05.03.2026 à 16:24
Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » de la Ville de Paris ?

En 2020, Anne Hidalgo s’engageait à faire naître quatre forêts urbaines à Paris. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces projets ont-ils vraiment fait naître des « forêts » ? Sont-ils suffisants à l’heure du changement climatique ?
Paris est une des pires villes européennes en temps de canicule. Pour changer cet état de fait, augmenter le nombre d’arbres parait plus que jamais nécessaire. D’autant plus qu’avec 14 % seulement de sa surface boisée en ne prenant pas en compte les bois périphériques de Boulogne et de Vincennes, et 21 % en les intégrant, Paris est aussi une des capitales les moins boisées d’Europe.
Afin d’améliorer cette situation, l’actuelle maire de Paris, Mme Anne Hidalgo, s’était engagée à planter 170 000 arbres au cours de la mandature 2020-2026. Parmi les opérations phares de ce projet figure la création de quatre « forêts urbaines » à Paris.
Cinq ans après ces promesses, et à quelques semaines des élections municipales, quel bilan peut-on faire de ces projets ?
Bien que les sites prévus aient changé du fait de difficultés techniques, trois forêts urbaines ont déjà été inaugurées : celles de la place de Catalogne en juin 2024, du bois de Charonne en septembre 2024 et du parvis de l’Hôtel-de-Ville en juin 2025, l’inauguration de la quatrième sur la place du Colonel-Fabien étant prévue début 2026.
Le premier site correspond à la place de Catalogne dans le XIVe arrondissement. Cette place d’environ 1 hectare (ha), qui constituait un rond-point de circulation automobile avec initialement une fontaine au milieu, était totalement minéralisée et dépourvue d’arbres. Elle a été végétalisée sur 4 000 mètres carrés (m2) par la plantation de 470 arbres correspondant à 16 espèces différentes, soit une densité de 12 arbres pour 100 m2, complétés par la plantation de 1 200 arbustes.
Le deuxième site, plutôt linéaire, nommé bois de Charonne, est situé dans le XXe arrondissement sur une ancienne voie ferrée de la petite ceinture avec ses abords. Il couvre environ 2 ha. Près de 112 arbres de haute taille y ont été plantés parmi environ 7 500 jeunes plants d’arbres de 40 essences différentes, accompagnés d’environ 2 200 arbustes également d’une quarantaine d’espèces différentes. Cette nouvelle forêt est située en continuité d’un square existant de 1,5 ha, le « jardin de la gare de Charonne ». L’opendata de la Ville de Paris y comptabilise actuellement 295 arbres pour cet ensemble de 3,5 ha, soit environ 1 arbre pour 100 m2.
Le troisième site est localisé sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville. Il est composé de deux espaces végétalisés, totalisant 2 500 m2, séparés par une partie centrale restant minérale.
Y ont été plantés, selon l’open data de la Ville de Paris, 46 arbres matures (atteignant jusqu’à 10 m de hauteur) de cinq espèces différentes (charme, févier d’Amérique, chêne chevelu, micocoulier de Julian et érable de Zöschen). D’autres arbres ou arbustes plus petits, d’espèces différentes (chêne à feuilles de phillyrea, arbousier, argousier), ont été plantés en périphérie de l’ensemble sur 850 m2, afin de renforcer la végétalisation de la place.
Le quatrième site, encore en cours d’achèvement du chantier au début de l’année 2026, est localisé à la place du Colonel-Fabien (carrefour des Xe et XIXe arrondissements). Il correspond à un projet de création de forêt urbaine sur 1 460 m2 avec la plantation prévue de 79 nouveaux arbres. Il doit être terminé au premier trimestre 2026.
Tous ces espaces ont été aménagés par désimperméabilisation de places minérales ou de friches ferroviaires, avec un apport important de terre végétale et la plantation d’arbres de taille déjà conséquente (hauteur de 3 à 7 m, voire davantage), accompagnés de plants d’arbres de plus petite taille et d’arbustes. Ces forêts ont été créées sur des superficies assez variables en fonction des disponibilités de terrain (entre 1 400 m2 pour la place du Colonel-Fabien et environ 20 000 m2 pour les nouvelles plantations du bois de Charonne). L’objectif est ainsi de constituer rapidement des espaces boisés relativement denses à partir d’un état initial de substrat minéral.
