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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2776 mots)
Un habitant des États-Unis dépense 12 627 euros par an pour se soigner, contre 6 249 euros en France. MillaF/Shuttetstock

Un océan sépare la vision universelle française de son système de santé de la vision assurantielle des États-Unis. En France, on n’a pas de pétrole mais des médecins, des hôpitaux publics, une régulation étatique forte et des soins remboursés.


Le 1er octobre 2025, le gouvernement fédéral des États-Unis fermait ses portes, communément appelé un shutdown, faute d’accord avec un nombre suffisant de démocrates pour voter le budget du gouvernement fédéral.

Le plus long shutdown de l’histoire des États-Unis aurait pu avoir des conséquences dramatiques pour une partie de la population et, notamment pour des millions d’États-Uniens qui auraient perdu leur assurance santé. Le président Trump détricote activement ce qu’avait fait Barack Obama en améliorant l’accès des plus déshérités à l’assurance maladie, politique qu’avait poursuivie Joe Biden.

Il faut ajouter à ce recul annoncé, la très discutable politique du Secrétaire d’État à la Santé, Robert Francis Kennedy Jr. Il tient notamment des positions très controversées en matière de vaccins.

Pourtant, si la France creuse son déficit de l’assurance maladie (de 17,2 milliards d’euros en 2025) et doit se réformer, en matière de qualité et d’accès aux soins médicaux, ce pays demeure un pays de cocagne.

Alors, comment l’expliquer aux citoyens du pays de l’oncle Sam ?

Efficacité de la médecine française

Pour expliquer le système français aux États-Uniens, je commencerai par un retour en arrière.

En 1939, un citoyen des États-Unis avait une espérance de vie à la naissance supérieure de sept années à celle d’un Français. Les choses ont changé depuis car celle-ci est, en 2024, inférieure de plus de trois années et demie : 79 pour les États-Unis, 82,5 pour la France. Pourtant, en 2025, pour se soigner, la dépense de santé par habitant correspondait à l’équivalent de 12 627 euros par an aux États-Unis, soit 14 885 dollars, et 6 249 euros en France, soit 7 367 dollars.

À l’échelle nationale, cela se traduit par un montant des dépenses dites « de santé » (elles sont surtout des dépenses médicales) de 17,2 % du PIB aux États-Unis et de 11,4 % en France. Si l’évolution de l’espérance de vie a à voir avec les modes de vie et les habitudes alimentaires (entraînant obésité et diabète), l’efficacité de la médecine joue un rôle croissant.

Il est vraisemblable que la qualité des soins pour le plus grand nombre est à la fois meilleure et plus accessible en France.

Pour ce qui est du paiement des soins médicaux, en France c’est simple : c’est un pays où l’assurance maladie vous couvre, dès la naissance. Tout résident légal est affilié de droit à l’assurance maladie et, à ce titre, reçoit des soins, gratuits pour les pathologies les plus sévères, sinon remboursés en grande partie par le régime d’assurance obligatoire et/ou le régime d’assurance santé complémentaire.

Aux États-Unis, coexistent trois systèmes de Sécurité sociale : Medicare, pour les plus de 65 ans et les personnes en situation de handicap, Medicaid pour les plus pauvres et la Veterans Health Administration) destinée aux anciens combattants.

Près de 7,8 % du coût des soins assumé par le citoyen français

Pour trente maladies graves, les soins sont remboursés à 100 % par le régime obligatoire comme le diabète de type 1 ou 2, les maladies psychiatriques ou les cancers.

Si on ajoute les assurances complémentaires « santé » – aujourd’hui quasiment universelles –, seulement 7,8 % du coût des soins en France est in fine réglé par le patient. Bien entendu, le citoyen ou la citoyenne de l’Hexagone ou son employeur auront cotisé pour financer l’assurance maladie obligatoire ou complémentaire.

Pour la plupart des Français et des Françaises, il n’y a pas ou peu de barrière financière à l’entrée. Elles se sont encore réduites pour les soins dentaires, l’optique et l’audition grâce à une politique menée par Emmanuel Macron le « 100 % santé ».).

Si quelques barrières demeurent, le système français est plus généreux que ceux des pays comparables.

Si le patient est incité à avoir un médecin de référence, son « médecin traitant » avec lequel les soins sont entièrement remboursés, il ne lui en coûtera que quelques euros quand il souhaitera déroger à la règle. Il pourra voir dans la même journée plusieurs spécialistes dont les honoraires lui seront en grande partie remboursés, si ce dernier ne pratique pas des tarifs supérieurs à ceux fixés par l’Assurance maladie (on parle de « dépassements d’honoraires »), une pratique courante dans certaines spécialités médicales.

