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18.04.2026 à 00:30

Maternité : "un renoncement heureux et possible"

Jonas Schnyder

Dans la BD Après, ce sera trop tard, Anaïs Schenké nous raconte ses réflexions face à une question devenue pressante à l'approche de ses 35 ans : veut-elle être mère, avant qu'il ne soit trop tard ? À travers un récit personnel et politique, elle rend palpables les multiples pressions qui pèsent sur les femmes, et esquisse d'autres voies possibles. J'ai l'impression d'être soudainement sur la dernière ligne droite. Et le sentiment qu'il n'y a aucune des deux options qui m'attire plus que (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) / ,

Texte intégral (1979 mots)

Dans la BD Après, ce sera trop tard, Anaïs Schenké nous raconte ses réflexions face à une question devenue pressante à l'approche de ses 35 ans : veut-elle être mère, avant qu'il ne soit trop tard ? À travers un récit personnel et politique, elle rend palpables les multiples pressions qui pèsent sur les femmes, et esquisse d'autres voies possibles.

J'ai l'impression d'être soudainement sur la dernière ligne droite. Et le sentiment qu'il n'y a aucune des deux options qui m'attire plus que l'autre », répond le personnage d'Anaïs quand son amie lui demande si elle veut des enfants à bientôt 35 ans. Congeler ses ovocytes ? Faire une PMA ? Ne pas être parent vu l'état du monde ? Vivre pour soi ? Autant de questionnements auxquels se confronte l'autrice marseillaise Anaïs Schenké et qu'elle nous raconte dans sa BD Après, ce sera trop tard. Et si je n'étais jamais mère ? (Les Insolentes, 2025). Et si, face à l'immense pression de devoir savoir ce qu'on veut, il était possible de ne pas céder aux sirènes de l'urgence en se définissant autrement que par la présence ou l'absence d'enfant ? Entretien.

D'où est né ce projet de BD sur la question de la maternité ?

« Ça a commencé avec quelques strips sur Insta1 pour partager mes questionnements sur la préservation des ovocytes. J'allais avoir 35 ans, j'étais célibataire et c'était un sujet qui devenait de plus en plus présent dans les échanges que j'avais avec des copines dans la même situation que moi. La démarche ayant un âge limite pour s'y inscrire, cela venait raviver la pression et le sentiment d'urgence que l'on peut avoir en tant que femme (bien qu'on puisse a priori toujours avoir des enfants autour de la quarantaine2). J'ai commencé à creuser le sujet et j'ai rapidement eu beaucoup de retours de lectrices qui se posaient les mêmes questions. C'était apaisant de ne pas être seule. Je me suis rendue compte que j'avais besoin qu'on me dise que ce n'était pas grave de ne pas savoir. »

Par le biais de ton personnage, on passe à travers les multiples injonctions qui pèsent sur les femmes pour faire de la maternité une évidence. Comment ça s'est manifesté pour toi ?

« Mon entourage n'est pas trop porté sur la parentalité et je n'avais pas l'impression d'être pressurisée par ces injonctions, mais je me suis rendue compte que c'était là malgré tout, et depuis longtemps : en réalité je me suis toujours pensée comme mère. Depuis mon enfance, j'avais en tête les prénoms de mes futurs enfants et imaginais déjà comment je les élèverais. On nous inculque le fait de ne pas pouvoir se penser en dehors de la maternité et ça devient rapidement une lourde responsabilité : quand t'es adolescente, avec l'apparition des premières règles, ton corps d'enfant devient un corps qui peut procréer ; par la suite, tu sais qu'une fois sur le marché du travail, le projet de maternité va peser et te discréditer par rapport à un homme – alors que lui aussi peut être parent !

