LePartisan.info

REVUES

Lien du flux RSS
Groupe d'Etudes Géopolitiques

02.02.2026 à 14:13

Mario Draghi : les fondements de l’Europe nouvelle

Matheo Malik
img

À l’université catholique de Louvain où il recevait le lundi 2 février un doctorat honoris causa, l’ancien président de la Banque centrale européenne a prononcé un discours important.

Après le « moment Groenland », il articule les piliers fondamentaux du « fédéralisme pragmatique » qu’il appelle de ses vœux pour résister face à Trump et Xi Jinping.

L’article Mario Draghi : les fondements de l’Europe nouvelle est apparu en premier sur Le Grand Continent.


Texte intégral (2888 mots)

La version anglaise de ce discours est disponible à ce lien. Pour découvrir tous nos contenus et nous soutenir, retrouvez ici nos offres et abonnez-vous au Grand Continent

Depuis sa création, l’architecture de l’Union incarne la conviction que l’État de droit international, soutenu par des institutions crédibles, favorise la paix et la prospérité.

Aucun État européen n’ayant conservé la capacité de se défendre seul, notre doctrine de sécurité a été façonnée par la protection offerte par les États-Unis. Ensemble, et toujours en alliance avec Washington, nous avons été en mesure de faire face à toute menace et d’instaurer la paix en Europe.

Et grâce à la garantie de notre sécurité et aux échanges commerciaux qui s’effectuaient principalement au sein de cette alliance, nous avons pu poursuivre en toute sécurité l’ouverture économique comme fondement de notre prospérité et de notre influence.

Mais l’ordre mondial aujourd’hui disparu n’a pas échoué parce qu’il était fondé sur une illusion.

Il a apporté des avantages réels et largement partagés : pour les États-Unis, en tant que puissance hégémonique, grâce à une influence incontestée dans tous les domaines et au privilège d’émettre la monnaie de réserve mondiale ; pour l’Europe, grâce à une intégration commerciale profonde et à une stabilité sans précédent ; et pour les pays en développement, grâce à leur participation à l’économie mondiale, qui a permis à des milliards de personnes de sortir de la pauvreté.

L’échec du système réside dans ce qu’il n’a pas pu corriger.

Une fois la Chine devenue membre de l’Organisation mondiale du commerce, les frontières du commerce et de la sécurité ont commencé à diverger. Nous avions toujours commercé au-delà de l’alliance – mais jamais auparavant avec un pays d’une telle envergure et ayant l’ambition de devenir lui-même un pôle distinct. 

Le commerce mondial s’est éloigné du principe énoncé par David Ricardo selon lequel les échanges doivent suivre l’avantage comparatif. Certains États ont recherché l’avantage absolu par des stratégies mercantilistes, imposant la désindustrialisation à d’autres, tandis que les gains restants étaient répartis de manière inégale. Cela a semé les germes de la réaction politique à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. 

Dans le même temps, l’intégration profonde a créé des dépendances qui pouvaient être exploitées lorsque tous les partenaires n’étaient pas des alliés. L’interdépendance, autrefois considérée comme une source de retenue mutuelle, est devenue une source d’influence et de contrôle.

La gouvernance multilatérale ne disposait d’aucun mécanisme pour remédier aux déséquilibres, ni d’aucun langage pour reconnaître les dépendances. La confiance dans les gains mutuels du commerce rendait inconcevable l’idée même d’une dépendance utilisée comme arme.

Mais l’effondrement de cet ordre n’est pas en soi une menace. Un monde avec moins d’échanges commerciaux et des règles plus faibles serait douloureux, mais l’Europe s’adapterait.

De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.

Mario Draghi

La menace réside dans ce qui le remplacera.

Nous sommes confrontés à des États-Unis qui, du moins dans leur position actuelle, mettent l’accent sur les coûts qu’ils ont supportés tout en ignorant les avantages qu’ils ont tirés. Ils imposent des droits de douane à l’Europe, menacent nos intérêts territoriaux et indiquent clairement, pour la première fois, qu’ils considèrent la fragmentation politique européenne comme servant leurs intérêts.

Nous sommes confrontés à une Chine qui contrôle des nœuds critiques dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et qui est prête à exploiter cet avantage : inonder les marchés, retenir des intrants essentiels, forcer les autres à supporter le coût de ses propres déséquilibres.

C’est un avenir dans lequel l’Europe risque d’être subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout cela en même temps. Et une Europe incapable de défendre ses intérêts ne pourra pas préserver ses valeurs longtemps.

La transition entre cet ordre et celui qui lui succédera ne sera pas facile pour l’Europe.

Nous allons connaître une longue période où les interdépendances persisteront alors même que les rivalités s’intensifieront. Nous restons fortement dépendants des États-Unis pour l’énergie, la technologie et la défense. La Chine fournit plus de 90 % de nos importations de terres rares et domine les chaînes de valeur mondiales du solaire et des batteries qui sous-tendent notre transition écologique.

Dans cette période, la meilleure voie pour l’Europe est celle qu’elle suit actuellement : conclure des accords commerciaux avec des partenaires partageant notre état d’esprit et qui offrent une diversification et renforcer notre position dans les chaînes d’approvisionnement où nous jouons déjà un rôle essentiel.

C’est là que réside aujourd’hui le pouvoir de l’Europe. En 2023, l’Union était le premier exportateur et importateur mondial de biens et de services, avec des importations en provenance du reste du monde s’élevant à 3 600 milliards d’euros. Elle est également le premier partenaire commercial de plus de 70 pays.

