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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1669 mots)
Derrière la diversité des parcours et des justifications avancées se trouve un fil conducteur qu’une vaste étude internationale identifie : les auteurs d’abus sexuels sur enfants expriment souvent une vision profondément inégalitaire des rapports entre les sexes. L S/Unsplash

Avertissement : cet article contient des propos susceptibles de choquer, tenus par des auteurs d’abus sexuels sur enfants.

Que disent les auteurs d’abus sexuels sur enfants de leurs propres actes ? L’analyse de centaines de témoignages révèle des schémas communs : sentiment d’avoir droit au sexe, confusion entre femmes et enfants comme personnes subordonnées, et recours fréquent à des logiques de vengeance.


Les chercheurs tentent depuis longtemps de répondre à une question : pourquoi certains hommes commettent-ils des abus sexuels sur des enfants ? Nous avons récemment tenté d’apporter des éléments de réponse.

Dans la plus vaste étude jamais réalisée sur les récits d’auteurs d’abus sexuels sur enfants, nous avons analysé de manière systématique les témoignages de près de 700 hommes adultes issus de 39 études différentes, afin de comprendre comment ils expliquent et justifient leurs actes.

Des révélations saisissantes

Les hommes concernés étaient âgés de 18 ans et plus et venaient du monde entier, de la Norvège à la Nouvelle-Zélande, du Malawi au Brésil. Nous cherchions à comprendre ce que les récits des auteurs pouvaient nous apprendre sur la prévention des abus sexuels sur enfants.

Leurs témoignages variaient considérablement. Certains invoquaient la consommation de drogues ou d’alcool, ou encore les mauvais traitements qu’ils avaient eux-mêmes subis durant leur enfance. D’autres affirmaient être à la recherche d’expériences sexuelles nouvelles, excitantes ou risquées. D’autres encore déclaraient être « amoureux » de l’enfant ou chercher à l’« éduquer ». La manière la plus fréquente dont les auteurs expliquaient leur comportement consistait à présenter leurs victimes comme des participantes consentantes à l’activité sexuelle.

Dans les cas les plus choquants, certains auteurs se décrivaient eux-mêmes comme les victimes malheureuses des prétendues manœuvres sexuelles de leurs victimes – le plus souvent des filles – qu’ils qualifiaient de « séductrices » ou de « provocatrices ».

Ainsi l’un d’eux affirmait :

« Elle jouait les petites séductrices dans toute cette histoire […] Je me suis vraiment laissé piéger. »

Bien entendu, les enfants ne peuvent pas consentir à une activité sexuelle avec des adultes. Surtout, même si la victime avait été adulte, les prétendues preuves de « consentement » avancées par les auteurs étaient extrêmement fragiles. Elles se limitaient généralement à l’absence de résistance physique explicite ou vigoureuse.

L’abus comme vengeance

La vengeance constituait une autre explication fréquemment avancée pour justifier les faits. Dans l’immense majorité des cas, les auteurs désignaient leur partenaire adulte – une femme – comme la véritable cible de leur comportement de représailles. En d’autres termes, ils s’en prenaient à un enfant pour se venger de sa mère.

Selon leurs récits, cette vengeance était motivée par le fait que leur partenaire ne se conformait pas à leur conception traditionnelle de la féminité ou ne remplissait pas, à leurs yeux, de manière satisfaisante son rôle de compagne amoureuse et sexuelle, et/ou de mère et maîtresse de maison.

L’un des auteurs l’explique de la sorte :

« Il y a eu plusieurs fois où j’ai abusé de [ma belle-fille] parce que j’étais en colère […] contre [ma femme parce qu’elle] […] ne faisait pas le ménage. Elle laissait le chien faire ses besoins dans la maison et personne ne nettoyait derrière lui. »

Dans les récits des auteurs, les partenaires féminines adultes étaient censées être sexuellement disponibles exclusivement pour eux, au moment, à l’endroit et de la manière qu’ils souhaitaient. Dans quelques cas, les agresseurs prétendaient être amenés à perpétrer leurs crimes en raison de leur désir de certaines pratiques sexuelles ou de certaines mises en scène du corps que leur partenaire adulte refusait de reproduire.

