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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

16.06.2026 à 17:41

Face au risque politique, la taille des banques peut être un atout. Jusqu’où ?

Marc Kouzez, Professeur associé à ICN Business School et chercheur associé au CEREFIGE à l'Université de Lorraine, ICN Business School
L’instabilité politique croissante fragilise l’économie mondiale, et notamment les banques. Une étude montre toutefois que toutes les banques ne sont pas touchées de la même façon.

Texte intégral (1486 mots)

Alors que le risque politique s’accroît partout dans le monde, les entreprises doivent y faire face, et notamment les banques. Particulièrement exposées, elles ne sont pourtant pas toutes également touchées par la montée de ce phénomène. Il semblerait que la taille d’une banque la protège. Quels mécanismes expliquent l’« effet taille » ? A-t-il des limites ?


Après plusieurs années d’incertitude, l’indice Coface de risque politique a atteint en 2025 un nouveau record de 41,1 % dépassant même le pic de la pandémie, et plaçant ce risque sur le devant de la scène mondiale. L’année 2026 ne semble pas, à son tour, offrir l’accalmie espérée. Au contraire, nous assistons à un ancrage structurel de l’instabilité mondiale. Entre la persistance du conflit russo-ukrainien, l’embrasement au Moyen-Orient et une fragilité institutionnelle croissante, le risque politique ne semble plus être une anomalie : il est devenu un paramètre clé de l’économie mondiale.

Lorsque l’environnement politique d’un pays se dégrade, qu’il s’agisse d’instabilité gouvernementale, de sanctions économiques, de conflits internes ou externes, les conséquences sont immédiates pour le secteur financier.


À lire aussi : Christine Lagarde a-t-elle raison : « Lehman Sisters » aurait-elle fait faillite en 2008 ?


En effet, la forte interconnexion entre les systèmes bancaires et l’économie rend les banques susceptibles de subir de plein fouet les conséquences de cette instabilité politique. Comment le secteur bancaire, pilier central de nos économies, fait-il face à ces nouveaux défis ? Plus encore, est-ce que la taille de la banque influence sa résilience dans un environnement politique marqué par l’instabilité ?

Coface Risk Review 2025

Cette réflexion fait suite à nos travaux publiés dans Economic Systems sous le titre « Political Risk And Bank Performance: Does Bank Size Matter ? » Pour la majorité des établissements que nous avons étudiée le verdict est sans appel : bien que les effets négatifs du risque politique sur la performance bancaire soient confirmés, la taille de la banque représente un facteur déterminant qui pèse lourdement sur sa performance financière dans un climat de chaos politique.

Le paradoxe de la taille bancaire

La levée des barrières aux mouvements de capitaux durant les années 1980 et 1990 a transformé le paysage bancaire par une vague massive de fusions-acquisitions. Ces restructurations ont fait émerger des institutions bancaires gigantesques que nous connaissons aujourd’hui, dont la taille n’est pas seulement un indicateur de puissance stratégique, mais aussi un outil de résilience face aux risques.

En étudiant les trajectoires de plus de 1 600 établissements bancaires dans 58 pays, nous avons découvert que face au désordre politique, la taille ne se contente pas de protéger car elle transforme radicalement la règle du jeu. Plus précisément, nos recherches confirment pour les banques de très grande taille une capacité de résistance, voire une amélioration de leur performance lors des pics d’instabilité politique. Tandis que pour les autres banques, le risque politique n’est qu’un poison en particulier pour les banques de petite taille. L’instabilité nationale et les chocs géopolitiques dégradent leurs performances, augmentent leurs coûts et limitent leur capacité à prêter.

Pourquoi la taille protège

Alors que l’incertitude politique affecte la performance financière des établissements bancaires, les banques de grande taille affichent une trajectoire radicalement différente. Plusieurs facteurs expliquent cette déconnexion.

