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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

04.03.2026 à 16:19

De l’accord de Paris à un capitalisme climatique porté par la Chine

Michel Damian, Professeur honoraire, Université Grenoble Alpes (UGA)
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L’accord de Paris a fixé un objectif climatique sans imposer aux États d’efforts contraignants. Cela a créé un terrain favorable au leadership économique de la Chine.

Texte intégral (1666 mots)

En 2015, la COP21 se clôturait par la signature de l’accord de Paris, jugé alors historique pour sa promesse de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C avant la fin du siècle. Un peu plus de dix ans plus tard, l’objectif semble dur à tenir, mais le monde est désormais sur les rails d’un capitalisme climatique dont la Chine a pris la tête. C'est l'idée que défend Michel Damian dans son dernier ouvrage « Les capitalismes à l’épreuve du climat » paru en octobre 2025 aux Presses des mines, dont il présente ici l’une des principales idées.


« Paris est définitivement l’une des meilleures COP jamais organisées – les Français ont fait un boulot fantastique », écrivait, en 2015, le juriste Daniel Bodansky, qui a suivi les grandes conférences sur le climat depuis les négociations pour la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques signée en 1992.

Du 30 novembre au 12 décembre 2015, il y a dix ans, la France pilotait un accord unanimement salué comme un succès. Dans son discours de clôture, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, président de la conférence, ne cachait pas sa satisfaction :

« Ce texte sera […] un tournant historique. Le succès est à portée de toutes nos mains réunies. Le monde retient son souffle et il compte sur nous tous. »

Son contenu majeur, à savoir des promesses de réductions strictement nationales des émissions, sans aucun engagement contraignant de la part des États (dans le langage onusien, des « contributions déterminées au niveau national »), n’a toutefois pas été impulsé par l’Hexagone : il s’agissait, pour l’essentiel, d’une construction sino-américaine.


À lire aussi : De Rio à Dubaï : les rivalités entre les États-Unis et la Chine dans les négociations climatiques


Des promesses de réduction des émissions trop faibles

Pour la première fois, les pays parties à la Convention climat se sont officiellement dotés d’une cible d’augmentation des températures à ne pas dépasser.

L’objectif, porté dans les ultimes jours de la COP21 par une coalition de petits États insulaires et de pays particulièrement vulnérables, était désormais de « contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C ».

La Conférence de Paris a ainsi franchi le pas d’inscrire la décarbonation de l’économie mondiale dans le temps long. Mais elle l’a fait sans imposer aux États le moindre engagement contraignant : simplement en se convainquant que le socle de transformations nationales volontaires suffirait.

Le problème, c’est que les « contributions nationales » communiquées par les parties à la COP, à supposer qu’elles ne restent pas de vaines promesses, emmenaient de toute façon vers un réchauffement bien supérieur à l’engagement fixé : environ +3 °C minimum sur le siècle.

L’écart donne le vertige : pour coller aux 2 °C – et a fortiori aux 1,5 °C – visés, il eût fallu que les contributions nationales ne soient rien moins que, respectivement, de 30 % et de 41 % plus ambitieuses d’ici à 2030.

S’était-on naïvement imaginé qu’elles seraient rapidement relevées après ce premier tour de chauffe ? L’accord de Paris ne s’était-il pas doté, dans l’ombre, d’une porte de sortie, ou d’une échappatoire, dont on n’a probablement saisi ni la subtilité ni la teneur en 2015 ?

La capture et le stockage du carbone indispensable ?

L’adoption d’un objectif de stabilisation des températures appelait mécaniquement – c’est une contrainte physique imposée par la dynamique de la chimie atmosphérique – celui de zéro émission nette, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre.

C’est par l’angle d’efforts de décarbonation colossaux que cet objectif de neutralité carbone a été introduit à l’article 4 de l’accord. Mais, insidieusement, il avait ouvert une brèche : pour faire tenir cette impossible balance entre un objectif aussi ambitieux et des « contributions nationales » aussi insuffisantes, la condition impérative était de retirer massivement du CO2 de l’atmosphère.

Et pour cela de recourir à des technologies comme la capture et le stockage du carbone. Cela n’a pas été crié sur les toits de Paris, mais sans le recours à des solutions technologiques, et en particulier à la capture du carbone, les ambitions de l’accord de Paris étaient absolument inatteignables.

