devient plus instructif encore si l’on considère que la Chine est à la fois le plus grand émetteur de carbone au monde et le plus grand constructeur de capacités d’énergie renouvelable. Elle installe chaque année plus d’énergie solaire et éolienne que le reste de la planète. Il y a une leçon au cœur de cette contradiction : au siècle où nous vivons, la légitimité ne découlera pas de la pureté idéologique mais de la capacité à tenir ses engagements, même de manière totalement chaotique. Les systèmes ne seront pas jugés sur l’élégance de leurs théories, mais sur leur capacité à relever les défis existentiels.

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. 94 min 01 s. © ADAGP Paris 2026

Vu des États-Unis, le contraste est saisissant. Alors qu’ils se disputent sans fin au sujet des pipelines et des lignes électriques, la Chine met en place en quelques années des réseaux qui couvrent la taille d’un continent. Alors que les Américains ont abandonné leur rôle de leader mondial en matière de climat — la deuxième administration Trump s’est à nouveau retirée de l’Accord de Paris et a récemment critiqué les énergies renouvelables à l’Assemblée générale des Nations unies —, la Chine est devenue l’acteur indispensable de la transition énergétique. Le pays qui était censé être le problème est devenu une partie de la solution sans laquelle on ne peut pas compter. Et il l’a fait non pas grâce à une transformation morale, mais à travers sa capacité de production et de déploiement.

Cela met en évidence une autre dimension qu’il faut reconnaître : la résilience face à la pression. Pendant des décennies, les États-Unis ont tiré parti de leur domination sur les systèmes financiers, les goulets d’étranglement technologiques et les chaînes d’approvisionnement mondiales pour contraindre leurs adversaires et parfois même leurs alliés. Ce levier n’est plus à sens unique : la Chine a démontré qu’elle pouvait résister à une telle pression et riposter de la même manière, de l’exploitation des terres rares à ses intrants de fabrication de pointe. Sa réponse à l’endiguement technologique de Washington — l’accélération de l’innovation nationale dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et d’autres secteurs stratégiques — montre que son système est doté d’une capacité d’adaptation remarquable.

Cette légitimité par la performance au XXIe siècle englobe donc de multiples dimensions : la capacité à assurer la prospérité et la stabilité, certes, mais aussi à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la coercition économique sans céder, et à mobiliser des ressources pour relever des défis mondiaux comme la transition énergétique. Sur chaque dimension, le contraste entre le dysfonctionnement américain et les capacités chinoises devient de plus en plus criant et difficile à ignorer.

Ces réalisations interviennent à un moment où non seulement les États-Unis, mais aussi de nombreuses démocraties occidentales sont elles-mêmes en crise. Une telle concomitance soulève une question dérangeante : la légitimité politique se résume-t-elle à la démocratie procédurale ? Ou doit-elle également englober la performance, la capacité à tenir ses engagements, la compétence et la résilience ? Les vertus de la gouvernance technocratique — son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle — peuvent-elles être adoptées sans succomber à la tentation autoritaire ?

Une envie de Chine

Des signes de prise de conscience commencent à apparaître à tous les niveaux du spectre politique américain. La force la plus dynamique au sein du Parti démocrate pourrait être le « mouvement de l’abondance » lancé par Derek Thompson et Ezra Klein. Bien qu’ils ne placent pas explicitement la Chine au centre de leur analyse, l’accent qu’ils mettent sur la capacité de l’État, la politique industrielle et la nécessité de construire davantage et plus vite reflète clairement une prise de conscience naissante du fait que l’approche des États-Unis en matière de développement s’est avérée insuffisante.

Cette prise de conscience a trouvé sa pleine expression dans l’ouvrage Dan Wang, Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future, sans doute le livre le plus commenté sinon le plus important de 2025 pour quiconque réfléchit sérieusement à la trajectoire de la Chine. Le succès de Breakneck est un symptôme : l’argument de Wang selon lequel la technocratie et la gouvernance par l’ingénierie ont été les moteurs du succès de la Chine a trouvé un public avide parmi des lecteurs américains enfin prêts à affronter ce qu’ils avaient jusqu’ici ignoré ou écarté.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Kaiser Kuo

Plus surprenante encore est la réaction d’une partie de la droite américaine. Si l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires, il représente une reconnaissance à contrecœur du fait que le système chinois produit des résultats dont le système américain est de moins en moins capable. Parallèlement, les accélérationnistes de la Silicon Valley et les entrepreneurs technologiques, dont beaucoup sont désormais alignés sur Trump, expriment ouvertement ce que l’on pourrait appeler une « envie de Chine » : la reconnaissance que la coordination entre les secteurs public et privé en Chine a produit des avancées que la fragmentation aux États-Unis n’a pas su générer.

Le plus révélateur est peut-être que des sondages récents montrent un changement d’attitude envers la Chine chez les jeunes Américains 44. Nés bien après Tiananmen et constamment exposés sur les réseaux sociaux à des vidéos virales qui mettent en valeur l’esthétique monumentale des infrastructures chinoises, ils voient un pays qui ressemble de plus en plus à l’avenir dont ils rêvent plutôt qu’au passé. 

Ce changement générationnel pourrait s’avérer plus déterminant que les politiques publiques pensées par les élites américaines pour contrer l’émergence de la Chine.

À Pékin, dans les rangs des professionnels issus des secteurs de la biotechnologie à l’automobile en passant par les énergies renouvelables et la robotique humanoïde, on entend les variations sur un même thème : la transformation qui a balayé leurs secteurs en Chine au cours des deux dernières décennies — voire simplement des cinq dernières années — serait tout à fait inconcevable pour quiconque ne l’a pas vécue de près. Ils décrivent leur retour de conférences aux États-Unis ou en Europe comme marqué par un décalage : le tsunami de transformation venant de Chine n’est tout simplement pas ressenti avec une urgence à la hauteur de l’ampleur des bouleversements qui viennent. Or vu de Chine, le son de cloche est tout autre. Parmi les intellectuels et les personnalités culturelles, il règne une confiance palpable qui n’existait pas il y a plusieurs décennies. Ils ne se demandent plus si la Chine peut rattraper son retard. Ils ont grandi dans un pays déjà à la pointe de la technologie, influent sur la scène mondiale et fier de ses réalisations. Ils voient clairement la capacité de la Chine à résister aux guerres commerciales, à prendre une longueur d’avance dans le domaine de l’intelligence artificielle et à construire des infrastructures à l’échelle continentale, et ils considèrent comme acquis que la Chine a sa place au premier rang des nations.

