02.03.2026 à 17:12
02.03.2026 à 17:12

Le syndrome de Gilles de La Tourette est encore très mal compris du public, et fait l’objet d’une importante stigmatisation. Le réduire à une « maladie des jurons » ne reflète pas la réalité complexe de ce trouble du neurodéveloppement, puisque seule une minorité de patients est concernée par ces symptômes.
Le 22 février 2026, durant la cérémonie de la British Academy of Film and Television Arts (BAFTA), à Londres, John Davidson, dont l’existence a inspiré le biopic primé I Swear, a involontairement proféré une insulte à caractère racial lors du discours de Michael B. Jordan et Delroy Lindo. La séquence est devenue virale, et le tollé qui s’est ensuivi a ravivé le débat public sur le syndrome de Gilles de la Tourette et son symptôme le plus frappant, les tics de langage obscènes, désignés sous le terme de « coprolalie ».
M. Davidson est une figure familière du public britannique depuis son adolescence, époque à laquelle il a figuré pour la première fois dans un documentaire de la BBC consacré au syndrome de Gilles de La Tourette, dont il est atteint. Depuis lors, il a consacré des décennies à sensibiliser le public à cette pathologie, un engagement qui lui a valu une distinction honorifique en 2019, remise par la reine Elizabeth II.
Les réactions suscitées par les tics de Davidson lors de la soirée de la BAFTA révèlent que le syndrome de Gilles de La Tourette demeure une pathologie profondément méconnue. En tant que sociologue, je consacre mes recherches aux dimensions sociales de cette affection (avec lequel je vis moi-même), notamment à la stigmatisation liée à la coprolalie. Si la majorité des personnes atteintes par le syndrome de Gilles de La Tourette ne présentent jamais ces tics tabous, celles qui en souffrent doivent supporter le poids du jugement social.
Le syndrome de Gilles de La Tourette est un trouble du neurodéveloppement qui affecte environ 0,5 % à 0,7 % de la population. Il se caractérise par des mouvements et des sons involontaires, appelés tics, qui débutent généralement dans l’enfance et, pour certains individus, persistent à l’âge adulte.
Les tics peuvent être moteurs, tels que des clignements d’yeux ou des haussements d’épaules, ou vocaux, comme le raclement de gorge ou l’émission de sons brefs. Certains se limitent à un geste ou un son unique, tandis que d’autres combinent plusieurs mouvements ou impliquent des verbalisations plus longues – par exemple, un claquement de doigts suivi d’un mouvement brusque de la tête, ou la répétition de mots ou de phrases.
La coprolalie, soit l’émission involontaire de propos obscènes ou offensants, constitue l’un des aspects les plus mal compris de la pathologie. Environ 10 % à 20 % des personnes atteintes du syndrome de Gilles de La Tourette présentent ce type de tic.
L’intensité, la fréquence et la forme des tics évoluent souvent avec le temps, des périodes de calme relatif alternant avec des phases d’exacerbation des symptômes. De nombreux patients ressentent une sensation de tension désagréable avant l’apparition d’un tic, appelée besoin prémonitoire, comparable à une démangeaison qu’il faut impérativement soulager. Pour d’autres, les tics surviennent de manière plus subite, à l’instar d’un éternuement imprévisible. Certains parviennent à réprimer temporairement leurs tics, souvent au prix d’un inconfort ultérieurement accru, tandis que d’autres en sont incapables.
Les tics peuvent être physiquement éprouvants, entraînant des douleurs et des blessures aiguës ou chroniques. En outre, les personnes atteintes sont fréquemment confrontées à la stigmatisation et à la discrimination. Elles vivent sous la pression constante de devoir contrôler ou dissimuler leurs symptômes, ce qui engendre une lourde charge psychologique. Ces patients présentent un risque accru d’automutilation et de suicide.
Bien que l’étiologie du syndrome de Gilles de La Tourette ne soit pas encore totalement élucidée, une forte composante génétique est vraisemblablement en cause. Cependant, s’il s’agit souvent d’une pathologie familiale, ce syndrome peut également résulter de complications périnatales ou d’infections.
