02.03.2026 à 17:12
Polices municipales : des effectifs en hausse… sans effet évident sur la délinquance

Longtemps marqueur de clivage entre droite et gauche, le développement de la police municipale s’est imposé comme une priorité à l’approche des élections de ce mois de mars, toutes tendances politiques confondues. Pourtant, cette course aux effectifs n’est pas liée à l’évolution de la délinquance enregistrée.
Les enjeux de sécurité publique s’annoncent comme un point clef des élections municipales de mars prochain. Plus précisément, ce sont les questions de polices municipales qui s’avèrent centrales, au moment où un projet de loi visant à étendre les prérogatives de ces agents est justement en navette parlementaire. Cette focalisation médiatico-politique intervient à la fin d’une mandature déjà marquée par un fort développement des polices municipales : entre 2020 et 2024 (dernière année pour laquelle les données du ministère de l’intérieur sont disponibles), le nombre de policiers municipaux a augmenté de 4 600 individus environ, soit une croissance de 19 %.
On a pu lire par endroits que les promesses électorales en matière de police municipale ne seraient déjà presque plus liées à l’orientation partisane. Il est vrai que dans les grandes villes, des municipalités socialistes et écologistes ont fait le choix du développement de la police municipale, dans un sens que l’on pourrait rapidement qualifier de « répressif » – au sens d’une attention accrue à la répression de la délinquance, par rapport à des tâches de régulation sociale et de résolution de désordres mineurs (ce à quoi on pense généralement quand on évoque la « police de proximité » : conflits de voisinage ou d’usage de l’espace public).
Par exemple, à Lyon (Rhône), l’arrivée des écologistes n’a pas produit de net changement : la municipalité a cherché tout le long du mandat à montrer qu’elle faisait son possible pour réduire l’écart important entre effectifs théoriques et réels de la police municipale, hérité de l’ère Collomb. À Marseille (Bouches-du-Rhône), le maire, anciennement membre du Parti socialiste (PS), revendique d’avoir plus que doublé le nombre d’agents en un mandat.
Il est aussi vrai que la tendance à l’alignement politique s’accélère à l’approche des élections municipales. Le maire PS de Brest (Finistère) – seule ville de 100 000 habitants à ne pas disposer d’une police municipale (il existe cependant une brigade de tranquillité urbaine, dont les missions de contrôle des populations marginales notamment évoquent très clairement des tâches de police municipale) – a annoncé que ce pas serait franchi en cas de réélection. Si l’on reste dans l’Ouest, une aire où les polices municipales sont relativement peu développées, la maire socialiste de Rennes (Ille-et-Vilaine) veut appliquer la recette de son homologue de Nantes (Loire-Atlantique) avec une importante augmentation des effectifs.
Les marqueurs de distinction entre politiques policières de gauche et de droite n’ont toutefois pas été abolis, mais seulement déplacés. À Bordeaux (Gironde), la décision l’année dernière du maire écologiste de constituer une brigade de policiers municipaux dotés de l’arme à feu avait fait grand bruit, indicateur paradoxal que l’arme à feu persiste à signaler l’orientation partisane des politiques de sécurité. Cela reste vrai en général, bien que les transgressions de ce principe s’accumulent et que des maires de droite, comme à Bordeaux et à Marseille jusqu’en 2020, aient, eux, refusé la dotation en arme létale.
La constitution de brigades d’intervention (des unités travaillant souvent la nuit ou en soirée, orientées vers la recherche du flagrant délit et la réponse aux appels d’urgence) est un second marqueur : les municipalités de gauche y recourent peu par rapport à celles de droite. D’autres unités, les polices intercommunales des transports en commun, sont, parmi les plus grandes villes, plutôt développées par des municipalités socialistes (Montpellier, Nantes, peut-être bientôt Rennes) et peuvent être partiellement similaires aux unités d’intervention. Elles sont en effet orientées vers un style plus confrontationnel que le service général de police municipale, ainsi que vers la recherche du flagrant délit dans les transports et l’interpellation.
Les brigades de proximité et/ou environnementales sont elles aussi plutôt créées par les socialistes et les écologistes (annonce de brigades de proximité faite à Bordeaux, brigade de l’environnement à Marseille, brigade anti-incivilités à Rennes, brigade de proximité à Nantes). Cela signale deux tendances : d’une part, la « police de proximité » est de moins en moins envisagée comme le cœur de la police municipale et de plus en plus comme une branche spécialisée ; d’autre part, la gestion des dépôts sauvages et des infractions environnementales occupe de plus en plus ces services.
