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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

07.06.2026 à 15:09

Peut-on vraiment conserver les haies en simplifiant leur arrachage ?

Philippe Clergeau, Professeur émérite en écologie urbaine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer la restauration des haies, mais la circulaire du 24 mars 2026 relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.

Texte intégral (3851 mots)

Dans nos villes comme dans nos campagnes, les haies prodiguent de nombreux bénéfices tant environnementaux que territoriaux. Ces dernières années, différents plans gouvernementaux ont enfin permis de financer leur restauration, mais une récente circulaire relative au régime unique de la haie semble les remettre en cause.


C’est une situation pour le moins paradoxale : alors que diverses aides financières tâchent depuis plusieurs années d’inciter à la plantation de haie, les autorités françaises viennent d’en faciliter grandement la destruction. Cette nouvelle donne a de quoi inquiéter alors que la France perd déjà quelques 20 000 km de haie par an et que les nombreux bénéfices écologiques de ces plantations ne sont plus à prouver.

Mais pour comprendre ce qui se joue actuellement, commençons par voir ce qu’est une haie.

Haie des villes et haie des champs

La haie est par définition une suite linéaire de végétaux initialement créée ou conservée pour limiter une parcelle ou une propriété. La plupart du temps, une haie c’est un alignement plus ou moins boisé qui comprend d’abord une strate herbacée faite de graminées, de fleurs sauvages, ensuite une strate arbustive qui comprend buissons et arbustes, comme l’aubépine ou le noisetier, et enfin une strate arborescente composée d’arbres.

Les différentes strates d’une haie. Man vyi, CC BY

Cependant, certaines haies sont uniquement des ronciers taillés, comme on peut l’observer en bordure de champs en Normandie ou en Vendée, ou bien des plantations monospécifiques, par exemple le laurier-cerise ou le thuya dans les zones pavillonnaires, ou encore de vrais boisements linéaires faits de chênes ou de frênes.

Raulbot/Lecheminlu
Haies de thuya à gauche, et de laurier-cerise à droite. Wikicommons, CC BY

Des haies qu’on entretient

Dans le passé, et encore aujourd’hui dans de nombreuses contrées, les haies sont entretenues. A minima, elles sont taillées pour éviter qu’elles ne s’épaississent trop et débordent sur la parcelle. Au maximum, un nettoyage complet du talus, souvent par le feu ou les herbicides, et des coupes fortes des arbres sont effectuées sur des cycles de quelques années, généralement tous les neuf ans, durée d’un bail.

Traditionnellement, les arbres sont alors complètement émondés en supprimant toutes les branches et on laisse alors le tronc nu et une branche pointant vers le haut, le « tire-sève ». Les branches coupées servaient alors à faire des fagots ou, avec le feuillage, du fourrage pour le bétail. On parle de « ragosses » ou de « trognes » selon les régions.

Trognes de bouleaux et bergers, par Vincent van Gogh (1885)
Trognes de bouleaux et bergers (1885), par Vincent Van Gogh. Stedelijk Museum Amsterdam, CC BY

Les haies forment le paysage de bocage, typique de nombreuses régions, notamment dans le grand ouest de la France. Il s’agit d’une mosaïque de parcelles bordées de haies plus ou moins arborées.

Ces haies qui accueillent de nombreux végétaux, spontanées ou non, sont à l’origine des « haies champêtres » que les paysagistes tentent de recréer en milieu urbain en opposition aux haies monospécifiques qui forment de vrais murs végétaux, voire aux haies d’entrelacs (en branchages d’osier plessés, par exemple).

Les rôles des haies

Que ce soit en ville ou à la campagne, en zone naturelle ou cultivée, les haies jouent une multitude de rôles. Leur première fonction est clairement celle de clôture. En ville, on parle de « haies défensives ». Dans la campagne, ces limites évitent aux animaux d’élevage de sortir de l’enclos et de pénétrer dans les cultures.

Les haies fournissent également divers biens aux populations, que ce soit pour du bois de chauffage, d’outillage ou de menuiserie, mais aussi pour l’alimentation du bétail avec les parties émondées ou la production de fruits d’arbres spontanés (châtaignes ou merises, par exemple) ou bien plantés (par exemple, les noisettes en Corse ou les poires en Ille-et-Vilaine). On en extrait également des perches et des piquets de clôture à partir de cépées de châtaignier, et parfois des plantes médicinales.

