En France, les priorités capacitaires du prochain quinquennat devront définir de manière réaliste le rôle que le pays entend jouer dans la sécurité de l’Europe. La France est la puissance militaire la plus ambitieuse du continent. Elle prend également le risque, de manière paradoxale, de rater le rendez-vous stratégique le plus décisif depuis la fin de la guerre froide, non pas par manque de capacités, mais en raison d’une inadéquation croissante entre ses ambitions multiples et les moyens employés.
C’est ce grand écart entre l’ambition proclamée et le positionnement réel qui suscite un scepticisme croissant chez nos partenaires européens.
Alors que la coopération européenne sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) semble aujourd’hui très sérieusement compromise, il est intéressant d’examiner la trajectoire de ce programme, emblématique d’un cycle ouvert par le discours de la Sorbonne de septembre 2017, où Emmanuel Macron proposait de ranimer l’Europe de la défense telle que la pouvaient concevoir les Français.
Lancé comme symbole fondateur d’une coopération structurante, le SCAF a achoppé sur les désaccords entre Dassault et Airbus d’une part, puis sur l’incompatibilité des priorités industrielles franco-allemandes et, enfin, sur l’incapacité à partager ce que chacun considère être son cœur de souveraineté.
Mais réduire cet échec à un désaccord industriel serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui s’est fissuré, c’est le fondement même de ces ambitions en matière d’autonomie stratégique, à savoir le postulat d’une Europe stable, qui n’aurait à charge que des crises périphériques. C’est aussi la fin de l’idée d’une France qui serait la principale locomotive d’une Europe de la défense qui vivrait au rythme des choix stratégiques et capacitaires de Paris.
En 2017, on pouvait encore croire que l’Europe de la défense, s’appuyant sur un environnement intérieur sûr, se contenterait d’une projection extérieure. Dans ce monde, la France, puissance de projection et de gestion de crise, pouvait continuer à fixer l’horizon technologique et opérationnel à l’Allemagne, démilitarisée et stratégiquement attentiste. Ce postulat est désormais caduc. Il incombe aujourd’hui à la défense européenne de renforcer principalement la sécurité du continent lui-même, celui-ci étant directement mise en péril.
À ce contexte dégradé s’ajoute un fait nouveau et lourd de conséquences : le désengagement américain, accéléré par le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025. Les nouveaux besoins capacitaires qui en découlent contribuent à la reconfiguration des dynamiques de défense à l’échelle européenne. La réponse financière, industrielle et opérationnelle à cette nouvelle donne définira l’architecture de défense du continent pour les décennies à venir.
L’illusion du grand large : la France est attendue en Europe, mais elle regarde ailleurs
Contre toute attente, la France est en train de laisser l’initiative lui échapper. Elle continue de soutenir un modèle structuré autour de ses propres priorités et rechigne à adapter sa planification capacitaire aux besoins de défense collective clairement exprimés par ses partenaires. C’est là que réside l’insuffisance d’un tel système : sans avoir déjà perdu une bataille industrielle, la France regarde dans la mauvaise direction, au moment précis où se joue le rendez-vous stratégique du siècle.
Aujourd’hui, les pays africains ne sollicitent plus la France. Les États de la région indo-Pacifique ne l’y attendent pas davantage. Un tel contexte géostratégique devrait inciter le pays à concentrer ses efforts de défense là où une demande militaire européenne et française existe. L’unique théâtre où ce besoin se fait sentir de façon urgente et concrète, c’est l’Europe elle-même, d’abord sur son flanc Est, puis sur son flanc Sud.
La question pour l’Europe est désormais clairement posée : il s’agit de regagner la maîtrise de son environnement régional, par des moyens militaires crédibles, une posture de dissuasion cohérente et une défense collective assumée. Pour l’heure, la France participe à cet édifice de manière seulement partielle, comme si elle se réservait le droit de ne pas y être pleinement engagée.
Cet effort à demi-mesure se lit d’abord dans la structure de l’offre française à ses alliés. Paris maintient en effet un modèle d’armée fondé sur l’autonomie nationale (porte-avions de nouvelle génération, cyber, espace, pilier de commandement autonome) et structure ses priorités capacitaires en conséquence. L’offre française se résume, pour l’essentiel, à une européanisation des critical enablers1, insuffisants en nombre, et à un commandement intégré sous pavillon français.
En 2017, on pouvait encore croire que l’Europe de la défense, s’appuyant sur un environnement intérieur sûr, se contenterait d’une projection extérieure.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Cette orientation tend à ne pas répondre pleinement aux besoins exprimés par nos alliés européens, alors même que le retrait américain concerne autant les capacités de combat que le commandement ou les capacités liées à l’Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR), que les États-Unis ne retireront pas en premier. C’est précisément sur les segments de combat qu’une réponse collective doit être apportée par les alliés européens. Or, c’est dans ce domaine que la France ne semble pas prête à s’investir.
L’incompréhension grandit, et avec elle, une marginalisation silencieuse de la France dans certains formats qui comptent. L’inadéquation n’est plus seulement technique, elle est désormais politique et perçue comme telle.
Les signes du décrochage français
Ce gouffre croissant se lit dans les chiffres des bilans d’aide à l’Ukraine.
Depuis février 2022, le montant des aides fournies à l’Ukraine par la France constitue un problème politique que les communiqués de presse ne parviennent plus à masquer. Selon les données agrégées et compilées par le Kiel Institute for the World Economy, la France figure parmi les contributeurs les plus modestes du groupe des grandes économies occidentales, en proportion du PIB.
La comparaison avec les alliés de référence est sans appel. Le Royaume-Uni a fourni une aide militaire substantielle à l’Ukraine depuis février 2022 ; l’Allemagne post-Zeitenwende, après un démarrage hésitant qui lui a coûté sa propre crédibilité en 2022, a fourni des chars Leopard 1 et 2 ainsi que des systèmes de missiles Patriot. La Pologne, dont le PIB est inférieur d’un tiers à celui de la France, figure parmi les cinq plus grands contributeurs de cette aide en valeur absolue. Depuis le début du conflit, le pays a ainsi fourni plus de 3,5 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine 2.
Autre trait distinctif, que masquent ces données globales, les crédits du programme européen SAFE 3 n’ont pas été mobilisés par la France au profit de capacités fournies à l’Ukraine. La majorité des achats français au titre de cet instrument a été orientée vers les besoins nationaux prévus par la Loi de Programmation Militaire (LPM).
Aujourd’hui, les pays africains ne sollicitent plus la France. Les États de la région indo-Pacifique ne l’y attendent pas davantage. Un tel contexte géostratégique devrait inciter le pays à concentrer ses efforts de défense là où une demande militaire européenne et française existe.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Plus qu’un vecteur de participation à un front commun, ce mécanisme européen de financement de la défense a été mis par la France au service d’une reconstitution de ses propres stocks. Cette situation, que l’instabilité politique intérieure n’a pas contribué à corriger, risque d’accentuer le retard pris dans la préparation aux défis sécuritaires à venir.
Il y a une couche plus structurelle encore à ce désalignement. La Base industrielle et technologique de défense (BITD) française repose aujourd’hui sur deux piliers que sont les besoins nationaux et le grand export. Cet équilibre, bien que cohérent, laisse peu de place à la coopération industrielle européenne.
