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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

05.03.2026 à 16:26

Quelles sont les dernières options du régime iranien ?

Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
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L’objectif de l’Iran est d’inciter l’opinion publique américaine et les monarchies du Golfe à faire pression sur Donald Trump afin de le convaincre de mettre fin aux hostilités.

Texte intégral (2290 mots)

Téhéran ne peut pas vaincre les États-Unis et Israël. En revanche, il dispose encore de plusieurs moyens d’action pour inciter Donald Trump à cesser les hostilités : chercher à retourner l’opinion publique états-unienne contre lui en suscitant une flambée des prix du pétrole, ce qui se répercutera sur le pouvoir d’achat des citoyens ; multiplier les attaques sur les bases de l’US Army dans la région, en faisant le calcul que chaque mort supplémentaire d’un soldat réduira l’appui du grand public américain à l’opération Epic Fury ; et bombarder les États du Golfe afin qu’ils implorent Washington de mettre un terme à ses attaques contre l’Iran.


L’opération « Furie épique » lancée le 28 février a déjà été couronnée de plusieurs succès spectaculaires : élimination des principaux cadres du régime et notamment du guide suprême, destruction des défenses anti-aériennes ayant survécu à la guerre des 12 jours de l’été dernier, anéantissement de la marine conventionnelle iranienne.

Maîtresse incontestée du ciel iranien, la coalition américano-israélienne peut désormais concentrer ses frappes sur ses deux principaux objectifs restants : d’une part, les lanceurs balistiques, afin de réduire la capacité de nuisance régionale de Téhéran ; d’autre part, l’appareil sécuritaire iranien (les casernes des pasdarans et de leurs auxiliaires bassidjis) pour favoriser une révolution populaire capable d’abattre définitivement le régime.

Dès lors, pour Téhéran, le rapport de force, très largement favorable à l’ennemi, invite à privilégier des réponses non conventionnelles. Or, dans ce domaine, le régime dispose de nombreux atouts et parvient à remporter des succès, comme le montre la fermeture du détroit d’Ormuz après l’attaque d’un pétrolier le 1er mars.

De même, les frappes de missiles et de drones contre les pays du Golfe, et notamment l’attaque sur la raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite, illustrent le choix d’une stratégie du chaos visant à obliger les pétromonarchies à faire pression sur leur allié américain dans le but d’obtenir une paix rapide et d’éviter ainsi la paralysie de leur économie, basée sur l’exportation des hydrocarbures.

Jouer sur l’usure de l’opinion états-unienne

Dans les conflits asymétriques ou dissymétriques (on parle de guerre dissymétrique dans le cas d’un conflit asymétrique entre deux États, le terme asymétrique désignant un conflit du fort au faible entre un État et un acteur non étatique) opposant des États démocratiques à des armées beaucoup moins puissantes ou à des groupes terroristes, le faible peut toujours utiliser le temps comme un atout.

En effet, les armées de pays démocratiques comme celles d’Israël ou des États-Unis, même si elles disposent d’une capacité de frappe écrasante, peuvent rencontrer des difficultés pour maintenir leur effort militaire dans la durée. Sous la pression des opinions publiques, des médias ou des forces d’opposition, les régimes démocratiques sont contraints d’obtenir des gains, des succès stratégiques à court terme, afin de légitimer leurs offensives et ne pas perdre le soutien des opinions publiques. Or, une fois le régime iranien décapité et ses capacités balistiques réduites à peau de chagrin, il sera de plus en plus difficile, pour l’administration Trump, de justifier le maintien de l’effort de guerre auprès de son opinion publique.


Pierre Firode sera l’un des intervenants du webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18 heures, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump ainsi que sur les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.


Le soutien populaire à la guerre, déjà fragile aux États-Unis, pourrait s’éroder d’autant plus vite que la base MAGA, fondamentalement isolationniste, est opposée à la pratique du « regime change » et pourrait se mobiliser si les pertes américaines (six morts à ce stade) s’accumulent. Les traumatismes de la guerre d’Irak et d’Afghanistan ont laissé une trace indélébile dans l’opinion américaine qui refuse de voir ses « boys » mourir pour des guerres où les intérêts vitaux du pays ne sont pas engagés. Le régime iranien sait que chaque perte américaine, même si elle ne modifie pas le rapport de force sur le terrain, sape le soutien populaire à la guerre et fragilise Trump dans l’optique des midterms.