Une nouvelle vague d’investissements

Les premiers investissements dans la transition énergétique et les technologies bas carbone sont déjà anciens. Mais ils ne sont manifestes que depuis le début de la décennie 2000 et n’ont enfin décollé qu’à la suite de la COP21 de Paris.

Ils ont été multipliés par 15 entre 2004 et 2020, pour s’élever à 755 milliards de dollars en 2021, soit un peu plus de 648 milliards d’euros, dont au moins la moitié en Asie. Ils ont ensuite grimpé à 1 100 milliards de dollars (859 millions d’euros) en 2022, avec la Chine premier investisseur pour 546 milliards de dollars (469,4 milliards d’euros), contre 141 milliards de dollars (121,2 milliards d’euros) pour les États-Unis. En 2024, ces investissements atteignaient 2 000 milliards de dollars (1 718 milliards d’euros).

Ces investissements, qui portent ce que nous nommons « capitalisme climatique », ont été largement mobilisés par la Conférence de Paris.

Comme l’écrit l’économiste Jean Pisani-Ferry :

« Les engagements de réduction des émissions ont ensuite atteint une crédibilité suffisante pour qu’une fraction significative des entreprises mondiales investisse dans la construction d’une économie décarbonée. S’est ainsi engagée une guerre entre un capitalisme “brun” et un nouveau capitalisme “vert”, qui parie sur le développement de technologies propres. »

Le capitalisme climatique chinois fait la course en tête

Par capitalisme climatique, nous entendons la reconfiguration des structures productives – technologies, institutions, comportements – qui inscrirait le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement.

Aujourd’hui, le capitalisme climatique chinois, alors que la Chine est le premier pays émetteur de gaz à effet de serre et le premier pays consommateur mondial de charbon, fait la course en tête pour la décarbonation et la transition écologique.

La stratégie chinoise a positionné la décarbonation industrielle comme une puissante arme géoéconomique. C’est manifeste pour la puissance installée en renouvelables, les marchés des terres rares, des panneaux photovoltaïques, des batteries, celui des véhicules électriques, mais aussi pour les dépôts de brevet sur les énergies propres et, depuis peu, l’installation et le marché des batteries géantes de stockage de l’électricité, parties pour rebattre les cartes de la transition énergétique.

Dès la fin de la décennie 2000, la Chine s’était lancée dans la diminution de la pollution atmosphérique (alors de grande ampleur), se proposant d’édifier une « société écologique », avec l’apparition des tout premiers deux-roues et bus électriques dans de grandes villes.

Dans les années précédant l’accord de Paris, elle a pensé et construit l’un des plus déterminants de ses plans de développement, officialisé au printemps 2015 sous le nom de plan « Made in China 2025 ». L’optique annoncée était de devenir un leader industriel, notamment dans le secteur des véhicules électriques et de l’énergie propre. Dix ans plus tard, ce plan s’affirme comme une réussite.

Le capitalisme climatique, qui est porté par la Chine et qui dame le pion au pétro-État que sont les États-Unis, se renforce et se sera certainement consolidé à l’horizon 2050.

The Conversation

Michel Damian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.03.2026 à 16:18

Face à la crise climatique, l’éducation active peut-elle transformer les institutions ?

Michela Arciero, Associate research scientist, Università di Cassino e del Lazio Meridionale
Nicolas Champollion, Chargé de recherche en glaciologie, co-developpeur de l'atelier Ma Terre en 180 Minutes, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Nicolas Gratiot, Deputy director IGE, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Simon Persico, Professeur des Universités en science politique, Université Grenoble Alpes (UGA)
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L’éducation active propose un changement de perspective : ne plus seulement sensibiliser aux enjeux climatiques, mais mettre les participants en situation de délibérer et de décider collectivement.

Texte intégral (3056 mots)
En donnant à voir immédiatement le résultat du scénario de réduction d’émissions envisagé, le numérique est une aide précieuse pour les participantes et participants. Fournis par les auteurs, CC BY

Sensibiliser ne suffit pas à changer les pratiques collectives. En plaçant les personnes participantes en situation de décider concrètement des trajectoires climatiques de leur institution, l’éducation active ouvre la voie à une transformation plus profonde, où apprentissage et gouvernance se rejoignent.