Les discours politiques volontaristes n’ont pas permis de contrer cette réalité. Pour que la coopération européenne devienne effective, il faudrait ouvrir la voie à une refonte importante de la BITD, loin d’être engagée. On ne peut que constater l’écart flagrant qui sépare un certain discours présidentiel sur l’Europe de la défense et le modèle industriel réel sur lequel repose aujourd’hui la France.
Paris persiste à investir dans les domaines où son avantage compétitif est déjà établi. Ce faisant, le pays risque de s’auto-exclure des secteurs où se joue le rapport de force de demain. La recomposition en cours de la BITD européenne à l’heure des defense technologies s’organise autour de la masse, de la vitesse de production et des nouvelles technologies de combat.
Depuis février 2022, le montant des aides fournies à l’Ukraine par la France constitue un problème politique que les communiqués de presse ne parviennent plus à masquer.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Sur ces trois dimensions, la France n’est plus seule dans la course, comme en témoigne l’exemple éloquent des data deals avec l’Ukraine. Le Royaume-Uni et l’Allemagne ont signé des accords de partage de données de combat avec Kiev, accords par lesquels les États partenaires obtiennent un accès aux données opérationnelles ukrainiennes — signatures radar, comportements de drones, frappes de précision — en échange d’un soutien matériel ou financier. Ces accords sont devenus un actif stratégique de premier ordre dans la constitution des bases de données nécessaires aux systèmes d’armes autonomes des prochaines générations. La France a amorcé la dynamique lors de la visite de Catherine Vautrin le 7 février mais doit encore traduire dans les faits ses ambitions pour la coopération bilatérale avec Kiev.
Le prochain débat capacitaire français : un test décisif
La Revue nationale stratégique 4 (RNS), publiée à l’été 2025, place la menace russe au cœur des défis de sécurité et de défense du pays. Toutefois, la politique française ne semble pas avoir renoncé à cet « appel du grand large », qui a longtemps donné toute sa signification au déploiement de nos armées. L’idée que la France sera, tôt ou tard, de nouveau appelée en Afrique, et que son modèle d’armée doit en tenir compte, la détourne des menaces bien palpables. Cet aveuglement, dans lequel il est agréable de se maintenir, permet de se soustraire à ce que la géographie et l’histoire nous imposent de manière simple et crue : la principale menace à court terme pour la sécurité européenne se situe désormais sur le continent.
Jusqu’à récemment encore, l’Europe jouissait d’un environnement régional stable, ce qui constituait un avantage stratégique exceptionnel, presque unique au monde. Cette « rente géopolitique » est aujourd’hui épuisée.
Le modèle d’Armée complet, parfois échantillonnaire, hérité de l’après-guerre froide et pensé pour la projection lointaine, n’est plus adapté à la réalité. Il en résulte que la France doit trancher entre réorienter son modèle vers la défense collective du continent et, au risque de l’impasse, entretenir l’illusion d’une puissance globale, dont la crédibilité s’érode à chaque format dont elle est absente ou marginale.
De même, la Loi de Programmation Militaire en cours d’actualisation reste structurée autour de priorités dont la logique est nationale et la temporalité en décalage par rapport à l’urgence continentale. La prochaine actualisation de la (LPM) et les orientations du prochain quinquennat représentent donc une fenêtre d’opportunité pour trouver une meilleure articulation entre nos priorités souveraines et les besoins continentaux, de manière à rendre notre posture plus lisible pour nos partenaires.
L’histoire des programmations militaires françaises depuis 2013 enseigne que la seconde hypothèse est la plus probable en l’absence de choix politique explicite.
S’aligner sur les besoins de défense de l’Union
On peut gager que l’influence française en Europe, y compris dans les instances communautaires, sera d’autant plus forte que sa contribution militaire effective sera lisible. Les priorités capacitaires de la France contribueront, plus que jamais, à définir directement son rang diplomatique en Europe. Ce lien, invisibilisé au sein de l’Union à la faveur des trente ans de « dividende de la paix », est redevenu une réalité brutale.
On ne peut que constater l’écart flagrant qui sépare un certain discours présidentiel sur l’Europe de la défense et le modèle industriel réel sur lequel repose aujourd’hui la France.
Louis Lapeyrie, Elie Tenenbaum
Or, en ne trouvant pas d’issue au débat sur ses priorités capacitaires, la France prend le risque d’être perçue par ses alliés comme un partenaire indécis. Lors des récentes prises de parole de la diplomatie allemande à Munich, cette perception n’a fait que se renforcer : la France serait aux abonnés absents d’une entreprise de défense collective et, si elle parle volontiers de leadership européen en matière de défense, elle semblerait de facto faire peser sur d’autres les responsabilités les plus lourdes.
La France bénéficie pourtant de l’armée la plus aguerrie, du statut de seule puissance nucléaire de l’Union. Elle demeure le seul membre européen du Conseil de Sécurité permanent. Elle a tous les atouts pour peser de façon décisive dans la réforme de l’architecture de défense européenne. Pour autant, la crédibilité ne se gagne pas à coups de discours sur l’autonomie stratégique : elle se démontre dans les choix capacitaires, à la fois industriels et opérationnels, ainsi que dans l’alignement entre vision politique et modèle réel.
Le prochain débat capacitaire français sera le test décisif.
La France pourrait enfin s’aligner sur les besoins collectifs de ses alliés, au prix d’une révision de ses priorités. Si au contraire elle persistait à définir seule ce dont l’Europe aurait besoin, elle risquerait de prendre le risque d’occuper une place de plus en plus marginale dans une architecture de sécurité européenne qui se construit majoritairement sous l’impulsion de ses partenaires.
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Et si la Chine attaquait et que Taïwan venait à tomber ? Ce qui était, il y a une vingtaine d’années, un sujet réservé aux tables rondes sur la sécurité, lors de conférences de niche sur Taïwan, est désormais présent dans la conscience collective.
De nombreux signes laissent en effet penser que Pékin se prépare à envahir Taïwan.
Aujourd’hui, le secrétaire général du PCC Xi Jinping fait preuve d’un zèle missionnaire pour intégrer Taïwan à la Chine, en menaçant si nécessaire de se servir de moyens militaires 5. L’armée chinoise multiplie les exercices autour de l’île, devenue « l’endroit le plus dangereux de la planète 6 ».
Le scénario d’une invasion, que j’examine dans mon dernier livre 7, se veut un signal d’alarme et le contraire d’une prophétie auto-réalisatrice.
Je souhaite proposer une « prophétie auto-évitante » — conçue pour prévenir la catastrophe même qu’elle prédit. En tant qu’exercice de red teaming8 — il s’agit aussi de relancer un débat public sur la façon dont l’Union peut contenir des risques géopolitiques existentiels.
Politique-fiction : ce que coûterait la chute de Taïwan
Selon des renseignements américains classifiés, Xi « a ordonné à l’Armée populaire de libération d’être capable d’envahir Taïwan à partir de 2027 9 » ; il ne s’agit pas d’une date fixe pour l’invasion, mais des capacités que l’armée doit développer à cet horizon-là. Après le limogeage surprise du général Zhang Youxia, Xi peut désormais compter sur « une nouvelle direction militaire conditionnée à exécuter — et non à remettre en question ».
Il ne faut pas sous-estimer la détermination du Secrétaire général Xi Jinping à recourir, à terme, à la force pour annexer Taïwan.
