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Le 7 juin 2026, après le tir de dizaines de missiles balistiques contre Israël, le général Majid Mousavi, commandant de la Force aérospatiale des Gardiens de la Révolution islamique, a diffusé une allocution dans laquelle il remercie le peuple révolutionnaire et revient sur les rassemblements pro-régime qui se tiennent en Iran depuis plus de trois mois. Pour lui, le soutien populaire explique l’ampleur des effets du « meydân » 48.
Le meydân et ses limites
Dans la doctrine des Gardiens de la Révolution, ce concept représente le pilier central de la puissance iranienne. Il désigne l’ensemble des actions menées sur le terrain : opérations militaires, frappes de missiles ou de drones, soutien direct aux groupes alliés de l’Axe de la Résistance (Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, etc.) et présence militaire durable en Syrie, en Irak ou au Yémen.
Ce concept avait déjà été utilisé par le général Mousavi le 8 avril 2026 : « Deux semaines de vigilance nous attendent pour le meydân, la diplomatie et la rue. Les yeux éveillés du meydân, l’unité dans la rue : tels seront les acquis consolidés » 49. C’est dans ce contexte que la formule est devenue une doctrine à part entière, que les médias officiels n’ont pas tardé à qualifier de « clef du succès » 50 ou de « synergie de la puissance nationale » 51. Selon la propagande officielle, ce slogan définit une stratégie complète : le meydân crée des avantages, la rue les consolide, et la diplomatie les traduit en résultats politiques.
Le régime iranien cherche à faire des rassemblements contraints une expérience sociale vivante et joyeuse, afin d’inonder les médias nationaux et internationaux d’images idéalisées.
La doctrine « meydân, rue, diplomatie » passe sous silence la question de la succession.
Dans le lexique officiel du régime, il renvoie à la présence opérationnelle des Gardiens. Il ne s’agit pas de la capacité militaire comme potentiel abstrait, mais de la volonté de la mettre en œuvre et d’en accepter les conséquences, à savoir les pertes humaines. Ainsi, dans le cadre de la guerre du printemps 2026, le meydân désigne les opérations de lancement de missiles et de drones, supervisées par la Force aérospatiale, d’une envergure sans précédent. En découle un capital diplomatique et une détermination politique renforcée, deux éléments qui font partie intégrante du meydân et en constituent la suite logique.
Ce capital a pourtant ses revers, que la communication d’État passe sous silence. Les opérations militaires ont un coût pour l’Iran et la population est la première victime de l’instabilité économique, de la pression sécuritaire quotidienne. C’est elle qui pâtit des infrastructures endommagées, sans compter le coût humain d’un régime et d’une guerre que les médias officiels ne cessent de présenter comme de justes sacrifices, mais que la société perçoit de plus en plus comme des dommages qui lui sont directement infligés.
L’arsenal de la rue
Le deuxième concept de la doctrine, « la rue », est un moyen, pour le régime, de répondre en partie à cette contradiction. Les rassemblements nocturnes qui ont commencé en mars 2026 se sont peu à peu transformés en manifestations dignes des périodes de carnaval : concerts de musique, spectacles de rue, distribution de nourriture à grande échelle, et même célébrations de mariages avec des mariées en robe blanche, le tout aux côtés de récitants religieux, d’orateurs, et de responsables officiels, dont le président Pezechkian lui-même lors de la trentième nuit.
Cet assouplissement relatif des mesures sécuritaires s’inscrit dans une stratégie politique délibérée : il s’agit de faire de ces rassemblements contraints une expérience sociale vivante et joyeuse, afin d’inonder les médias nationaux et internationaux d’images idéalisées, tout en faisant oublier que, seulement quelques mois plus tôt, ces mêmes places étaient le théâtre d’affrontements sanglants entre la population iranienne et les Gardiens. Certes, ces manifestations rassemblent les plus fidèles au régime, et non l’ensemble des Iraniens, mais il suffit au gouvernement de pouvoir compter sur une base solide pour promouvoir cette idée d’« unité nationale ».
Avec les contributions de Michael Albertus, Robert-Henri Berger, Emily Feng, Stacie Goddard, Beeban Kidron, Phil Klay, Oleksandra Matviitchouk, Abraham Newman, Minxin Pei, Paul Saffo, Afra Wang, Dan Wang et Meredith Whittaker.
Le dossier chinois sous la direction scientifique de David Ownby comprend les contributions de Lu Feng, Wang Huning, Jiang Shigong et Zhao Xiaozhuo.
Dans le cadre de ces rassemblements, plusieurs éléments sont mis en avant : la présence délibérée de femmes sans voile ; l’organisation d’un concert par un chanteur censuré, Gheysar, qui, l’année précédente, s’était produit à Tel-Aviv ; l’éventualité d’une libération prochaine du célèbre rappeur, Amir Tataloo, condamné à mort pour inimitié contre Dieu (moharebeh) et blasphème, qui serait désormais autorisé à remonter sur scène. Autant de transformations qui tendent à montrer que ces rassemblements sont utilisés par le régime pour faire croire à une adhésion qui ne concerne plus seulement ses partisans traditionnels. La cible principale de ces images de liesse populaire est évidente : les médias occidentaux, à qui il s’agit de montrer que le régime jouit d’un soutien bien plus large qu’on ne le croit.
La promotion de la rue comme espace d’expression politique pro-régime intervient également à un moment de transition dans la gestion des affaires de l’État. La mort de Khamenei a créé un vide politique qui, comme dans tout régime fermé, constitue un moment périlleux : c’est au cours de cette période que de nouveaux prétendants émergent, que des coalitions se redéfinissent, et que les revendications sociales, habituellement réprimées, se font plus audibles. En rassemblant dans les rues une base de fidèles et en les autorisant à exprimer des formes contrôlées d’expression publique, comme le deuil, le sentiment d’unité, le soutien aux forces armées, le gouvernement iranien espère s’emparer d’un espace avant que celui-ci ne soit utilisé à d’autres fins par des acteurs concurrents. Ces rassemblements ont donc une fonction préventive.
Les manifestations rassemblent les plus fidèles au régime mais cela suffit au gouvernement pour promouvoir l’idée d’« unité nationale ».
Le régime a beau investir l’espace public de ses manifestations populaires artificielles, de sa musique d’État et de ses discours millimétrés, le souvenir des massacres de janvier 2026 et, avant eux, de septembre 2022, continue de l’habiter.
La rue est un instrument de consolidation du pouvoir en transition et non l’exhibition d’un pouvoir déjà consolidé. Quelques semaines avant sa mort, Ali Khamenei avait déclaré : « Si un incident survient, Dieu suscitera le peuple iranien » 52. Une fois Khamenei décédé, l’appareil médiatique du régime a fait de cette phrase la preuve d’une « prophétie accomplie », comme si elle annonçait directement sa disparition et les rassemblements du printemps 53. L’appareil idéologique du régime travaille à une articulation entre déclarations politiques et registre de la prophétie divine, afin de transformer la mort du leader religieux — un moment de grande vulnérabilité au sommet de l’État — en événement propre à susciter la mobilisation.
La doctrine « meydân, rue, diplomatie » passe par ailleurs sous silence la question de la succession : quelle personne, avec quelle autorité, et selon quelle logique de légitimité pourra vraiment prendre sa place, même si Mojtaba Khamenei est désormais le Guide invisible et blessé de la République islamique ? Aucun des trois termes de la doctrine ne répond à cette question : le meydân ne désigne pas le nouveau Guide, la rue ne confère pas la légitimité successorale et le recours à la diplomatie, sans qu’on sache qui en sera le garant à long terme en cas d’accord, est à ce jour incomplet, pour ne pas dire insatisfaisant.
Pire, il existe des tensions au sein même de la doctrine, entre ses trois mots clefs. Par exemple, la rue et la diplomatie sont par nature antithétiques : lors de ces rassemblements dans la rue, les partisans du régime plaident pour une posture sans compromis ; le jeu de la négociation implique au contraire que des concessions soient faites pour parvenir à un accord, ce que les Iraniens les plus maximalistes considéreraient comme un recul. De quoi opposer les acteurs, les manifestants et les négociateurs, qui ne peuvent s’accorder sur les termes de la victoire. Cette contradiction reste peu visible tant que les négociations demeurent au stade des généralités. Au moment où des choix s’imposeront, l’appareil idéologique du régime devra faire un effort de définition. En ayant transformé la mort de Khamenei en « résurrection populaire », il a montré qu’il en a la capacité. Cependant, cette tendance au grand récit national monté de toutes pièces, selon le contexte géopolitique, peut aussi se retourner contre le régime iranien, dont le crédit narratif n’est pas inépuisable.
L’avenir trouble d’une doctrine
La République islamique a connu, en moins de six mois, un ensemble de crises dont chacune aurait pu la renverser. En fusionnant les sphères militaire, sociale et diplomatique dans un récit ordonné, sa réponse doctrinale tripartite présente l’image d’une cohérence stratégique. Cette capacité à forger des récits communs pour rassembler la nation iranienne ne doit pas être sous-estimée.
Mais la pérennité de cette doctrine se heurte à deux crises structurelles que nulle combinaison de meydân militaire, de rue mobilisée et d’accord diplomatique ne pourrait éliminer.
La première est celle de la légitimité. Les massacres de janvier 2026 ont précédé la mort de Khamenei et toutes les crises ultérieures. Cette antériorité temporelle est clef : la doctrine « meydân, rue, diplomatie », énoncée quelques mois plus tard, s’est construite après les massacres de milliers de civils, réprimés dans un bain de sang. Le régime n’a pas changé : celui qui a répondu aux protestations de janvier 2026 par les armes est le même qui, peu de temps après, au nom de l’« unité dans la rue », a fait de cet espace public un lieu de rassemblements populaires qui constituent aujourd’hui l’un des trois piliers de sa solidité politique.
Les massacres de janvier 2026 ne sauraient s’inscrire dans la longue généalogie des répressions ordinaires du régime. Cette répression était un choix structurel, non une mesure d’urgence. Un gouffre de plus en plus profond sépare désormais durablement le régime d’une large partie de la société iranienne : nul accord diplomatique, nulle nuit de rassemblement, nul travail de mise en récit ne pourra faire oublier la répression.
Le mouvement « Femme, Vie, Liberté », en septembre 2022, avait montré que toute une génération pouvait s’émanciper du cadre idéologique du régime. Ce dernier y avait répondu par des massacres, des arrestations massives et des condamnations à mort. Aujourd’hui, les exécutions se poursuivent sans relâche, tandis que les prisons ne désemplissent pas, signes d’un régime qui ne doit sa survie qu’à son seul pouvoir répressif.
La seconde est la crise économique. L’inflation accumulée a réduit la monnaie nationale à une fraction infime de sa valeur, avec pour conséquences la pénurie de biens essentiels, l’effondrement progressif du pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Aucun grand récit national ou médiatique ne peut en faire oublier les effets. Cette crise n’est pas un défi passager mais résulte des sanctions accumulées, d’une mauvaise gestion systémique, de l’emprise économique des Gardiens et d’une corruption institutionnalisée. Aucun de ces facteurs ne disparaît avec un accord diplomatique. Pendant ce temps-là, le régime iranien doit simultanément financer ses opérations militaires et son appareil de répression, maintenir la ferveur populaire dans des rues qu’il doit quadriller et occuper tout en jugulant une économie en voie d’effondrement, le tout avec des ressources limitées promises à l’épuisement.
Ces deux crises travaillent continuellement un régime que la mémoire de la rue menace d’effondrement. Il a beau investir l’espace public de ses manifestations populaires artificielles, de sa musique d’État et de ses discours millimétrés, le souvenir des massacres de janvier 2026 et, avant eux, de septembre 2022, continue de l’habiter.