À lire aussi : Frappes en Iran : le risque politique de Trump à quelques mois des midterms


D’où les frappes sur toutes les cibles américaines du Moyen-Orient : plus que les infrastructures ou les capacités de frappes, ce sont les personnels américains qui sont visés par les pasdarans_afin de mobiliser l’opinion aux États-Unis contre la guerre et d’augmenter le coût politique que celle-ci représente pour Trump et pour le parti républicain.

Maintenir un danger permanent grâce aux armes dissymétriques

Dès lors, le régime pourrait s’engager dans une guerre d’usure contre Washington en attendant que le soutien à l’opération Furie épique ne s’érode inexorablement. Comme l’affirme Clausewitz, la guerre reste, par-delà l’affrontement matériel entre les armées, un « choc des volontés » et le vainqueur final, surtout dans les conflits asymétriques ou dissymétriques, demeure celui qui parvient à maintenir intacte cette volonté de prolonger la lutte. Or, des trois acteurs majeurs impliqués dans la guerre, les États-Unis sont certainement celui dont la volonté de prolonger la guerre pourrait le plus s’affaiblir car, contrairement au régime iranien ou à Israël, l’opération « Furie épique » ne revêt aucune dimension existentielle pour Washington. À cet égard, les pasdarans pourraient prioriser les cibles américaines et éviter ainsi de gâcher leurs munitions sur Israël qui, à l’inverse des États-Unis, poursuivra la lutte jusqu’à l’effondrement du régime iranien, quelles que soient ses pertes.

Forts de ces constats, les pasdarans pourraient essayer de frapper dans la durée les bases américaines afin de décourager Washington de poursuivre l’opération. Pour ce faire, ils peuvent s’appuyer sur un arsenal conséquent de drones Shahed parfaitement adaptés à cette mission consistant à maintenir dans la durée un flux constant de frappes contre les bases américaines : contrairement aux missiles balistiques dont les lanceurs sont aussitôt repérés après leur tir et détruits par l’aviation américaine, les drones laissent peu de trace lorsqu’ils sont lancés et peuvent être facilement dissimulés.

Alors que les capacités balistiques du régime flanchent de jour en jour, les stocks de drones (estimés à entre 4 000 et 6 000, sachant qu’environ 1 200 ont déjà été tirés au cours de ces derniers jours) permettent de maintenir une menace permanente sur les bases américaines et peuvent du fait de leur nombre saturer les défenses anti-aériennes protégeant les pays du Golfe.

Véritable « arme du pauvre », le drone kamikaze type Shahed est parfaitement adapté à la guerre dissymétrique puisque sa fabrication reste très facile et économique (l’Iran pourrait en produire 3 000 par mois, même si ce chiffre est amené à décroître sous l’effet des frappes qui visent les lanceurs, comme le Shahid Bagheri coulé le 28 février). Le Shahed permet donc de prolonger dans le temps les campagnes de frappes et ainsi d’user la volonté de combattre de l’ennemi.

Dans cette optique de durer dans le temps, les pasdarans pourraient d’ailleurs opter pour une organisation beaucoup plus décentralisée en cellules quasiment autonomes, sur le modèle des groupes terroriste ou des stratégies mises en place par Daech, où chaque cellule agit indépendamment des dégâts subis par la tête et dispose de son propre stock de drones.

La guerre psychologique et médiatique engagée avec les États du Golfe

Les Iraniens, constatant la faiblesse de leurs forces conventionnelles, pourraient substituer au rapport de force strictement militaire un bras de fer politique où la durée de l’engagement importe plus que son intensité.

Pour mener à bien cette stratégie, les pasdarans se sont lancés dans une véritable guerre médiatique à différentes échelles. L’offensive médiatique menée par Téhéran s’adresse d’abord aux voisins du Golfe qui ont tous été ciblés par le régime. De nombreux observateurs ont souligné, à raison, le caractère contre-productif de ces frappes qui isolent encore plus l’Iran de ses derniers partenaires diplomatiques comme l’Arabie saoudite, Oman ou le Qatar.