Mais ces espaces végétalisés sont-ils des forêts ? Pas vraiment pour la plupart, si l’on se fie à la définition retenue par l'Organisation des Nations unies pour l’alimentaiton et l’agriculture (FAO) pour qui le terme de forêt désigne un peuplement d’arbres d’une surface d’au moins un demi-hectare (5 000 m2) et ayant un couvert arboré d’au moins 10 %, ce qui signifie que, vue du ciel, la surface du sol recouverte par les cimes des arbres, doit dépasser 10 %.
Ces mini-forêts urbaines se rapprochent peut-être davantage des squares, jardins et parcs urbains de Paris, de type haussmanniens ou plus récents (comme le parc Brassens, dans le XVe arrondissement), en prévoyant également des aires de quiétude et de promenade pour les citadins.
Mais les boisements sont plus denses et les espaces de récréation plus petits dans ces mini-forêts urbaines que dans les squares, sans espaces de jeu prévus pour les enfants par exemple. La forêt urbaine de Charonne est un peu particulière à cet égard puisqu’elle est adossée au « jardin de la gare de Charonne », square de 1,5 ha créé en 1986, donc il y a quarante ans, sur l’emplacement de l’ancienne gare de Charonne.
Ces forêts urbaines se veulent aussi plus « naturelles » en privilégiant comme essences de boisement celles qui sont indigènes dans le Bassin parisien ou la France hexagonale et en réduisant la part des espèces exotiques. Ainsi près de 60 % des arbres de la forêt urbaine de la place de la Catalogne correspondent à des essences indigènes dans le Bassin parisien, les autres étant de provenance subméditerranéenne, américaine ou asiatique. La même attention n’a toutefois pas été accordée aux arbustes puisque 95 % des plants introduits dans cette forêt urbaine correspondent à deux espèces originaires d’Extrême-Orient (la véronique arbustive et la menthe australienne). Quant aux plantes herbacées introduites, il s’agit principalement d’un patchwork de cultivars de fougères.
Plutôt qu’un mélange hétéroclite d’ensembles floristiques de diverses provenances, on aurait pu y expérimenter un cortège exclusivement subméditerranéen, afin de tester son adaptation aux conditions climatiques des prochaines décennies.
Ni véritablement des forêts selon la définition de la FAO, pas exactement des squares non plus, ces nouveaux espaces s’éloignent aussi d’un autre modèle : celui des micro-forêts Miyawaki, qui correspondent à des plantations très denses de jeunes plants (jusqu’à trois individus au mètre carré) de moins d’un mètre de hauteur et d’essences en principe uniquement indigènes. Or, ces nouvelles mini-forêts urbaines parisiennes ont pour la plupart des hauteurs de plusieurs mètres, pouvant même dépasser 7 mètres et aussi des densités bien plus faibles, de l’ordre d’un à une dizaine d’arbres pour 100 m2, sur des superficies en principe plus grandes, allant jusqu’à 2 ha pour les plantations du bois de Charonne.
Ces nouveaux boisements, devant nécessairement être adaptés aux potentialités et contraintes locales, sont assez diversifiés dans leurs dimensions et configurations (forme plutôt arrondie pour les anciennes places comme celles de Catalogne ou du Colonel-Fabien, au contraire allongée pour l’ancienne voie ferrée du bois de Charonne).
Les compositions et structures des peuplements d’arbres et d’arbustes plantés apparaissent aussi assez variables, en fonction du contexte et des opportunités, mais avec toujours l’objectif d’adaptation aux conditions climatiques futures. L’intérêt de la prédominance d’essences régionales reste toutefois discutable dans ce contexte de changement climatique. La constitution de peuplements à forte diversité d’essences et structure hétérogène est un point fort de ces nouvelles forêts urbaines, qui doit permettre d’accroître leur résilience aux perturbations et aléas climatiques auxquels elles seront assujetties.
