04.03.2026 à 20:15
Guerre d’Iran : vers un choc énergétique et monétaire mondial ? Les réponses d’Helen Thompson
La guerre — le pétrole — le dollar.
Le cycle qui s'est ouvert au Moyen-Orient après l'opération lancée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d'Iran a quelque chose d'étrangement familier.
Mais si la dynamique politique profonde de cette crise est fondamentalement différente, il faut se préparer à entrer dans une instabilité structurelle.
Entretien avec Helen Thompson, autrice d'une Histoire politique du monde fossile (Flammarion, 2024).
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C’est la compétition entre Israël et l’Iran qui a façonné l’équilibre des pouvoirs de la région. Alors que l’équilibre des forces s’est maintenant déplacé en faveur d’Israël, il est très difficile d’imaginer un retour à la situation qui prévalait en septembre 2023.
Dans le passé, la puissance militaire de l’Iran, comme celle de ses mandataires — en particulier le Hezbollah — ont servi de moyen de dissuasion : elles circonscrivaient la capacité d’action d’Israël. Ces moyens ont désormais disparu, ce qui transforme la région.
Si les attaques du Hamas ont provoqué une rupture, le véritable tournant a été pris lors de l’attaque israélienne contre le Hezbollah en septembre 2024. Celle-ci a porté un coup sévère au régime iranien qui lui fournissait un soutien colossal.
La chute du régime d’Assad en décembre 2024 en est une conséquence. Ce dernier, en place depuis longtemps, jouait un rôle central dans plusieurs conflits au Moyen-Orient. Sa chute, principalement sous l’action de rebelles soutenus par la Turquie, a ouvert la voie à une compétition entre Israël et la Turquie pour le contrôle de certaines parties de la Syrie. Désormais, un « Grand Israël » est possible.
En octobre 2024, une deuxième série d’attaques menées par Israël contre l’Iran, après que celui-ci eut frappé le pays, a de même causé d’importants dommages au système de défense iraniens, qui était déjà affaibli. Ces dommages ont facilité les nouvelles opérations aériennes de juin 2025, menées cette fois avec les États-Unis. Sur le plan technique et militaire, elles ont été couronnées de succès.
L’administration Trump tente d’endiguer la menace chinoise dans l’hémisphère occidental : c’est ce qui détermine ses prises de position. Bien que le Moyen-Orient ne fasse évidemment pas partie de cet hémisphère, je pense que Trump souhaite y faire une démonstration de force à destination de Pékin, pour montrer que les États-Unis sont en mesure de perturber la sécurité énergétique de la Chine. C’était l’un des objectifs de l’opération au Venezuela.
Cette politique semble être une réponse états-unienne à l’embargo sur les terres rares déclaré par la Chine au debut de la guerre commerciale d’avril 2025. Ce dernier a été très efficace et l’on pourrait considérer les opérations militaires des derniers mois comme une forme de riposte : à leur tour, les États-Unis exploitent les vulnérabilités de la Chine en attaquant ses sources d’approvisionnement — le Venezuela et surtout l’Iran.
En déclarant cette guerre, les États-Unis profitent également d’une opportunité stratégique créée au Moyen-Orient : comme je l’ai évoqué, l’Iran s’est affaibli depuis l’automne 2023.
Les États-Unis ne se sont jamais désengagés. La présence militaire et navale américaine autour du golfe Persique n’a jamais été remise en question, comme en témoigne la présence de bases militaires américaines dans la région.
Les États-Unis ont en effet un intérêt permanent à préserver le passage par le golfe Persique pour leurs propres importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient — en quantité limitée —, mais aussi pour leurs alliés nominaux comme ceux de l’OTAN. En contrôlant ce passage, ils empêchent la Chine de le faire à leur place.
Il est vrai que tous les présidents américains depuis Obama ont tenté de réduire l’engagement des États-Unis au Moyen-Orient, y compris Trump pendant son premier mandat. Chacun d’entre eux n’a pourtant fait qu’enliser davantage le pays dans la région.
Les États-Unis ne sont pas revenus aux rêves néoconservateurs d’instaurer des démocraties au Moyen-Orient. Cette fois, l’objectif semble très différent de celui poursuivi en Irak.
Helen Thompson
Si les Houthis revenaient en premier plan du conflit militaire, la mer Rouge pourrait de nouveau revenir au centre de l’attention. Les États-Unis pourraient facilement y intervenir militairement — comme sous Biden, où une opération avait été menée avec le Royaume-Uni — tout en demandant davantage d’aide européenne dans le golfe Persique. Il est probable aussi qu’ils demanderaient aussi que les gouvernements européens les condamnent moins, comme nous l’avons vu jusqu’ici. Contrairement au Golfe, très peu de navires en direction des États-Unis transitent par le canal de Suez : si ceux-ci veulent le maintenir ouvert, c’est donc principalement pour des raisons indirectes
Il est cependant possible que les différents pays européens ne s’accordent pas sur la conduite des opérations en mer Rouge. L’Allemagne est en effet beaucoup moins disposée que les Britanniques et les Français à utiliser la puissance militaire dans cette région. Chacun de ces pays envisage différemment quelle forme pourrait prendre une alliance avec les États-Unis dans la région.