Derrière ces opérations se cache un calcul aisément compréhensible : inciter les États du Golfe à s’empresser d’obtenir auprès de Washington la cessation de ses attaques visant l’Iran. Par ses frappes sur des raffineries, sur des tankers dans le Golfe, Téhéran rappelle son incroyable capacité de nuisance et fait peser une menace existentielle sur les pétromonarchies dont l’économie dépend largement du détroit d’Ormuz.

À une autre échelle, ces actions de déstabilisation entraînent, dans le monde entier ou presque la crainte d’une flambée des prix du pétrole – ce qui fragilise encore plus le soutien à la guerre à l’intérieur des États-Unis. Pis, les frappes iraniennes obligent les pays du Golfe à sortir de leur neutralité ambiguë et les placent de facto dans le camp des États-Unis et d’Israël – ce qui pourrait pousser une partie de la rue arabe chiite à la révolte contre les monarchies du Golfe.

Il faut garder à l’esprit que Bahreïn, dont la population est majoritairement chiite malgré un pouvoir sunnite, ainsi que l’Arabie saoudite, sont secoués depuis le Printemps arabe par des contestations des chiites, l’épisode le plus emblématique ayant été la révolte de Qatif (Arabie saoudite) en 2011. S’il est certain qu’aucun Arabe sunnite du Golfe ne sortira dans la rue pour soutenir la République islamique, les minorités chiites pourraient, elles, se mobiliser contre l’alignement de leur gouvernement sur l’axe américano-israélien.

Une politique à double tranchant

Décapité, illégitime, isolé, le régime iranien ne peut qu’espérer une érosion politique du soutien américain à la guerre. Pour ce faire, les pasdarans utiliseront sans doute tous les moyens dissymétriques en leur possession : campagne de bombardements de drones de longue haleine contre les bases américaines dans le Golfe, dissémination des forces afin d’échapper à la puissance de feu de l’ennemi, offensive médiatique visant à terroriser les voisins arabes et les opinions occidentales.

Cette stratégie reste à double tranchant pour le régime car elle pourrait se retourner contre lui et convaincre autant les monarchies du Golfe que la classe politique américaine qu’il faut impérativement en finir une bonne fois pour toutes avec un régime dont la capacité de nuisance représente un risque trop conséquent pour la sécurité mondiale.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.03.2026 à 16:26

Le groupe de Visegrad face à la guerre en Iran : une unité de façade

Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po
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Les différentes réactions des quatre pays du groupe de Visegrad à la guerre en Iran mettent en évidence des divergences en matière d’intérêts et d’alignement géopolitique.

Texte intégral (1503 mots)

Les quatre années de guerre en Ukraine ont semblé épuiser les convergences et la complicité existant entre les quatre États du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie et Tchéquie). La guerre en Iran sera-t-elle l’occasion de rassembler ce groupe ?


Alors que les États-Unis et Israël frappaient l’Iran le 28 février 2026, les quatre pays du groupe de Visegrad (V4) ont rapidement affiché des positions publiques similaires en surface, conjuguant condamnation de l’agression iranienne et soutien à Israël. Pourtant, l’analyse met en évidence des divergences profondes : leurs intérêts et leurs vulnérabilités, leurs cadres d’interprétation et leurs perceptions des menaces sont loin d’être identiques…

Un consensus de façade

Le groupe de Visegrad (ou V4) est une plate-forme de coopération régionale créée en 1991 par quatre États d’Europe centrale : la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Cette coopération est formalisée par des sommets réguliers des chefs de gouvernement, une coordination diplomatique, ainsi que par l’existence du Fonds international de Visegrad. Le groupe constitue ainsi un cadre institutionnel identifié de concertation politique au sein de l’Union européenne. Loin de n’être qu’un regroupement géographique (Europe centrale), il s’agit d’un espace de coordination politique revendiqué comme tel par les gouvernements concernés.

En quelques heures, Varsovie, Budapest, Prague et Bratislava ont toutes condamné les attaques de missiles et de drones iraniens contre Israël et les bases américaines dans la région, présentant l’Iran comme le principal facteur d’escalade. Ce front commun reflète une réalité géopolitique structurelle : les quatre capitales entretiennent depuis longtemps une relation étroite avec Israël et s’inscrivent dans le camp occidental face à ce qu’elles perçoivent comme un « arc révisionniste » allant de Moscou à Téhéran. Cette cohérence sur le Moyen-Orient n’est pas nouvelle : en 2003 déjà, elles avaient suivi Washington dans la guerre en Irak, malgré les conséquences catastrophiques qui allaient en découler, que ce soit en termes sécuritaires ou de crise humanitaire.