La colère et les prétendus droits

Les auteurs présentaient parfois l’enfant victime comme méritant les abus subis, affirmant que leurs actes étaient la conséquence de la colère qu’ils éprouvaient à l’égard de l’enfant. Par exemple, certains auteurs se disaient en colère parce que leurs victimes ne correspondaient pas à leurs attentes en matière de « féminité » ou ne faisaient pas preuve d’une soumission jugée suffisante. Ainsi, l’un d’eux a déclaré :

« Elle ne se comportait pas comme la gentille petite fille qu’elle était censée être. »

Fait essentiel, les raisons invoquées par ces hommes pour expliquer leur colère envers les enfants victimes reprennent les mêmes schémas que ceux qu’ils mobilisent pour justifier leur colère envers les femmes adultes. Les auteurs faisaient fréquemment appel à un prétendu « droit » à l’activité sexuelle pour expliquer leurs actes et se plaignaient du manque d’accès sexuel à leurs partenaires adultes.

Ils présentaient dans le même temps leurs victimes comme sexuellement dociles et constamment disponibles sexuellement, mettant à nouveau en avant leur conviction d’avoir droit à des relations sexuelles et leur indifférence à l’égard du fait qu’un enfant ne peut pas être consentant.

Par rapport aux études précédentes, nous avons observé une présence plus fréquente et plus prononcée des schémas de pensée patriarcaux dans les récits des auteurs. Les travaux de recherche avancent souvent que les hommes commettent des abus sexuels sur des enfants en raison de « conflits conjugaux » ou de « tensions au sein du foyer ». Cependant, cette interprétation semble édulcorer ce que révèlent les propres récits des auteurs, lesquels mettent souvent fortement en avant leur colère, leur logique de représailles et un sentiment inébranlable de droit masculin à l’accès sexuel.

L’insistance des auteurs sur le prétendu « consentement » des enfants est éclairante à cet égard. Dans les relations sexuelles avec des femmes adultes, ces hommes considèrent leurs partenaires comme des « gardiennes de l’accès au sexe » (« gatekeepers »), c’est-à-dire comme les personnes chargées de résister à leurs avances lorsqu’elles ne consentent pas. Bien que cette représentation concerne à l’origine les femmes adultes, les hommes de notre étude considéraient fréquemment les femmes et les enfants comme appartenant à une même catégorie de personnes subordonnées.

En effet, nombre des auteurs étudiés effaçaient la distinction entre les filles et les femmes adultes, affirmant par exemple :

« Je ressentais un besoin de […] satisfaction sexuelle, et pour cela il me fallait une femme. »

Mieux former et mieux agir : un enjeu crucial

Nos résultats soulignent donc la nécessité, pour les décideurs publics et les professionnels concernés, de renforcer les efforts visant à lutter contre la misogynie, le sentiment de droit masculin à l’accès sexuel et les privilèges patriarcaux.

Il demeure essentiel de combattre les mythes sur le viol – ces fausses croyances concernant les violences sexuelles, leurs auteurs et leurs victimes – ainsi que l’adhésion à ces croyances erronées. Si ces mesures visent généralement à prévenir les violences sexuelles commises contre les femmes adultes, notre analyse suggère qu’elles pourraient également contribuer à prévenir les abus sexuels sur les enfants.


Si vous êtes victime de violences sexuelles durant l’enfance, si vous êtes parent, proche ou professionnel inquiet pour un enfant, ou si vous souhaitez signaler une situation de danger, vous pouvez contacter le 119 (Allô Enfance en danger). Ce numéro national est gratuit, confidentiel et accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Si vous êtes préoccupé par vos propres pensées, attirances ou comportements envers des mineurs et que vous craignez un passage à l’acte, il existe également un dispositif de prévention et d’orientation vers les soins : le numéro STOP (0 806 23 10 63). Ce service confidentiel et non surtaxé est assuré par des professionnels de santé formés à ces questions.

The Conversation

Kelly Richards siège au conseil national de la Bravehearts Foundation. Elle reçoit des financements de l’Australian Research Council.

Emma Hussey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1739 mots)

En 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances. Que nous dit cette situation inédite depuis 1945 de l’avenir démographique du pays ? Dans quelle mesure peut-on évaluer les évolutions de population ?


L’année 2025 aura marqué la fin de la croissance naturelle de la population française : les naissances sont désormais inférieures aux décès, à la fois parce que le nombre d’enfants diminue et parce que la génération du baby-boom commence à arriver à la fin de sa vie. La croissance démographique du pays dépend donc désormais, comme dans presque tous les pays européens, de son solde migratoire.

Une partie des observateurs de ces tendances soulèvent la question de la pérennité du système social français, qui reposerait sur les actifs et serait voué à disparaître avec leur diminution.