Bien que seule une minorité de patients souffre de coprolalie, les représentations médiatiques du syndrome de Gilles de la Tourette se focalisent de manière disproportionnée sur les accès de vulgarité. Ces tics tabous, choquants et inattendus, marquent en effet davantage l’imaginaire collectif que des tics plus fréquents, mais moins spectaculaires. Ce stéréotype de la « maladie des jurons » dénature la réalité vécue par la plupart des malades.
Par ailleurs, la coprolalie n’est en effet qu’une forme de tic tabou parmi d’autres. On dénombre également la copropraxie (gestes obscènes) et les tics non obscènes, mais socialement inappropriés, tels que des bruits de baisers, des crachats ou le fait de toucher autrui.
L’un des aspects les plus déroutants des tics tabous réside dans leur capacité à être contextuellement pertinents, tout en demeurant involontaires. Un patient pourrait par exemple hurler « J’ai une arme ! », lors d’un contrôle de police. Les tics peuvent être déclenchés par certains stimuli de l’environnement social, en particulier lors de moments de stress intense.
Pourquoi la vulgarité prédomine-t-elle dans certains cas ? Les tics résultent d’un dysfonctionnement des circuits neuronaux impliqués dans le mouvement et le contrôle des impulsions. Or, les termes tabous possèdent une forte charge émotionnelle et sociale ; ils tendent donc à être plus solidement ancrés dans les réseaux langagiers et émotionnels du cerveau que les mots neutres.
Cela explique pourquoi la coprolalie peut également survenir, bien que plus rarement, chez des individus souffrant de lésions cérébrales, de maladies neurodégénératives ou de troubles épileptiques.
Les symptômes de tics tabous sont souvent associés à une gravité clinique accrue du trouble, à une plus grande fréquence de comorbidités ainsi qu’à des difficultés relationnelles majeures. L’insertion sociale des personnes touchées par le syndrome de Gilles de La Tourette qui en sont atteintes peut s’avérer précaire. Mes recherches sur la stigmatisation de la coprolalie mettent par ailleurs en lumière la profondeur de la détresse qu’engendrent les idées reçues.
Un préjugé courant veut que les tics révèlent le fond de la pensée de l’individu. En réalité, les tics contraignent souvent les personnes à dire ou à faire précisément ce qu’elles souhaitent le plus éviter.
La lutte contre les préjugés est un enjeu crucial, d’autant plus lorsque les tics prennent la forme d’insultes ou de calomnies.
Comme me l’a confié une des personnes que j’ai interrogées durant mes travaux : « C’est comme si mon cerveau transformait mes intentions les plus polies en armes cruelles. Sortir devient terrifiant… Savoir que j’ai en moi ce mécanisme de confrontation qui peut se manifester subitement, alors que je ne le souhaite absolument pas. »
Ces tics socialement inappropriés peuvent attirer une attention malvenue sur les patients et les conduire à l’exclusion, au harcèlement, à des altercations et constituer un obstacle à l’accès à l’emploi. Un autre participant l’a résumé ainsi : « Il n’existe aucun travail où l’on accepterait un aménagement spécifique m’autorisant à injurier mon patron. »
Anticipant ces réactions, de nombreux patients souffrant d’une coprolalie marquée se retirent de la vie publique ou vivent avec le fardeau de devoir sans cesse s’expliquer et sensibiliser leur entourage.
Une autre idée reçue est que la coprolalie se manifeste systématiquement par le fait de hurler des obscénités en public. Si tel est le cas pour certains patients, comme John Davidson à la remise des prix de la BAFTA, d’autres parviennent à réprimer, masquer ou minutieusement contrôler leurs tics en société. Toutefois, ces deux réalités sont tout aussi éprouvantes l’une que l’autre. En outre, comme tout tic, l’atteinte coprolalique peut fluctuer avec le temps.
Enfin, soulignons que le stress lié aux tics tabous s’étend au-delà de l’individu. Les membres de la famille des patients affirment fréquemment ressentir un sentiment d’impuissance face à la détresse de leur enfant. Ils se sentent également peu soutenus par les institutions scolaires, et expérimentent le poids du jugement d’autrui lorsque ces tics se manifestent.
Afin de pouvoir participer pleinement et sereinement à la vie de la cité, les personnes atteintes du syndrome de Gilles de La Tourette, et plus particulièrement celles souffrant de tics tabous, ont donc besoin de toute la compréhension et le soutien possible.
