15.06.2026 à 12:06
15.06.2026 à 12:06
Arrêter de financer le système global de mesure de l’océan met en danger nos capacités de prévisions météorologiques et d’anticipation – ce qui coûterait au final bien plus cher que ce système lui-même.
Peu de pays sont à même de surveiller les océans, et l’arrangement mondial qui a prévalu jusqu’ici, duquel nous dépendons, montre aujourd’hui des signes de faiblesse. L’Europe et l’Asie doivent désormais décider si elles laissent ce système perdre de sa force ou si elles reprennent la main ensemble.
À l’heure actuelle, dans tous les bassins océaniques de la planète, un réseau mondial d’instruments mesure l’état de la mer.
Des navires de recherche sillonnent les océans en suivant des lignes imaginaires, les « transects », de façon répétée, pour accumuler des données de la surface aux fonds marins. Des bouées ancrées surveillent les océans tropicaux, à la recherche des premiers signes d’El Niño ou de cyclones tropicaux, et prennent le pouls de la circulation thermohaline.
Quelque 4 000 flotteurs autonomes plongent tous les dix jours à 2 000 mètres de profondeur avant de remonter pour transmettre la température et la salinité aux stations au sol par satellite. Des planeurs sous-marins patrouillent les marges continentales, et des bouées dérivantes flottent à la surface dans les eaux les plus reculées. Des centaines d’éléphants de mer portent des capteurs miniaturisés sous la banquise polaire…
Ce réseau produit des informations inestimables qui nous permettent d’anticiper l’évolution des conditions océaniques et météorologiques, d’y réagir, et de protéger l’océan.
Néanmoins, le réseau de surveillance des océans est fragile, bien plus que ne le réalisent la plupart des gens et la plupart des gouvernements – notre nouvelle étude, publiée dans Nature Climate Change, a mesuré pour la première fois à quel point.
Le résultat est alarmant. Si les observations d’un seul contributeur majeur, les États-Unis, étaient retirées du Système mondial d’observation de l’océan (GOOS), les erreurs dans notre estimation de la vitesse de réchauffement de l’océan augmenteraient de 163 %. C’est pire que de perdre au hasard 80 % de toutes les données océaniques mondiales. La raison est d’ordre géographique : les instruments américains couvrent tous les bassins océaniques et comblent des lacunes qu’aucun autre pays n’est en mesure de pallier actuellement.
Il ne s’agit pas d’une préoccupation théorique. Les coupes proposées au budget de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) et de la Fondation nationale pour la science aux États-Unis (NSF) menacent aujourd’hui la contribution états-unienne au GOOS.
La situation n’est guère meilleure de l’autre côté de l’Atlantique ; et les pressions ne se limitent pas à l’Occident. En Chine, scientifiques et décideurs s’efforcent de mettre en place une contribution nationale plus résiliente à l’observation des océans, mais sans les ressources que la situation exige.
Le système de surveillance marine sur lequel le monde s’appuie est mis à rude épreuve presque partout dans le monde.
Les débats publics sur l’observation des océans se concentrent souvent sur les flotteurs Argo.
Chaque flotteur Argo est essentiellement un cylindre étanche contenant des composants électroniques sous pression, doté d’une chambre de flottabilité ingénieuse : il se remplit d’eau de mer pour couler et se vide pour remonter à la surface. Les sciences de l’océan ont été, proprement, révolutionnées par l’utilisation de ces robots autonomes au cours du siècle écoulé.
Cependant, Argo n’est qu’un élément du GOOS et la complémentarité de ses composantes est essentielle.
Argo profile les deux kilomètres supérieurs de l’océan ouvert ;
les navires de recherche descendent plus profondément : les campagnes GO-SHIP effectuent des relevés de la surface au fond marin le long de transects (traversées) répétés sur de longues distances, fournissant des mesures de référence de haute précision qui permettent d’étalonner tous les autres instruments et aident à valider les modèles climatiques ;
les bouées ancrées fournissent des séries chronologiques continues essentielles pour surveiller El Niño, la circulation méridionale de retournement de l’Atlantique, ainsi que les conditions dans lesquelles se forment les cyclones tropicaux …
les planeurs sous-marins mesurent les courants côtiers, les tourbillons et les marges continentales que les flotteurs ne peuvent pas détecter ;
les éléphants de mer transportent des capteurs dans les zones sous-glaciaires des océans polaires, inaccessibles à tout autre instrument.
En somme, chaque plateforme répond à des questions auxquelles les autres ne peuvent pas répondre.
Si l’on supprime l’un de ces éléments, la capacité du système d’observation à fournir des informations fiables se dégrade non pas proportionnellement au volume de données perdues, mais proportionnellement à l’endroit où apparaissent les lacunes.