En France, une majorité d’établissements publics

Comme aux États-Unis, il y a en France des hôpitaux publics, des hôpitaux privés à but non lucratif et des cliniques privées à but lucratif. À noter que les 31 hôpitaux universitaires (CHU) français sont tous publics.

La France a cependant un pourcentage plus élevé d’hôpitaux privés à but lucratif que les États-Unis. En 2024, la France compte 33 % de cliniques privées, les États-Unis 20 %.

Répartition des dépenses de santé aux États-Unis. Healthsystemtracker

En France, en ville, les médecins libéraux ont la liberté d’installation et sont payés à l’acte. Dans la majorité des cas, les tarifs sont fixés par l’assurance maladie et sont très inférieurs aux tarifs états-uniens : 30 euros pour une consultation chez un généraliste en France, 150 dollars aux États-Unis, soit 127 euros.

Forte régulation par l’État en France

Bien entendu, en France, l’État est fortement impliqué dans la régulation du système.

Il n’est pas possible d’ouvrir une pharmacie sans autorisation administrative. L’État, par ses agences régionales de santé (ARS), contrôle toutes les autorisations en matière hospitalière, que les hôpitaux soient publics ou privés. L’État gère les nomenclatures de tous les actes médicaux, le tarif et le taux de remboursement de chaque médicament, radiographie ou examen de biologie. L’État, à l’échelon national nomme tous les directeurs et tous les médecins des hôpitaux publics (lesquels employaient près de 1,1 million de salariés fin 2021).

Il existe des établissements privés de grande qualité (315 000 employés en 2022) et, je le souligne encore, les médecins libéraux sont libres de leur installation et de leurs prescriptions.

Malgré tout, le système français est un des plus onéreux des pays occidentaux. L’hospitalisation y a une grande part, les spécialistes sont nombreux et la consommation de médicament y est élevée.

Si le système états-unien est plus onéreux encore, et factuellement plus inefficace, c’est parce que la concurrence entre les assurances privées produit non pas une baisse du coût des services – comme c’est souvent le cas en économie de marché – mais de l’inflation pour les primes d’assurance. Au nom d’une croyance dans les bienfaits absolus et systématiques de toute forme de concurrence, les gens aisés achètent aux États-Unis des assurances qui couvrent les honoraires des médecins réputés et les frais de séjour des hôpitaux luxueux. Ils entraînent de facto une croissance progressive du prix des biens et services médicaux.

Système états-unien inflationniste par essence

Avec le temps, les prix des producteurs de soins (ayant été rendus solvables par une partie de la demande) augmentent et cela produit de l’inflation. Le coût élevé des soins aux États-Unis, comparé aux autres pays occidentaux, est dû pour l’essentiel à une différence de prix des biens médicaux et des professionnels de santé. Le système états-unien est par essence inflationniste.

Les réformes durant le mandat de Barack Obama n’ont rien pu faire pour maîtriser cette inflation. Donald Trump dit vouloir s’y attaquer en pesant notamment sur le prix des médicaments.

À l’évidence, l’assurance maladie universelle permet le contrôle opérationnel des tarifs médicaux, du prix des médicaments et des tarifs hospitaliers. C’est la règle dans les pays de l’OCDE, à l’image de la France. Cela ne veut pas dire que les médecins ou les infirmières y soient mal payées, ou encore qu’il n’y ait pas d’accès aux découvertes médicales, mais que la régulation n’est pas laissée à un marché qui, dans le cas précis des soins médicaux, produit surtout de l’inflation.

Les États-Unis sont-ils plus socialistes ?

Pour terminer par une brève démonstration arithmétique : les dépenses publiques de santé, celles financées par les impôts et les cotisations obligatoires, représentent aux États-Unis 43 % des dépenses de santé aux États-Unis, soit 4 532 euros, soit 5 255 dollars, par habitant et par an (43 % des 10 517 euros de dépenses courantes de santé). En France, elles représentent 79,4 % de ces mêmes dépenses, soit 4 195 euros, 4 863 dollars – 79,4 % des 5 273 euros de dépenses courantes de santé au sens international par personne et par an –, le reste étant pris en charge par les complémentaires santé et les ménages.