Rena Zito ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.03.2026 à 17:12
Polices municipales : des effectifs en hausse… sans effet évident sur la délinquance

Longtemps marqueur de clivage entre droite et gauche, le développement de la police municipale s’est imposé comme une priorité à l’approche des élections de ce mois de mars, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, cette course aux effectifs n’est pas liée à l’évolution de la délinquance enregistrée.
Les enjeux de sécurité publique s’annoncent comme un point clef des élections municipales de mars prochain. Plus précisément, ce sont les questions de polices municipales qui s’avèrent centrales, au moment où un projet de loi visant à étendre les prérogatives de ces agents est justement en navette parlementaire. Cette focalisation médiatico-politique intervient à la fin d’une mandature déjà marquée par un fort développement des polices municipales : entre 2020 et 2024 (dernière année pour laquelle les données du ministère de l’intérieur sont disponibles), le nombre de policiers municipaux a augmenté de 4 600 individus environ, soit une croissance de 19 %.
On a pu lire par endroits que les promesses électorales en matière de police municipale ne seraient déjà presque plus liées à l’orientation partisane. Il est vrai que dans les grandes villes, des municipalités socialistes et écologistes ont fait le choix du développement de la police municipale, dans un sens que l’on pourrait rapidement qualifier de « répressif » – au sens d’une attention accrue à la répression de la délinquance, par rapport à des tâches de régulation sociale et de résolution de désordres mineurs (ce à quoi on pense généralement quand on évoque la « police de proximité » : conflits de voisinage ou d’usage de l’espace public).
Par exemple, à Lyon (Rhône), l’arrivée des écologistes n’a pas produit de net changement : la municipalité a cherché tout le long du mandat à montrer qu’elle faisait son possible pour réduire l’écart important entre effectifs théoriques et réels de la police municipale, hérité de l’ère Collomb. À Marseille (Bouches-du-Rhône), le maire, anciennement membre du Parti socialiste (PS), revendique d’avoir plus que doublé le nombre d’agents en un mandat.
Il est aussi vrai que la tendance à l’alignement politique s’accélère à l’approche des élections municipales. Le maire PS de Brest (Finistère) – seule ville de 100 000 habitants à ne pas disposer d’une police municipale (il existe cependant une brigade de tranquillité urbaine, dont les missions de contrôle des populations marginales notamment évoquent très clairement des tâches de police municipale) – a annoncé que ce pas serait franchi en cas de réélection. Si l’on reste dans l’Ouest, une aire où les polices municipales sont relativement peu développées, la maire socialiste de Rennes (Ille-et-Vilaine) veut appliquer la recette de son homologue de Nantes (Loire-Atlantique) avec une importante augmentation des effectifs.
Les marqueurs de distinction entre politiques policières de gauche et de droite n’ont toutefois pas été abolis, mais seulement déplacés. À Bordeaux (Gironde), la décision l’année dernière du maire écologiste de constituer une brigade de policiers municipaux dotés de l’arme à feu avait fait grand bruit, indicateur paradoxal que l’arme à feu persiste à signaler l’orientation partisane des politiques de sécurité. Cela reste vrai en général, bien que les transgressions de ce principe s’accumulent et que des maires de droite, comme à Bordeaux et à Marseille jusqu’en 2020, aient, eux, refusé la dotation en arme létale.
La constitution de brigades d’intervention (des unités travaillant souvent la nuit ou en soirée, orientées vers la recherche du flagrant délit et la réponse aux appels d’urgence) est un second marqueur : les municipalités de gauche y recourent peu par rapport à celles de droite. D’autres unités, les polices intercommunales des transports en commun, sont, parmi les plus grandes villes, plutôt développées par des municipalités socialistes (Montpellier, Nantes, peut-être bientôt Rennes) et peuvent être partiellement similaires aux unités d’intervention. Elles sont en effet orientées vers un style plus confrontationnel que le service général de police municipale, ainsi que vers la recherche du flagrant délit dans les transports et l’interpellation.