Les haies fixent également le sol et limitent l’érosion et les inondations en aval en retenant l’eau. En s’opposant au ruissellement, elles favorisent également l’infiltration d’eau et l’alimentation des nappes phréatiques.

Outre leur rôle évident d’absorption de CO₂, les haies ont un rôle maintenant démontré dans la microclimatologie des territoires. Elles offrent une protection contre les vents avec un effet brise-vent connu depuis fort longtemps pour le bétail et les cultures, et elles amortissent les variations de température et de gestion culturale entre les parcelles. La haie montre donc un rôle environnemental puissant aussi bien très localement qu’à une échelle plus globale.

Une haie brise-vent protège une pâture (foin) de vents dominants qui pourraient la coucher
Une haie brise-vent protège une pâture (foin) de vents dominants qui pourraient la coucher. Jwaller, CC BY

Enfin, les haies offrent des habitats à de très nombreuses espèces animales et végétales, souvent typiques des buissons et des bosquets, comme les mésanges, les campagnols ou le chèvrefeuille. L’absence de bois ou de forêt dans un territoire peut être ainsi partiellement compensée par un réseau de haies qui va accueillir une faune et une flore spontanée.

Les haies permettent également aux espèces de circuler entre plusieurs bosquets en faisant la liaison : ce sont des corridors écologiques. Les haies permettent ainsi la dispersion de nombreuses espèces au sein d’un territoire et le maintien de populations animales dans des habitats plus ou moins isolés.

La haie est donc un écosystème à part entière qui bénéficie à l’agriculture comme à la biodiversité locale. Car les haies sont un refuge et un habitat pour de nombreuses espèces bénéfiques au travail agricole : les prédateurs, comme les coléoptères carabes ou les oiseaux insectivores, ou bien des pollinisateurs, comme les bourdons.

Quelle protection pour les haies ?

Régulations climatiques, effets brise-vent, gestion de l’eau, protection des sols, absorption des polluants et préservation active de la biodiversité sont donc parmi les principaux services écosystémiques rendus par les haies.

Mais elles sont aussi, et peut-être surtout, l’expression d’une culture locale et d’une histoire sociale ancienne d’organisation d’un territoire. Elles témoignent des expériences et des pratiques des habitants, anciens et actuels, de leur attachement à leur milieu de vie, d’un patrimoine et de leurs souvenirs personnels et familiaux. Elles donnent accès à la mémoire des territoires et à leur transformation au cours des siècles passés.

Les haies du bocage traditionnel (ici du Cotentin, en France, vers 1945). Archives Normandie 1939-1945, CC BY

Jusqu’en 2015, pourtant, les haies ne bénéficiaient d’aucune mesure de protection ni de compensation, contrairement aux forêts avec le Code forestier ou au bois même urbain pouvant bénéficier du classement « Espace boisé » (articles L113-1 à L113-7 du Code l’urbanisme, NDLR).

La mécanisation agricole a ainsi pu entraîner sans difficulté majeure la destruction de plus de 40 000 kilomètres de haies en Bretagne par un remembrement soutenu dans les années 1960-1980 pour réunir de petites parcelles en une seule exploitation. Encore aujourd’hui, la France perd 20 000 km de haie par an.

Réville-aux-Bois (Meuse). Arrachage d’une haie entre deux champs de maïs, après le retournement d’une prairie
Réville-aux-Bois (Meuse). Arrachage d’une haie entre deux champs de maïs, après le retournement d’une prairie. DFerton, CC BY

Pourtant de très nombreux travaux de recherche notamment en agroforesterie et en agroécologie ont permis la compréhension argumentée de l’importance des haies et donc de leur conservation, sinon de leur recréation pour une structuration durable des paysages tant ruraux qu’urbains.

Depuis cinquante ans, les associations se sont multipliées pour en promouvoir les plantations, par exemple Réseau haies de France, Breizh bocage, Terre de Lien, Arbres et paysage 32, Agrof’Ile et bien d’autres.

Aujourd’hui, plusieurs aides financières existent pour accompagner la plantation et la gestion des haies en zone agricole. L’État a, par exemple, souhaité renforcer les objectifs du « plan Haie » du Plan de relance de 2020, en budgétant 110 millions d’euros en 2024 à un nouveau « Pacte en faveur de la haie » qui vise 50 000 km de nouvelles haies pour 2030.