Cette confiance qui frôle parfois l’arrogance est plus saine que l’insécurité qui rongeait autrefois la psyché nationale. Elle suggère également que les dirigeants et les citoyens chinois commencent à se confronter à ce que signifie être non pas une puissance émergente, mais une puissance établie — avec toutes les responsabilités et les attentes que cela implique à l’intérieur et toutes les inquiétudes que cela peut encore susciter à l’étranger.

L’heure du grand réveil

Cette transformation brutale ne devrait pas susciter en nous le désespoir mais plutôt une forme d’humilité face à l’imprévisibilité totale de ce qui nous attend. 

La Chine a ébranlé les certitudes héritées de l’Occident en matière de développement et de gouvernance, mais les courants qui se manifestent dans l’ensemble du Sud commencent déjà à redéfinir eux aussi l’horizon d’attente d’une manière difficilement prévisible.

L’ingéniosité technologique, le poids démographique et l’expérimentation politique de demain émergeront de zones longtemps considérées comme périphériques. Le véritable défi n’est donc pas de s’ancrer trop fermement à un ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre.

Car notre grand réveil concerne peut-être la Chine pour l’instant, mais dans la perspective plus large de l’histoire du monde, il va bien au-delà. Notre univers ne tourne plus autour de centres familiers. Nous devons désormais trouver une stabilité sans le réconfort des mythes hérités, de la prise de conscience que les récits que certains d’entre nous se sont racontés sur la modernité étaient peut-être trop étroits, trop égocentriques, trop limités pour le monde dans lequel nous vivons réellement.

Réfléchissons à ce que la trajectoire de la Chine signifie pour les pays du Sud qui se sont entendu dire pendant des décennies qu’il n’y avait qu’une seule voie vers la prospérité : celle du Consensus de Washington, faite de privatisation, de déréglementation et de gouvernance démocratique. La Chine prouve qu’un autre modèle peut fonctionner à travers un développement piloté par l’État, une planification à long terme, des investissements massifs dans les infrastructures et une intégration sélective aux marchés mondiaux, tout en conservant son autonomie politique. Que l’on admire ce modèle ou non, son succès est indéniable, et ses implications se répercutent bien au-delà de l’Asie orientale.

Ce constat nous oblige tous à reconnaître que ce qu’on appelle modernité — l’ensemble du projet de développement humain, de progrès technologique et d’organisation sociale qui a défini les derniers siècles — n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident. L’avenir s’écrit en de multiples endroits, selon de multiples logiques et avec des résultats qui défient toute catégorisation simpliste.

Pour les États-Unis et l’Europe, cette prise de conscience exige d’abandonner l’idée qu’ils seraient les seuls à être qualifiés pour diriger, les seuls à être en mesure de juger, les seuls à être capables d’innovation et d’adaptation. Cela signifie accepter que leur façon d’organiser la société, aussi précieuse soit-elle à leurs yeux, n’est qu’une approche parmi plusieurs autres viables pour l’épanouissement humain. Les universités américaines restent de puissants aimants pour les talents du monde entier, même face à des attaques politiques croissantes. Il y a aussi les vastes communautés de la diaspora chinoise dont la créativité, la mobilité et la maîtrise culturelle forment un tissu entre les mondes. Elles ne sont pas les instruments d’un seul État mais participent à un projet mondial commun de savoir, d’invention et d’échange. Si l’on fait le pari qu’une modernité plurielle est en train d’émerger, ce sont peut-être ces communautés, plutôt que les gouvernements, qui seront le mieux à même de l’incarner.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Mais cela exige de les défendre de manière plus convaincante et de démontrer ce qu’elles valent vraiment par l’action plutôt que par la proclamation. 

La modernité n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident.

Kaiser Kuo

Il faudrait cesser d’envisager notre approche de la Chine en se demandant pourquoi cela ne peut pas durer, qu’est-ce qui va forcément mal tourner ou quand les contradictions finiront par éclater. Le système a fonctionné. Il a tenu ses promesses. Attendre son effondrement n’est pas une stratégie, c’est un mécanisme de défense.

Notre grand réveil doit être avant tout intellectuel : il s’agit de voir le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit, de reconnaître les réussites où qu’elles se produisent, et de tirer les leçons du succès même lorsqu’il provient de sources qui nous mettent mal à l’aise. Se réveiller, c’est résister au déni, accepter ce que nos yeux voient, et choisir la franchise plutôt que l’illusion.

C’est par là que tout véritable ajustement doit passer : non pas par des prescriptions politiques ou des plans stratégiques, mais par la simple reconnaissance que le monde a changé d’une manière que nous commençons seulement à comprendre. 

Quelles politiques devraient en découler ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Le travail politique ne peut commencer qu’une fois que nous aurons cessé de nous mentir à nous-mêmes. Le grand réveil est d’ordre cognitif, pas programmatique. Nous devons voir clairement les réalisations de la Chine en évacuant totalement ce « oui, mais » réflexe qui les minimise immédiatement, avant de pouvoir réfléchir clairement à ce qu’elles signifient pour nous.

Le monde a fondamentalement changé. Le choix ne se situe pas entre la résistance et la capitulation mais entre une adaptation réfléchie et un déni obstiné ; entre le renforcement de nos institutions par une introspection honnête et leur affaiblissement définitif si nous refusons délibérément de voir les nouvelles réalités.

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Texte intégral (3733 mots)

La guerre commerciale est devenue la nouvelle norme de l’économie mondiale. On le constate avec le « choc chinois 2.0 », « Trump 2.0 » et la « guerre du Golfe 3.0 ». Quand et pourquoi sommes-nous entrés dans cette nouvelle ère ?

Chad P. BownOn pourrait être tenté de faire remonter l’état de guerre commerciale généralisée au début du premier mandat de Trump, marqué par son recours massif aux droits de douane contre la Chine. Il s’agirait toutefois d’une lecture partielle, car elle laisserait de côté les profondes fragilités qui traversaient déjà le système commercial international.

L’un des arguments centraux de notre livre consiste précisément à montrer qu’une part importante des réactions actuelles des États-Unis s’explique par des préoccupations jugées légitimes face à la place occupée par la Chine dans ce système. L’économie chinoise repose en effet sur un modèle profondément différent de celui des économies occidentales libérales, notamment  en ce qui concerne le rapport entre l’État, l’industrie et les échanges internationaux.

