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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

04.03.2026 à 16:17

Comment la Chine développe « l’économie de basse altitude »

Fabien M. Gargam, Associate Professor of Management, Renmin University of China et Chercheur Associé, Université Paris-Saclay
Située en dessous de 3 000 mètres d’altitude en Chine, l’« économie de basse altitude » représente une industrie stratégique pour l’empire du Milieu. Quels sont les enjeux de ce nouveau secteur d’activité ?

Texte intégral (2300 mots)

Située en dessous de 3 000 mètres d’altitude en Chine, l’« économie de basse altitude » représente une industrie stratégique pour l’empire du Milieu. Drones, véhicules volants, aéronefs électriques à décollage et atterrissage verticaux, ou eVTOL, les nouveaux appareils sont légion. Comment la définir et expliquer son développement si soudain ?


En janvier 2025, l’entreprise chinoise DJI dévoile la série Matrice 4, la première gamme de drones intégrant une puissance de calcul IA ouverte. En mars 2025, l’eVTOL EH216-S de l’entreprise EHang devient le premier véhicule aérien sans pilote avec passagers à obtenir les quatre certificats – type, navigabilité, production, exploitation. Ces deux réalisations historiques s’inscrivent dans l’économie de basse altitude.

Ce concept fut proposé en 2009 par le professeur associé Weimin Li de l’Université de l’aviation civile de Chine, une période où le pays était confronté à des défis persistants au niveau de l’aviation générale.

En décembre 2023, l’économie de basse altitude est désignée comme une industrie émergente stratégique lors de la Conférence centrale sur le travail économique. En décembre 2025, la Commission nationale du développement et de la réforme chinoise la définit comme « un modèle économique global axé sur les activités aériennes à basse altitude qui stimulent l’innovation industrielle et les applications concrètes ».

Comment expliquer son développement ? Les avis divergent sur la question.

Cet article s’appuie sur deux concepts, l’avantage au premier entrant et l’avantage au dernier entrant, créés par les gestionnaires Marvin Lieberman et David Montgomery en 1988, pour caractériser le bond en avant de l’économie de basse altitude. Notre étude liée à ce sujet est en cours de publication en mandarin.

Marché de 432 milliards d’euros d’ici 2035

En janvier 2025, Zhiyong Song, directeur de l’Administration de l’aviation civile chinoise, déclare que l’économie de basse altitude est sur le point de saisir une opportunité stratégique similaire au « dépassement », observé dans le secteur des véhicules à énergie nouvelle.

Le développement de ce modèle économique global combine de manière innovante l’avantage au premier entrant et l’avantage au dernier entrant. Il présente une double caractéristique : réaliser des percées dans des secteurs émergents et combler les lacunes de l’aviation générale. Sa chaîne de valeur l’expose clairement. Aujourd’hui, le marché chinois de l’économie de basse altitude a dépassé les 500 milliards de yuans (62 milliards d’euros). Selon les projections, il atteindra les 1 000 milliards de yuans (124 milliards d’euros) d’ici 2026 et les 3 500 milliards de yuans d’ici 2035 (432 milliards d’euros).

Les puissances aéronautiques traditionnelles n’ont pas d’équivalent direct à l’économie de basse altitude, puisqu’elles possèdent déjà un marché mature de l’aviation générale. De ce fait, les États-Unis poursuivent l’initiative Advanced Air Mobility et l’Union européenne se concentre sur l’initiative Innovative Air Mobility pour améliorer les systèmes de transport et moderniser les technologies associées.

Avantage au premier entrant : rôle de moteur

La Chine mobilise l’avantage au premier entrant comme un moteur pour permettre à son économie de basse altitude un dépassement en changeant de voie. Ce concept découle de trois dimensions : (1) la domination technologique, (2) l’acquisition précoce d’actifs essentiels et (3) les coûts de transfert pour les clients.

Domination technologique

La Chine s’est assurée l’initiative en matière de brevets grâce à des percées en recherche et développement (R&D) qui tirent parti de la réutilisation intersectorielle. Si l’on prend l’exemple des véhicules volants, environ 85 % de leur chaîne industrielle est liée aux véhicules électriques dits « intelligents ».

Les entreprises de véhicules à énergie nouvelle, telles que BYD et CATL, utilisent les plateformes d’électrification éprouvées pour adapter les technologies des trois systèmes électriques et les chaînes d’approvisionnement de l’automobile aux aéronefs à basse altitude.