Aujourd’hui, le Premier ministre britannique a autorisé les États-Unis à utiliser la base de Diego Garcia, dans l’océan Indien, pour la prochaine série d’attaques. Cette décision fait suite à de fortes pressions de la part de Trump, qui reprochait à Starmer de lui avoir refusé l’accès à la base pour mener la première série de frappes contre l’Iran.
La crise de Suez est pourtant un exemple de consensus : l’Allemagne de l’Ouest avait grandement soutenu l’action britannique et française avant que les Américains n’y mettent fin, ce qui a rendu Adenauer furieux.
Cela étant dit, je crois qu’un tel accord n’a que rarement été observé depuis. Certes, lors de la première guerre du Golfe, l’Allemagne de l’Ouest envisageait de s’impliquer dans le conflit, mais elle n’a finalement pas participé aux opérations de patrouille aérienne menées par les Français et les Britanniques dans les années 1990.
Je ne pense pas que les États-Unis soient revenus aux rêves néoconservateurs d’instaurer des démocraties au Moyen-Orient. Cette fois, l’objectif semble très différent de celui poursuivi en Irak, où le parti Baas lié à la minorité sunnite a été en définitive remplacé par un système démocratique au sein duquel la population chiite était majoritaire.
L’objectif de Trump en Iran n’est peut-être pas de mettre en place un gouvernement pro-occidental, mais simplement un gouvernement qui ne soit pas hostile à l’Occident. Il se peut toutefois que cela soit encore difficile à mettre en pratique.
D’après certaines de ses déclarations, on peut penser que Trump espérait la répétition du scénario vénézuélien : une démonstration de force — dans un cas, l’enlèvement d’un dirigeant, dans l’autre, l’assassinat d’un dirigeant par un allié — afin de provoquer un changement de régime qui ne détruirait pas entièrement les fondements du précédent, mais effraierait les forces restantes pour les pousser à s’aligner sur les objectifs des États-Unis.
Pour que le nouveau régime iranien ne reconduise pas le pouvoir des clercs, il faudrait sans doute que l’Iran s’effondre. Étant donné la taille de sa population, cela pourrait conduire au chaos.
Oui, je pense que c’est un bon exemple de comparaison. Il s’agit de mettre en place un régime beaucoup plus favorable aux intérêts des États-Unis et d’Israël que ne l’était celui de Khamenei.
Quoi qu’il arrive en Iran, la déclaration de guerre de Trump l’a déjà affaibli sur le plan politique.
Les premiers sondages réalisés depuis son discours du 28 février indiquent un soutien très faible à la guerre de la part de l’électorat américain, d’environ 20 %. À titre de comparaison, l’invasion de l’Irak avait bénéficié d’un soutien initial beaucoup plus important, avant que celui-ci ne s’amenuise.
Certes, la dynamique pourrait être inverse : le soutien pourrait croître au fur et à mesure. L’administration Trump a indiqué qu’elle ne souhaitait pas envoyer de troupes au sol et que cette guerre reposerait entièrement sur la puissance aérienne. Pour le moment, le conflit ne présente donc pas les mêmes risques que la guerre en Irak.
Cela dit, le noyau dur des partisans de Trump n’est pas constitué d’électeurs favorables aux guerres au Moyen-Orient.
Cette déception pourrait jouer contre le président, qui est également critiqué pour avoir choisi de mener cette guerre aux côtés d’Israël — et alors qu’une partie de la droite critique très vivement les relations entre les États-Unis et l’État hébreu.
L’équilibre des forces s’est maintenant déplacé en faveur d’Israël, il est très difficile d’imaginer un retour à la situation qui prévalait au Moyen-Orient en septembre 2023.
Helen Thompson
Ces événements sont susceptibles d’avoir un impact considérable sur la politique intérieure américaine. Trump a peut-être compris qu’après les élections de mi-mandat, il risquait de devenir un président impuissant. Il se peut donc qu’il tente simplement de saisir une occasion — l’Iran étant affaibli —, sans se soucier outre mesure des conséquences sur le plan intérieur.
Il est évident que d’autres personnes de son entourage, notamment J. D. Vance et les candidats à l’investiture républicaine de 2028, ne peuvent pas raisonner de cette manière.
La position finale de la Turquie dans ce conflit sera importante. Sa rivalité avec l’Iran est ancienne, et sa puissance n’a augmenté que dans la mesure où celle de son adversaire a diminué.
L’Arabie saoudite est un autre pays dont le rôle sera clef. Avant le 7 octobre 2023, les Saoudiens tentaient de jouer sur deux tableaux dans le conflit opposant la Chine aux États-Unis. Désormais, et malgré les difficultés causées par Israël à l’Arabie saoudite, celle-ci s’est davantage tournée vers les États-Unis, en particulier depuis le retour de Trump au pouvoir. La volonté de l’Iran d’attaquer les États arabes en représailles ne fera qu’accentuer cet alignement.
Les bombardements pourraient plonger les monarchies du Golfe dans une situation très grave s’ils duraient davantage que quelques jours. Outre les dommages matériels et humains, la stratégie économique des pays du Golfe en serait fragilisée.