Un troisième marqueur réside simplement dans les taux de couverture (effectifs de police municipale rapportés à la population communale) : s’ils augmentent partout, ils sont les plus élevés dans deux villes gouvernées par la droite depuis au moins deux mandats, Nice (Alpes-Maritimes) et Toulouse (Haute-Garonne).
Ce spectaculaire développement des polices municipales n’est pas impulsé par une envolée de la délinquance. Les traitements de données du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) font état d’une tendance à la baisse depuis 2016 de plusieurs types de fait enregistrés par la police nationale et la gendarmerie, notamment dans presque toutes les catégories de vol. En taux d’évolution annuel moyen entre 2016 et 2024, le SSMSI indique une baisse du nombre de faits enregistrés de 3 % pour les vols avec armes, de 8 % pour les vols violents sans armes, et de 2 % pour les vols sans violence sur des personnes. Quant aux homicides, ils affichent une certaine stabilité (+ 1 % du nombre de faits par an depuis 2016).
Si les polices municipales sont bien sûr fondées à intervenir dans ces situations, comme dans toute situation de flagrant délit, on peut toutefois douter que l’augmentation d’effectifs de sécurité publique soit la réponse la plus adaptée à ce phénomène, les chances de « tomber » au moment opportun sur ce type de situation étant faibles.
Si l’on observe les plus grandes villes françaises après Paris, les plus fortes hausses d’effectifs de police municipale ne se font pas postérieurement à des augmentations locales d’infractions. À Toulouse, une nouvelle vague d’augmentation des effectifs a lieu après 2020 (de 330 agents cette année à 380 en 2023), alors que la période préconfinement était marquée dans la ville par une baisse des vols avec et sans violence. Nantes, quant à elle, a une délinquance enregistrée plus représentative des dix plus grandes villes françaises : une faible augmentation de différents faits dans les années pré-Covid, un coup d’arrêt porté en 2020 par les mesures de confinement et de restriction de liberté, puis la reprise à partir de 2021 à des niveaux moindres que précédemment. La police municipale y connaît pourtant une forte hausse des effectifs, d’une centaine en 2020 à plus de 160 en 2023.
Renversons, pour finir, la perspective : les augmentations d’effectifs produisent-elles des baisses de la délinquance enregistrée ? Toujours sur les cas des dix plus grandes villes françaises après Paris, rien ne permet à ce stade de l’affirmer.
Nous avons testé dans chaque ville, entre 2016 et 2024, l’impact de l’évolution des effectifs de police municipale sur la délinquance enregistrée l’année suivante. Sur les faits de vols violents, vols à main armée, vols sans violence, le test ne met pas en évidence un effet des variations d’effectifs de police municipale sur la délinquance et ne permet pas de rejeter l’hypothèse d’absence d’effet. Cette absence de corrélation statistique confirme ce que la lecture graphique suggère : les taux de délinquance enregistrés suivent une évolution globalement similaire, indépendamment des changements d’effectifs de la police municipale.
Ainsi, le développement des polices municipales s’est imposé comme un incontournable de l’action municipale et des promesses électorales, avec des variations selon l’orientation partisane, mais avec aussi des traits communs : plus d’effectifs, plus de missions de répression de la délinquance, plus d’armement (létal ou sublétal). Les causes de ce phénomène politique ne résident ni dans une envolée de la délinquance enregistrée – qui n’a pas eu lieu – ni dans l’effet négatif des polices municipales sur ces faits qui n’est pas démontré.
Les sources de l’impressionnant développement des polices municipales sont à chercher du côté des mécanismes de politisation : augmenter les effectifs policiers ou promettre de le faire est un moyen clé de montrer que l’on agit en matière de sécurité publique, ou d’attaquer des élus sortants sur leur supposée inaction.
Adrien Mével ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.03.2026 à 17:08
Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu

La pauvreté est en hausse en France. Son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Derrière ces chiffres, qu’en est-il de la pauvreté ressentie et vécue ?
En France, la pauvreté monétaire est en hausse : d’après les derniers chiffres de l’Insee, son taux est passé de 13,8 % en 2017 à 15,4 % en 2023, ce qui représente 9,8 millions de personnes. Être considéré comme pauvre au sens de cet indicateur, c’est disposer d’un niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian.
En 2023, avec un niveau de vie médian de 2 150 euros par mois, le seuil de pauvreté monétaire s’établissait à 1 288 euros par mois pour une personne seule. Le niveau de vie correspond au revenu disponible du ménage (salaires, prestations sociales et autres revenus, après impôts) rapporté au nombre d’unités de consommation afin de tenir compte de la composition du ménage. Cet indicateur repose néanmoins sur le champ des personnes vivant en « logement ordinaire » en France hexagonale, excluant ainsi les personnes sans domicile ou vivant en institutions.