L’équipe du professeur Xiaobo Qu de l’Université Tsinghua estime que l’exploitation des chaînes d’approvisionnement automobiles pourrait faire baisser le coût des véhicules volants électriques de plusieurs millions à 200 000 yuans, soit 24 700 euros.

L’entreprise chinoise DJI est le leader mondial des drones. HUArtandPhotography/Shutterstock

Acquisition précoce d’actifs essentiels

La Chine a été le premier pays à investir massivement dans ce nouveau secteur d’activité. Avec un territoire de 9,6 millions de kilomètres carrés, le potentiel économique de son espace aérien à basse altitude est immense.

La base de fabrication de voitures volantes de Xpeng Aridge à Guangzhou est la première usine moderne au monde à intégrer les normes de fabrication aéronautique et les capacités de production automobile de masse. Spécialisée dans le développement d’un Land Aircraft Carrier modulaire, elle vise une capacité de production annuelle de 10 000 unités et prévoit des livraisons à grande échelle d’ici 2026.

Coûts de transfert pour les clients

La Chine a mis l’accent sur la fidélisation des utilisateurs et la création de nouveaux marchés. Par exemple, elle a consolidé sa position de premier marché mondial des drones grand public en 2024, avec un chiffre d’affaires de 1,51 milliard de dollars états-uniens. L’entreprise DJI détient régulièrement 70 à 85 % des parts du marché mondial des drones grand public, tout en dépassant 50 % des parts de marché dans les applications industrielles telles que l’agriculture, la topographie et la sécurité.


À lire aussi : Le bond en avant de l’industrie automobile chinoise de 1953 à nos jours


Cette domination remonte à 2006 lorsqu’elle a tiré parti de la base de fabrication électronique de pointe du Guangdong pour être la pionnière de l’adoption civile et de la commercialisation à l’étranger des drones de photographie aérienne.

Avantage au dernier entrant : rôle d’assise

La Chine mobilise l’avantage au dernier entrant comme une assise pour permettre à son économie de basse altitude un dépassement en changeant de voie. Ce concept découle de quatre dimensions : (1) la capacité de profiter des investissements réalisés par les acteurs en place, (2) la résolution de l’incertitude, (3) les opportunités émanant des discontinuités technologiques et (4) l’inertie des acteurs en place.

Profiter des investissements réalisés par les acteurs en place

La Chine s’aligne sur les normes de navigabilité de la Federal Aviation Administration (États-Unis), tout en se référant à des cadres réglementaires internationaux faisant autorité, afin de diminuer les coûts liés aux essais et de réduire les barrières réglementaires.

L’acquisition par l’entreprise Aviation Industry Corporation of China (AVIC), spécialisée dans la construction aéronautique, d’entreprises états-uniennes telles que Cirrus, réputée pour son système de parachute balistique CAPS, accélère le développement et le renouvellement des équipements aéronautiques nationaux.


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Résolution de l’incertitude

La Chine a contourné les coûts initiaux et les goulets d’étranglement déjà rencontrés par les États-Unis dans le secteur des drones. Ainsi, elle est parvenue à une pénétration commerciale progressive en tirant parti notamment de la taille de son marché domestique et des avantages offerts par les réseaux de communication tels que la 5G et la 5G-A. En 2025, la Chine établit deux records mondiaux dans la catégorie des feux d’artifice tirés par des drones.

Opportunités émanant des discontinuités technologiques

La Chine possède la chaîne d’approvisionnement en batteries électriques la plus complète et la plus sophistiquée au monde. En novembre 2024, l’aéronef électrique EH216-S de EHang réalise le premier essai en vol au monde d’une batterie à l’état solide pour les eVTOL.

Inertie des acteurs en place

La Chine a publié les premières normes réglementaires de navigabilité pour les systèmes aériens sans pilote avec passagers. L’Administration de l’aviation civile a mis en place une procédure simplifiée pour accompagner les demandes simultanées de certificat de type et de certificat de production.

En revanche, pour obtenir ces deux certificats, la Federal Aviation Administration et l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne exigent un protocole séquentiel, ce qui rend la démarche plus lente. En outre, le JAS4-1 de l’entreprise Joby a soumis sa demande de certificat de type à la Federal Aviation Administration en 2018 et se trouve encore aujourd’hui aux dernières étapes du processus de certification.