Autrement dit, les taxes des États-Unis financent plus en valeur absolue le système de soins ! Pourrait-on considérer, de ce fait, que les États-Unis sont plus « socialistes » ? À l’évidence rien ne permet de l’affirmer, mais force est de constater que les États-Uniens payent deux fois leurs soins médicaux : une fois par leurs impôts, une fois par leur prime d’assurance.

Depuis longtemps aux États-Unis, des personnes ont fait ce constat et sont devenues de farouches partisans de l’assurance maladie universelle, à commencer par le défunt sénateur Ted Kennedy, le cadet des frères Kennedy. La probabilité qu’une telle réforme arrive sur l’agenda politique est à court terme nulle car, pour conclure par une citation de Marcel Proust, dans Du côté de chez Swann :

« Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis, sans les affaiblir. »

Les croyances dans l’efficacité universelle du marché sont donc aussi fermes que coûteuses et restent plus que jamais vivantes.

The Conversation

Jean de Kervasdoué ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2097 mots)
Projet de théâtre national de Tiflis (1881, aujourd’hui Tbilissi), en Géorgie, par l’architecte russe Victor Schröter (1839-1901).

D’abord art de cour, devenu au XIXe siècle vecteur d’affirmation nationale, puis instrument associé au pouvoir à l’ère soviétique, l’art lyrique des territoires postsoviétiques a connu une histoire riche de réinventions. Nous poursuivons ici notre série d’articles « L’opéra : une carte sonore du monde ».


Évoquer l’opéra dans l’espace postsoviétique ne consiste pas à décrire un patrimoine musical et architectural homogène mais demande d’analyser un vaste champ de circulations d’ordre culturel dans l’espace européen inscrites dans des territoires aux trajectoires impériales, religieuses et politiques profondément différenciées. De la Russie européenne à l’Asie centrale, du Caucase aux rives de la Baltique, l’histoire de l’opéra révèle des processus complexes d’importation, d’appropriation et de réinterprétation, où s’entrelacent dynamiques locales et projets politiques à différentes échelles.

Un art de cour importé d’Europe de l’Ouest

Tout d’abord, notons qu’avant l’implantation de l’art lyrique occidental dans ces territoires, des formes vocales préexistantes relèvent du chant liturgique orthodoxe dans les régions slaves ou de traditions orales dont le chant diphonique dans le Caucase et en Asie centrale. C’est par la suite que l’opéra s’implante dans l’Empire russe dès le XVIIIᵉ siècle comme un art de cour réservé à l’aristocratie qui en possède le monopole jusqu’en 1882.

Cette culture lyrique importée d’Italie, de France et d’une moindre mesure d’Allemagne, déborde des capitales impériales pour s’implanter progressivement sur tout le territoire. Dès le début du XIXᵉ siècle, des spectacles sont régulièrement donnés en italien. Plusieurs grandes villes se dotent de théâtres lyriques comme Kiev en 1867 ou Kharkov et Kazan en 1874.

Une esthétique liée à l’histoire et à la musique locales

L’opéra devient alors un outil important de construction identitaire tandis que son esthétique musicale tend à prendre de la distance vis-à-vis des modèles occidentaux pour mieux mettre en exergue le coloris national et la vision slavophile de l’histoire russe, caractéristiques de l’ensemble de l’opéra russe du XIXᵉ siècle.

En Russie, Mikhaïl Glinka ouvre la voie avec Une vie pour le tsar (1836), en intégrant chansons populaires et références historiques dans une forme opératique européenne. Si la matrice reste similaire, le contenu esthétique se teinte de mélodies empruntées à la vie locale.

Affirmations identitaires

Cette orientation musicale est approfondie ensuite par les compositeurs du « Groupe des cinq » : César Cui (1835-1918), Modeste Moussorgski (1839-1881), Alexandre Borodine (1833-1887), Mili Balakirev (1837-1910) et Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Ces derniers puisent dans les chants archaïques, les modes orientalisants et les légendes nationales des matériaux rythmiques et sonores propres à souligner l’authenticité de ce lien avec le terroir et d’en affirmer l’identité. Boris Godounov, de Modeste Moussorgsky, ou le Prince Igor, d’Aleksandr Borodine, illustrent cette articulation entre identité nationale, dramaturgie historique dans un contexte de circulation des formes musicales européennes sur l’ensemble du continent.