« Les parcours PMA sont loin d'être “faciles”, ils ne sont pas anodins et encore très mal accompagnés sur le plan humain »

Tu es constamment la cible d'injonctions contradictoires qui te font sentir que si tu n'es pas mère, tu es passé à côté de quelque chose, mais que si tu es mère, cela va peser sur ta vie professionnelle et amoureuse, tes cercles sociaux et ta vie quotidienne. Si t'as des enfants en étant jeune, c'est bizarre, si t'es plus âgée, t'es trop vieille, si t'en as plein, t'es une cassos, et si t'en as qu'un, ça va être un enfant-roi… La dissonance est permanente. Quels que soient nos choix, il n'y a jamais de bonne manière d'être une femme. Quand ce n'est pas Macron qui t'écrit personnellement pour te dire de faire un enfant pour la patrie, dans une grossière instrumentalisation de nos corps. »

Dans la BD, face à toutes les options possibles, le personnage se penche sur les parcours « alternatifs », en particulier sur la congélation des ovocytes qui permet de remettre le choix à plus tard.

« Ce sont des avancées sociales importantes qui ne sont pas à remettre en question. Mais pour la congélation des ovocytes, je ne pouvais pas m'empêcher d'y voir une “solution de facilité”. Non pas pour les personnes concernées, mais pour les institutions qui la proposent : vous avez 35 ans, pas de taf, pas de situation stable, vous êtes dans des apparts pourris, c'est compliqué de rencontrer des gens qui veulent s'engager ? Bah ! préservez vos ovocytes et on verra à vos 41 ans. Une manière de remettre le choix à plus tard tout en maintenant la pression sur les corps. En réalité, les parcours PMA sont loin d'être “faciles”, ils ne sont pas anodins et encore très mal accompagnés sur le plan humain. Ils peuvent être douloureux et violents pour le corps et le mental, avoir des répercussions importantes sur le quotidien, la vie sociale et amoureuse. Et il n'y a pas de garantie que ça fonctionne ! Dans la BD, je me permets d'envisager que c'est une fausse solution dans un contexte où le système de santé se casse la gueule, où il n'y a pas de places en crèche et où les familles monoparentales sont les plus précaires. La priorité serait plutôt de créer un contexte qui donne envie aux gens de faire famille, non ? »

Comment est-ce que ces différents scénarios sont venus questionner ton désir initial de maternité ?

« Je me suis rendue compte que je parlais surtout de “désir” d'enfant et de parentalité, et que je ne pouvais pas faire abstraction du fait que nos désirs étaient calibrés par nos expériences, nos environnements et nos entourages. On est coincé·es entre une envie souvent fantasmée d'être parents et la réalité du contexte politique, social et environnemental. Pour moi, un des enjeux a été de corréler mon désir à la réalité, d'observer la contradiction entre ce que je souhaite et ce qui est possible, et d'accepter qu'aucun choix n'est parfait. J'avais besoin de pouvoir rebattre les cartes autour de ce regret, de cette condamnation à la tristesse perpétuelle qu'on te prédit si tu ne fais pas ce que le système considère comme “les bons choix” dans ta vie. »

Face à cette pression, tu parles d'un manque de scénarios positifs, désirables, de ce que peut être la vie de femme sans être mère. On manque de modèles qui se fondent sur autre chose que la présence ou l'absence d'enfants ?

« Quand j'ai commencé les premières planches, je m'attendais à avoir une réponse évidente, et au fond de moi j'espérais que soit oui, parce que ça me faisait peur d'imaginer ne pas avoir d'enfants. Puis j'ai beaucoup parlé avec des femmes qui n'ont pas voulu ou pas pu être mère. Au fil de l'eau tout est devenu beaucoup moins effrayant et surtout, tout simplement palpable. Les contours d'une vie à 50 ou 60 ans sans enfants commençaient à pouvoir être envisageables, voire désirables ! En fait, échanger avec ces femmes m'a permis de réaliser qu'un renoncement heureux était possible.

Ça m'a aussi fait réaliser les préjugés que j'avais intériorisés depuis longtemps envers les femmes seules : ces projections négatives dans lesquelles ces femmes le sont par défaut, qu'elles ont des animaux par compensation et qu'elles sont irrémédiablement tristes, car comment ne pas l'être quand on vit sans enfants, ou pire sans enfants et hors du couple ? Je crois et j'espère que ces jugements auront évolué d'ici les prochaines années. Beaucoup de femmes (et pas que d'ailleurs) de ma génération (et des suivantes) n'auront pas d'enfants ! »

Avoir des enfants peut aussi être, sans que ce soit forcément assumé, une manière de répondre à l'appréhension de la solitude, du vieillissement et de la mort. Est-ce que tu as ressenti cette forme de chantage sur nos angoisses existentielles ?

