05.03.2026 à 16:27
Stérilet, spéculum, pilule… Retour sur l’histoire mouvementée du Planning familial en cinq objets
Le Planning familial fête cette année ses 70 ans. En promouvant l’accès à des contraceptifs modernes, l’association a tout au long de son histoire accompagné une des révolutions majeures de notre époque : la liberté de maîtriser sa fécondité. De la pilule au stérilet en passant par le spéculum, retour en cinq objets sur l’histoire matérielle de cette institution. Elle nous raconte une aventure politique bien plus complexe que celle d’un progrès linéaire vers la liberté des femmes.
Dès la fondation de l’association Maternité Heureuse, le 8 mars 1956, autour de la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, 23 pionnières défient la loi de 1920 qui interdit toute propagande anticonceptionnelle. En devenant le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) en 1960, l’association promeut l’accès à des contraceptifs modernes et est rejointe par des gynécologues hommes et femmes. L’objectif est d’éviter les grossesses non désirées, fléau pour la santé et même la vie des femmes, qui en viennent à l’avortement clandestin et ses dangers, et de permettre l’équilibre de la famille en espaçant les naissances. La liberté pour les femmes de disposer de leur corps n’est pas encore d’actualité.
Les couples pratiquent déjà le coït interrompu ou la méthode des températures, mais il s’agit de leur donner accès à des méthodes plus efficaces, au départ les diaphragmes et les gels spermicides. Le dispositif intra-utérin (DIU), baptisé « stérilet » par le docteur Pierre Simon au début des années 1960, est ensuite le symbole de cette recherche du contraceptif idéal.
L’insertion d’un objet dans l’utérus pour empêcher les naissances est une technique ancestrale. Elle a été améliorée depuis les années 1930 et fait l’objet de nombreuses recherches à partir des années 1950-1960 pour promouvoir le planning familial dans le monde dans un but de réduction des naissances. Le plastique remplace le métal, plusieurs formes sont expérimentées. Mis en place pour une période prolongée, le stérilet libère les femmes de la nécessité de prendre des précautions contraceptives au moment des rapports sexuels.
Mais cette autonomie a son revers, car le stérilet devient aussi un instrument de contrôle médical : devant être mis en place par un médecin, il peut être inséré sans consentement (sans que la femme en ait connaissance à l’occasion d’un examen gynécologique). Il est rapidement privilégié pour les femmes jugées incapables d’utiliser des méthodes où elles doivent être actives : les femmes pauvres, migrantes ou en situation de handicap, notamment.
En outre, si l’Hexagone reste dominé par une politique nataliste, ces dispositifs sont promus à La Réunion et en Guadeloupe par des agents de l’État pour limiter une « surpopulation » jugée indésirable. Le stérilet est ainsi une « technologie politiquement versatile », porteuse de valeurs féministes comme de leur contraire, pour reprendre l’expression de la chercheuse Chikako Takeshita.
Le Mouvement français pour le planning familial s’étend dans les années 1960 et devient une fédération d’associations départementales – il y en a déjà presque 30 en 1962. Il s’appuie sur les militantes et les militants de divers horizons : milieux laïques, francs-maçons, socialistes, protestants notamment. Des centres de planning, animés par celles qu’on appelle alors des hôtesses d’accueil, sont ouverts dans les grandes villes pour recevoir les femmes et les couples, dispenser un conseil conjugal et prescrire des contraceptifs.
Les gynécologues du mouvement promeuvent ainsi un nouveau contraceptif auprès des couples mariés avant même qu’il soit légal : la pilule, mise au point par Grégory Pincus en 1956. Constitué d’hormones de synthèse, le médicament inhibe l’ovulation. Pris quotidiennement par les femmes, il les libère de la peur des grossesses non désirées.
Ce nouveau contraceptif, son efficacité, son innocuité occupent le centre des débats au moment où le député gaulliste Lucien Neuwirth dépose sa proposition de loi pour autoriser la vente de contraceptifs.
Le vote de la loi Neuwirth en décembre 1967, grâce aux voix de la gauche, est une victoire pour le Planning familial même si son texte est très restrictif (pas de remboursement des contraceptifs, autorisation parentale nécessaire pour les mineures) et se révèle long à être appliqué.