D’abord, les économies d’échelle et la diversification géographique permettent aux grandes banques de mieux absorber les chocs locaux. Si un marché devient instable, leurs activités dans des zones plus calmes compensent les pertes. Ensuite, ces banques considérées « trop grandes pour faire faillite » sont naturellement placées en priorité quant aux plans de sauvetage souvent proposés en période d’instabilité accrue. En effet, ces banques bénéficient plus de mesures de renflouement des autorités publiques agissant comme « prêteur en dernier ressort ».

L’importance de cette règle est confirmée particulièrement après la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, qui, en raison de sa grande taille, – 4ᵉ banque d’investissement américaine – a semé la panique parmi les investisseurs non seulement aux États-Unis, mais aussi sur les marchés financiers internationaux, conduisant ainsi l’économie mondiale à une immense crise bancaire – par l’effet domino – suivie par une crise économique et une crise de dettes souveraines encore plus profonde. Enfin, les liens étroits avec les sphères publiques décisionnelles permettent à ces géants bancaires d’être mieux préparés aux changements réglementaires.

La double face du défi

Il est certain aujourd’hui qu’un environnement politique plus stable, plus sain et plus efficace, améliore les conditions d’exercice des banques, notamment pour les plus petites d’entre elles. Or, avec un risque politique qui s’établit à des sommets historiques, l’année 2026 confirme que nous sommes entrés dans une ère de turbulences chroniques.

France 24 – 2024.

Paradoxalement, si l’instabilité politique fragilise les systèmes bancaires, elle offre aux banques de grande taille un avantage stratégique. Les géants bancaires semblent non seulement résister, mais parfois même améliorer leur performance en période d’instabilité politique. Si la taille garantit, dans une certaine mesure, la stabilité au sommet de la pyramide financière, elle renforce aussi l’écart de performance avec les autres banques, plus proches des tissus économiques de proximité, mais aussi plus vulnérables.

En fin de compte, l’enjeu des prochaines années ne sera pas seulement de gérer le risque politique, mais de veiller à ce que la résilience de ces « géants bancaires » ne se transforme pas en une déconnexion totale avec les réalités de l’économie locale, de plus en plus exposée aux aléas du monde.

Si l’adaptation au risque politique est déjà une épreuve pour le secteur bancaire, l’émergence d’une fracture entre les banques selon leur taille constitue un défi dans le défi : celui de maintenir une équité de marché dans un monde de plus en plus fragmenté.

The Conversation

Marc Kouzez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2953 mots)

La boisson fermentée iconique sera l’une des stars de la Coupe du monde. En dehors des terrains, elle est l’objet d’une guerre commerciale entre les trois pays hôtes. Analyse de ces trois marchés brassicoles et de leur interdépendance, des champs d’orge à la canette d’aluminium.


La bière est indissociable des événements festifs. La Coupe du monde masculine de football 2026 ne devrait pas faire exception à la règle, avec une croissance attendue de la consommation de 560 millions de litres.

Et vous, quelle bière allez-vous choisir pour célébrer les trois pays hôtes ? Une Budweiser, fleuron historique des États-Unis et sponsor officiel de l’évènement ? Une Corona, fer de lance de l’industrie brassicole mexicaine ? Une Labatt Blue, pils favorite des Canadiens ?

Quel que soit votre choix, il profitera au géant belge ABInBev, propriétaire de ces trois enseignes, parmi un portefeuille de plus de 500 marques qui lui assure 25 % du marché mondial. La bière ne connaît pas de frontières… quoique.

Le contexte géoéconomique nord-américain pourrait gâcher la fête. La guerre commerciale déclenchée par les États-Unis perturbe les économies canadienne et mexicaine, avec en perspective une difficile renégociation de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) en juillet prochain.

Voyons comment la bière reflète ces tensions, en nous appuyant sur les données de Statista.

Filière brassicole nord-américaine

En 1994, l’adoption de l’accord de libre-échange nord-américain, l’Alena, a entraîné un accroissement rapide des échanges entre les trois pays signataires et une intégration accrue de leurs systèmes productifs. Aujourd’hui, Donald Trump déclare qu’il ne sait pas s’il va renouveler cet accord devenu ACEUM en 2018.