Le Système mondial d’observation des océans est trop souvent décrit comme un « système de surveillance du climat », mais son rôle est bien plus vaste.
Toutes les prévisions météorologiques opérationnelles s’appuient sur ces données. Les systèmes de prévision numérique météo, gérés par le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme, par Météo France et par tous les autres grands services météorologiques, intègrent des observations océaniques plusieurs fois par jour.
Sans elles, les prévisions perdent rapidement leur fiabilité.
De même, les nouveaux systèmes de prévision fondés sur l’intelligence artificielle Pangu-Weather et GraphCast, malgré leurs performances impressionnantes, s’appuient entièrement sur ce même flux d’observations. L’IA ne remplace pas les observations : elle en dépend.
Les prévisions subsaisonnières à saisonnières, qui aident à anticiper les saisons de récolte, la demande en énergie et la disponibilité en eau plusieurs semaines, voire plusieurs mois, à l’avance dépendent de manière cruciale des connaissances sur la chaleur et la salinité sous-marines.
Les prévisions de trajectoire et d’intensité des cyclones tropicaux, essentielles aux décisions d’alerte précoce et d’évacuation, dépendent de la connaissance de la chaleur contenue dans les couches sous-marines de l’océan, et pas seulement de la température de surface de la mer. En effet, les ouragans tirent leur énergie explosive des couches chaudes situées jusqu’à au moins 200 mètres de profondeur.
Les alertes de vagues de chaleur marines, désormais utilisées couramment par les gestionnaires des pêcheries du monde entier, sont impossibles sans une observation soutenue des couches sous-marines.
Les projections du niveau de la mer utilisées pour concevoir les infrastructures côtières nécessitent des décennies de mesures cohérentes, et la salinité apporte les informations de densité indispensables pour déterminer tous les courants océaniques, y compris l’Atlantic Meridional Overturning Circulation (AMOC), le grand « courant de retournement » de l’Atlantique.
En bref, le GOOS est le pilier des services opérationnels, des alertes de tempête de demain aux plans d’adaptation du siècle prochain. Le GOOS n’est pas un luxe mais une nécessité.
Il existe une idée fausse persistante, amplifiée par l’essor de l’intelligence artificielle (IA), selon laquelle des modèles suffisamment avancés pourraient se substituer aux observations directes. Ce n’est pas le cas.
Tout modèle de prévision, qu’il soit traditionnel ou fondé sur l’IA, repose sur l’assimilation des données : un ajustement continu de la simulation par rapport aux mesures du monde réel. Un modèle d’IA entraîné sur un passé riche en observations sera peu performant dans un présent où les observations sont rares. Dans un monde où les phénomènes extrêmes se multiplient et où l’état des océans évolue, les tendances historiques deviennent moins fiables.
À lire aussi : L’oubli catastrophique, ou pourquoi les IA ne savent pas encore apprendre en continu
Une observation non effectuée est perdue à jamais. Les mesures satellitaires de la surface de la mer ne peuvent pas nous dire ce qui se passe à des centaines ou des milliers de mètres de profondeur, là où la chaleur s’accumule, où les courants se réorganisent et où se forment déjà les précurseurs de la météo de la saison suivante. Pour voir sous la surface, nous avons besoin d’instruments dans l’eau.
L’argument selon lequel l’observation des océans est trop coûteuse s’effondre face aux chiffres.
Le coût annuel total du système mondial, toutes plateformes et tous personnels confondus, s’élève à environ un milliard d’euros à l’échelle mondiale. La part européenne n’en représente qu’une fraction.
Les phénomènes météorologiques extrêmes liés aux conditions océaniques ont causé des dizaines de milliards d’euros de dégâts à travers l’Europe rien qu’en 2024.
Une seule saison d’ouragans majeure dans l’Atlantique Nord peut coûter des centaines de milliards de dollars aux États-Unis. Les vagues de chaleur marines ont anéanti des pêcheries valant des milliards et provoqué un blanchissement massif des coraux sur tous les récifs de la planète. Les prévisions saisonnières erronées ont des répercussions en cascade sur l’agriculture, l’énergie et l’aide humanitaire, avec des conséquences rarement chiffrées.
Chaque euro dépensé pour l’observation des océans rapporte plusieurs fois sa valeur. C’est l’un des investissements publics les plus rentables qui soient.
L’Europe doit considérer l’observation des océans comme une infrastructure critique, au même titre que la navigation par satellite ou les services météorologiques. Cela implique un financement stable et pluriannuel pour l’épine dorsale opérationnelle du système : les bouées, les navires, les amarrages, les planeurs sous-marins et les centres de données qui traitent et diffusent les données.