Et nous occupons des positions critiques dans plusieurs industries stratégiques. Les entreprises européennes contrôlent 100 % de la lithographie ultraviolette extrême — la technologie nécessaire à la fabrication avancée de semi-conducteurs. Nous produisons la moitié des avions commerciaux du monde. Nous concevons les moteurs qui équipent la grande majorité des navires marchands mondiaux.

Dans ce contexte, il serait erroné de considérer les accords commerciaux principalement en termes de croissance. Leur objectif est désormais stratégique : renforcer notre position et réajuster nos relations maintenant que le commerce et la sécurité ne se recoupent plus entièrement.

Mais il s’agit d’une stratégie de maintien, pas d’un but en soi.

Individuellement, la plupart des pays de l’Union ne sont même pas des puissances moyennes capables de naviguer dans ce nouvel ordre en formant des coalitions — chacun apportant des avantages distinctifs, qu’il s’agisse de matières premières, de niches technologiques ou d’une situation géographique stratégique.

Mais collectivement, nous avons quelque chose de plus grand : notre taille, notre richesse, notre culture politique — et 75 ans de construction des institutions d’un projet commun.

De tous ceux qui sont aujourd’hui pris entre les États-Unis et la Chine, seuls les Européens ont la possibilité de devenir eux-mêmes une véritable puissance.

À nous, donc, de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?

Mais soyons clairs : regrouper des petits pays ne produit pas automatiquement un bloc puissant. Ce modèle a un nom : la confédération. C’est la logique selon laquelle l’Europe fonctionne encore en matière de défense, de politique étrangère et de questions fiscales. Ce modèle ne produit pas de puissance : un groupe d’États qui se coordonne reste un groupe d’États, chacun disposant d’un droit de veto, chacun ayant ses propres calculs, chacun vulnérable à être éliminé un par un.

Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir. 

Mario Draghi

Pour devenir une puissance, l’Europe doit passer d’une confédération à une fédération.

Là où l’Europe s’est fédérée — dans les domaines du commerce, de la concurrence, du marché unique et de la politique monétaire —, nous sommes respectés en tant que puissance et négocions d’une seule voix. Nous le constatons aujourd’hui dans les accords commerciaux fructueux avec l’Inde et l’Amérique latine.

Là où nous ne l’avons pas fait — en matière de défense, de politique industrielle, d’affaires étrangères — nous sommes traités comme un ensemble disparate d’États de taille moyenne, à diviser et à traiter en conséquence.

Et là où le commerce et la sécurité se recoupent, nos forces ne peuvent protéger nos faiblesses. 

Une Europe unifiée sur le plan commercial mais fragmentée sur le plan de la défense verra sa puissance commerciale mise à profit contre sa dépendance en matière de sécurité, comme c’est le cas actuellement.

Certains diront que nous ne devrions pas agir tant que notre position n’est pas plus forte, tant que nous ne sommes pas plus unis, tant que l’escalade n’est pas moins coûteuse.

Mais ce compromis est illusoire. Ce n’est qu’en agissant que nous créerons les conditions qui nous permettront d’agir de manière plus décisive par la suite. L’unité ne précède pas l’action ; elle se forge en prenant ensemble des décisions importantes, grâce à l’expérience commune et à la solidarité qu’elles créent, et en découvrant que nous pouvons en supporter les conséquences. 

Prenons l’exemple du Groenland.

La décision de résister plutôt que de céder a obligé l’Europe à procéder à une véritable évaluation stratégique, à cartographier notre influence, à identifier nos outils et à réfléchir aux conséquences d’une escalade. 

La volonté d’agir a imposé une vision claire de la capacité d’agir.

Et en faisant front commun face à une menace directe, les Européens ont découvert une solidarité qui semblait auparavant hors de portée. Cette détermination commune a trouvé un écho auprès du public qu’aucun communiqué commun issu d’un sommet n’aurait pu égaler.

Dans le même temps, notre renforcement collectif ne pourra être à l’image de celui de la Chine — ou de ce qu’il semble être actuellement pour les États-Unis.

Dans leur posture actuelle, les États-Unis utilise le partenariat pour chercher la domination. La Chine maintient son modèle de croissance en externalisant ses coûts vers d’autres pays. L’intégration européenne est construite différemment : non pas sur la force, mais sur une volonté commune ; non pas sur la soumission, mais sur le partage des avantages.

À nous de décider : restons-nous simplement un grand marché, soumis aux priorités des autres ? Ou prenons-nous les mesures nécessaires pour devenir une puissance ?

Mario Draghi

C’est une intégration sans subordination : ce modèle est largement préférable, mais aussi beaucoup plus difficile. Cela exige une approche différente. Je l’ai appelée « fédéralisme pragmatique ».

Pragmatique car nous devons prendre les mesures qui sont actuellement possibles avec les partenaires qui sont actuellement disposés à le faire et dans les domaines où des progrès peuvent actuellement être réalisés.

Mais fédéraliste parce que le but que nous recherchons est important.

L’action commune et la confiance mutuelle qu’elle crée doivent finalement devenir le fondement d’institutions dotées d’un réel pouvoir décisionnel, capables d’agir de manière décisive en toutes circonstances.

Cette approche permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, sans pour autant subordonner qui que ce soit. Les États membres y adhèrent volontairement. La porte reste ouverte à d’autres, mais pas à ceux qui compromettraient l’objectif commun. Nous n’avons pas à sacrifier nos valeurs pour obtenir le pouvoir.

L’euro en est l’exemple le plus réussi. Ceux qui étaient disposés à le faire ont pris les devants, ont mis en place des institutions communes dotées d’une réelle autorité et, grâce à cet engagement commun, ont forgé une solidarité plus profonde que n’importe quel traité n’aurait pu le prescrire. Depuis lors, neuf autres pays ont choisi de les rejoindre.