Le premier mandat de Trump, ainsi que les mesures que nous observons sous son second, seraient donc davantage un symptôme ?

Il faut reconnaître que le système commercial international connaissait déjà des problèmes. 

L’un des points clefs de notre livre est de démontrer qu’une grande partie des actions des États-Unis aujourd’hui est motivée par des préoccupations légitimes et par les défis que la Chine pose au sein du système commercial. Pékin poursuit un modèle économique particulièrement différent. Le président Xi Jinping n’est absolument pas intéressé par le monde de l’interdépendance. Il a explicitement déclaré qu’il souhaitait que la Chine ne dépende d’aucun autre pays pour ses chaînes d’approvisionnement, mais qu’elle soit au contraire le fournisseur privilégié des autres. 

Autrement dit, il souhaite cette asymétrie. Mais c’est aussi parce que la Chine s’est sentie vulnérable lors de la première administration Trump qu’elle a développé et renforcé de nombreux atouts pour ne plus se retrouver dans la même position. 

Pourquoi ceux qui mènent cette guerre ont-ils besoin qu’on leur apprenne à la gagner ? Les décideurs politiques s’y lancent-ils à l’aveugle ?

Soumaya KeynesIl n’y a pas de mode d’emploi. 

Si l’on repense à l’ancien système commercial, nous nous étions mis d’accord sur un ensemble de règles. Dans une certaine mesure, lorsque nous disposions de cet ensemble de règles, nous pouvions nous y référer et les suivre. La question se résumait à : « Est-ce conforme aux règles ou non ? » Ainsi, pour des questions telles que « devons-nous appliquer des droits de douane ? » ou « devons-nous discriminer les autres ? », nous n’avions pas besoin d’examiner les détails : nous disposions de principes à suivre.

Ces règles se sont effondrées et nous nous retrouvons donc dans un monde moins prévisible, confrontés à des problèmes auxquels nous n’avions pas eu à faire face auparavant. Nous devons donc réfléchir à la manière de survivre dans ce monde de conflits économiques.

Dans notre livre nous essayons donc de dire : faisons une pause. Prenons le temps de réfléchir aux vrais problèmes et à la guerre commerciale qu’il faut mener. Puis, examinons l’efficacité de ces outils, en regardant l’état de l’économie, les données factuelles et l’histoire.

Quelles sont vos principales recommandations pour les guerriers commerciaux ?

Chad P. BownPréparez-vous. Faites vos devoirs, identifiez vos points faibles et vos points forts. Apprenez à connaître les autres gouvernements avec lesquels vous êtes en contact. Ensuite, vous devez comprendre les entreprises, car ce sont elles qui sont en première ligne. Vous ne pouvez pas simplement penser qu’elles feront ce que vous voulez. Elles réagissent à leurs propres incitations. Elles mènent leur propre guerre commerciale, qui n’est peut-être pas celle que vous souhaitez. 

Soumaya KeynesPartout dans le monde, différents gouvernements et administrations ont mené des exercices de préparation pour évaluer leurs vulnérabilités, y compris la Commission européenne.

En réalité, les Européens disposaient d’un avantage par rapport à certains autres gouvernements menant ces exercices, car ils avaient accès à des données sur le commerce intérieur. Ils pouvaient ainsi mieux évaluer leur production nationale. En effet, la vulnérabilité ne réside pas seulement dans le fait de s’approvisionner auprès d’un seul acteur, mais aussi dans la quantité produite localement. Le véritable défi, partout dans le monde, réside dans le niveau de visibilité que l’on peut réellement avoir : beaucoup de ces vulnérabilités se trouvent en effet tout au bout des chaînes d’approvisionnement. Même les entreprises concernées ignorent l’origine de tous leurs achats.

De nombreux pays tentent de se prémunir contre les chocs liés au commerce. Pensez-vous que cela soit possible, et si oui, comment ? 

C’est réalisable et c’est un objectif louable. Cependant, il faut faire preuve de la plus grande prudence. Si vous avez identifié un véritable problème, à savoir la position dominante d’un partenaire commercial sur le marché, et que celui-ci a montré qu’il était prêt à l’utiliser comme une arme, alors vous pouvez recourir à des barrières commerciales, essentiellement pour inciter les entreprises à diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Une idée vraiment intéressante est actuellement discutée au sein de l’Union : exiger des entreprises qu’elles s’approvisionnent auprès d’au moins trois sources différentes. On pourrait ainsi accorder des subventions aux entreprises qui s’approvisionnent auprès de plusieurs sources et pénaliser les fournisseurs très concentrés. Ces pénalités pourraient être réduites si les stocks sont importants.

Mais il y a aussi le risque que les gouvernements se replient sur eux-mêmes et aillent trop loin. Ils pourraient alors dépasser le problème très spécifique de la domination du marché pour adopter une attitude du type « la France d’abord ».

Chad P. BownCela coûtera aussi plus cher. Les entreprises qui doivent s’approvisionner auprès de trois sources différentes préféreraient sans doute ne pas avoir à le faire. 

Produire tout chez soi est également très risqué. Cela revient simplement à concentrer la production localement. Or tout le monde est exposé à des chocs, qu’il s’agisse du changement climatique, des tremblements de terre, des grèves ou de n’importe quels autres événements.

Quels sont les outils et les politiques qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’une guerre commerciale ?

Soumaya KeynesQuatre instruments principaux sont utilisés : la constitution de stocks, les subventions, les droits de douane et les restrictions à l’exportation. Nous les analysons en détail dans notre livre. 

La grande leçon à retenir est qu’il ne faut pas faire de l’idéologie lorsqu’il s’agit de certains de ces instruments. Je discute parfois avec des gens qui me disent : « Je n’aime pas les stocks ou les subventions. » C’est tout à fait justifié, car ces outils sont souvent associés au gaspillage, à la corruption et à l’inefficacité. C’est la raison pour laquelle nous n’y avons généralement pas recours. Mais dans une guerre commerciale, les autres acteurs vont faire preuve de fermeté. Notre recommandation est donc de ne rien exclure. 

De plus, l’utilisation de ces outils requiert parfois une grande fermeté pour atteindre ses objectifs.

Prenons l’exemple des subventions pour les puces. En cas d’offre très concentrée, il faut prendre des mesures incitatives pour détourner les gens de cette source d’approvisionnement dominante. Si vous accordez des subventions aux entreprises pour qu’elles construisent de nouvelles usines de puces, vous ne pouvez pas simplement attendre que le marché demande ces puces plutôt que les puces vraiment bon marché et efficaces qu’il achète déjà. Nous pourrions tirer des leçons de la Chine, qui a l’habitude d’agir sur l’ensemble de la chaîne, de l’offre à la demande. 