Ces plantations contribuent indubitablement, sur des surfaces certes modestes, à la végétalisation de la ville, ainsi qu’à l’augmentation de sa canopée et aux continuités écologiques. Il s’agit d’opérations pilotes, à fort impact médiatique et à coût relativement élevé, qui démontrent la faisabilité et l’intérêt paysager et environnemental de telles opérations de création ex nihilo de « forêts urbaines ». Il conviendra toutefois d’examiner leur évolution au cours des prochaines décennies.
Ces créations de forêts urbaines doivent nécessairement, comme prévu dans le « Plan arbre 2021-2026 » de la ville, s’inscrire en complémentarité et si possible en continuité avec d’autres types de plantations tels que des alignements d’arbres, des créations ou extensions de parcs et squares urbains, la densification des peuplements d’arbres dans les cimetières, les cours d’école, les places, les talus du périphérique et autres espaces ouverts. L’objectif doit être d’accroître encore sensiblement le recouvrement de la canopée dans la ville de Paris et la métropole du Grand Paris, afin de contribuer à mieux adapter ces territoires urbains aux conditions climatiques des décennies à venir.
Serge Muller est membre associé de l’Autorité environnementale de l'IGEDD (Inspection Générale de l'Environnement et du Développement Durable) en France et membre du Groupe sur l’urbanisme écologique (GrUE)
05.03.2026 à 16:24
Les emprunts aux langues étrangères appauvrissent-ils les pratiques linguistiques des jeunes ?

Peut-être avez-vous entendu des adolescents parler de leur « crush », d’un style « old money » ou de leur ami qui a « glow-up », tout en utilisant « wesh » telle une virgule ? Cette jeunesse ne saurait-elle plus parler français ?
L’idée revient régulièrement dans les débats publics : la langue française serait menacée par l’invasion de mots étrangers. L’anglais notamment s’imposerait partout, et les arts et médias contemporains accéléreraient la dégradation d’un patrimoine linguistique. Chaque « smile », mais aussi chaque « wesh » prononcé dans une cour d’établissement scolaire ou dans un morceau de rap constituerait une entaille supplémentaire dans l’intégrité de la langue. Cette représentation repose en partie sur un présupposé : celui selon lequel emprunter signifierait remplacer ou dénaturer.
Mais l’observation des pratiques langagières contemporaines chez les jeunes (encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce que sont « les jeunes ») incite à renverser cette perspective. Les emprunts, au lieu de supprimer des mots français, ne pourraient-ils pas s’ajouter à eux ?
Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Au XVIe siècle déjà, durant la période de la Renaissance, certains dénonçaient avec ferveur l’afflux de mots italiens (« balcon », « sonnet »…), dénonçant une véritable menace. Il s’avère que le français s’est historiquement construit par strates successives d’emprunts.
Y a-t-il lieu, par ailleurs, de parler d’« une » langue française ? Pendant des siècles, le territoire était traversé par une grande diversité de dialectes dont aucun ne détenait naturellement le monopole de la légitimité. Ce n’est que progressivement qu’a été imposée l’idée d’un français « standard ». Comme l’ont montré de nombreux linguistes et historiens des langues (Henriette Walter, Alain Rey, ou Erik Orsenna et Bernard Cerguiglini avec leur ouvrage vulgarisant les Mots immigrés en 2022) : la « pureté » linguistique relève davantage du mythe que de la réalité historique. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence des emprunts, mais leur visibilité et la rapidité de leur circulation.
Pour comprendre ce qui se joue dans la néologie argotique contemporaine, il est utile de mobiliser la notion de « répertoire linguistique », développée en sociolinguistique. Un locuteur ne dispose pas d’une seule variété de langue, homogène et stable, mais d’un ensemble de ressources plus ou moins varié qu’il active selon son milieu social et les situations de communication : du registre formel au familier, du lexique professionnel aux expressions locales…
En d’autres termes, l’emprunt à une langue étrangère que fait un jeune locuteur n’efface pas un mot existant ; il endosse un rôle qui est nouveau pour un même signifié. « Dédicacer à » n’a pas disparu parce que « shout-out » est employé. Les termes coexistent, mais ne sont pas interchangeables en toutes circonstances. Plutôt que de parler de remplacement, il serait donc plus juste de parler de spécialisation : ils peuvent enrichir le spectre expressif sans nécessairement réduire celui des formes existantes.