Mais sous ce vernis d’unité, les divergences sont plus notables qu’il n’y paraît. La Pologne lie explicitement la défense d’Israël à celle de l’Ukraine, réclamant des systèmes antimissiles pour les deux, quand bien même le risque d’un arbitrage défavorable à Kiev existe. Des retards de livraisons pourraient également concerner les Européens si les Américains jugent que reconstituer leurs stocks constitue leur priorité.

La position tchèque traditionnelle, majorité comme opposition, suit dans les grandes lignes la position polonaise, favorable à Israël.

La Hongrie de Viktor Orban soutient Israël dans les discours tout en maintenant des canaux diplomatiques actifs avec Téhéran, ce qui a notamment donné lieu à une invitation à intervenir dans une université à Budapest faite en 2024 à l’ancien président nationaliste-conservateur Mahmoud Ahmadinejad. En prévision des élections parlementaires d’avril 2026, Viktor Orban a relevé le niveau d’alerte terroriste du pays et renouvelé la pression sur l’Ukraine pour qu’elle autorise le transit du pétrole russe sur son territoire.

Quant au premier ministre slovaque Robert Fico, il a suivi Viktor Orban dans cette ligne visant à pousser les Ukrainiens à réparer l’oléoduc Droujba. Rappelons que Budapest comme Bratislava bénéficiant d’un régime d’exemption des sanctions relatives aux hydrocarbures russes.

Le « deux poids, deux mesures » du droit international

La comparaison avec la position de ces mêmes États sur l’Ukraine est révélatrice. Sur le front russo-ukrainien, les pays du V4 (à l’exception partielle de la Hongrie) ont recouru à un juridisme maximaliste : dénonciation d’une agression caractérisée et de la violation de l’article 2(4) de la Charte de l’ONU, appel à la mise en place d’un tribunal international. Sur le front Iran-Israël, en revanche, ce langage juridique s’efface au profit d’une lecture sécuritaire et stratégique (la légitime défense, la menace nucléaire, l’instabilité régionale) qui permet d’accepter des frappes dont la conformité au droit international est pourtant discutée par de nombreux juristes.

Dans l’ordre de l’analyse, il convient de distinguer trois plans : l’État, sujet du droit international ; le régime, forme d’organisation du pouvoir ; et le gouvernement, simple équipe dirigeante. Les pays du V4 tendent pourtant à confondre ces niveaux lorsqu’il s’agit de la Russie : dans ce cas précis, Poutine, le régime autoritaire et l’héritage impérial se confondent en une même réalité. À l’inverse, ils les dissocient volontiers dans le cas d’Israël, où la critique d’un gouvernement n’entame pas la latitude accordée à « l’État ».

Cette asymétrie ne relève pas d’une application rigoureuse des catégories juridiques, mais d’une lecture géopolitique du monde à géométrie variable, structurée par leurs affinités et leurs inquiétudes. Le risque, dès lors, est de voir se retourner contre eux un reproche désormais classique dans les relations internationales : celui du double standard occidental. Car, à mesure que ces distinctions fluctuantes entre État, régime et gouvernement deviennent lisibles, elles alimentent les critiques venues du Sud global, un ensemble dont l’unité est, certes, discutable, mais dont la sensibilité à l’incohérence normative est devenue un ressort politique majeur.

Des calculs stratégiques et économiques divergents

Inévitablement, l’imbrication avec le conflit ukrainien est centrale pour comprendre les calculs de chaque capitale, entre rejet de l’impérialisme russe et de soutien iranien à Moscou, faisant de Téhéran un maillon de la chaîne stratégique qui affaiblit l’Ukraine et menace la sécurité européenne.

Sur le plan stratégique, le commentateur polonais Marek Kutarba exprime le plus clairement les inquiétudes régionales dans un article paru dans le quotidien économique Rzeczpospolita : chaque missile Tomahawk ou JASSM utilisé contre l’Iran réduit d’autant les stocks américains disponibles pour l’Ukraine, et potentiellement pour la Pologne elle-même. Pour appuyer sa démonstration, il cite l’amiral Paparo, commandant du United States Indo-Pacific Command (Indo-PACOM), qui a reconnu publiquement que les transferts massifs d’armes vers l’Ukraine et Israël commençaient à peser sur les capacités disponibles pour le théâtre indo-pacifique.