Depuis quelques années, les dispositifs de formation et de sensibilisation aux enjeux de transition socioécologique se multiplient : ateliers participatifs, jeux sérieux, fresques, conférences interactives. Jamais la prise de conscience n’a été aussi accessible sur de nombreux enjeux, du changement climatique à la crise du logement, en passant par la biodiversité ou l’organisation du travail. Pourtant, un malaise s’installe.

Plusieurs études récentes montrent que, si la sensibilisation éveille et motive, elle ne transforme pas forcément durablement les pratiques collectives. S’agissant des enjeux climatiques, l’accent mis sur les « petits gestes » individuels peut même se révéler contre-productif, en individualisant la responsabilité et en occultant le rôle des organisations sociales, économiques et institutionnelles.

Résultat : face à l’ampleur de la crise climatique, le sentiment d’impuissance domine souvent. Sentiment légitime, puisque même dans le cas d’un scénario « héroïque », où une famille adopterait toutes les actions possibles pour réduire ses émissions « carbonées » (alimentation, transport, énergie domestique), la diminution globale de son empreinte resterait limitée à 30–40 %. Mais une voie alternative existe : diffuser largement les principes de l’éducation active pour guider les décisions des institutions.

L’éducation active : passer de l’individuel au collectif

Comment l’éducation peut-elle aller au-delà de la sensibilisation individuelle pour devenir un levier de transformation collective et institutionnelle ? Il ne s’agit plus seulement d’informer sur la gravité du problème ou les solutions pour le résoudre, mais de construire une prise de conscience collective et de stimuler le « faire ensemble » en mettant le public en situation de faire des choix collectifs. De plus, l’éducation active s’appuie sur des dispositifs délibératifs qui revisitent les cadres dans lesquels les choix sont débattus et rendus possibles, en tenant compte du public, de son expérience et du temps disponible (par exemple les conventions citoyennes). Ces dispositifs délibératifs reposent sur trois principes clés :

D’abord, permettre la contextualisation des données : les ordres de grandeur et les informations utilisées sont directement liés au collectif concerné et deviennent ainsi un objet concret, ancré dans des pratiques réelles et des contraintes institutionnelles.

Ensuite, offrir un cadre délibératif structuré. Celui-ci s’appuie souvent sur des dispositifs pédagogiques stimulants, tels que la mise en situation par jeu de rôle ou l’exploration de scénarios. Les choix sont alors abordés comme des hypothèses collectives, et non comme des positions individuelles à défendre. Répétés dans le temps et intégrés à des trajectoires institutionnelles, ces dispositifs permettent de suivre l’évolution des arbitrages collectifs, des priorités et des compromis ; bien au-delà d’un événement de sensibilisation sans lendemain.

Enfin, ancrer la démarche dans un cadre décisionnel réel. Les résultats de ces expériences doivent être conçus comme des engagements concrets, destinés à guider et à contraindre les choix futurs des institutions impliquées. Ces dispositifs sont ainsi efficaces car ils rapprochent apprentissage, délibération et gouvernance, en constituant une des étapes d’un cycle de décision. L’éducation active devient alors une composante à part entière des processus de décision collective, et non un simple outil d’enseignement descendant ou de communication.

Quand l’institution entre dans le jeu

C’est pour explorer cette voie que Sciences Po Grenoble-UGA a expérimenté à grande échelle l’usage du dispositif participatif Ma Terre, qui s’appuie sur une interface graphique ergonomique, immersive et modulable, pour favoriser la prise de décision collective autour de choix concrets pour la transition socioécologique et visualiser en temps réel et de manière dynamique, les effets des scénarios. Le 20 octobre 2025, le MaTerrathon a réuni près de 300 participantes et participants – étudiantes, étudiants, personnels, animatrices et animateurs – à Sciences Po Grenoble-UGA.