Par ailleurs, des dynamiques comparables apparaissent dans d’autres régions de l’Empire. En Ukraine, Nikolaï Lysenko donne l’occasion à la langue et à la tradition populaire ukrainiennes de s’affirmer sur la scène lyrique, notamment avec Taras Boulba. En Azerbaïdjan, Uzeyir Hajibeyov crée Leyli et Majnun, souvent considéré comme le premier opéra dans l’Orient musulman, en combinant structure opératique occidentale et improvisation mugham. Ces œuvres témoignent d’une appropriation originale de l’art lyrique occidental via une créativité usant d’un savant métissage donnant de fait à l’identité musicale locale la possibilité de devenir un vecteur de reconnaissance culturelle.

Instrumentalisation par le pouvoir soviétique

Cependant, la révolution de 1917 marque une rupture importante. D’abord perçu comme un art bourgeois, l’opéra est rapidement instrumentalisé par le pouvoir soviétique qui l’ouvre à la classe ouvrière au sein de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Si certaines villes, comme Bakou, ont connu la construction de théâtres d’opéra avant la révolution, les années 1920-1930 puis celles d’après-guerre voient se constituer progressivement un vaste réseau de théâtres lyriques aptes à proposer des œuvres prônant l’héroïsme de l’homme soviétique, l’amour pour les proches et pour la Patrie.

En effet, sur le plan artistique, les premiers opéras soviétiques privilégient des sujets contemporains et historiques porteurs de messages idéologiques clairs. Dans les années 1930, l’influence de la chanson « de masse », largement diffusée par le cinéma sonore et la radio, conduit à une simplification du langage musical. L’opéra le Don paisible, d’Ivan Dzerjinski, incarne un style fondée sur la mélodie populaire et le chœur, visant une large accessibilité. Cette orientation esthétique montre cependant ses limites en affaiblissant parfois la profondeur dramatique.

En outre, à partir de la fin des années 1920 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs compositeurs cherchent des synthèses musicales plus ambitieuses à l’image de Sergueï Prokofiev, avec Semyon Kotko (1939). Les héros des opéras de cette période – ouvriers, soldats ou paysans – incarnent la vertu collective, le courage patriotique et la fidélité aux valeurs familiales et nationales dans un cadre dramatique, exaltant la grandeur du projet socialiste.

De même, Dmitri Kabalevski parvient à concilier chant populaire et formes symphoniques dans la Famille de Taras (1950), illustrant ainsi une voie médiane entre accessibilité et exigence artistique.

De surcroît, des opéras historiques, comme les Décembristes (1925), de Yuri Shaporin, côtoient des œuvres ancrées dans les traditions locales. Cette production participe à une politique de soft power interne : en célébrant l’« amitié entre les peuples », l’État soviétique valorise la diversité culturelle tout en imposant un cadre idéologique commun et la généralisation de langue russe.

D’autre part, un relatif assouplissement idéologique s’opère à partir des années 1960 permettant une diversification des formes et un regain d’intérêt pour des œuvres contemporaines, nationales ou étrangères. L’opéra ajoute ainsi son influence à celles du théâtre dramatique et du cinéma, confirmant sa capacité d’adaptation. Loin de disparaître, il demeure un espace de dialogue entre traditions locales et langages modernes puis s’emploie à dépasser les frontières, œuvrant à sa manière à une diplomatie culturelle qui s’ouvre sur l’Occident.

Enfin, l’éclatement de l’URSS après 1991 entraîne une recomposition profonde du paysage lyrique. Chaque État suit désormais sa propre trajectoire, mais partout l’opéra reste un marqueur de prestige et un outil de soft power. Les scènes postsoviétiques alternent grand répertoire européen et œuvres nationales tandis que les tournées internationales et les coproductions prolongent les échanges culturels amorcés à l’époque impériale.

Ainsi, introduit comme art de cour, devenu au XIXᵉ siècle un vecteur d’affirmation nationale puis transformé en instrument associé au pouvoir, l’art lyrique joué dans les territoires postsoviétiques porte encore aujourd’hui les traces de ces strates successives tout en continuant à innover. Dans les œuvres de Glinka, Hajibeyov, Prokofiev et bien d’autres compositeurs soviétiques, l’opéra apparaît comme un marqueur géographique révélant une histoire où identité et échanges culturels restent indissociablement liés.


Merci à Nataliia Moroz, docteur en géographie, linguiste, traductrice, actuellement médiatrice scientifique à la Société de mathématiques appliquées et de sciences humaines (Smash), qui a co-écrit cet article.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2478 mots)
La pluie entraîne toutes sortes de changements profonds en Antarctique. Gula52/Shutterstock

Habituellement rare en Antarctique, la pluie remplace de plus en plus souvent la neige, en particulier sur la péninsule. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les glaciers, les manchots et même les scientifiques qui travaillent sur le terrain.