Cet article a été corédigé par Yuzhen Xie (écrivaine et conférencière), diplômée de Renmin University of China.

The Conversation

Fabien M. Gargam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2414 mots)

Alors que la promotion de la troisième saison de House of the Dragon, annoncée pour 2026, s’impose progressivement dans le paysage médiatique, les premières images divulguées réaffirment le choix esthétique fondamental qui caractérise la saga : l’inscription résolue dans un imaginaire « médiévalisant ».


House of the Dragon, adaptation du roman Feu et Sang de George R. R. Martin, est le premier prequel de la série Game of Thrones sortie en 2011. Armures polies, châteaux vertigineux, alliances dynastiques fragiles et guerres de succession s’y combinent pour donner forme à un Moyen Âge de fiction, immédiatement reconnaissable mais profondément retravaillé. Dans cet univers où la référence médiévale sert moins de modèle que de réservoir symbolique, la bâtardise occupe une place particulièrement féconde.

En filigrane des pages de Feu et Sang comme dans la série, les bâtards apparaissent, disparaissent, réapparaissent, au point de constituer un réseau latent, une cartographie discrète de l’illégitimité qui structure la société westerienne. Loin d’être un simple motif pittoresque, la bâtardise devient un outil privilégié pour interroger la manière dont George R. R. Martin réélabore les codes politiques, juridiques et sociaux de la fin du Moyen Âge afin d’en tirer une matière narrative adaptée aux sensibilités contemporaines.

La bâtardise comme catégorie hybride

Dans l’Europe médiévale, la bâtardise n’est pas une condition univoque. Elle ne renvoie ni à un statut juridique homogène ni à une expérience sociale uniforme. Selon les contextes politiques, les stratégies des lignages et les cadres normatifs, l’enfant né hors mariage peut être marginalisé, toléré, intégré, voire instrumentalisé. La bâtardise constitue ainsi une catégorie souple, située à l’intersection du droit, de la morale et des pratiques sociales, dont la signification varie selon les milieux et les époques.

Feu et Sang, écrit sous la forme d’une chronique, pastiche brillamment les textes tardo-médiévaux, comme la chronique d’Olivier de La Marche (v.1425-1502) par exemple, tout en le simplifiant. Le narrateur du roman (et de la série), l’archimestre Gyldayn, dissémine dans son récit des mentions de bâtards issus de lignages variés, de seigneurs comme de servantes, et les projette dans des temporalités longues. Ce procédé fabrique une continuité pseudo-historique où la répétition des naissances illégitimes devient un fil rouge permettant de penser les logiques du pouvoir, les hiérarchies implicites et les mécanismes d’exclusion qui cimentent la société.

Mais Martin opère une transformation fondamentale : là où les documents médiévaux associaient l’épithète de « bâtard » à un individu précis (Antoine de Bourgogne dit « le Grand Bâtard de Bourgogne », v. 1430-1504, ou encore Jean bâtard de Bourbon, comte de Velay, v. 1413-1485) l’auteur systématise la dimension onomastique (liée aux noms propres). Les enfants illégitimes se voient attribuer des noms hérités non de leurs mères mais des régions dont sont issus leurs pères : Snow pour le Nord, Rivers pour le Conflans, Hill pour l’Ouest, et ainsi de suite.

Cette territorialisation ancre la bâtardise dans une logique patrilinéaire immédiatement lisible, en assignant aux enfants naturels un patronyme régional qui signale d’emblée leur naissance hors mariage. Toutefois, cette lisibilité demeure parfois trouble, car le nom désigne moins une filiation précise qu’une absence de filiation reconnue.

Alys Rivers en constitue l’emblème. Sorcière à la figure trouble, son nom, plus qu’une simple indication géographique, matérialise une identité fracturée. Née d’un père mal identifié, probablement un Fort, elle incarne la figure même de la marginalité.

Alys Rivers (interprétée par Gayle Rankin) dans la saison 2 de House of the Dragon (2024). HBO

Les femmes, principales victimes du fait bâtard

Si les hommes bâtards de Westeros peuvent, selon les circonstances, être intégrés, reconnus ou tolérés, la situation des femmes et des enfants nés d’elles révèle un tout autre régime de marginalisation. Dans Feu et Sang, les bâtards dont les mères sont des nobles sont fréquemment dissimulés, masqués par des assignations fictives de paternité lorsque l’épouse est mariée, ou abandonnés si elle ne l’est pas.