Progressivement à partir des années 1980, un « pilulocentrisme » s’impose en France, comme l’a montré la sociologue Alexandra Roux. Ce mode de contraception devient prépondérant, il place les femmes au centre et implique la fixation d’une « norme gynécologique », définie par Aurore Koechlin, qui impose d’aller consulter annuellement un ou une gynécologue pour obtenir la prescription et prévenir tout risque, tout au long de sa vie. Cette hégémonie n’est remise en cause qu’avec la crise des pilules de 3ᵉ et 4ᵉ génération en 2012.
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Le Mouvement français pour le planning familial a d’abord accompagné cette norme puis s’en est détaché, dans un effort constant de faire connaître la diversité des contraceptifs, destinés aux femmes et aux hommes, à travers des campagnes d’affichage et des brochures afin de permettre à chacun et à chacune de faire un choix éclairé.
Un spéculum, de fines canules souples reliées à une seringue en plastique pour faire le vide : ces quelques objets promus par le psychologue californien Harvey Karman rendent l’avortement par aspiration, dans les premières semaines de la grossesse, simple, rapide et peu coûteux.
La technique arrive en France en 1972, via des réseaux féministes, au moment où le mouvement pour l’avortement libre et gratuit bat son plein.
La méthode Karman devient un instrument pour défier l’interdit. Aux mains de militantes et militants du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), de Choisir ou du Planning familial, la méthode permet de proposer des avortements gratuitement aux femmes qui le demandent et s’ajoutent à des voyages collectifs en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas où l’avortement est possible.
Elle joue un rôle central dans la mise à l’agenda parlementaire de la libéralisation de la loi sur l’avortement, qui aboutit finalement à la loi Veil de 1975.
L’année 1973 marque une rupture pour le MFPF : une partie des militantes et des militants, notamment des gynécologues impliqués de longue date, quittent le mouvement qui prône désormais l’avortement libre et plus seulement la contraception.
Simone Iff incarne ce virage. Hôtesse d’accueil depuis les années 1950, puis présidente de l’association départementale de Paris, proche du Mouvement de libération des femmes et membre fondatrice du MLAC, elle devient la présidente de la fédération ; c’est la première fois qu’une non-médecin obtient ce poste. Le MFPF embrasse alors les luttes des femmes avant de faire entrer officiellement le féminisme dans ses statuts en 1983. Il continue à défendre le droit à l’avortement grâce à de nombreuses campagnes au niveau national et international, pour pérenniser les acquis et renforcer la loi, jusqu’à la constitutionnalisation de la liberté d’avorter en 2024.
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Le Mouvement s’investit aussi pour permettre un accès sur tous les territoires grâce à des consultations, un numéro d’information mis en place en 2015, l’accompagnement des femmes en délai dépassé à l’étranger, etc. Cela lui vaut d’être pris pour cible par les collectifs anti-avortement qui dégradent ses locaux ou attaquent le Planning en justice. Ces attaques ont conduit à la loi Neiertz de 1993, définissant un délit d’entrave à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), aujourd’hui élargi au numérique.
Ce petit capuchon a une histoire longue. D’abord réalisé en tissu et en boyaux d’animaux et réservé à une élite, il se massifie avec le commerce du caoutchouc au XIXᵉ siècle. Marketé comme un objet viril, il est associé à une sexualité vénale ou extra-conjugale, et ainsi peu utilisé au sein des couples légitimes. Sa vente est autorisée principalement pour des raisons prophylactiques : la lutte contre les maladies vénériennes.
L’épidémie du VIH-Sida marque sa banalisation à partir des années 1980. D’abord promu auprès du public homosexuel, dans un premier temps le plus touché par l’épidémie, il devient le symbole des mobilisations de patients dans des associations comme Aides et Act’up, qui font du lobbying auprès de l’industrie pharmaceutique et dénoncent l’inaction des pouvoirs publics.
Il entre alors dans l’arsenal des objets promus par le Planning familial, qui s’investit dans la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et s’ouvre à l’accompagnement de toutes les sexualités. Depuis les années 2000 s’y ajoute une réflexion sur l’inclusivité des publics : de tous les genres, de tous les âges et de toutes les origines.