La pluie est habituellement rare en Antarctique. Les scientifiques qui y travaillent s’habillent pour affronter le froid et l’éblouissement (lié aux vastes étendues blanches qui réfléchissent la lumière du soleil, ndlt) et non pour faire face à des conditions météorologiques humides : vestes matelassées, pantalons de neige, lunettes de protection, crème solaire, etc. Les avions atterrissent sur des pistes en gravier qui sont rarement verglacées, faute de précipitations qui pourraient geler. Les cabanes historiques restent bien conservées dans l’air sec.

Mais cela commence à changer.

Il pleut déjà plus souvent qu’avant sur la péninsule antarctique, étroite et montagneuse, qui constitue la pointe la plus septentrionale du continent et qui pointe vers l’Amérique du Sud. Cette péninsule constitue la partie la plus chaude de l’Antarctique et se réchauffe plus rapidement que le reste du continent, et d’ailleurs plus rapidement que la moyenne mondiale. Elle donne un aperçu de ce que pourrait connaître la côte antarctique, en particulier la fragile calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, au cours des prochaines décennies.

J’ai récemment dirigé une équipe de scientifiques chargée d’étudier l’évolution de la péninsule antarctique d’ici 2100 selon trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : élevées, moyennes et faibles. Nous avons constaté qu’avec le réchauffement de la péninsule les précipitations augmenteront un peu.

Surtout, elles se présenteront de plus en plus sous forme de pluie plutôt que de neige. Les journées où la température dépasse 0 °C deviendront plus fréquentes, et ces précipitations modifieront fondamentalement la péninsule.

Quand la chaleur et la pluie vont de pair

Les conditions météorologiques extrêmes causent déjà des problèmes. En février 2020, une vague de chaleur avait fait grimper les températures à 18,6 °C dans la péninsule nord, permettant de ne porter qu’un t-shirt – une première en Antarctique. Pendant ce temps, les plateformes de glace ont fondu à un rythme record.

map of Antarctica
La péninsule prolonge l’Antarctique occidental en direction de l’Amérique du Sud. USGS/wiki, CC BY-SA

Les rivières atmosphériques – de longs couloirs étroits d’air chaud et humide qui prennent naissance dans les latitudes plus chaudes – jouent un rôle de plus en plus notable. En février 2022, l’une d’entre elles a entraîné une fonte record de glace en surface. Une autre, en juillet 2023, a apporté des précipitations et une hausse des températures de + 2,7 °C à la péninsule en plein cœur de l’hiver. Ces événements se produisent de plus en plus souvent, apportant de la pluie et du dégel dans des zones où aucun de ces deux phénomènes n’avait été observé auparavant.

Ce que la pluie fait à la neige et à la glace

La neige n’aime pas la pluie. Nous avons tous déjà vu de la neige fondre rapidement lorsqu’il pleut.

Dans la péninsule antarctique, la pluie s’accompagne d’une hausse des températures qui fait fondre et lessive la neige, et prive ainsi les glaciers d’apports de neige précieux. L’eau de fonte peut également atteindre le lit du glacier, lubrifiant sa base et accélérant les glissements. Cela augmente la production d’icebergs et la masse de glace perdue dans l’océan.

Sur les plateformes de glace, la pluie compacte la neige tombée à la surface, où l’eau forme rapidement des mares. Cette eau de fonte accumulée se réchauffe ensuite plus vite, car elle est moins réfléchissante que la neige et la glace environnantes et peut fondre à travers le plateau glaciaire jusqu’à l’océan. Cela conduit à un affaiblissement de la glace et donne naissance à davantage d’icebergs.

Cela peut déstabiliser ces plateformes. La formation de mares d’eau de fonte a été impliquée dans l’effondrement des plateformes glaciaires Larsen A et B au début des années 2000.

La glace de mer (constituée d’eau de mer gelée, et qui forme la banquise, ndlt) est, elle aussi, vulnérable. La pluie réduit la couverture neigeuse et la réflectivité de la surface, ce qui accélère, là aussi, la fonte de la glace. La glace de mer constitue pourtant, en temps normal, un tampon naturel qui amortit les vagues et contribue à empêcher les extrémités des glaciers de se détacher et de se transformer en icebergs. C’est aussi l’habitat des algues et du krill ainsi que les lieux de reproduction des manchots et des phoques.