La France possède la deuxième plus grande zone économique exclusive (ZEE) du monde. Présente dans les océans Atlantique, Pacifique et Indien, la France compte cinq départements et régions ainsi que sept collectivités d’outre-mer, qui abritent 2,7 millions de citoyens français. Pourtant, la France ne contribue qu’à environ 5 % des données mondiales sur le profil de température des océans.
La contribution de l’Australie est plus de trois fois supérieure.
L’Union européenne y contribue à hauteur d’environ 12 %, soit moins d’un quart de la part américaine. L’Europe et la France en particulier devraient augmenter considérablement leur contribution.
OceanObs’29, la conférence internationale décennale qui se tiendra en Chine en 2029, est l’occasion de négocier un système mondial plus équilibré, reflétant les capacités économiques et les intérêts maritimes plutôt qu’un accident de l’histoire.
La coopération scientifique entre l’Europe et la Chine devrait s’intensifier, car leurs zones d’observation sont largement complémentaires. Ensemble, elles couvriraient une grande partie des océans mondiaux.
Le danger réside dans l’érosion progressive des informations dont dépend désormais une part croissante de l’activité humaine et de l’économie bleue.
Les alertes cycloniques deviennent moins fiables, les prévisions saisonnières moins précises, les projections sur le niveau de la mer moins exactes. Chaque perte est peut-être tolérable individuellement. Ensemble, elles reviennent à avancer à l’aveuglette vers la transformation la plus lourde de conséquences du climat de la planète de toute l’histoire de l’humanité.
Le système d’observation des océans est un service public planétaire, construit au fil des décennies par de nombreuses nations. La France et l’Europe possèdent les institutions, l’expertise et l’intérêt maritime nécessaires pour jouer un rôle bien plus important.
Ce qui manque, c’est la décision politique d’agir, tant que le système peut encore être maintenu. La perte de la collaboration entre les nations imposerait une reconstruction bien plus difficile et coûteuse qu’un investissement soutenu dans ce qui fonctionne déjà.
Sabrina Speich a reçu des financements de l'ERC, EU Horizon 2030, CNES TOSCA et l'ANR. Elle est présidente du comité d'experts du "Ocean Observations for Physics and Climate" des programmes UN GOOS et GCOS.
John Abraham, Kevin Trenberth et Lijing Cheng ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
15.06.2026 à 00:05
L’actualité virale pour le moins chargée de ces dernières semaines nous l’a tristement rappelé : nous sommes régulièrement confrontés à l’émergence ou à la réémergence de virus. Pourquoi ? Quels sont les facteurs qui favorisent aujourd’hui l’apparition (ou la réapparition) et la diffusion de ces virus ? Tour d’horizon des principaux facteurs impliqués.
Depuis la pandémie de SARS-CoV-2, qui a touché plus de 700 millions de personnes dans le monde et provoqué environ 7 millions de décès, les virus occupent régulièrement le devant de la scène. Chikungunya, mpox, hantavirus, Ebola, virus de Crimée-Congo… Ces noms, autrefois connus des seuls spécialistes, ont quitté les colonnes des publications spécialisées pour faire la une des médias.
Pourquoi les émergences virales semblent-elles plus fréquentes aujourd’hui que par le passé ? Il n’existe pas de réponse simple à cette question, car une telle émergence est toujours le résultat de paramètres multiples. Pour qu’elle survienne, une alchimie doit s’opérer entre plusieurs ingrédients.
Du réchauffement climatique aux déplacements de population en passant par les modes d’élevage intensif, les conditions d’une « tempête parfaite » virale ne sont pas gravées dans le marbre. Mais leur multiplicité doit nous inciter à nous préparer à de futures pandémies. Explications.
En 2022, alors que la pandémie de Covid-19 n’était pas encore terminée, la variole du singe, désormais rebaptisée mpox par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a fait une entrée fracassante sur le devant de la scène. Cette maladie virale, qui était autrefois essentiellement cantonnée aux régions d’Afrique centrale et de l’Ouest, est sortie de sa zone habituelle de circulation de façon inattendue, pour se diffuser rapidement à l’échelle mondiale.
Initialement transmis à l’être humain par des animaux, dont certains rongeurs, le virus mpox s’est ensuite propagé rapidement de personne à personne. Entre 2022 et 2023, près de 100 000 cas ont été confirmés dans plus de 120 pays. En France, plus de 4 000 cas confirmés ont été signalés, majoritairement en 2022, faisant du pays l’un des plus touchés en Europe occidentale. Une situation totalement inédite pour ce virus…
Plus récemment, l’année 2025 a été marquée en France par une circulation inhabituelle de virus transmis par les moustiques. Les infections par le chikungunya ont, par exemple, atteint des niveaux exceptionnels, avec plus de 800 cas autochtones recensés (dix fois plus que le précédent record !).