Drôle d’objet que ce bec de canard en métal impudique, utilisé pour mieux voir à l’intérieur du vagin. D’abord cylindrique et en étain, le spéculum est associé à l’invention moderne de la gynécologie au XIXᵉ siècle. Permettant d’accéder au col de l’utérus pour différents usages thérapeutiques, il est d’emblée associé au contrôle des corps des femmes, notamment des prostituées, soumises à des visites médicales obligatoires en France ou les femmes esclaves sur lesquelles expérimente James Marion Sims.
Et pourtant, à partir des années 1970, il est aussi associé au self-help féministe, c’est-à-dire à un mouvement de lutte contre l’ignorance et de réappropriation collective des savoirs sur leur corps par les femmes elles-mêmes. L’auto-observation du col de l’utérus à l’aide d’un spéculum en plastique moins froid, d’un miroir et d’une lampe de poche en sont une pratique privilégiée.
Cette ambivalence des objets médicaux se retrouve dans l’histoire du Mouvement français pour le planning familial. Dès sa création, il se donne pour mission d’éduquer le public à la contraception et de former les professions médicales et les hôtesses d’accueil à l’anatomie, à la psychologie affective et sexuelle et au fonctionnement des contraceptifs. À partir de 1967, le Planning se déclare mouvement d’éducation populaire et permanente et entend toucher tous les publics, en particulier les classes populaires.
Depuis les années 1980 et 1990, l’éducation à la sexualité devient l’un de ses domaines d’action privilégiés, notamment en milieu scolaire. Il est ainsi un lieu de diffusion et de réappropriation des savoirs sur le corps. Divers objets sont utilisés pour contribuer à cette pédagogie. Finie la planche anatomique, désormais il s’agit de représenter le corps en 3D : le clitoris ou la « chatte en mousse » créée en 2022 par une militante du Planning de Marseille permettent de visualiser avec précision tous les organes.
Le spéculum, lui aussi, fait l’objet d’une réappropriation : évoquant la douleur de l’examen gynécologique et l’absence de consentement, il est l’objet de critiques après #MeToo et la dénonciation des violences gynécologiques et obstétricales. Au Planning, on invite au contraire à s’en emparer pour revendiquer une auto-insertion. Le spéculum devient ainsi le symbole de ces soixante-dix ans d’histoire du Planning familial : un objet disputé qui, entre domination et choix, raconte la conquête inachevée de l’autonomie des femmes sur leur propre corps.
En 2026, les combats pour l’accès à la contraception, à l’avortement, à une éducation affective et sexuelle inclusive sont toujours d’actualité et rencontrent de nouveaux obstacles, que ce soit la réduction budgétaire ou le renouveau des oppositions au niveau national et international. L’histoire du Planning familial n’a pas fini de s’écrire.
Alors que le Mouvement français pour le planning familial fête ses 70 ans en 2026, une exposition retracera son histoire à l’Hôtel des pénitentes d’Angers (Maine-et-Loire), de septembre 2026 à janvier 2027. Imaginée par Bibia Pavard, Chrystel Grosso, Pauline Mortas et Laura Tatoueix et coordonnée par l’Association pour un musée des féminismes (Afémuse), elle reviendra sur sept décennies de luttes et de pratiques, à travers les objets.
Bibia Pavard a reçu des financements de l'Institut Universitaire de France
05.03.2026 à 16:27
Nouvelle-Calédonie : l’accord de Bougival à l’épreuve des municipales
En Nouvelle-Calédonie, les élections municipales ne sont jamais tout à fait locales. Celles prévues les 15 et 22 mars 2026 ne feront pas exception. Depuis la signature de l’accord de Bougival en juillet 2025, complétée par celle d’Élysée-Oudinot en janvier 2026, la question de l’avenir institutionnel de l’archipel domine le débat politique, reléguant au second plan les enjeux strictement communaux.
Dans un territoire où les communes constituent de longue date des bastions stratégiques dans la rivalité entre indépendantistes et non-indépendantistes, le scrutin de 2026 pourrait s’enrichir d’une dimension supplémentaire. À l’opposition historique entre deux camps pourrait en effet se superposer un clivage plus récent : celui entre partisans et détracteurs des accords de Bougival–Élysée-Oudinot (BEO).
En définitive, l’enjeu est le suivant : les municipales confirmeront-elles la structuration territoriale traditionnelle du système politique calédonien ou révéleront-elles une recomposition plus complexe des rapports de force issus des récents accords ?