Sans nous engager dans une discussion sur le financement de la solidarité nationale, qu’on pourrait envisager par exemple de se faire aussi sur les revenus du capital et non pas uniquement sur le travail (et donc le nombre d’actifs), nous nous proposons ici de voir si le devenir de la population française est prévisible ou non, et comment.

Des modèles de projection et des incertitudes

Concernant le futur des populations, il est d’usage de proposer ce que l’on appelle des projections de population. Cela consiste à produire des modèles, qui vont estimer les changements de population dans le temps, en prenant en compte le nombre et la structure par âge des personnes présentes aujourd’hui, et en faisant varier la natalité, la mortalité, l’immigration et l’émigration en fonction de scénarios spécifiques. C’est la méthode « par composante ». Plus on s’éloigne du jour présent, plus l’incertitude augmente et plus les différents scénarios divergent.

Les instituts statistiques et démographiques nationaux et internationaux s’adonnent à cet exercice régulièrement. Cela permet de proposer des données chiffrées aux décideurs politiques. À l’échelle mondiale, l’Organisation des Nations unies (ONU) publie régulièrement des projections pour l’ensemble des pays, en Autriche le Wittgenstein Centre fait de même avec d’autres paramètres et en proposant en sus des projections sur l’éducation.

En France, l’Insee produit régulièrement des projections à l’échelle nationale, régionale et locale. Localement, c’est le modèle Omphale qui est mobilisé. Il s’agit d’un modèle qui s’appuie sur les données locales d’un instant donné pour projeter à plusieurs décennies les évolutions de la population. La dernière révision d’Omphale date de 2022, s’appuie sur les données de 2018, et projette jusqu’en 2070.

L’exercice qui consiste à regarder les projections passées est toujours douloureux puisqu’il montre les erreurs commises. En France, il s’agit le plus souvent depuis les années 1970 d’une sous-estimation de la population, liée à des hypothèses de fécondité basse (qui ne sont pas révélées exactes), d’arrêt des flux migratoires (qui n’ont pas eu lieu) et de faible progression de l’espérance de vie (qui a finalement été plus importante).

Quelques scénarios pour 2070

Pour envisager l’avenir de la population, il faut donc se poser la question de ce qu’il va advenir en termes de natalité, de mortalité, et de migrations internationales. La natalité correspond au nombre de naissances observées. Elle dépend donc d’une part au nombre de femmes en âge de procréer, ce qui est assez facile à connaître, puisque, d’après l’Insee, il y a environ 14,7 millions de femmes âgées de 15 à 50 ans – et même en partie à prévoir.

On sait ainsi ce qu’il en est pour les 15-20 années à venir, puisque l’on peut compter les filles de 0 à 15 ans : elles sont 5,5 millions. D’autre part la natalité dépend aussi de la fécondité (combien les femmes ont d’enfants). Ce second élément est sujet à plus de précautions, car ses déterminants sont difficiles à prévoir. Ainsi, la récente chute de la fécondité française, si elle avait été envisagée par quelques démographes, n’avait pas été anticipée correctement.

Hors période de crise sanitaire ou de guerre, la mortalité est un élément dont l’évolution est assez stable. On peut, en connaissant la structure par âge de la population, faire des prévisions de mortalité assez réaliste. Il n’en reste pas moins que des accidents majeurs peuvent arriver, comme la survenue d’une épidémie.

On peut néanmoins faire des hypothèses sur l’amélioration de la durée de vie, puisque l’espérance de vie continue d’augmenter encore aujourd’hui (la baisse de la consommation de tabac, notamment chez les jeunes, est une bonne nouvelle), ou d’une stagnation, voire d’une baisse de celle-ci (par exemple en lien avec l’augmentation de la sédentarité).

Les mouvements migratoires (immigrations et émigrations) sont aussi difficiles à prévoir, puisqu’ils dépendent de décisions individuelles d’une part, mais aussi de contextes économiques et politiques, voire environnementaux, d’autre part. Par exemple, la guerre en Syrie ou celle en Ukraine, ont provoqué un afflux inattendu de personnes réfugiées dans l’Union européenne. Néanmoins, on constate que les flux migratoires en France restent relativement stables dans le temps.

C’est donc avec des scénarios, simples à comprendre, et explicables que l’Insee peut proposer des projections pour les années à venir. Le 8 juin dernier, l’Insee a proposé sa vision jusqu’en 2070.