Toutes les guerres ont eu leurs « armes miracles ». On les présente toujours de la même manière : elles mettront fin à toutes les guerres ou, du moins, elles permettront de les conclure en limitant drastiquement les pertes dans son camp. Pendant la guerre civile américaine, c’étaient les fusils dits « à répétition », les cuirassés et les sous-marins ; pendant la Première Guerre mondiale, les chars, qu’on qualifiait de « vaisseaux terrestres » et les armes chimiques. À la fin de la Grande Guerre, les États-Unis pouvaient produire 200 tonnes d’armes chimiques par jour, leur service de guerre chimique, le « Chemical Corps » 54 comptait 44 000 hommes et 1 700 chercheurs. James Conant, futur président de l’Université de Harvard, était un adepte de la doctrine du gaz pour anéantir l’adversaire : « Le développement de gaz nouveaux et plus efficaces ne me semblait pas plus immoral que la fabrication d’explosifs et d’armes à feu… Je ne voyais pas pourquoi arracher les entrailles d’un homme à l’aide d’un obus hautement explosif aurait été préférable à le mutiler en attaquant ses poumons ou sa peau. » 55
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman allait même jusqu’à remercier Dieu pour la mise au point de la bombe atomique : « C’est une terrible responsabilité qui nous incombe. Nous remercions Dieu qu’elle nous incombe à nous plutôt qu’à nos ennemis ; et nous prions pour qu’Il nous guide afin de l’utiliser selon Sa volonté et pour Ses desseins. » 56
Pour les armées modernes, l’intelligence artificielle est la dernière de ces « armes miracles ».
Ses partisans affirment que l’IA permet de mener des attaques à distance, d’éviter les pertes et de mener des frappes chirurgicales tout en épargnant les civils. En réalité, elle est le produit d’un complexe militaro-industriel numérique assis sur des dizaines de milliards de dollars de capitalisation, qui encourage les attaques précipitées plutôt que la diplomatie, crée un faux sentiment d’invincibilité et, exactement comme ses prédécesseurs du XXe siècle, conduit à des abus contre les civils 57. Comme le révèlent les principaux médias et analystes, l’IA est omniprésente dans les guerres 58. D’origine militaire, son application vise des ennemis à l’étranger ou des citoyens au sein des États. Les grandes entreprises d’IA et leurs dirigeants, dans les conseils d’administration de Palantir, d’OpenAI, de Google et d’autres sociétés, misent sur l’idée fausse selon laquelle l’IA pourrait elle-même mener la guerre à la place des humains — à moindre coût et avec peu de pertes.
Les origines militaires de l’intelligence artificielle
L’une des raisons pour lesquelles on imagine souvent qu’il est possible de faire la guerre à bas coût tient au fait que, depuis plusieurs siècles, l’industrie militaire initie des séries d’innovations technologiques, au départ pensées pour les champs de bataille, mais qui finissent par trouver leur place au cœur de nos sociétés 59. Ce sont en effet d’abord des besoins militaires qui ont conduit à la création de pièces interchangeables, qui ont alimenté la révolution industrielle, à celle des armes chimiques de la Grande Guerre et à leur utilisation comme pesticides plus tard, à l’émergence, pendant la Seconde Guerre mondiale, de la restauration rapide grâce aux rations de campagne, et même aux toilettes portatives apparues pour la première fois dans les chantiers navals, ou encore aux ordinateurs, dont les premiers modèles ont joué un rôle central dans les calculs nécessaires à la conception des bombes à hydrogène, ainsi qu’aux téléphones portables et aux voitures électriques d’aujourd’hui.
Contrairement à ces exemples, l’IA a non seulement des origines militaires, mais elle s’appuie encore largement sur des financements de l’armée et reste en grande partie guerrière dans ses applications. Cette technologie s’est développée en réponse aux craintes de la Guerre froide et à la conviction du gouvernement américain qu’il devait promouvoir les innovations face à la menace soviétique. L’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA) 60 du département de la Défense des États-Unis a été créée en février 1958 par le président Dwight Eisenhower en réponse au lancement du Spoutnik par l’Union soviétique en octobre 1957. Elle avait alors pour objectif de soutenir les technologies de pointe dans la lutte contre l’URSS.
Les besoins colossaux en recherche et développement dans le domaine des armes nucléaires ont profondément influencé l’évolution de l’informatique moderne, voire l’ensemble de son architecture 61. Le premier ordinateur au monde, l’ENIAC 62, a ainsi été utilisé pour effectuer des calculs dans le cadre d’expérimentations liées à la bombe à hydrogène. Le Département de la Défense a également financé des programmes de recherche fondamentale dans des domaines tels que la vision par ordinateur, la robotique et le traitement automatique du langage naturel (NLP) 63. La DARPA a également contribué à des projets pionniers, comme le « Logic Theorist » d’Allen Newell et Herbert Simon, qu’on qualifie parfois d’« acte de naissance de l’intelligence artificielle » 64 : il s’agissait de trouver comment simuler les capacités de raisonnement des mathématiciens humains et ainsi ne plus limiter la machine au seul traitement des données. Dans ce but, le ministère de la Défense a permis à certaines institutions, comme le MIT, Stanford et l’université Carnegie Mellon, de bénéficier de financements dédiés.
Dans les années 1950, le Pentagone et la Commission de l’énergie atomique américaine (AEC) 65, dont les missions relevaient également de la défense, ont généreusement soutenu les recherches académiques en physique et en informatique, un champ d’expérimentations encore naissant. Aux États-Unis, le budget de la recherche en matière de défense dépassait largement celui de la Fondation Nationale pour la Science (NSF) 66, qui n’a créé une direction dédiée à l’informatique et à la science de l’information qu’en 1986. Aujourd’hui, le financement du ministère de la Guerre pour l’IA dépasse de vingt fois celui de la NSF 67. Tout en stimulant le développement de l’électronique quantique, indispensable aux semi-conducteurs qui font fonctionner les ordinateurs, les téléphones portables et autres outils de télécommunication, les financements considérables qui alimentent la défense ne sont plus seulement dirigés vers la recherche fondamentale : ils ont ouvert la voie à la recherche appliquée.
L’IA et les entreprises de défense
La recherche dans le champ militaire détermine en grande partie les usages et les applications qui sont faits de l’IA. Internet lui-même est issu de l’ARPANET 68, cet outil qui permettait de relier entre eux les premiers supercalculateurs et de simuler des explosions nucléaires, tout en centralisant les données de surveillance et de calcul pour se coordonner en cas d’attaque nucléaire soviétique. Le GPS 69 a ensuite vu le jour à partir du programme « Transit » de la DARPA, le premier système mondial de navigation par satellite conçu pour la Marine américaine. « Transit » a ensuite été remplacé par le Global Positioning System (GPS) que l’on connaît, à la demande du département de la Défense en 1996. D’autres composants informatiques ont été financés par la DARPA : la souris d’ordinateur 70, Siri (l’assistant virtuel numérique d’Apple du début des années 2000) 71, l’iPhone 72, la mémoire dynamique à accès aléatoire (ou DRAM) 73, l’iPod Touch, les batteries lithium-ion, le microprocesseur et d’autres composants sont entièrement ou partiellement issus de la R&D du Pentagone. Aujourd’hui, c’est le soldat dans sa totalité qu’elle entend remplacer sur le terrain 74 et, pour cela, finance largement la recherche en robotique 75.
L’intelligence artificielle est la dernière des « armes miracles ».
Paul Josephson
Partout dans le monde, États et entreprises croient désespérément en « la promesse que les ordinateurs dotés d’intelligence artificielle généreront d’énormes profits et de nouvelles armes. Les robots remplaceront les travailleurs humains dans des tâches plus complexes que les chaînes de montage d’aujourd’hui ; les bombes intelligentes atteindront leurs cibles avec une plus grande précision ; des programmes répondront aux questions et obéiront aux ordres donnés directement par les chefs d’entreprise et les responsables militaires. » 76 Afin de favoriser la fabrication de drones, de missiles intelligents et autres outils innovants, la DARPA a lancé le format des concours, par exemple pour encourager le développement des véhicules automatisés dans les années 2000 77, avec des prix allant jusqu’à un million de dollars.
Les drones et les véhicules autonomes pouvaient mener à bien des missions de ciblage et de destruction sans mettre les soldats en danger. L’objectif militaire était de se conformer à une directive du Congrès prévoyant qu’un tiers des véhicules de combat américains n’auraient plus de conducteur à leur bord d’ici 2015 78.
Dans les années 2010, des drones ont commencé à survoler les maisons. Jouets pour enfants ou outils de surveillance, ils se sont peu à peu fondus dans le paysage. Leur invention est pourtant d’origine militaire, elle aussi. Cet appareil doit servir à viser des cibles lointaines sans pour autant exposer ses troupes. Léger et maniable, le drone a joué un rôle crucial dans les guerres menées en Syrie, en Ukraine, en Palestine, au Venezuela et en Iran dans les années 2020.
Le nouveau rôle de l’IA dans la conduite de la guerre moderne
L’administration Trump ne cache pas son attrait pour l’IA, une technologie qu’elle met au service de ses opérations militaires à l’étranger, mais aussi de sa politique intérieure, dans le cadre des arrestations massives diligentées par l’ICE.
À rebours de l’image spectaculaire d’un Elon Musk brandissant sa tronçonneuse et promettant des restrictions budgétaires sans précédent, le budget prévisionnel de la Maison-Blanche pour la DARPA s’élève à plus de 5 milliards de dollars pour l’année 2027, soit une augmentation de près de 20 % par rapport à 2026. Si le site officiel de la DARPA affirme que ses innovations « font désormais partie intégrante de la vie civile moderne » 79, elle souligne la nécessité de « mettre ces nouvelles technologies au service des combattants de notre nation ».
Outre la DARPA, le Bureau de recherche de la Marine du département de la Guerre accordera la priorité à l’IA dans les systèmes maritimes autonomes — une décision prise trop tard, toutefois, pour permettre la réouverture du détroit d’Ormuz dans l’immédiat. Le Bureau du numérique et de l’intelligence artificielle a annoncé vouloir faire appel à des entreprises privées, spécialisées dans cette technologie — Anthropic, OpenAI, Google et xAI — pour se doter d’outils d’IA létaux. Le Pentagone promeut par ailleurs le projet « Thunderforge » 80, un projet « thorien », visant à automatiser certaines chaînes de commandement tout en générant des plans d’action ou des wargames afin d’anticiper différents types de menaces.
Marc Andreessen, grand donateur de Trump, « techno-optimiste » et partisan d’une accélération du développement de l’IA, ne voit que du positif dans cette innovation effrénée du Pentagone et dans les contributions potentielles de l’IA à la conduite de la guerre 81. À l’instar des chimistes qui trouvaient une valeur morale aux armes chimiques en tant que moyen prétendument plus humain de tuer pendant la Grande Guerre, Andreessen soutient que l’IA « va améliorer la guerre, lorsqu’elle est inévitable, en réduisant considérablement les taux de mortalité » 82, en partie grâce à « de meilleures décisions stratégiques et tactiques, minimisant les risques, les erreurs et les effusions de sang inutiles » 83.
Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale. Au contraire, elles les rendent insensibles au fait même de tuer et les encouragent, ainsi que leurs officiers, à se livrer à une utilisation effrénée de ces armes, provoquant des « dommages collatéraux » accrus, au préjudice des populations civiles 84. Pendant la guerre du Golfe de 1991, les États-Unis ont largué plus de 88 500 tonnes d’explosifs en 42 jours, tuant plus de 100 000 Irakiens, tandis que 148 militaires américains perdaient la vie pendant la guerre. Lors d’une attaque de la CIA pendant l’opération « Allied Force » en pleine guerre de Yougoslavie, les États-Unis ont bombardé par erreur l’ambassade de Chine à Belgrade, en 1999, avec des munitions téléguidées, tuant trois personnes 85. Ces derniers mois, le ciblage militaire par IA a été utilisé, sur ordre du Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, pour abattre des pêcheurs non armés dans les Caraïbes et dans le Pacifique. Depuis le début de la guerre d’Iran en 2026, plusieurs milliers d’Iraniens ont été tués, dont de nombreux écoliers, à cause de ces armes dites « intelligentes ».
Le triomphe de la Silicon Valley
Les dirigeants de la Silicon Valley ne cessent de vanter les mérites de l’IA, qui permettrait aux États-Unis de mener des combats sans remords. Soulignons néanmoins que cette innovation frénétique en matière de défense intelligente se fait grâce aux contribuables, sollicités malgré eux pour soutenir cet effort, alors que les énormes bénéfices générés profitent à une poignée de grandes entreprises. Dans le même temps, cette série d’innovations technologiques guerrières rend plus vulnérables encore les populations civiles des pays cibles. La Silicon Valley répond d’autant plus aux demandes du gouvernement que la conviction que les pertes humaines seront faibles côté américain se double d’une perspective plus réjouissante encore : celle d’une victoire rapide sur son ennemi. C’est l’une des raisons possibles de cette nette augmentation des contrats passés entre l’administration Trump et ces entreprises spécialisées dans l’IA et les armes intelligentes. Ces contrats s’accompagnent de transferts de personnel, des ingénieurs du privé venant gonfler les rangs du département de la Guerre. De quoi faire de ce ciblage létal une simple tâche de bureau climatisé, effectuée grâce à des calculs mathématiques automatisés, toujours plus loin et plus en amont du champ de bataille. Dans ce contexte, Trump et Hegseth sont devenus les nouveaux cow-boys de l’IA, qui pensent que le simple fait d’appuyer sur la gâchette est en soi une victoire. En témoigne la joie non dissimulée du Secrétaire à la Guerre lorsque des opérations militaires classifiées menées grâce à l’IA ont été révélées par la presse 86.