La politisation des municipalités calédoniennes s’inscrit dans une histoire longue. Héritées de l’époque coloniale, où elles étaient réservées aux populations européennes, les communes ont progressivement été réinvesties par le peuple kanak comme instruments de conquête politique et de réappropriation territoriale. La fin du régime de l’Indigénat en 1946, puis l’universalisation progressive du droit de vote jusqu’en 1956, ont transformé pour le peuple kanak, la mairie en un espace central de légitimation et de visibilité politique.
Cette évolution s’est traduite concrètement dans la sociologie et dans la cartographie des exécutifs locaux. À la fin des années 1960, 12 maires kanaks dirigeaient des communes du territoire ; en 2020, ils étaient 21 sur 33 communes, principalement situées au Nord, sur la côte Est et dans les îles Loyauté. Les municipales ont ainsi accompagné une redistribution progressive du pouvoir local, reflétant davantage les équilibres démographiques et territoriaux.
À partir des années 1970, le système politique s’est structuré autour d’une bipolarisation durable entre indépendantistes et non-indépendantistes. Cette opposition ne se limite pas à des programmes ou à des partis : elle s’incarne et se structure dans des fiefs électoraux territorialisés. De manière schématique, les indépendantistes dominent le long d’un axe est-îles Loyauté, tandis que les non-indépendantistes sont majoritaires dans le Grand Nouméa, le Sud-Ouest de la Grande Terre et conservent le fief de Koumac au Nord-Ouest. L’alternance municipale entre les deux blocs y demeure rare. Les communes fonctionnent ainsi comme des points d’ancrage et de consolidation du rapport de force territorial.
2020
Ce cadre relativement stable a cependant été fragilisé par une succession de crises au cours des dernières années. Depuis 2020, la Nouvelle-Calédonie a traversé une succession de crises : pandémie de Covid, troisième référendum en 2021 puis rupture du dialogue politique entre 2020 et 2024.
En mai 2024, la tentative de réforme constitutionnelle du corps électoral est apparue comme un catalyseur de ces tensions, déclenchant dans le Grand Nouméa des violences d’ampleur et révélant la profondeur des fractures sociales et politiques. Dans le prolongement de ces émeutes, le camp indépendantiste s’est fragmenté et a perdu successivement les présidences du Congrès (août 2024) et du gouvernement (décembre 2024).
C’est dans ce contexte que les accords de Bougival puis d’Élysée-Oudinot ont été signés. Présentés comme un compromis rassemblant l’ensemble des forces politiques calédoniennes et destinés à stabiliser le cadre institutionnel, ils ont néanmoins redessiné les lignes de clivage. Le FLNKS a exprimé son hostilité aux accords et sa détermination à les contrecarrer, tandis que l’Union nationale pour l’indépendance (UNI) est restée favorable au texte, révélant une fracture interne inédite au sein du camp indépendantiste.
À l’échelle nationale, l’absence de majorité claire à l’Assemblée nationale rend incertain le calendrier d’adoption de la révision constitutionnelle, qui devra être approuvée à la majorité des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès. Parallèlement, les élections provinciales, initialement prévues en mai 2024, ont été reportées à plusieurs reprises. Leur tenue en juin 2026 ou d’ici la fin de l’année dépendra directement de l’aboutissement – ou non – des accords de BEO.
Si des scrutins ont eu lieu chaque année entre 2017 et 2024, l’année 2025 est restée électoralement blanche. Les municipales de 2026 constitueront ainsi le premier rendez-vous électoral local organisé dans le climat politique né des violences et des accords. Elles pourraient offrir une lecture territorialisée des recompositions politiques en cours.
Dans cette perspective, la cartographie électorale des communes sera scrutée avec attention. Le Grand Nouméa, marqué par les émeutes et par des changements de maire intervenus en cours de mandat dans plusieurs communes (Dumbéa, Païta et Mont-Dore), pourrait apparaître plus ouvert qu’auparavant. Une alternance dans cet espace concentrant population, activité économique et visibilité médiatique aurait une portée symbolique forte et ce, quelques mois avant d’autres échéances électorales majeures.
Dans les communes de la Brousse, certains bastions historiques de l’UNI ou de l’Union calédonienne (UC) pourraient servir d’indicateurs dans la rivalité interne au mouvement indépendantiste. Au-delà des résultats bruts, c’est la capacité de mobilisation et l’ampleur des écarts qui seront observées comme des signaux politiques.