« Ce n'est pas parce que t'as des enfants qu'ils vont s'occuper de toi et que tu ne finiras pas tout seul à l'Ehpad ! Faire des enfants pour ne pas vieillir seul·e est un mauvais calcul : mieux vaut commencer à se renseigner sur les activités sociales entre seniors. Il y a quelque mois, une amie d'une soixantaine d'années a lu la BD et m'a laissé une petite note vraiment touchante où elle dit : “j'ai 63 ans, je n'ai pas d'enfants, mais j'ai un peu des petits bouts d'enfants partout, ça ne m'a jamais empêchée de me sentir bien et épanouie, et j'adore ma vie !

En réalité, si tu n'as pas d'enfant, tu peux déployer plein de choses différentes pour créer un sentiment de communauté ou de famille choisie, que ce soit en t'occupant d'enfants qui ne sont pas les tiens, en bénévolant dans des assos ou en ayant des activités collectives. Il y a plein de manières de ne pas être seul·e, même si c'est évident qu'on n'est pas à égalité en fonction de nos parcours de vie. Reste qu'il y a des espaces à investir ou à créer pour ne pas être seul·e. Et je pense qu'on est une génération qui va beaucoup miser là-dessus. »

Jonas Schnyder

1 voir son profil sur Instagram : @anaislesfleurs

2 Selon l'Insee, l'âge moyen du premier enfant augmente continûment depuis les années 1970 en France, pour être à 31 ans en 2023, et 10 % des mères ont 36 ans ou plus.

18.04.2026 à 00:30

"Il y a longtemps que les habitants ont cessé de rêver à l'éradication des réseaux"

Niel Kadereit

Au cours d'une enquête de terrain menée sur plus de dix ans, la chercheuse Pascale Jamoulle a étudié les mécanismes d'emprise exercés par les réseaux de trafic de drogue sur certains jeunes, ainsi que la manière dont un collectif d'habitant·es des quartiers Nord tente d'en faire reculer l'influence. Entretien. Le 13 novembre 2025, l'assassinat du petit frère d'Amine Kessaci, militant engagé contre le trafic de drogue, est venu brutalement rappeler que, dans les quartiers, des habitant·es (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) /

Texte intégral (960 mots)

Au cours d'une enquête de terrain menée sur plus de dix ans, la chercheuse Pascale Jamoulle a étudié les mécanismes d'emprise exercés par les réseaux de trafic de drogue sur certains jeunes, ainsi que la manière dont un collectif d'habitant·es des quartiers Nord tente d'en faire reculer l'influence. Entretien.

Le 13 novembre 2025, l'assassinat du petit frère d'Amine Kessaci, militant engagé contre le trafic de drogue, est venu brutalement rappeler que, dans les quartiers, des habitant·es se battent pour protéger les leurs. Pascale Jamoulle a suivi celles et ceux qui, avant Amine Kessaci, portaient déjà ce combat. Chercheuse en anthropologie, elle travaille sur les mécanismes de l'emprise - dans le cercle intrafamilial, dans le monde du travail, dans les mouvements new age, mais aussi dans les quartiers populaires, où elle est exercée par les réseaux de trafic de drogue. À partir de 2010, elle accompagne pendant dix ans les efforts d'un collectif d'habitant·es des quartiers Nord de Marseille, composé majoritairement de femmes, qui lutte pour desserrer cet étau. « Il y a longtemps que ses membres ont cessé de rêver à l'éradication des réseaux, mais ils veulent gagner du terrain, résister aux trafics en renforçant les instances socialisatrices - familles, écoles, centres sociaux… », écrit la chercheuse dans son livre Je n'existais plus : Les mondes de l'emprise et de la déprise (La Découverte, 2021).

Vous parlez des réseaux comme de filets qui peuvent se resserrer sur les personnes et leurs lieux de vie. Pouvez-vous décrire ce mécanisme ?