Le chemin ne sera pas sans embûches. Comme l’a déclaré Schuman en 1950, l’Europe ne se fera pas d’un seul coup. Tous les pays ne participeront pas dès le départ à toutes les initiatives, qu’elles concernent l’énergie, la technologie, la défense ou la politique étrangère. Mais chaque étape doit rester ancrée dans l’objectif : non pas une coopération plus souple, mais une véritable fédération.

Certains peuvent se bercer d’illusions en pensant que le monde n’aurait pas vraiment changé ou que leur situation géographique les mettrait à l’abri. D’autres peuvent croire que renoncer à leur indépendance économique, voire à leur territoire, ne menacerait pas leur capacité à préserver les valeurs qui nous définissent.

Cela ne doit pas empêcher les plus clairvoyants d’aller de l’avant. Que nous en ayons conscience ou non, nous sommes tous dans la même situation de vulnérabilité. Les anciennes divisions qui nous paralysaient ont été dépassées par une menace commune.

Mais la menace seule ne suffira pas à nous soutenir.

Ce qui a commencé dans la peur doit se poursuivre dans l’espoir. 

En agissant ensemble, nous redécouvrirons une chose qui était restée longtemps en sommeil : notre fierté, notre confiance en nous, notre foi en notre propre avenir. 

Et c’est sur cette base que l’Europe sera construite.

L’article Mario Draghi : les fondements de l’Europe nouvelle est apparu en premier sur Le Grand Continent.

22.01.2026 à 16:30

Une politique économique pour l’an II ? Les six règles des Trumponomics

Matheo Malik
img

Avec un an de recul et de données, une « formule Trump » semble se dessiner.

Si elle conduit à l’explosion des profits en même temps qu’à une baisse de la consommation, elle n’est pas si incohérente.

Mais les signaux inquiétants s’accumulent : la Maison-Blanche pourrait-elle être contrainte de changer de méthode ?

Guillaume Duval signe une étude fouillée.

L’article Une politique économique pour l’an II ? Les six règles des Trumponomics est apparu en premier sur Le Grand Continent.


Texte intégral (3128 mots)

Cela fait désormais plus d’un an que Trump est à la Maison-Blanche — et que nous essayons de fournir quotidiennement des clefs pour comprendre son programme de transformation radicale. Ce travail soutenu exige la mobilisation d’une rédaction dynamique, jeune et indépendante. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir, découvrez toutes nos offres pour vous abonner au Grand Continent

Au cours de la première année de son nouveau mandat, Donald Trump est parvenu à atteindre deux objectifs centraux pour qui entend rééquilibrer une économie qui dérivait dangereusement : limiter en même temps le déficit extérieur et le déficit public des États-Unis.

Malgré toutes les tensions que sa politique a suscitées, ce résultat a été obtenu sans faire dérailler l’économie étatsunienne.

Mais celle-ci donne aujourd’hui de sérieux signes d’essoufflement. Alors que les craintes s’accumulent du côté des marchés financiers — notamment autour de l’éclatement d’une bulle spéculative sur l’intelligence artificielle — l’emploi, l’investissement et la consommation sont fragilisés.

Ces vulnérabilités croisées font que Trump n’est pas assuré de parvenir à maintenir en 2026 le cap de sa politique sans que l’économie ne freine davantage ; l’intense pression qu’il exerce sur la Réserve fédérale pour qu’elle abaisse plus vite ses taux d’intérêts doit être lue à cette aune.

Pour dresser le tableau de l’économie des États-Unis après un an de Trump, il faut suivre plusieurs indicateurs clefs.

1 — Un net redressement des comptes extérieurs

Au début de l’année 2025, la perspective de la mise en place de droits de douane élevés avait suscité un boom des importations aux États-Unis. Cependant, depuis le mois d’avril — et comme le souhaitait le président étatsunien — celles-ci ont marqué sérieusement le pas du fait des stocks qui avaient été constitués et du ralentissement de la consommation. 

En parallèle, les exportations ont sensiblement augmenté, portées notamment par l’affaiblissement du dollar au cours de l’année conformément à la politique de Trump, conduisant à une spectaculaire réduction du déficit extérieur des États-Unis. 

Une fois épuisés les stocks accumulés début 2025, il restera à voir si cette tendance persiste en 2026. Son maintien pourrait cependant constituer un mauvais signe pour Trump et les États-Unis, la baisse résultant probablement d’un ralentissement supplémentaire de l’économie.

2 — Une baisse sensible du déficit public

Du côté des finances publiques, Trump est parvenu à stabiliser les dépenses fédérales autour de 7000 milliards de dollars en 2025 ; pour y parvenir, les coupes sauvages réalisées par son DOGE et le long shutdown de l’automne dernier ont joué un rôle déterminant.

Cette même année, les recettes fédérales se sont accrues de 400 milliards de dollars en rythme annuel, permettant ainsi une réduction équivalente du déficit public ; les droits de douane instaurés en grande pompe par Donald Trump ont apporté une contribution limitée mais néanmoins sensible — de l’ordre de 160 milliards de dollars — à cette hausse, dont l’autre raison majeure provient d’une hausse de 250 milliards de dollars des recettes d’impôts sur le revenu des ménages.

De tels développements ne sont cependant pas à porter au crédit d’une politique budgétaire cohérente et complète menée par le président étatsuniens : en effet, ceux-ci ne reflètent pas encore les effets d’un véritable budget Trump, dans la mesure où le budget fédéral 2025 avait été établi et discuté avant la prise en fonction de l’actuel occupant de la Maison-Blanche.

Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a pas précipité l’économie étatsunienne vers la catastrophe.