Trump s’inspire directement des PDG du secteur de l’IA
À la tête de Palantir, une entreprise qui pèse pas moins de 450 milliards de dollars grâce à des contrats passés avec la CIA, l’ICE, le Pentagone et Israël, Alex Karp va même plus loin. Il plaide en faveur d’une légalisation des opérations de destruction et des interventions meurtrières américaines — soit la légitimation de crimes de guerre, en violation totale des règles internationales — afin d’élargir les activités de son entreprise 87. Par exemple, l’utilisation effrénée de l’IA pour attaquer de petits bateaux dans les Caraïbes, y compris les « double taps » visant à tuer les survivants, qui ont fait près de 200 morts 88, constitue un crime de guerre 89. Mais, si ces attaques étaient jugées constitutionnelles et légales, Palantir bénéficierait d’une ouverture de marché considérable. Karp soutient l’usage violent de sa propre technologie 90. Il a ouvertement déclaré mettre au point des systèmes d’IA pour réprimer les manifestants et faciliter les arrestations et les expulsions dans le cadre d’un contrat passé avec l’ICE. De même, il ne cache pas sa satisfaction à fournir des outils d’IA pour renforcer les forces armées israéliennes. Il soutient également le ciblage de sites iraniens. Dans son ouvrage The Technological Republic, Karp et son coauteur Nicholas W. Zamiska appellent à faire de l’IA un outil privilégié dans un monde qui devient « plus disjoint et plus violent », et qualifient « d’antipatriotique » toute hésitation à fournir aux troupes de meilleurs outils d’IA, quitte à tuer davantage 91. La seule question devrait être combien de soldats ennemis sont tués par kilomètre, et quels outils d’IA amélioreraient les résultats 92.
Peter Thiel, cofondateur de PayPal et Palantir, investisseur clef de l’écosystème de la Silicon Valley, est, de son côté, un adepte de l’IA pour son potentiel de surveillance. Pour lui, c’est elle qui permettra de remporter les guerres de demain, quitte à faire fi de tout principe démocratique. « L’IA est une technologie militaire. Oubliez les fantasmes de science-fiction ; ce qui rend l’IA existante si puissante, c’est son application à des tâches relativement banales comme la vision par ordinateur et l’analyse de données », explique-t-il 93. Il reconnaît que les outils d’apprentissage automatique ont également des utilisations civiles et que « l’IA est un bon exemple de technologie à ‘double usage’ ». Reconnaissant les potentialités militaires de l’IA, Thiel a critiqué Google pour avoir collaboré avec la Chine en assimilant les partenariats du géant américain à une forme de coopération avec l’ennemi, le Parti communiste chinois, au détriment des États-Unis 94.
Tuer à l’âge de Maven
Le programme Maven est un exemple éloquent du rôle central que peut jouer l’IA dans les opérations meurtrières.
Avant Maven, les forces américaines utilisaient une série de logiciels existants, mais peu interconnectés, pour recenser les cibles ennemies, cartographier les réseaux et zoomer ou dézoomer sur les cibles. Conçue en 2017 sous le nom de « Projet Maven » par le Pentagone pour analyser les images filmées par des drones, cette plateforme est devenue le principal programme d’IA de l’armée américaine. Déployée par le Commandement Central (CENTCOM) pour décrypter des théâtres d’opérations à un rythme soutenu, elle sert à partager des données de renseignement dans le cadre de conflits internationaux. Selon une récente enquête du New Yorker95, Maven est aussi un vaste appareil de surveillance mondiale, capable de suivre quarante-neuf mille aérodromes à travers le monde et, en quatre clics maximum, de passer de l’identification à la destruction d’une cible, avec la capacité de frapper mille, voire cinq mille cibles par jour. Il est utilisé aux États-Unis dans le cadre de guerres visant à protéger ses frontières et à lutter contre le trafic de drogue. Le succès de Maven en Ukraine 96, qui a permis de contrer la Russie en matière d’armement et d’effectifs, a conforté les stratèges américains qui ont imaginé, grâce à l’IA, pouvoir vaincre l’Iran — et auparavant le Venezuela — sur le champ de bataille.
Pourtant, c’est bien l’utilisation de Maven dans le processus de ciblage qui a conduit au meurtre de 170 écolières dans leur école primaire de Shajareh Tayyebeh à Minab, une tragédie qui « résulte de renseignements humains obsolètes et de bases de données de ciblage dépassées » 97.
Développer les drones : la guerre à la maison
Bien des concepteurs de drones et de programmes de surveillance et de détection à partir de l’IA défendent leur utilisation à des fins de sécurité intérieure. Il peut s’agir de contrôler les manifestations citoyennes ou d’identifier des criminels présumés sur le territoire national. Les différentes échelles du gouvernement — fédérale, étatique et locale — ont recours à des programmes d’IA tels que la reconnaissance faciale développée par le département de la Guerre pour surveiller les citoyens.
Ces programmes peuvent se révéler positifs dans certaines situations, comme dans l’identification d’agresseurs armés avant leur passage à l’acte. Alors que le marché de la vidéosurveillance représentait près de 4 milliards de dollars en 2024, il devrait atteindre 12,5 milliards de dollars d’ici à 2030. Les systèmes de détection d’armes à feu reposent sur l’idée que le taux d’erreur dans la prise de décision dans des situations de vie ou de mort est limité par les capacités humaines, mais que la précision des machines s’améliore à un rythme exponentiel. Or dans la pratique, les résultats ne sont pas aussi satisfaisants que prétendu : la qualité peu fiable des caméras de surveillance, la distance qui sépare les cibles des caméras, la capacité des acteurs malveillants à dissimuler leurs armes, sont autant d’obstacles à cette mise en application 98. Au-delà du phénomène de marché, il n’existe, à ce jour, aucune preuve concrète que les logiciels de détection d’armes à feu soient efficaces pour empêcher les fusillades dans les écoles.
Un autre modèle vise à protéger les campus universitaires contre les tueries de masse 99. Il a été « entraîné » en traitant un ensemble de 9 000 images rigoureusement étiquetées à l’aide de « Roboflow », un outil directement intégré à l’infrastructure de caméras de sécurité d’un campus universitaire. Les résultats expérimentaux ont démontré son efficacité : 99 % de précision, 93 % de taux de détection et 97 % de performance globale. Une autre « avancée » en matière d’IA a consisté à utiliser l’algorithme YOLOv11 d’Ultralytics pour identifier différents types d’impacts de balles en fonction du calibre, afin de rendre plus efficace le travail des enquêteurs 100.
Si les « armes intelligentes » ont éloigné les soldats du feu, elles ne les empêchent pas pour autant d’exercer leur puissance létale.
Paul Josephson
Les technologies militaires basées sur l’IA ont été déployées non seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans des villes et des villages, à l’insu des habitants. La société israélienne Elbit Systems a mis au point une « munition vagabonde LANIUS basée sur un drone » 101 qui permet de tuer avec plus de précision en milieu urbain. Pour identifier leurs cibles, les Israéliens ont utilisé le système de reconnaissance faciale Lavender AI afin de dresser une liste de près de 40 000 habitants de Gaza devant être arrêtés ou assassinés 102. Aux États-Unis, un logiciel d’IA permet de surveiller des personnes non coupables, mais dont on pense qu’elles vont commettre des crimes dans le futur. L’utilisation de ce programme, appelé PredPol puis Geolitica, entraîne les forces de l’ordre dans un cercle vicieux 103 : la police se rend dans des zones qu’elle définit comme criminogènes grâce à l’IA, puis intercepte des personnes dont elle pense qu’elles sont sur le point de commettre ces crimes. Un procédé qui bouleverse profondément les principes mêmes du maintien de l’ordre.
Le logiciel ShotSpotter, déployé dans le cadre de partenariats flous avec la police grâce à des subventions fédérales, promeut un outil de détection des coups de feu pour accélérer les délais d’intervention en cas de fusillades. Mais les capteurs ShotSpotter installés sur des panneaux d’affichage, dans des écoles, des hôpitaux et au sein de complexes de logements sociaux ont été placés principalement dans les quartiers noirs et latino-américains des villes, ce qui a conduit à « une surveillance injustifiée et à une présence démesurée de la police dans les quartiers noirs et latino-américains » 104. Près de 70 % des Américains vivant dans un quartier équipé d’au moins un capteur étaient des personnes noires ou latino-américaines résidant dans des quartiers à majorité non blanche 105.
L’alliance du complexe techno-industriel avec le gouvernement américain n’est pas infaillible
À peine Trump avait-il abrogé le décret de Joe Biden « visant à promouvoir un développement et une utilisation sûrs, sécurisés et fiables de l’IA » 106 que les entreprises de la tech se sont rangées derrière les ambitions militaristes et violentes de l’IA.
Elles ont cherché à décrocher des contrats avec l’administration Trump en offrant des dons de plusieurs millions de dollars pour son investiture. Palantir, Meta, OpenAI et Anduril Industries ont pris le train en marche de l’IA militaire.
À l’origine, les employés de Google avaient fait preuve de circonspection. En 2018, des milliers d’employés de Google avaient protesté contre la participation de l’entreprise au projet Maven. Ils faisaient valoir que Google ne devait pas « se lancer dans le commerce de la guerre », et certains d’entre eux démissionnèrent pour cette raison. À l’époque, Google avait choisi de ne pas renouveler le contrat Maven et publié des « principes » en matière d’IA, affirmant qu’il ne développerait pas d’IA destinée à des armes ou à la surveillance qui violerait les normes internationales. Pourtant, en février 2025, la société mère de Google, Alphabet, a supprimé de ses directives éthiques de 2018 l’interdiction de concevoir et de déployer des technologies dont l’objectif principal ou la mise en œuvre était « de causer ou de faciliter directement des blessures à des personnes » 107. Privilégiant le profit au détriment de la moralité, Google s’est orienté vers une coopération avec des projets de défense et de sécurité nationale, supprimant les interdictions explicites concernant l’IA pour les armes et la surveillance de sa charte publique en matière d’IA en 2025 108.
Les dirigeants d’Anthropic ont continué à rejeter la surveillance de masse nationale et les armes autonomes, et ont refusé d’autoriser le Pentagone à faire « tout usage légal » de ses produits, y compris « Claude ». Cela a conduit Pete Hegseth à qualifier l’entreprise de Dario Amodei de « risque pour la chaîne d’approvisionnement » 109, et donc de menace permanente pour la sécurité nationale. Anthropic a de nouveau refusé de considérer que l’utilisation de ses technologies pour des armes autonomes et la surveillance de masse nationale était « incompatible avec les valeurs démocratiques » 110.
Magnifica Humanitas et le débat éthique sur l’IA militaire
Le 15 mai 2026, le pape Léon a publié sa première encyclique et a choisi d’y traiter de l’IA.
Après avoir constaté qu’il fallait s’attaquer aux coûts éthiques et sociaux considérables d’une soumission sans réserve à la technologie, il partageait la dénonciation par le pape François de la domination croissante d’un paradigme technocratique dans le monde globalisé : « la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques » en attirant l’attention sur la nécessité de mettre en place des garde-fous pour garantir la « grandeur de la personne humaine ».
En référence au complexe militaro-industriel-numérique, il a averti que l’IA contribuait à « la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés [ce qui] rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain ». Léon appelait à ce que « le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire [soient] soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements ». Il écrit que « le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable ».
Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA
Paul Josephson
Les dirigeants, développeurs, programmeurs et bailleurs de fonds des outils et logiciels d’IA ont longtemps surestimé les capacités cognitives des machines jusqu’à supposer que l’élément humain pouvait être retiré de l’équation. Pour les programmeurs et les chercheurs en IA, les préoccupations éthiques sont particulièrement graves car les algorithmes peuvent rapidement amplifier la violence, prendre des décisions de ciblage opaques ou biaisées, réduire la responsabilité humaine et accroître le risque d’identification erronée d’« ennemis ».