Ce traitement littéraire trouve un écho puissant dans les sociétés médiévales, où le corps féminin constitue un lieu de contrôle et de suspicion. La figure fictive de Rhaenyra Targaryen en est une démonstration éclatante. Officiellement mère de trois fils Velaryon, elle devient l’objet d’une campagne de délégitimation qui mobilise l’imaginaire sexuel comme arme politique : on attaque sa moralité, la vraisemblance de ses maternités et, par ricochet, son droit à gouverner. Elle devient « la mère des bâtards » (Jacaerys, Lucerys et Joffrey) ou « la putain de Peyredragon ».

Le parallèle historique avec Isabeau de Bavière (v. 1370-1435), dont la fidélité fut publiquement mise en cause durant les crises de folie de Charles VI (1380-1422), éclaire ce traitement. Comme Rhaenyra, Isabeau vit son rôle politique attaqué par des accusations visant la légitimité de ses enfants, en particulier le futur Charles VII (1422-1461). Son image de mauvaise reine trouve ses racines dans la campagne de propagande genrée construite par ses opposants politiques en pleine guerre civile. On tente de fragiliser son pouvoir en lui imputant des aventures, notamment avec Louis d’Orléans, propre frère du roi…

Christine de Pizan offrant la Cité des dames à Isabeau de Bavière, miniature, vers 1410-1414, Londres, British Library, Harley 4431. British Library

De même, le scandale de la tour de Nesle (1314) rappelle à quel point inouï de violence l’adultère féminin, perçu comme menace dynastique, était puni au Moyen Âge.

Martin s’inspire de ces imaginaires, mais les réordonne : ainsi, lorsque Lady Coryanne tombe enceinte d’un garçon d’écurie, c’est l’amant qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire. On peut ici faire le parallèle avec l’adultère de Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), belle fille du roi de France Philippe IV (1285-1314), qui mourut en prison. Son amant a connu les tourments de la torture – la roue, le plomb brûlant, l’émasculation – et de la décapitation. Le garçon d’écurie qui séduit la lady fictive est lui aussi émasculé, mais il a la vie sauve et il est conduit au Mur – une gigantesque muraille de glace et de pierre qui, dans la fiction, sépare le royaume des Sept Couronnes des terres glacées et sauvages situées au-delà. Mais contrairement à Marguerite, Lady Coryanne n’avait pas attenté à la majesté royale.

Westeros présente une version atténuée, mais non dépourvue de dureté, des rapports médiévaux entre genre, sexualité et pouvoir. Les bâtards issus des femmes de l’aristocratie demeurent malgré tout des figures d’ombre, rarement nommés, souvent oubliés du récit. Les enfants de la princesse Saera Targaryen (princesse déchue et prostituée) n’apparaissent qu’en marge et Hugh Marteau, son fils, refuse explicitement d’adopter un nom de bâtard pour échapper à l’héritage infamant de sa mère. Cette invisibilisation, qu’elle soit volontaire ou systémique, inscrit la bâtardise féminine dans une dynamique d’identité d’entre deux, où ces femmes se trouvent à la fois à l’écart des catégories sociales établies et sans place claire dans la hiérarchie.

La bâtardise comme outil d’émotion historique

La puissance de Feu et Sang ne réside pas tant dans sa fidélité aux réalités médiévales que dans sa capacité à créer une illusion d’authenticité. La bâtardise y devient un marqueur narratif doublement opératoire : elle signale immédiatement la coloration médiévale de l’univers tout en étant remodelée pour répondre aux attentes d’un public contemporain, sensible aux questions d’identité, de reconnaissance et de justice. La diabolisation des bâtards par le personnage d’Alicent Hightower, qui va jusqu’à faire du « sang de bâtard » un argument de déshumanisation, traduit moins les mentalités du XVᵉ siècle que nos propres inquiétudes face au stigmate et à l’altérité.

En cela, Martin s’écarte de la réalité historique. À la fin du Moyen Âge, les bâtards princiers, qu’ils soient légitimés ou non, jouent parfois des rôles majeurs : ce fut le cas de Jean de Dunois (1403-1468), dit le bâtard d’Orléans, héros de la guerre de Cent Ans, ou de César Borgia (1475-1507), dont l’ascension politique fut fulgurante. Dans Westeros, rares sont ceux qui atteignent la même stature. Orys Baratheon, un étranger, fait figure d’exception tandis que la majorité demeure cantonnée aux marges du pouvoir, témoignant du choix narratif de privilégier l’exclusion comme horizon dramatique.