Une dangereuse simplification administrative ?

Mais le gouvernement semble également vouloir faciliter l’arrachage des haies en publiant le 27 mars 2026 une instruction relative au « Guichet unique de la haie » (entrée en application le 1er juin, NDLR). Ce dernier réduit plus d’une dizaine de procédures possibles d’arrachage des haies à une seule.

Avant, selon le type de haie, il fallait interroger les règles de « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE de la Politique agricole commune, ou PAC), ou le Code de l’urbanisme, ou le Code de l’environnement, ou les arrêtés préfectoraux ou municipaux, etc. Une personne voulant arracher une haie devait donc potentiellement consulter la mairie, la direction départementale des territoires, l’Office français de la biodiversité (OFB), les zonages environnementaux, le réseau européen Natura 2000, etc.

Ce guichet unique advient dans le cadre des procédures de simplification administrative souhaitées par la profession agricole à la suite d’une proposition faite par Gabriel Attal, alors premier ministre, en janvier 2024, en plein mouvement agricole. Le gouvernement assure, aujourd’hui, que cette simplification n’aggravera pas l’arrachage des haies et permettra de présenter plus facilement les réglementations en cours de protection. D’après lui, une réglementation mieux appliquée permettrait d’en faciliter le contrôle et il met en avant un mécanisme de compensation, toute haie détruite devant être remplacée par une nouvelle haie.

Ce nouveau guichet est pourtant loin de dissiper les inquiétudes. Il ne semble, d’abord, pas du tout propice à une préservation des haies existantes puisqu’il facilite les demandes d’arrachage. Ainsi, il est demandé une justification du projet, mais sans cadrer davantage ce qui est attendu. Comme le remarque le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), il n’est pas demandé notamment d’exposer l’absence de solution alternative satisfaisante.

Ce guichet unique semble également, dans son mécanisme promu de compensation, oublier une réalité : une nouvelle haie ne peut remplacer une vieille haie où un écosystème complexe s’est installé et joue une imposante panoplie de rôles environnementaux, comme nous l’avons souligné.

Non seulement le CNPN, mais aussi les 11 000 signataires de l’enquête publique ont ainsi tiré la sonnette d’alarme. Ils soulignent comment ce nouveau décret contredit toutes les opérations en cours et compromet la transition écologique de l’agriculture française.

Le collectif Réseau haies de France demande, lui, l’application de la démarche « Éviter, puis réduire, puis compenser » (loi d’août 2016 de reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, art. 2 et 69) alors que le nouveau décret pousse directement vers des compensations discutables. L’Association des maires de France (AMF) émet également de sérieuses réserves et demande a minima une consultation systématique des édiles.

Ce nouveau dispositif du guichet unique est d’autant plus inquiétant que les haies demeurent plus importantes que jamais. Elles restent un des outils les plus efficaces pour gérer les inondations et protéger concrètement les captages d’eau des pollutions de toutes sortes, pour accompagner la mise en place des pratiques agroécologiques et aussi pour introduire une présence de vie végétale et animale dans les milieux urbains et périurbains où l’espace est compté.

Sous contraintes notamment du changement climatique et de l’effondrement de la biodiversité, la haie est un pilier indispensable à la durabilité des territoires.

The Conversation

Philippe Clergeau est membre de l'Académie d'agriculture de France et du Groupe sur l'Urbanisme Écologique


Texte intégral (3238 mots)

Le Pacifique tropical se réchauffe rapidement, alimentant les spéculations sur un épisode El Niño d’une intensité exceptionnelle. Pourtant, plusieurs mécanismes atmosphériques essentiels à son développement ne sont pas encore en place.


L’hypothèse d’un « super El Niño » en 2026 gagne du terrain, alimentant les inquiétudes quant aux conséquences de ce phénomène climatique, susceptible d’entraîner des précipitations extrêmes, des vagues de chaleur, des sécheresses et des inondations dévastatrices à travers le monde.

Les signaux semblent en effet converger : le Pacifique tropical se réchauffe le long de l’équateur, et les modèles climatiques indiquent des conditions potentiellement extrêmes d’ici à la fin de l’année.