D’autres soutiennent que les armes autonomes ou assistées par l’IA créent des risques moraux et juridiques inacceptables, même lorsqu’elles sont destinées à des cibles militaires. De nombreuses organisations professionnelles du secteur informatique — telles que l’Association for Computing Machinery et l’Institute of Electrical and Electronics Engineers — soulignent que les ingénieurs devraient tenir compte des impacts sur les droits humains dans leur travail.
Bien sûr, les systèmes défensifs — de l’interception de missiles à la détection de mines en passant par la logistique d’évacuation et la cyberdéfense — peuvent sauver des vies. Mais est-il moral pour des programmeurs de développer des algorithmes destinés à attaquer des populations civiles ?
En vertu du droit international humanitaire des Nations Unies, les populations civiles sont protégées pendant les conflits armés. Le fait de les cibler délibérément est généralement considéré comme relevant du crime de guerre. Les principes de distinction et de proportionnalité exigent des combattants qu’ils distinguent les cibles militaires des cibles civiles et évitent de causer des dommages excessifs à la population.
Les fabricants d’armes et le personnel militaire réclament précisément que des « gouvernements responsables » mènent des recherches afin de garantir le déploiement de systèmes d’IA capables de faire la distinction entre cibles légitimes et illégitimes, y compris les civils. Pourtant, les fréquentes erreurs de ciblage commises par des humains assistés par des armes intelligentes, ainsi que la transformation des civils en cibles de guerre acceptables au cours du XXe siècle, révèlent qu’il pourrait s’agir là d’un rêve chimérique et violent.
L’IA ne rend la guerre ni plus juste, ni plus efficace
Face à la Russie de Poutine, les ingénieurs militaires ukrainiens ont tiré toutes les conséquences logiques des avancées en matière d’IA, de science des nouveaux matériaux et de drones.
Les avions sans pilote ukrainiens utilisent le ciblage IA pour repérer les chars camouflés ou dissimulés dans une forêt. Les drones sont désormais généralement équipés de bras en fibre de carbone s’étendant sur environ 2,5 mètres de chaque côté, d’hélices, ainsi que de câbles et d’antennes 111. Ils frappent leurs cibles avec une grande précision et il est difficile de contester cette utilisation ukrainienne pour affronter un ennemi russe meurtrier, déterminé à détruire une nation souveraine.
Mais où est la moralité de l’utilisation de l’IA dans une guerre non provoquée ?
La géopolitique de Trump et Netanyahou fournit un cas d’étude intéressant à la fois pour comprendre comment l’IA militaire est mise en pratique dans des affrontements de haute intensité mais aussi pourquoi elle pourrait s’y révéler potentiellement inefficace, ou du moins entretenir une forme d’illusion.
Les attaques américaines et israéliennes contre l’Iran ont été déclenchées par l’opportunité technologique créée par les avancées en matière d’IA 112. L’assassinat des dirigeants politiques et militaires iraniens était moins une nécessité militaire qu’une opportunité tactique temporaire. En amont de la guerre et pendant les combats, les équipes américaines et israéliennes ont déployé ces outils pour recueillir des renseignements, identifier des cibles, planifier des missions de bombardement et évaluer les dégâts de combat à une vitesse jusqu’alors impossible.
En déployant une efficacité de ciblage et une létalité sans précédent, les stratèges et les responsables politiques pensaient mettre rapidement fin au conflit 113. Mais Pete Hegseth a commis l’erreur de ceux qui accordent trop de confiance aux « armes miracles », il a ignoré les défis nouveaux qui, après les « victoires » initiales, ont laissé le département de la Guerre dans une impasse sur la manière d’avancer. Au cours des deux premiers jours de l’attaque, les États-Unis ont dépensé 5,6 milliards de dollars en munitions 114 : plus de 2 000 munitions se sont abattues sur ce que le Pentagone avait identifié comme des cibles iraniennes. Depuis que Trump a ordonné la guerre contre l’Iran, les États-Unis ont perdu au moins 42 avions, épuisé leur stock de missiles et de drones, et dépensé au moins 30 milliards de dollars 115. Néanmoins, les armements ne sont pas disponibles en quantité illimitée. Leur remplacement prend des mois et c’est d’autant plus vrai pour les armes de précision dopées à l’IA. Or Hegseth ne semble pas avoir compris que la technologie seule ne permet pas de gagner une guerre 116. Elle ne peut pas non plus empêcher les coûts faramineux que les conflits armés occasionneront toujours : la foi en l’IA a certes accéléré son utilisation sur les champs de bataille, mais elle a surtout exagéré son efficacité.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a confirmé ce qu’une décennie de signaux bipartisans laissait déjà présager : les États-Unis se désengagent de la défense conventionnelle de l’Europe. Depuis sa réélection, le président conditionne systématiquement le soutien américain à l’OTAN à l’effort de défense des Européens 117. Le secrétaire à la Défense Hegseth a profité de sa première visite au siège de l’OTAN pour annoncer que la priorité sécuritaire de Washington se déplaçait vers l’Asie et que les États-Unis ne seraient « plus prioritairement concentrés sur la sécurité de l’Europe » 118. La Stratégie de sécurité nationale de 2025 a formalisé ce basculement, présentant les États-Unis comme « organisateurs et soutiens » d’un réseau de partage du fardeau plutôt que comme un participant militaire actif 119. Le sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, Elbridge Colby, l’a confirmé lors de la réunion ministérielle de février 2026, appelant à une « OTAN 3.0 » plus proche de l’« OTAN 1.0 » que de l’alliance que les Européens connaissent depuis trente-cinq ans, exigeant que les alliés « assument la responsabilité première de la défense conventionnelle de l’Europe » 120. Le message est sans ambiguïté : pour Washington, la défense de l’hémisphère occidental vient d’abord, la compétition avec la Chine dans le Pacifique ensuite ; l’Europe est une priorité européenne 121.
Nous n’aurions pas dû être surpris. La présence militaire américaine en Europe décline régulièrement depuis trois décennies 122. L’administration Bush a amorcé des retraits que l’administration Obama a prolongés, retirant du continent plus de 10 000 soldats ainsi que des unités de combat, en partie pour financer un pivot vers l’Asie 123. Si l’annexion de la Crimée en 2014 a certes provoqué un revirement partiel 124, l’orientation structurelle de la politique américaine n’a pas changé : la volonté de réduire les engagements européens et de se recentrer sur le Pacifique est ancienne et couvre le spectre politique aux États-Unis 125. Ceux qui espèrent qu’une victoire démocrate en 2028 restaurera la relation transatlantique seront probablement déçus : la politique intérieure et le basculement de l’ordre international pointent vers la poursuite du « transfert du fardeau » sous tout successeur plausible 126. Les partisans du retrait américain saluent ce changement comme tardif 127 ; les défenseurs de l’ordre transatlantique le traitent comme un fait accompli auquel l’Europe doit s’adapter 128. La question politique est tranchée ; la question stratégique ne l’est pas.
Les États-Unis fonctionnent comme le système d’exploitation de l’Alliance, et leur départ imposerait une manière de faire la guerre plus prudente, plus positionnelle et plus attritionnelle.
Jean-François Bélanger, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt
Deux questions semblent devoir maintenant être discutées en priorité : l’Europe a besoin d’un concept de dissuasion nucléaire qui ne dépende pas de la dissuasion élargie américaine, et d’une théorie de la victoire pour la guerre conventionnelle. C’est de celle-ci qu’il sera ici question.
Il est frappant que le débat européen se soit fixé sur l’architecture institutionnelle plutôt que sur la stratégie militaire. La discussion s’est concentrée sur le pilier européen de l’OTAN, sur l’éventualité d’une armée européenne, sur l’élargissement de la Joint Expeditionary Force et sur des dispositifs semblables 129. Une évaluation rigoureuse des stratégies militaires réellement disponibles pour des Européens opérant avec un soutien américain limité ou nul fait presque entièrement défaut. Une exception récente notable est le travail mené par Ruben Stewart, qui examine comment l’OTAN européenne se battrait dans le cas le plus dangereux : l’absence brutale du soutien américain, dans un combat livré « ce soir » avec les forces existantes. Son apport central est de montrer que ce que le retrait américain supprime n’est pas la masse, mais l’intégration : les États-Unis fonctionnent comme le système d’exploitation de l’Alliance, et leur départ imposerait une manière de faire la guerre plus prudente, plus positionnelle et plus attritionnelle, par nécessité plutôt que par choix 130. Notre propos est différent et complémentaire. Là où Stewart diagnostique la manière de faire la guerre dégradée qu’une absence américaine soudaine imposerait à l’Europe telle qu’elle est, nous nous demandons quelles manières de faire la guerre l’Europe pourrait délibérément construire selon l’éventail des postures américaines plausibles, et ce que chacune exigerait de sa stratégie, de son commandement et de ses capacités. Dans l’hypothèse de travail présentée ici, nous nous proposons de faire varier le niveau résiduel de soutien américain et la structure de commandement qui en résulte afin de générer trois concepts opérationnels, chacun avec sa propre théorie de la victoire, son architecture institutionnelle et ses besoins capacitaires, pour explorer la possibilité qu’une défense européenne efficace ne passe pas nécessairement par un système unifié unique.
Le point de départ est inconfortable, mais doit être affronté de face. Pour les Européens, se battre « comme les Américains sans les Américains » est une impasse stratégique. Le concept de combat actuel de l’OTAN — qui passe par la notion centrale d’opérations multi-domaines — repose sur une théorie de la victoire où les forces russes sont disloquées par une intégration technologique supérieure et une « domination décisionnelle » 131. C’est une théorie de la victoire construite autour des capacités stratégiques américaines et dont la logique causale du succès est au mieux douteuse 132. Les fondements stratégiques de l’Alliance (le Concept stratégique de 2022, le Concept de dissuasion et de défense de la zone euro-atlantique), et les prises de parole publiques des SACEUR successifs traduisent cela en trois exigences opérationnelles : « détecter, dissuader et défendre contre toute menace d’agression ; maintenir ou rétablir l’intégrité territoriale des États membres ; et mettre fin rapidement à un conflit armé ou à une agression » 133. Le général Christopher Cavoli, SACEUR de 2022 à 2025, a résumé la logique opérationnelle en une formule : « soit vous gagnez d’emblée, vite et fort, soit vous êtes engagés dans un long combat. Donc… gagnez d’emblée, mais soyez prêts à gagner dans la durée » 134 ; un futur affrontement conventionnel avec la Russie, soutenait-il, « se décidera sur terre » 135. Mais cette théorie de la victoire ne peut survivre intacte au désengagement américain. Les estimations situent le coût du remplacement des facilitateurs technologiques américains à plusieurs milliards de dollars et le délai de rattrapage industriel européen à dix ou quinze ans 136. À cet égard, les évaluations optimistes supposent un degré de cohésion européenne dans l’intégration des forces et la coordination industrielle qui est irréaliste 137 : le défi de développer une manière européenne de faire la guerre demeure.
Dans un premier temps, nous exposerons ici un cadre de réflexion sur les possibilités stratégiques européennes en fonction de deux variables : le niveau de soutien américain résiduel et la structure de commandement qui en découle. Les trois sections qui suivent développent chacune un scénario, en examinant la théorie de la victoire, l’architecture institutionnelle et les besoins capacitaires que chacun implique. Une conclusion en dégage les implications comparatives et les choix politiques qu’elles imposent. Tout au long du raisonnement, nous supposons que la Russie demeure une puissance agressive prête à recourir à la force contre l’Europe ; nous ne développons pas de théorie des motivations russes, mais traitons la menace comme la condition structurelle dans laquelle la stratégie doit être conçue.
Cadrer les possibilités stratégiques européennes
L’OTAN est devenue un point fixe incontournable de la sécurité européenne, à tel point que le terme « coalition » désigne d’ordinaire ce qui se situe hors d’elle. Le désengagement américain oblige les Européens à reconsidérer non seulement la relation de l’Alliance avec Washington, mais l’architecture de l’Alliance elle-même. Le débat européen a trop souvent présenté le retrait américain comme un levier coercitif à contrer ou à inverser. À l’inverse, la politique américaine envers l’Europe a longtemps consisté à résister vigoureusement au développement de capacités stratégiques européennes autonomes. Nous prenons le retrait progressif des États-Unis comme une prémisse structurelle, et nous demandons quelles stratégies militaires deviennent disponibles pour les Européens selon les degrés variables de soutien américain.
