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29.09.2026 à 20:23

Géographie des amours queers en ruralité

douchez.oceane

Journaliste indépendante basée dans les Pyrénées, Élodie Potente est entre autres l’autrice du podcast « Champs queers », et s’apprête à publier « Fierté des champs », qui narre le récit des vies LGBTQIA+ dans les zones rurales, à l’intersection de toutes les invisibilisations. Entretien à propos de ces récits et ces vies silenciées. Par Mačko Dràgàn Mačko Dràgàn : Qu’est-ce qui, initialement, t’a fait t’intéresser à ce champ de recherche, à.. Read More

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Journaliste indépendante basée dans les Pyrénées, Élodie Potente est entre autres l’autrice du podcast « Champs queers », et s’apprête à publier « Fierté des champs », qui narre le récit des vies LGBTQIA+ dans les zones rurales, à l’intersection de toutes les invisibilisations. Entretien à propos de ces récits et ces vies silenciées. Par Mačko Dràgàn

Mačko Dràgàn : Qu’est-ce qui, initialement, t’a fait t’intéresser à ce champ de recherche, à croiser thématiques LGBT+ et ruralité ?

E.P. : En 2018, je suis partie vivre dans la Drôme, dans la vallée de la Drôme précisément, un territoire très rural. Et là, en tant que journaliste et personne LGBT, j’ai eu l’impression d’un peu me « re-placardiser ». A Crest, Hervé Mariton, maire pendant 30 ans, et également député, avait lutté contre le mariage pour tous. A ce moment-là, il y avait une Pride, en 2013, dans cette ville, suivie d’une deuxième, en 2022, neuf ans plus tard. J’ai alors pris mon micro pour enregistrer. Avec l’idée, notamment, de raconter ce qui avait changé pendant ces presque dix ans, -et ce qui n’avait pas changé. Mais je me suis également rendu compte que la Drôme, un endroit plutôt progressiste, représentait un contexte particulier. Mais partout dans le pays, plein d’autres personnes vivent des choses similaires, dans d’autres territoires parfois plus difficiles. Il m’est venue l’idée de faire une série documentaire, « Champs Queer ». Dans ce cadre, j’ai aussi fait des ateliers, des séances d’écoute, et je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment beaucoup de choses à dire, et que j’ouvrais un sujet encore pas du tout ouvert à l’époque, alors même que j’étais confrontée à tout un tas d’initiatives, de Prides, de collectifs. J’ai donc eu envie d’aller plus loin, d’où le livre. Car il y avait déjà des thèses ou des recherches de sociologie sur le sujet, mais rien de grand public. J’ai donc voulu écrire pour raconter mon terrain, mais aussi me raconter moi, et documenter tout ça, dire vraiment ce que c’est d’être queer en ruralité.

M.D. : A ce propos, tu écris que grandir en tant que queer dans ce contexte, c’est « Grandir sans récits » : « Je ne me souviens pas m’être imaginée aimer une fille en grandissant. Ma construction s’est faite dans un monde cisgenre et hétéro-normé, dans une décennie et un territoire où les représentations queers ne pouvaient pas me parvenir ». Peux-tu m’en dire plus ?

E.P. : On grandit au milieu de plein de schémas de vie. Moi, je suis quelqu’un qui a grandi dans une certaine ruralité, puis qui s’est installée dans une ruralité différente de celle que j’ai connue adolescente. Et, bien qu’il y ait eu dans ma famille la cousine de ma mère, une femme trans dans le Tarn des années 1980, je n’avais pas du tout accès à ces représentations. Ça ne m’est jamais venu à l’esprit que c’était possible d’être lesbienne, et de rencontrer des gens qui seraient comme moi. J’avais l’impression d’être seule. Qu’il n’y avait pas d’endroit, pas de sociabilité qui n’était pas hétéro.
Puis j’ai beaucoup traîné dans des milieux musicaux, mais même là, je n’arrivais pas à voir vraiment d’autres schémas que l’hétérosexualité. Et en fait, il y a plusieurs raisons pour cela. D’une part, il y a le fait que globalement, dans notre culture, cette culture est sous-représentée, mais d’autre part, en réalité, il y a beaucoup de gens qui sont queers, mais qui n’ont pas osé le dire pendant très longtemps. J’ai recueilli plein de récits, des récits très difficiles à voir, de gens qui vivent au village avec parfois leurs compagnes, leurs compagnons, et qui sont lesbiennes, bi… et qui n’ont juste jamais rien dit. Et c’est très dur de retrouver ces récits, parce qu’ils n’ont jamais été enregistrés ou transmis. La représentation est invisible.
À ceci s’ajoute l’invisibilité des ruralités, qui est pour moi un sujet très important. Et on a une double invisibilité qui s’intersectionne. On ne parle pas très souvent, je ne sais pas, du fin fond du Tarn dans les médias. On ne parle pas très souvent de ce qui se passe, de positif ou de négatif dans les ruralités. Et nous, dans ces endroits, nous, LGBT+, nous n’avons pas d’histoire non plus. Donc il faut aller la chercher. Et c’est ça qui est dur.