Ces projections rappellent que, selon les scénarios, à l’échéance de presque 40 années, la population française pourrait être de 558 millions ou 78 millions de personnes contre 69 millions aujourd’hui. Néanmoins, beaucoup de scénarios envisagent une bascule à la fin de la décennie 2030 vers une décroissance.

Pour bien comprendre les enjeux en termes de composition de la population, l’Insee propose un outil dédié en ligne pour explorer les effets des différents scénarios, ainsi qu’une déclinaison à l’échelle des régions et des départements. On peut les envisager comme réalistes, si l’on n’oublie pas l’incertitude liée à cet exercice.

La difficulté des estimations locales

Si l’on souhaite envisager le devenir des populations de manière plus fine, à l’échelle des territoires communaux par exemple, il devient plus compliqué de mettre en œuvre des projections.

En effet, si les mouvements naturels de la population restent prévisibles dans les mêmes mesures qu’à une échelle plus élargie, les mouvements migratoires sont, eux, plus difficiles à prendre en compte.

D’une part, on ne peut pas se baser sur les flux observés dans le passé pour envisager ceux à venir. Un territoire peut attirer à un moment donné, et ne plus attirer par la suite, ou être saturé et ne plus être en mesure d’accueillir de nouveaux habitants.

D’autre part, les migrations locales sont aussi liées à la disponibilité ou non de logements. Les changements de politiques de construction peuvent avoir des impacts locaux forts, complètement imprévisibles.

Arrêter l’immigration : une accélération du vieillissement

L’être humain a toujours cherché à se protéger, et les projections démographiques font partie des outils pour appréhender le futur. Elles peuvent néanmoins parfois effrayer, bien qu’elles ne constituent que des futurs possibles, sur lesquels il est en partie possible d’agir, et qui doivent surtout nous amener à anticiper.

Selon toute vraisemblance, la dynamique naturelle de la population ne devrait pas repartir à la hausse d’ici à plusieurs décennies. Les flux migratoires, quant à eux, sont sujets à plus d’aléas, mais on peut envisager qu’ils ne changeront pas radicalement la donne en matière de croissance démographique. S’ils continuent de la sorte, ils vont offrir une forme d’amortissement aux changements à l’œuvre.

On doit d’ailleurs alerter sur les conséquences d’un arrêt de l’immigration, qui accélérerait à la fois l’entrée en décroissance démographique du pays, mais aussi son vieillissement et ses conséquences.

Quant à s’inquiéter des conséquences possibles de ces changements démographiques, oui, cela peut sembler nécessaire. Mais il ne s’agit pas tant de craindre un avenir qui déchante que de s’adapter aux changements en cours et à venir, par exemple en prenant mieux en compte la démographie et ses conséquences dans la nécessaire réorientation des politiques sociales et économiques.

The Conversation

Sébastien Oliveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1570 mots)

Alors que la relation qu’entretient Donald Trump avec le droit n’a jamais fait couler autant d’encre, Mark Corcoral, spécialiste de la politique de sécurité nationale américaine et chercheur au CERI (Sciences Po), explore le fonctionnement du département états-unien de la justice. À travers son ouvrage Le Droit en armes. Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, il montre comment Washington utilise stratégiquement le droit, à la fois pour bénéficier de la légitimité qu’il confère et pour s’affranchir de ses principes lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts des États-Unis.


Les rivalités internationales se jouent de plus en plus sur le terrain du droit et de la justice. L’affaire Huawei en est une parfaite illustration. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou, la directrice financière et fille du fondateur du géant chinois des télécommunications, a été arrêtée à l’aéroport de Vancouver à la demande des États-Unis. Poursuivie pour fraude bancaire sur fond de contournement de l’embargo américain contre l’Iran, Huawei l’était aussi, en plus d’être accusé de vol de secrets commerciaux.

La riposte de Pékin ne s’est pas fait attendre : deux ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine pour de prétendues atteintes à la sûreté de l’État, et un troisième a vu sa peine de prison pour trafic de drogue commuée en peine capitale. Par la suite, les services de renseignement chinois sont allés jusqu’à tenter d’espionner l’équipe du procureur en charge du dossier Huawei. De leur côté, les États-Unis ont exploité l’affaire à des fins diplomatiques et économiques. Washington a invoqué ces poursuites pour justifier l’exclusion des équipements Huawei des réseaux américains et convaincre ses alliés d’en faire autant. Le département du Commerce a même imposé des restrictions contre l’entreprise, nuisant fortement à ses approvisionnements.