Les recompositions ne concernent pas uniquement le camp indépendantiste. Le camp non-indépendantiste est lui traversé par des rivalités de leadership, notamment entre plusieurs formations alliées au sein de l’Avenir en confiance lors des élections provinciales de 2019. L’émergence de Générations NC dans le débat politique, issue d’une scission de Calédonie ensemble en 2019, complète ce panorama de concurrence au sein de la mouvance non-indépendantiste. Son fondateur, Nicolas Metzdorf, élu député en 2022 puis réélu en 2024, incarne cette nouvelle configuration et pourrait peser dans les équilibres à venir.
Entre les deux blocs traditionnels, certains partis signataires des accords cherchent à incarner une troisième voie intermédiaire – Calédonie Ensemble et L’Éveil océanien – en structurant un intergroupe au Congrès (8 élus sur 54) et en proposant plusieurs listes communes aux municipales.
L’enjeu n’est peut-être pas l’émergence d’un système tripolaire, mais plutôt l’effritement progressif des deux blocs historiques. Les alliances apparaissent plus mouvantes, les positionnements moins lisibles, et les majorités potentielles plus complexes à anticiper.
À première vue, cette recomposition donne l’impression d’un brouillage durable des repères politiques en Nouvelle-Calédonie. Mais on peut aussi imaginer que ces élections contribuent à une clarification à condition que les nouveaux équilibres se stabilisent.
Toutefois, cette perspective se heurte à une inconnue majeure : la participation. Dans un contexte d’abstention structurelle observée depuis l’élection provinciale de 2004, le brouillage des clivages et la superposition des enjeux locaux et institutionnels pourraient produire un effet paradoxal. Plutôt qu’une surmobilisation, le scrutin pourrait enregistrer une démobilisation supplémentaire.
D’autant que les reports successifs des élections provinciales, conjugués à un système politique dominé par une « gérontocratie androcrate », accentuent le risque d’une crise de légitimité des responsables politiques et creusent la distance entre électorat et partis, renforçant l’incertitude autour de la mobilisation.
Ces élections municipales 2026 diront dans quelle configuration politique se situera la Nouvelle-Calédonie, dans une année 2026 décisive sur le plan institutionnel. Elles pourraient servir de baromètre de la recomposition du paysage politique, montrant dans quelle mesure les rapports de force locaux pèseront dans la balance. Confirmeront-elles la solidité des bastions traditionnels et la bipolarité classique indépendantiste-non-indépendantiste ? Ou révéleront-elles, sous l’effet des accords de BEO, une recomposition plus profonde, avec des blocs fragmentés et une participation en recul ?
Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.03.2026 à 16:26
Quelles sont les dernières options du régime iranien ?
Téhéran ne peut pas vaincre les États-Unis et Israël. En revanche, il dispose encore de plusieurs moyens d’action pour inciter Donald Trump à cesser les hostilités : chercher à retourner l’opinion publique états-unienne contre lui en suscitant une flambée des prix du pétrole, ce qui se répercutera sur le pouvoir d’achat des citoyens ; multiplier les attaques sur les bases de l’US Army dans la région, en faisant le calcul que chaque mort supplémentaire d’un soldat réduira l’appui du grand public américain à l’opération Epic Fury ; et bombarder les États du Golfe afin qu’ils implorent Washington de mettre un terme à ses attaques contre l’Iran.
L’opération « Furie épique » lancée le 28 février a déjà été couronnée de plusieurs succès spectaculaires : élimination des principaux cadres du régime et notamment du guide suprême, destruction des défenses anti-aériennes ayant survécu à la guerre des 12 jours de l’été dernier, anéantissement de la marine conventionnelle iranienne.
Maîtresse incontestée du ciel iranien, la coalition américano-israélienne peut désormais concentrer ses frappes sur ses deux principaux objectifs restants : d’une part, les lanceurs balistiques, afin de réduire la capacité de nuisance régionale de Téhéran ; d’autre part, l’appareil sécuritaire iranien (les casernes des pasdarans et de leurs auxiliaires bassidjis) pour favoriser une révolution populaire capable d’abattre définitivement le régime.