Les brigades de proximité et/ou environnementales sont elles aussi plutôt créées par les socialistes et les écologistes (annonce de brigades de proximité faite à Bordeaux, brigade de l’environnement à Marseille, brigade anti-incivilités à Rennes, brigade de proximité à Nantes). Cela signale deux tendances : d’une part, la « police de proximité » est de moins en moins envisagée comme le cœur de la police municipale et de plus en plus comme une branche spécialisée ; d’autre part, la gestion des dépôts sauvages et des infractions environnementales occupe de plus en plus ces services.
Un troisième marqueur réside simplement dans les taux de couverture (effectifs de police municipale rapportés à la population communale) : s’ils augmentent partout, ils sont les plus élevés dans deux villes gouvernées par la droite depuis au moins deux mandats, Nice (Alpes-Maritimes) et Toulouse (Haute-Garonne).
Ce spectaculaire développement des polices municipales n’est pas impulsé par une envolée de la délinquance. Les traitements de données du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) font état d’une tendance à la baisse depuis 2016 de plusieurs types de fait enregistrés par la police nationale et la gendarmerie, notamment dans presque toutes les catégories de vol. En taux d’évolution annuel moyen entre 2016 et 2024, le SSMSI indique une baisse du nombre de faits enregistrés de 3 % pour les vols avec armes, de 8 % pour les vols violents sans armes, et de 2 % pour les vols sans violence sur des personnes. Quant aux homicides, ils affichent une certaine stabilité (+ 1 % du nombre de faits par an depuis 2016).
Si les polices municipales sont bien sûr fondées à intervenir dans ces situations, comme dans toute situation de flagrant délit, on peut toutefois douter que l’augmentation d’effectifs de sécurité publique soit la réponse la plus adaptée à ce phénomène, les chances de « tomber » au moment opportun sur ce type de situation étant faibles.
Si l’on observe les plus grandes villes françaises après Paris, les plus fortes hausses d’effectifs de police municipale ne se font pas postérieurement à des augmentations locales d’infractions. À Toulouse, une nouvelle vague d’augmentation des effectifs a lieu après 2020 (de 330 agents cette année à 380 en 2023), alors que la période préconfinement était marquée dans la ville par une baisse des vols avec et sans violence. Nantes, quant à elle, a une délinquance enregistrée plus représentative des dix plus grandes villes françaises : une faible augmentation de différents faits dans les années pré-Covid, un coup d’arrêt porté en 2020 par les mesures de confinement et de restriction de liberté, puis la reprise à partir de 2021 à des niveaux moindres que précédemment. La police municipale y connaît pourtant une forte hausse des effectifs, d’une centaine en 2020 à plus de 160 en 2023.
Renversons, pour finir, la perspective : les augmentations d’effectifs produisent-elles des baisses de la délinquance enregistrée ? Toujours sur les cas des dix plus grandes villes françaises après Paris, rien ne permet à ce stade de l’affirmer.
Nous avons testé dans chaque ville, entre 2016 et 2024, l’impact de l’évolution des effectifs de police municipale sur la délinquance enregistrée l’année suivante. Sur les faits de vols violents, vols à main armée, vols sans violence, le test ne met pas en évidence un effet des variations d’effectifs de police municipale sur la délinquance et ne permet pas de rejeter l’hypothèse d’absence d’effet. Cette absence de corrélation statistique confirme ce que la lecture graphique suggère : les taux de délinquance enregistrés suivent une évolution globalement similaire, indépendamment des changements d’effectifs de la police municipale.
Ainsi, le développement des polices municipales s’est imposé comme un incontournable de l’action municipale et des promesses électorales, avec des variations selon l’orientation partisane, mais avec aussi des traits communs : plus d’effectifs, plus de missions de répression de la délinquance, plus d’armement (létal ou sublétal). Les causes de ce phénomène politique ne résident ni dans une envolée de la délinquance enregistrée – qui n’a pas eu lieu – ni dans l’effet négatif des polices municipales sur ces faits qui n’est pas démontré.
Les sources de l’impressionnant développement des polices municipales sont à chercher du côté des mécanismes de politisation : augmenter les effectifs policiers ou promettre de le faire est un moyen clé de montrer que l’on agit en matière de sécurité publique, ou d’attaquer des élus sortants sur leur supposée inaction.