Cette recomposition est au cœur du médiévalisme martinien. Feu et Sang ne cherche pas à reproduire le Moyen Âge mais à le réinventer comme espace d’intensification émotionnelle. Un lieu où la filiation devient enjeu existentiel, où la marge produit du tragique, où la bâtardise, loin d’être un simple statut, condense les tensions entre appartenance et altérité. Par ce prisme, Martin parle moins du passé que du présent : de nos obsessions pour les origines, de nos interrogations sur les frontières de l’identité, de nos propres dispositifs d’exclusion.

L’illégitimité y fonctionne comme un miroir, le miroir des sociétés médiévales, dont elle retient certains codes, et le miroir de notre temps, dont elle absorbe les sensibilités.

The Conversation

Mauréna Benteboula ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.03.2026 à 11:55

Tsunami en Méditerranée : pourquoi Nice doit se préparer à évacuer

Frédéric Leone, Professeur des Universités, Géographe des risques et des catastrophes "naturelles", Volcanographe, Cartographe, Université Paul Valéry – Montpellier III
Tsunami en Méditerranée : le risque existe aussi sur les côtes françaises. À Nice, la préparation et l’évacuation rapide restent les seules protections efficaces.

Texte intégral (3795 mots)
Selon l’Unesco, citée en 2022, « la probabilité d’une vague de tsunami de plus d’un mètre en Méditerranée dans les trente prochaines années est proche de 100 % ». Arno Smit/Unsplash, CC BY

La Méditerranée est souvent perçue comme peu exposée au risque de tsunami. Pourtant, l’histoire et les modélisations récentes montrent que des vagues destructrices ont déjà atteint les côtes françaises et pourraient le faire à nouveau. Les résultats d’un projet mené sur la Métropole Nice Côte d’Azur montrent pourquoi l’anticipation et l’évacuation préventive restent les seuls moyens réellement efficaces de protection.


Les tsunamis, anciennement dénommés raz-de-marées en France ou maremoti en Italie, sont parmi les phénomènes naturels les plus destructeurs. Déclenchés par des séismes, des glissements sous-marins ou des éruptions volcaniques, ils se propagent rapidement sur de longues distances avant de libérer leur énergie au voisinage des côtes, sous forme de submersions brutales et de courants extrêmement puissants.

De quelques centimètres à plusieurs mètres de hauteur, cette submersion se caractérise généralement par plusieurs trains d’ondes et les premières vagues ne sont pas forcément les plus grosses. La vitesse du courant est telle que la pression exercée sur les infrastructures littorales peut atteindre plusieurs tonnes au mètre carré.

À l’échelle mondiale, ils ont provoqué depuis 1970 plus de 250 000 décès, notamment lors des catastrophes du 26 décembre 2004 dans l’océan Indien et du 11 mars 2011 au Japon.

Un risque que l’on croit lointain, et pourtant…

Dans l’imaginaire collectif, le tsunami reste associé au Pacifique ou à l’océan Indien. En Méditerranée, il est souvent perçu comme marginal. Cette représentation est trompeuse. L’Unesco, en charge de la prévention de ce risque au niveau mondial, a déclaré en juin 2022 que :

« Les statistiques montrent que la probabilité d’une vague de tsunami de plus d’un mètre en Méditerranée dans les trente prochaines années est proche de 100 %. »

Après le Pacifique, c’est dans ce bassin que l’on recense le plus grand nombre de tsunamis historiques, dont plusieurs ont touché les côtes françaises.

Selon les données disponibles, une vingtaine d’événements ont été signalés sur le littoral méditerranéen français entre le XVIᵉ siècle et le début des années 2000, avec des hauteurs de vagues parfois supérieures à deux mètres.

Des délais d’évacuation parfois très courts

Les sources des tsunamis méditerranéens peuvent être locales ou lointaines. Dans certains scénarios, le temps d’arrivée des premières vagues peut être inférieur à dix minutes, notamment en cas de glissement sous-marin ou de séisme proche de la côte, comme en mer de Ligurie entre la Corse et les côtes italiennes. À l’inverse, des tsunamis générés plus loin de l’Hexagone, par exemple au niveau de la marge nord maghrébine, peuvent atteindre la côte d’Azur en moins de 90 minutes.