Guillaume Duval

Si l’augmentation des recettes a permis de réduire d’autant le déficit public, celui-ci reste cependant colossal ; au terme de 2025, il atteint toujours 1 600 milliards de dollars, soit 5,1 % du PIB étatsunien. Alors que le premier budget établi sous l’égide de Donald Trump 95 prévoit une baisse très significative des impôts acquittés par les plus riches, le risque est sérieux que cette baisse du déficit ne se poursuive pas l’an prochain.

En conséquence de cette relative maîtrise des finances publiques, les taux d’intérêts sur la dette publique étatsunienne sont restés stables cette année, malgré tous les revirements de Donald Trump et ses attaques contre la Réserve fédérale.

La stabilité des taux témoigne que les investisseurs institutionnels, jusqu’ici, ne se sont pas inquiétés outre-mesure de la politique économique de Trump. Néanmoins, si la Maison-Blanche continue de remettre en cause l’indépendance de la Réserve fédérale, si le déficit public repart à la hausse et que l’activité économique ralentit, cette confiance relative pourrait s’effriter et la situation de la dette étatsunienne pourrait bien se dégrader.

3 — Pas de spirale inflationniste pour l’instant

Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est restée jusqu’ici sous contrôle.

Le président est en effet parvenu à mener à bien sa politique de droits de douane élevés sans pour autant enclencher la spirale inflationniste redoutée.

À supposer que les chiffres n’aient pas été trop lourdement manipulés par l’administration Trump, en 2025, la hausse des prix est en effet restée contenue sous la barre des 3 % en 2025, un niveau d’inflation faible pour les États-Unis.

Quelques nuances doivent cependant être apportées : cette inflation relativement faible est aussi le reflet d’une consommation dont la croissance a nettement ralenti. Par ailleurs, si, avec des hausses de salaires qui se sont maintenues un peu au-dessus de 3,5 %, les salariés ont pu encore enregistrer en 2025 un petit gain de pouvoir d’achat de l’ordre de 0,8 %, le taux d’épargne des ménages, déjà bas au début de cette année, a quant à lui sensiblement fléchi, indiquant une dégradation de la situation financière des ménages.

La dégradation ou le maintien d’une telle tendance en 2026 devra tenir compte de deux facteurs : l’épuisement des stocks de produits importés début 2025, se répercutant sur les prix et un possible fléchissement des salaires suivant la dégradation du marché de l’emploi.

4 — Les profits des entreprises progressent et les marchés financiers explosent

Conformément aux attentes des chefs d’entreprises qui l’avaient soutenu, Trump a mené une politique favorisant la réalisation de profits dans les grandes compagnies étatsuniennes.

La part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises, qui avait commencé à se redresser un peu sous la présidence Biden après avoir reculé au début des années 2020, a de nouveau chuté lourdement en 2025. Le fléchissement de la consommation des ménages doit aussi être lu à l’aune de cette baisse.

La Bourse sort également plus forte de l’année écoulée. Si celle-ci avait encaissé une forte secousse au moment de l’annonce par Trump de la mise en place de droits de douane élevés pour de nombreux pays, elle a repris sa progression depuis le printemps. La hausse des indices boursiers est portée notamment par l’envolée des valeurs technologiques, en particulier dans le secteur de l’intelligence artificielle. 

Une telle hausse est essentielle pour les firmes étatsuniennes, qui peuvent ainsi se financer à bon compte pour investir massivement et racheter leurs concurrents ; elle joue aussi un rôle important pour les ménages étatsuniens dont une part significative de l’épargne est placée en actions, notamment en vue de la retraite. 

Beaucoup estimaient que Trump ne parviendrait pas à maîtriser la hausse des prix ; force est de constater que celle-ci est jusqu’ici sous contrôle.

Guillaume Duval

L’une des principales menaces financières pour le proche futur touche pourtant à la bulle spéculative qui s’est formée autour des valeurs liées à l’IA, alors que beaucoup s’inquiètent de son possible éclatement ; pour étayer ces craintes des investisseurs, les niveaux atteints par sur les marchés sont en effet de moins en moins en rapport avec les profits effectivement réalisés par les entreprises ; combiné à la remise en cause de l’indépendance de la Réserve fédérale par Trump, cet écart croissant pourrait les détourner des valeurs étatsuniennes.

5 — Le marché du travail se dégrade

L’absence de spirale inflationniste aux États-Unis tient aussi au ralentissement sensible de l’activité économique, malgré les chiffres douteux de la croissance publiés par le BEA pour le troisième trimestre 2025. 

L’essoufflement de l’économie étatsunienne se lit à la très faible création d’emplois au cours de l’année écoulée. Alors qu’en décembre 2024, elle avait créé 2 000 000 d’emplois supplémentaires en l’espace d’un an, en novembre dernier, la progression enregistrée sur douze mois n’était plus que 584 000 emplois, soit un chiffre plus de trois fois inférieur ; en particulier, et contrairement aux promesses faites par Trump, l’emploi dans l’industrie manufacturière étatsunienne a continué en 2025 de se contracter, perdant 70 000 postes de travail.

Parallèlement, , le chômage a poursuivi en 2025 une remontée régulière, malgré la chasse aux immigrés sans papiers lancée par Trump avec les raids massifs de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Même si, avec un taux de 4,4 % des actifs, le chômage reste encore nettement inférieur aux États-Unis à ce qu’il est en France (7,7 %) ou en Europe (6 %), un tel niveau commence déjà à poser de sérieuses difficultés étant donné la faible protection sociale étatsunienne. À cet égard, l’action de Donald Trump pour remettre en cause les aides sociales destinées aux plus démunis, notamment en matière d’assurance santé, ne risque guère d’améliorer la situation.