Qui est le mieux préparé à mener une guerre commerciale : les États-Unis ou la Chine ?

D’une certaine manière, ce sont les États-Unis. En effet, ils disposent d’atouts considérables qu’ils ont développés au fil des décennies : ils ont le dollar ; un marché de consommation gigantesque et une technologie de puces électroniques incroyable. 

Mais dans le même temps, on pourrait également faire valoir que c’est la Chine. Elle se prépare depuis des décennies en renforçant ses chaînes d’approvisionnement et en consolidant sa position dominante. Elle détient une part considérable de la production mondiale de nombreux produits manufacturés, notamment ceux qui sont essentiels aux chaînes d’approvisionnement d’autres pays. Nous avons vu plusieurs de ces produits faire la une des journaux l’année dernière. Il s’agissait notamment des terres rares, des aimants permanents et des semi-conducteurs de l’entreprise Nexperia. Ce sont des produits dont les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée ont besoin. Or, la Chine en fournit 90 %. 

Si l’on redéfinit la préparation comme une question de mentalité, une sorte de mentalité sécuritaire, voire paranoïaque et craintive, alors c’est clairement la Chine. Pékin a adopté ce type de position défensive depuis bien plus longtemps. Évidemment, le défi réside dans le fait qu’une fois qu’un acteur majeur commence à adopter une telle attitude, cela devient une prophétie auto-réalisatrice, car il est alors rationnel pour les autres d’adopter le même état d’esprit. 

Qu’en est-il de l’Union européenne ? 

Les Européens ont été les plus lents. Ils ne sont pas du genre à se précipiter. Mais je pense qu’ils y parviendront et on voit déjà qu’ils sont en train d’adopter cette mentalité. La question est de savoir s’ils prendront désormais toutes les mesures nécessaires assez rapidement pour relever ce défi. Ce ne serait pas très européen, mais j’ai bon espoir qu’ils y parviennent.

Pourquoi l’Union a-t-elle tant de mal à adapter son mode de fonctionnement à ce monde actuel ?

Le défi pour l’Europe consiste à concilier le désir de préserver les avantages d’un système fondé sur des règles et la nécessité de réagir aux politiques des autres grandes puissances. Les Européens ont une approche très centrée sur les règles. Il y a donc quelque chose de très étrange et inconfortable à l’idée d’affronter cette situation et de se dire : « En fait, nous ne pouvons plus nous fier aux règles. Nous devons les réécrire. »

Chad P. BownPour comprendre l’importance des règles pour l’Europe, il faut savoir qu’elles ne définissent pas seulement ses interactions avec le reste du monde. Les règles permettent également de gérer les relations entre les États membres. L’inquiétude de l’Europe est la suivante : si elle s’oriente vers une situation où elle n’a plus de règles, ne les respecte plus et doit composer avec les États-Unis et la Chine, c’est une chose. Mais si cela crée également un chaos interne, c’est-à-dire si la remise en cause des règles vis-à-vis du monde extérieur perturbe aussi les règles au sein même de l’Europe, alors cela ajoute une série de préoccupations supplémentaires. 

Vous avez mentionné à plusieurs reprises que les actions de l’administration Trump sont une réponse à la politique poursuivie par la Chine. Mais dans le même temps, ces mêmes actions rendent impossible une action collective visant à faire pression sur Pékin pour l’inciter à changer de modèle, les alliés de Washington devant désormais se protéger à la fois des États-Unis et de la Chine. Que peut faire l’Europe ?

L’Europe doit mettre en œuvre un ensemble de mesures pour remédier à sa dépendance excessive à l’égard de la Chine pour l’importation de certains produits, Pékin ayant manifesté en 2025 sa volonté d’utiliser le commerce comme une arme en imposant des restrictions à l’exportation. Ces produits comprennent les terres rares et autres minéraux critiques, les aimants permanents ainsi que certains semi-conducteurs avancés. Ces mesures peuvent comprendre des restrictions ciblées à l’importation, telles que des droits de douane spécifiques, ainsi que des subventions à la production destinées à encourager le développement de nouvelles sources de production en dehors de la Chine. Même s’il est impossible de former un front commun avec les États-Unis en raison des droits de douane imposés par l’administration Trump, l’Europe devrait s’efforcer d’aligner ses politiques sur celles du Japon, de la Corée du Sud et de ses autres alliés asiatiques, qui partagent des préoccupations économiques communes.  

L’excédent commercial considérable de la Chine avec le reste du monde suggère d’ailleurs que l’Europe et ses alliés devraient demander à Pékin de rééquilibrer son modèle de croissance économique en faveur de la consommation intérieure et de réévaluer le yuan.

Si l’on considère les petites et moyennes puissances, l’Iran semble plutôt bien s’en sortir. Est-ce l’un de vos meilleurs élèves ? 

Absolument, l’Iran a compris comment utiliser ses leviers de pression, notamment le détroit d’Ormuz, pour infliger des dommages économiques considérables, colossaux par rapport à la taille de l’économie iranienne. Le pays a clairement identifié ses atouts et en tire le meilleur parti possible, compte tenu de la situation dans laquelle il se trouve.

Soumaya KeynesEn 2016, lorsque Trump a été élu, les guerres commerciales portaient sur les droits de douane. L’objectif était de limiter l’accès à la demande. Depuis, le monde a compris qu’il pouvait être bien plus dangereux de restreindre l’offre d’un produit. En effet, lorsque l’on impose des droits de douane, on tue la demande et les profits baissent. Mais l’argent est fongible. On peut peut-être vendre ailleurs, c’est un peu plus facile à gérer. 

Mais si vous avez besoin d’un composant ou si vous dépendez d’une source d’énergie, il est potentiellement beaucoup plus difficile d’y échapper. C’est ce que fait l’Iran.

Il y a ceux qui se battent et il y a les autres. De nombreux pays visés par les droits de douane de Trump ont choisi de ne pas riposter, voire de faire des concessions. On peut notamment penser à l’Union européenne, au Japon et à la Corée du Sud. S’agit-il d’une stratégie viable ?

L’une des raisons pour lesquelles certains des plus petits partenaires commerciaux des États-Unis ont conclu des accords est qu’ils entretenaient un partenariat en matière de sécurité. Ils dépendent tellement de Washington sur le plan militaire qu’ils craignent que ces derniers ne retirent leur soutien. Ils n’oseraient jamais riposter.