En mars dernier, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a utilisé un langage apocalyptique pour décrire ce qui arriverait aux pays qui chercheraient à défendre la souveraineté de facto de l’île : « Résoudre la question de Taïwan et réaliser la réunification complète de notre mère patrie est un processus historique qui ne peut être arrêté. Ceux qui la soutiennent sont du bon côté de l’histoire ; ceux qui s’y opposent périront 10. »
Dans mon scénario, l’effondrement de la première chaîne d’îles, bordant le littoral chinois et allant du Japon aux Philippines, sape les arrangements de sécurité conçus par les États-Unis en Asie de l’Est, et oblige le Japon à développer sa propre force de dissuasion nucléaire. L’émergence de la « Pax Sinica » achève alors la désintégration de l’Occident : l’incapacité de l’Europe à se dissocier efficacement de Pékin porte un coup fatal à l’alliance transatlantique.
La paralysie du monde
Dans différentes régions du monde, des groupes de réflexion mènent désormais régulièrement des jeux de guerre sur différents scénarios tandis que des économistes commencent à quantifier les coûts potentiels d’une action militaire chinoise.
Deux hypothèses sont évoquées : celle d’un blocus naval et celle d’une invasion.
Les conclusions sont stupéfiantes : un éventuel blocus naval de Taïwan 11 pourrait entraîner une perte de 2 000 à 5 000 milliards de dollars à l’échelle mondiale 12, provoquant une profonde récession économique en Allemagne et en Europe.
Alors que plus d’un cinquième du trafic maritime mondial transite par le détroit de Taïwan 13, le blocus provoquerait une grave perturbation des chaînes d’approvisionnement et une baisse de 60 % de la production mondiale de semi-conducteurs 14. Les pénuries d’énergie sur l’île, mais aussi, en Corée du Sud et au Japon constitueraient une menace existentielle 15.
En cas d’annexion, les coûts économiques pourraient être bien supérieurs, dépassant largement les 10 000 milliards de dollars 16, soit plus que les coûts cumulés de la pandémie de Covid-19 17.
Une implication militaire des États-Unis et du Japon serait alors probable ; or, une guerre en Asie de l’Est entraînerait un arrêt de 85 % de la production de semi-conducteurs 18.
Les sanctions économiques et la perturbation des marchés financiers conduiraient à une crise mondiale. Il est difficile de penser que les démocraties libérales ne seraient pas profondément bouleversées.
Une coalition européenne de volontaires pour défendre Taïwan ne serait pas qu’un geste symbolique. Elle devrait permettre d’apporter des investissements concrets en faveur de la sécurité collective.
Andreas Fulda
« Rééduquer » les citoyens de l’île
À quoi ressemblerait le monde après « l’annexion » de Taïwan ?
Pour certains, cet exercice est trop spéculatif.
Cependant, en m’appuyant sur les hypothèses contrefactuelles de Tetlock et Belkin 19, j’utilise ce monde hypothétique pour imaginer les conséquences qui peuvent suivre du maintien de la politique occidentale d’apaisement envers la Chine, telle que nous la connaissons aujourd’hui.
Comme le démontre Niall Ferguson20, imaginer de telles histoires virtuelles est « un élément essentiel de notre apprentissage ».
Alors que l’historien Ian Johnson souligne que « l’idée d’autodétermination ne s’applique jamais aux territoires que la Chine revendique comme siens 21 », l’annexion de l’île n’augurerait rien de bon pour son identité politique distincte et son système politique démocratique. Dans le scénario que je développe, la prise de Taïwan aurait de profondes répercussions humanitaires et géopolitiques. Les citoyens taïwanais subiraient une rééducation dans des conditions similaires à celles des Ouïghours.
Plusieurs déclarations de dirigeants chinois permettent en effet d’anticiper ces événements.
En août 2022, à la télévision française, l’ambassadeur de Chine en France Lu Shaye a déclaré : « Nous allons rééduquer 22. Je suis sûr que la population taïwanaise redeviendra favorable à la réunification et redeviendra patriote. » Le même mois, l’ambassadeur de Chine en Australie Xiao Qian a appuyé ces propos en déclarant : « Mon interprétation personnelle est qu’une fois Taïwan réunifié, de retour dans la mère patrie, il pourrait y avoir un processus permettant aux Taïwanais d’avoir une compréhension correcte de la Chine en tant que mère patrie 23. »
Défendre Taipei : l’attentisme de l’Europe — et de Berlin
L’Allemagne joue un rôle moteur en Europe : une modification de sa politique aujourd’hui trop accommodante envers la Chine pourrait encourager d’autres partenaires comme la France à prendre également position.
Aujourd’hui cependant, plusieurs signes laissent penser qu’un tel changement reste improbable.
L’érosion d’une autonomie stratégique encore fragile
En dépit des prises de position du ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul, qui critiquait à l’été 2025 la Chine pour son « soutien crucial qui permet la guerre de Poutine 24 », les entreprises allemandes ont cette même année augmenté de plus de 50 % leurs investissements en Chine par rapport à 2023 et 2024 25. Malgré la menace directe que fait peser la Russie sur la sécurité du continent, les entreprises allemandes continuent donc de saper les efforts visant à affaiblir l’économie russe.
La grande coalition dirigée par le chancelier Merz n’est pas non plus parvenue à réduire les risques pesant sur la première économie européenne, qui reste exposée à d’éventuels chocs géoéconomiques.
L’Allemagne souffre de certaines boucles de rétroaction 26. Le pays ressemble ainsi à un système de contrôle complexe incapable de s’adapter à de nouveaux signaux. En d’autres termes, l’Allemagne a perdu la capacité de transformer les perturbations externes — telles que la rivalité systémique avec la Chine — en ajustements politiques bénéfiques.
Cette inadaptation a entraîné une érosion de l’autonomie stratégique à l’échelle de l’Union 27 et, bien que le Zeitenwende ait donné lieu à des changements budgétaires et rhétoriques après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, il n’a pas encore abouti à une réorientation fondamentale de la culture stratégique.
L’Allemagne se montre aujourd’hui incapable de changer sa politique vis-à-vis de la Chine. Cet échec, tout en pénalisant le pays, a d’autres conséquences : il est l’un des obstacles structurels qui empêchent l’Europe d’atteindre l’autonomie stratégique. Tant que Berlin restera prisonnière des intérêts économiques particuliers de conglomérats comme Volkswagen, BMW, Mercedes-Benz et BASF, l’Union sera incapable de parler d’une seule voix face à Pékin.
Le rapport Draghi sur la compétitivité a proposé une feuille de route claire : renforcer le marché unique, réduire les dépendances critiques et coordonner les instruments financiers et les politiques industrielles au niveau européen. Sans une telle réorientation, l’autonomie stratégique restera un vœu pieux, sans jamais devenir une réalité effective.
L’Allemagne joue un rôle moteur en Europe : une modification de sa politique trop accommodante envers la Chine pourrait encourager d’autres partenaires à prendre position.
Andreas Fulda
La plus grande question en suspens est aujourd’hui de savoir comment faire face à une Chine révisionniste.
Alors que la rhétorique officielle allemande s’accroche souvent à la triple définition de la Chine comme « partenaire, concurrent et rival systémique » — qualification faite par la Commission européenne en 2019 —, cette triade manque de clarté stratégique car elle ne donne la priorité à aucune de ces trois dimensions.