« Il y a toujours un moment où le trafic paraît être une solution : pour rembourser une dette, mettre de l'argent de côté, s'offrir l'espoir d'un meilleur avenir lorsque l'on n'a rien à attendre de l'école ou des boulots qu'on nous propose. Au début, l'embrigadement se fait par les pairs, avec les amis d'enfance. On entre dans des équipes où s'exerce une division du travail très poussée. En bas de l'échelle, pour les guetteurs, ce sont de longues heures d'attente et d'ennui, très mal rémunérées. Quand on fait le calcul, on voit que les jeunes gagnent à peine plus d'un SMIC, pour des prises de risques énormes1. S'ils ne font pas bien le taf, ils reçoivent des punitions physiques du gars au-dessus d'eux. Comme d'autres systèmes d'emprise, les réseaux de trafic ont aussi des modes opératoires violents : l'infériorisation et la soumission à une hiérarchie verticale rigide, l'intimidation, la menace. Et puis si on veut grimper les échelons, il faut faire ses preuves, ce qui implique souvent d'en passer par la violence. Progressivement, il y a une perte des valeurs morales jusqu'à l'intégration des valeurs du réseau. On trouve légitime dans le cadre d'une rixe de passer à l'arme blanche et puis de passer à des armes plus conséquentes. Il y a toujours cette idée de faire ses preuves, d'exister aux yeux des chefs de réseaux. C'est cela l'embrigadement, la dépendance affective. Le “nous” du réseau prend vraiment la place du “je” et vous vous mettez à appartenir au réseau, à être sa chose. »

Face à cela, comment s'organise le collectif d'habitant·es que vous avez suivi ?

« L'emprise a besoin du silence pour se perpétuer. La douzaine de membres du collectif, majoritairement des mères, des sœurs et des tantes avec un proche dans le trafic, a donc commencé à se réunir tous les mois pour parler ouvertement des trafics. Ensemble, elles ont utilisé ce que j'appelle la “méthode quartier” : se déculpabiliser et s'entraider, sortir du mutisme, échanger avec les jeunes sur leurs points de deal, se mobiliser collectivement contre l'indifférence des pouvoirs publics, harceler les autorités déficientes… Elles ont aussi organisé des marches blanches pour les jeunes tués dans le quartier et élaboré des programmes de prévention.

Un été, une rixe intercités particulièrement violente (avec fusillades et meurtres) s'est approprié la cité. Le collectif s'est alors organisé pour être présent tous les jours sur l'espace public, afin de ne pas lâcher le terrain. Elles voulaient surtout éviter que les réseaux soient les seuls à occuper l'espace, qu'il y ait le moins de vide possible, car c'est dans le vide politique et social que fleurissent les trafics. »

Et vous avez vu certains jeunes sortir de ces réseaux ?

« Oui, mais c'est toujours un processus lent. Le plus souvent, ils décrochent parce qu'un jeu d'affects et de contre-affects les en éloigne petit à petit : leur loyauté au réseau perd de sa force face aux sentiments qu'ils éprouvent envers leur copine, leur fratrie. Parfois c'est l'armée qui les en fait sortir, d'autres fois ce sont les fondamentalistes religieux. Sinon c'est par une aide très forte de la famille et des structures associatives. Ceux qui s'en sortent le plus facilement sont ceux qui gardent des socialisations à l'école, dans un club de sport, en somme dans tous les espaces en dehors des réseaux. Cela explique aussi que ces derniers s'implantent particulièrement dans les quartiers abandonnés par les services publics. »

Niel Kadereit

18.04.2026 à 00:30

BLOCUS

Loïc

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? Ce mois-ci, un format plus long qu'à l'accoutumée, pour nous raconter de l'intérieur le mouvement lycéen•nes-professeur•es contre les suppressions de postes. Jeudi 5 mars Avant (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) / ,

Texte intégral (1713 mots)

Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? Ce mois-ci, un format plus long qu'à l'accoutumée, pour nous raconter de l'intérieur le mouvement lycéen•nes-professeur•es contre les suppressions de postes.

Jeudi 5 mars

Avant les vacances on se l'était dit « il faut qu'on discute dès la rentrée, sinon on est mort ». L'enjeu : 4 000 postes de profs supprimés en lycée dans le budget 2026, trois fois plus que l'an dernier. Justification du ministère : baisse démographique chez les élèves. Mais les coupes sont plus importantes que cette baisse, bizarre, non ?