Adrien Mével ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.03.2026 à 17:11
Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms
Les frappes aériennes menées par les États-Unis en coordination avec Israël en Iran surviennent à un moment où Donald Trump, qui avait pourtant promis lors de sa dernière campagne électorale qu’il n’engagerait pas son armée sur des théâtres lointains, fait face à une pression politique croissante liée aux révélations qui s’enchaînent dans l’affaire Epstein. En cas d’enlisement et de pertes importantes dans les rangs de l’armée, le Parti républicain pourrait, lors des élections de mi-mandat, être sanctionné par ses sympathisants.
L’embrasement militaire contre l’Iran a eu l’effet d’un électrochoc politique à Washington, offrant à Donald Trump une échappatoire spectaculaire au moment précis où la pression judiciaire et parlementaire menaçait de l’encercler.
Au lendemain des auditions successives de Bill Clinton et de Hillary Clinton devant une commission de la Chambre des représentants consacrée, à l’affaire Epstein les 26 et 27 février, l’exécutif états-unien apparaissait fragilisé par une séquence politique défavorable. Plusieurs responsables du Parti démocrate venaient de réclamer l’audition du président lui-même, estimant que les éléments révélés au cours de ces dépositions justifiaient l’extension de l’enquête. La réapparition dans l’espace public de la question des cinquante-trois pages manquantes d’un ancien dossier judiciaire, impliquant l’accusation formulée par une plaignante mineure de treize ans à l’époque des faits contre l’actuel occupant de la Maison-Blanche, accentuait encore la vulnérabilité politique de la présidence, malgré l’absence de conclusion judiciaire définitive.
C’est dans ce contexte de tension intérieure maximale que, quelques heures après la déposition de Bill Clinton, Trump s’est adressé à ses concitoyens pour les informer du début de l’opération « Epic Fury » contre des cibles iraniennes.
La soudaineté de l’opération a immédiatement déplacé l’attention médiatique et politique vers le registre stratégique et militaire. La concomitance entre la séquence des auditions parlementaires et l’engagement armé a nourri les interrogations sur l’articulation entre politique intérieure et action extérieure.
Le discours prononcé par Donald Trump le 28 février au matin constitue le pivot de cette reconfiguration.
Le président y présente l’opération non comme une démonstration de force, mais comme une entreprise morale visant à « rendre la liberté » au peuple iranien. La rhétorique mobilisée insiste presque exclusivement sur des valeurs positives : liberté, dignité, sécurité des populations civiles, avenir démocratique. En décrivant la mission comme « noble », il ajoute à la logique géopolitique une justification éthique, se positionnant explicitement en protecteur d’un peuple décrit comme victime de l’oppression de ses dirigeants. Cette construction discursive transforme l’intervention militaire en geste de libération, inscrivant « Epic Fury » dans une tradition messianique de politique étrangère où les États-Unis se perçoivent comme porteurs de principes universels et d’une responsabilité particulière en matière de défense des droits fondamentaux de par le monde.
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L’insistance sur la libération de l’oppression iranienne constitue le cœur de la nouvelle posture présidentielle. Donald Trump évoque à plusieurs reprises le « droit du peuple iranien à vivre libre », reprenant un vocabulaire rarement associé jusque-là à sa propre doctrine. Il affirme vouloir « ouvrir une ère nouvelle » pour la région, suggérant que l’action militaire pourrait provoquer une transformation politique interne en Iran.
Cette vision, qui fait de l’usage de la force un instrument de délivrance, vise à légitimer l’opération auprès de l’opinion internationale tout en redéfinissant l’image du président sur la scène intérieure. En se posant comme le défenseur d’une population étrangère contre le propre régime de celle-ci, il endosse un rôle de libérateur qui transcende les clivages partisans américains et mobilise un imaginaire politique puissant, fondé sur la promesse d’émancipation et de renouveau historique.
Un autre aspect central du discours réside dans la volonté affichée de « faire l’histoire ». Trump inscrit explicitement son action dans une perspective mémorielle, affirmant que cette intervention sera jugée par les générations futures comme un tournant décisif.
Cette projection dans le temps long répond à une logique de présidentialisation du récit national : en se plaçant dans la lignée des dirigeants qui auraient redéfini l’ordre international, il cherche à transformer une décision conjoncturelle en moment fondateur.