Dans la pratique, le discours allemand s’est déjà scindé en deux camps irréconciliables : d’un côté, ceux qui prônent une posture de « méfiance et vérification », nécessitant des contre-mesures concrètes pour empêcher une éventuelle « Pax Sinica » ; de l’autre, ceux qui continuent d’accorder aux dirigeants chinois le « bénéfice du doute » et croient sur parole les assurances de Xi selon lesquelles la Chine serait un pilier de la stabilité mondiale.
Comment les sinologues reprennent la rhétorique de Pékin
Le débat public sur Taïwan révèle une situation préoccupante marquée par l’opposition entre analystes de sécurité et sinologues.
En Allemagne, certains sinologues estiment qu’éviter de fragiliser la stabilité de la Chine pourrait contribuer à prévenir une attaque 28 — bien que l’on puisse douter de la capacité réelle de l’Europe à déstabiliser la Chine. Dans le même ordre d’idées, ils mettent en garde contre le franchissement des lignes rouges imposées par Pékin 29, sans remettre en question leur caractère arbitraire. D’autres encore écartent la menace de guerre comme une simple spéculation 30, alors même qu’au début des années 2000, ils jugeaient préoccupant le renforcement militaire de la Chine 31.
Les sociologues ont également minimisé la possibilité pour l’armée chinoise de s’attaquer à Taïwan à l’occasion des purges anticorruption 32 et il a également été suggéré que le « problème taïwanais » était de jure une affaire interne à la Chine 33. Cette interprétation est non seulement erronée sur le plan factuel, mais elle renforce aussi l’agresseur et affaiblit Taïwan.
De telles évaluations ignorent les parallèles que l’on peut tracer entre la question sino-taïwanaise et le conflit russo-ukrainien, alors que la Russie avait renforcé son armée avant le lancement de l’invasion de grande échelle en février 2022.
Ces analyses omettent également de dénoncer la guerre hybride que la Chine mène aujourd’hui contre Taïwan 34, en faisant porter la responsabilité de la désescalade entièrement sur l’Occident.
L’approche de ces sinologues consiste en somme à renverser les risques : alors que la militarisation de l’agresseur est traitée comme une réalité immuable à gérer, les contre-mesures occidentales — telles que la remise en question de la « politique d’une seule Chine » menée par l’Allemagne — sont dénoncées comme provocatrices et imprudentes 35. Peut-être poussés par un désir de promouvoir la compréhension interculturelle, ces analystes, consciemment ou non, permettent ainsi que le débat sur la sécurité soit formulé dans les termes de Pékin. En reproduisant la rhétorique du PCC plutôt qu’en la disséquant de manière critique, ils ne reconnaissent pas que le principal moteur de l’escalade réside dans les propres actions de la Chine à l’égard de l’État autonome de Taïwan.
Ce qui est souvent salué comme une « expertise sur la Chine » dans les milieux universitaires est donc, en réalité, un pari risqué qui menace de reproduire involontairement les erreurs de politique étrangère les plus catastrophiques du passé. Cette posture marquée par une cécité stratégique fait écho à celle qu’avait adoptée le président fédéral d’Allemagne Frank-Walter Steinmeier avant 2022, confondant la patience tactique de la Russie après l’annexion de la Crimée en 2014 avec une retenue stratégique.
Comprendre ne peut être une entreprise unilatérale, où seule la Chine serait prise en considération : Pékin doit également prendre conscience que l’Europe a ses propres intérêts en matière de sécurité.
En cas d’annexion de Taïwan, les coûts économiques pourraient largement dépasser les 10 000 milliards de dollars, soit plus que les coûts cumulés de la pandémie de Covid-19.
Andreas Fulda
Soutenir la « stratégie du porc-épic » de Taïwan
D’autres voix s’élèvent contre la position minimisant les risques posés par la Chine.
Au Conseil allemand des relations étrangères, Aylin Matlé et Valentin Weber ont fait valoir de manière convaincante qu’au vu d’un retard croissant dans les livraisons d’armes en provenance des États-Unis 36, l’Europe doit se mobiliser et aider Taïwan à se défendre. Dans une récente note de synthèse du Conseil européen pour les relations internationales, Estelle Huang a aussi fait valoir que « la mise en place d’un partenariat créerait les conditions d’une coopération plus étroite en matière de défense, transformant une relation à sens unique en une collaboration réciproque 37 ». Pour ces analystes des questions de sécurité, aider Taïwan contribuerait ainsi à la modernisation militaire de l’Europe : seules une reconnaissance lucide des objectifs révisionnistes du Parti communiste chinois et une dissuasion crédible peuvent empêcher que la Chine, annexant Taïwan, ne mette l’Europe devant le fait accompli.
Pour l’Europe — et tout particulièrement pour l’Allemagne —, contribuer à la défense de Taïwan serait un tournant nécessaire pour retrouver son autonomie stratégique et montrer qu’elle a tiré les leçons de l’échec de sa politique envers la Russie.
Avec Paris, Berlin pourrait fonder une coalition européenne de volontaires qui s’engagerait à préserver la liberté de Taïwan, à renforcer la stabilité en Asie de l’Est et à garantir la prospérité et la sécurité mondiales.
Une coalition européenne de volontaires pour défendre Taïwan ne serait pas qu’un geste symbolique. Elle devrait permettre d’apporter des investissements concrets en faveur de la sécurité collective. Les Pays-Bas, la Suède, la République tchèque et la Pologne, par exemple, pourraient s’appuyer sur leurs expertises respectives dans les domaines des semi-conducteurs, de la défense navale et de la résilience face aux menaces hybrides. Cette alliance enverrait un signal clair à Pékin : l’Europe peut défendre collectivement ses propres intérêts en matière de sécurité en Asie de l’Est.
Cela contribuerait surtout à revitaliser l’image de l’Union à l’échelle mondiale : investir dans la défense de Taïwan n’est pas un acte d’agression, mais une prime d’assurance pour la paix mondiale.
Le culte masculiniste du guerrier professé par le Secrétaire de la guerre de Donald Trump est un cheval de Troie pour toutes les démocraties libérales.
Une pièce de doctrine signée par l'ancien légionnaire Ryan Noordally.
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Dans un discours prononcé le 30 septembre 2025, Pete Hegseth, le secrétaire à la Guerre des États-Unis, a fustigé l’« idéologie woke » qui gangrènerait l’armée américaine au point de décourager les jeunes hommes virils de la rejoindre.
En récompensant l’idéologie progressiste des nouvelles recrues et en affadissant les troupes par des politiques dites de « diversité et inclusion » (DEI), les administrations démocrates auraient fait fuir de cette institution les jeunes patriotes américains, attachés aux valeurs d’honneur et de sacrifice.
L’armée devrait dès lors être considérée comme un champ de bataille de la guerre culturelle que se livrent conservateurs et libéraux.
Comme l’écrivait dans ces pages Louis Lapeyrie, Pete Hegseth, vétéran d’Irak et d’Afghanistan, « a fait de la virilité militaire ostentatoire un marqueur de son identité politique. Dans ses interventions publiques, il fait part de son mépris ouvert pour les procédures institutionnelles ou les juristes du Pentagone. Loin d’être un bureaucrate, il est un guerrier (warrior) surjouant parfois jusqu’à la caricature la synthèse culturelle entre la culture des first person shooter games, la masculinité réactionnaire et le pouvoir militaire. »
Si Hegseth surestime le nombre de « guerriers » qui auraient quitté l’armée, accusée d’être devenue une institution « trop woke », ses propos mettent surtout en lumière une mutation profonde en cours dans l’éthique des forces armées américaines.