Ces usages néologiques argotiques renforcent l’idée répandue que les jeunes parlent une langue difficile à comprendre.
Ces mots peuvent parfois refléter le contact avec d’autres langues connues ou entendues autour d’eux et surtout, aussi, servir à marquer l’appartenance à un groupe, à créer une forme de complicité. Il y a également une dimension ludique, voire crypto-ludique : on joue avec les mots, et le plaisir vient en partie du fait que seuls certains en saisissent le sens. L’effet d’exclusion d’un tiers n’est pas toujours une fin en soi, mais cela devient une conséquence de ce jeu de reconnaissance entre pairs.
Tous les emprunts, cependant, ne relèvent pas des mêmes processus, n’ont pas la même histoire.
Si l’emprunt est un phénomène ancien, son intensité actuelle tient à des facteurs contemporains. Les réseaux sociaux, la circulation nationale et internationale des productions culturelles accélèrent la diffusion des formes. Un terme popularisé dans un morceau de rap ou par le biais de l’algospeak (pratiques linguistiques stratégiques pour contourner la modération algorithmique sur les plateformes numériques) peut être repris en quelques jours dans des conversations.
L’anglais occupe une place centrale dans les parlers des jeunes, porté par la mondialisation culturelle depuis bien longtemps (le français a aussi énormément nourri l’anglais) : musique, séries, jeux vidéo, plateformes numériques… Des termes comme « flex » (crâner, mettre en avant ses atouts, notamment la richesse), ou « crush » (ressentir une attirance pour quelqu’un) circulent avec des connotations spécifiques, une charge notable. Ils ne désignent pas seulement des réalités : ils importent aussi un imaginaire, tout comme les emprunts à l’arabe qui sont particulièrement présents également. Si le contact avec le monde arabe médiéval a laissé des traces durables (« zéro », « sucre »…), les nouveaux emprunts s’expliquent pour leur part par une immigration plus récente, avec des expressions comme « khalass » (payer) ou « hess » (misère).
Enfin, on trouve en troisième place d’un trio privilégié dans les emprunts contemporains, la langue rromani avec des mots en « -ave » (à ne pas confondre avec le javanais qui est un argot à clé français encore productif aujourd’hui) comme « poucave » (mouchard), ou d’autres expressions comme les « lovés » (argent).
On observe également des emprunts aux créoles, au nouchi ivoirien, à l’espagnol… Ils sont moins nombreux mais très utilisés. Ce processus rappelle un fait souvent mentionné en histoire de la langue : le gaulois n’a laissé qu’un nombre limité de mots en français, mais certains d’entre eux (« chemin », « charrue »…) sont d’un usage fréquent et incontournable…
Si les emprunts aux langues étrangères connaissent aujourd’hui une progression rapide et très visible, ils ne constituent pas les seuls procédés à l’œuvre dans les parlers jeunes. D’autres formes de modifications (sémantiques ou formelles) sont en effet utilisées, tout à fait nouvelles ou héritées. C’est le cas par exemple de créations en « -zer » (tu « senzer » < tu « descends »), de suffixations en « -ax » (« stylax » < « stylé »), de siglaisons (la « D » < la « détermination »), ou encore de troncations (le « bat » < le « bâtiment »)… À cela s’ajoute le célèbre verlan : aujourd’hui peut-être moins spectaculaire que les emprunts, il continue d’être très productif.
La combinaison de ces différents procédés (emprunts récents et formes argotiques plus ancrées) peut accentuer, pour un observateur extérieur, l’impression d’envahissement et d’hermétisme.
Il est sans nul doute plus pertinent de reconnaître leur existence dans des répertoires multiples, que les locuteurs activent selon les situations, les motivations. Les parlers jeunes et/ou argotiques ne constituent évidemment pas un système concurrent destiné impérativement à remplacer le français « standard » ; ils en sont des actualisations situées, reconnues très souvent pour être porteuses d’innovations… et de jeu.