Notre espèce n’a pas été la seule touchée par les émergences de maladies infectieuses : la même année, des maladies animales à fort impact sanitaire et économique, telles que la dermatose nodulaire bovine, ont également nécessité la mise en œuvre de programmes de surveillance et de contrôle à grande échelle en France, et plongé nombre d’agriculteurs dans le désarroi et l’incompréhension.
L’année 2026 ne fait pas exception, loin de là… En mai, le foyer de hantavirus Andes, à bord du MV Hondius, ou encore la flambée d’Ebola en République démocratique du Congo rappellent que ces menaces sont plus que jamais présentes.
Habituellement utilisés dans le milieu restreint des laboratoires, les termes « variant », « souche » ou « mutants » ont essaimé bien au-delà du cercle des spécialistes. Ils illustrent la capacité extraordinaire des virus à s’adapter à leur environnement.
Les virus sont en effet capables d’évoluer de plusieurs façons. Leur génome peut subir de petites modifications (on parle de mutations ; celles-ci se produisent lorsque les virus se multiplient, et si certaines d’entre elles confèrent un avantage à leur porteur, lui permettant par exemple de contaminer plus facilement ses hôtes, celui-ci se voit favorisé). Ils peuvent aussi échanger des morceaux de matériel génétique entre eux (de tels échanges sont appelés des recombinaisons). Enfin, ils peuvent aussi troquer des segments beaucoup plus longs, correspondant à des pans entiers de leur matériel génétique (on parle alors de réassortiments).
Pour ces raisons, dans le monde vivant, les virus sont de loin les entités les plus rapides à évoluer. Ils mutent en moyenne de 100 à 10 000 fois plus vite que les bactéries, environ 1 000 fois plus vite que les parasites, et jusqu’à 100 000 fois plus vite que nos propres cellules ! Un combat profondément inégal dans la course a l’évolution, dont les virus sortent largement gagnants.
La plupart du temps, les virus circulent en toute discrétion, bien souvent sans même provoquer de symptômes. Cette propagation silencieuse se fait le plus fréquemment au sein de réservoirs animaux.
Le problème se pose lorsque ces animaux, que l’on peut considérer comme des « porteurs sains », rencontrent une autre espèce sensible à ces virus « silencieux ». Le virus peut alors provoquer des symptômes plus ou moins sévères et se propager, jusqu’à entraîner une épizootie chez les animaux, ou une épidémie chez l’être humain.
On estime à l’heure actuelle que les trois quarts des virus émergents impliqués dans des maladies chez l’être humain proviennent des animaux. Les maladies qu’ils provoquent chez l’homme sont désignées sous l’appellation « zoonose ».
Et c’est bien là que réside le cœur du problème : cette rencontre, en apparence inhabituelle, entre un animal réservoir porteur d’un virus au potentiel dévastateur et l’être humain, devient de plus en plus fréquente.
La cause principale ? L’action de l’être humain sur l’environnement. En transformant profondément la nature, nous modifions les conditions de circulation des agents infectieux à l’échelle mondiale.
Si les virus sont les acteurs principaux de l’émergence virale, c’est bien nous qui en écrivons le scénario.
La déforestation et la fragmentation des écosystèmes, comme en Amazonie, en Afrique centrale ou en Asie du Sud-Est, détruisent les habitats naturels des animaux, les forçant à se rapprocher des zones habitées. Cette promiscuité génère des conditions particulièrement favorables à la transmission des virus.
Ces bouleversements créent ce qu’on appelle des « points chauds » (« hot spots » en anglais) de transmission où animaux sauvages, animaux domestiques et humains interagissent plus fréquemment. Ces échanges facilitent le passage des virus d’une espèce animale à l’autre et potentiellement à l’être humain, levant les barrières naturelles qui cloisonnaient les virus au sein d’une espèce animale donnée.
L’émergence du dangereux virus Nipah, responsable de graves syndromes neurologiques pouvant entraîner le décès des personnes infectées, illustre parfaitement ce phénomène. Ce virus a été signalé pour la première fois en Malaisie en 1998. Dans ce pays, la transformation des forêts a rapproché les chauves-souris des élevages porcins, ainsi que des humains qui s’en occupaient. Cette nouvelle configuration a permis au virus de franchir plusieurs barrières d’espèces successives, jusqu’à provoquer des cas humains.