Le cadre repose sur le degré auquel la diminution du soutien américain devrait façonner les définitions européennes des stratégies militaires appropriées et les structures institutionnelles nécessaires pour les soutenir. D’autres variables (cohésion politique, préparation industrielle, tolérance de l’opinion aux pertes) comptent, mais elles sont en aval de la question du soutien et du commandement, qui fixe le cadre stratégique à l’intérieur duquel tout le reste se décide. Trois scénarios en découlent.
Dans le premier scénario, l’OTAN conserve un SACEUR américain et un soutien militaire américain réduit mais réel ; la théorie de la victoire existante opère sous contrainte capacitaire, dans une version où les opérations multi-domaines se dérouleraient sans les États-Unis. Dans le deuxième scénario, les Européens conservent l’accès à la base industrielle américaine mais perdent les forces et le renseignement américains ; le concept opérationnel devient le déni stratégique par attrition continentale, exécuté par un commandement entièrement européen. Dans le troisième scénario, même l’accès industriel a disparu ; l’Alliance se régionalise en grappes de défense partiellement superposées, chacune poursuivant une contre-concentration sur mesure dans son théâtre. Ces trois scénarios sont des idéaux-types conceptuels, pas des prédictions ; ils permettent de délimiter théoriquement l’espace des choix européens. Le premier scénario est le plus confortable, car il se présente aisément comme un simple « transfert du fardeau » : il n’exige aucune réflexion de fond sur une stratégie militaire appropriée, puisqu’il permet aux Européens de continuer à importer des concepts américains, et il évite de reconnaître publiquement la fracture transatlantique. Mais il laisse les Européens avec une manière de faire la guerre qui demeure tributaire de facilitateurs stratégiques américains essentiels, donc politiquement vulnérables, et dépendante de la technologie américaine pour des capacités critiques, ce qui réduit la capacité d’innovation de l’Europe, et donc sa prospérité potentielle. Une planification prudente exigerait des Européens qu’ils commencent à réfléchir aux deuxième et troisième scénarios.
C’est inconfortable, car il faut admettre qu’ils doivent devenir producteurs et non plus consommateurs passifs, de concepts et de stratégies militaires. Mais c’est l’option à la fois prudente et logique si le fardeau de la défense européenne doit basculer résolument vers les Européens.
Premier scénario : des opérations multi-domaines mais avec un soutien américain limité
Ce scénario prend pour point de départ la trajectoire transatlantique actuelle : une posture américaine transactionnelle envers ses alliés 138, un engagement incertain envers l’OTAN, et une réduction continue des forces et des facilitateurs en Europe.
Degré d’engagement américain
Nous supposons un accès allié maintenu aux capacités américaines, surtout l’écosystème du F-35, avec ses chaînes d’approvisionnement, ses données paramétriques et sa communauté d’utilisateurs, et à des forces et enablers américains sélectionnés. La distinction critique avec le scénario 3 est que les Européens demeurent à l’intérieur du système militaro-industriel américain. La conservation de l’accès à telle ou telle capacité (ISR aéroporté, renseignement d’origine électromagnétique, ravitaillement en vol, frappe de précision à longue portée) est contingente et politiquement négociée. La forme que prendraient les opérations multi-domaines varie donc selon les capacités que Washington choisit de rendre disponibles.
Théorie de la victoire
La théorie de la victoire formulée par le SACEUR survit dans la forme, sinon toujours dans la substance. Avec un SACEUR américain et une cohésion institutionnelle maintenue, l’Alliance conserve son insistance sur la dissuasion par déni, adossée à la punition, et sa logique opérationnelle de victoire d’emblée tout en étant prête à gagner dans la durée. Les plans régionaux, de domaine et stratégiques conservent leur structure, même si leur portée se contracte. Mais l’Alliance doit se réconcilier avec une tension qu’elle avait jusqu’ici éludée : elle a planifié une guerre de manœuvre (gagner vite) tout en construisant une structure de forces taillée pour l’attrition (gagner dans la durée). Sous soutien américain limité, c’est la seconde composante qui domine.
La présence avancée demeure l’avantage le plus résilient de l’Alliance. Des huit groupements tactiques multinationaux de l’OTAN, déployés de la Bulgarie à l’Estonie, seul celui de Pologne opère sous commandement américain ; les autres sont dirigés par le Royaume-Uni, le Canada, l’Allemagne, l’Italie, la France, l’Espagne et la Hongrie 139. Intégrés aux plans régionaux du SACEUR via le Corps et la Division multinationaux Nord-Est, ces déploiements ont peu de chances de se retirer en cas de désengagement américain 140.
L’Allemagne produit désormais plus d’obus d’artillerie que les États-Unis.
Jean-François Bélanger, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt
Le concept opérationnel attaché à cette théorie de la victoire est celui des opérations multi-domaines ou MDO : « l’orchestration d’activités militaires, à travers tous les domaines et milieux, synchronisées avec des activités non militaires, pour permettre à l’Alliance de produire des effets convergents à la vitesse de la pertinence » 141. Le concept repose sur la convergence à travers les milieux maritime, terrestre, aérien, spatial et cyber, et sur l’intégration du secteur privé pour certains facilitateurs technologiques.
Dans ce scénario, mettre en œuvre les MDO sans les capacités américaines est le défi central.
Trajectoire institutionnelle
La structure de commandement sous soutien américain limité est plus rassurante que le tableau capacitaire. Le commandement et le contrôle de l’OTAN se sont en effet progressivement européanisés au cours de la dernière décennie, dans un processus qui s’est encore accéléré début 2026. Situé à Mons, au quartier général de l’OTAN, le SACEUR est le seul poste opérationnel de haut rang tenu par un officier américain ; les trois commandements de forces interarmées (Naples, Brunssum et Norfolk) sont désormais tous dirigés par des Européens — y compris Norfolk, le seul quartier général de niveau opérationnel situé sur le sol américain — tout comme les commandements de composante aérien (Ramstein), maritime (Northwood) et terrestre (Izmir) et, aux échelons des corps et des divisions, les grandes formations multinationales du Nord-Est 142.
Même si la présence terrestre américaine se réduit fortement, la fonction de planification opérationnelle se poursuit au Supreme Headquarters Allied Powers Europe (ou SHAPE, le quartier général de l’Alliance), dans les commandements interarmées et dans les commandements de composante sans rupture d’infrastructure ni de direction. Les bâtiments, les groupes de planification opérationnelle permanents, le travail d’état-major sur les plans régionaux et la mémoire institutionnelle résident tous en Europe. Les relations de commandement par intention que l’AJP-01 prescrit (intention centralisée, exécution décentralisée) fonctionnent à travers des quartiers généraux dirigés par des Européens à tous les échelons sous le SACEUR. L’ossature conceptuelle de la manière de faire la guerre de l’OTAN est déjà exécutable par des structures de commandement européennes. Le personnel américain représente une part substantielle des quartiers généraux de l’OTAN, et son remplacement pèsera sur les armées les plus modestes 143. Mais l’architecture institutionnelle n’est pas, en elle-même, la contrainte déterminante.
Trois limites structurelles s’appliquent à toutes les variantes de ce scénario, et elles concernent les facilitateurs plutôt que la masse.
Premièrement, l’AJP-01 reconnaît elle-même l’exigence de synchronisation des MDO : « les opérations multi-domaines exigent la synchronisation d’actions allant de la vitesse de la lumière au pas de marche » 144. Les forces européennes n’ont pas démontré une synchronisation interdomaines à cette vitesse ; les plateformes existent, mais les concepts d’emploi sont encore en maturation 145. Deuxièmement, la capacité européenne de frappe de précision à longue portée est insuffisante pour la composante de feux profonds du déni : l’European Long-Range Strike Approach est un programme plutôt qu’une capacité déployée, et les stocks de Storm Shadow, SCALP et Taurus sont limités 146. Troisièmement, les opérations aériennes restent dépendantes des facilitateurs américains, en particulier le transport stratégique et le ravitaillement en vol. Si Washington les garde en réserve pour le Pacifique, l’Alliance pourrait ne pas être en mesure de produire l’ensemble des effets convergents de ces opérations. Les stocks de munitions et la profondeur industrielle (intercepteurs de défense aérienne, artillerie de 155 mm, munitions rôdeuses à longue portée) demeurent insuffisants pour la composante « gagner dans la durée » sans réapprovisionnement américain soutenu, même si la trajectoire est encourageante : l’Allemagne produit désormais plus d’obus d’artillerie que les États-Unis 147.
Besoins capacitaires
Si les États-Unis continuent de fournir renseignement et partage de données (ISR de haute altitude, renseignement électromagnétique, alerte avancée antimissile, intégration via les canaux existants de l’OTAN), les Européens sont capables d’exécuter quelque chose de proche du concept de l’AJP-01 même en cas de retrait des forces terrestres américaines. Les facilitateurs américains résiduels (frappe de précision à longue portée, SEAD/DEAD, ravitaillement en vol) comblent les lacunes que la capacité européenne ne peut encore combler. Si la préférence américaine pour la puissance aérienne et les technologies de précision au détriment de l’engagement au sol 148 se prolonge dans un scénario d’article 5, les États-Unis contribueraient le plus vraisemblablement par la puissance aérienne tout en se retirant des activités persistantes de basse intensité. La composante « gagner d’emblée » dépend alors lourdement de l’aviation tactique américaine ; la composante « gagner dans la durée » dépend presque entièrement de la masse, des stocks de munitions et des renforts européens. C’est la configuration la plus exigeante : les États-Unis fournissent le combat haut de gamme tout en délaissant la présence persistante de basse intensité que présuppose le continuum de la compétition de l’AJP-01.
Le développement des forces européennes doit, avant tout, combler les cases vides du modèle de forces de l’OTAN : fournir davantage de troupes et de postes de commandement qu’aujourd’hui, et garantir un niveau de préparation adéquat. En chiffres, les Européens devront aligner les 100 000 hommes du premier échelon de défense et la majorité, voire la totalité, des 200 000 du second. Les nations de l’OTAN alignent actuellement 144 brigades de manœuvre ; l’Europe peine encore à combler les lacunes, et la part américaine du premier échelon et des renforts projetés pour le second est substantielle 149.
Le recrutement et la fidélisation devront donc monter en puissance, parallèlement à la préparation d’une régénération dans un conflit prolongé.
Cette dynamique a commencé à s’enclencher en dessinant une trajectoire : le Danemark a introduit la conscription des femmes à l’été 2025 150 ; la Croatie a rendu le service militaire obligatoire en octobre 2025 ; l’Allemagne a relevé ses objectifs de recrutement en janvier 2026, assortis d’une clause de conscription obligatoire si les chiffres ne sont pas atteints 151. La Pologne s’est fixé un objectif de 400 000 personnes formées pour 2026, la France a lancé un programme militaire volontaire effectif dès 2026, et le Canada a vu ses candidatures presque tripler en 2025 152. Sur le plan capacitaire, la priorité est de fournir ou de moderniser ce qu’une force qui souhaite mener des opérations multi-domaines exige. Les Européens devraient rechercher des partenariats industriels pour co-développer des facilitateurs, y compris avec Boeing pour les avions ravitailleurs — Airbus seul ne pouvant répondre à la demande européenne — et pour la production d’intercepteurs Patriot, évoquée comme candidate à un co-développement transatlantique 153.
Deuxième scénario : le déni stratégique par attrition continentale
Dans ce scénario, les États-Unis se sont retirés opérationnellement de la défense de l’Europe, mais les États européens conservent un accès commercial à la base industrielle de défense américaine.
Degré d’engagement américain
Les troupes, les plateformes de renseignement et les structures de commandement américaines ne garantissent plus la sécurité continentale ; les armes, capteurs et munitions américains restent acquérables par le commerce de défense ordinaire. Le problème stratégique ainsi créé est plus subtil que ne le suggère le débat habituel sur le remplacement des capacités. L’objectif n’est pas de se battre « comme les États-Unis sans les États-Unis ». Les lacunes capacitaires peuvent s’acheter sur étagère ; les lacunes opérationnelles, en particulier les infrastructures de données et de commandement-contrôle qui font fonctionner les opérations multi-domaines, non 154.