Il y a également eu une dimension concurrentielle, certains acteurs souhaitant obtenir des droits de douane plus bas que leurs rivaux. De plus, il est très difficile pour les petits acteurs d’exercer une dissuasion contre les États-Unis. S’ils souhaitent mettre en place un tel dispositif, ils devront le faire avec d’autres pays, comme dans le cadre d’une OTAN économique.

Le cas européen est particulier, car l’Union européenne est un acteur économique de premier plan disposant d’un certain levier. Les Européens disposent d’un instrument anti-coercition, une arme censée servir de moyen de dissuasion. Ils n’ont jamais réussi à s’en servir. Je pense qu’ils ont même eu du mal à se coordonner pour le mettre en œuvre dans le cadre de la situation au Groenland. Je suppose que, dans la situation actuelle, ce moyen de dissuasion ne semble pas particulièrement puissant. Je pense vraiment que les Américains estiment pouvoir faire pression sur l’Union pour obtenir tout ce qu’ils veulent.

Chad P. BownL’autre région du monde où cette dynamique s’est clairement manifestée est l’Asie du Sud, avec l’ASEAN. Au début, ils se sont dit : « Essayons de négocier avec l’administration Trump, les États-Unis en tant que bloc ». Mais en fin de compte, tout s’est joué au niveau de chacun de ces pays : le Vietnam, l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie. Ce qui les préoccupait le plus, c’était d’obtenir rapidement un tarif douanier plus bas que celui de la Chine, leur principal concurrent. Lorsqu’ils ont constaté que les États-Unis allaient imposer des droits de douane plus élevés à la Chine, ils se sont dit : « C’est le China Plus One, toutes ces grandes multinationales vont déplacer leurs chaînes d’approvisionnement, nous voulons qu’elles investissent dans notre pays, obtenons un tarif plus bas et obtenons-le rapidement. » Il leur a donc été très difficile de rester unis et de négocier en tant que bloc.

On parle de guerre commerciale : ne serait-il pas préférable de viser la paix commerciale ? Quels seraient les obstacles à un retour au statu quo ante ?

Nous préférons sans aucun doute un monde sans conflit, un monde plus coopératif. Le défi que les États-Unis perçoivent actuellement de la part de la Chine, c’est qu’il n’y a eu aucun changement dans le comportement ni dans les intentions de Pékin. Que ce soit en ce qui concerne son modèle économique ou le niveau d’interdépendance qu’elle considère comme approprié entre les deux économies. Elle continue de réduire sa dépendance, certainement vis-à-vis des États-Unis, mais sans doute aussi vis-à-vis d’une grande partie du reste du monde. 

Au cours des cinq dernières années, la Chine a exporté des quantités colossales de produits, y compris issus d’industries incroyablement nouvelles, sophistiquées et à la pointe de la technologie. Mais ses importations ne suivent pas le même rythme.

Dans ce contexte, il est vraiment difficile de s’engager dans une coopération et de dire : « Mettons en place une paix commerciale. » Il faut que l’autre partie souhaite également cette paix commerciale. Et tant que nous n’aurons pas atteint ce stade où les principales parties seront tout aussi disposées à s’engager dans cette voie, les pays devront se concentrer sur ces questions : « Où suis-je vulnérable ? » Quelles mesures dois-je prendre pour réduire ces vulnérabilités de la manière la plus rentable possible ?

Voyez-vous le risque d’une escalade vers une guerre ouverte ou une forme extrême de guerre économique ?

Soumaya KeynesLes actions menées dans le cadre de la guerre commerciale pourraient rendre une guerre ouverte plus probable, si un autre élément venait à servir de déclencheur. L’une des choses dont nous parlons dans le livre est la constitution de stocks. Le risque lié au stockage est que votre partenaire vous voie stocker et en déduise que vous vous préparez à la guerre. Il serait alors contraint de se préparer à son tour. 

Mais dans une perspective plus large — et c’est là encore l’une des questions auxquelles nous avons tenté de répondre —, quelle est la relation entre le commerce et la paix ? 

Dans la mesure où le commerce est pacificateur et où des liens commerciaux solides rendent les conflits moins probables, cette réduction des risques, ce découplage ou quel que soit le nom que l’on veuille lui donner, augmente-t-il les chances d’un conflit ? Nous avons essentiellement conclu qu’un monde où tout le monde est fortement interconnecté est plus sûr qu’un monde dans lequel nous sommes tous isolés et nous regardons les uns les autres avec méfiance.

Mais c’est à un niveau très général. À l’heure actuelle, la réalité à laquelle nous devons faire face est que nous avons des exemples concrets de dépendance excessive et d’actes de coercition. Ne rien faire reviendrait à accepter une sorte de paix dans laquelle un pays non démocratique serait en mesure de nous contraindre à faire ce qu’il veut.

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Texte intégral (4600 mots)

Le Mexique entretient une relation complexe au commerce. Longtemps fermé sous le règne du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le pays a vécu son ouverture économique — d’abord avec la création de l’ALENA, puis avec l’adhésion de la Chine à l’OMC — comme une série de chocs entraînant la suppression de nombreux emplois.

Paradoxalement, c’est l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017 qui a changé la donne. La guerre commerciale qu’il a déclenchée contre la Chine, poursuivie par Joe Biden puis intensifiée à partir d’avril 2025, a, on le sait, largement découragé les échanges directs entre Washington et Pékin. Dans ce contexte, la proximité géographique et économique du Mexique avec les États-Unis, longtemps perçue comme une vulnérabilité, est devenue un avantage.

Mais aligner sa politique commerciale sur les exigences de l’administration Trump — notamment en taxant les importations chinoises — expose Mexico à des perturbations de ses flux d’échanges. Pour le pays de Sheinbaum, la concentration des relations commerciales sur un seul partenaire aux orientations politiques imprévisibles, constitue un risque structurel qui pose à son pays une question de fond : comment jouer de son statut de pays « connecteur » sans devenir captif d’un seul marché ?

Ce qu’il en a coûté au Mexique de devenir l’économie la plus ouverte au monde

Depuis le début du XXe siècle, le Mexique était, pour l’essentiel, une économie fermée. C’est l’effondrement de son système financier, en 1988, qui deviendra le principal catalyseur de changement. À l’époque, la libéralisation financière et commerciale apparaît comme un remède idéal et fera de fait du Mexique l’une des économies les plus ouvertes de la planète avec, à ce jour, des accords de libre-échange conclus avec cinquante États, soit plus que pratiquement n’importe quel autre pays au monde.