Dubaï, par exemple, se présente comme un havre de stabilité dans le monde dangereux du Moyen-Orient. Elle dispose de la richesse et des ressources nécessaires pour attirer des expatriés occidentaux, notamment grâce à son régime fiscal avantageux, mais aussi à un écosystème propice à l’innovation technologique. Dans l’hypothèse d’une guerre de longue durée, il sera bien plus difficile d’attirer des investissements et des personnes aux Émirats arabes unis.
Nous ne sommes encore qu’au tout début de la guerre. Je suis donc réticente à faire des prévisions. S’il est trop tôt pour dire quelle sera l’ampleur de ce choc pétrolier, il est probable qu’il sera assez important.
Si les frappes iraniennes prennent fin rapidement — et que le conflit entre dans une nouvelle phase — le trafic pétrolier dans le golfe Persique ne devrait pas être affecté. En revanche, si la guerre s’éternise, les marchés énergétiques et alimentaires mondiaux seront profondément déstabilisés.
On constate d’ailleurs dès aujourd’hui que le nombre de pétroliers empruntant le détroit d’Ormuz a diminué de manière significative, à cause de la hausse des prix et des difficultés pour ces navires d’être assurés.
Avant le début de cette guerre, je pense que l’on se trompait à penser que l’offre de pétrole était surabondante et exerçait une pression structurelle à la baisse sur le prix du baril. Si tel était le cas, les prix auraient chuté bien plus bas.
La fin du boom du pétrole de schiste aux États-Unis — c’est-à-dire la fin de l’augmentation de l’offre — est en train de se dessiner. S’il est difficile de prévoir quand la production commencera à décliner, il faudrait des prix du pétrole bien plus élevés pour la relancer.
Ces dernières années, de nouveaux marchés pétroliers sont apparus en dehors des États-Unis. Le Guyana produisait près de 900 000 de barils chaque jour, mais il est encore loin d’être un producteur intermédiaire, encore moins un producteur de premier plan comme l’Arabie saoudite.
Les crises pétrolières ont tendance à avoir un impact immédiat sur la géopolitique, en soulevant des questions énergétiques importantes. On ne peut par exemple pas comprendre les années 1970 sans considérer le rôle qu’y a joué le pétrole : les réactions des gouvernements au choc énergétique et leur attitude à l’égard des autres sources d’énergie ont déterminé leur trajectoire future. Si la France privilégiait déjà le nucléaire avant cette période, cet engagement a été grandement renforcé après le choc pétrolier de 1973.
Il faut donc s’attendre à ce qu’un choc pétrolier ait des répercussions sur les choix de nombreux pays en matière de politique énergétique.
Dans le passé, la puissance militaire de l’Iran, comme celle de ses mandataires ont servi de moyen de dissuasion : elles circonscrivaient la capacité d’action d’Israël.
Helen Thompson
Chaque fois que les prix du pétrole augmentent de manière significative, la Russie en tire profit. Une perturbation continue de l’approvisionnement en provenance du golfe Persique renforcerait la position de Moscou qui pourrait alors vendre son pétrole plus facilement. Compte tenu de sa situation budgétaire actuelle et de ses difficultés générales en tant qu’exportateur, ces recettes seraient les bienvenues pour le Kremlin.
La Chine est également très exposée dans la situation actuelle, puisqu’elle représente 90 % des exportations de pétrole iranien. Depuis une vingtaine d’années, elle a considérablement investi en Iran pour lui fournir de l’énergie et, en 2021, les deux pays ont signé un nouvel accord de 25 ans.
Certains pays d’Europe sont plus exposés que d’autres. La Grande-Bretagne, par exemple, est aujourd’hui l’un des rares gouvernements occidentaux à maintenir, dans ses décisions concernant l’énergie, un engagement ferme en faveur d’une politique de zéro émission nette. Cependant, toute perturbation importante des marchés pétroliers au cours du mois prochain rendra plus difficile pour l’administration Starmer de respecter son engagement à réduire la production britannique de gaz et de pétrole en mer du Nord.
Jusqu’à la fin des années 1960, le prix du pétrole était fixé en dollars ou en livres sterling. Le retrait britannique d’Aden, puis la dévaluation de la livre sterling ainsi que les pressions qui pesaient sur la zone sterling, ont rendu beaucoup plus difficile pour les États arabes et l’Iran d’accepter cette monnaie. Au milieu des années 1970, la grande majorité des États pétroliers et des compagnies pétrolières la refusaient.
De la fin des années 1960 au milieu des années 1970, le régime pétrolier à double devise s’est ainsi modifié. Le dollar est alors devenu la monnaie dominante, alors que les États-Unis sont devenus, au terme des années 1970, le plus grand importateur mondial de pétrole.
Le système monétaire de Bretton Woods reposait sur le principe selon lequel les États-Unis étaient autosuffisants et n’avaient pas besoin d’un afflux de capitaux étrangers pour financer leur déficit commercial pétrolier. Cette indépendance a disparu dans les années 1970. Lorsque ce fut le cas, le système de Bretton Woods ne pouvait plus être maintenu.