Amorcée sous Ronald Reagan, accélérée sous Donald Trump, elle annonce une nouvelle inflexion de la guerre, qui s’émancipe du droit international. Hegseth en a livré le programme dans un discours prononcé le 2 mars dernier, lors des premiers jours de la guerre d’Iran : « Pas de stupides règles d’engagement [dictant les conditions sous lesquelles ouvrir le feu], pas de bourbier de nation-building, pas d’exercice de mise en place de la démocratie, pas de guerres politiquement correctes » — mais une guerre d’un nouveau genre, à la fois punitive, brutale et ludique.
De la youtubisation à la tiktokisation de la guerre : matrices techniques d’un imaginaire
La ludification de la guerre mise en œuvre par Hegseth est l’aboutissement d’une dialectique qui associe le domaine de la production audiovisuelle aux militaires désormais devenus — involontairement, puis volontairement — des créateurs de contenus.
Les captations des « killcams », les images de drones, d’hélicoptères d’attaque ou d’avions d’appui, certaines ayant fuité par Wikileaks 38, sont les premières images de la guerre contre le terrorisme qui influencent les jeux vidéos.
Inversement, des images de jeux vidéo seront utilisées à des fins propagandistes. Indiens et Pakistanais ont par exemple récemment utilisé des images tirées de divers simulateurs lors de l’opération Sindoor (2025), en essayant de les faire passer pour des enregistrements réels d’appareils ennemis abattus.
Les « helmet cams » sont à la mode à partir des années 2000, en pleine « guerre contre le terrorisme » (war on terror) en Irak et en Afghanistan. Les soldats peuvent alors se battre et filmer leurs combats à la première personne, donnant un aperçu du terrain commun aux FPS (first person shooter – jeux vidéos de tir en vue subjective).
J’ai personnellement été témoin et acteur des effets pervers de cette dialectique. C’était à une époque où ces images n’étaient pas encore destinées aux réseaux sociaux, certes, mais où elles influençaient déjà profondément les combats.
Sociétés au sein des sociétés, les armées se sont dotées de leurs propres codes, perméables, de même que les groupes civils, au soft power des États-Unis.
Ryan Noordally
Lors des guerres d’Afghanistan et d’Irak, de nombreux jeunes commandants, chefs de section et commandants de compagnie, ont été incités à gonfler le danger et les effectifs présentés par les insurgés — pour des citations et médailles, pour la notoriété ou tout simplement pour pouvoir ensuite s’en vanter. De simples contacts à l’arme légère ont ainsi été utilisés comme prétexte par les commandants, les JTAC 39, les FOO/FST 40 pour réclamer un appui indirect ou aérien.
La présence de caméras, expressément présentes en zone de combat pour capter des « souvenirs », les plus impressionnants étant les plus prisés, a contribué ce biais : la mise en spectacle a suscité plus de tirs d’obus ou de bombardements contre les Afghans que le théâtre militaire ne le demandait 41. Ces enregistrements finissent par devenir des éléments à charge permettant d’inculper des soldats lorsqu’ils enregistrent des crimes de guerre. En témoigne l’affaire du Marine A. (de son vrai nom Alexander Blackman 42), un Royal Marine coupable du meurtre d’un Afghan blessé sur le terrain 43.
Cependant, il ne faut pas sous-estimer l’usage propagandiste qui est fait de ces images. Nous sommes aujourd’hui dans une nouvelle ère de la killcam, celle des réseaux sociaux. De YouTube à TikTok en passant par Instagram, les Ukrainiens ont par exemple pu rallier les opinions occidentales en diffusant des images de drones TB2 Bayraktar lancés à l’assaut des colonnes blindées de l’envahisseur russe, le tout au son d’une musique techno très cadencée.
De même, concernant l’armée israélienne, TikTok est devenu un moyen facile de s’attirer les sympathies de la population nationale au même titre qu’une source inestimable de preuves pour les tribunaux pénaux internationaux 44. Les différentes façons de se filmer et de se mettre en scène rendent d’autant plus aisée la réunion des éléments à charge : les soldats ne se contentent plus de filmer ce qu’ils font en vue subjective, ils prennent volontiers des selfies à l’image des influenceurs. Cette quête désespérée de popularité s’illustre par une adéquation nouvelle entre un contenu, en l’occurrence guerrier, et une tendance formelle dictée par les réseaux sociaux.
La portée symbolique des images d’un affrontement entre des troupes Bradley ukrainiennes et un char de combat russe T-90 45 qu’elles parviennent à détruire est double. Ce contenu renvoie autant à la mythologie biblique de David contre Goliath qu’aux combats fictionnels, mais reproductibles, du simulateur en ligne World of Tanks46.
Lorsque des hauts gradés militaires israéliens se filment auprès de leurs troupes, en train de les inviter, de manière à peine voilée, à outrepasser la réglementation internationale en matière de conflit armé 47, ils font signe vers deux types de référence culturelle : d’un côté, celle du Dieu vengeur de l’Ancien Testament et, de l’autre, le cinéma dit du « vigilante » américain, du film d’action viril à la John Wick aux films commerciaux des années 1980, comme la très populaire saga Un Justicier dans la ville prônant l’autodéfense, avec Charles Bronson.
C’est bien à l’aune de cette domination de l’image qu’il faut comprendre la fascination que peuvent exercer certaines figures de combattants, tant sur les militaires et les civils que sur les décideurs politiques. De par leur sens métaphorique et référencé, elles permettent de mettre directement en œuvre un programme idéologique.
Pour comprendre le nouveau modus operandi de l’armée états-unienne, il est nécessaire d’étudier la manière dont elle se représente, mais aussi les récits et les modèles qu’elle offre à son vivier de recrutement.
Martha Rosler, Lounging Woman (2004). Tiré de la série House Beautiful : Bringing the War Home. Photomontage. Propriété de l’artiste.
Martha Rosler, Photo-Op (2004). Tiré de la série House Beautiful : Bringing the War Home. Photomontage. Propriété de l’artiste.
Le culte des tueurs : storytelling de la guerre d’Afghanistan
Des entités belligérantes non étatiques font souvent fi des conventions et coutumes de la guerre. De même, certains États encouragent leurs forces armées à commettre des crimes de guerre — telle la Russie depuis la guerre soviéto-afghane, Israël depuis la Première Intifada de 1987, et plus encore depuis le 7 octobre 2023. Mais une telle culture de la guerre n’a jamais été la norme au sein des forces armées états-uniennes.
Certes, de nombreux méfaits et massacres ont été commis, en particulier lors des conflits de contre-insurrection au Vietnam, en Irak et en Afghanistan. Bien souvent, l’institution militaire a privilégié sa réputation aux processus judiciaires qui auraient permis de rendre justice aux victimes. Pour autant, elle a toujours eu à sa disposition des mécanismes pour traduire en justice des criminels de guerre : les tortionnaires de la prison d’Abou Ghraib, en Irak, ont bien été condamnés à la réclusion. On ne peut en dire autant des auteurs russes du massacre de Boutcha en Ukraine ou des meurtriers israéliens de Hind Rajab, une enfant palestinienne assassinée le 29 janvier 2024.