Interface Ma Terre (adaptée à Sciences Po Grenoble-UGA), phase de négociation autour des « empreintes carbone » des personnages. La surface de chaque jeton est proportionnelle à l’empreinte carbone. La couleur et le logo du jeton décrivent son porteur et l’activité, respectivement. Les jetons donnant lieu à des alternatives sont reportés à droite. Fourni par les auteurs, CC BY

Le MaTerrathon a pris la forme d’un jeu de rôle participatif, fondé sur des ordres de grandeur et des données issues du bilan carbone propre à l’établissement. Les personnes participantes ont été réparties en 36 groupes de 6 à 8 personnages fictifs, mais réalistes, représentatifs de la diversité des genres, des âges et des fonctions dans l’Institut – une étudiante, un enseignant-chercheur, un agent administratif ou encore une directrice de recherche. Cela a permis de délibérer sur un pied d’égalité, chaque décision étant discutée comme une hypothèse collective : il s’agissait d’identifier des priorités concrètes d’action et de comprendre les compromis nécessaires pour réduire l’empreinte carbone. L’objectif était clair : accélérer la contribution concrète de Sciences Po Grenoble-UGA au projet bas carbone de l’Université Grenoble Alpes, avec une cible affichée de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.

L’animation en binôme a été confiée à des élèves, des personnels de l’établissement et du collectif Ma Terre. La participation de toute la promotion de troisième année a été rendue obligatoire, afin que chacun et chacune prennent part aux choix stratégiques de l’institution avec une volonté explicite : ne pas dissocier celles et ceux qui prennent les décisions de celles et ceux qui vivent au quotidien les environnements concernés.

MaTerrathon : quelques résultats

Les ateliers se sont déroulés sur une matinée, et une restitution des premiers résultats l’après-midi. Cette restitution rapide a rendu possible un débat collectif, permettant d’analyser ensemble, à chaud et de manière objective, les résultats numériques obtenus.

En tenant compte de l’objectif clé de réduire de 40 % l’empreinte carbone de l’établissement, la distribution des résultats des ateliers est très encourageante. Concrètement, 16 tables sur 36, soit environ 45 % du total, ont atteint ou dépassé cet objectif. Fait intéressant, de nombreux résultats se regroupent autour de cette valeur cible : près de la moitié des tables se situent dans une fourchette de 35 à 45 % de réduction (médiane de réduction de toutes les tables d’environ 39 %). Cela montre que l’objectif de 40 % n’est pas une cible isolée, mais bien atteignable pour une part significative des participantes et participants.

Intention de réduction de l’empreinte carbone exprimée pour les 36 ateliers du MaTerrathon, la cible indiquée par la direction de l’établissement était de 40 %. Fourni par les auteurs, CC BY

Cette distribution laisse également apparaître une variabilité naturelle entre les différents groupes de travail. Elle montre que l’atteinte de l’objectif n’est pas un coup de chance ponctuel, et est le fruit de multiples discussions dont la nature, le déroulé et les résultats sont différents construisant une dynamique collective cohérente. Enfin, les réductions observées dans différents secteurs ne sont pas le fruit du hasard : la restauration, les transports, le secteur de l’énergie et des achats ont enregistré les baisses les plus importantes en pourcentage, allant de 38 à 52 %.

Au-delà des réductions, une originalité marquante du dispositif Ma Terre consiste à produire un indicateur indirect de l’acceptabilité des mesures, en qualifiant leur spontanéité et leur popularité. En créant un cadre à la fois structuré et ludique, le MaTerrathon a favorisé l’expression des désaccords tout en limitant la polarisation. Il a rendu visibles les contraintes et les marges de manœuvre des différentes catégories d’usagers et de personnel, ainsi que celles de l’institution dans son ensemble, et a permis en définitive de qualifier l’acceptabilité du plan d’action collectif construit.

Estimation de l’acceptabilité des mesures et quantification (par la surface) de leur potentiel en termes de réduction de l’empreinte carbone. Fourni par les auteurs, Fourni par l'auteur

Cette expérience transformationnelle illustre comment un dispositif d’éducation active peut devenir une véritable mini-convention citoyenne, combinant formation, participation et décision collective, intégrant bases scientifiques, principes éducatifs et mécanismes institutionnels. Cette approche renforce la cohésion et le sentiment d’appartenance.

Il est cependant crucial de garder à l’esprit que ces chiffres reflètent des intentions de changement, qui pourront, ou pas, se transformer en actions concrètes à réaliser. Un écart peut persister entre l’intention et la mise en œuvre effective, rendant essentiels le suivi des engagements et l’évaluation du dispositif pour transformer ces ambitions en résultats tangibles.