Toutefois, prévoir un épisode El Niño ne revient pas à prédire le temps qu’il fera la semaine prochaine. Les prévisions concernant El Niño ne sont généralement pas fiables avant la fin du printemps, non pas parce que les scientifiques comprennent mal ce phénomène, mais parce qu’ils en connaissent précisément les limites.

Une carte mondiale montrant une bande de températures océaniques élevées dans le Pacifique équatorial, au large de l’Amérique du Sud.
Les données de température de surface de la mer du 12 mai 2026 montrent un réchauffement le long de l’équateur, à l’ouest de l’Amérique du Sud, un signe souvent associé au développement de conditions El Niño. NOAA Coral Reef Watch

En tant que spécialiste des interactions entre océan et atmosphère qui étudie El Niño, je passe beaucoup de temps à réfléchir à ce que les scientifiques peuvent prévoir avec confiance – et à ce qui demeure incertain. Voici ce que nous savons de l’épisode actuel, ce que nous ignorons encore, et pourquoi de nombreuses régions devraient commencer à se préparer dès maintenant, même si un El Niño fort, voire « super », ne se matérialise jamais pleinement.

Pourquoi El Niño est-il difficile à prévoir au printemps ?

Le point de départ de toute prévision d’El Niño réside dans la chaleur stockée sous la surface de l’océan Pacifique équatorial oriental. Les modèles informatiques utilisent ces données pour simuler l’évolution des températures océaniques au cours des mois suivants et leurs effets sur les régimes météorologiques à travers le monde.

À l’heure actuelle, un réservoir exceptionnellement important d’eau chaude se trouve sous la surface dans cette région. En théorie, cette chaleur océanique constitue un signal fiable du développement d’un épisode El Niño. En pratique, la suite dépend largement du comportement de l’atmosphère.

Ce réservoir d’eau chaude s’est formé à la suite d’un épisode de vents inhabituels survenu au début de l’année 2026. Normalement, les alizés du Pacifique soufflent d’est en ouest le long de l’équateur, poussant les eaux chaudes vers l’Asie et laissant remonter des eaux plus fraîches au large de l’Amérique du Sud. Mais en avril, une paire de cyclones de part et d’autre de l’équateur a inversé temporairement la direction des vents.

Cette inversion de courte durée a déclenché une onde de Kelvin de subsidence (downwelling Kelvin wave) : une impulsion d’énergie circulant sous la surface de l’océan vers l’est, le long de l’équateur. Cette impulsion sous-marine a désormais atteint le Pacifique oriental, contribuant à un fort réchauffement des eaux au large de l’Amérique du Sud. En surface, la situation peut ressembler aux premières étapes d’un puissant épisode El Niño.

Mais il y a un piège. Pour qu’un épisode El Niño se développe pleinement, l’océan et l’atmosphère doivent entrer dans une boucle de rétroaction : des eaux de surface plus chaudes affaiblissent les alizés, ce qui déclenche de nouvelles ondes de Kelvin de subsidence qui poussent davantage d’eau chaude vers l’est et renforcent encore le réchauffement. Toutefois ce mécanisme ne se met pas en place automatiquement. Il nécessite des épisodes répétés de vents soufflant vers l’est pour entretenir le processus.

Tant que cette boucle de rétroaction ne s’est pas installée, le système océan-atmosphère demeure dans une phase imprévisible. Il peut basculer vers un super El Niño. Ou non.

Le printemps est précisément la période où les prévisions sont les plus incertaines. Des signaux précoces très prometteurs peuvent rapidement s’estomper si les vents ne suivent pas.

Un graphique en courbes montrant l’indice océanique Niño, qui mesure les écarts de température de surface de la mer par rapport à la moyenne.
Un épisode El Niño est déclaré lorsque les températures de surface du Pacifique tropical restent environ 0,5 °C au-dessus de la normale pendant au moins trois mois. On parle d’El Niño fort lorsque l’anomalie dépasse 1,5 °C. Le graphique présente l’indice Niño océanique relatif (Relative Oceanic Niño Index, RONI), calculé à partir d’une moyenne glissante sur trois mois et tenant compte de la tendance générale au réchauffement climatique. Certaines prévisions continuent toutefois d’utiliser l’indice Niño océanique classique (Oceanic Niño Index, ONI), fondé sur les températures absolues. Dans un climat qui se réchauffe, cette méthode peut conduire à surestimer l’intensité d’un épisode El Niño. NOAA

Une autre difficulté vient compliquer les prévisions : lorsque les modèles détectent un fort réchauffement sous la surface de l’océan, ils peuvent simuler une boucle de rétroaction plus puissante que celle qui se met réellement en place.