Le taux de pauvreté monétaire est un indicateur relatif qui permet de faire des comparaisons dans le temps et entre les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Sa hausse traduit le fait que les franges les plus défavorisées de la société ne bénéficient pas de la progression du niveau de vie général. Il est complété par l’indicateur d’intensité de la pauvreté monétaire, qui mesure l’écart entre le niveau de vie d’un ménage pauvre et le niveau de vie médian.
Cependant, de nombreux travaux s’accordent pour dire que la pauvreté n’est pas uniquement monétaire. Déjà en 1906, le sociologue allemand Georg Simmel définissait une personne pauvre non pas par ses conditions matérielles, mais par le fait d’être exclue d’un groupe.
Un autre indicateur, l’indice de privations matérielles et sociales est ainsi publié par l’Insee. Ce dernier, harmonisé au niveau européen, couvre 13 types de privations liées aux conditions de vie : la capacité à chauffer son logement à la bonne température, à payer les factures en fin de mois, à partir une semaine en vacances par an, ou encore à s’acheter des vêtements neufs, par exemple. En 2024, 13 % de la population en France est en situation de pauvreté matérielle et sociale, soit 8,6 millions de personnes. Ce taux est supérieur de 0,6 point à la moyenne observée entre 2013 et 2020. Il ne recoupe que partiellement la pauvreté monétaire : seuls 40 % des ménages en situation de pauvreté monétaire la cumulent avec la pauvreté matérielle et sociale.
En parallèle de ces indicateurs dits « objectifs », l’Insee propose une mesure du ressenti des personnes en posant chaque année dans l’enquête « Statistiques sur les ressources et les conditions de vie » (SRCV), la question suivante : « De quelle manière votre ménage parvient-il à finir le mois en subvenant aux dépenses courantes ? » La pauvreté subjective apparaît ainsi bien plus élevée : en 2023, près d’un quart de la population (24 %) déclarait finir le mois « très difficilement » ou « difficilement ». Une autre manière d’appréhender la pauvreté ressentie consiste à interroger directement les personnes sur leur sentiment de pauvreté.
Comparer l’objectif et le subjectif permet de documenter le décalage potentiel entre les mesures monétaires et la réalité concrète vécue par les personnes. L’indicateur de pauvreté monétaire comporte en effet des limites : il ne prend pas en compte les dépenses contraintes, qui pèsent de façon très inégale sur le budget des ménages. Le coût de la vie varie fortement selon le territoire, par exemple entre une grande métropole et une zone rurale, et en fonction des caractéristiques des ménages, en particulier selon qu’ils sont locataires ou propriétaires de leur logement.
C’est pourquoi le Conseil national de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) mobilise une approche fondée sur les « budgets de référence » calculés selon différentes configurations familiales, lieux de résidence et statuts d’occupation du logement.
Le « seuil de vie décente » qu’il définit, et qui coïncide avec mes travaux sur la pauvreté ressentie, serait en moyenne bien plus élevé que le seuil pauvreté monétaire : 84 %, et non 60 %, du niveau de vie médian. Pour des ménages logés dans le parc social, le budget de référence varie en 2018 de 1 419 euros en milieu rural à 1 863 euros dans le Grand Paris pour un actif seul.
Une recherche internationale participative menée par l’Université d’Oxford et l’association ATD-Quart monde pendant trois ans, dans six pays (Bangladesh, Bolivie, France, Tanzanie, Royaume-Uni et États-Unis), a, quant à elle, identifié neuf « dimensions cachées de la pauvreté » à partir de l’expérience vécue des personnes. Cette recherche s’appuie sur la méthode du « croisement des savoirs », qui implique tout autant les experts que les personnes concernées. Elle a donné lieu à un travail spécifique, réalisé avec le concours du Secours catholique, visant à identifier les dimensions les plus pertinentes dans le contexte français : privations matérielles et de droits, peurs et souffrances, dégradation de la santé physique et mentale, contraintes de temps et d’espace, compétences non reconnues, maltraitances sociales et institutionnelles.
Des travaux exploratoires ont depuis été menés à l’Insee afin d’approfondir la connaissance statistique de la pauvreté avec l’appui des associations et des personnes concernées. Le dernier projet, mené avec l’École d’économie de Paris, a consisté à confronter les outils de l’Insee au vécu des personnes en situation de pauvreté. Il s’agissait de concevoir de nouvelles questions destinées à quantifier ces dimensions « cachées » dans l’enquête SRCV, grâce à la contribution directe des personnes concernées.