Cette libéralisation s’est aussi avérée extrêmement coûteuse. L’industrie locale n’a pas su rivaliser sur le marché libre ; les travailleurs ruraux, appauvris, ont perdu leurs terres au profit des grands propriétaires institutionnels, incapables de faire face à l’agro-industrie américaine subventionnée. Face à ces difficultés, les dirigeants du pays et la communauté internationale libérale ont opté pour la politique de l’autruche. Outre le fait qu’elle constituait une opportunité lucrative pour la nouvelle classe industrielle mexicaine et les multinationales mondiales, la doctrine libérale de la fin du XXe et du début du XXIe siècle consistait à affirmer qu’elle était objectivement le meilleur et le seul moyen d’atteindre la prospérité nationale.

Les mouvements de résistance qui ont vu le jour en réaction à cette politique ont été qualifiés d’anachronismes et muselés dans la violence. Les Zapatistes, une alliance de communautés autochtones pauvres vivant dans le sud du Mexique, se sont soulevés les armes à la main le 1er janvier 1994, soit le jour même où l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), signé avec les États-Unis et le Canada, entrait en vigueur. Afin de justifier la violence des répressions qui les frappèrent, on avançait que le Mexique allait enfin accéder à la prospérité grâce à cette intégration nouvelle et plus étroite à l’Amérique du Nord.

« La Chine entretient des relations cordiales avec le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé son intention de rendre visite à Xi Jinping au cours de l’année 2026 pour ce qui sera l’un de ses rares déplacements à l’étranger. »

Des décennies plus tard, malgré une forte augmentation de la production industrielle et des exportations, la plupart des Mexicains sont restés pauvres. Les salaires réels ont baissé, s’éloignant plutôt que se rapprochant de ceux de leurs homologues américains et canadiens. Après les crises financières des années 1980 et 1990, la politique du gouvernement mexicain a consisté à dissocier le salaire minimum du salaire minimum vital, c’est-à-dire celui qui permet à quiconque de survivre. Résultat : il a chuté de plus de 70 % en termes réels entre les années 1990 et le milieu des années 2010 45.

Selon les dirigeants, c’était là le seul moyen de permettre au Mexique de rester compétitif, alors que, dans le même temps, le reste de l’Amérique latine bénéficiait d’un essor économique. Ce même raisonnement a été invoqué pour bafouer les droits des travailleurs et écarter les syndicats de la table des négociations.

La première victime américaine de la Chine

Si l’ALENA a constitué un choc pour l’économie mexicaine, ce n’est pas le seul changement important que le pays ait connu au cours de cette décennie décisive. En 2000, la Chine a adhéré à l’OMC, avec l’approbation des États-Unis. Le Mexique s’est alors retrouvé face à un concurrent direct et cette nouvelle donne commerciale a fortement pénalisé son industrie. Il était en effet impossible de rivaliser avec les bas salaires et, par la suite, l’augmentation des capacités industrielles de la Chine.

Les secteurs de l’habillement et de la chaussure, en particulier, ont été touchés. C’est également à cette époque que les usines d’assemblage de l’industrie lourde — les maquiladoras — ont pris leur essor. Ces années de l’ouverture ont laissé une économie mexicaine en stagnation, elle-même du reste trompeuse puisqu’une grande partie de la valeur créée au Mexique quittait en réalité le pays sous forme de bénéfices récoltés par les entreprises étrangères. Ce qui restait au sein du pays n’était par ailleurs pas redistribué de manière équitable, conduisant à une explosion des inégalités.

De toute évidence, cette situation n’était pas le fait d’une guerre commerciale menée par la Chine contre Mexico. Il s’agissait seulement de suivre les règles du Consensus de Washington, pour reprendre le nom donné au programme américain de libéralisation mondiale à la fin de la Guerre froide, selon lequel la privatisation de l’industrie et le principe de libre concurrence sur le marché étaient présentés comme les seules voies d’accès à la prospérité. Le Mexique s’y est donc plié : les industries les plus robustes ont investi massivement dans la technologie et l’automatisation, générant bien moins d’emplois que ce que réclamait pourtant le déclin des secteurs manufacturier et agricole, où des millions de travailleurs étaient désormais au chômage.

Alors que les tenants du Consensus de Washington parvenaient à rassurer les gouvernements et les industriels mexicains en affirmant que ces difficultés ne faisaient qu’annoncer une prospérité future, près de 3 millions de Mexicains ont émigré aux États-Unis entre 1995 et 2000. Cette émigration n’était pas le seul effet secondaire tangible du Consensus de Washington : les ouvriers américains ont été les premiers à pâtir d’une délocalisation de la production à forte intensité de main-d’œuvre, qui n’apportait que peu de valeur ajoutée à la chaîne d’approvisionnement, dans des pays comme le Mexique.

De son côté, Pékin a massivement investi dans des secteurs qui ont commencé à rivaliser avec des segments de plus en plus élevés de la chaîne de valeur. Certes, cette transformation de la Chine en puissance industrielle spécialisée dans la haute technologie s’est faite au prix d’un interventionnisme étatique impitoyable et de nombreuses violations de la propriété intellectuelle. Elle empruntait explicitement sa feuille de route à des pays déjà riches comme les États-Unis, dont l’essor industriel est émaillé de pratiques trompeuses, de coercitions en tout genre et de subventions incitatives. 

À cet égard, les années du Consensus de Washington ont été l’incarnation parfaite de l’adage « faites ce que je dis, pas ce que je fais ». La Chine a « contourné le système », tout en jouant le jeu selon les règles fixées par les États-Unis. Le Mexique, quant à lui, s’est contenté de suivre naïvement les consignes de son voisin. 

Un pays connecteur : les perspectives ouvertes par la guerre commerciale

À partir de 2018, avec l’instauration de droits de douane par la première administration Trump contre la Chine, un processus de ralentissement progressif des échanges commerciaux directs entre Pékin et Washington a commencé à se matérialiser.

Alors que ces droits de douane sont désormais en vigueur, la Chine, qui était auparavant la principale source d’importations des États-Unis, est aujourd’hui reléguée à la troisième place, avec une part de 6,6 %. Le Mexique est quant à lui devenu le premier importateur des États-Unis, avec une part de 16,9 % du marché américain des importations.