Sur le plan économique, l’escalade au Moyen-Orient crée un choc asymétrique au sein du V4. Dans une situation tendue en matière d’approvisionnement, la Slovaquie, encore largement dépendante de l’oléoduc Droujba, est la plus exposée à une hausse durable du prix du pétrole, avec des risques d’inflation, d’augmentation des déficits publics et d’affaiblissement de la croissance. La Hongrie, malgré une dépendance similaire au brut russe (pour sa raffinerie MOL), tente de sécuriser des exemptions auprès de Bruxelles. La Tchéquie, davantage diversifiée depuis 2022, absorberait mieux le choc, même si son secteur automobile (Škoda) serait affecté. Cette asymétrie énergétique explique en partie les différences de posture diplomatique : là où la Pologne, moins dépendante des hydrocarbures russes et mieux intégrée aux réseaux atlantistes, peut se permettre un soutien ferme aux frappes, la Slovaquie et la Hongrie ont des raisons structurelles d’appeler à la désescalade.

L’opération contre l’Iran révèle moins un groupe de Visegrad uni qu’une alliance de circonstance sur un discours minimal (condamnation de l’Iran), dissimulant des fractures sur les cadres d’analyse, les intérêts économiques et le rapport au droit international. Varsovie joue la carte atlantiste totale ; Prague assume un alignement stratégique tout en ménageant les formes ; Budapest et Bratislava jouent sur plusieurs tableaux. Ces postures seront déterminantes dans les semaines à venir, à mesure que les conséquences humanitaires, économiques et militaires de la campagne contre l’Iran se préciseront.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.03.2026 à 16:24

Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » de la Ville de Paris ?

Serge Muller, Professeur émérite, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
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En 2020, Anne Hidalgo s’engageait à faire naître quatre forêts urbaines à Paris. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Texte intégral (3820 mots)
Forêt urbaine du parvis de l’Hôtel-de-Ville, à Paris, le 27 novembre 2025. Serge Muller , Fourni par l'auteur

En 2020, Anne Hidalgo s’engageait à faire naître quatre forêts urbaines à Paris. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces projets ont-ils vraiment fait naître des « forêts » ? Sont-ils suffisants à l’heure du changement climatique ?


Paris est une des pires villes européennes en temps de canicule. Pour changer cet état de fait, augmenter le nombre d’arbres parait plus que jamais nécessaire. D’autant plus qu’avec 14 % seulement de sa surface boisée en ne prenant pas en compte les bois périphériques de Boulogne et de Vincennes, et 21 % en les intégrant, Paris est aussi une des capitales les moins boisées d’Europe.

Afin d’améliorer cette situation, l’actuelle maire de Paris, Mme Anne Hidalgo, s’était engagée à planter 170 000 arbres au cours de la mandature 2020-2026. Parmi les opérations phares de ce projet figure la création de quatre « forêts urbaines » à Paris.

Cinq ans après ces promesses, et à quelques semaines des élections municipales, quel bilan peut-on faire de ces projets ?

Quels sont les sites concernés ?

Bien que les sites prévus aient changé du fait de difficultés techniques, trois forêts urbaines ont déjà été inaugurées : celles de la place de Catalogne en juin 2024, du bois de Charonne en septembre 2024 et du parvis de l’Hôtel-de-Ville en juin 2025, l’inauguration de la quatrième sur la place du Colonel-Fabien étant prévue début 2026.

Myrtus communis plantée dans la forêt de Charonne
Le myrte commun, arbuste méditerranéen planté dans la forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Le premier site correspond à la place de Catalogne dans le XIVe arrondissement. Cette place d’environ 1 hectare (ha), qui constituait un rond-point de circulation automobile avec initialement une fontaine au milieu, était totalement minéralisée et dépourvue d’arbres. Elle a été végétalisée sur 4 000 mètres carrés (m2) par la plantation de 470 arbres correspondant à 16 espèces différentes, soit une densité de 12 arbres pour 100 m2, complétés par la plantation de 1 200 arbustes.