De manière similaire, les épidémies d’Ebola en Afrique centrale sont étroitement liées à la perturbation des écosystèmes forestiers et à l’augmentation des contacts entre la faune sauvage, notamment les chauves-souris frugivores, qui sont les réservoirs présumés du virus, et les populations humaines. L’émergence et la propagation récente du virus Ebola Bundibugyo en République démocratique du Congo s’inscrivent dans ce contexte. Dans des régions où la déforestation, l’exploitation des ressources naturelles et les déplacements de population modifient profondément les écosystèmes, leur fragmentation favorise des interactions accrues entre espèces et augmente les probabilités de franchissement de la barrière d’espèce.
Les modifications de la biodiversité peuvent aussi favoriser l’émergence de virus. En effet une biodiversité variée peut limiter la propagation des maladies, en « diluant » les agents pathogènes entre de nombreuses espèces plus ou moins efficaces pour les transmettre.
À l’inverse, la perte de diversité des espèces que nous observons ces dernières années peut faciliter la transmission des agents infectieux en supprimant cet effet de dilution et en favorisant ainsi la dominance d’espèces particulièrement efficaces pour transmettre ces pathogènes.
La promiscuité n’est malheureusement pas l’apanage de l’être humain. L’augmentation de la population mondiale s’accompagne également de la hausse significative des élevages d’animaux. Poulets, porcs, bovins ou encore canards sont élevés à des densités parfois très élevées dans des espaces restreints.
À titre d’exemple, la production mondiale de viande de volaille est passée d’environ 9 millions de tonnes en 1961 à plus de 130 millions de tonnes aujourd’hui, tandis que plus de la moitié des porcs sont désormais élevés en systèmes intensifs. Ces conditions favorisent la transmission rapide des virus et leur évolution. Ces élevages devenant ainsi de véritables amplificateurs de maladies.
Les porcs, par exemple, peuvent être infectés simultanément par plusieurs virus grippaux, ce qui facilite l’apparition de nouveaux variants. Ce phénomène a notamment conduit à l’émergence du virus grippal H1N1 en 2009.
Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en zone urbaine, un chiffre en constante augmentation. Les villes densément peuplées, et notamment les grandes métropoles, sont devenues des lieux propices à la propagation des virus.
La promiscuité dans les transports, les écoles ou les lieux de travail multiplie les contacts rapprochés. Dans certains quartiers surpeuplés, les conditions sanitaires renforcent encore ces risques.
La pandémie de Covid-19, comme les épidémies de dengue, ont montré à quel point les grandes métropoles peuvent agir comme des accélérateurs d’épidémies.
À titre d’exemple, citons le cas emblématique de New Delhi, capitale de l’Inde et mégalopole de près de 30 millions d’habitants. La densité de population, les flux quotidiens de millions de voyageurs dans les transports en commun et les insuffisances des infrastructures sanitaires y forment un terrain idéal pour la propagation des virus. Conséquence : la ville est régulièrement touchée par des épidémies de dengue. Le virus y circule à un tel niveau que, selon certaines estimations, près de 40 % à 50 % de la population, voire davantage selon les quartiers, auraient été infectés au moins une fois par le virus de la dengue !
Lors de la pandémie de Covid-19, Mumbai, la capitale économique de l’Inde, et New Delhi ont également figuré parmi les foyers les plus touchés du pays, illustrant une fois de plus comment la concentration urbaine amplifie la vitesse et l’ampleur de la contagion.
Certaines activités humaines créent des passerelles directes entre les espèces. La chasse dite « de subsistance », encore pratiquée dans de nombreuses régions d’Afrique et d’Asie, le commerce d’animaux sauvages ou encore différentes pratiques culturelles exposent les humains à des virus inconnus.
Les marchés d’animaux vivants, où différentes espèces sont entassées dans des conditions sanitaires bien souvent précaires, sont des lieux à haut risque d’émergence virale. Bien que la séquence précise de l’émergence du coronavirus SARS-CoV-2 à l’origine de la pandémie de Covid-19 n’ait pas encore pu être élucidée, le marché d’animaux vivants de Wuhan, désormais célèbre, est soupçonné d’y avoir joué un rôle central…
À cela s’ajoutent certaines pratiques culturelles et religieuses, telles que les festivals ou les cérémonies au cours desquels des animaux vivants sont sacrifiés et manipulés, créant autant de passerelles potentielles pour la transmission virale. Les épidémies d’Ebola ont également mis en évidence le rôle de certains rites funéraires traditionnels impliquant des contacts étroits avec les corps des défunts emportés par la maladie dans l’amplification de la transmission du virus au sein des communautés.