Une manière européenne de faire la guerre devrait pouvoir contrôler la chaîne opérationnelle de bout en bout, même quand le matériel sort d’usines américaines. Ce scénario suppose que la cohésion politique entre les grandes puissances européennes tient : la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, l’Italie et les États nordiques et baltes s’engagent à se battre comme une entité politico-militaire unique sous un commandement unifié. L’alternative plurielle, dans laquelle des coalitions sous-régionales se forment autour des États qui se mobilisent effectivement, fait l’objet du troisième scénario étudié ici.
Théorie de la victoire
Vaincre la Russie selon ce concept signifie que Moscou ne peut poursuivre une agression : tout gain russe devient trop coûteux, trop exposé et trop instable pour servir de fait accompli.
L’objectif est l’épuisement opérationnel : l’érosion progressive de la capacité russe à régénérer sa puissance de combat au niveau opérationnel — dégradation de la main-d’œuvre entraînée, perturbation des cycles logistiques, friction croissante dans les systèmes de commandement chargés de soutenir des opérations offensives sous pression continue. C’est une stratégie d’épuisement où l’attrition se convertit en contraintes sur la capacité d’agir de l’adversaire. Elle vise l’appareil militaire russe au niveau opérationnel, non le régime ni la population. Elle n’exige ni n’escompte un changement de régime à Moscou, et ne dépend pas d’une révolte populaire, que l’expérience historique montre peu fiable et politiquement corrosive à provoquer. Elle ne privilégie pas la punition de la population russe, qui, empiriquement, tend davantage à durcir la cohésion de l’adversaire qu’à la dissoudre.
Le concept repose sur trois prémisses. La première est l’avantage du défenseur sur le champ de bataille moderne. L’expérience défensive ukrainienne entre 2023 et 2025 démontre qu’un défenseur préparé, doté d’un ISR dense, de feux de précision en couches et de stocks de munitions impose des coûts disproportionnés à l’attaquant 155. La transformation est plus profonde que l’ajout d’une capacité : les drones tactiques et opérationnels constituent une innovation architecturale exigeant des adaptations correspondantes de la tactique, de l’organisation et de la doctrine, et un concept européen qui ne procède pas à ces ajustements ne saisira pas l’avantage défensif, même là où les plateformes sont présentes 156. La deuxième prémisse est l’avantage comparatif industriel : le PIB européen est environ dix fois supérieur au PIB russe et, même en économie de guerre, la Russie ne peut égaler la production européenne si les Européens mobilisent leur base industrielle 157. La troisième prémisse est la soutenabilité de l’effort multinational comme variable opérationnelle. Une guerre européenne doit être à la fois militairement efficace et politiquement soutenable dans le cadre d’une coalition d’une vingtaine d’États démocratiques, durant deux à cinq ans. Cela exclut les campagnes offensives à fortes pertes et, combiné à la gestion de l’escalade nucléaire, rend politiquement interdites les opérations terrestres sur le territoire russe. Le défi militaire est donc de l’ordre de la reconquête plutôt que de la conquête : contenir les avancées russes sur le territoire européen, déloger les forces russes de tout terrain saisi 158, et épuiser la puissance militaire russe jusqu’à ce que Moscou choisisse le retrait. Des effets en profondeur sur le territoire russe sont possibles et nécessaires, mais doivent être délivrés par les feux, non par la manœuvre terrestre.
Une manière européenne de faire la guerre devrait pouvoir contrôler la chaîne opérationnelle de bout en bout, même quand le matériel sort d’usines américaines.
Jean-François Bélanger, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt
Le concept opérationnel qui découle de ces prémisses est le déni stratégique par attrition continentale. Il se compose de quatre lignes d’effort se renforçant mutuellement, dont l’effet combiné impose un dilemme cumulatif à Moscou.
La première et la plus importante est le déni continental. La frontière orientale — courant de la frontière russo-norvégienne, à travers les États baltes et la frontière ukrainienne, jusqu’à la mer Noire — serait reconfigurée en un complexe unique de reconnaissance-frappe défensif. La logique opérationnelle rappelle le concept « Hellscape » envisagé pour la défense de Taïwan : une architecture en couches où la densité et l’intensité des feux croissent à mesure que l’adversaire avance, et où aucune couche n’est décisive isolément, mais où c’est leur effet cumulé qui l’est 159. Des mailles denses de capteurs ISR détecteraient le mouvement russe en profondeur opérationnelle ; des feux de saturation — artillerie, munitions rôdeuses et drones FPV — engageraient les forces russes dès qu’elles menacent la ligne de contact. Une défense sol-air en couches, mise en réseau entre systèmes nationaux, dénierait à la Russie l’accès aérien et missilier à la zone défendue. Fortifications avancées, ceintures d’obstacles et plans de feux pré-établis canaliseraient toute avancée vers des zones de destruction dont le défenseur a choisi la géométrie. La résilience face à la guerre électronique et aux frappes de décapitation russes reposerait sur la délégation de l’autorité de commandement aux échelons du bataillon et de la compagnie, selon les principes du commandement par intention. L’expérience ukrainienne fournit le modèle empirique : une ceinture d’attrition de trente kilomètres le long de la ligne de contact, soutenue par ce que les commandants ukrainiens appellent désormais un « mur de drones » 160. Ce même retour d’expérience discipline le concept contre une lecture trop optimiste des drones bon marché 161 : le déni continental repose sur des feux en couches (artillerie, munitions rôdeuses, FPV, mines, guerre électronique), non sur la seule masse de drones. La ceinture de déni doit aussi intégrer la logistique comme domaine contesté. La doctrine russe accorde une grande importance aux frappes profondes contre les nœuds logistiques, les réseaux ferroviaires et les postes de commandement arrière 162 ; une approche européenne crédible doit traiter sa propre infrastructure logistique comme partie de l’espace de bataille, faute de quoi le système de déni se dégradera par épuisement de ses propres structures de soutien.
La deuxième ligne d’effort est la frappe dans la profondeur réciproque. La profondeur stratégique russe doit être continuellement menacée : nœuds de l’économie de guerre, infrastructures pétrolières et logistiques, réseaux ferroviaires, installations de commandement-contrôle, bases navales et actifs liés aux élites, au moyen de missiles à longue portée, de drones suicides en masse, d’opérations cyber et de sabotage. Le but est le déni, non la punition : dégrader les intrants dont la Russie a besoin pour soutenir son offensive tout en élevant le coût politique de la poursuite 163. L’expérience ukrainienne, là encore, l’illustre : la posture de frappe profonde de Kyiv combine des campagnes asymétriques menées avec des drones suicides à bas coût contre des infrastructures fixes et un ensemble plus restreint de frappes conventionnelles de précision contre des cibles durcies, dans une campagne en couches économiquement soutenable 164. La taille des stocks est la variable critique : l’Europe doit soutenir des opérations de frappe profonde pendant des années, non des semaines, en traitant les stocks de munitions à longue portée et la capacité de production de drones suicides comme des actifs stratégiques comparables à des divisions blindées.
La troisième ligne d’effort est l’étranglement maritime et économique. La supériorité navale et économique structurelle de l’Europe doit être convertie en instrument de guerre : déni de mer en Baltique, en mer Noire, en Méditerranée et dans le verrou Groenland-Islande-Royaume-Uni (GIUK) ; neutralisation de la flotte fantôme ; défense des infrastructures sous-marines ; et intégration de la guerre financière, commerciale et des sanctions aux opérations militaires. L’Europe n’a pas besoin de vaincre la marine russe dans une bataille navale ; elle a besoin de dénier à la Russie sa liberté maritime et son oxygène économique tout en sécurisant ses propres lignes de communication maritimes. Les forces spéciales européennes pourraient aussi mener des actions de sabotage contre les intérêts économiques russes à travers le monde. C’est l’élément le moins dépendant des États-Unis dans la posture européenne actuelle, et un terrain naturel d’avantage comparatif.
La quatrième ligne d’effort est la défense totale. Les sociétés européennes doivent pouvoir absorber un premier coup, soutenir une guerre longue et dénier à la Russie les dividendes politiques d’une escalade en deçà de l’emploi nucléaire. Cela suppose conscription ou service sélectif dans les grandes puissances continentales, défense civile, stocks stratégiques, durcissement des infrastructures critiques, contre-sabotage à grande échelle et mobilisation économique pré-planifiée. Les modèles finlandais, suédois et suisse en fournissent les matrices institutionnelles 165.
Les quatre lignes imposent quatre pressions parallèles et génèrent un dilemme cumulatif : la Russie ne peut ni prendre du territoire, ni exploiter son arrière comme sanctuaire, ni utiliser les canaux maritimes ou économiques, ni briser les sociétés européennes. L’architecture est robuste à l’échec partiel : la perte d’une ligne la dégrade sans la faire s’effondrer. Elle exige aussi une priorisation explicite, car les contraintes de ressources et les frictions politiques empêcheront de développer simultanément les quatre lignes à leur niveau optimal. Le déni continental et la production de munitions forment le noyau irréductible ; les autres lignes montent en puissance en parallèle. Sans une telle priorisation, des ressources dispersées risquent de n’en produire aucune en profondeur suffisante.
L’expérience ukrainienne fournit un modèle empirique utile : une ceinture d’attrition de trente kilomètres le long de la ligne de contact, soutenue par ce que les commandants ukrainiens appellent désormais un « mur de drones ».
Jean-François Bélanger, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt
Le concept est conçu pour déjouer chacun des paris stratégiques sur lesquels reposerait une agression russe. Si la Russie mise sur la vitesse 166, espérant un fait accompli territorial avant que l’Europe ne se mobilise politiquement, le pari est déjoué par un déni avancé imposant des coûts catastrophiques dès le premier kilomètre. Si elle mise sur la coercition nucléaire, calculant que le risque d’escalade détacherait de la coalition les États de première ligne non nucléaires, le pari est déjoué par la dissuasion avancée et la résilience sociétale. Si elle mise sur la fragmentation occidentale, anticipant que les divisions politiques paralyseraient la réponse, le pari est déjoué par des structures de commandement unifiées et un pré-engagement établi avant la crise. Si elle mise sur l’endurance industrielle, escomptant épuiser les stocks européens dans une guerre prolongée, le pari est déjoué par la contre-attrition et le développement délibéré de la profondeur industrielle. La différence clefs avec les opérations multi-domaines tient au rapport au temps. Celles-ci instrumentalisent le temps par la vitesse : opérer à l’intérieur du cycle décisionnel de l’adversaire et produire la dislocation plus vite qu’il ne peut s’adapter 167. Le déni stratégique par attrition continentale utilise le temps comme endurance : durer plus longtemps que l’adversaire ne peut le soutenir. Il est structurellement adapté aux réalités politiques et opérationnelles de la défense continentale sans soutien américain.
Deux vulnérabilités des stratégies d’épuisement méritent d’être reconnues.
La première est la décomposition politique interne : une guerre prolongée exerce une pression soutenue sur la cohésion de la coalition et sur la patience intérieure nécessaire pour continuer à financer, armer et tolérer l’effort. La seconde est la dimension émotionnelle de l’attrition elle-même, qui peut durcir la résolution de l’adversaire par la colère et le désir de revanche plutôt que la dissoudre. L’architecture institutionnelle décrite ci-dessous répond à la première ; la seconde est plus difficile, et implique un calibrage soigneux de la frappe profonde : non la punition maximale, mais un déni opérationnel conçu pour dégrader la capacité russe sans livrer l’atrocité symbolique qui consoliderait le soutien intérieur russe à la guerre.
Trajectoire institutionnelle
L’architecture institutionnelle requise par ce concept repose sur deux piliers opérationnels : un commandement stratégique européen unifié, et une entreprise ISR souveraine capable de l’alimenter. Autour de ces deux piliers se greffent quatre exigences supplémentaires — réforme de la base industrielle, rééquilibrage de la structure de forces, arrangements nucléaires et pré-engagement politique — chacune présupposant des décisions politiques que les gouvernements européens ont jusqu’ici rechigné à prendre.