Le séisme de Boumerdès (Algérie) du 21 mai 2003 a ainsi provoqué des perturbations sur l’ensemble du littoral méditerranéen français. Une enquête de terrain a montré que huit ports de plaisance de la Côte d’Azur avaient connu des baisses importantes du niveau de la mer (de 50 cm à 1,5 m), des purges de bassins, de forts tourbillons et courants, des embarcations endommagées, compatibles avec des phénomènes de résonances portuaires. Les effets ont été observés sur le littoral azuréen une heure et quart après le séisme.

D’origine plus locale, le tsunami déclenché le 16 octobre 1979 par l’effondrement sous-marin d’une partie du chantier du nouveau port de commerce de Nice (Alpes-Maritimes), adjacent à l’aéroport, a causé la mort de huit personnes et des dégâts importants à Antibes, à Cannes et à Nice. Le phénomène a été observé à Antibes durant une trentaine de minutes.

Un autre scénario pouvant prendre naissance au plus proche des côtes est celui du tsunami d’origine sismique survenu en mer de Ligurie, le 23 février 1887, à la suite d’un séisme sous-marin de magnitude de 6,5 à 6,8. Les témoignages de l’époque relatent un retrait brutal de la mer d’environ un mètre à Antibes et Cannes, laissant à sec des bateaux de pêche, avant l’arrivée d’une vague atteignant près de deux mètres, venue recouvrir les plages.

Ces événements rappellent que l’effet de surprise peut être total, en particulier lorsque les délais sont très courts. Dans ces conditions, les dispositifs d’alerte classiques montrent leurs limites. La capacité des populations à évacuer rapidement devient alors déterminante.

Deux scénarios de tsunamis pouvant affecter les côtes méditerranéennes (rouge : séisme sous-marin proche de la côte algérienne, vert : glissement sous-marin en mer Ligure)
Deux scénarios de tsunami pouvant affecter les côtes méditerranéennes (rouge : séisme sous-marin proche de la côte algérienne ; vert : glissement sous-marin en mer de Ligurie). Sahal, Leone & Péroche, 2013, Fourni par l'auteur

Un système d’alerte opérationnel pour la France

Depuis juillet 2012, la France dispose d’un système national d’alerte aux tsunamis, opéré par le Centre d’alerte aux tsunamis (Cenalt), en lien avec le dispositif international coordonné par l’Unesco en Méditerranée. Ce système permet de détecter rapidement les séismes potentiellement tsunamigènes et de transmettre une alerte en moins de quinze minutes auprès du centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (Cogic), et des centres d’alerte étrangers.

C’est ensuite à la charge des autorités de diffuser les messages d’alerte aux populations, en particulier au moyen de la plateforme FR-Alert qui permet d’envoyer des notifications sur les téléphones portables des personnes présentes dans la zone de danger.

Toutefois, ce dispositif global ne couvre que les tsunamis d’origine sismique lointaine et reste peu efficace face aux tsunamis locaux ou liés à des glissements sous-marins, pour lesquels le temps d’arrivée du tsunami sur les côtes peut être inférieur au délai d’alerte. C’est la raison pour laquelle il est important de sensibiliser les populations riveraines à la détection des signes précurseurs : le séisme ressenti, les mouvements anormaux de la mer, le plus souvent un retrait précédant l’arrivée du tsunami, mais pas toujours.

Nice Côte d’Azur : un territoire très exposé

Sur l’ensemble des côtes méditerranéennes françaises, une zone terrestre à évacuer a été définie par les services de l’État et l’Université de Montpellier Paul-Valéry, en croisant altitude, distance à la mer et données historiques. Elle correspond à la portion littorale dont l’altitude est inférieure à 5 mètres et dont la distance par rapport à la mer est inférieure à 200 mètres. Le long des entrées fluviales cette distance est étendue à 500 mètres par rapport à l’embouchure.

En incluant la Corse, cela concerne 1 700 km de côtes, 187 communes de Méditerranée française, et au moins 164 000 résidents. En pleine saison estivale il faut également considérer une estimation de près de 835 000 usagers des plages à évacuer en cas de tsunami.