Le deuxième site, plutôt linéaire, nommé bois de Charonne, est situé dans le XXe arrondissement sur une ancienne voie ferrée de la petite ceinture avec ses abords. Il couvre environ 2 ha. Près de 112 arbres de haute taille y ont été plantés parmi environ 7 500 jeunes plants d’arbres de 40 essences différentes, accompagnés d’environ 2 200 arbustes également d’une quarantaine d’espèces différentes. Cette nouvelle forêt est située en continuité d’un square existant de 1,5 ha, le « jardin de la gare de Charonne ». L’opendata de la Ville de Paris y comptabilise actuellement 295 arbres pour cet ensemble de 3,5 ha, soit environ 1 arbre pour 100 m2.

Présentation du bois de Charonne.

Le troisième site est localisé sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville. Il est composé de deux espaces végétalisés, totalisant 2 500 m2, séparés par une partie centrale restant minérale.

Présentation du parvis de l’Hôtel-de-Ville.

Y ont été plantés, selon l’open data de la Ville de Paris, 46 arbres matures (atteignant jusqu’à 10 m de hauteur) de cinq espèces différentes (charme, févier d’Amérique, chêne chevelu, micocoulier de Julian et érable de Zöschen). D’autres arbres ou arbustes plus petits, d’espèces différentes (chêne à feuilles de phillyrea, arbousier, argousier), ont été plantés en périphérie de l’ensemble sur 850 m2, afin de renforcer la végétalisation de la place.

L’arbousier (photo de gauche et du centre) et le micocoulier de Julian (photo de droite) dans la forêt urbaine de l’Hôtel-de-Ville, 27 novembre 2025. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Le quatrième site, encore en cours d’achèvement du chantier au début de l’année 2026, est localisé à la place du Colonel-Fabien (carrefour des Xe et XIXe arrondissements). Il correspond à un projet de création de forêt urbaine sur 1 460 m2 avec la plantation prévue de 79 nouveaux arbres. Il doit être terminé au premier trimestre 2026.

Quelles caractéristiques de ces nouvelles forêts urbaines ?

Tous ces espaces ont été aménagés par désimperméabilisation de places minérales ou de friches ferroviaires, avec un apport important de terre végétale et la plantation d’arbres de taille déjà conséquente (hauteur de 3 à 7 m, voire davantage), accompagnés de plants d’arbres de plus petite taille et d’arbustes. Ces forêts ont été créées sur des superficies assez variables en fonction des disponibilités de terrain (entre 1 400 m2 pour la place du Colonel-Fabien et environ 20 000 m2 pour les nouvelles plantations du bois de Charonne). L’objectif est ainsi de constituer rapidement des espaces boisés relativement denses à partir d’un état initial de substrat minéral.

Chantier de la forêt de la place de la Catalogne
Chantier de la forêt de la place de Catalogne, 18 décembre 2023. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Mais ces espaces végétalisés sont-ils des forêts ? Pas vraiment pour la plupart, si l’on se fie à la définition retenue par l'Organisation des Nations unies pour l’alimentaiton et l’agriculture (FAO) pour qui le terme de forêt désigne un peuplement d’arbres d’une surface d’au moins un demi-hectare (5 000 m2) et ayant un couvert arboré d’au moins 10 %, ce qui signifie que, vue du ciel, la surface du sol recouverte par les cimes des arbres, doit dépasser 10 %.

Quelles différences avec les squares et les parcs urbains ?

Ces mini-forêts urbaines se rapprochent peut-être davantage des squares, jardins et parcs urbains de Paris, de type haussmanniens ou plus récents (comme le parc Brassens, dans le XVe arrondissement), en prévoyant également des aires de quiétude et de promenade pour les citadins.

Mais les boisements sont plus denses et les espaces de récréation plus petits dans ces mini-forêts urbaines que dans les squares, sans espaces de jeu prévus pour les enfants par exemple. La forêt urbaine de Charonne est un peu particulière à cet égard puisqu’elle est adossée au « jardin de la gare de Charonne », square de 1,5 ha créé en 1986, donc il y a quarante ans, sur l’emplacement de l’ancienne gare de Charonne.