Le culte du guerrier est un cheval de Troie pour les démocraties libérales.
Ryan Noordally
Les fondements de cet appareil judiciaire sont pourtant en train d’être minutieusement sapés par Donald Trump et ce, depuis son premier mandat. L’acte inaugural de ce démantèlement a eu lieu en 2019, quand le président américain a gracié l’officier marinier Eddie Gallagher des Navy SEAL, forces spéciales de la marine américaine. Accusé d’une longue série de crimes de guerre — dont le meurtre d’un prisonnier blessé 48 — commis tant contre des combattants que des civils, Gallagher a bénéficié d’une omerta digne des organisations mafieuses les plus violentes 49. Cette loi du silence a aussi été observée à l’occasion d’autres crimes commis contre les bérets verts de l’US Army Special Forces, comme le rappelle la mort du sergent-chef Logan Melgar 50.
Dans bien d’autres pays, un tel faisceau de crimes avérés et d’accusations corroborées par de multiples témoignages aurait conduit à une dissolution de l’unité ayant à ce point failli à l’éthique militaire.
Ainsi, le régiment aéroporté canadien a été dissous après 1995 et plusieurs crimes de guerre commis en Somalie 51 ; le Special Air Service Regiment australien a été amputé de son deuxième escadron suite au rapport Brereton qui avait documenté au moins trente-neuf meurtres par vingt-cinq des membres des forces spéciales australiennes 52 ; de même, le Kommando Spezialkräfte, appartenant aux forces spéciales de l’armée allemande, a été partiellement refondu après la découverte de reliques nazies dans plusieurs casernes 53.
Cela n’a pas été le cas pour les Navy SEALs, malgré les crimes de guerre commis par plusieurs membres de cette force. Mieux encore, celle-ci a été épargnée par la presse et a fait l’objet d’une véritable adulation par l’industrie cinématographique. Au cours des quinze dernières années, quatre blockbusters à succès ont mis en scène ses membres comme de véritables héros. Trois d’entre eux, présentés comme « tirés d’événements et de faits réels », mais les arrangeant en un récit très romancé, contribuent à brouiller les frontières entre information et fiction.
Attardons-nous sur l’un de ces long-métrages : Lone Survivor, de Peter Berg, sorti en 2014.
Tiré d’un livre qui se présente comme autobiographique de Marcus Luttrell et Patrick Robinson, il illustre bien les liens entre la war on terror, la culture populaire états-unienne et la politique qui s’élabore à Washington.
Les événements décrits dans ce film ont lieu lors de l’opération de contre-insurrection « Red Wings », menée en Afghanistan contre les talibans, en 2005. Alors qu’une patrouille de quatre Navy SEALs tente de capturer et d’éliminer un chef insurgé local, elle est découverte par un groupe de bergers.
Un débat s’ensuit entre les Navy SEALs quant à l’opportunité de les tuer — les quatre militaires décidant cependant de les relâcher. Peu après, un combat s’engage contre les insurgés locaux que, dans son autobiographie, Luttrell estimait être au nombre de deux-cents — une enquête de l’armée états-unienne les ayant depuis estimés entre dix et vingt. Tous les membres de la patrouille sont tués, sauf Luttrell qui doit son salut à des Pachtounes qui l’accueillent, le soignent, l’abritent et le cachent des insurgés, pour ensuite prévenir les forces de la coalition.
Luttrell est rapatrié et décoré. Alors qu’il est encore convalescent, la Navy s’empresse de recueillir son témoignage. Alors que la mission de secours envoyée initialement pour extraire la patrouille après qu’elle a été compromise a viré au fiasco — un hélicoptère Chinook a été abattu, causant la mort de seize membres des forces spéciales 54 — la Navy a besoin d’une diversion, c’est-à-dire d’un héros dont la parole peut être sacralisée.
La publication de livres autobiographiques par des membres des forces spéciales à des fins d’auto-promotion et de justification, notamment pour légitimer certaines décisions prises lors de retentissants fiascos militaires, n’est pas un phénomène propre à la guerre d’Afghanistan.
En 1993, Bravo Two Zero55 avait fourni le prototype de ces ouvrages avec un scénario bien rodé, comprenant une mission mal planifiée et une figure locale que l’on épargne. S’opposant à d’autres récits qu’il contredit complètement 56, ce livre à succès s’est révélé très rémunérateur pour son auteur. Comme pour d’autres témoignages, l’héroïsation et la mythification des forces spéciales qu’il propose a servi à faire diversion et à transformer un récit objectif d’incompétence en légende dorée de surhommes surentraînés.
L’ouvrage de Luttrell radicalise cependant cette logique narrative. Son Lone Survivor est, en effet, un véhément réquisitoire contre les « médias libéraux » et les règles d’engagement (ROE).
La ludification de la guerre mise en œuvre par Hegseth est l’aboutissement d’une dialectique qui associe le domaine de la production audiovisuelle aux militaires devenus créateurs de contenus.
Ryan Noordally
Luttrell affirme que la décision d’épargner les bergers afghans a coûté la vie à ses compagnons d’armes : le respect des ROE serait responsable de leur mort 57. Les soldats n’auraient d’ailleurs respecté les règles que par crainte d’être dénoncés par des journalistes intègres : « Imaginez-moi, là, tout de suite dans mon récit. Vulnérable, torturé, blessé par balles et explosifs, mes meilleurs potes tous morts, et tout ça parce que nous craignions les libéraux au pays, parce que nous craignions de faire le nécessaire pour sauver nos vies ; parce que nous craignions les avocats américains 58. » Pour Luttrell, seule cette peur d’une dénonciation les aurait empêchés de se comporter de manière aussi barbare que les insurgés afghans qui leur font face.
L’auteur va jusqu’à défendre les tortionnaires d’Abou Ghraib 59. La vérité est sans doute bien différente : pour Ed Darack qui a interrogé les Afghans ayant caché Luttrell, ceux-ci ont entendu l’hélicoptère qui a déployé la patrouille de SEAL. Par conséquent, les soldats n’auraient été compromis que faute d’avoir été prudents dans leurs déplacements 60 — et non par les bergers que Luttrell regrette de ne pas avoir assassinés.
Ce n’est qu’une des nombreuses ambiguïtés du témoignage de Luttrell : alors qu’il est amplement documenté que les SEALs ont torturé ou assassiné des Afghans sans toujours chercher à savoir s’ils prenaient une part active à l’insurrection des talibans, Luttrell se contredit en affirmant savoir de source sûre qui, parmi ceux qu’il pouvait rencontrer, étaient « les méchants » — avant d’admettre que la nature du conflit rendait l’identification des ennemis impossible 61.
La guerre d’Afghanistan révèle ainsi que certaines tendances qui se développent aux États-Unis sous l’administration Trump sont à inscrire dans le temps long : sous les présidences de Bush puis d’Obama, plusieurs membres des Navy SEAL, unité « d’élite », se sont comportés comme les membres d’un escadron de la mort. Pourtant, plutôt que d’entraîner une réponse de leur hiérarchie, ils ont inspiré de nombreux best-sellers et blockbusters, encore aujourd’hui vantés par un grand nombre d’influenceurs et de podcasteurs. S’appuyant sur la notoriété comme sur la manne financière que les industries du cinéma et du jeu vidéo tirent de la guerre — des studios hollywoodiens à Call of Duty — plusieurs enseignes de t-shirts, de hoodies et de marchands de café 62 leur emboîtent le pas.