6 — La consommation ralentit et l’investissement recule

Tout au long de l’année 2025, la croissance des dépenses de consommation des citoyens étatsunien a nettement ralenti, alors qu’elle s’était redressée sous la présidence de Joe Biden. Même si ce ralentissement a aidé à contenir l’inflation et à limiter les importations, il confirme une tendance inquiétante pour l’économie du pays.

Parallèlement, après un bon premier trimestre 2025, l’investissement des ménages comme celui des entreprises ont nettement baissé dans un contexte d’incertitudes intérieures et mondiales croissantes, malgré la hausse des profits réalisés par les entreprises et celle des indices boursiers.

Une telle tendance augure mal de l’avenir de l’économie étatsunienne sous Donald Trump si elle devait se poursuivre.

Contrairement à ce que beaucoup redoutaient ou espéraient, la politique de Trump n’a donc pas précipité l’économie de son pays vers la catastrophe ; toutefois, il n’est pas sûr pour autant qu’en 2026 la Maison-Blanche parvienne à maintenir le cap aussi aisément.

L’économie étatsunienne cumule en effet plusieurs tendances préoccupantes — qu’il s’agisse de la dégradation du marché du travail, du ralentissement de la consommation et de l’investissement, de la menace d’un éclatement de la bulle spéculative sur l’IA ou des fortes incertitudes sur la stabilité budgétaire.

En un an de mandat, Trump a su maintenir à flot l’économie tout en appliquant un programme particulièrement radical. Les premiers signaux montrent qu’en 2026, le charme pourrait ne plus opérer.

L’article Une politique économique pour l’an II ? Les six règles des Trumponomics est apparu en premier sur Le Grand Continent.

15.01.2026 à 18:37

La menace fantôme : comment Trump veut dollariser l’économie européenne — et comment riposter

Matheo Malik
img

Pour vassaliser le continent, Donald Trump veut dollariser l’économie européenne.

Le plan est prêt.

Il en est à la dernière étape.

Saurons-nous répondre à temps ?

L’article La menace fantôme : comment Trump veut dollariser l’économie européenne — et comment riposter est apparu en premier sur Le Grand Continent.


Texte intégral (5467 mots)

Dans le tourbillon géopolitique du début d’année, les points de repères sont rares. Si vous nous lisez et que vous voulez soutenir une jeune rédaction indépendante européenne, découvrez toutes nos offres pour s’abonner au Grand Continent

Nous avons un problème avec le dollar. Nous le constatons aujourd’hui de manière évidente. Nous le savons en réalité depuis longtemps. Mais nous avions considéré qu’au fond, ce n’était pas si grave. Pendant des décennies, l’Union a en effet traité sa dépendance au dollar américain comme un problème d’ordre purement secondaire : désormais, alors qu’elle se retrouve dans une position extrêmement vulnérable face aux ingérences financières de Washington, le symptôme devient criant.

Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur un contexte et une histoire à partir d’un constat lucide : l’Union a toujours été profondément ancrée dans le système mondial du dollar.

Cette dépendance, aux ramifications complexes, a créé pour le bloc des risques bien plus graves qu’ils n’étaient généralement perçus.

Mars et Mercure : aux origines d’une dépendance

La dépendance vis-à-vis du dollar est antérieure à l’Union.

Depuis sa création après la guerre, chaque étape vers l’intégration monétaire a entraîné une dépendance accrue vis-à-vis du dollar américain 96. Dans les années 1950, l’Union européenne des paiements utilisait déjà le dollar comme monnaie de référence pour régler les paiements entre les États membres.

Dans le cadre du système de Bretton Woods, c’est la convertibilité du dollar qui rendait possibles les paiements internationaux, liant ainsi encore plus étroitement le système monétaire européen à celui des États-Unis. Dans les années 1970, un marché offshore du dollar s’est développé en Europe, lorsque les banques ont commencé à émettre des « eurodollars », c’est-à-dire des dépôts et des prêts libellés en dollars émis en dehors des États-Unis.

Autrement dit, le dollar servait d’interface entre les monnaies nationales européennes.

L’euro était censé changer la donne 97.

En 1988, il avait été conçu comme un moyen de « réduire la dépendance vis-à-vis du dollar » et d’améliorer la « marge de manœuvre de l’Union en matière de politique monétaire ». 

De par sa taille même, la nouvelle zone monétaire était censée inaugurer un nouvel ordre monétaire multipolaire.

Pourtant, au cours de l’année qui a suivi, peu de mesures ont été prises pour tenir cette promesse. Wim Duisenberg, premier président de la Banque centrale européenne, a défini la position initiale de la BCE en 1998. Selon lui, la BCE devait « accepter le rôle international de l’euro tel qu’il se développe sous l’effet des forces du marché. Dans la mesure où l’Eurosystème réussit à remplir son mandat et à maintenir la stabilité des prix, il favorisera automatiquement l’utilisation de l’euro comme monnaie internationale. »

Ce vœu pieux n’a pas été suivi des faits.

À avoir trop eu foi en l’efficacité intrinsèque du commerce — dont Mercure est l’avatar — les responsables européens ont pensé et inséré la monnaie commune dans un système monétaire international qu’ils croyaient — en oubliant qu’en matière monétaire aussi, la puissance de Mars avait sa place 98.

Lorsque l’intégration monétaire européenne a pris son essor, il n’existait aucun prestataire de services de paiement à l’échelle de l’Union. De manière agressive, les Américains Visa et Mastercard ont rapidement saisi là une opportunité commerciale.

De même dans le domaine des paiements sur Internet, aucun prestataire européen n’a émergé. Aujourd’hui, PayPal — fondé par Peter Thiel, Elon Musk et Marc Andreessen, entre autres — est actuellement le principal moyen utilisé par les Allemands pour effectuer des paiements en ligne 99.

Lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale américaine qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.

Jens van’t Klooster

L’euro étant resté une monnaie essentiellement régionale, les entreprises et les banques européennes continuent d’utiliser le dollar. La majorité des importations de l’Union sont payées en dollars, tout comme 30 % des exportations.

Dans la mesure où les entreprises européennes sont payées en dollars, elles contractent également des dettes dans cette monnaie : plus de 20 % des obligations d’entreprises européennes sont ainsi libellées dans la devise américaine. Les paiements en dollars continuant d’être réglés par l’intermédiaire de banques correspondantes à New York, les citoyens et les entreprises de l’Union sont donc directement vulnérables aux sanctions économiques américaines. 

Dans les années qui ont précédé la crise de 2008, les grandes banques européennes ont utilisé leurs comptes en dollars pour acheter de grands volumes de prêts hypothécaires subprime titrisés, prenant souvent plus de risques que leurs concurrents américains 100. Elles ont financé ces opérations en empruntant des fonds à court terme en dollars sur les marchés monétaires mondiaux. Résultat : lorsque Lehman Brothers s’est effondré, ce sont les lignes de swap en dollars de la Réserve fédérale qui ont sauvé le système bancaire européen d’un effondrement total.

Les choses sont toutefois moins simples qu’elles en ont l’air — et il serait injuste de caricaturer à l’excès l’ascendant des États-Unis. En réalité, les dépendances de l’Union reflétaient un compromis qui, pendant longtemps, a bien servi les deux parties.

Les États-Unis ont bénéficié de ce que Valéry Giscard d’Estaing avait le premier qualifié de privilège « exorbitant » : la capacité d’émettre la monnaie de réserve mondiale. Ils pouvaient payer leurs importations en émettant simplement de la monnaie de crédit. La forte demande de passifs en dollars américains a également permis l’émergence de secteurs financiers et technologiques extrêmement rentables. Plutôt que de toujours se donner la priorité, il est donc vrai que les États-Unis ont également assumé une responsabilité « exorbitante », en servant de prêteur de dernier recours de facto au monde entier.

Malgré leur base institutionnelle fragile, les lignes de swap de la Réserve fédérale ont ainsi contribué à stabiliser le système financier mondial en temps de crise.

De même les prêts du FMI, principalement en dollars, et l’expertise de Washington ont joué un rôle crucial dans la gestion de la crise de la dette souveraine de l’Union.

L’OTAN, enfin, a créé le cadre institutionnel à long terme qui, liant l’Europe au leadership américain, a permis de faire passer la pilule de cette dépendance.

Cryptomercantilisme : la monnaie comme vecteur de la prédation Trump

Mais l’Europe prend lentement conscience aujourd’hui qu’elle est entrée dans une nouvelle réalité.

Elle n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son privilège exorbitant, mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion. 

Pour Donald Trump, la dépendance de l’Europe vis-à-vis du dollar est une opportunité qu’il faut saisir — et dont il faut tirer le maximum.

Évidemment, cette attitude est difficile à concilier avec l’émission d’une monnaie à vocation globale comme l’est aujourd’hui le dollar.

Au cours des siècles passés, les monnaies qui ont le plus prospéré à l’échelle du monde ont rarement été émises par des monarques absolus 101 : les monnaies globales provenaient par exemple de cités-États italiennes relativement petites et de la République néerlandaise, des républiques crédibles dirigées par des marchands. 

La crédibilité a également été au cœur de l’ordre monétaire américain, l’indépendance de la banque centrale garantissant la valeur réelle de la dette publique notée AAA. 

La famille Trump est à la tête du cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde.

Jens van’t Klooster

Pour Donald Trump, le dollar américain n’est pas un privilège exorbitant : il considère simplement qu’il est trop cher — une ruse utilisée par le monde entier pour provoquer le déclin industriel des États-Unis 102.

En 2025, au cours de la première année de son mandat, l’une des principales priorités de l’administration a été de renforcer la domination du dollar grâce aux « stablecoins »

Ces jetons numériques que les utilisateurs peuvent transférer entre des applications pour effectuer des paiements sont adossés à des actifs en dollars américains — mais les stablecoins restent risqués et les défauts de paiement des principaux émetteurs sont probables. Comme l’admettent désormais des membres éminents de l’administration 103, les stablecoins ne sont pas destinés aux citoyens américains : ils « n’offrent pas de rendement et ne sont pas garantis par l’assurance fédérale des dépôts ». 

Au contraire, « la véritable opportunité des stablecoins est de satisfaire l’appétit inexploité des épargnants étrangers pour les actifs en dollars dans les juridictions où l’accès au dollar est limité ». 

C’est le cœur de ce qu’Éric Monnet a appelé la stratégie cryptomercantiliste : l’utilisation des stablecoins comme instruments du pouvoir étatique par le biais de l’expansion des entreprises privées.

À l’avenir, il est prévu que les grandes plateformes américaines lancent des stablecoins en dollars dans les États dont la monnaie est faible, en commercialisant ces monnaies via les réseaux sociaux, le commerce électronique et les canaux de transfert de fonds. 

La famille Trump est elle-même à la tête du cinquième plus grand portefeuille de stablecoins en dollars américains au monde qu’elle émet par sa société de cryptomonnaie World Liberty Financial.

Dans les pays où ils sont utilisés, les stablecoins entraînent des transferts involontaires d’épargne vers les États-Unis. La nouvelle demande de stablecoins en dollars américains pourrait ainsi renforcer l’emprise des États-Unis sur l’économie mondiale, y compris leur capacité à contraindre d’autres États à s’aligner sur leurs priorités nationales.