L’exigence de commandement est celle d’un officier européen au niveau du commandement stratégique (un SACEUR européen) à la tête du Commandement allié Opérations, avec les commandements de composante terre, air et mer européanisés au niveau quatre étoiles. La forme institutionnelle importe moins que les exigences fonctionnelles : une planification opérationnelle unifiée sur l’ensemble de la frontière orientale, une dorsale logistique de théâtre unique, et une image opérationnelle commune faisant autorité. La chaîne opérationnelle doit être entièrement européenne, et construite avant la crise plutôt qu’improvisée durant celle-ci. Comme l’essentiel de la structure de commandement opérationnel de l’OTAN est déjà européen, ainsi que l’a montré le premier scénario, le saut est plus modeste qu’il n’y paraît.
L’architecture ISR est le second pilier. Une architecture souveraine devrait couvrir quatre couches : une couche spatiale fédérant Galileo, Copernicus, CSO, SARah, CERES et IRIS² sous un Commandement spatial européen doté d’une autorité de tasking opérationnel 168 ; une couche aéroportée élargissant les flottes d’E-7 et de GlobalEye et développant un successeur des AWACS de l’OTAN ; une couche terrestre mettant en réseau radars nationaux, capteurs passifs et drones tactiques en un maillage continu le long de la frontière orientale ; et une couche maritime combinant avions de patrouille, surveillance sous-marine dans le verrou GIUK et la Baltique, et véhicules de surface et sous-marins inhabités. Les quatre devraient être fusionnées au sein d’un Centre interarmées européen de renseignement alimentant directement les commandements de théâtre.
Trois autres exigences en découlent. La première est la transformation de la base industrielle de défense européenne. L’instrument Security Action for Europe (SAFE), lancé en 2025, et ses successeurs doivent servir non à des hausses marginales d’acquisition conjointe, mais à la réforme structurelle de la demande : normes communes, redondance délibérée des lignes de production, et contrats d’achat pluriannuels assez importants pour libérer l’investissement en capacité du capital privé. La deuxième est le rééquilibrage de la structure de forces vers la masse défensive et la relance de la conscription ou du service sélectif dans les grandes puissances continentales : la masse territoriale qu’exige le déni continental ne peut être générée par les seules forces professionnelles de volontaires ; une force permanente paneuropéenne de haute disponibilité d’environ 100 000 hommes, sous la structure de commandement européenne, en fournirait l’ossature opérationnelle. La troisième concerne les arrangements nucléaires. Le concept présuppose que la coercition nucléaire russe peut être neutralisée, ce qui, en l’absence de dissuasion élargie américaine, signifie que les forces nucléaires franco-britanniques doivent garantir la défense continentale dans son ensemble. Les premières discussions sur la « dissuasion avancée » française vont dans la bonne direction et devraient être renforcées.
Une dernière exigence est le pré-engagement politique contraignant des grandes puissances européennes à se battre comme une entité unique, avec délégation préalable des autorités de génération de forces et de commandement. Ce pré-engagement existe en principe au sein de l’OTAN, mais il doit être politiquement réaffirmé compte tenu de la transformation fondamentale de la nature de l’Alliance qu’implique le retrait américain.
Besoins capacitaires
L’architecture capacitaire qui soutient le déni stratégique par attrition continentale privilégie la production de matériels en masse, même s’ils ne sont pas forcément à la pointe de la technologie et accepte une réduction délibérée de la capacité expéditionnaire en échange d’une densité défensive continentale bien supérieure. Presque tous les États hors d’Europe se préparant à une guerre de haute intensité — Chine, États-Unis, Russie, Japon, Corée du Sud, Taïwan — ont massivement misé sur la frappe à longue portée et la masse attritionnelle, tandis que les grandes puissances européennes ont suivi ce que Fabian Hoffmann appelle une Sonderweg européenne, une divergence par rapport aux choix d’équipement faits ailleurs 169.
L’asymétrie de production est frappante. L’aviation russe conserve environ 1 400 appareils de combat opérationnels, et la production missilière russe a été largement reconstituée : le renseignement ukrainien estime que la Russie produit 840 à 1 020 missiles balistiques à courte et moyenne portée par an, en plus de missiles de croisière et de plus d’un millier de drones suicides à longue portée par mois 170. La production européenne d’intercepteurs ne peut s’y mesurer, et le rapport de coût est structurellement défavorable : les intercepteurs coûtent deux à quatre millions de dollars pièce — bien plus que les missiles qu’ils engagent — et il en faut au moins deux par cible pour une probabilité d’interception de 90 % 171. L’architecture requise est donc un système sol-air entièrement en couches — longue, moyenne, courte portée et lutte anti-drones — dans lequel les intercepteurs haut de gamme sont réservés aux menaces de grande valeur, les menaces les moins coûteuses étant traitées par guerre électronique, lutte anti-drones de courte portée, leurres, dispersion, durcissement des infrastructures et action offensive contre les systèmes de lancement. Le magasin d’intercepteurs est lui-même un actif stratégique.
Parce que la défense aérienne et antimissile ne peut, à elle seule, produire de la dissuasion, elle doit être couplée à une capacité crédible de contre-frappe menaçant les infrastructures critiques et les actifs économiques russes. L’inventaire européen actuel de missiles de croisière d’une portée supérieure à 150 km est d’environ 3 100 à 3 300 systèmes, un arsenal qui serait épuisé en quelques jours ou semaines d’opérations de haute intensité 172. Les programmes européens sont réels, mais lents. L’European Long-Range Strike Approach (ELSA), signé sous forme de lettre d’intention par la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, le Royaume-Uni et la Suède en février 2026, vise un missile de croisière sol-sol de 1 000 à 2 000 km, avec un premier tir d’essai MBDA en 2027-2028 et une mise en service au début des années 2030 173. D’autres programmes — Taurus Neo allemand, STRATUS franco-britannico-italien, 3SM Tyrfing germano-norvégien — s’échelonnent de 2028 au milieu des années 2030. Ces programmes haut de gamme doivent être couplés à des systèmes de bas de spectre produits en masse, à l’image du Project Brakestop britannique (600 km, coût unitaire inférieur à 500 000 dollars) ou du One-Way Effector de MBDA 174. La frappe profonde efficace est une logique de campagne fondée sur des systèmes en couches, économiquement soutenables, et non une capacité définie par des munitions exquises.
La masse attritionnelle au niveau tactique est le domaine où les forces européennes sont les plus éloignées des réalités contemporaines du champ de bataille. L’Ukraine a produit 4,5 millions de drones en 2025, contre 500 000 en 2023 175 ; s’appuyant sur l’expérience ukrainienne (quatre millions de drones pour un front de 1 200 km), le commissaire européen à la Défense a extrapolé que la Lituanie aurait besoin d’environ trois millions de drones par an pour défendre ses 900 km de frontière avec la Russie et la Biélorussie dans une guerre de haute intensité 176. La loi de programmation militaire française de 2026 prévoit une hausse de 400 % des stocks de drones d’ici 2030, dotée de 8,5 milliards d’euros, mais ses acquisitions 2024-2026 ne comprenaient qu’environ 2 000 munitions rôdeuses de courte portée au titre du programme COLIBRI 177. Combler cet écart suppose l’intégration de drones FPV au niveau de la section et de munitions rôdeuses aux niveaux compagnie et bataillon sur toute la frontière orientale. La ceinture de déni dépendrait aussi du déploiement massif de mines terrestres, possibilité que les retraits de la Convention d’Ottawa par l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne en 2025 ont rendue légalement possible, mais dont les implications industrielles et juridiques n’ont pas encore été planifiées au niveau de la coalition.
En bout de course, la chaîne de production de munitions sous-tend tout cela. La base d’artillerie européenne s’est transformée plus vite que la base missilière : l’usine Unterlüß de Rheinmetall atteindra 350 000 obus de 155 mm par an d’ici 2027, et la production combinée de l’Union européenne, du Royaume-Uni et de l’Ukraine est projetée à 2,8-3 millions d’obus de 155 mm par an d’ici 2026, à peu près à parité avec la production russe de guerre 178. Le modèle de l’artillerie est la matrice institutionnelle du reste : contrats d’achat pluriannuels à grande échelle, redondance délibérée de la production entre pays, et traitement explicite de la production de munitions comme facilitateur stratégique. La ceinture de déni est en outre soutenue par le Bouclier de l’Est polonais (10 milliards de zlotys, 700 km de fortifications frontalières, achèvement en 2028) et la Ligne de défense balte, qui formeront ensemble une ligne fortifiée continue sur le flanc oriental de l’OTAN.
L’Europe peut obtenir ces capacités, mais inégalement et selon des calendriers différents.
Une voie rapide (drones FPV, munitions de 155 mm, mines, lutte anti-drones, fortification et résilience logistique) peut livrer une posture de déni renforcée d’ici 2028. Une voie intermédiaire (défense aérienne en couches, Taurus Neo, STRATUS, One-Way Effector) se déploie sur 2029-2031. Une voie lente (missile de croisière sol-sol ELSA, 3SM Tyrfing, fusion ISR souveraine et commandement de théâtre intégré) s’étend jusqu’au milieu des années 2030 179. Le concept est réaliste comme processus échelonné dont la crédibilité dépend du séquençage : construire d’abord la masse de déni, puis le système opérationnel autonome. Si ces éléments sont traités systématiquement, le scénario devient crédible comme stratégie mature en une décennie. Dans le cas contraire, l’Europe risque de demeurer dans un état transitoire où elle a accru ses dépenses et ses capacités sans disposer de la cohérence nécessaire pour les convertir en une théorie de la victoire fiable.
Troisième scénario : la contre-concentration sur mesure par attrition régionale
Dans le troisième scénario, les États-Unis ont retiré non seulement leurs capacités militaires de la défense de l’Europe, mais aussi l’accès européen à leur complexe industriel.
Degré d’engagement américain
Des accords bilatéraux sur le stationnement et la coopération avec des États européens sélectionnés sont possibles, mais il n’existe aucun engagement américain permanent permettant une dissuasion crédible de la Russie. L’absence d’accès au système militaro-industriel américain ne signifie pas que les armées européennes ne possèdent aucun équipement américain, mais qu’elles n’ont ni les technologies les plus récentes ni des mises à jour et chaînes d’approvisionnement fiables, la capacité industrielle américaine étant priorisée pour d’autres partenaires.
Dans ces conditions, nous supposons que la cohésion de l’Alliance se régionalise, conformément à la structure géographique actuelle de l’OTAN et à la diversité des menaces selon les régions, produisant une mosaïque de coopérations de défense partiellement superposées 180. On soutient parfois qu’une défense européenne n’est pas réalisable sans mutualisation 181. Ce scénario repose sur la prémisse inverse : la mutualisation peut être réduite au prix d’une masse accrue. Les vides laissés par le retrait américain sont comblés par des capacités européennes et des solutions locales idiosyncratiques, chaque État européen convertissant ses circonstances propres — géographie, base industrielle, posture historique — en arrangements régionaux sur mesure avec ses voisins immédiats et les puissances intermédiaires les plus proches.
Théorie de la victoire
Les Européens doivent pouvoir dissuader la Russie dans chaque région au point que l’action militaire cesse d’y être une option favorable.
Moscou pouvant déplacer rapidement son effort entre districts militaires, chaque région doit pouvoir résister seule à une montée en puissance militaire russe renforcée. La différence avec le deuxième scénario à cet égard est que l’économie européenne plus vaste et la dépense de défense agrégée génèrent la dissuasion régionalement plutôt que par une approche unifiée. Le scénario repose sur la prémisse que la capacité financière combinée des États européens demeure suffisante pour atteindre une efficacité militaire régionale, même si la multiplicité des approches est moins efficiente qu’une approche unique. Chaque région doit exploiter sa géographie et ses capacités locales avec un soutien limité des autres alliés, dans la durée. La posture requise rend les avancées russes soit impossibles, soit très coûteuses, plutôt que de reposer sur la manœuvre 182. La Russie fait face à un agrégat de régions inaccessibles, chacune capable d’immobiliser ses forces de manière à la priver d’options.
Nous appelons ce concept la contre-concentration sur mesure par attrition régionale. La contre-concentration n’est pas ici celle de la Guerre froide — forces massives et renforts dans un théâtre décisif unique — mais un déni d’accès régional. La dissuasion émerge comme un système en couches et interconnecté : un réseau, ou un « anneau » de dissuasion, où des zones de responsabilité superposées se renforcent mutuellement. La logique sous-jacente rappelle celle du Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe, qui gérait les équilibres militaires par des zones géographiques définies à plafonds de forces superposés. Cette approche « régionalisée » distribue de même les capacités militaires entre théâtres de manière à compliquer la planification adverse tout en maintenant une dissuasion crédible. La vulnérabilité du concept à la fragmentation de l’Alliance est réelle mais gérable : les régions se chevauchent, les grandes puissances participent à plusieurs grappes, et l’intérêt mutuel à dénier à la Russie tout succès régional soude le système plus solidement que ne le laisse penser son minimalisme institutionnel.