Des écosystèmes en péril

Un climat plus pluvieux aura donc de nombreux impacts écologiques en Antarctique.

L’eau peut ainsi inonder les sites de nidification des manchots. Ces derniers ont évolué dans un désert polaire et ne sont pas adaptés à la pluie. Les plumes duveteuses de leurs poussins ne sont pas imperméables, de sorte que les fortes pluies les trempent, entraînant parfois une hypothermie puis la mort.

baby penguins in Antarctica
Les plumes des manchots empêchent la glace et la neige de pénétrer mais pas l’eau liquide. Vladsilver/Shutterstock

Conjuguée au réchauffement des océans, à la diminution de la surface de la banquise et à la raréfaction du krill, cette pression affectera les manchots de tout le continent. Des espèces emblématiques de l’Antarctique, telles que le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae) et le manchot à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), qui dépendent de la glace, risquent d’être remplacées par les manchots papous (Pygoscelis papua), plus adaptables, que l’on retrouve de plus en plus au Sud.

Les précipitations modifient également la vie à plus petite échelle. Lorsqu’elles font fondre la couche de neige, elles perturbent les algues des neiges, des plantes microscopiques qui contribuent aux écosystèmes terrestres de l’Antarctique. Ces algues nourrissent des microbes et de minuscules invertébrés et peuvent assombrir la surface de la neige, augmentant ainsi l’absorption solaire et accélérer la fonte.

La neige isole normalement le sol, ce qui permet d’amortir les variations de températures extérieures et de protéger les organismes qui vivent en dessous. Les surfaces désormais exposées sont à présent soumises à des conditions plus rudes et plus variables.

Parallèlement, le réchauffement des mers peut faciliter la colonisation de la région par des espèces marines envahissantes, telles que certaines moules ou certains crabes.

De nouveaux défis pour les scientifiques

Les humains ne sont pas non plus à l’abri des défis posés par une péninsule Antarctique plus pluvieuse.

Avec l’intérêt géopolitique croissant porté à l’Antarctique, il est probable que les infrastructures humaines se développent, avec de nouvelles colonies et bases potentielles pour servir les industries émergentes, telles que le tourisme ou la pêche au krill. Or, les infrastructures de recherche actuelles ont été conçues pour la neige, et non pour de fortes pluies. La pluie gèle sur les pistes d’atterrissage et peut les rendre inutilisables jusqu’à ce que la glace ait fondu.

La neige fondue et l’eau de fonte peuvent endommager les bâtiments, les tentes, les instruments et les véhicules. Il pourrait également être nécessaire de repenser les vêtements et les équipements.

Certains sites de recherche entiers pourraient devoir être déplacés. Sur l’île Alexander, l’augmentation de la fonte en surface a déjà perturbé les recherches écologiques menées de longue date à Mars Oasis, qui fait l’objet d’études continues depuis la fin des années 1990, ce qui a entraîné des trous dans les données scientifiques.

Un patrimoine en danger

Les sites historiques sont particulièrement vulnérables.

L’Antarctique compte 92 sites et monuments historiques, résultat de deux siècles d’exploration et de recherche. Bon nombre de ces cabanes en bois, premières installations scientifiques et entrepôts de matériel, sont regroupées sur la péninsule.

Dans un climat plus chaud et plus humide, le dégel du pergélisol et des précipitations plus abondantes menacent l’intégrité structurelle de ces sites. Le bois se détériorera plus rapidement. Les fondations s’affaisseront. Ces sites nécessiteront un entretien plus fréquent, dans une partie du monde où les travaux de conservation sont déjà difficiles sur le plan logistique.

La péninsule Antarctique subit déjà des changements rapides. Si le réchauffement climatique atteint 2 °C ou 3 °C au cours de ce siècle, les conditions météorologiques extrêmes, les précipitations et la fonte de surface s’intensifieront. Les dommages causés aux écosystèmes, aux infrastructures, aux glaciers et aux sites patrimoniaux pourraient être graves et potentiellement irréversibles.

La pluie, autrefois rare en Antarctique, devient une force capable de remodeler la vie sur la péninsule. Limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C n’empêchera pas entièrement ces changements. Mais cela pourrait ralentir la vitesse à laquelle les précipitations transforment le continent gelé.

The Conversation

Bethan Davies a reçu des financements du département des régions polaires du Foreign, Commonwealth & Development Office britannique.

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