Cette situation a provoqué une grande instabilité, notamment à la suite du choc pétrolier de 1973, après que des flux massifs de dollars se soient dirigés vers l’Arabie saoudite et d’autres États producteurs de pétrole du Moyen-Orient — d’autres États d’Afrique comme le Nigeria et la Libye en bénéficiant aussi. En effet, malgré leurs réserves de dollars, l’architecture monétaire du FMI, gérée depuis Washington n’a réservé aucune place à ces États. Ces pétrodollars ont alors été en partie recyclés par des emprunts directs des États-Unis à l’Arabie saoudite et en partie via le marché de l’eurodollar. Tout choc sur le système énergétique se répercutait alors sur le système monétaire.
Quoi qu’il arrive en Iran, la déclaration de guerre de Trump l’a déjà affaibli aux États-Unis.
Helen Thompson
Je ne pense pas que la situation conduira à ce que le dollar cesse c’être la monnaie du pétrole. Toutefois, toute hausse des prix du pétrole pendant plus de quelques semaines se traduira par un choc inflationniste.
Si le prix du pétrole augmentait pendant plusieurs mois, nous nous retrouverions dans une situation similaire à celle qui régnait en 2022, au début de la guerre en Ukraine — bien qu’il faille noter que les prix de l’énergie avaient commencé à augmenter en 2021, l’invasion russe ayant provoqué une accélération de cette hausse.
Les conséquences qu’a eues cette hausse des prix peuvent nous éclairer sur celles auxquelles nous pouvons nous attendre aujourd’hui. Suite à l’envolée des cours du pétrole, l’inflation a poussé la Réserve fédérale, puis les autres banques centrales à l’exception de la Banque du Japon à entamer un cycle de resserrement monétaire. Cette décision a marqué la fin de l’assouplissement quantitatif mis en place pendant la pandémie. Les taux d’intérêt ont été relevés et l’environnement monétaire et financier est devenu moins propice à l’investissement — y compris dans la transition énergétique.
Il faut s’attendre à ce que la même chose se reproduise aujourd’hui si l’instabilité des marchés pétroliers devient structurelle.
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03.03.2026 à 19:10
Le dernier martyr du régime : la mort du Guide et la crise du récit révolutionnaire en Iran
Le Guide Suprême est mort.
La société iranienne a tourné la page des martyrs.
Pourtant, dans la guerre, le régime ne montre pas de signes d'effondrement — et la recomposition du pays pourrait être violente.
Entretien avec Farhad Khosrokhavar, sociologue de l'Iran et spécialiste de la martyrologie chiite.
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Je ne crois pas que la séquence présente suscitera une forme de djihadisme en Iran : l’écrasante majorité dans la société rejette désormais cette vision du monde. Elle n’adhère plus à cette vision du sacrifice de soi au nom d’idéaux eschatologiques liés à la religion. Du reste, ceux qui la partagent ne passent pas à l’acte.
Contrairement au début de la révolution iranienne, l’idéologie ne joue plus un grand rôle en Iran : le clientélisme économique qui règne entre les factions iraniennes — et au sein de celles-ci — est bien plus déterminant.
Le djihadisme que nous connaissons est sunnite.
Les djihadistes sunnites détestent les chiites — qu’ils pensent être de faux musulmans. Certains idéologues affirment que l’on acquiert autant de mérite dans l’autre monde à tuer des chiites que des croisés, c’est-à-dire des chrétiens occidentaux. Il existe donc une distinction fondamentale entre le chiisme et le sunnisme pour ce qui concerne le djihadisme, c’est-à-dire l’islam radical.
Cela étant dit, les djihadistes sunnites ont été très influencés par les martyristes chiites : d’une certaine façon, le meurtre qu’ils promeuvent est un meurtre entre frères. Aujourd’hui, ce sont surtout les djihadistes sunnites qui tuent des chiites. Les chiites ne le font pas pour plusieurs raisons : dans de nombreux pays — mis à part l’Iran, l’Irak et le Liban —, ils sont dans une position d’infériorité numérique, économique, politique et sociale. Ils sont donc très démunis. Dans le monde, ils ne représentent qu’environ 10 % des musulmans.
La force paramilitaire du Bassidj est un bon exemple de la logique à l’œuvre.
C’était à l’origine une organisation de volontaires qui s’est engagée dans la révolution pour la défendre contre les forces du shah. Après le renversement de celui-ci, des noyaux durs ont subsisté : par la suite, ils ont été mobilisés pour réprimer la population civile qui s’insurgeait contre le régime théocratique.
La milice était surtout composée de jeunes des classes sociales inférieures. Ils ont été pris en charge par le régime, qui leur a octroyé des droits relativement substantiels. Par exemple, au supermarché, ils bénéficient de prix très largement inférieurs à ceux que doivent payer les autres. Ils sont aussi favorisés par une politique de quota établie à l’université et peuvent y entrer bien plus aisément que les autres.
En somme, les familles des miliciens sont choyées par le régime : en contrepartie, les membres de cette organisation doivent participer à des manifestations de masse — comme celles qui se tiennent en ce moment en soutien au régime.
Pour ces manifestations, les fondations révolutionnaires qui sont directement sous l’obédience du Guide de la Révolution sont d’ailleurs mises à contribution. Ces organisations disposent de sommes colossales qui ne sont pas du tout comptabilisées dans les ressources publiques : elles constituent une forme d’État dans l’État.
Les nouvelles générations ne veulent absolument pas entendre parler du martyre.