Changer d’échelle, sans perdre le sens

Le projet ne s’arrête pas à l’université alpine. L’ENS-Lyon et d’autres ont aussi expérimenté ce dispositif délibératif dans l’enseignement supérieur. Une version intitulée « Ma Terre en classe » a été adaptée pour les élèves de collège et de lycée et des déploiements s’initient à l’échelle européenne au travers de projets transfrontaliers Erasmus+ (CitEuropass, EU Voices et EFEU).

Pour les scolaires, il s’agit de donner la parole aux générations de demain afin qu’elles comprennent, dès le plus jeune âge, l’impact de leurs choix et adoptent un mode de vie durable. Les jeunes expérimentent concrètement que leur voix compte et qu’ils peuvent agir sur l’avenir. Ces dispositifs s’inscrivent dans les recommandations du rapport Jouzel-Abbadie, qui souligne l’importance de former tôt à l’action collective, à la coopération et aux enjeux de la transition écologique. Pour l’Europe, il s’agit de se confronter à la diversité des langues et des cultures.

Pas une solution clé en main

Les expériences d’éducation active – qu’elles prennent la forme d’ateliers en milieu scolaire (Ma Terre en classe), de mini-conventions citoyennes dans l’enseignement supérieur (Ma Terre en 180 minutes, MaTerrathon), ou de projets de coopération européenne – n’offrent pas de solutions clé en main à la transition socioécologique. Elles invitent cependant à repenser le rôle de l’éducation comme un espace où se construisent des diagnostics partagés, des arbitrages discutés et des décisions prises dans un contexte clair et fondées sur des données pertinentes. En ce sens, l’éducation active apparaît comme une composante à part entière des transformations démocratiques requises par et pour la transition socioécologique, et offre la possibilité d’une évolution des normes sociales.


Cet article s’appuie tout particulièrement sur le travail de Jean Adam, chargé de mission transformation écologique, Sciences Po Grenoble-UGA et ENSAG-UGA, membre actif du comité d’organisation du MaTerrathon.

The Conversation

Nicolas Champollion a reçu des financements pour la recherche, à partir du Programme d'Investissement d'Avenir France 2030, au travers de PEPRs, et des tutelles CNRS, IRD, UGA, INRAE, Sciences-Po Grenoble-UGA. Ces soutiens permettent l'élaboration et la diffusion des ateliers Ma Terre en 180 minutes et Ma Terre en classe (suite Ma Terre). Nicolas Champollion appartient au Groupement de Recherche Labos 1point5 et est membre du comité scientifique d'ABC, l'association pour la transition bas-carbone.

Nicolas Gratiot a reçu des financements pour la recherche, à partir du Programme d'Investissement d'Avenir France 2030, au travers de PEPRs, et des tutelles CNRS, IRD, UGA, INRAE, Sciences-Po Grenoble-UGA. Ces soutiens permettent l'élaboration et la diffusion des ateliers Ma Terre en 180 minutes et Ma Terre en classe (suite Ma Terre). Nicolas Gratiot appartient au Groupement de Recherche Labos1point5 et est membre du comité scientifique d'ABC, l'association pour la transition bas-carbone.

Simon Persico est Directeur de Sciences Po Grenoble - UGA et membre du conseil de surveillance de la Fondation de l'écologie politique.

Michela Arciero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.03.2026 à 13:25

La pluie arrive en Antarctique, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Bethan Davies, Professor of Glaciology, Newcastle University
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En Antarctique, la pluie remplace peu à peu la neige. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les glaciers et les manchots ni même pour les scientifiques.

Texte intégral (2478 mots)
La pluie entraîne toutes sortes de changements profonds en Antarctique. Gula52/Shutterstock

Habituellement rare en Antarctique, la pluie remplace de plus en plus souvent la neige, en particulier sur la péninsule. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les glaciers, les manchots et même les scientifiques qui travaillent sur le terrain.


La pluie est habituellement rare en Antarctique. Les scientifiques qui y travaillent s’habillent pour affronter le froid et l’éblouissement (lié aux vastes étendues blanches qui réfléchissent la lumière du soleil, ndlt) et non pour faire face à des conditions météorologiques humides : vestes matelassées, pantalons de neige, lunettes de protection, crème solaire, etc. Les avions atterrissent sur des pistes en gravier qui sont rarement verglacées, faute de précipitations qui pourraient geler. Les cabanes historiques restent bien conservées dans l’air sec.