Dans notre lycée, c'est 67 heures de moins dans la dotation d'heures globales pour septembre prochain, cinq postes en moins donc. Des options vont sauter et des classes jusqu'alors dédoublées seront réunies. Le jeudi de la rentrée, nous voici une cinquantaine en AG. « Je vous le dis, la grève perlée c'est mort ! On a déjà fait en septembre pour Bloquons tout1, ça n'a servi à rieeeen ! Il faut qu'on trouve autre chose ! » se fâche une collègue. Le ton est donné et l'assemblée semble convaincue. Un autre ajoute : « Il y a des AG qui ont eu lieu dans d'autres lycées, eux aussi aimeraient bouger, pour l'instant l'intersyndicale n'appelle à une date que pour le 26 mars... » Trop tard pour les collègues. Il faut agir et vite, mais que faire ? Les joyeux souvenirs de blocages universitaires me reviennent : des barrières, des palettes, des flics et des paillettes. Comment convaincre, sans brusquer le corps enseignant, plutôt manifs syndicales que feux de poubelle ? Je tente : « Et si on se mettait devant le bahut pour un rassemblement énergique ? Peut-être que ça motivera les élèves à se mobiliser avec nous ? » Certain·es se montrent réticent·es mais l'envie de se soulever finit par l'emporter. Une prof convaincue conclut : « Je propose qu'on se mette en grève dès mardi : on se réunit à 7 heures 30 pour un rassemblement devant le lycée, puis si ça marche on continue ! » Le consensus est trouvé, le rendez-vous donné. Ça va chier.

Mardi 10 mars

Le réveil à 6 heures 30 me fait presque regretter d'avoir impulsé l'idée. Surtout que j'arrive en retard. La honte. À ma grande déception, pas de feu de poubelles à l'horizon, mais une quarantaine de collègues et des pancartes. Youpi. La petite masse qu'on forme devant le portail ralentit tout de même les entrées. On prend la parole au mégaphone pour expliquer les raisons du rassemblement, on discute avec les élèves. Une collègue distribue des tissus rouges, que profs et élèves s'attachent autour du bras, du cou ou en bandeau en signe de ralliement. Pris d'un élan saccageur, un prof de maths prend la parole : « Allez les jeunes, vous l'aurez votre Bac, de toute façon ça sert à rien ! Faut se mobiliser avec nous ! » Il n'en fallait pas plus pour qu'une joyeuse bande empile des poubelles et des trottinettes à l'entrée. Trônant du haut de l'édifice, une lycéenne prend la parole : « Si on bloque aujourd'hui c'est parce qu'ils veulent nous enlever nos profs. On va pas les laisser faire ! » Touchant. Sa camarade attrape le mégaphone et scande : « Du fric pour les lycées, pas pour l'armée ! » Repris par la foule. Car c'est aussi de ça qu'il s'agit : paraît que le nouveau porte-avion que Macron veut fabriquer équivaut à la construction de 2 000 écoles. À vouloir faire la guerre, on gratte dans les poches de l'éducation, et les élèves l'ont compris. En fin de matinée, on décide de prolonger la grève mercredi et jeudi, et de se retrouver tôt le matin devant le lycée. Émue, une collègue prend la parole : « Ça fait quinze ans que je suis au bahut, je n'ai jamais vu un mouvement aussi beau ! »

Le soir, à la bourse du travail, une AG est organisée dans le hall du grand bâtiment à l'architecture soviétique. La majorité des collègues d'autres lycées est soumise au même régime : « moins 50 heures », « moins 80 heures », « moins 100 heures »... Avec une forte tendance à la coupe dans les quartiers Nord. La détermination dans notre établissement impressionne. Pour l'instant, peu d'autres lycées bloqués et de profs en grève, mais d'après ce que j'entends, ça ne saurait tarder. Un début d'auto-organisation qui nous éloigne du train-train syndical et semble booster tout le monde : militant·es d'un jour, syndicalistes de toujours...