Résultat : les modèles peuvent sembler excessivement confiants, voire alarmistes, alors même que le système n’est pas encore véritablement engagé dans la dynamique El Niño. À la mi-mai 2026, les régimes de vents nécessaires pour amplifier le réchauffement ne s’étaient toujours pas clairement installés.

Ce scénario s’est déjà produit par le passé. En 2014 comme en 2017, les modèles prévoyaient dès le milieu de l’année le développement de conditions El Niño marquées. Dans les deux cas, les configurations de vents attendues ne se sont jamais pleinement matérialisées, et El Niño est resté faible ou est revenu à un état neutre. Les signaux initiaux étaient bien réels, mais la dynamique attendue ne s’est finalement pas enclenchée.

Que suggèrent alors les prévisions ?

À la mi-mai, les prévisions pour 2026-2027 couvrent encore un large éventail de scénarios, allant d’un El Niño faible à un El Niño fort.

L’évolution du phénomène dépendra en grande partie du comportement des vents dans les semaines à venir. Si les alizés s’affaiblissent de nouveau au bon moment, le système pourrait basculer dans une phase de réchauffement autoentretenue, un mécanisme qui devient ensuite difficile à enrayer.

À la mi-mai, les prévisions météorologiques à longue échéance ne laissaient pas entrevoir de forts épisodes de vents soufflant vers l’est susceptibles de renforcer El Niño. Au contraire, la seconde moitié du mois devait plutôt être marquée par un épisode de vents soufflant dans la direction opposée. Un mois entier sans activité notable de vents d’est constituerait un frein significatif au réchauffement de l’océan.

Autrement dit, le Pacifique a créé des conditions favorables au développement d’El Niño, et les prévisions publiées par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) en mai reflètent une probabilité accrue de voir un épisode El Niño apparaître puis potentiellement se renforcer au cours de l’année. D’ici à la mise à jour de la NOAA prévue à la mi-juin, la situation devrait être beaucoup plus claire.

L’intensité d’El Niño a des conséquences à l’échelle mondiale

La différence entre un El Niño faible et un épisode extrême est loin d’être anodine. Elle peut remodeler les régimes climatiques à l’échelle de la planète et, avec eux, les risques auxquels sont confrontées les populations.

Si El Niño s’intensifie jusqu’à devenir un épisode fort, voire un « super El Niño », il peut provoquer des sécheresses en Amazonie, favoriser les incendies en Indonésie, entraîner des inondations au Pérou et accentuer les précipitations dans certaines régions de Californie ainsi que dans le sud de l’Amérique du Sud. Ces effets pourraient se manifester dès l’hiver de l’hémisphère Nord, période où El Niño atteint généralement son intensité maximale.

Une carte du monde montrant des conditions plus fraîches et plus humides sur une grande partie du sud des États-Unis, tandis que le nord-ouest du continent, le Canada et l’Alaska connaissent des conditions plus chaudes que la normale.
Les effets typiques d’El Niño sur la météo et le climat à travers le monde. Ces impacts varient toutefois en fonction de nombreux facteurs : aucune année El Niño ne ressemble donc exactement à une autre. NOAA

Dans certaines régions, les enjeux sont immédiats.

En Inde, les pluies de mousson, essentielles à l’agriculture et à l’approvisionnement en eau de centaines de millions de personnes, ont historiquement tendance à s’affaiblir lors des épisodes El Niño les plus marqués. Même des variations modérées de l’intensité de la mousson peuvent provoquer des pénuries alimentaires et hydriques, tout en affectant l’économie.

Parallèlement, lorsqu’El Niño est puissant, l’activité des ouragans dans l’Atlantique est généralement réduite — l’un des rares effets bénéfiques du phénomène — tandis que le Pacifique oriental connaît souvent une activité cyclonique plus intense.

El Niño peut même faire grimper temporairement les températures mondiales, car les modifications de la couverture nuageuse et de la quantité de chaleur libérée par l’océan influencent l’équilibre énergétique de la planète.

À l’inverse, un épisode El Niño faible produit des effets beaucoup plus limités. C’est pourquoi il est si important de pouvoir anticiper son intensité.