La référence implicite aux grandes interventions américaines passées suggère une ambition de marquer durablement la politique étrangère des États-Unis et d’inscrire son mandat dans une chronologie héroïsée. Dans cette optique, la libération supposée du peuple iranien devient non seulement un objectif stratégique, mais aussi un instrument de construction d’une mémoire présidentielle destinée à survivre aux controverses du présent.
Enfin, cette séquence peut également être interprétée comme une stratégie de communication visant à restaurer une image affaiblie et à préparer les échéances électorales de mi-mandat prévues en novembre.
En déplaçant le débat national vers la sécurité internationale et en adoptant la posture du chef de guerre humanitaire, Donald Trump pourrait chercher à recomposer une coalition électorale autour du patriotisme et du leadership présidentiel. La mise en scène d’une intervention présentée comme libératrice permet de marginaliser les controverses intérieures et de substituer au récit de la fragilité politique celui de la détermination historique. Dans cette perspective, la guerre en Iran ne serait pas seulement un épisode géopolitique, mais aussi un levier destiné à redorer le blason du locataire de la Maison-Blanche et à influencer le rapport de forces électoral à l’approche des élections de mi-mandat.
En effet, l’offensive contre l’Iran intervient en effet à un moment particulièrement sensible du calendrier politique aux États-Unis. En novembre prochain, les élections de mi-mandat détermineront l’équilibre du pouvoir au Congrès pour la seconde moitié du mandat présidentiel. En déclenchant une opération militaire d’ampleur sans autorisation préalable du Congrès, Donald Trump s’expose à une double contestation, institutionnelle et électorale. Plusieurs élus démocrates dénoncent une violation du War Powers Act, estimant que le président n’a pas le droit d’engager le pays dans un conflit sans l’accord du Congrès.
La controverse est renforcée par l’absence perçue d’une menace immédiate justifiant une action préventive, ce qui alimente l’idée d’une guerre de choix plutôt que d’une guerre de nécessité.
Dans ce contexte, l’opération iranienne pourrait devenir un enjeu central de la campagne de mi-mandat, les démocrates cherchant à transformer la question de la légalité et du contrôle parlementaire en argument électoral majeur contre l’administration.
Sur le plan de l’opinion publique, les premiers indicateurs apparaissent ambivalents et potentiellement dangereux pour la majorité présidentielle. En effet, les conflits extérieurs peuvent produire un effet de ralliement patriotique à court terme, mais ils deviennent rapidement coûteux électoralement lorsque les pertes humaines s’accumulent sans victoire décisive. Trois militaires américains ont déjà été tués depuis le début de l’opération, et la perspective d’un nombre élevé de pertes constitue un facteur susceptible d’éroder le soutien à l’intervention et de fragiliser les candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.
Si le conflit devait s’enliser ou provoquer une escalade régionale entraînant des attaques meurtrières contre des forces américaines, dont des dizaines de milliers se trouvent actuellement au Proche-Orient, le calcul politique initial pourrait se retourner contre le président. Les pertes militaires renforceraient la position de ceux qui reprochent à l’exécutif d’avoir engagé la vie de soldats sans débat national préalable. Pour les démocrates, l’argument serait stratégique : faire de la crise iranienne le symbole d’une présidence imprudente et d’un contournement des procédures constitutionnelles, afin de mobiliser un électorat inquiet d’un retour à des guerres longues et coûteuses au Moyen-Orient.
Dès lors, les élections de mi-mandat apparaissent comme un test politique indirect de la guerre elle-même. Une défaite républicaine serait interprétée comme une sanction populaire de la décision d’entrer en conflit, tandis qu’un succès pourrait être présenté par la Maison-Blanche comme une validation de la posture de fermeté adoptée face à Téhéran. Le pari de Donald Trump consiste donc à obtenir des résultats stratégiques rapides – ou du moins une perception de succès – avant que la dynamique électorale ne cristallise les critiques. À défaut, l’intervention en Iran pourrait devenir non pas un instrument de consolidation du pouvoir présidentiel, mais le catalyseur d’un rééquilibrage institutionnel imposé par les urnes.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.