Les virus exploitent également les fractures profondes de nos sociétés. Les conflits armés, les déplacements massifs de populations et les crises humanitaires constituent des contextes particulièrement favorables à la diffusion des agents infectieux.
Dans ces situations, les systèmes de santé se dégradent, le diagnostic est rendu plus compliqué, les programmes de vaccination sont perturbés, voire interrompus, et l’accès aux traitements devient limité ou irrégulier. Par ailleurs, l’insécurité alimentaire et la malnutrition fragilisent les organismes et la diffusion de maladie, tandis que la mise en œuvre des mesures de prévention et de contrôle des infections devient difficile, voire irréalisable. L’ensemble de ces facteurs crée des conditions propices à l’émergence ou à la réémergence d’épidémies parfois considérées comme maîtrisées.
La circulation actuelle du virus Ebola en Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, illustre clairement cette dynamique. Cette région, marquée par une insécurité chronique liée aux conflits armés, des déplacements répétés de populations et un accès limité aux infrastructures de santé, constitue un terrain particulièrement favorable à la persistance et à la propagation du virus.
Autrefois, les épidémies mettaient des mois, voire des années à se propager au rythme du transport terrestre ou maritime. Aujourd’hui, la vitesse de diffusion des épidémies est devenue vertigineuse, un virus pouvant traverser la planète en moins de 24 heures !
L’explication principale dans cette diffusion express des virus se trouve dans l’intensification du trafic aérien ces dernières années, qui favorise le flux de marchandises, d’animaux et des êtres humains. À cela s’ajoutent aujourd’hui d’autres facteurs de mobilité, notamment le développement massif des réseaux ferroviaires à grande vitesse.
Par exemple, l’expansion rapide du réseau de trains à grande vitesse en Chine a profondément modifié les dynamiques de circulation interne, facilitant des déplacements massifs de population. C’est le cas notamment lors des déplacements saisonniers, liés en particulier aux grandes fêtes traditionnelles, comme le Nouvel An chinois, qui donnent lieu à des déplacements massifs de population à l’échelle du pays.
La pandémie de Covid-19 a illustré cette accélération sans précédent puisque, en à peine 6 à 8 semaines, le virus s’est propagé sur plusieurs continents. En moins de 12 semaines, l’OMS déclarait une pandémie mondiale. On connaît la suite, le virus s’étant propagé à plus de 180 pays…
Si tous les facteurs mentionnés précédemment jouent un rôle important, le plus puissant accélérateur des épidémies est probablement le changement climatique. Largement lié aux activités humaines, il agit comme un puissant moteur d’émergence et de réémergence des maladies virales.
Ce phénomène ne se limite pas uniquement à la hausse continue des températures que nous observons ces dernières années, mais il englobe également l’intensification des événements extrêmes (sécheresses, inondations, canicules, tempêtes…), ainsi que des perturbations majeures des écosystèmes.
Les sécheresses, par exemple, poussent de nombreux animaux à se rapprocher des zones habitées à la recherche d’eau et de nourriture, tandis que les fortes pluies et inondations favorisent la prolifération des rongeurs en augmentant les ressources disponibles et en les déplaçant vers les zones habitées, ce qui accroît notamment le risque de transmission de virus comme les hantavirus.
De même, l’augmentation des températures et des épisodes de fortes pluies en France a favorisé l’expansion des moustiques tigres, contribuant à une circulation record du chikungunya en 2026, y compris dans des zones où il était auparavant rarement détecté.
Pour conclure, une émergence virale est un phénomène complexe qui ne dépend jamais d’un seul facteur, mais plutôt de la convergence de multiples éléments : un virus capable de se transmettre efficacement qui rentre en contact avec l’être humain, une population vulnérable, des systèmes de santé fragiles, une forte mobilité humaine, des conditions climatiques favorables…
C’est ce cocktail explosif, davantage que les caractéristiques du virus lui-même, qui transforme une infection locale en épidémie ou en pandémie. Ainsi, l’émergence virale relève d’un équilibre complexe et très difficile à anticiper.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que les conditions actuelles sont particulièrement favorables à l’avènement de l’ère des virus émergents. Ces dernières années, nous n’en avons probablement observé que les prémices…
Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.
15.06.2026 à 00:04
Immigration : pourquoi le débat est-il si peu objectif ?
Alors que les institutions et les chercheurs multiplient la publication de données pour rétablir la vérité factuelle, pourquoi, en matière d’immigration, le débat démocratique est-il si peu objectif ?
Dès qu’il s’agit d’immigration, ce sont toujours les mêmes clichés qui reviennent : les migrants refusent de s’intégrer ; ils volent les emplois des nationaux ; ils islamisent l’Europe et « grand-remplacent » ses habitants ; ils profitent de l’« Europe passoire » pour abuser de la protection sociale ; ils feraient mieux de rester chez eux et de développer leur pays – et ainsi de suite.