Forêt urbaine de Charonne
Forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Ces forêts urbaines se veulent aussi plus « naturelles » en privilégiant comme essences de boisement celles qui sont indigènes dans le Bassin parisien ou la France hexagonale et en réduisant la part des espèces exotiques. Ainsi près de 60 % des arbres de la forêt urbaine de la place de la Catalogne correspondent à des essences indigènes dans le Bassin parisien, les autres étant de provenance subméditerranéenne, américaine ou asiatique. La même attention n’a toutefois pas été accordée aux arbustes puisque 95 % des plants introduits dans cette forêt urbaine correspondent à deux espèces originaires d’Extrême-Orient (la véronique arbustive et la menthe australienne). Quant aux plantes herbacées introduites, il s’agit principalement d’un patchwork de cultivars de fougères.

Forêt urbaine de la Place de la Catalogne
Forêt urbaine de la place de Catalogne avec fougères au premier plan, 20 avril 2024. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Plutôt qu’un mélange hétéroclite d’ensembles floristiques de diverses provenances, on aurait pu y expérimenter un cortège exclusivement subméditerranéen, afin de tester son adaptation aux conditions climatiques des prochaines décennies.

Ni véritablement des forêts selon la définition de la FAO, pas exactement des squares non plus, ces nouveaux espaces s’éloignent aussi d’un autre modèle : celui des micro-forêts Miyawaki, qui correspondent à des plantations très denses de jeunes plants (jusqu’à trois individus au mètre carré) de moins d’un mètre de hauteur et d’essences en principe uniquement indigènes. Or, ces nouvelles mini-forêts urbaines parisiennes ont pour la plupart des hauteurs de plusieurs mètres, pouvant même dépasser 7 mètres et aussi des densités bien plus faibles, de l’ordre d’un à une dizaine d’arbres pour 100 m2, sur des superficies en principe plus grandes, allant jusqu’à 2 ha pour les plantations du bois de Charonne.

Quel intérêt de ces nouvelles mini-forêts urbaines de Paris ?

Ces nouveaux boisements, devant nécessairement être adaptés aux potentialités et contraintes locales, sont assez diversifiés dans leurs dimensions et configurations (forme plutôt arrondie pour les anciennes places comme celles de Catalogne ou du Colonel-Fabien, au contraire allongée pour l’ancienne voie ferrée du bois de Charonne).

Forêt urbaine de Charonne
Forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Les compositions et structures des peuplements d’arbres et d’arbustes plantés apparaissent aussi assez variables, en fonction du contexte et des opportunités, mais avec toujours l’objectif d’adaptation aux conditions climatiques futures. L’intérêt de la prédominance d’essences régionales reste toutefois discutable dans ce contexte de changement climatique. La constitution de peuplements à forte diversité d’essences et structure hétérogène est un point fort de ces nouvelles forêts urbaines, qui doit permettre d’accroître leur résilience aux perturbations et aléas climatiques auxquels elles seront assujetties.

Ces plantations contribuent indubitablement, sur des surfaces certes modestes, à la végétalisation de la ville, ainsi qu’à l’augmentation de sa canopée et aux continuités écologiques. Il s’agit d’opérations pilotes, à fort impact médiatique et à coût relativement élevé, qui démontrent la faisabilité et l’intérêt paysager et environnemental de telles opérations de création ex nihilo de « forêts urbaines ». Il conviendra toutefois d’examiner leur évolution au cours des prochaines décennies.

Forêt urbaine de l’Hôtel de ville
Forêt urbaine du parvis de l’Hôtel-de-Ville, 27 novembre 2025. Serge Muller, Fourni par l'auteur

Ces créations de forêts urbaines doivent nécessairement, comme prévu dans le « Plan arbre 2021-2026 » de la ville, s’inscrire en complémentarité et si possible en continuité avec d’autres types de plantations tels que des alignements d’arbres, des créations ou extensions de parcs et squares urbains, la densification des peuplements d’arbres dans les cimetières, les cours d’école, les places, les talus du périphérique et autres espaces ouverts. L’objectif doit être d’accroître encore sensiblement le recouvrement de la canopée dans la ville de Paris et la métropole du Grand Paris, afin de contribuer à mieux adapter ces territoires urbains aux conditions climatiques des décennies à venir.

The Conversation

Serge Muller est membre associé de l’Autorité environnementale de l'IGEDD (Inspection Générale de l'Environnement et du Développement Durable) en France et membre du Groupe sur l’urbanisme écologique (GrUE)

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