L’histoire des langues montre que nombre d’éléments autrefois étrangers finissent par être pleinement intégrés, au point que leur origine devienne invisible. Rien ne permet d’affirmer que les emprunts actuels suivent un autre destin. Certains disparaîtront, d’autres se stabiliseront ; ce qui rappelle que la langue française n’est ni figée ni homogène, mais bien un ensemble de pratiques fluctuantes.
« Défenseur de la langue française » à l’époque où sa légitimité littéraire était encore à construire (une langue si vulgaire face au latin ou au grec !), il est intéressant de noter que Joachim Du Bellay (1522-1560) affirmait :
« Ce n’est point chose vicieuse, mais grandement louable : emprunter d’une langue étrangère les sentences et les mots pour les approprier à la sienne. »
Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.
Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.03.2026 à 16:22
Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ?
Les frappes israélo-états-uniennes sur l’Iran et la réaction de ce dernier déstabilisent profondément le Moyen-Orient, mais aussi l’économie mondiale. En effet, l’Iran maîtrise le détroit d’Ormuz, un point clé du trafic d’énergie et de matières premières. Que sait-on de l’impact économique que pourrait avoir le blocage de la porte d’entrée du Golfe persique ? Quels sont les secteurs les plus exposés ? Pourquoi l’Europe y est-elle particulièrement sensible ?
Dès l’amorce des frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, les grands armateurs mondiaux ont suspendu leurs opérations dans le détroit d’Ormuz, passage essentiel du commerce international, d’hydrocarbures en premier lieu. Dans un tel contexte, vue d’Europe, la question centrale n’est pas réellement de savoir si une pénurie de pétrole ou de gaz s’annonce à court terme (à la différence de la crise énergétique 2022, au début de la guerre en Ukraine), mais de comprendre comment un choc de prix, une désorganisation logistique et une rupture d’approvisionnement en intrants se propagent dans le tissu industriel. Et, au sein d’une Europe convalescente, dans quelle mesure cette nouvelle crise révèle une vulnérabilité que les politiques conduites depuis 2022 n’auraient fait que déplacer géographiquement, sans les réduire structurellement.
La menace de fermeture d’Ormuz prend racine dans les chocs des années 1970, lorsque l’embargo de 1973 révèle avec brutalité que le contrôle des routes énergétiques confère un pouvoir considérable, à un moment où la dépendance extérieure pétrolière des Européens atteignait 97 %. Le second choc pétrolier de 1979 renforce cette prise de conscience : l’Iran, devenant République islamique, dispose d’un levier exceptionnel, avec la rive nord du détroit d’Ormuz, désormais point de friction structurel dans la géopolitique de l’énergie.
La guerre Iran–Irak (1980–1988) transforme le détroit en théâtre d’opérations. Durant la « guerre des tankers », les deux belligérants attaquent les navires pour affaiblir l’ennemi et tenter d’internationaliser le conflit. La réponse américaine pose le principe d’une sécurisation d’Ormuz comme intérêt de premier rang : Washington déploiera, dès lors, une flotte pour garantir la liberté de navigation.
À lire aussi : Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole
Dans les décennies suivantes, la fermeture du détroit devient un instrument récurrent de la diplomatie iranienne de crise – pour les négociations nucléaires, comme levier face aux sanctions… En 2011, des exercices navals iraniens dans le détroit suffisent à faire monter les primes d’assurance et à déclencher le déploiement d’une flottille occidentale en réaction. En 2019, deux pétroliers attaqués dans le golfe d’Oman produisent des effets équivalents. Même lors de la guerre israélo-iranienne de juin 2025, Téhéran avait finalement renoncé à fermer le détroit, en partie sous la pression de Pékin, dont la moitié des importations pétrolières transitent par ce même passage.
Cet historique révèle une tension permanente : fermer Ormuz est une arme à usage effectif auto-limitant, parce que l’Iran en paierait lui-même le prix économique et diplomatique. Mais la situation de mars 2026 modifie le calcul : acculé, le régime peut percevoir la fermeture du détroit comme un dernier levier de dissuasion, plutôt que comme un acte suicidaire.
L’Agence internationale de l’energie (AIE) permet de prendre la mesure de la menace en indiquant qu’« environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz, un passage maritime stratégique ». D’autant que les pipelines contournant le détroit ne peuvent acheminer collectivement plus de 40 % des barils destinés à l’export.