Dès lors, pour Téhéran, le rapport de force, très largement favorable à l’ennemi, invite à privilégier des réponses non conventionnelles. Or, dans ce domaine, le régime dispose de nombreux atouts et parvient à remporter des succès, comme le montre la fermeture du détroit d’Ormuz après l’attaque d’un pétrolier le 1er mars.
De même, les frappes de missiles et de drones contre les pays du Golfe, et notamment l’attaque sur la raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite, illustrent le choix d’une stratégie du chaos visant à obliger les pétromonarchies à faire pression sur leur allié américain dans le but d’obtenir une paix rapide et d’éviter ainsi la paralysie de leur économie, basée sur l’exportation des hydrocarbures.
Dans les conflits asymétriques ou dissymétriques (on parle de guerre dissymétrique dans le cas d’un conflit asymétrique entre deux États, le terme asymétrique désignant un conflit du fort au faible entre un État et un acteur non étatique) opposant des États démocratiques à des armées beaucoup moins puissantes ou à des groupes terroristes, le faible peut toujours utiliser le temps comme un atout.
En effet, les armées de pays démocratiques comme celles d’Israël ou des États-Unis, même si elles disposent d’une capacité de frappe écrasante, peuvent rencontrer des difficultés pour maintenir leur effort militaire dans la durée. Sous la pression des opinions publiques, des médias ou des forces d’opposition, les régimes démocratiques sont contraints d’obtenir des gains, des succès stratégiques à court terme, afin de légitimer leurs offensives et ne pas perdre le soutien des opinions publiques. Or, une fois le régime iranien décapité et ses capacités balistiques réduites à peau de chagrin, il sera de plus en plus difficile, pour l’administration Trump, de justifier le maintien de l’effort de guerre auprès de son opinion publique.
Pierre Firode sera l’un des intervenants du webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18 heures, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump ainsi que sur les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.
Le soutien populaire à la guerre, déjà fragile aux États-Unis, pourrait s’éroder d’autant plus vite que la base MAGA, fondamentalement isolationniste, est opposée à la pratique du « regime change » et pourrait se mobiliser si les pertes américaines (six morts à ce stade) s’accumulent. Les traumatismes de la guerre d’Irak et d’Afghanistan ont laissé une trace indélébile dans l’opinion américaine qui refuse de voir ses « boys » mourir pour des guerres où les intérêts vitaux du pays ne sont pas engagés. Le régime iranien sait que chaque perte américaine, même si elle ne modifie pas le rapport de force sur le terrain, sape le soutien populaire à la guerre et fragilise Trump dans l’optique des midterms.
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D’où les frappes sur toutes les cibles américaines du Moyen-Orient : plus que les infrastructures ou les capacités de frappes, ce sont les personnels américains qui sont visés par les pasdarans_afin de mobiliser l’opinion aux États-Unis contre la guerre et d’augmenter le coût politique que celle-ci représente pour Trump et pour le parti républicain.
Dès lors, le régime pourrait s’engager dans une guerre d’usure contre Washington en attendant que le soutien à l’opération Furie épique ne s’érode inexorablement. Comme l’affirme Clausewitz, la guerre reste, par-delà l’affrontement matériel entre les armées, un « choc des volontés » et le vainqueur final, surtout dans les conflits asymétriques ou dissymétriques, demeure celui qui parvient à maintenir intacte cette volonté de prolonger la lutte. Or, des trois acteurs majeurs impliqués dans la guerre, les États-Unis sont certainement celui dont la volonté de prolonger la guerre pourrait le plus s’affaiblir car, contrairement au régime iranien ou à Israël, l’opération « Furie épique » ne revêt aucune dimension existentielle pour Washington. À cet égard, les pasdarans pourraient prioriser les cibles américaines et éviter ainsi de gâcher leurs munitions sur Israël qui, à l’inverse des États-Unis, poursuivra la lutte jusqu’à l’effondrement du régime iranien, quelles que soient ses pertes.
Forts de ces constats, les pasdarans pourraient essayer de frapper dans la durée les bases américaines afin de décourager Washington de poursuivre l’opération. Pour ce faire, ils peuvent s’appuyer sur un arsenal conséquent de drones Shahed parfaitement adaptés à cette mission consistant à maintenir dans la durée un flux constant de frappes contre les bases américaines : contrairement aux missiles balistiques dont les lanceurs sont aussitôt repérés après leur tir et détruits par l’aviation américaine, les drones laissent peu de trace lorsqu’ils sont lancés et peuvent être facilement dissimulés.