Farhad Khosrokhavar
En Iran, bientôt trois générations auront vu le jour depuis 1979.
Il est clair que les nouvelles générations ne partagent pas la vision qui a été à l’origine de la révolution islamique en Iran. Celle-ci accordait une très grande importance à la mort en martyr et au sacrifice de soi quand les circonstances l’exigent. Cette vision a constitué une sorte d’eschatologie chiite révolutionnaire. Par l’entremise de penseurs comme Shariati 14, l’eschatologie chiite, fondée en majeure partie sur le quiétisme, s’est transformée en une idéologie révolutionnaire.
Près d’un demi-siècle après le renversement du shah, le paysage mental et culturel de la société iranienne a considérablement changé.
Les nouvelles générations ne veulent absolument pas entendre parler du martyre.
Les trois derniers mouvements de protestation — celui contre la corruption et la vie chère de 2017–2018 et 2019–2020, celui féministe de Femmes Vie Liberté et celui que nous connaissons aujourd’hui — ne comportaient pas le moindre slogan religieux. Ils se concentraient au contraire sur les libertés concrètes, la vie quotidienne ou le sentiment d’être exclu du reste du monde à cause de la politique menée par le régime islamique.
Ces mouvements ont également dénoncé le chiisme d’État — qu’il faut distinguer du chiisme comme religion pratiquée par une grande partie de la population. Alors que le chiisme théocratique se servait de motifs révolutionnaires comme l’acceptation de la mort héroïque, son idéologie a été remise en cause depuis les manifestations de 2017–2018. En vérité, on pourrait faire remonter le point de départ de cette remise en cause au mouvement vert de 2009.
Le mouvement vert se préoccupait avant tout de citoyenneté et de droits civiques. Son slogan principal était : « Où est mon vote ? »
Lors des élections de juin 2009, le régime islamique a triché en favorisant Mahmoud Ahmadinejad alors que Mir-Hossein Moussavi était de loin majoritaire. Le despotisme et la vision du régime iranien ont été rejetés frontalement au nom d’une vision citoyenne de la vie, fondée sur l’expérience quotidienne.
Les manifestants ne connaissent pas forcément Henri Lefebvre, mais la notion de « quotidienneté » devient le fondement même des mouvements sociaux auxquels ils participent. C’est là une rupture avec la révolution de 1979, où la quotidienneté n’était pas importante. Il importait surtout de réaliser une vision globale, totale, utopique et eschatologique de la vie.
L’attitude de la jeunesse témoigne de ce clivage : contre la martyrologie officielle, que les jeunes appellent « la pleurnicherie », ils affirment une joie de vivre. Il est intéressant de noter que les hommes et les femmes protestataires semblent avoir fait corps en Iran contre le régime : à l’occasion des mouvements sociaux de ces dix dernières années, ils ont commis plusieurs transgressions en organisant des manifestations mixtes ou en s’opposant au port du voile imposé. Il ne s’agissait pas d’un rejet comme on pourrait l’interpréter en France à partir d’une vision laïque : ce n’était pas le voile en soi qu’on rejetait, mais le voile imposé. Les manifestants souhaitaient pouvoir décider de leur corps, de leurs apprêts vestimentaires. Des femmes voilées ont rejoint le mouvement et, en signe de solidarité, l’ont enlevé momentanément.
Nous sommes passés à un autre monde. Ce monde de la joie de vivre se veut en rupture avec l’ancien — celui de la théocratie, d’une forme de « dolorisme chiite », selon un mot des orientalistes, qui veut imposer constamment le deuil 15.
J’en conclus que les nouvelles générations sont en rupture avec le pouvoir non seulement en termes politiques, mais aussi en termes anthropologiques et culturels.
Ce décalage profond fait que la contestation présente est bien plus globale que celle des années 1990 après la mort de Khomeiny, par exemple. Ce mouvement-là ne contestait absolument pas le chiisme théocratique, mais les excès du pouvoir — l’incurie et la corruption.
Comme les pays du Moyen-Orient, l’Europe pâtira tant de la guerre que de l’effondrement du régime.
Farhad Khosrokhavar
Absolument. Cinquante ans de pouvoir ont totalement discrédité le clergé chiite. Au début de la révolution, celui-ci bénéficiait d’une très large sympathie chez une grande majorité de la population. Désormais, les clercs changent d’habits pour s’habiller en civils quand ils vont dans la rue : même à Qom, ville religieuse et demeure des ayatollahs, ils sont en butte au harcèlement des jeunes, qui leur arrachent leur turban.
La nouveauté, c’est que la population rejette non seulement le pouvoir théocratique mais aussi l’idéologie qui s’est élaborée à partir du chiisme en le rigidifiant. Ce pouvoir culturel est en effet aussi fondé sur une corruption généralisée, où le clergé a joué un rôle fondamental, notamment dans l’appareil judiciaire. Sous le régime islamique, les clercs ont en effet obtenu énormément d’avantages dans l’appareil d’État. Le pouvoir a institutionnalisé les passe-droits et la corruption.
L’exemple de Khamenei est significatif. Le Guide suprême professait une vision martyrologique de l’existence, mais menait en même temps une existence rappelant celle des milliardaires. Son train de vie était luxueux. Si on peut dire que le régime du Shah était modérément corrompu, le sien l’a été incommensurablement. Beaucoup de hauts membres du clergé chiite sont devenus immensément riches et ont mené un train de vie fastueux.