La filière brassicole nord-américaine n’a pas échappé à ce mouvement. Elle est de fait fortement intégrée au niveau régional. Les États-Unis et le Canada produisent l’orge, le malt et le houblon. Le Mexique et le Canada exportent l’aluminium nécessaire à la fabrication de canettes. Le Mexique, premier exportateur mondial de bières, fournit notamment les États-Unis, deuxième marché mondial.

Les États-Unis : premier importateur mondial

Les États-Unis, deuxième producteur et deuxième marché mondial derrière la Chine, occupent une position centrale dans l’industrie brassicole nord-américaine. La consommation annuelle y est de 23 milliards de litres, soit 67 litres par habitant, contre 33 litres en France.

Le marché est dominé par l’incontournable ABInBev – Budweiser, Bud Light –, le canado-états-unien Molson‑Coors – Coors Light, Miller Lite, Molson – et l’États-Unien Constellation Brands, qui distribue les marques mexicaines Corona Extra et Modelo Especial. Les États-Unis sont aussi le berceau des bières artisanales, ou craft, apparues dans les années 1970. Elles sont produites par près de 10 000 brasseries, dont le succès mondial des IPA américaines témoigne du dynamisme et de l’inventivité.

Production de bière en millions d’hectolitres par conglomérat et marque. Le groupe belge ABInBev domine le classement. Statista/BarthHaas, CC BY-NC-SA

La production états-unienne ne couvre qu’environ 80  % de sa consommation intérieure, faisant du pays le premier importateur mondial. Il en résulte un déficit commercial significatif avec la plupart de ses partenaires, au premier rang desquels le Mexique, avec 82 % des importations et les Pays-Bas avec 8,5 %.

Les États-Unis sont toutefois le premier producteur mondial de houblon, qu’ils exportent massivement vers le Mexique et le Canada.

Le Mexique : essor rapide avec l’Alena

Autre géant de la bière, le Mexique est le troisième producteur et quatrième consommateur mondial avec 6 milliards de litres ; chaque Mexicain en consomme 58 litres en moyenne.

La filière brassicole y est là aussi dominée par les grands groupes internationaux : Grupo Modelo, filiale d’ABInBev, brasse les bières Corona et Modelo, évoquées précédemment, tandis que le néerlandais Heineken possède la Cervecería Cuauhtémoc Moctezuma, qui produit, entre autres, la marque Dos Equis.

Le pays occupe le rang inattendu de premier exportateur mondial, devant les Pays-Bas. La production et les exportations brassicoles mexicaines ont connu un essor rapide après la signature de l’Alena. La suppression des obstacles aux échanges sur les produits de base a permis aux brasseurs mexicains d’accéder au marché de leur voisin du Nord.

La demande états-unienne de bière mexicaine a également été portée par la croissance de la population latino-américaine aux États-Unis et le tourisme états-unien au Mexique. Plus de 95 % des exportations mexicaines sont actuellement destinées aux États-Unis, générant un excédent commercial significatif.

Le Mexique importe par ailleurs de l’orge et du malt des États-Unis, mais lui vend une partie de l’aluminium destiné à produire ses canettes.

Le Canada : brasserie artisanale et pouvoir des provinces

Le Canada n’est que le 19ᵉ producteur et 16ᵉ consommateur mondial. Molson Coors, ABInBev, Heineken et les autres multinationales représentent de nouveau l’essentiel des volumes produits, mais on dénombre plus de 1  200 brasseries artisanales, généralement de petite taille.

L’une des particularités du marché canadien tient à l’organisation des importations et de la distribution de l’alcool, qui relève d’un monopole public dans la majorité des provinces.