Ces préjugés sont aussi anciens que l’immigration. Au XIXᵉ siècle, Marx et Engels débattaient déjà des effets préjudiciables de l’immigration irlandaise sur la classe ouvrière anglaise et, malgré une réalité sensiblement plus nuancée, la crainte que le travailleur étranger ne pénalise le « natif » reste ancrée dans le débat public. En France, les stéréotypes actuels sur les immigrés d’Afrique subsaharienne ou du Maghreb ressemblent beaucoup à ceux que subissaient les Italiens ou les Polonais il y a un siècle.
Aujourd’hui comme hier, ces idées reçues ont des conséquences bien réelles. Elles renforcent le rejet des immigrés et empêchent de tirer profit de leur apport économique ou démographique. En biaisant le débat démocratique, elles alimentent une demande pour des politiques restrictives, mais inefficaces, car en décalage avec la réalité qu’elles prétendent gouverner.
À titre d’exemple, malgré la nouvelle loi française sur l’immigration de janvier 2024 (« loi Darmanin »), malgré le pacte européen sur la migration et l’asile de 2024, malgré plusieurs mesures prises par le gouvernement britannique, et malgré un nouvel accord franco-britannique en été 2025, les traversées de la Manche ont atteint le chiffre de 41 000 en 2025, au plus haut depuis 2022.
La lutte contre ces préjugés est donc une priorité pour un vaste éventail d’acteurs. Au niveau des pouvoirs publics, c’est le cas de l’Union européenne, qui s’alarme des fake news, des théories conspirationnistes, et de leurs effets sur l’adhésion au projet européen. En France, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères s’est employé à combattre les rumeurs concernant, par exemple, son soutien au Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées ou régulières (ou « Pacte de Marrakech »). En 2024, c’est le premier ministre espagnol Pedro Sanchez qui invalidait les idées fausses (bulos) sur le sujet devant le Parlement.
Au niveau international, le Forum d’examen des migrations internationales qui s’est tenu à l’ONU, en mai 2026, a été l’occasion pour le secrétaire général Antonio Guterres de dénoncer la désinformation sur l’immigration. Des agences comme le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) conduisent des programmes de lutte contre les stéréotypes qui affectent les migrants et les réfugiés. Une des stratégies de ces agences est de fournir des données sur le sujet, comme en atteste la création par l’OIM du Global Migration Data Analysis Centre en 2015. L’Union européenne a publié en 2025 un « Atlas of migration », partageant cet objectif de mettre à disposition les chiffres à même de combattre les fake news.
Plusieurs ONG et associations de premier plan (parmi lesquelles Oxfam, le Syndicat de la magistrature, Emmaüs solidarité, Médecins du monde ou Médecins sans frontières) se sont réunies autour de la chercheuse en droit des étrangers Sophie-Anne Bisiaux pour publier, en 2025, En finir avec les idées fausses sur les migrations, un ouvrage qui réfute de façon systématique un vaste éventail de préjugés. Un inventaire récent a identifié plus de 200 publications visant le même objectif depuis 1990, dont 46 en français : pour les spécialistes de l’immigration, la lutte contre les idées reçues est donc un travail à plein temps.
Pour vulgariser les résultats de la recherche scientifique, les chercheurs font pourtant face à des obstacles importants.
La réfutation d’une idée reçue demande sensiblement plus de temps et d’énergie que sa production : c’est la « loi de Brandolini », en vertu de laquelle ceux qui débitent des inepties ont toujours un temps d’avance sur ceux qui les corrigent.
Un second obstacle tient à la posture de l’expert ou du chercheur. Déconstruire des préjugés peut s’avérer compliqué à mettre en œuvre lorsque les « sachants » sont soupçonnés de vouloir imposer leurs vues. À l’instar du « grand remplacement », nombre de préjugés anti-immigration et de théories conspirationnistes sont imprégnés d’une hostilité à l’égard des élites, accusées d’être déconnectées de la réalité, voire d’agir sciemment contre les intérêts du peuple.
Les acteurs qui se positionnent contre les idées reçues se placent enfin dans une posture défensive, qui confère paradoxalement une visibilité accrue aux préjugés. On parle d’« effet Streisand » pour désigner ce mécanisme par lequel, en voulant combattre la diffusion d’une idée, on contribue à la placer au centre de l’attention, voire même à la légitimer.
Une stratégie éprouvée pour réfuter les idées reçues est le recours aux données produites par les statistiques publiques.