Mais cela commence à changer.

Il pleut déjà plus souvent qu’avant sur la péninsule antarctique, étroite et montagneuse, qui constitue la pointe la plus septentrionale du continent et qui pointe vers l’Amérique du Sud. Cette péninsule constitue la partie la plus chaude de l’Antarctique et se réchauffe plus rapidement que le reste du continent, et d’ailleurs plus rapidement que la moyenne mondiale. Elle donne un aperçu de ce que pourrait connaître la côte antarctique, en particulier la fragile calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, au cours des prochaines décennies.

J’ai récemment dirigé une équipe de scientifiques chargée d’étudier l’évolution de la péninsule antarctique d’ici 2100 selon trois scénarios d’émissions de gaz à effet de serre : élevées, moyennes et faibles. Nous avons constaté qu’avec le réchauffement de la péninsule les précipitations augmenteront un peu.

Surtout, elles se présenteront de plus en plus sous forme de pluie plutôt que de neige. Les journées où la température dépasse 0 °C deviendront plus fréquentes, et ces précipitations modifieront fondamentalement la péninsule.

Quand la chaleur et la pluie vont de pair

Les conditions météorologiques extrêmes causent déjà des problèmes. En février 2020, une vague de chaleur avait fait grimper les températures à 18,6 °C dans la péninsule nord, permettant de ne porter qu’un t-shirt – une première en Antarctique. Pendant ce temps, les plateformes de glace ont fondu à un rythme record.

map of Antarctica
La péninsule prolonge l’Antarctique occidental en direction de l’Amérique du Sud. USGS/wiki, CC BY-SA

Les rivières atmosphériques – de longs couloirs étroits d’air chaud et humide qui prennent naissance dans les latitudes plus chaudes – jouent un rôle de plus en plus notable. En février 2022, l’une d’entre elles a entraîné une fonte record de glace en surface. Une autre, en juillet 2023, a apporté des précipitations et une hausse des températures de + 2,7 °C à la péninsule en plein cœur de l’hiver. Ces événements se produisent de plus en plus souvent, apportant de la pluie et du dégel dans des zones où aucun de ces deux phénomènes n’avait été observé auparavant.

Ce que la pluie fait à la neige et à la glace

La neige n’aime pas la pluie. Nous avons tous déjà vu de la neige fondre rapidement lorsqu’il pleut.

Dans la péninsule antarctique, la pluie s’accompagne d’une hausse des températures qui fait fondre et lessive la neige, et prive ainsi les glaciers d’apports de neige précieux. L’eau de fonte peut également atteindre le lit du glacier, lubrifiant sa base et accélérant les glissements. Cela augmente la production d’icebergs et la masse de glace perdue dans l’océan.

Sur les plateformes de glace, la pluie compacte la neige tombée à la surface, où l’eau forme rapidement des mares. Cette eau de fonte accumulée se réchauffe ensuite plus vite, car elle est moins réfléchissante que la neige et la glace environnantes et peut fondre à travers le plateau glaciaire jusqu’à l’océan. Cela conduit à un affaiblissement de la glace et donne naissance à davantage d’icebergs.

Cela peut déstabiliser ces plateformes. La formation de mares d’eau de fonte a été impliquée dans l’effondrement des plateformes glaciaires Larsen A et B au début des années 2000.

La glace de mer (constituée d’eau de mer gelée, et qui forme la banquise, ndlt) est, elle aussi, vulnérable. La pluie réduit la couverture neigeuse et la réflectivité de la surface, ce qui accélère, là aussi, la fonte de la glace. La glace de mer constitue pourtant, en temps normal, un tampon naturel qui amortit les vagues et contribue à empêcher les extrémités des glaciers de se détacher et de se transformer en icebergs. C’est aussi l’habitat des algues et du krill ainsi que les lieux de reproduction des manchots et des phoques.

Des écosystèmes en péril

Un climat plus pluvieux aura donc de nombreux impacts écologiques en Antarctique.