Le Canada est 9ᵉ importateur mondial et occupe une place mineure en matière d’exportation… à l’exception des États-Unis où il se positionne au 4ᵉ rang et avec un solde commercial excédentaire d’environ 75 millions de dollars états-uniens (64,6 millions d’euros).

Quatrième producteur mondial, le Canada fournit par ailleurs de l’orge et du malt aux États‑Unis. Il est aussi l’un de ses principaux fournisseurs en aluminium, à qui sont destinés 90 % de ses exportations.

Guerre tarifaire sur la bière

La bière fait régulièrement l’objet de tensions industrielles et commerciales entre ces trois pays. Celles-ci ont pris une nouvelle ampleur depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et de sa vision mercantiliste du commerce international.

Au printemps 2025, l’administration états-unienne a imposé des droits de douane de 25 % sur de nombreux produits importés, en s’appuyant sur une loi de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA). Cette dernière autorise le président des États-Unis à prendre des mesures exceptionnelles en situation d’urgence nationale.


À lire aussi : La bière, entre industrialisation et renaissance artisanale


La bière n’était pas visée en tant que telle, mais l’orge canadienne a été touchée. L’aluminium, qu’il soit canadien ou mexicain, a été lui aussi soumis à des droits de douane de 25 %, puis de 50 %, appliqués à la fois aux canettes vides, mais aussi à la bière importée en canettes, sur la base d’arguments de sécurité nationale (défense d’une industrie stratégique) et d’accusations de concurrence déloyale, ou dumping.

Infographic: Canada Most Affected by Trump Tariffs on Steel and Aluminum | Statista Plus d’infographies sur Statista

La Cour suprême a annulé, le 20 février 2026, les droits de douane adoptés dans le cadre de l’IEEPA, jugeant que le président des États-Unis n’avait pas l’autorité légale pour les instaurer. Mais, l’administration Trump les a remplacés rapidement par des mesures générales fondées sur la section 122 du Trade Act de 1974. Les droits de douane sur l’aluminium, qui s’appuyaient sur l’article 232 de la loi sur l’expansion du commerce de 1962 autorisant le président des États-Unis à restreindre les importations lorsqu’elles menacent les intérêts vitaux du pays, ont quant à eux été maintenus.

Anti-immigration et changement climatique

Ces mesures alimentent les tensions avec le Canada et le Mexique, entraînant une baisse des exportations de ces deux pays. Le Mexique est particulièrement touché car, en plus des droits de douane, les mesures anti-immigration états-uniennes inquiètent la population d’origine latino-américaine et pèsent sur sa consommation.

Pour ne rien arranger, l’industrie brassicole mexicaine souffre d’une sécheresse chronique entraînant la surexploitation des nappes phréatiques, particulièrement dans le nord du pays. Les brasseries étant prioritaires face aux usages domestiques, les conflits autour de l’accès à l’eau se multiplient.

Le changement climatique pèse enfin sur l’amont agricole de la filière : la baisse des rendements de l’orge menace l’approvisionnement des brasseurs mexicains et augmente encore leurs coûts de production.

Contre-mesures

Mais ces droits de douane touchent aussi les brasseurs et distributeurs états-uniens, dont le coût des importations a rapidement augmenté. Constellation Brands est en première ligne, car très dépendant de ses importations mexicaines. En 2013, sous la pression des autorités de la concurrence, ABInBev lui a cédé les droits de distribution de ses bières Corona et Modelo sur le territoire des États-Unis pour ne pas s’y trouver en position ultradominante.

Cette offensive commerciale a donné lieu à des contre-mesures au Canada, où le gouvernement fédéral a imposé, en mars 2025, des droits de douane de 25 % sur des produits états-uniens, dont l’orge et la bière, avant de les lever en septembre de la même année dans le cadre des négociations en cours.

Certains gouvernements provinciaux ont pris des mesures encore plus radicales en décidant de stopper purement et simplement la distribution des bières et autres alcools états-uniens sur leur territoire. Les exportations de bière états-unienne vers le Canada ont en conséquence connu une chute de plus de 25 % en 2025.