Cette affaire illustre bien la manière dont le droit peut être utilisé comme une arme dans l’arène internationale. Pourtant, on aurait tort d’établir une équivalence entre les actions américaines et chinoises. Tandis que les premières étaient soumises aux exigences de l’État de droit, les secondes ne l’étaient absolument pas. Cette différence apparaît notamment dans le traitement réservé aux accusés. Meng Wanzhou a été défendue par les avocats de son choix, qui ont eu accès aux charges et aux preuves retenues contre elle, le tout dans le cadre d’une procédure régulière et transparente. Rien de cela ne fut vrai pour les Canadiens arrêtés en Chine.

Certains observateurs en déduisent que l’usage stratégique du droit – ou « lawfare » – serait l’apanage de régimes autoritaires. Eux seuls auraient une « utilisation belliqueuse du droit » pour « déguiser des stratégies de puissance derrière le paravent d’un argumentaire juridique supposé plus neutre ». L’analyse des doctrines officielles abonde dans ce sens. Alors que le Parti communiste chinois charge son Armée populaire de libération (APL) de conduire la « guerre du droit » depuis des décennies, la doctrine américaine ne fait référence au lawfare que pour dénoncer les pratiques d’adversaires.

Considérer le lawfare comme chasse gardée d’États autoritaires n’en demeure pas moins trompeur. […] Alors qu’il était à la tête du DOJ, l’Attorney General Bill Barr a établi un lien direct entre l’affaire Huawei et la rivalité sino-américaine. D’après lui, laisser « la Chine établir une domination » dans le déploiement des réseaux mobiles de cinquième génération (5G) représenterait « un danger monumental » pour les États-Unis et les poursuites judiciaires seraient une manière d’y répondre. […] La synergie entre les actions pénales du DOJ et les efforts diplomatiques du département d’État contre Huawei n’était pas simplement fortuite, mais délibérée. Nous en voulons pour preuve qu’Adam Hickey — le haut fonctionnaire du DOJ chargé de superviser ces poursuites – a été intégré à plusieurs délégations américaines visant à convaincre des alliés d’exclure les équipements chinois de leurs réseaux.

Cette affaire Huawei montre que les États-Unis utilisent le droit stratégiquement, eux aussi. Le fait qu’ils n’assument pas toujours le caractère stratégique de leurs manœuvres juridiques s’explique par leur identité d’État de droit – un système défini par la soumission de toutes les personnes et des institutions à un droit libéral. Dans un tel système, il est difficile pour les autorités de « tenir ouvertement une parole de lawfare » sans se renier. Dès lors, l’objectif principal de ce livre est d’expliquer le lawfare d’un État de droit, en analysant les pratiques du département de la Justice américain. […]

Fruit de plus de quatre années de recherches, l’explication qu’il propose est la suivante : le lawfare permet aux autorités de bénéficier de la légitimité et de la sécurité juridique que confère le droit, tout en dérogeant à ses principes pour mieux protéger la nation. Animé par une quête de dérogations normatives, de sécurité juridique et de légitimité politique, le lawfare du DOJ renforce l’influence et la puissance des États-Unis, au prix de compromissions de leur identité libérale.

L’illibéralisme de l’administration Trump 2 apparaît dès lors sous un jour nouveau. Si certaines de ses pratiques sont inédites, elles sont bien souvent rendues possibles par des manœuvres juridiques familières, éprouvées durant la période post-11-Septembre, sur laquelle se concentre cet ouvrage. Ces manœuvres comportent deux volets, autour desquels se structure la suite de notre réflexion :

Ces extraits sont issus du Droit en armes, de Mark Corcoral, qui vient de paraître aux éditions des Presses universitaires de France. PUF
  1. Le lawfare défensif vise à libérer l’action sécuritaire des États-Unis de certaines contraintes normatives sans compromettre sa légitimité politique ni l’immunité de ses artisans. Il s’agit alors pour le DOJ d’habiliter l’État à agir aux marges de la légalité — voire au-delà — tout en minimisant les risques juridiques auxquels s’exposent les acteurs de la politique de sécurité nationale. […]

  2. Le lawfare offensif du DOJ transforme la justice pénale en un instrument de sécurité nationale, malgré l’indépendance des juges et les exigences d’équité censées régir le système judiciaire américain. Il s’agit alors de maximiser l’efficacité de l’action pénale du DOJ pour neutraliser des menaces pesant sur la sécurité des États-Unis.

The Conversation

Mark Corcoral ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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