Cela pourrait être une stricte opération commerciale, mais c’est compter sans le double effet politique de ce type de discours apologétique. D’une part, il sape l’éthique militaire qui se fonde sur la protection des civils et des ennemis qui se rendent ou sont hors de combat. Les troupes militaires elles-mêmes s’en trouvent plus vulnérables, puisque maintenir la violence sous un certain seuil favorise le respect du droit de la guerre des deux côtés, au moins sur le plan théorique. D’autre part, cette impunité affaiblit l’État de droit en privant les contre-pouvoirs de l’armée de leurs prérogatives, à savoir enquêter et exiger que les porteurs d’armes légaux rendent compte de l’usage qu’ils en font.
La presse libre et la justice s’en trouvent ainsi fragilisées, une telle vulnérabilité ne pouvant que profiter aux éléments ultra-conservateurs ou fondamentalistes du spectre politique.
Martha Rosler, Election (Lynndie) (2004). Tiré de la série House Beautiful : Bringing the War Home. Photomontage. Propriété de l’artiste.
Martha Rosler, Red Stripe Kitchen (vers 1967-1972). Tiré de la série House Beautiful : Bringing the War Home. Photomontage. Propriété de l’artiste.
Contre l’éthique du soldat : l’imaginaire de la « culture guerrière »
Il y a quelques années, alors que je servais dans la Royal Artillery de l’armée britannique, j’ai commencé à me pencher sur les liens entre culture populaire et éthique guerrière 63.
Mes recherches avaient pour but de caractériser un phénomène de convergence entre une quête du cool militaire, cristallisée autour de divers adjectifs — badass, ally en anglais britannique ou warry en anglais états-unien — et une héroïsation politisée de la figure du guerrier dont l’exemple type était le film 300 de Zack Snyder (2006), adapté d’un roman graphique de Frank Miller 64. Ces adjectifs me semblent véhiculer des valeurs qui vont à l’encontre des exigences éthiques des armées des démocraties libérales : non seulement ils sapent les codes moraux des forces armées en opération, mais ils menacent la démocratie.
Il nous faut distinguer guerriers et soldats, en vertu des revendications mêmes des tenants de la culture dite « guerrière » : ceux-ci font leur le terme de « guerrier », en lui associant l’imaginaire décrit précédemment par mes soins dans un article 65. Cette distinction sémantique tend pourtant à occulter le véritable débat : celui des représentations et des imaginaires mobilisés dans la construction de récits à visée politique.
La culture guerrière promeut un élitisme détaché de la société civile, voire qui refuse de lui prêter allégeance. Elle est véhiculée par la fiction et la culture populaire 66 qui mettent en scène des modèles masculins formatés et unidimensionnels, fondés eux-mêmes sur des histoires fantasmées, souvent enracinées dans des romans nationaux ou ethniques 67. Lorsque Pete Hegseth se réclame d’une culture guerrière, elle ne doit pas être cherchée du côté des cultures guerrières originelles de son pays, celles des habitants des Premières nations américaines — Iroquois, Sioux ou Comanches. Le secrétaire à la Guerre, qui s’est fait tatouer sur le corps une croix de Jérusalem et l’inscription Deus Vult (« Dieu le veut »),se voit comme un « soldat du Christ ». Lors d’une de ses interventions avant le début de l’opération Epic Fury, il avait qualifié une éventuelle intervention au Moyen-Orient de nouvelle « croisade 68 ». Pete Hegseth rejoint un imaginaire plus large, en connivence avec celui des suprémacistes blancs.
Aux États-Unis, les fondements de l’appareil judiciaire militaire sont en train d’être minutieusement sapés par Donald Trump et ce, depuis son premier mandat.
Ryan Noordally
Pour décrire la formation de cette culture guerrière, qui s’oppose à la véritable éthique du soldat, on peut s’appuyer sur des exemples tirés de l’histoire des États-Unis. Ils concernent non seulement les armées, mais aussi les forces de l’ordre hautement militarisées et sujettes aux mêmes problèmes de violence excessive et d’impunité — de même que les civils armés adeptes du tacticool69, mode vestimentaire où l’on s’arme et l’on s’équipe comme un membre des forces spéciales, non sans arrière-pensées accélérationnistes.
Cette sous-culture militaire n’est pas le propre des États-Unis. Les démocraties libérales d’Europe n’en sont pas à l’abri. Plusieurs précédents historiques montrent même que la matrice de cette culture est à rechercher sur notre continent.
Lors de la guerre d’Algérie, la France a connu une génération de soldats se présentant comme des guerriers et des croisés. Hostile à l’exécutif en 1958 et plaidant l’installation au pouvoir du général de Gaulle, une partie des forces armées françaises s’est ensuite dressée contre luien 1961 70, au moment de la détermination pour l’indépendance. Si la culture populaire compte alors peu dans les dynamiques qui vont déboucher sur le putsch d’Alger et si le culte du guerrier n’est qu’un facteur parmi d’autres pour l’expliquer, on assiste aujourd’hui à des phénomènes similaires sous la présidence Trump :
une ou plusieurs défaites stratégiques, récentes ou imminentes, notamment dans des conflits de type contre-insurrectionnel ;
un sentiment de défiance vis-à-vis du pouvoir civil ou des contre-pouvoirs de la société civile, particulièrement marqué chez les troupes d’« élite », jusqu’au sentiment de trahison ;
un ensemble de supports culturels partagés par les militaires, qui idéalisent la désobéissance au pouvoir légitime et la loyauté à une « tribu » restreinte préférée à des principes plus universels ;
le culte de certaines figures militaires charismatiques connues pour leur « agressivité » — euphémisme souvent employé afin de masquer des crimes de guerre — et leur « indépendance », par quoi il faut entendre leur réticence à rendre des comptes ;
une société civile divisée sur la justification et/ou la conduite d’une guerre et soucieuse de ses conséquences, notamment les pertes militaires et civiles ;
une radicalisation violente — dans le cas de la guerre d’Algérie, l’OAS et le FLN — poussant aux attentats terroristes.
Il serait vain de conclure de la récurrence de ce schéma à travers l’Histoire — du putsch d’Alger à l’armée états-unienne d’aujourd’hui — une identité des effets et des conséquences. Cette récurrence doit néanmoins interroger, y compris dans d’autres pays que les États-Unis. L’influence du culte du guerrier peut y être d’autant plus insidieuse qu’elle se trouve idéalisée par la culture populaire.
En France, les badges représentant le crâne du Punisher — anti-héros de comic book combattant le crime par des méthodes expéditives 71 — sont répandus au sein du personnel policier. Si les armées sont plus strictes sur le port de l’uniforme — comme en témoigne la malheureuse histoire du légionnaire Joachim Tybora 72, puni pour son masque à tête de mort — cette sévérité, sans dissoudre ces codes, contraint ceux qui les partagent à une relative discrétion pour échapper à la vigilance de l’institution militaire. Bien maîtrisés, ces mêmes codes ont valeur de sésame pour accéder à certains cercles.
Il importe aussi de souligner que ce culte guerrier est fortement genré : les représentations qu’il mobilise excluent les femmes et alimentent un discours leur niant tout libre-choix pour les cantonner au rôle de victime ou d’objet dont on peut disposer. Si la prévalence du sexisme dans l’industrie vidéoludique 73, comme sur leur lieu de travail, n’est pas la cause des violences sexuelles visant les femmes dans les armées 74, il serait temps de se pencher sur les représentations faites des figures combattantes 75, comme de leurs effets à long terme sur l’acceptation de la féminisation des armées.