Si les enquêtes de la statistique publique ne permettent pas encore de mesurer tous ces aspects non monétaires de la pauvreté, le Baromètre de suivi qualitatif de la pauvreté et l’exclusion sociale du CNLE, fondé sur les remontées de nombreux acteurs de terrain, conclut dans sa sixième et dernière vague à une aggravation des difficultés, y compris pour des publics en emploi. Il met aussi en évidence des obstacles dans l’accès aux droits, en particulier pour les bénéficiaires de minima sociaux, du fait de la complexité des démarches administratives et numériques. S’il n’existe pas d’indicateur idéal de la pauvreté, le faisceau d’indices dont on dispose converge néanmoins vers l’idée que la situation des plus pauvres s’est incontestablement dégradée au cours de la période récente.
Éléonore Richard est chercheuse post-doctorante à la Drees (bureau Lutte contre l’exclusion) et à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a soutenu fin 2024 une thèse à l’École d’économie de Paris intitulée « Mesurer la pauvreté : du revenu au ressenti. Contributions aux approches subjective et multidimensionnelle de la pauvreté ». Elle est membre du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, intitulée « Le temps des rapports de force »
Éléonore Richard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.03.2026 à 17:07
Penser la place de la culture en ville au-delà du storytelling politique

À l’approche des élections municipales, la culture apparaît moins comme un thème central des programmes que comme un registre de légitimation des politiques urbaines. Elle permet de parler positivement de transformation, d’attractivité et de qualité de vie, tout en laissant souvent au second plan la question, pourtant déterminante, de l’habitabilité.
Dans les discours de l’action publique locale, la culture est de plus en plus traitée comme une ressource politique ambivalente. Elle fonctionne comme un opérateur de gouvernement urbain, en contribuant à rendre la transformation explicable, lisible et acceptable. En 2025, de nombreuses collectivités territoriales déclarent néanmoins une baisse de leurs budgets culturels, tandis que le consensus sur l’utilité politique de la dépense culturelle s’érode et se repolarise.
À l’approche des élections municipales, la culture intervient comme un registre commode, souvent consensuel, qui permet de parler positivement de la ville, de relier des objectifs hétérogènes et de produire un récit de transformation sans exposer d’emblée les arbitrages les plus conflictuels. Elle articule patrimoine, attractivité, image, tourisme, qualité de vie ou transition, sans toujours rendre visibles les choix sociaux et spatiaux que ces objectifs engagent. Dans des villes contraintes par la tension écologique, la crise du logement, l’usure des services publics et la conflictualité des transformations urbaines, la culture devient un langage d’amortissement]. Elle pacifie, rend désirables des transformations parfois contestées et donne du sens là où se jouent des arbitrages sociaux.
Cette assignation fonctionnelle, qui consiste à demander à la culture d’attirer, de réparer, de compenser, de « faire lien », de « faire transition » ou de « faire image », a une conséquence rarement assumée. Elle éclipse la question la plus concrète et la plus politique, celle de l’habitabilité. Non pas l’« attractivité » au sens où l’entend le marketing urbain, mais celle des droits de présence, c’est-à-dire la possibilité pour tout un chacun de circuler dans des lieux culturels, de s’y attacher, d’y passer du temps.
L’habitabilité, c’est la possibilité d’habiter la ville sans devoir justifier sa présence face aux usages « légitimes », aux rythmes imposés dans des espaces pensés d’abord pour les touristes et les investisseurs plutôt que pour celles et ceux qui y vivent.
À Dijon (Côte-d’Or), la Cité internationale de la gastronomie et du vin (CIGV) concentre cette nouvelle grammaire. Le projet est, sur le papier, idéal. Il s’agit de mettre en valeur un patrimoine matériel et immatériel inspiré par le repas gastronomique des Français, tradition culinaire inscrite par l’Unesco sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité (PCI), le 16 novembre 2010.
La CIGV combine expositions, formations, ateliers et événements, cinéma, boutiques et restaurants. Elle promeut un certain art de vivre et stimule l’économie locale, tout en ambitionnant de « faire vivre » un patrimoine exceptionnel.
Mais ce volontarisme politique coexiste avec un autre régime de réalité : la presse spécialisée a pointé une fréquentation en deçà des objectifs initiaux et la fragilité économique de plusieurs exploitations et de l’hôtellerie adossées au site. Le 23 juin 2025, au conseil municipal de Dijon, la gratuité des expositions permanentes du pôle culturel est discutée comme levier de relance de fréquentation (et contestée sur son coût et sa soutenabilité).