Plus critique encore, le gaz est totalement prisonnier derrière le verrou d’Ormuz, sans autre option logistique, alors que les installations de liquéfaction nécessitent un flux continu pour maintenir leurs systèmes opérationnels. Sans rotation de navires, le Qatar et les Émirats arabes unis pourraient être contraints de réduire, voire d’interrompre, leur production.
Enfin, autre problématique majeure, Ormuz est aussi sur une route d’import-export de produits industriels, souvent sur des marchés en croissance et à haute valeur ajoutée.
La fermeture ou la perturbation durable du détroit d’Ormuz affecte les chaînes de valeur industrielles selon trois canaux distincts. Le premier est celui des prix de l’énergie : une interruption du trafic pétrolier et gazier se répercute immédiatement sur les cours du pétrole brut, du gaz naturel et, par ricochet, sur les prix de l’électricité.
Le deuxième canal concerne les intrants non énergétiques. Une perturbation d’Ormuz touche également les matières premières – minéraux, produits chimiques, engrais – dont dépend étroitement l’industrie européenne, fragilisant ainsi la continuité de ses processus de production.
Le troisième canal est celui de la désorganisation logistique : si les tensions à Ormuz se doublent de perturbations dans la mer Rouge (sous la pression des rebelles houthistes (Yémen), alliés de l’Iran, comme entre 2023 et 2025), le trafic maritime est dévié par le cap de Bonne-Espérance (Afrique australe). Cela allongerait les délais de transit de quinze à vingt jours, induirait des surcoûts de plusieurs centaines de milliers de dollars par voyage en raison de la consommation additionnelle de carburant, et s’accompagnerait d’une explosion des primes d’assurance pour les « risques de guerre ».
La chimie et la pétrochimie européennes constituent le secteur le plus directement exposé. Doublement frappée par le canal des prix du pétrole et par celui du gaz, cette industrie voit sa compétitivité-coût structurellement sous pression depuis 2022 en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et en France. Le rapport Draghi documente cet écart : le prix du gaz industriel en Europe est deux à cinq fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis, et l’écart avec les producteurs du Golfe est encore plus marqué. Le chimiste allemand BASF a déjà engagé des réductions de capacités européennes et réorienté ses investissements vers les États-Unis et la Chine. Un nouveau choc amplifiant le différentiel de coût peut rapidement rendre non compétitives des lignes de production entières, menaces d’impulser des décisions de délocalisation jusqu’ici différées.
La sidérurgie subit un double choc lors de toute crise énergétique majeure : hausse directe des coûts de production – hauts-fourneaux, aciéries électriques à arc vulnérables à un pic du prix de l’électricité – et contraction de la demande dans les secteurs utilisateurs (automobile, construction, machines). Environ 30 % de la production d’aluminium primaire européenne est suspendue depuis 2021, et la demande industrielle d’énergie a reculé de 6 % en volume en 2022, puis à nouveau de 6 % en 2023. Fragilisé par la concurrence des aciéries chinoises subventionnées et par les investissements requis pour la transition bas carbone, ce secteur ne disposerait pas des marges pour absorber un choc supplémentaire sans nouvelles réductions de capacités.
La filière des engrais azotés illustre la complexité des mécanismes de propagation. Grande consommatrice de gaz naturel et importatrice de soufre et d’ammoniac depuis le Golfe, elle avait déjà réduit ou arrêté sa production lors de la flambée du gaz de 2022. Un choc d’Ormuz reproduit ce scénario dans un contexte agricole fragilisé, avec des effets en cascade sur l’agroalimentaire – premier employeur industriel de l’Union européenne (UE) avec 4,2 millions de salariés directs – et une spirale inflationniste atteignant les prix alimentaires à la consommation, vecteur politiquement sensible en contexte post-inflationnaire.
Le ciment, le verre et les matériaux à haute température, dont les processus requièrent jusqu’à 1 550 °C et restent peu électrifiables à court terme, sont denses en PME à faibles marges. Un arrêt de four étant industriellement lourd et coûteux à inverser, ces secteurs sont à risque d’arrêts durables lors d’un choc prolongé.