Pourquoi Trump et Hegseth ont mal russifié l’armée
Le culte du guerrier est un cheval de Troie pour les démocraties libérales 76.
Il risque en effet de brouiller leur identité politique dans les conflits violents qui les frappent et qui mettent à l’épreuve leurs valeurs fondatrices. De même, la glorification de figures — réelles ou fictives — pour qui la force ne sert pas le droit mais le fonde, fournit un point de ralliement pour les partisans de la violence politique.
Ce dernier danger concerne aussi les régimes autoritaires ou totalitaires. Si un outil militaire discipliné et loyal devient, aux mains de ces derniers, une machine redoutablement efficace et apte à commettre des crimes de masse 77, la promotion d’une élite guerrière peut également causer leur perte. De nombreux cas historiques — de la garde prétorienne romaine jusqu’aux coups d’État en Amérique latine et en Afrique, en passant par le corps des janissaires de l’Empire ottoman — nous enseignent que si la force fonde le droit, alors le porteur d’arme est le seul vrai maître, non celui qui l’a armé.
L’héroïsation des forces spéciales que proposent certains livres autobiographiques sert à faire diversion et à transformer un récit objectif d’incompétence en légende dorée de surhommes surentraînés.
Ryan Noordally
Dans la Russie contemporaine, Vladimir Poutine a parfaitement compris cette réalité — et l’a utilisée pour asseoir sa domination politique.
En multipliant les forces de sécurité pour les mettre en concurrence, il s’est assuré qu’aucune ne concentre trop d’influence, toutes agissant comme un contre-pouvoir les unes par rapport aux autres. Poutine le montre régulièrement depuis la mutinerie du Groupe Wagner de Prigojine, avec plusieurs coups de force : ceux qui sont accusés d’incompétence ou de manque de loyauté peuvent très vite se voir précipités d’une fenêtre ou d’un balcon.
Aux États-Unis, bien qu’ils n’en soient qu’à leur début, Donald Trump et Pete Hegseth ont bel et bien commencé à « russifier » l’armée et pourraient avoir ouvert une véritable boîte de Pandore.
En renforçant les prérogatives, les moyens et le statut de forces spéciales dont l’éthique s’écarte sensiblement de celle de l’institution militaire — forces qui bénéficient déjà d’une attention médiatique inédite alors qu’elles se qualifiaient encore elles-mêmes il y a peu de quiet professionals — le secrétaire à la Guerre pourrait être en train de travailler contre ses propres visées autoritaires.
Car, contrairement à l’éthique du soldat, la loyauté du guerrier est tribale : il soutient quiconque œuvre dans l’intérêt de sa caste, et renverse quiconque pêche, à ses yeux, par veulerie, incompétence ou trahison. C’est là que les trajectoires russe et états-unienne divergent fondamentalement : bien que le gouvernement de Trump prenne une forme de plus en plus autoritaire, Pete Hegseth semble ne pas encore prendre la mesure de ce danger. Au contraire, cela fait vingt-cinq ans que Vladimir Poutine travaille à émasculer l’outil militaire, s’appuyant en outre sur près d’un siècle de surveillance politique, de purges et de mainmise violente de l’État sur les armées. En suivant les recettes trotskienne et stalinienne, il a assuré sa survie lors de la mutinerie de Prigojine.
La concurrence entre armées fait partie intégrante de l’ADN culturel de l’appareil sécuritaire russe. Si Hegseth s’emploie bien à miner l’appareil militaire américain, il ne s’en prend pas pour autant à des chefs charismatiques et talentueux capables de se lever contre lui, mais cible en priorité des minorités 78, quand il ne gracie pas des soldats au comportement répréhensible, largement condamné par l’éthique de l’institution 79.
De l’identité guerrière en Amérique
Jusqu’aux années 2000, c’est Hollywood qui a cultivé l’archétype du soldat guerrier — avec le soutien tacite des armées états-uniennes. La première décennie du XXIe siècle, jalonnée par La Chute du faucon noir (2001) et le péplum 300 évoqué plus haut, a vu cette figure être peu à peu soutenue ouvertement par l’institution militaire.
Cette politique pourrait avoir été menée par court-termisme : le surcroît de prestige obtenu a occulté ses conséquences à plus long terme.
La mythification de la figure du soldat états-unien, effet d’un processus à la fois médiatique, audiovisuel et vidéoludique, a des conséquences tangibles. Bien que les États-Unis soient un pays qui souffre autant que la France 80 d’une méconnaissance profonde de ce que sont et font ses soldats, cette ignorance prend en Amérique un visage bien différent. Si, en France, les citoyens font preuve d’indifférence ou de défiance à l’égard de l’armée, aux États-Unis, le fait militaire est plus détaché encore de la vie civile. En revanche, la culture des armes, avec les minutemen81, les milices, le Posse Comitatus Act 82, les sheriffs (fonction élue) et marshals83, brouille la frontière de la violence armée légale entre le civil et le militaire, entre maintien de l’ordre et guerre 84.
Le culte du guerrier ne suffit pas à expliquer le virage autoritaire, ni la politique de défense, ni la stratégie internationale de l’administration Trump. Sans être une cause, il agit toutefois comme un catalyseur : sur lui se greffe un ensemble de mouvements et de courants hostiles aux démocraties libérales, tels que le nationalisme identitaire, le masculinisme, le racisme et le fondamentalisme religieux.
La fascination pour le guerrier prend racine dans des populations à la recherche d’une identité. Ignorer ce véhicule culturel revient à ignorer ceux qui en font usage ; sans le considérer comme une menace à bannir, il importe plutôt de l’envisager comme un phénomène à surveiller, pour se doter de moyens planifiés permettant de le contrer — des propositions alternatives attrayantes et plus en phase avec les valeurs de nos sociétés.
Les armées européennes, surtout celles qui ont une histoire continue et ancienne, sont en partie immunisées contre ce type de sous-culture : en effet, elles disposent déjà d’une identité forte organisée autour d’une histoire, de rites et d’un langage particulier. La Légion étrangère française, par exemple, a une identité propre, marquant durablement ceux qu’elle incorpore. Néanmoins, cette identité ne peut leur être imposée et, si la recrue ne saisit pas le sens des rites et symboles, elle ne peut y adhérer de plein gré.
Ces identités militaires doivent amener une nuance. Ceux qui cherchent à incarner le soldat cool ou badass, le font d’abord en toute innocence — avant d’instiller dans les fondations de l’institution une culture qui la mine. Afin de prévenir cette fragilité, et plutôt que de traquer ou punir tous ceux qui cherchent de tels signes d’appartenance, un travail d’éducation serait à privilégier.
Sociétés au sein des sociétés, les armées se sont dotées de leurs propres codes, perméables, de même que les groupes civils, au soft power des États-Unis. Pour résister à cette influence, il leur sera nécessaire de mettre leur identité pluriséculaire à portée des recrues comme de la société civile. La riposte à l’éthique guerrière passe par une mise au jour des codes, des traditions, des rituels, des uniformes et par une forme d’humour et de distance envers ces nouvelles figures du guerrier — qui par ailleurs frisent souvent le ridicule.