Cette tendance s’est toutefois avérée plus complexe qu’une simple rupture des liens commerciaux. 

Il était à prévoir que le plus grand marché mondial et la première puissance industrielle mondiale restent, en effet, fortement interdépendants. Et c’est en passant en grande partie par des pays tiers que ces échanges perdurent aujourd’hui. Dans ces pays dits « connecteurs », les produits sont assemblés à partir d’importantes quantités de composants venus de Chine, dans des usines qui sont parfois la propriété même de fabricants chinois. Aux côtés du Vietnam, le Mexique fait partie des principaux relais entre les firmes chinoises et américaines.

Face à la hausse des droits de douane et aux pressions croissantes, qu’elles viennent des responsables politiques ou des consommateurs, en vue d’une réduction de leur dépendance vis-à-vis de la Chine, de nombreuses entreprises cherchent à se diversifier hors du territoire chinois. Pour cela, il leur est nécessaire de trouver des sites avec une main-d’œuvre bon marché, des écosystèmes industriels solides et une logistique efficace. Grâce à son savoir-faire industriel, ses accords de libre-échange et sa proximité avec les États-Unis, le Mexique s’impose comme le pays idéal pour ces investissements dits de « nearshoring ». Dans le même temps, les entreprises chinoises y voient le moyen de préserver leur accès continu au marché américain.

Des voitures chinoises de marques SAIC, Chery, BYD, Changan, Pentium, GAC, Great Wall, Dongfeng destinées à être expédiées vers le Mexique, dans la zone portuaire de Taicang, à Suzhou, dans la province du Jiangsu, dans l’est de la Chine, le 12 décembre 2024. © CFOTO

L’électronique est un secteur clef de ces échanges. Le Mexique abrite de nombreuses usines d’assemblage qui produisent des appareils électroniques grand public et des serveurs, notamment les serveurs équipés de processeurs graphiques (GPU), nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. De nombreux composants utilisés pour la fabrication de ces produits sont manufacturés en Chine. L’électronique est par conséquent la principale catégorie de marchandises importées de Chine au Mexique : en 2025, elle représentait 45 milliards de dollars.

Néanmoins, c’est bien dans le secteur automobile que la place du Mexique en tant que pivot de la guerre commerciale est le plus visible. Les investissements ne cessent de croître et l’association nationale de l’industrie des pièces automobiles a déclaré en 2025 que 40 entreprises chinoises s’étaient implantées au Mexique et qu’elles représentaient à elles seules 3,1 % de la production industrielle nationale dans le domaine. Récemment, en février 2026, BYD et Geely ont fait une offre pour racheter une usine Nissan-Mercedes à Aguascalientes ; en avril, GAC a annoncé la construction de sa première usine au Mexique pour assembler des voitures à essence, des véhicules hybrides et des électriques. Parallèlement, les importations de pièces automobiles connaissent une croissance rapide : elles sont passées de 2 milliards de dollars par an en 2010 à 5,3 milliards en 2023.

Le spectre d’une dépendance sans frein vis-à-vis des États-Unis

Le commerce mondial fonctionne souvent selon la loi de la gravitation : les échanges commerciaux s’effectuent plutôt entre marchés voisins. Le Mexique, par exemple, entretient des relations commerciales bien plus soutenues avec l’Amérique centrale dans son ensemble qu’avec les pays pourtant bien plus puissants économiquement que sont la Colombie, le Pérou et le Chili réunis. L’Alliance du Pacifique, l’accord de libre-échange conclu entre le Mexique et ces pays pourrait permettre en théorie de stimuler ces relations. Mais l’attraction exercée par les États-Unis est si forte qu’elle a entraîné le Mexique dans son sillage, en le rendant presque totalement dépendant : environ 80 % des exportations du pays, 55 % de ses importations et 41 % de ses investissements directs étrangers dépendent des États-Unis. Il y a peu encore, ces données pouvaient être vues comme le résultat positif de trente ans d’une alliance fructueuse au sein de l’ALENA, puis de l’Accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM). Mais la crise provoquée par Donald Trump ne permet plus d’interpréter ces chiffres de la même façon : l’imposition de droits de douane à hauteur de 25 % sur tous les produits mexicains importés aux États-Unis, promise par le président américain, menace de plonger l’économie mexicaine dans la tourmente.

Soulignons, cependant, que l’offensive de Trump contre le commerce mondial n’a eu, pour l’instant, qu’un impact étonnamment limité sur le Mexique. En s’abstenant de renier l’ACEUM, il a donné au pays un avantage non négligeable par rapport à d’autres exportateurs. Mieux, les exportations du Mexique vers les États-Unis ont même augmenté de 5,8 % en 2025, atteignant les 535 milliards de dollars.

« Pour le pays de Sheinbaum, la concentration des relations commerciales sur un seul partenaire aux orientations politiques imprévisibles, constitue un risque structurel qui pose à son pays une question de fond : comment jouer de son statut de pays ‘connecteur’ sans devenir captif d’un seul marché ? »

Il n’en demeure pas moins que les États-Unis se montrent de plus en plus imprévisibles et autoritaires. À ce titre, ils ne peuvent plus se prévaloir du titre de partenaire fiable pour le Mexique. 

Pour Mexico, il devient nécessaire de diversifier ses relations commerciales ; il en va de la sécurité et de la stabilité économique du pays. Nul besoin de rompre avec les États-Unis, ni de contraindre les entreprises à cesser de commercer avec eux. Néanmoins, grâce à un soutien intense et concerté de la part du gouvernement, le Mexique pourrait encourager et stimuler la création de nouvelles entreprises et établir des relations diversifiées avec d’autres États. 

Pour l’heure, le gouvernement mexicain, sous la pression de l’administration Trump, a plutôt choisi de mener une politique commerciale dirigée contre la Chine.

La Chine est devenue une réalité de la chaîne d’approvisionnement

Le taux de croissance des ventes chinoises au Mexique, exprimé en pourcentage du total de ses achats, a explosé au début des années 2000, passant de moins de 2 % à plus de 20 % depuis le début du XXIe siècle. À cette époque, l’industrie mexicaine ne pouvait pas résister à la concurrence directe d’une Chine qui venait d’être admise au club de l’OMC. Or aujourd’hui, même si les ventes chinoises représentent une part plus importante que jamais des achats internationaux du Mexique, la politique et le protectionnisme ont considérablement ralenti cette tendance depuis les années 2010 — mais pas suffisamment aux yeux des gouvernements américain et mexicain.