Jeudi 12 mars

Troisième jour. Les yeux picotent ce matin encore. J'enfourche mon vélo et mon mégaphone en bandoulière. Sur le trajet, des passant·es me font des pouces d'encouragement. Cimer les frères. J'arrive au lycée : une bagnole de flics campe à l'entrée du parking et trois vilains jouent aux agents de sécurité. Entre les poubelles, ils maintiennent un corridor pour faire rentrer les lycéen·nes par un portillon. Les élèves mobilisé·es tiennent des pancartes aux slogans bien trouvés : « Les classes à 35, c'est pas de l'apprentissage, c'est de l'élevage ! » ou « Bientôt 40 par classes, prévoyez des bureaux superposés ». Les flics n'ont pas l'air de vraiment savoir ce qu'ils font ici. De temps en temps, ils poussent une poubelle ou embrouillent un·e bloqueur·se. Personne ne répond à leur petit jeu : leur corridor finit par être déjoué et le portillon fermé. La flicaille rentre dans sa voiture, médusée. Lorsqu'ils finissent par ressortir se dégourdir le manche, une jolie inscription « Nik la » est apparue à côté du « Police nationale » sur le flanc gauche de leur bagnole. Trop tard pour trouver le coupable. L'un d'eux invective les élèves : « Ça vous choque pas ! ! ? ? » Tranquillement, un jeune répond : « Stratégiquement c'est pas malin parce qu'on risque de se faire chopper, mais non non ça nous choque pas. » Les condés finissent par partir dans un ACAAABeuh général, et on quitte progressivement l'avant-poste pour le repos de fin de semaine. Rendez-vous mardi prochain.

Mardi 17 mars

Aujourd'hui c'est big day. Une dizaine de lycées a rejoint le mouvement, et beaucoup profs se sont mis·es en grève. Réuni·es devant le lycée, une bonne quarantaine de collègues et de nombreux·ses élèves bloquent dans la bonne humeur : cafés, croissants, clopes ou pétards pour les plus matinaux·les. Vers 10 heures, dix camions se garent, une cinquantaine de CRS viennent s'agglutiner sur le parvis : « On a ordre d'évacuer. » Le message est clair : pas moyen de se mobiliser pour de meilleures conditions d'études. « Mais comment comptez-vous procéder à l'évacuation ? En fonçant dans le tas, en frappant des lycéens mineurs qui sont calmes devant leur lycée ? Faudrait d'abord nous passer dessus ! » ose-t-on, mi-déters, mi-flippé·es. La ruse fonctionne. Les élèves restent calmes et après deux heures de nasse, les CRS-SS rentrent bredouilles aux camions. De notre côté, on rejoint la manif interlycée prévue dans le centre-ville avec une petite bande de lycéen·nes, de profs et d'AESH en fin de matinée.

Progressivement, ce sont plus de 1 500 personnes qui se regroupent en haut de la Canebière sous un soleil radieux. Les prises de paroles s'enchaînent avec ferveur. Pour résumer : non aux coupes budgétaires, non à la guerre. Soutien aussi aux six élèves arrêté·es dans le cadre du mouvement, attrapé·es devant leur lycée lors d'un blocus ou carrément soulevé·es à l'heure du petit-déj' pour deux d'entre elleux. Preuve que la jeunesse effraie ?

Dans la manif, l'ambiance est grisante, tout le monde semble enjoué par ce mouvement construit par la base et qui décide lui-même de son agenda. Chacun·e semble en être l'acteur·ice : ici, des réunions publiques avec les parents, là, des apéros festifs entre collègues, plus loin, des rencontres avec les enseignant·es du primaire pour les inviter à faire grève. Une page Insta, « éduc_en_lutte_13 », fait fureur par ses mèmes ringards glissés entre deux infos sérieuses.

Une inquiétude : le mouvement est quasi uniquement marseillo-marseillais (« À jamais les premiers ! ») même si des frémissements débutent à Bordeaux ou en Normandie. Et Paris ? Toulouse ? Lyon ? Vous êtes où ? Car comment durer sans s'étendre nationalement ? Et comment faire de la lutte contre le budget de guerre une lutte qui agrège tout le monde ? Peuple de gôôôôche, plutôt que de bugger sur les résultats électoraux, rejoignez-nous !

LoÏc

1 Lire le CQFD n°245 (octobre 2025) consacré quasi-entièrement à ce mouvement.

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