Patriotisme économique

On assiste donc à un morcellement progressif du marché de la bière nord-américain, au niveau de la production comme de la consommation.

Les brasseurs cherchent en premier lieu à réduire leur exposition aux droits de douane en diversifiant et relocalisant leurs approvisionnements : des brasseries canadiennes ont cherché à limiter leur dépendance aux importations de canettes états-uniennes en augmentant préventivement leurs stocks, en développant l’usage des bouteilles consignées, des fûts réutilisables en métal et des fûts en bois. Le Mexique développe pour sa part sa propre production de houblon.

Ils adaptent également leur communication commerciale pour valoriser l’ancrage local de leurs produits. Le groupe AB-Inbev a par exemple signé des accords d’approvisionnement avec les fermiers états-uniens afin d’obtenir le label « US Farmed » (cultivé aux États-Unis) pour certaines de ses bières. Sa marque Budweiser se définit comme « américaine » plutôt que « nationale » (domestic), terme jugé trop neutre. Sa campagne publicitaire lancée durant le Superbowl 2026 est une célébration patriotique qui l’inscrit au cœur de l’identité états-unienne, sur fond de rock sudiste.

Les consommateurs ne sont pas en reste. Les Canadiens, privés de bières états-uniennes et désireux de soutenir l’économie et l’emploi locaux, se tournent vers les bières craft canadiennes.

Aux États-Unis, le réflexe « buy American » est aussi très fort. Les bières locales et craft y sont favorisées comme marqueur identitaire et pour soutenir l’économie locale. Mais la hausse des prix, combinée à la préférence croissante des consommateurs pour les boissons peu ou pas alcoolisées (mouvement No-Low), entraîne une baisse continue de la consommation intérieure qui pèse sur l’industrie.

Le Mexique compte, pour sa part, sur le tourisme international et la ferveur de la population locale durant les matchs pour soutenir sa propre consommation intérieure.

Eh bien oui, lever le coude a toujours été un geste politique ! Et cela devient plus évident encore dans un monde marqué par la fragmentation des marchés et le renouveau du patriotisme économique.

N’oublions pas que la consommation d’alcool est à l’origine de 49 000 décès par an. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site Alcool Info Service.

The Conversation

Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.06.2026 à 17:38

De Gaulle, le retour : le Général devient une icône

Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine
Violaine Appel, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine, Université de Lorraine
En consacrant un dyptique au général de Gaulle, Antonin Baudry s’inscrit dans la tendance actuelle des biopics, qui accordent davantage d’importance à la proximité émotionnelle avec les grandes figures qu’à la portée historique de leur parcours.

Texte intégral (2140 mots)
Dans *la Bataille de Gaulle. L’âge de fer*, Simon Abkarian joue celui qui n’est encore que colonel en mai 1940, Charles de Gaulle. Allociné, Pathé Films/TF1 Films Production/Belvédère/Auvergne Rhône-Alpes Cinéma

Depuis quelques années, les figures historiques reviennent en force sur les écrans : Napoléon, de Ridley Scott, Oppenheimer, de Christopher Nolan, ou encore Jeanne du Barry, de Maïwenn… La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry, consacré au grand Charles, qui sort six ans après celui de Gabriel Le Bomin sur le même thème, témoigne à son tour de cet intérêt renouvelé pour les personnages capables d’incarner une époque, une crise ou une vision du monde.


Dans le paysage cinématographique consacré aux personnages historiques, Charles de Gaulle occupe une place singulière. Omniprésent dans l’espace public français – rues, places, aéroports, établissements scolaires –, le Général demeure pourtant relativement rare dans la fiction cinématographique. Son image appartient davantage aux archives télévisées, aux discours mémoriels et aux actualités filmées qu’au registre du grand récit de cinéma.