Nombre de résidents estimés dans la zone à évacuer, pour chaque commune du littoral méditerranéen français
Nombre de résidents estimés dans la zone à évacuer, pour chaque commune du littoral méditerranéen français. Carles et coll., 2023, Fourni par l'auteur

La Métropole Nice Côte d’Azur concentre de nombreux facteurs de vulnérabilité : urbanisation dense, forte attractivité touristique, plages très fréquentées. Nos travaux de photo-interprétation et de modélisation ont permis d’estimer la présence simultanée de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la zone à évacuer lors des périodes de forte fréquentation (entre 10 000 et 87 000 personnes sur les plages, suivant la saison et l’heure).

Schéma de principe pour la définition de la zone à évacuer en cas de tsunami sur l’arc méditerranéen
Schéma de principe pour la définition de la zone à évacuer en cas de tsunami sur l’arc méditerranéen. MIIAM, 2019, Fourni par l'auteur

Évacuer avant le tsunami : le plan prévu pour la Métropole Nice Côte d’Azur

Face à un tsunami, l’évacuation est le seul moyen de protection efficace. L’expérience internationale montre que des évacuations rapides et bien préparées peuvent sauver l’immense majorité des populations exposées. Ces évacuations réactives ont, par exemple, permis de sauver 96 % des habitants du littoral japonais lors du grand tsunami de la côte du Tōhoku du 11 mars 2011.

À Nice Côte d’Azur, une stratégie globale d’évacuation a été élaborée avec l’appui de la recherche scientifique (Laboratoire de géographie et d’aménagement, Université de Montpellier Paul-Valéry). Elle repose sur des itinéraires pédestres optimisés, tenant compte des pentes, des obstacles, des vitesses de déplacement et des points de congestion. Des sites refuges situés hors de portée des vagues ont été identifiés et validés avec les autorités locales. Les itinéraires d’évacuation ont été modélisés au moyen d’algorithme de recherche des chemins les plus rapides.

Au total, près d’une centaine de sites refuges ont été cartographiés et intégrés dans des plans d’évacuation opérationnels, conçus pour guider les populations vers une mise en sécurité rapide.

Les tous premiers panneaux de prévention du risque tsunami posés à Nice le 27 février 2026
Les tout premiers panneaux de prévention du risque tsunami posés à Nice, le 27 février 2026. C. Thomin, MNCA, 2026, Fourni par l'auteur

De la science à l’action : préparer les populations

La prévention ne repose pas uniquement sur des cartes. Elle passe aussi par l’appropriation du risque par les populations. Des actions de sensibilisation, des exercices d’évacuation, notamment en milieu scolaire ainsi que le déploiement progressif d’une signalétique spécifique contribuent à ancrer les bons comportements. Plusieurs actions de ce type ont été réalisées à Nice avec le concours des étudiants de Montpellier.

À Nice, une plateforme d’information accessible au public avec des cartes interactives permet également de consulter les zones à évacuer, les itinéraires et les consignes à suivre en cas d’alerte. Ces outils contribuent au développement d’une véritable culture du risque tsunami.

Interface cartographique en ligne permettant de localiser la zone à évacuer, les sites refuges, et les itinéraires en cas de tsunami sur la Métropole Nice Côte d’Azur
Interface cartographique en ligne permettant de localiser la zone à évacuer, les sites refuges et les itinéraires en cas de tsunami sur le territoire de la Métropole Nice Côte d’Azur. LAGAM/UMPV, 2026, Fourni par l'auteur

Vers des territoires « Tsunami Ready »

Au-delà du cas azuréen, la méthode développée est transposable à d’autres littoraux français et européens, en Méditerranée comme en outre-mer, où les délais d’arrivée des tsunamis peuvent être tout aussi courts.

Ces démarches s’inscrivent dans l’objectif de reconnaissance internationale Tsunami Ready (territoires préparés aux tsunamis) porté par l’Unesco. Ce programme en 12 points vise à certifier les territoires capables d’anticiper le risque, de préparer leurs populations et d’organiser une réponse adaptée.

Les premières communes d’Europe dotées de ce label ont d’ailleurs bénéficié de l’accompagnement scientifique et technique de notre équipe. Il s’agit de Deshaies en Guadeloupe et de Cannes (Alpes-Maritimes), en attendant la reconnaissance toute prochaine de la Métropole Nice Côte d’Azur.

Face à une vague qui peut arriver en quelques minutes, être prêt à évacuer peut faire toute la différence.


Article écrit avec la collaboration de Louis Monnier, Monique Gherardi, Matthieu Péroche et Noé Carles, Université de Montpellier Paul-Valéry.

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