Le scénario implique quatre régions partiellement superposées. La première est une région septentrionale (Islande, Norvège, Finlande, Suède, États baltes et Danemark), où le Royaume-Uni joue un rôle central du fait de son intérêt pour l’Atlantique Nord, où l’Allemagne participe en mer du Nord, et où les Pays-Bas contribuent par leurs liens historiques. Le théâtre se caractérise par très peu de profondeur opérationnelle terrestre et une profondeur considérable dans les milieux aérien et maritime. Deux concepts opérationnels interconnectés en découlent : un concept terrestre proche de la pratique ukrainienne et de ce qui se prépare dans les États baltes, fondé sur des positions défensives préparées intégrées à la défense totale 183 ; et une bataille aéronavale européenne exploitant le fait que les nations européennes de l’OTAN contrôlent les rives de la zone d’opérations, que la Russie doit pénétrer. Ce concept aéronaval serait le plus avancé des manières européennes de faire la guerre, partagé entre les grandes nations et celles déjà présentes dans la zone.
La défense européenne n’exige pas nécessairement que toutes les forces armées européennes opèrent comme une structure unifiée unique.
Jean-François Bélanger, Esben Salling Larsen et Olivier Schmitt
La deuxième est une région du Front central, avec la Lituanie et la Pologne comme acteurs principaux, l’Ukraine comme partenaire militaire crucial, et l’Allemagne fortement engagée au titre de son ambition stratégique affichée 184. C’est la zone de confrontation terrestre la plus directe entre l’OTAN et la Russie : la Pologne y est la zone clé de logistique et de stationnement, la Lituanie est critique pour la défense des États baltes et du corridor de Suwałki, et la résistance ukrainienne façonne la capacité russe à projeter sa puissance vers l’ouest. La contre-concentration y suppose une défense avancée dotée de capacités de renfort, un fort accent sur les forces terrestres et une défense aérienne et antimissile intégrée. La géographie est façonnée par le verrou de Suwałki, l’oblast de Kaliningrad et la possibilité que conserve la Russie d’utiliser la Biélorussie pour déplacer son axe d’attaque. L’absence de capacités américaines et de frappes profondes en nombre contraint ces nations à s’appuyer sur la masse. L’artillerie, combinée aux drones, a été une composante centrale de l’attrition ukrainienne des forces russes 185 ; les nations de cette région disposent d’un potentiel substantiel en artillerie et en production de munitions, mobilisable dans une guerre d’attrition lorsqu’il est couplé à un ISR moderne.
La troisième est une région méditerranéenne au sens large, où les nations européennes se concentrent surtout sur les sources d’instabilité au sud. Y contrer Moscou suppose de faire face à des capacités militaires russes limitées, à des menaces autres, et à l’implication russe dans des actions déstabilisatrices au sud de la Méditerranée. Le concept opérationnel y est donc celui d’une stabilisation à distance, dont la lutte contre la Russie est un sous-ensemble.
La quatrième est une région de la mer Noire, qui se distingue de la précédente par la présence territoriale directe de la Russie. Elle comprend principalement la Bulgarie, la Roumanie et la Turquie, l’Ukraine y étant un partenaire vital. Le Bosphore et les dispositions de la Convention de Montreux sur l’accès façonnent l’environnement. Le concept opérationnel y serait un déni de mer confiné, même si la Turquie possède des forces navales substantielles et la capacité d’étrangler une montée en puissance navale russe par le Bosphore.
Trajectoire institutionnelle
La régionalisation suppose une attention différenciée aux menaces, y compris aux différentes manifestations du défi russe selon les théâtres, plutôt qu’un traitement de la Russie comme adversaire uniforme. L’arrangement rappelle l’OTAN « préhistorique » du début des années 1950, avant l’établissement de la structure de commandement intégrée.
À ses débuts, l’Alliance présentait un caractère plus régionalisé, complété par une série de relations bilatérales entre les États-Unis et des alliés clés hors OTAN : Espagne, Turquie, Grèce, et même la Suède en l’absence de coordination formelle 186. La planification de la dissuasion s’est historiquement étendue au-delà des frontières institutionnelles formelles lorsque les impératifs stratégiques l’exigeaient.
La régionalisation n’implique pas un partitionnement géographique rigide. Elle se conçoit mieux comme des grappes d’États organisées autour d’intérêts régionaux partagés, structurées par des regroupements formels et informels tels que le Groupe de Visegrád, la coopération de défense nordique (NORDEFCO) et la Joint Expeditionary Force. Ces regroupements se chevauchent plutôt qu’ils ne s’excluent : les États participent simultanément à plusieurs constellations régionales. Dans ce scénario, il y aurait des commandements interarmées alliés et des commandements de domaine et géographiques subordonnés au sein de chaque région, armés par les nations européennes intéressées, mais il n’y aurait pas de commandement militaire stratégique surplombant sur le modèle du SHAPE. Une structure résiduelle proche du Comité militaire pourrait superviser les efforts européens entre régions sans exercer de commandement et de contrôle militaires.
Besoins capacitaires
Le profil capacitaire de la contre-concentration sur mesure par attrition régionale partage avec le deuxième scénario l’exigence de masse attritionnelle, en particulier dans les régions septentrionale et centrale. S’y ajoutent un besoin de déni de mer, de stabilisation et de capacités de lutte contre les menaces hybrides dans les régions septentrionale, méditerranéenne et de la mer Noire, ainsi que d’importantes forces d’artillerie couplées à un ISR avancé fondé sur les drones dans la région centrale 187. Plutôt que la frappe stratégique à longue portée du scénario précédent, l’effort porte ici sur des capacités de frappe de second rang dans chaque région, combinant drones, missiles et avions de combat conventionnels à munitions de précision, capables d’attrition par interdiction, appui aérien, suppression des défenses aériennes adverses et guerre électronique 188.
Bien que l’attrition soit recherchée régionalement, une réserve opérationnelle peut demeurer nécessaire pour dissuader et contrer une percée russe. Dans la région centrale, une réserve opérationnelle en Pologne pourrait fournir la masse de manœuvre qu’un engagement américain assurerait dans les scénarios où les États-Unis demeurent en Europe 189. Dans ce scénario, ce devrait être une force en place remplaçant les forces terrestres américaines, plus proche par sa nature de l’Armée britannique du Rhin que d’une force de réaction. La régionalisation réduit la dépendance aux renforts sur longues distances, compensant en partie le fait que le renfort-comme-manœuvre est problématique quand la mobilité militaire à travers l’Allemagne et la Pologne demeure contrainte 190. La défense totale, dans ce scénario, se concentre donc moins sur le soutien de la nation hôte que sur la fusion de la défense totale et de la défense conventionnelle, à la manière de la stratégie estonienne 191. Là où le scénario précédent supposait que les États de première ligne pouvaient être défendus par le renfort 192, celui-ci exige des forces en place, donc l’intégration des forces territoriales aux plans de défense d’ensemble, aux côtés des systèmes d’armes avancés que l’Ukraine a démontrés. L’aide militaire au sein de l’OTAN a traditionnellement signifié une assistance transatlantique ; la logique de partage régional du fardeau suggère qu’elle pourrait désormais circuler à l’intérieur de l’Europe, les grandes puissances aidant les États de première ligne afin qu’ils se concentrent sur la masse en place.
Même dans un scénario régionalisé, des actifs haut de gamme sont nécessaires pour remplacer des capacités américaines comme l’ISR et les communications spatiales. Les grandes nations européennes, aux côtés de l’Union, peuvent en développer certaines, comme dans le deuxième scénario. Mais la régionalisation crée aussi l’occasion de poursuivre des technologies alternatives aux mêmes fins, dès lors qu’elles s’inscrivent dans un effort régional sur mesure : communications par diffusion troposphérique, ou capteurs à longue portée au-delà de l’horizon tels que le système français Nostradamus 193.
Conclusion
La cohésion institutionnelle d’une alliance se comprend habituellement par une combinaison de perception partagée de la menace, de normes communes, d’institutions et de leadership194. Mais l’existence d’une stratégie commune à laquelle les alliés croient et qu’ils peuvent réellement exécuter compte au moins autant, et constitue peut-être la variable sous-estimée des débats actuels sur la défense européenne.
Eisenhower, comme SACEUR puis comme président des États-Unis, a institutionnalisé l’OTAN avec des structures de commandement et des organes conçus pour solidifier la cohérence alliée autour des plans régionaux des premiers groupes de planification 195. La structure de commandement de l’OTAN fut, dès l’origine, conçue pour mettre en œuvre la théorie de la victoire qu’elle devait exécuter. Le principe demeure valable : tout débat sérieux sur l’institutionnalisation de la défense européenne devrait commencer par la stratégie militaire et les concepts opérationnels qu’elle doit soutenir, et raisonner de là vers les institutions et les capacités.
Comme nous l’avons déjà précisé, ces scénarios sont des idéaux-types conceptuels et non des prédictions, et les frontières entre eux ne sont pas rigides.
La manière européenne de faire la guerre développée au deuxième scénario pourrait en principe opérer aux côtés d’une présence américaine réduite, comme dans le premier scénario, les États européens assumant une responsabilité opérationnelle et industrielle accrue tandis que les États-Unis fournissent des facilitateurs stratégiques sélectionnés. Inversement, des investissements de défense européens orientés vers la théorie de la victoire du premier scénario — l’alignement sur la théorie de la victoire américaine — ne fonctionneraient sous aucune forme d’absence américaine. Il existe aussi une relation partielle entre les deux derniers scénarios : le groupe d’États le long du front centre-européen et septentrional pourrait posséder la capacité collective d’exécuter le déni stratégique par attrition continentale même si d’autres régions ne le pouvaient pas, à condition que leurs investissements de défense convergent vers cet objectif partagé.
L’implication la plus conséquente de l’analyse est que la défense européenne n’exige pas nécessairement que toutes les forces armées européennes opèrent comme une structure unifiée unique.
La force combinée des efforts nationaux, éventuellement sous plus d’un concept opérationnel exécuté simultanément, peut fournir une défense et une dissuasion crédibles, à condition que la hausse substantielle des dépenses de défense européennes des années à venir soit orientée vers une stratégie cohérente et un cadre opérationnel constant. Un tel arrangement n’exige ni intégration politique ni intégration militaire complètes. Il dépend de l’interopérabilité, de la coordination stratégique, d’une logistique résiliente et d’une compréhension partagée de la dissuasion. L’architecture de sécurité européenne pourrait ainsi évoluer vers un système plus réticulaire et en couches, où des forces nationales différentes apportent des forces complémentaires au sein d’une logique stratégique d’ensemble. Le défi politique tient moins à la construction d’une armée européenne unique qu’à la garantie que les initiatives de défense nationales se renforcent mutuellement au sein d’une vision stratégique unifiée.
Trois implications politiques en découlent.
Premièrement, le débat européen doit réordonner ses priorités et faire passer la stratégie avant la structure. Que la bonne réponse institutionnelle soit un pilier européen de l’OTAN, une armée européenne, une Joint Expeditionary Force élargie ou une combinaison de celles-ci ne dépend que de la théorie de la victoire que chacune est censée servir. Tant que cette théorie n’est pas articulée, les débats sur les institutions continueront de se croiser sans se rencontrer.
Deuxièmement, les gouvernements européens devraient engager immédiatement la montée en puissance échelonnée des capacités communes aux deuxième et troisième scénarios — masse de déni continental, capacité de frappe profonde, défense aérienne en couches et ISR souverain — car elles sont requises que l’Alliance évolue in fine vers une défense européenne unifiée ou vers la régionalisation. La voie rapide est techniquement réalisable d’ici 2028.
Troisièmement, le pré-engagement politique qu’exigent, sous des formes différentes, les trois scénarios, doit être traité maintenant plutôt que durant la prochaine crise. Le désengagement américain a modifié les conditions structurelles de la défense européenne ; seules des décisions européennes délibérées, prises à l’avance, détermineront si l’espace stratégique qu’ouvre ce désengagement sera comblé par une stratégie cohérente ou par l’improvisation.