Comment utiliser des prévisions incertaines pour prendre des décisions

Parce que les prévisions d’El Niño reposent sur des probabilités, la préparation aux saisons à venir doit relever d’une logique de gestion des risques, et non d’une attente de certitudes absolues.

Les effets d’El Niño ne se manifestent pas partout au même moment. Certains apparaissent rapidement. Son influence sur la mousson indienne et sur l’activité des ouragans dans l’Atlantique se fait généralement sentir durant l’été et au début de l’automne.

D’autres conséquences surviennent plus tard, lorsque le phénomène atteint son pic d’intensité en fin d’année. Entre novembre et janvier, certaines régions d’Amérique du Sud peuvent ainsi connaître des épisodes de pluies extrêmes. En Asie du Sud-Est, les vagues de chaleur les plus intenses apparaissent souvent encore plus tard, au mois d’avril de l’année suivante.

Dans des régions comme l’Inde, les décisions concernant la gestion des risques liés à El Niño ne peuvent pas attendre que les prévisions gagnent en certitude. Les collectivités doivent dès à présent préparer leurs infrastructures hydrauliques au cas où le phénomène entraînerait une mousson déficitaire.

Même lorsque les prévisions laissent entrevoir des risques réduits — par exemple une saison des ouragans plus calme dans l’Atlantique — il serait imprudent de se croire à l’abri. Des ouragans destructeurs peuvent frapper même lors d’années relativement peu actives.

The Conversation

Pedro DiNezio reçoit des financements de la National Science Foundation (NSF) et de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Il est affilié à l’ATLAS Institute de l’Université du Colorado.

04.06.2026 à 12:08

La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture

Louise Bernard, Doctorante en sciences de gestion, La Rochelle Université
Marc Gustave, Maître de conférences en sciences de gestion et du management, Nantes Université
Nina Colin, Doctorante, Université de Strasbourg
En France, la contestation des mégabassines met au jour le lien entre agriculture intensive et ports industriels, comme celui de La Pallice, à La Rochelle.

Texte intégral (2720 mots)

En France, les contestations contre les mégabassines ont révélé un lien longtemps invisibilisé : celui qui unit l’agriculture intensive de l’arrière-pays aux complexes portuaires, comme le port céréalier de La Rochelle-Pallice en Charente-Maritime. Derrière la crise de l’eau qui structure désormais le débat public, on retrouve l’héritage d’un modèle agro-industriel façonné par des choix politiques, économiques et logistiques anciens.


À l’été 2024, des milliers de manifestants anti-bassines se sont retrouvés à La Rochelle, marchant vers le port de La Rochelle-Pallice (aujourd’hui appelé « Port Atlantique La Rochelle »). Encadrés par les forces de l’ordre, ces derniers ont scandé, en s’approchant du port :

« Tout le monde déteste La Pallice. »

Une façon de révéler le lien entre les mégabassines, tant décriées dans l’arrière-pays agricole, et les activités du deuxième port français d’exportation de céréales. Et pour cause : le rapport entre l’émergence historique des activités agro-industrielles, le débouché portuaire et l’accaparement des ressources hydriques gagne à être explicité.

Dans un article de recherche récent, fondé sur l’analyse d’archives, nous avons retracé l’histoire de la spécialisation du territoire, l’émergence d’un récit modernisateur et enfin l’émergence des conflits et des contestations de ce récit dominant.

Consommation d’eau et cargos, l’envers des « mégabassines »

Le port de La Rochelle-Pallice s’inscrit dans une trajectoire héritée de la « révolution verte » en France. Dès les années 1960, la modernisation agricole est impulsée par l’État, sous l’égide du Commissariat général au plan, et renforcée par des lois visant à intensifier la production agricole et les échanges internationaux.

Mais ce modèle productiviste montre aujourd’hui ses limites. Dans le marais poitevin, les forages agricoles intensifs, engagés depuis les années 2000, ont entraîné une chute critique des nappes phréatiques, provoquant inversions de cours d’eau et intrusions salines.

Pour y répondre, des réserves de substitution, les « mégabassines », largement financées par des fonds publics, sont mises en place à partir de 2007 dans le bassin des Autizes (Vendée). Ces infrastructures stockent l’eau pompée en hiver afin de sécuriser l’irrigation estivale et sont présentées par leurs promoteurs comme un outil d’adaptation au changement climatique.