L’eau peut ainsi inonder les sites de nidification des manchots. Ces derniers ont évolué dans un désert polaire et ne sont pas adaptés à la pluie. Les plumes duveteuses de leurs poussins ne sont pas imperméables, de sorte que les fortes pluies les trempent, entraînant parfois une hypothermie puis la mort.

baby penguins in Antarctica
Les plumes des manchots empêchent la glace et la neige de pénétrer mais pas l’eau liquide. Vladsilver/Shutterstock

Conjuguée au réchauffement des océans, à la diminution de la surface de la banquise et à la raréfaction du krill, cette pression affectera les manchots de tout le continent. Des espèces emblématiques de l’Antarctique, telles que le manchot Adélie (Pygoscelis adeliae) et le manchot à jugulaire (Pygoscelis antarcticus), qui dépendent de la glace, risquent d’être remplacées par les manchots papous (Pygoscelis papua), plus adaptables, que l’on retrouve de plus en plus au Sud.

Les précipitations modifient également la vie à plus petite échelle. Lorsqu’elles font fondre la couche de neige, elles perturbent les algues des neiges, des plantes microscopiques qui contribuent aux écosystèmes terrestres de l’Antarctique. Ces algues nourrissent des microbes et de minuscules invertébrés et peuvent assombrir la surface de la neige, augmentant ainsi l’absorption solaire et accélérer la fonte.

La neige isole normalement le sol, ce qui permet d’amortir les variations de températures extérieures et de protéger les organismes qui vivent en dessous. Les surfaces désormais exposées sont à présent soumises à des conditions plus rudes et plus variables.

Parallèlement, le réchauffement des mers peut faciliter la colonisation de la région par des espèces marines envahissantes, telles que certaines moules ou certains crabes.

De nouveaux défis pour les scientifiques

Les humains ne sont pas non plus à l’abri des défis posés par une péninsule Antarctique plus pluvieuse.

Avec l’intérêt géopolitique croissant porté à l’Antarctique, il est probable que les infrastructures humaines se développent, avec de nouvelles colonies et bases potentielles pour servir les industries émergentes, telles que le tourisme ou la pêche au krill. Or, les infrastructures de recherche actuelles ont été conçues pour la neige, et non pour de fortes pluies. La pluie gèle sur les pistes d’atterrissage et peut les rendre inutilisables jusqu’à ce que la glace ait fondu.

La neige fondue et l’eau de fonte peuvent endommager les bâtiments, les tentes, les instruments et les véhicules. Il pourrait également être nécessaire de repenser les vêtements et les équipements.

Certains sites de recherche entiers pourraient devoir être déplacés. Sur l’île Alexander, l’augmentation de la fonte en surface a déjà perturbé les recherches écologiques menées de longue date à Mars Oasis, qui fait l’objet d’études continues depuis la fin des années 1990, ce qui a entraîné des trous dans les données scientifiques.

Un patrimoine en danger

Les sites historiques sont particulièrement vulnérables.

L’Antarctique compte 92 sites et monuments historiques, résultat de deux siècles d’exploration et de recherche. Bon nombre de ces cabanes en bois, premières installations scientifiques et entrepôts de matériel, sont regroupées sur la péninsule.

Dans un climat plus chaud et plus humide, le dégel du pergélisol et des précipitations plus abondantes menacent l’intégrité structurelle de ces sites. Le bois se détériorera plus rapidement. Les fondations s’affaisseront. Ces sites nécessiteront un entretien plus fréquent, dans une partie du monde où les travaux de conservation sont déjà difficiles sur le plan logistique.

La péninsule Antarctique subit déjà des changements rapides. Si le réchauffement climatique atteint 2 °C ou 3 °C au cours de ce siècle, les conditions météorologiques extrêmes, les précipitations et la fonte de surface s’intensifieront. Les dommages causés aux écosystèmes, aux infrastructures, aux glaciers et aux sites patrimoniaux pourraient être graves et potentiellement irréversibles.

La pluie, autrefois rare en Antarctique, devient une force capable de remodeler la vie sur la péninsule. Limiter le réchauffement à moins de 1,5 °C n’empêchera pas entièrement ces changements. Mais cela pourrait ralentir la vitesse à laquelle les précipitations transforment le continent gelé.

The Conversation

Bethan Davies a reçu des financements du département des régions polaires du Foreign, Commonwealth & Development Office britannique.

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