Après le De Gaulle (2020) de Gabriel Le Bomin, le réalisateur Antonin Baudry propose en 2026 la Bataille de Gaulle (en diptyque : l’Âge de fer et J’écris ton nom), consacré aux années de guerre et à la construction de la France libre. Avec un budget de 74 millions d’euros, ce projet compte parmi les productions françaises les plus importantes de ces dernières années.

Au-delà de leurs différences esthétiques, ces œuvres révèlent surtout deux manières distinctes de représenter le pouvoir, la mémoire nationale et le rôle des grands protagonistes historiques dans l’imaginaire collectif.

Gabriel Le Bomin : l’homme derrière le mythe

Sorti en 2020, De Gaulle adopte un parti pris inattendu. Plutôt que de construire une grande fresque héroïque centrée sur l’appel du 18-Juin ou la naissance de la France libre, Gabriel Le Bomin choisit de se concentrer sur quelques semaines décisives : mai et juin 1940. Le cœur de la diégèse n’est pas Londres mais l’effondrement de la France et ses conséquences sur une cellule familiale.

Son épouse Yvonne de Gaulle, leur fille Anne atteinte de trisomie, l’exode et les séparations successives occupent une place centrale dans la narration. Contre toute attente, le Général n’apparaît pas comme une incarnation de l’Histoire, mais comme un homme confronté à l’incertitude, à la peur et à la solitude.

Ce choix change profondément notre regard sur de Gaulle. Le film construit le héros à partir de l’intime. Là où les discours tendent habituellement à « monumentaliser » de Gaulle, Le Bomin entreprend au contraire de l’inscrire dans une expérience humaine plus ordinaire. Le futur chef de la France libre n’est pas encore un symbole ; il est un individu confronté à une situation qui le dépasse.

Le film rejoint ici une tendance perceptible dans plusieurs biopics récents. Les films historiques récents privilégient souvent une proximité émotionnelle avec leurs personnages plutôt qu’une représentation épique. Spencer (2021), de Pablo Larraín, montre une Diana, princesse de Galles, fragile et isolée ; Oppenheimer (2023), de Christopher Nolan, insiste autant sur les contradictions du scientifique que sur son rôle dans l’Histoire ; Napoléon (2023), de Ridley Scott accorde une place importante à l’intimité conjugale.

Il ne s’agit plus de raconter un « grand homme », mais de montrer comment une personnalité publique se construit à partir de fragilités, de tensions et d’expériences personnelles. Le biopic cinématographique tend ainsi moins à sacraliser ses héros qu’à les rendre émotionnellement partageables.

De Gaulle (2020) : avec Lambert Wilson et Isabelle Carré. SND

Antonin Baudry : reconstruire un récit héroïque

Le projet porté par Antonin Baudry repose sur une logique presque inverse. Le diptyque la Bataille de Gaulle suit l’ascension politique du Général de 1940 à 1944, depuis son départ pour Londres jusqu’à la Libération. Adaptés de l’ouvrage de l’historien britannique Julian Jackson, les deux longs-métrages, qui se distinguent dans le paysage cinématographique français par leur ampleur, sont décrits notamment comme une « ambitieuse fresque cinématographique » constituant pour Antonin Baudry le « projet d’une vie ».

Le synopsis officiel annonce immédiatement le cadre narratif : un homme seul refuse la défaite et tente de convaincre le monde que la guerre n’est pas terminée. On retrouve ici plusieurs éléments déjà présents dans le Chant du loup (Baudry, 2019) : gestion de crise, stratégie, temporalité tendue, affrontements géopolitiques et mise en scène de la décision politique.

De Gaulle devient alors un personnage d’action politique et diplomatique. Son pouvoir ne repose pas sur la force physique mais sur la parole, la conviction et la capacité à produire un récit collectif. Cette centralité de la narration dans l’exercice du pouvoir rejoint les analyses de Christian Salmon (2007) sur le storytelling politique. Tandis que Le Bomin filme un homme pris dans l’Histoire, Baudry filme un homme qui cherche à orienter le cours de l’Histoire. Cette différence modifie profondément sa représentation. Le doute individuel cède la place à la détermination. La sphère familiale recule au profit des enjeux militaires et diplomatiques. L’intime laisse place à l’épique.