Enfin, l’industrie automobile, premier secteur exportateur de l’UE, est exposée simultanément à la hausse des matières premières (acier, aluminium, plastiques), aux perturbations logistiques et à la contraction de la demande. Les équipementiers de rang 1 et 2 – souvent des PME en Allemagne, France, Espagne et Italie – ne peuvent absorber longtemps une hausse simultanée des coûts et une contraction du chiffre d’affaires, comme l’a démontré la crise des semi-conducteurs de 2020–2021.
La situation au début du conflit de 2026 présente plusieurs facteurs aggravants par rapport à 2022, avec notamment des stocks de gaz historiquement bas. Avec environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 et 77 milliards les deux exercices précédents, la marge d’amortissement est plus limitée en entrée en crise.
Par ailleurs, les directions industrielles ayant intégré la leçon de 2022 peuvent anticiper une durée prolongée du choc et accélérer les décisions de réduction de capacité avant sa pleine matérialisation – d’autant que la Banque de France rappelle que les effets sur les ratios financiers durent deux à trois ans, rendant les entreprises, à peine sorties de la première dégradation, particulièrement vulnérables à une seconde vague.
Et, en soutien, les marges budgétaires publiques sont plus réduites : les dispositifs d’amortissement de 2021 à 2023 ont représenté plusieurs centaines de milliards d’euros pour les États membres, creusant des déficits non entièrement résorbés, singulièrement en France. Certes, l’UE a tiré des enseignements du choc de 2022, mais l’architecture institutionnelle européenne restait incomplète.
À la fin de 2025, les points de contact sectoriels nécessaires à une réponse coordonnée aux crises industrielles liées à l’énergie n’étaient pas encore totalement opérationnels. À ce contexte déjà fragilisé s’ajoute le chaos des tarifs douaniers de l’administration Trump. Cette double exposition – choc énergétique et choc commercial simultanés – est inédite depuis la stagflation des années 1970.
La réponse structurelle est la décarbonation industrielle, entendue non comme contrainte réglementaire mais comme stratégie de sécurité économique. Électrifier les processus industriels là où la technologie le permet, développer l’hydrogène bas carbone pour les procédés à haute température non électrifiables, améliorer drastiquement l’efficacité énergétique de la production : ces leviers réduisent mécaniquement l’exposition de l’industrie aux chocs fossiles exogènes récurrents.
Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission européenne en 2025 articule explicitement décarbonation et résilience industrielle, reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité. Le général Tom Middendorp, président du Conseil militaire international sur le climat et la sécurité, formule l’objectif en termes sécuritaires :
« Développer une énergie propre et sûre au niveau national n’est pas une politique climatique, c’est une réduction stratégique des risques. »
Cette perspective permet de recadrer le faux dilemme entre compétitivité de court terme et transition énergétique. Dans un environnement géopolitique structurellement instable, chaque investissement dans l’efficacité énergétique ou l’électrification d’un processus industriel constitue aussi une réduction de l’exposition aux prochains chocs d’Ormuz… ou à ceux qui pourraient provenir de pressions sur l’UE du fournisseur américain de GNL. La valeur de cette assurance, systématiquement omise dans les calculs de rentabilité industrielle conventionnels, est considérable et croissante à mesure que l’instabilité géopolitique s’installe dans la durée.
La crise d’Ormuz de 2026 n’est pas une anomalie imprévisible. L’histoire du détroit – de la guerre des tankers aux crises de 2011, de 2019 et de 2025 – confirme que cette menace est centrale dans la géopolitique de l’énergie mondiale et doit être intégrée comme hypothèse normale dans toute planification industrielle européenne.
La crise de mars 2026 le révèle sans ambiguïté : la diversification post-Ukraine n’a pas résolu le problème fondamental, elle l’a simplement déplacé de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, zones géopolitiquement « sismiques »… Chimie, sidérurgie, engrais, automobile – aucun secteur ne peut neutraliser à court terme son exposition à un choc géopolitique lointain. La sécurité industrielle de l’Europe exige non seulement de diversifier les fournisseurs d’hydrocarbures, mais aussi de réduire structurellement la quantité d’énergie fossile que son industrie doit importer.
Patrice Geoffron est membre fondateur de l'Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.