L’Iran partage certains traits avec le Pakistan ou l’Égypte : l’armée n’est pas uniquement une institution militaire, c’est aussi une forme de mafia économique de grande ampleur.
Les Gardiens de la révolution soutiennent et entretiennent économiquement des pans entiers de la population : plusieurs centaines de milliers de gens sont directement financés par des organisations révolutionnaires qui échappent totalement au contrôle de l’État officiel — c’est-à-dire le Président de la République, les ministres, etc.
Parmi ces organisations, on compte par exemple le Bonyad-e Mostazafin (« Fondation des déshérités ») ou Astan-é Qods (Fondation chargée du mausolée de l’Imam Reza) plus ou moins intégrés dans les ministères — par exemple, le djihad de la reconstruction ou le djihad agricole. Ces groupements ont une identité et des manières d’agir et qui sont autonomes par rapport à l’appareil officiel de l’État.
C’est pour cette raison que les fondations révolutionnaires ont une capacité de mobilisation extrêmement importante. Le rôle de ceux qui y participent consiste à rallier ces événements quand le pouvoir le demande.
Le régime iranien relève de ce que j’appellerais un « totalitarisme impotent ».
Les vrais totalitarismes empêchent le départ d’un mouvement social. Dans les régimes fascistes de la première moitié du XXe siècle, tout mouvement politique était impossible ; c’est aussi le cas en Corée du Nord aujourd’hui.
En Iran, il est possible à de tels mouvements de naître — et le régime réprime, tue si nécessaire, avant qu’ils ne puissent s’organiser.
Depuis le mouvement vert de 2009, le régime a pris conscience qu’il lui fallait un appareil de soutien dans les manifestations, mais aussi un appareil de répression. Il existe de nombreux organismes en charge de cette dernière — on estime leur nombre à quatorze. Le régime encadre la société et la réprime lors de manifestations dans la rue.
Il est très difficile de prévoir ce qui va se passer, mais une chose est sûre : le régime ne montre pas de signes d’effondrement.
Avant sa mort, le Guide suprême, âgé de quatre-vingts ans et malade, déléguait de plus en plus le pouvoir. On a essayé de faire en sorte que son fils Mojtaba Khamenei le remplace, mais cela ne marchait pas, parce qu’il ne possède pas le même crédit religieux. Il n’est pas ayatollah, et n’est pas perçu comme une lumière théologique dans les cercles de Qom.
Le Guide Suprême a aussi délégué à Ali Larijani la répression des manifestations en janvier 2026, malgré l’ampleur de celles-ci : on estimait alors dans le pays que plus d’un million d’Iraniens étaient dans la rue.
Ce qu’on sait pour le moment, c’est qu’un triumvirat va gouverner : il est formé du Président de la République, un membre de la Chambre d’élection du Guide Suprême et un autre du milieu judiciaire. Ce triumvirat ne comprend pas de membre du Corps des gardiens de la révolution — si ce n’est, de façon indirecte, dans la personne du Président.
Pourtant, ce sont bien les Gardiens qui détiennent le pouvoir.
Massoud Pezechkian n’est pas de taille pour gérer la situation. Le triumvirat ne peut fonctionner que sous la direction implicite ou explicite des Gardiens de la Révolution. Il se peut donc que ceux-ci organisent un coup d’État pour prendre le pouvoir — pouvoir qu’ils exercent déjà, que ce soit au niveau de la milice du Bassidj, de l’armée ou au niveau de l’économie. Si le régime survit, ce ne sera donc qu’en donnant un poids démesuré au Corps des Gardiens, en affaiblissant les autres instances.
Une autre possibilité serait que les rejetons des différents groupes au sein du régime s’entre-déchirent — ouvrant un espace pour autre chose.
En Iran, l’armée n’est pas uniquement une institution militaire : elle est aussi une mafia économique de grande ampleur.
Farhad Khosrokhavar
À supposer même que le régime s’effondre, l’Iran connaîtra plusieurs années de turbulences. Un nouveau régime serait sans doute bien plus laïque que le régime islamique qui s’est fondé sur une forme de martyrologie. Il ne suffira pas d’ouvrir les vannes du pétrole pour résoudre les problèmes institutionnels du pays. Je gage plutôt que, compte tenu de la situation, toute transition démocratique pourrait être remise en cause — le pays s’acheminant plutôt vers une forme de despotisme.
L’Iran traverse une crise multiple : celle-ci est d’abord politique, comme au temps du shah.
Celui-ci se comportait d’une façon exclusive et mégalomane : il avait fermé l’accès politique aux classes moyennes. Dans l’Iran contemporain, cependant, à ce verrouillage se greffent d’autres problèmes, et la crise politique se double d’une crise culturelle — la société iranienne cherche une autre voie que le martyre — et économique — les classes moyennes subissent une forme de déclassement.