Souvent vues comme une menace et comme la preuve d’une transformation du Mexique en une sorte de « backdoor » propice à l’afflux des produits asiatiques bon marché aux États-Unis, les relations commerciales de plus en plus étroites entre Mexico et Pékin sont en réalité plus complexes et plus instructives.

Alors que les importations chinoises au Mexique ont atteint des niveaux records au cours du premier semestre 2025, le pays se défend pourtant d’être le cheval de Troie de Pékin en matière d’entrée sur le marché américain de produits asiatiques à bas prix. Le gouvernement mexicain en veut pour preuve sa lutte accrue contre les importations illégales en provenance de Chine et ses propositions en faveur d’une production locale qui permettrait de diminuer les importations chinoises. Mais même si ces mesures étaient réellement appliquées, une industrialisation par substitution des importations ne signifierait pas nécessairement une diminution des produits en provenance de République populaire.

L’avantage concurrentiel du Mexique par rapport aux États-Unis réside dans sa capacité à fabriquer des produits de haute qualité et très complexes à des prix plus bas. Le pays dispose certes d’une base industrielle sophistiquée, mais pour remplacer les produits chinois, il ne peut que passer par de nouvelles importations chinoises. Dans le secteur de l’habillement, par exemple, que le Mexique protège activement par des droits de douane afin de stimuler la production « Made in Mexico », les matières premières de base, comme le coton ou les embouts de lacets, ne sont pas toujours obtenues localement et proviennent souvent de Chine. Pour que ces intrants de base soient produits au Mexique, il faudrait plus de ressources, pour l’heure à peine suffisantes à relancer les investissements dans les industries existantes. L’important, toutefois, est moins la quantité de produits fabriqués dans un pays que la part de valeur qui y est conservée. C’est précisément cette vision plus nuancée qui échappe le plus souvent aux nationalistes économiques américains, qui ont tendance à considérer le commerce comme un jeu à somme nulle où chaque importation entraîne une exportation équivalente.

Consciente de cette réalité, la Chine entretient des relations cordiales avec le Mexique. La présidente Claudia Sheinbaum a affirmé son intention de rendre visite à Xi Jinping au cours de l’année 2026 pour ce qui sera l’un de ses rares déplacements à l’étranger, afin d’apaiser les tensions survenues lors de l’imposition de droits de douane sur 1 400 produits — dont des droits de 50 % sur les vêtements et les voitures, qui visent clairement la Chine — issus de pays avec lesquels le Mexique n’a pas conclu d’accord de libre-échange. Si le gouvernement mexicain a justifié cette décision par une volonté de se mettre en conformité avec les règles de l’OMC, il risque néanmoins de mettre en péril ses relations commerciales avec des partenaires de longue date, comme le Japon, la Corée du Sud et le Brésil. Une enquête menée par le ministère du Commerce chinois a établi que ces mesures pénaliseraient la Chine à hauteur de 30 milliards de dollars pour ses exportations et pourraient entraîner une perte de 9,4 milliards de dollars de recettes 46.

Dans ce contexte, plutôt que de rompre ses liens avec la Chine ou de les reconduire tels quels, le Mexique aurait tout intérêt à passer du rôle de connecteur passif à celui d’intermédiaire avisé : les technologies et les intrants chinois pourraient être ainsi mis au service d’une production de biens à plus forte valeur ajoutée, destinés non seulement au marché américain, mais également aux marchés du monde entier.

État pivot, État stratège : utiliser la connexion comme levier

Après avoir navigué pendant des décennies au sein d’un système économique qui lui a été imposé de l’extérieur, le Mexique a aujourd’hui la chance d’avoir été trahi par les États-Unis. Il en ressort avec un dangereux privilège : celui de pouvoir choisir la voie qu’il va emprunter.

Karl Polanyi peut nous aider à mieux saisir ce moment historique. On connaît la fameuse formule : « Le laissez-faire était planifié. » Tout comme les États-Unis ont eu recours au protectionnisme et tiré parti des conflits armés pour s’élever au rang de puissance, et tout comme la Chine est aujourd’hui accusée d’intervention étatique agressive et de violation de la propriété intellectuelle avec les mêmes visées, tous les pays doivent comprendre que leur développement ne dépend pas d’une loi économique universelle mais d’abord de leur situation au sein de l’économie mondiale.

Le fait que les échanges directs entre les États-Unis et le Mexique décroissent ne signifie pas nécessairement que les échanges entre les deux pays s’amenuiseront. La complexification des circuits commerciaux ouvre la voie à davantage d’échanges avec d’autres partenaires : le Canada, l’Amérique latine, l’Europe — avec qui Mexico est en train d’approfondir son accord de libre-échange — et l’Asie. 

Le rôle du Mexique en tant que pivot ne doit être ni minimisé, ni redouté. Avec sa vaste base industrielle, une main-d’œuvre jeune et qualifiée, des accords de libre-échange avec 50 pays et une situation géographique au carrefour des deux plus grandes économies mondiales, c’est son principal avantage stratégique dans la configuration actuelle du monde.

Une politique industrielle concertée pourrait permettre au Mexique d’assumer pleinement ce rôle de pivot. Cela nécessitera des investissements, tant privés que publics, pour dynamiser l’industrie locale. Cela exigera des transferts de technologie et, dans des domaines stratégiques, des efforts en recherche et développement au niveau national. Le Chili peut à cet égard constituer une source d’inspiration : en 2017, ce pays comptait près de deux fois plus d’entreprises exportatrices par habitant que le Mexique, précisément en raison d’investissements massifs dans ses PME.

Surtout, au lieu de se contenter de miser sur les secteurs dans lesquels il excelle par simple hasard géographique, le Mexique a aujourd’hui l’occasion de choisir les secteurs et les partenaires avec lesquels il souhaite se tourner vers l’avenir. Une nouvelle vision de l’État, axée peut-être sur les industries vertes et l’excellence scientifique, pourrait se concrétiser à la faveur du lancement de politiques industrielles ambitieuses dans ce moment.

Le monde des affaires anticipe déjà la fin du mandat de Trump. C’est assez de temps pour qu’une guerre commerciale déstabilisante anéantisse des entreprises et des emplois à travers l’Amérique du Nord. Mais c’est également un temps qui pourrait être mis à profit par le gouvernement de Sheinbaum pour réorganiser l’industrie mexicaine afin de ne plus dépendre d’un seul partenaire.

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