Les grandes entreprises technologiques américaines pourraient également commercialiser des stablecoins en dollars américains auprès des résidents de l’Union, en particulier dans les États membres non membres de la zone euro. Elles feront très certainement la promotion des stablecoins dans le voisinage immédiat de l’Union. Il n’est toutefois pas certain que les Européens voient l’utilité des stablecoins dans la mesure où le coût des paiements est déjà faible dans l’Union — voire inexistant dans la zone euro — ce qui contraste nettement avec le marché américain où le coût des méthodes de paiement traditionnelles telles que l’Automated Clearing House (ACH) ou le virement bancaire est nettement plus élevé qu’en Europe.

Les États-Unis ont placé des bombes à retardement dans nos portefeuilles

Si la dépendance de l’Union vis-à-vis du dollar s’est développée dans le cadre d’une relation transatlantique largement coopérative, elle est aujourd’hui une source de vulnérabilité en raison de l’infrastructure qui, au fil des années, a porté cette relation.

Les structures financières et de paiement de l’Union sont étroitement liées à celles des États-Unis : les principaux systèmes de cartes bancaires, les fournisseurs de services cloud, les réseaux de messagerie et les couches logicielles clefs sont contrôlés par des entreprises américaines. Sur le plan normatif, les banques européennes sont fortement exposées aux décisions réglementaires et aux sanctions américaines. 

Dès 2018, la décision de l’administration Trump de rétablir les sanctions contre l’Iran avait contraint la plupart des entreprises européennes à quitter le pays. Nous sommes aujourd’hui un cran au-dessus. Les récentes sanctions contre la Cour pénale internationale (CPI) 104 illustrent jusqu’où les États-Unis sont déjà prêts à aller, en ciblant des décideurs politiques et des représentants individuels d’institutions.

Depuis février 2025, les « sanctions secondaires » visent toute personne effectuant des transactions avec la Cour et sont passibles de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à vingt ans.

Bien que la CPI soit basée aux Pays-Bas, la portée des sanctions est vague — ce qui conduit les entreprises européennes peu enclines à prendre des risques à éviter toute interaction avec la Cour et ses membres. La CPI et son personnel, comme le juge français Nicolas Guillou, sont ainsi bloqués pour accéder aux services de paiement de base, même en euros. 

Dans ce contexte, un scénario particulièrement catastrophique se profile en cas de nouvelle crise bancaire.

En 2008, les grandes banques européennes ont été confrontées à un arrêt brutal du financement de gros en dollars. Les lignes de swap de la Réserve fédérale ont alors fourni les liquidités en dollars que les banques centrales européennes ne pouvaient pas créer elles-mêmes. Cette vulnérabilité fondamentale demeure : environ 20 % du financement des banques de l’Union reste libellé en dollars. Cependant, les fondements juridiques du régime des lignes de swap — pourtant largement discutables 105 — semblent de plus en plus fragiles face aux attaques contre l’indépendance de la Fed.

L’Europe n’est plus confrontée à une hégémonie bienveillante assumant son « privilège exorbitant », mais à une administration qui traite la monnaie comme un outil de coercition et d’extorsion. 

Jens van’t Klooster

La base juridique sur laquelle s’appuie la Fed pour émettre des lignes de swap repose sur l’interprétation selon laquelle les swaps ne sont pas des prêts accordés à des banques centrales étrangères. Or une telle lecture est fragile dans un contexte politique marqué par un rejet croissant des pouvoirs administratifs étendus.

Cherchant à interdire toutes les interprétations juridiques controversées des agences indépendantes, Trump a, pour l’instant et avec la bénédiction implicite de la Cour suprême, exempté la Fed dans sa « conduite de la politique monétaire » 106, mais cette « faveur » ne s’étend pas aux tâches liées à la supervision bancaire. 

Autrement dit : l’administration actuelle pourrait facilement traiter l’accès aux lignes de swap en dollars en cas de crise comme un fait du prince — et donc décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.

Le salut viendra-t-il de l’Euro numérique ?

Rares sont ceux qui pensent que les mesures prises jusqu’à présent par l’Union ont été à la hauteur des nouvelles vulnérabilités. Pour autant, l’état d’esprit du début des années 2000 — lorsque l’internationalisation de l’euro devait émerger spontanément des forces du marché — est bel et bien derrière nous.

D’importantes initiatives sont actuellement en cours pour rendre l’Union moins dépendante du dollar.

L’euro numérique est la première initiative sérieuse visant à créer un système paneuropéen de paiement de détail public. Il est destiné à combiner la confidentialité et la fiabilité de l’argent liquide avec la facilité de paiement numérique.

En octobre 2025, la BCE a annoncé qu’elle allait passer à une nouvelle phase de deux ans consacrée à la mise en place technique et à la phase pilote 107. Dans sa version actuelle, l’euro numérique est destiné à compléter l’argent liquide pour les paiements quotidiens. La banque centrale fournira l’infrastructure de règlement de base et fixera les règles, mais elle ne saura pas qui effectue les paiements individuels. Les portefeuilles numériques des utilisateurs seront plutôt alimentés à partir de leur compte bancaire. 

Les services de paiement destinés aux clients resteront du ressort des banques et d’autres prestataires du secteur privé. Les portefeuilles numériques seront plafonnés à un montant qui reste à déterminer — la valeur de 3 000 euros est régulièrement évoquée.

L’introduction d’un euro numérique serait historique en ce qu’elle doterait l’Union d’un système de paiement largement utilisé et libre de toute ingérence américaine. 

Il s’agit donc d’une étape nécessaire pour assurer l’avenir de l’euro en tant que monnaie mondiale.

L’administration actuelle pourrait décider, souverainement et unilatéralement, de ne pas sauver l’Europe en cas de nouvelle crise.