Leur déploiement s’accélère à partir de 2017 en Poitou-Charentes, notamment dans le bassin de la Sèvre niortaise. Cette stratégie suscite cependant une contestation croissante. Les recours juridiques se multiplient devant le tribunal administratif de Poitiers, opposant associations environnementales, coopératives agricoles et autorités préfectorales.

À partir de 2018, les critiques visant l’agro-industrie se renforcent, tandis que le développement des mégabassines sur le territoire fait face à de nombreuses contestations. En 2023, des militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ciblent alors directement les flux céréaliers du port. Dans l’arrière-pays, le point culminant de la lutte anti-bassines et de ses répressions a lieu lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).

L’année suivante, le 20 juillet 2024, la mobilisation de La Rochelle marque un tournant. Pour la première fois, les opposants désignent publiquement les infrastructures du port de La Rochelle-Pallice comme un maillon central du système des mégabassines, alimentant un contre-récit qui remet en cause le modèle historique de développement du port et de son territoire.

Comment le lobbying a fait de La Pallice un moteur de modernisation agro-industrielle

Pour comprendre ce contre-récit, il faut d’abord revenir sur la construction du récit dominant, qui est celui de la modernisation en puissance. Il résulte d’un lobbying pro-industriel. Après 1945, la France mise sur la modernisation agricole et industrielle pour relancer son économie. En Poitou-Charentes et ailleurs, le remembrement, la mécanisation et le développement des coopératives transforment les paysages ruraux.

Dans ce contexte, le comité d’action du grand port de La Pallice est créé en 1948 pour promouvoir l’agrandissement du port de La Rochelle-Pallice et inscrire sa modernisation dans la stratégie nationale. Son objectif dépasse le simple aménagement portuaire : il souhaite faire de La Pallice un moteur de modernisation agricole et industrielle, capable de stocker et d’exporter les céréales françaises.

Pour convaincre l’État, le Comité d’action déploie une intense activité de lobbying, multipliant rapports, rencontres et plaidoyers auprès des décideurs. Très vite, ses recommandations se traduisent sur le terrain et le port se modernise : allongement des quais, automatisation du transport des grains, extension du môle d’escale et construction d’un appontement pétrolier pour soutenir la mécanisation agricole.

Parallèlement, la création de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA), regroupant coopératives et négociants, illustre ce lien entre port et agriculture. La SICA finance et gère les silos, doublant rapidement leur capacité et dynamisant le trafic céréalier dès les années 1960.

Ces infrastructures transforment en retour le paysage de l’arrière-pays, réorganisant les champs, les routes et les infrastructures du territoire, inscrivant l’agriculture régionale dans une logique exportatrice. Le port et son arrière-pays s’influencent alors mutuellement : l’infrastructure portuaire adapte sa capacité aux besoins agricoles, voire les devance, tandis que l’agriculture régionale bénéficie de débouchés vers l’export et a facilement accès à de nouvelles ressources, notamment en termes d’engrais minéraux.

Cette figure montre l’augmentation conjointe des importations de phosphates du port de La Rochelle-Pallice, utilisés pour la fertilisation des terres, et des exportations de céréales entre 1950 et 1974. Louise Bernard, Nina Colin, Marc Gustave reproduction tirée de l’ouvrage « Établissement portuaire de La Rochelle, Chambre de Commerce et d’Industrie », 1975., Fourni par l'auteur

Entre 1949 et 1975, cette stratégie conjointe transforme La Pallice en plateforme logistique spécialisée pour l’export, et son arrière-pays en territoire céréalier prospère.

Le discours de modernisation porté par le Comité d’action a ainsi permis la mise en place de politiques publiques favorisant le développement économique d’un système portuaire et agricole intégré. Celui-ci préfigure le modèle de la France exportatrice de céréales que nous connaissons aujourd’hui. Cet ensemble incarne ainsi un exemple précis de co-évolution entre infrastructures portuaires et territoires agricoles.


À lire aussi : Peut-on se passer d’engrais phosphatés ?


De la modernisation agricole aux premières contestations sur l’eau

Entre 1945 et les années 1960, des tensions existent déjà, mais elles restent localisées et peu structurées. Les risques industriels, les atteintes à la santé ou à la propriété suscitent des inquiétudes, sans pour autant nourrir une critique globale de la dégradation environnementale. Ces constats rejoignent les travaux historiques sur les « Trente Glorieuses », qui rappellent que les luttes sociales et environnementales traversent la société française dès les années 1950-1960.

Les conflits prennent toutefois une autre ampleur à partir des années 1970 avec la montée en puissance de l’irrigation. La spécialisation céréalière de l’arrière-pays, notamment en Poitou-Charentes, rend alors la gestion de l’eau de plus en plus complexe et contestée. Les céréales occupent aujourd’hui plus de la moitié des surfaces agricoles, dominées par le blé et le maïs, culture particulièrement gourmande en eau et en intrants.

Longtemps marginale, l’irrigation se développe fortement après 1970, puis s’accélère dans les années 1980-1990, principalement au profit du maïs. En Charente-Maritime, des associations sont créées pour piloter forages et retenues d’eau, avec un fort soutien public et bancaire, notamment du Crédit agricole.

À la fin des années 1980, la baisse des nappes phréatiques, l’assèchement des rivières et la mortalité piscicole déclenchent une mobilisation citoyenne inédite. Des actions de protestation émergent, par exemple celles du collectif SOS Rivière, qui rassemble 700 personnes à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) en 1988. Des sabotages d’équipements d’irrigation sont également rapportés.

Malgré l’interpellation du gouvernement en 1988 par le député de Charente-Maritime Roland Beix, la réponse de l’État demeure permissive, révélant les limites de la régulation face à un modèle agricole désormais contesté.


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Du verdissement du discours industriel à l’émergence de contre-récits militants

À partir des années 2000, des démarches de responsabilité sociétale (RSE) sont déployées en France par les milieux politiques et industriels. Ce discours est sous-tendu par l’idée que développement économique et protection de l’environnement sont compatibles. De la même manière, la transition agroécologique s’institutionnalise progressivement.

Le port de La Rochelle-Pallice s’empare du récit de la responsabilité sociale/sociétale et environnementale (RSE), tandis que l’arrière-pays intègre à petits pas les orientations agroécologiques. Toutefois, ces transformations ne visent pas à remettre en cause le récit historique de la modernisation et, par là même, à revoir fondamentalement le modèle économique qui a contribué aux crises environnementales et sanitaires du territoire.

De fait, depuis une quinzaine d’années, des recherches questionnent l’efficacité des approches de RSE, jugées trop instrumentales et centrées sur la réputation des entreprises, au détriment d’autres démarches plus collectives. Ces courants de recherche proposent de réfléchir à la façon dont les entreprises s’intègrent dans l’écosystème territorial, à leurs liens avec les autres acteurs et aux retombées des activités sur le territoire, comme le soulignait dès 2018 un avis de la Plateforme RSE. La focalisation de la RSE sur la performance financière limite l’impact territorial et la durabilité. Certains spécialistes tracent un parallèle avec les sciences économiques, incapables de remettre en cause leurs propres fondements.

Les instances de gouvernance du port de La Rochelle-Pallice ne se posent pas en instigatrices d’un changement de paradigme, mais elles souhaitent anticiper les évolutions sociétales et prendre leurs responsabilités dans leur champ de compétence. Les évolutions récentes du port (intégration à des consortiums territoriaux, anticipation des mutations des filières agricoles et énergétiques…) vont dans le sens de nouveaux récits, qui émergent sous la pression de la société civile organisée.

Mais cela sera-t-il suffisant ? Comment engager une recomposition territoriale efficace quand les acteurs et leurs intérêts sont à ce point interdépendants ?

La reconversion écologique d’une grande infrastructure portuaire ne saurait survenir sans le soutien de tous les acteurs des filières concernées, tout comme des actions isolées ne suffiront pas à infléchir la trajectoire d’un territoire.

D’autres narratifs seraient pertinents dans ce contexte, par exemple l’approche par les communs, davantage tournée vers la coopération territoriale. Celle-ci remet les communs au centre du territoire – dans notre cas, l’eau, la santé publique, la terre, l’autonomie alimentaire. Dans ce cadre, les entreprises sont amenées à réinvestir le territoire en interrogeant leur responsabilité territoriale. Les communs permettent enfin d’interroger la posture des pouvoirs publics, ainsi que les stratégies d’action de la société civile.


À lire aussi : Comment redonner un pouvoir de décision aux citoyens sur la gestion de l’eau ?


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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