L’écologie de l’Iran est aussi dans une situation catastrophique. Le régime islamique a tout fait pour la détruire. Six-cents barrages ont été construits, la plupart n’ayant aucune raison de l’être. Les terres qui ont été inondées étaient souvent des terres salines : le sel s’est répandu sur de vastes étendues de terre et a rendu impossible l’agriculture traditionnelle. La situation de l’accès à l’eau et à l’électricité n’est pas meilleure. Le pays est aussi aux prises avec le réchauffement climatique, induit en partie par les grands pays — dont les États-Unis, qui sont sortis de tous les grands traités écologiques.
La situation est donc bien plus grave qu’au moment de la révolution de 1979.
Face à tous ces problèmes, la nécessité démocratique se fait sentir. J’espère qu’on arrivera à faire jouer les forces que la crise suscite dans une bonne direction, mais d’autres, centrifuges, pourraient ramener le pays à une forme de despotisme laïque. D’autres pays plus lointains pourraient aussi en souffrir. Et les sociétés qui vont pâtir de la situation sont celles qui n’ont eu aucun rôle dans le déclenchement du conflit.
En effet. Certes, ces pays ont pu bénéficier d’une supériorité technologique par l’entremise des États-Unis et de l’Europe. De même, un certain nombre de bases de l’armée de l’air américaine sont présentes dans des pays comme le Qatar ou les Émirats arabes unis.
Ce point considéré, leur territoire court sur des franges de terres limitées : s’il y a une incursion iranienne, ils sont très vulnérables et peuvent s’effondrer comme un château de cartes.
Il faut aussi compter avec les perturbations économiques si par exemple le détroit d’Ormuz est fermé. Celui-ci a déjà causé des problèmes économiques majeurs à l’Égypte : le canal de Suez est en effet central dans les flux pétroliers mondiaux car au moins un cinquième du pétrole mondial transite par celui-ci, puis par le détroit d’Ormuz.
Si le désordre s’installe — si l’armature de l’État se disloque et que la société se retrouve à une sorte de désorganisation totale — celui-ci risque de susciter une immigration massive, comme celle que l’Europe a pu connaître en provenance d’Afrique, en transit par la Libye.
Les pays limitrophes de l’Iran pourraient être confrontés à des flux massifs, surtout ceux de l’autre côté du golfe Persique et la Turquie. Les Kurdes iraniens pourraient également poser un problème à la Turquie, bien que ce ne soit pas probable. Dans tous les cas, Ankara se sentira menacée.
La Turquie craint une immigration massive, car elle jouxte l’Iran : elle accueille déjà quelques millions d’immigrants syriens, ce qui lui pose de sérieux problèmes. De même, les autres États voisins de l’Iran ne peuvent contrôler l’immigration que jusqu’à un certain seuil.
Enfin, le Baloutchistan iranien — au sud-est du pays — est aussi une zone de transfert de drogue : les flux d’héroïne en partance de cette région se chiffrent en milliards de dollars. Si cette région s’autonomise, on observera une recrudescence du trafic de drogue au niveau international et surtout européen.
La population iranienne rejette non seulement le pouvoir théocratique mais aussi l’idéologie qu’il a élaborée à partir du chiisme, en le rigidifiant.
Farhad Khosrokhavar
Comme les pays du Moyen-Orient, l’Europe pâtira tant de la guerre que de l’effondrement du régime.
Pour ce qui touche aux perturbations économiques, les prix du pétrole ont déjà monté, se répercutant en Europe sur ceux de l’essence.
À supposer que le régime s’effondre, provoquant une vague migratoire massive, on sait bien que l’Europe n’est pas capable d’intégrer des millions de gens : elle se trouverait dans une situation extrêmement difficile.
Dans sa campagne contre l’Iran, Trump s’est comporté avec un amateurisme flagrant.
Les manifestations ayant commencé en décembre 2025 ont fait 35 000 morts. Les forces de sécurité ont tué les civils en tirant avec des mitraillettes lourdes — pas seulement des Kalachnikov, mais aussi des mitrailleuses montées sur des voitures et quelquefois des chars. Au mois de janvier, 6 500 Iraniens sont morts en l’espace de deux nuits, entre le 7 et le 9 janvier. Les Occidentaux ne sont pas intervenus. Les Américains et les Israéliens ne se sont mobilisés qu’une fois le mouvement avait fini de réprimer.
Ce décalage montre l’amateurisme de Trump : s’il était intervenu entre le 7 et le 9 janvier, alors qu’il l’avait promis et que les jeunes étaient dans la rue, le mouvement aurait pu connaître un écho bien plus grand. Il aurait été bien plus efficace. C’est à ce moment que les Iraniens demandaient à ce qu’il y ait une intervention occidentale pour pouvoir lutter contre le régime — ils n’avaient que leur corps à opposer aux balles.
Maintenant, les Iraniens ne se mobilisent plus parce que le mouvement a été réprimé.
D’expérience, ils savent que s’ils se jettent dans la rue, le pouvoir les tuera avec des armes lourdes.
Trump et Netanyahou se comportent d’une façon irresponsable. Ils ne veulent pas de troupes au sol mais seulement des bombardements. Or pour qu’un régime perçu comme étant illégitime de la part de la grande majorité de la population soit renversé, il faudrait une intervention terrestre avec tous les aléas que celle-ci entraîne : celle-ci peut conduire à des massacres ou des formes de résistance, cette fois nationale plutôt que religieuse.