Jens van’t Klooster

Surtout, un jeton émis par la BCE ne dépendrait pas des sociétés de paiement basées aux États-Unis ni de l’infrastructure mondiale du dollar.

S’inspirant du lobby bancaire, le député européen espagnol Fernando Navarrete 108 a récemment suggéré que ces avantages pourraient tout aussi bien être obtenus avec un euro stablecoin, un jeton numérique émis sous forme de dette par les banques européennes. C’est une vision naïve. Comme nous l’avons vu, ces banques sont très vulnérables aux sanctions secondaires : avec de simples stablecoins, elles deviendraient une cible facile pour les États-Unis qui cherchent à bloquer les concurrents du dollar. La capacité de l’UE à intervenir et à agir, par exemple en cas de cyberattaque ou d’autre situation d’urgence, s’en trouverait fortement limitée.

Tel qu’il est actuellement conçu et envisagé, l’euro numérique ne reste qu’une partie de la solution au problème du dollar en Europe. En effet les entreprises auraient toujours des raisons de fixer le prix de leurs produits en dollars américains, même si une alternative bon marché et facilement disponible était proposée. Selon  la littérature sur le « paradigme de la monnaie dominante » 109, les entreprises utilisent le dollar comme monnaie de facturation essentiellement pour deux de raisons : (i) les complémentarités stratégiques : les entreprises veulent maintenir leurs prix stables par rapport à ceux de leurs concurrents, qui fixent leurs prix en dollars, (ii) les liens entre les intrants et les extrants dans les chaînes de valeur mondiales : les entreprises veulent maintenir leurs prix de production stables par rapport aux prix des intrants, qui sont fixés en dollars. Autrement dit, les entreprises fixent leurs prix en dollars parce que les autres entreprises fixent leurs prix en dollars. 

Politique monétaire et géopolitique de l’Euro

Pour surmonter ce problème, il faut une politique plus active visant à promouvoir une véritable géopolitique de l’euro. Sans une telle politique, les entreprises et les banques européennes resteront dépendantes du dollar. Les entreprises continueront alors à emprunter à des conditions déterminées par la réglementation financière américaine et la politique monétaire de la Fed. Elles devront régler tous leurs paiements à New York, ce qui augmentera encore davantage leur vulnérabilité aux sanctions. Si la liquidité en dollars venait à se tarir, les conséquences seraient désastreuses.

Pour sortir de cette impasse, l’Union doit mettre en place davantage de chaînes de valeur libellées en euros et de nouveaux cadres de paiement multilatéraux. 

Comme l’a récemment souligné Shahin Vallée dans ces pages, l’Union pourrait utiliser plus efficacement son pouvoir commercial. 

Selon les dernières données calculées par la direction général du Commerce de la Commission européenne, l’Union serait le premier partenaire commercial de 66 pays, qui représentent ensemble environ 52 % du PIB mondial 110. L’Union a également conclu le plus grand nombre d’accords commerciaux.

Grâce à ses politiques réglementaires et commerciales, l’Union pourrait par exemple inciter les entreprises à facturer en euros de manière beaucoup plus facile qu’il n’y paraît : les entreprises européennes paient les salaires en euros — ce qui constitue généralement le coût le plus important — et elles vendent à des clients européens, qui comparent les prix en euros. 

L’Union ne sortira de sa dépendance au dollar qu’en proposant un ordre monétaire alternatif.

Jens van’t Klooster

Depuis 2018, l’Union reconnaît que la devise dans laquelle sont libellées les matières premières est importante pour le statut de l’euro 111. Mais la politique commerciale et industrielle du continent manque encore d’une stratégie coordonnée pour intégrer le crédit libellé en euros dans les chaînes de valeur émergentes, par exemple autour des nouvelles chaînes de valeur des énergies propres. 

La mise en place de chaînes de valeur en euros nécessite que les entreprises non résidentes de l’Union qui font partie de la chaîne aient un accès adéquat aux services financiers libellés en euros. Plutôt que de compter sur une émergence spontanée, il est crucial de se doter ici d’une politique : les activités bancaires sans cadre public sont instables. 

Des discussions sont en cours pour renforcer les lignes de swap de la BCE 112. Jusqu’à présent, il s’agissait d’outils de crise ad hoc, accordés de manière sélective à certains États membres de l’Union comme le Danemark et la Suède mais pas à d’autres, comme la Pologne 113. Le développement de tels réseaux est un élément clef d’une stratégie à long terme visant à favoriser la création d’euros offshore.

D’autres mesures infrastructurelles sont également essentielles. L’euro numérique pourrait servir de pivot dans un système de règlement transfrontalier non basé aux États-Unis. L’Union devrait également tout faire pour relier le système TARGET Instant Payment Settlement (TIPS) aux systèmes de paiement rapide d’autres juridictions. 

À mesure que les États-Unis perdent leur crédibilité et que leur banque centrale devient moins indépendante, la dépendance vis-à-vis des États-Unis devient de plus en plus risquée — et pas seulement pour l’Union. D’autres pays commenceront eux aussi à rechercher des alternatives s’ils ne l’ont pas déjà fait — on pense par exemple au système de paiement alternatif BRICS Pay.

Un ordre monétaire se construit de plusieurs briques, parfois hétérogènes.

Il n’y a pas de stratégie simple, ni univoque. 

Mais il est urgent que l’Union se saisisse de l’occasion du grand désalignement que provoque la disruption trumpiste : elle ne sortira de sa dépendance qu’en proposant un ordre alternatif.

L’article La menace fantôme : comment Trump veut dollariser l’économie européenne — et comment riposter est apparu en premier sur Le Grand Continent.

⬅️ 9 / 10 ➡️

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview