02.03.2026 à 17:09
L’élevage intensif en France peut-il être durable ?
02.03.2026 à 17:09
L’élevage intensif en France peut-il être durable ?
Alors que le nombre d’éleveurs en France continue de baisser, que leurs activités sont soumises à des critiques sociétales et écologiques croissantes, mais que la consommation de viande baisse moins vite que la production, un rapport de l’Académie d’agriculture de France tâche de répondre à la difficile question du futur de l’élevage intensif.
L’élevage intensif a-t-il un avenir ? Cette question fait l’objet de controverses et de propositions parfois radicales. Voyons comment nous pouvons apporter des éléments d’éclairage sur ce débat de société.
Commençons par un constat : le développement de l’élevage n’est aujourd’hui plus écologiquement soutenable. Du fait de la forte concentration de déjections animales dans un périmètre restreint, il est responsable d’émissions azotées dans l’air et dans l’eau, contribuant à des crises comme celles des algues vertes en Bretagne.
Les critiques concernent également la perte de biodiversité avec l’importation, pour l’alimentation du bétail, de soja brésilien issu de surfaces acquises sur la forêt, même indirectement. Les débats se focalisent aussi beaucoup sur l’importance des émissions de gaz à effet de serre et particulièrement du méthane des bovins.
Sur le plan sociétal, les conditions d’élevage ne répondent plus aux attentes de la société, les relations entre santé animale et santé humaine font débat dans un monde où l’homme et l’animal partagent une même pharmacopée et où les zoonoses et épizooties sont plus fréquentes.
Ainsi, l’image de l’élevage et, dans une moindre mesure, celles des éleveurs, qui sont sensibles à ces critiques et sont confrontés à des difficultés économiques, s’est dégradée dans la société, notamment dans le cas des systèmes d’élevage dits « intensifs ». Cette situation met en danger le renouvellement des générations dans la profession.
Dans ce contexte, il faut se demander si l’élevage intensif est nécessaire et, si oui, comment doit-il évoluer ?
Pour cela, il faut déjà voir ce que l’on entend par « intensif ». Ce terme caractérise au sens premier l’usage important de facteurs de production extérieurs à l’exploitation rendant les systèmes moins dépendants du potentiel agronomique local. Il n’a cependant pas de valeur absolue.
Aujourd’hui, la notion d’intensif s’est élargie dans le débat public. Elle est souvent utilisée pour désigner l’élevage en bâtiment, le plus souvent en claustration avec de fortes concentrations en animaux. Elle recouvre aussi la concentration des exploitations et des animaux sur certains territoires, comme en Bretagne, et la spécialisation de ceux-ci.
Enfin, elle est souvent associée à des troupeaux de grande taille, une question plus sensible en France que partout ailleurs. La « ferme des 1 000 vaches » laitières, construite en 2014 dans la Somme, a ainsi fait débat alors que des fermes de plusieurs milliers de vaches se développent sans contestation dans d’autres pays d’Europe.
Toutes les prospectives scientifiques réalisées en France proposent de réduire l’élevage et la consommation de viande, notamment chez ceux qui en consomment beaucoup. Si l’on peut s’accorder sur le constat de limitation ou de réduction de la consommation, ces études ne permettent cependant pas de trancher sur les équilibres à trouver entre systèmes d’élevage et façons de les mettre en place au sein des territoires.
Certains types d’élevages répondant à une demande des consommateurs et ayant des effets bénéfiques sur l’environnement doivent se développer. C’est le cas par exemple des élevages de ruminants nourris à l’herbe et au foin, ou encore de ceux élaborant des produits à forte typicité (AOP, IGP, AB). Mais ces élevages ne peuvent satisfaire seuls la demande en produits standards ; c’est pourquoi des élevages plus productifs restent nécessaires.
Selon FranceAgriMer, en 2023, 21 % de la viande bovine, 42 % de la viande de poulet, 53 % de la viande de mouton et 26 % de la viande de porc consommée en France étaient importés. La part des importations augmente parce que la consommation de viande diminue bien moins vite que la production nationale.
D’un point de vue qualitatif, la consommation croissante des produits transformés va à l’encontre des injonctions de montée en gamme, d’autant que la vague inflationniste a poussé bon nombre de consommateurs à acheter moins cher (baisse de la consommation alimentaire de 7 % en valeur depuis 2021, selon l’Insee). Un élevage productif est donc nécessaire mais il ne peut être la simple perpétuation de ce qui existe actuellement.
La réduction des émissions de méthane des ruminants reste pour cela une priorité. Selon le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa) en 2023, l’élevage français suit la trajectoire prévue de décarbonation mais essentiellement via la diminution des effectifs. Il faut donc maintenant réduire l’intensité des émissions et les experts s’accordent pour dire qu’une diminution de 30 % est atteignable à échelle de dix ans.
Pour cela, il faut notamment viser une alimentation animale plus diversifiée, valorisant des cultures de légumineuses. Ces plantes riches en protéines ont une capacité unique : celle de fixer l’azote atmosphérique et de pouvoir donc fournir aux sols ce nutriment essentiel à la croissance des plantes. Le développement de ces cultures pour nourrir le bétail favoriserait ainsi la diversification des rotations de l’agriculture tout en accroissant l’autonomie protéique des élevages et en limitant l’utilisation d’engrais azotés dans les champs.
L’élevage pourrait ainsi valoriser 2 millions d’hectares (ha) supplémentaires de légumineuses. Cette reconnexion entre cultures et élevages permettrait aussi de boucler le cycle de l’azote en gérant mieux le retour au sol des effluents de l’élevage riches en azote et utiles en agriculture afin de reconquérir la fertilité des sols, préserver la biodiversité et réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Ce recyclage peut être réalisé localement ou via la production d’engrais normalisés transportables ou de composts permettant de décharger certaines zones en excédent et fournir des engrais ou des amendements à d’autres. On pourrait ainsi imaginer que de grandes régions d’élevage, comme la Bretagne, soient couplées avec des grandes régions céréalières où l’élevage a quasiment disparu. Enfin, et de façon plus ambitieuse, une certaine désintensification et déspécialisation des territoires et un maillage territorial bien pensé entre systèmes intensifs et cultures faciliteraient la reconnexion.
Un autre point d’amélioration souvent peu évoqué concerne le parc de bâtiment d’élevage, très ancien, qui ne répond plus aux nouvelles exigences. La conception et le financement de bâtiments en rupture avec l’existant et pensés pour les conditions de vie des animaux, les conditions de travail de l’éleveur, la biosécurité et la gestion optimisée des déjections est indispensable.
Face à l’importance des enjeux, aux investissements nécessaires et à l’accroissement probable du prix des produits, il est aussi primordial de déterminer le niveau optimal de progrès à réaliser et trouver des trajectoires consensuelles d’évolution des systèmes de production, des niveaux de production et de consommation de produits animaux. Cela peut se réaliser dans le cadre de l’élaboration d’un pacte sociétal entre éleveurs, filières, consommateurs, citoyens et puissance publique.
Ces transitions ne pourront se faire que si un niveau de vie correct est assuré à tous les éleveurs. La création de valeur peut être favorisée par de nouveaux échanges de confiance entre producteurs et consommateurs qui se feraient de manière transparente et par des initiatives privées au sein des filières visant à mieux rémunérer les éleveurs prenant des engagements plus exigeants que la réglementation. Des politiques publiques européennes et nationales ambitieuses, soutenant les agriculteurs qui ont ces objectifs, sont indispensables, à commencer par une protection contre les importations venant de pays aux réglementations moins exigeantes.
De tels élevages « standards améliorés » disposeraient d’atouts pour contribuer à des systèmes alimentaires plus durables en permettant la fourniture de produits animaux à prix abordable, tout en répondant aux enjeux sociétaux concernant le respect des animaux et de la santé des consommateurs. Sur le plan environnemental, leur principal atout résiderait dans une moindre empreinte carbone par kg de produit que les systèmes plus extensifs. Cependant, les élevages intensifs de demain devront pouvoir résister à la concurrence internationale et leur compétitivité restera donc de mise.
Ils devront s’adapter au changement climatique et s’inscrire dans des complémentarités entre les différents modes d’élevage et les autres productions agricoles pour équilibrer les cycles biogéochimiques, réduire les dépendances et produire des services environnementaux. Des pistes et outils sont déjà disponibles et il faut accélérer et généraliser leur déploiement, d’autres nécessitent des recherches et une réorganisation du secteur en levant les freins aux changements.
Cet article a été rédigé sous la coordination de Philippe Chemineau, Jean-Louis Peyraud et Michel Rieu, avec Pascale Magdelaine, Michel Duru, Claude Vermot-Desroches, Jacques Brulhet et Jean-Yves Le Déaut de l’Académie d’agriculture. Tous ont contribué au rapport « L’élevage intensif en France peut-il être durable ? Quelle conciliation entre producteurs, citoyens et consommateurs ? » (Académie d’agriculture de France, juin 2025).
Philippe Chemineau est membre de l'Académie d'Agriculture de France et de l'Association Française de Zootechnie. Il a été président de l'European Association of Animal Production, puis de la World Association of Animal Production. Il a bénéficié, dans le passé récent, de financements INRAE, ANR et Conseil Régional du Centre Val-de-Loire. Il est actuellement Directeur de Recherche Emérite à l'INRAE.
Jean Louis Peyraud est Directeur de recherche honoraire de INRAE. Il est membre de l’Académie d’Agriculture de France et a été président de l’animal Task Force et du GIS Avenir Elevage. Il ne possède pas de parts et ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article
02.03.2026 à 17:08
Enfants non scolarisés : en France, plus de situations qu’on ne l’imagine

En France, les taux de scolarisation frôlent les 100 %. Pourtant, derrière ces chiffres rassurants, des milliers d’enfants connaissent des ruptures d’école parfois longues, parfois répétées. Placements, procédures judiciaires, hospitalisations : autant de situations où l’institution scolaire se désynchronise des parcours de vie. Si l’absence de données à leur sujet est criante, les travaux de recherche identifient progressivement ces situations, dont certaines ne sont pas inconnues des services de l’État.
En France, le taux de scolarisation est un des plus hauts d’Europe et avoisine les 100 % pour les enseignements primaire et secondaire. Il commence à décroitre à 16 ans, à la fin de l’obligation d’instruction. Toutefois ce nombre ne s’appuie que sur les situations connues : lorsque les enfants ne sont pas scolarisés, ils peuvent aussi échapper au recensement. Par ailleurs, des enfants peuvent être inclus dans la population scolarisée, tout en connaissant des périodes plus ou moins longues de non-scolarisation.
Dans un avis publié en 2024, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) constate qu’en France ces situations en violation des dispositions prévues par les droits international, européen et français concernent une part non négligeable d’enfants, sans toutefois pouvoir en faire un décompte précis.
La liste des publics non scolarisés est longue : des enfants vivant en situation de grande précarité (notamment dans la rue, en bidonvilles, squats et hôtels sociaux…) ; des enfants vivant en territoires isolés, notamment en Guyane et à Mayotte ; des mineurs non accompagnés ; des enfants et jeunes allophones ; des « enfants de voyageurs » ; des enfants en situation de handicap (qu’ils bénéficient ou non d’une reconnaissance de leur handicap) ; des enfants en situation de danger ; des enfants malades ; des enfants en conflit avec la loi, dont ceux détenus en quartier pour mineurs ou en établissement pénitentiaire pour mineurs.
Une partie de ces enfants est sous les radars des institutions et les situations de non-scolarisation sont difficiles à recenser. Les sociologues Tanguy Mathon-Cécillon et Gilles Séraphin se sont attelés à cette tâche à Mayotte. Ils identifient plusieurs méthodes pour mieux compter les non-scolarisations, mais n’arrivent pas à un chiffre stable et sûr.
Toutefois, une autre partie des enfants non scolarisés est sous la responsabilité, et donc connue, de services (éducatifs, sociaux, de justice, de santé, etc.) ou d’associations qui les accueillent ou les prennent en charge.
Nos recherches sur les interventions judiciaires ou socio-éducatives permettent d’identifier plusieurs causes de non-scolarisation des enfants connus par les services de l’État.
La première est une conséquence des temps et des procédures non synchronisés entre l’école et les systèmes judiciaires et de protection de l’enfance. Ces derniers prennent des décisions qui peuvent générer des placements ou des déplacements des enfants qui changent alors de lieu de vie, et souvent de lieu de scolarisation. Pour autant, les enfants ne sont pas toujours rescolarisés aussitôt. Parfois les démarches administratives de réinscriptions ne sont pas immédiates, et génèrent un temps d’attente avant de pouvoir retrouver les bancs de l’école.
Ces multiples ruptures et difficultés peuvent également mettre à mal l’enfant et son rapport à l’école. Il peut être trop difficile d’aller dans un nouvel établissement scolaire, lorsqu’on ne connaît personne, que l’école et les apprentissages sont des épreuves quotidiennes, que l’on vient de changer de lieu d’habitation et d’être séparés de ses proches. Les données de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees, ministère de la santé) indiquent, par exemple, que 2,3 % des jeunes âgés de 6 à 16 ans hébergés au sein d’établissements de Protection de l’enfance (foyers et maisons d’enfants à caractère social) sont déscolarisés.
Du côté de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), nous avons mené une recherche dans des services de milieu ouvert : les jeunes y font l’objet d’une mesure judiciaire, mais restent au foyer familial (ils restent scolarisés dans leur établissement scolaire ou peuvent suivre une formation ou avoir un emploi, pour les plus âgés).
Sur un échantillon de 379 jeunes de moins de 18 ans, plus de la moitié n’était pas scolarisée (56 %), et une part importante n’était pas non plus en emploi ou en formation (18 %). Les changements réguliers subis par certains jeunes entraînent des écarts progressifs de l’école qui peuvent parfois s’installer dans la durée : les périodes de non-scolarisation se répètent et durent plus longtemps, ce qui augmente les difficultés scolaires.
Pourtant, ces jeunes sont suivis et parfois encadrés par des professionnels qui ont une responsabilité éducative parmi leurs fonctions. Cette contradiction peut en partie s’expliquer par le manque de moyens qui contraint l’action éducative à être intermittente (les éducateurs et éducatrices ne peuvent pas consacrer un temps suffisant pour suivre la scolarité et la soutenir, tel qu’il est attendu par l’école).
Par ailleurs, la scolarité est souvent reléguée à un statut secondaire dans ces interventions. Les professionnels privilégient d’autres entrées (la protection de l’enfant, le travail sur les liens familiaux, l’acte délinquant et le rapport à la loi pour la PJJ), et peuvent considérer l’école comme source de difficultés qui seraient supplémentaires à celles que subissent déjà les enfants. Ils peuvent donc soutenir les périodes de non-scolarisation qui permettraient à l’enfant de « souffler ».
Par ailleurs, considérer que la situation ne peut être que de deux ordres, scolarisé ou non scolarisé, génère un chiffre noir de situations qui sont enregistrées comme une scolarisation, mais qui n’en sont pas réellement. Car si l’Insee affiche un taux de scolarisation à 100 % jusqu’à 12 ans, qui reste à 98,3 % à 15 ans, la scolarisation peut être intermittente pour certains.
C’est-à-dire qu’une part minoritaire des élèves accède à des enseignements, mais sur des temps relativement restreints. Ça n’est donc pas une scolarisation pleine, loin de là. Par exemple, les élèves hospitalisés en service de soins lourds bénéficient au mieux de quelques heures d’enseignement organisées par des associations, pour quelques disciplines, celles qui peuvent être délivrées par les enseignants impliqués. Ailleurs, ce sont les enfants de familles identifiées comme « voyageuses » qui suivent des cours dans les camions-écoles, pour une ou deux demi-journées par semaine au maximum. Enfin, une récente recherche conduite par les sociologues Hugo Bréant et Lorenn Contini dans les lieux d’enfermement a confirmé le faible nombre d’heures d’enseignement auxquelles avaient accès les mineurs : elles dépassent rarement la dizaine par semaine.
Dans son avis sur l’accès à une scolarisation effective pour tous les enfants, publié en 2024, la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) met en lumière l’insuffisance des moyens pour garantir l’accès à l’école pour tous les enfants. Elle relève également un manque de données et donc d’attention sur la question de la non-scolarisation en France.
Or, la non-scolarisation est une atteinte aux droits des enfants et en premier lieu au droit à l’éducation, établit dans plusieurs textes majeurs, notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 26), la Convention internationale relative aux droits de l’enfant (article 29), et enfin le Code de l’éducation, adopté en 2000, qui précise qu’il s’agit de la première priorité nationale, et que le service public de l’éducation « contribue à l’égalité des chances […]. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser » et qu’il vise à garantir la réussite de tous (article L111-1).
Mais cela va bien au-delà. La CNCDH souligne l’interdépendance des droits fondamentaux. Ne pas aller à l’école, c’est ne pas avoir accès aux connaissances, qui permettent aussi d’être plus au fait de ses droits et de mieux les assurer (sur la santé par exemple, qui nécessite de maîtriser des démarches administratives pour accéder aux soins, de savoir lire une notice de médicament, etc.). Faire l’expérience de périodes de non-scolarisation, c’est aussi être exclu du principal lieu de socialisation, après la famille, pour les enfants, un lieu où l’on apprend à vivre avec des personnes d’autres milieux sociaux, où l’on découvre l’histoire et les cultures, un lieu par lequel on devient pleinement citoyen.
Benjamin Denecheau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.