La situation est donc très imprévisible. Les États-Unis font la guerre à l’Iran tandis que l’Europe est très marginalisée. On n’observe aucun signe de coopération ou d’échange de vues entre Washington et les capitales européennes. Pourtant, c’est bien l’Europe qui va subir les conséquences de cette guerre.
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03.03.2026 à 10:49
Le pari du chaos : les doctrines de Poutine et la guerre en Iran
Après la Syrie et le Venezuela, comme souvent lorsque Moscou perd un allié, le discours officiel est embarrassé.
Mais pour les commentateurs, le chaos en Iran et au Moyen-Orient porte une opportunité : une nouvelle guerre du Golfe pourrait-elle sauver le Kremlin ?
Guillaume Lancereau analyse et contextualise les principales déclarations depuis l’attaque du 28 février.
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Le 12 décembre dernier, en marge de la « Journée internationale de la neutralité », Vladimir Poutine et Massoud Pezechkian se sont rencontrés à Achgabat, capitale du Turkménistan. Le président russe avait inauguré cette rencontre bilatérale en exprimant ses « meilleurs vœux de santé et de bien-être au guide spirituel de l’Iran, M. Khamenei », après quoi le président iranien avait remercié son homologue « de soutenir les positions politiques » de l’Iran sur la scène internationale 16.
Tout récent qu’il soit, ce passé semble bien lointain.
Les frappes menées par Israël et les États-Unis ont notamment abouti le 28 février dernier à la mort d’Ali Khamenei. Du côté du Kremlin, la seule réponse officielle a été une lettre de Vladimir Poutine adressant en trois paragraphes ses sincères « condoléances », réduisant le « partenariat stratégique global » signé pompeusement au Kremlin en janvier 2025 à de simples « relations amicales », sans aucune promesse de continuité ni engagement envers un successeur et une guerre dont l’objectif affiché est le changement de régime à un « assassinat ».
Comme en écho à la laconique annonce de Vladimir Poutine, le patriarche Kirill, pièce du dispositif de propagande du Kremlin, n’a pas manqué de s’adresser au président iranien Massoud Pezechkian :
Par son contenu, aussi bref que prudent — Poutine refuse de parler de guerre — la lettre de condoléances du président russe entendait dénoncer l’opération états-unienne tout en manifestant sa volonté de ne pas se laisser entraîner dans le conflit proche-oriental.
Devant cette absence de réaction officielle, les principaux médias d’État russes semblent manquer cruellement de matière à commenter.
Si on pourrait être tenté de considérer l’interview donnée à l’agence TASS par Dmitri Medvedev le lundi 2 mars comme une prise de position officielle de Moscou. Deux éléments démontrent toutefois le contraire. Tout d’abord, le fait que le Kremlin ait choisi de confier cet exercice à une personnalité dépourvue de toute forme d’autorité politique et unanimement considérée comme un histrion vulgaire signale à lui seul qu’il ne s’agissait pas ici de faire une annonce d’importance. Ensuite, le contenu même de son propos montre surtout qu’il a été autorisé par le président à détourner l’attention en versant — comme à son habitude — dans l’excès et l’injure.
La plupart des commentateurs russes ont vu dans le déclenchement de ce nouveau conflit un événement à double tranchant pour la Russie.
Les termes du problème ont été explicitement résumés par le député Anatoli Vasserman : pour la Russie, les gains économiques risquent d’être peu de choses par rapport au coût géopolitique de ce nouveau conflit : « À court terme, il me semble que les conséquences nous seront favorables, puisqu’il est évident que le conflit entraînera en premier lieu une hausse du prix du pétrole. Même si sa vente ne représente plus aujourd’hui que le huitième de nos revenus d’exportation, les profits que la Russie en retire restent très substantiels. À long terme, en revanche, les choses pourraient être plus complexes. Jusqu’à un certain point, l’Iran fait partie des BRICS. Pas entièrement, mais suffisamment pour participer à de nombreuses consultations de ce groupe. Et les événements en cours pourraient dégrader la réputation d’ensemble de ce groupe. Bien que cette organisation ne s’occupe pas directement de questions militaires, on attend des grandes puissances qui en font partie qu’elles fassent aussi la preuve de leurs capacités militaires » 22.
Dans les sphères officielles, l’une des réponses les plus détaillées a été fournie par Rodion Miroshnik, ambassadeur « itinérant » du ministère des Affaires étrangères russe.
Enfin, les principaux propagandistes et analystes géopolitiques russes sont unanimes à considérer que cette attaque dirigée contre l’Iran rend caduque toute perspective de résolution du conflit ukrainien par la négociation.
Ainsi, le rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs, Fiodor Loukianov, considère manifestement que plus rien, dans le monde actuel, n’a de sens.
Toute la question consiste donc à savoir comment la Russie, incapable de répondre à la perte de ses alliés syriens, vénézuéliens et iraniens, cherchera à tirer profit de ces événements. Pour l’instant, à Moscou, nombre de commentateurs semblent miser sur le fait que le déclenchement d’une guerre de grande échelle au Moyen-Orient détournera l’attention et les armements des champs de bataille ukrainiens — avec pour conséquence probable une intensification des opérations militaires les plus meurtrières de la part de l’armée russe.
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