Les chiffres indiquent par exemple que, contrairement à une affirmation fréquente, il n’y a pas beaucoup de réfugiés en France. Entre 2014 et 2020, dans le contexte de la guerre en Syrie, la France a reçu 25 000 demandes d’asile en provenance de ce pays, contre 633 000 en Allemagne. Pareil avec la guerre en Ukraine en 2022, suite à laquelle la France a protégé environ 73 000 personnes, sur un total de plus de 4 millions de réfugiés ukrainiens en Europe, et là où l’Allemagne et la Pologne en ont chacun accueilli autour d’un million.
Quelques incontestables que soient ces données, force est toutefois d’admettre qu’elles n’empêchent pas l’antienne habituelle selon laquelle la France serait excessivement laxiste ou généreuse. Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, tenait en septembre 2025 les propos suivants :
« Chaque année, 500 000 personnes entrent dans notre pays. Et sur ce demi-million, seulement 50 000 viennent pour travailler. La question est simple : que font les 450 000 autres, et surtout, qui paie ? »
Il s’agit là d’une accumulation de contre-vérités.
En 2024, environ 343 000 premiers titres de séjour ont été délivrés en France (et non 500 000), et le taux d’emploi parmi les immigrés s’élève à environ 63 % (et non 10 %). Mais il peu probable que l’auditoire se scandalise de ces inexactitudes : ce qui compte, c’est le récit qui lui est proposé ainsi que ses valeurs sous-jacentes, fondées sur la distinction entre « eux » et « nous » et sur les difficultés socioéconomiques vécues par une partie de la population française.
Les chiffres entraînent en outre le débat sur un terrain parfois glissant. Imaginons que la situation s’inverse et que la France accueille plus de Syriens et d’Ukrainiens que l’Allemagne, serait-ce une catastrophe ?
Les politiques migratoires ne se résument pas aux chiffres. Elles soulèvent des questions fondamentales en termes de valeurs. Que le nombre de réfugiés en France soit de mille ou d’un million est alors secondaire. Ce qui compte, c’est l’importance accordée à certains principes, comme le droit d’asile, et le type de société que l’on souhaite : plus ou moins ouverte sur le monde, plus ou moins cosmopolite ou solidaire.
Ce débat-là ne peut se passer des chiffres (ce n’est pas pareil d’accueillir un millier ou un million de réfugiés), mais les interrogations qu’il pose vont bien au-delà des querelles statistiques.
Une dernière difficulté soulevée par la lutte contre les idées reçues est que la méthode peut s’inverser. C’est le cas avec un livre récent du directeur d’un think tank nommé « Observatoire de l’immigration et de la démographie », Nicolas Pouvreau-Monti, très commenté depuis sa parution dans les médias marqués à droite. Intitulé Immigration, mythes et réalités, il confronte les idées reçues à l’analyse, à ceci près que ce sont cette fois les « mythes » qui seraient favorables à l’immigration, tandis que l’analyse de la « réalité » inviterait à lutter encore davantage contre l’immigration.
La démarche n’est pas très crédible.
D’une part, et malgré une réalité souvent complexe, l’hostilité à l’égard de l’immigration est bien présente dans la société française et une trentaine de lois ont été adoptées depuis 1980, toutes plus restrictives les unes que les autres : il est donc incorrect de dire que les idées reçues dominantes en France sont excessivement bienveillantes à l’égard de l’immigration.
D’autre part, la « réalité » décrite par ce livre ne fait pas l’objet d’une analyse scientifique rigoureuse, car l’objectif est moins de comprendre les dynamiques migratoires que d’élaborer un programme radical en vue des élections de 2027 en France, clairement aligné sur les positions de l’extrême droite.
En janvier 2025, cet institut disait par exemple craindre l’afflux de 580 millions de réfugiés en France, ce qui multiplierait par cinq le nombre total de personnes déplacées dans le monde (117 millions selon le HCR), et par huit la population du pays… Mais un tel scénario suppose que non seulement l’ensemble des personnes affectées par les conflits quittent leur pays, mais aussi qu’elles décident toutes de venir en France. Ces deux conditions sont aussi irréalistes l’une que l’autre, et un tel pronostic ne vise donc qu’à électriser le débat et à appeler au démantèlement du droit d’asile.
Cette lutte inversée contre les idées reçues n’en est pas moins symptomatique d’une forte polarisation, qui voit chaque camp délégitimer la position de son adversaire en la traitant d’idée reçue – avec le risque de ne parler qu’à ses propres coreligionnaires, et au détriment de la qualité démocratique, mais aussi de la prospérité du pays et des droits des migrants et des réfugiés.
Antoine Pécoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.