Alors que les capacités balistiques du régime flanchent de jour en jour, les stocks de drones (estimés à entre 4 000 et 6 000, sachant qu’environ 1 200 ont déjà été tirés au cours de ces derniers jours) permettent de maintenir une menace permanente sur les bases américaines et peuvent du fait de leur nombre saturer les défenses anti-aériennes protégeant les pays du Golfe.
Véritable « arme du pauvre », le drone kamikaze type Shahed est parfaitement adapté à la guerre dissymétrique puisque sa fabrication reste très facile et économique (l’Iran pourrait en produire 3 000 par mois, même si ce chiffre est amené à décroître sous l’effet des frappes qui visent les lanceurs, comme le Shahid Bagheri coulé le 28 février). Le Shahed permet donc de prolonger dans le temps les campagnes de frappes et ainsi d’user la volonté de combattre de l’ennemi.
Dans cette optique de durer dans le temps, les pasdarans pourraient d’ailleurs opter pour une organisation beaucoup plus décentralisée en cellules quasiment autonomes, sur le modèle des groupes terroriste ou des stratégies mises en place par Daech, où chaque cellule agit indépendamment des dégâts subis par la tête et dispose de son propre stock de drones.
Les Iraniens, constatant la faiblesse de leurs forces conventionnelles, pourraient substituer au rapport de force strictement militaire un bras de fer politique où la durée de l’engagement importe plus que son intensité.
Pour mener à bien cette stratégie, les pasdarans se sont lancés dans une véritable guerre médiatique à différentes échelles. L’offensive médiatique menée par Téhéran s’adresse d’abord aux voisins du Golfe qui ont tous été ciblés par le régime. De nombreux observateurs ont souligné, à raison, le caractère contre-productif de ces frappes qui isolent encore plus l’Iran de ses derniers partenaires diplomatiques comme l’Arabie saoudite, Oman ou le Qatar.
Derrière ces opérations se cache un calcul aisément compréhensible : inciter les États du Golfe à s’empresser d’obtenir auprès de Washington la cessation de ses attaques visant l’Iran. Par ses frappes sur des raffineries, sur des tankers dans le Golfe, Téhéran rappelle son incroyable capacité de nuisance et fait peser une menace existentielle sur les pétromonarchies dont l’économie dépend largement du détroit d’Ormuz.
À une autre échelle, ces actions de déstabilisation entraînent, dans le monde entier ou presque la crainte d’une flambée des prix du pétrole – ce qui fragilise encore plus le soutien à la guerre à l’intérieur des États-Unis. Pis, les frappes iraniennes obligent les pays du Golfe à sortir de leur neutralité ambiguë et les placent de facto dans le camp des États-Unis et d’Israël – ce qui pourrait pousser une partie de la rue arabe chiite à la révolte contre les monarchies du Golfe.
Il faut garder à l’esprit que Bahreïn, dont la population est majoritairement chiite malgré un pouvoir sunnite, ainsi que l’Arabie saoudite, sont secoués depuis le Printemps arabe par des contestations des chiites, l’épisode le plus emblématique ayant été la révolte de Qatif (Arabie saoudite) en 2011. S’il est certain qu’aucun Arabe sunnite du Golfe ne sortira dans la rue pour soutenir la République islamique, les minorités chiites pourraient, elles, se mobiliser contre l’alignement de leur gouvernement sur l’axe américano-israélien.
Décapité, illégitime, isolé, le régime iranien ne peut qu’espérer une érosion politique du soutien américain à la guerre. Pour ce faire, les pasdarans utiliseront sans doute tous les moyens dissymétriques en leur possession : campagne de bombardements de drones de longue haleine contre les bases américaines dans le Golfe, dissémination des forces afin d’échapper à la puissance de feu de l’ennemi, offensive médiatique visant à terroriser les voisins arabes et les opinions occidentales.
Cette stratégie reste à double tranchant pour le régime car elle pourrait se retourner contre lui et convaincre autant les monarchies du Golfe que la classe politique américaine qu’il faut impérativement en finir une bonne fois pour toutes avec un régime dont la capacité de nuisance représente un risque trop conséquent pour la sécurité mondiale.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.