Deux façons de raconter la mémoire

Le film de Gabriel Le Bomin relève principalement d’une mémoire affective et expérientielle. L’Histoire, par excellence, y est saisie à hauteur d’individus, à travers l’exode, la séparation ou l’angoisse de l’effondrement. Le spectateur peut plus facilement s’identifier aux expériences vécues.

Le projet de Baudry relève davantage d’une mémoire héroïque. Il interroge la manière dont une nation se reconstruit à travers un récit de résistance, de courage et de souveraineté. Par son ambition et son découpage en deux films, le diptyque s’inscrit dans une tradition de grandes fresques historiques du cinéma français, que l’on retrouve, par exemple, dans Jeanne la Pucelle (1994), de Jacques Rivette, consacré à une autre figure fortement associée à l’histoire du territoire lorrain. Comme de Gaulle ou Napoléon, Jeanne d’Arc fait partie de ces personnages historiques mis en scène par le cinéma pour interroger la nation, le pouvoir ou l’identité collective.

Ce retour de la figure gaullienne sur les écrans fait écho à certaines tensions politiques et géopolitiques actuelles. Les thèmes associés – indépendance nationale, résistance, souveraineté, leadership politique – trouvent un écho particulier dans le contexte actuel marqué par les tensions géopolitiques et les débats autour de la place de la France dans le monde. Le retour de de Gaulle sur les écrans peut ainsi être lu comme une réactivation de ces imaginaires politiques et mémoriels.

Quand de Gaulle devient une marque nationale

Les films consacrés à Charles de Gaulle mobilisent un ensemble de valeurs, d’images et de récits déjà largement partagés dans l’espace public. Autrement dit, « de Gaulle » fonctionne comme un signe culturel facilement reconnaissable. À ce titre, il peut être envisagé comme une ressource symbolique circulant dans l’espace médiatique selon des mécanismes proches de ceux observés dans les stratégies de marque).

À la manière d’une marque patrimoniale ou d’un territoire dépublicitarisé, le nom « de Gaulle » convoque spontanément certaines idées : la résistance, l’indépendance nationale, l’autorité, la vision politique, la grandeur de l’État.

Chaque film sélectionne alors certains attributs de cette identité symbolique. Chez Le Bomin dominent la résilience, la fidélité familiale et la force morale. Chez Baudry, ce sont davantage le leadership, la stratégie et la capacité à incarner le destin national.

Cette logique rappelle les mécanismes observés dans la communication patrimoniale ou territoriale : une figure historique devient une ressource symbolique réinterprétable selon les contextes et les besoins d’une époque. Le cinéma joue ici un rôle central. Plus que la représentation du Général, il participe à l’actualisation de son image et à la circulation de ce que signifie « de Gaulle » dans l’espace public.

Une figure historique pour penser le présent

La comparaison entre De Gaulle de Gabriel Le Bomin et la Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry révèle moins, finalement, deux visions opposées qu’une transformation des modes de représentation du politique au cinéma.

Le premier film privilégie la mise en scène intime d’un homme confronté à l’effondrement du monde qui l’entoure. Le second construit une fresque nationale centrée sur l’exercice du pouvoir et la reconstruction d’une souveraineté politique.

Entre les deux se dessine une évolution plus large : celle d’un acteur de l’Histoire devenue icône culturelle. La figure gaullienne cesse d’être une incarnation du passé pour s’imposer comme un ensemble symbolique dans lequel le cinéma puise pour interroger les inquiétudes, les attentes et les représentations du présent.

En ce sens, les films consacrés au Général parlent autant de notre époque que de la sienne. Ils montrent comment le cinéma continue de fabriquer, de transformer et de faire circuler les grands récits et les personnages emblématiques de la mémoire collective française.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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