Il ne s’agit pas de décréter « l’échec » ou « la réussite » d’un tel lieu, mais d’observer ce que la Cité fait à la ville et à ses usages. Le lieu fonctionne comme vitrine de flux : on y circule, on y passe, on y amène des visiteurs. Mais on y passe plus qu’on ne l’habite. La culture y est présente, mais largement programmée et encadrée. Ce qui peine à émerger, ce sont des attachements durables, des pratiques récurrentes, un sentiment d’hospitalité ordinaire, autrement dit, des projets culturels qui se soucient d’habitabilité.
Ce que nous observons à Dijon peut être lu comme une hypothèse de travail, à comparer à d’autres lieux culturels. Dans plusieurs villes, les grands projets culturels tendent à fonctionner simultanément comme vitrines urbaines et comme dispositifs d’acceptabilité des transformations.
Pourquoi cette tension ? Parce qu’un grand équipement culturel n’est jamais « seulement culturel ». Il organise des circulations, requalifie des abords, hiérarchise des dépenses et produit un récit qui rend la transformation de la ville plus acceptable. La culture devient ainsi un principe de sélection des priorités urbaines.
C’est là que la sociologie intervient, pour rappeler que les dispositifs culturels ne sont jamais neutres, car ils hiérarchisent des formes de présence, rendent certaines pratiques plus visibles et désirables, et en relèguent d’autres, souvent par des formes d’exclusions peu visibles – les prix, les codes, les horaires d’ouverture – et par une conception de l’espace pensée pour la circulation plus que pour la permanence, destinée aux publics de passage et répondant à des logiques de valorisation. L’habitant « ordinaire », lui, n’est pas en ligne de mire.
La difficulté des municipalités, dans la séquence 2026, est claire. Plus l’urbain devient conflictuel, plus la tentation est forte d’utiliser la culture comme langage de consensus, au risque d’en faire un outil de neutralisation. La culture sert alors à envelopper la transformation plutôt qu’à l’exposer, à produire de l’adhésion plutôt que du débat, de l’acceptabilité plutôt que des désaccords.
Ce paradoxe éclaire la période actuelle. Alors même que de nombreux projets culturels font l’objet de critiques, sur leurs coûts, leur viabilité ou leurs effets urbains, qu’il s’agisse des dérives budgétaires du Musée des Confluences à Lyon (Rhône) ou des critiques institutionnelles sur le coût et le montage du MuCEM à Marseille (Bouches-du-Rhône), sans oublier les mises en garde sur les surcoûts de la Philharmonie de Paris par la Cour des comptes, la culture demeure largement plébiscitée par les exécutifs locaux. Non parce qu’elle serait exempte de difficultés, mais parce qu’elle reste l’un des rares registres d’action publique capables de produire de l’adhésion sans exposer frontalement les conflits.
Dans un contexte de restrictions budgétaires et d’exigences écologiques, la culture conserve une vertu politique décisive. Elle offre des projets visibles là où la transition (sur les questions de rénovation, de végétalisation ou de mobilités) cristallise les oppositions. Elle fonctionne comme une politique « refuge ».
C’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être interrogée non comme un secteur à part, mais comme un symptôme des recompositions du pouvoir urbain. Cette lecture se distingue d’approches qui ont fait de la culture un lieu privilégié d’émancipation, de dissensus et de réinvention du politique, qu’on les pense à partir de l’esthétique et de l’émancipation, de l’agonistique et des scènes de conflit, ou des promesses et ambiguïtés de la participation culturelle.
Le problème n’est pas que ces dynamiques aient disparu. Elles existent encore, mais elles ne suffisent plus à comprendre ce que la culture fait aujourd’hui aux villes lorsqu’elle fonctionne d’abord comme langage de consensus, dispositif d’image et opérateur d’acceptabilité.
L’enjeu des municipales n’est donc pas « plus de culture » contre « moins de culture » ou culture « cultivée » versus culture populaire. La question décisive est ailleurs. Qu’attend-on de la culture ?
Reprendre l’habitabilité comme critère, c’est forcer des déplacements. Au lieu de célébrer des récits, il s’agit de regarder les usages. Au lieu de compter des entrées, interroger des attachements. Au lieu de promettre du rayonnement, poser la question des droits de présence. Politiser la culture, ce n’est pas la fragiliser, c’est cesser de s’en servir pour éviter les enjeux qu’elle recouvre.
Alain Chenevez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.