M.D : C’est ce que tu écris quelque part dans ton livre : « Nous avons appris à détester être des ploucs tout comme nous avons appris à détester être trans, pédé, gouine, bi, queer ».

E.P : Oui, ce désamour m’a beaucoup questionné. Je me suis rendu compte qu’on m’a appris à détester de là où je viens, à ne pas dire de là où je viens. À ne pas dire que c’est un lieu dit, qu’il n’y avait pas d’adresse il y a encore 10 ans, et dire à la place qu’on vient de la métropole la plus proche. J’avais fait un exercice dans un festival, où le premier exercice, pour briser la glace, était de dire le village d’où on venait, de se placer sur une carte imaginaire. Parce que je trouve ça très important de nommer d’où on vient. Et à côté de ça, quand tu as grandi dans les années 1990, cela veut dire évoluer dans une atmosphère où ça n’est pas très cool d’être lesbienne. On nous apprend à détester les deux versions de nous, à détester son territoire tout en se détestant soi-même ; tout en écoutant des gens nous dire que cela n’est pas possible de vivre là où on l’on vit en tant que personne LGBT.
Moi j’habite dans un territoire du Nord-Est-Pyrénées, un territoire très pauvre, très peu médiatisé. Très précaire également, avec 50% de votes RN d’accord, mais en même temps, un territoire très beau de solidarité, qui a plein d’autres aspects qu’on ne veut pas voir, parce qu’on veut que les gens rentrent dans des cases…

MD : Ce que tu dis de nombreuses fois, c’est que pour toi « les ruralités sont à l’avant-garde d’autres façons de vivre », avec des réseaux d’entraide qui sont liés notamment et justement à la défection des services publics, et liées à la spécificité de ces territoires. Tu dis : « Les territoires ruraux, si pluriels soient-ils, sont au cœur des enjeux écologiques, antiracistes, féministes, agricoles, sanitaires. Et au cœur des enjeux queers ». Peux-tu développer ?

E.P. : Pour moi, et c’est une chose que je dis souvent en table ronde, si la révolution ne passe pas la ruralité, je ne sais pas où elle va se passer. Dans le sens où les luttes y sont omniprésentes. L’ADN des campagnes, c’est un ADN de luttes, de solidarités multiples. Chez moi, tous les 1ers mai, tout le monde est à fond, il y a eu tous ces blocages agricoles…. Et sans ces luttes, les gens n’auraient pas survécu en restant ici, ou en vivant ici, dans des endroits souvent abandonnés par l’État. Il y a l’aspect crucial ici de la préservation des paysages : par exemple, si les gens ne veulent pas qu’il y ait un Lidl à la sortie du village, et bien il n’y aura pas de Lidl en fait (rires). Ça ne sert à rien d’opposer l’urbain au rural, mais 70% des contre-attaques contre les projets anti-écolos de ces dernières années ont été menées en ruralité, avec de fortes mobilisations, et notamment, dans ces mouvements, de nombreuses personnes queers. Sans compter toutes les histoires passées sous les radars, non archivées….

MD : À un moment, à propos de la question de la réappropriation de nos territoires, tu cites l’initiative Queering the map, initiée sur le territoire de la nation Kanien’kehá:ka, au Canada. « Chaque point apposé sur ce planisphère interactif est une mémoire queer, un amour, un moment vécu. Un repère. Une preuve d’existence ». C’est une façon d’intégrer l’intime queer à la géographie, à la mémoire collective ?

E.P. : C’est une superbe initiative lancée par les Premières Nations au Canada. Queering the map, c’est une carte participative qui permet aux personnes LGBT de mettre un petit pin sur la carte, et de raconter une anecdote, par exemple : « J’ai embrassé pour la première fois un garçon ici », des choses plus ou moins intimes, personnelles. C’est anonyme, mais quand on regarde la carte aujourd’hui, elle est remplie, et dans le monde entier, ce qui est une façon de dire : vous pouvez dire ce que vous voulez, vous pouvez faire passer les lois répressives que vous voulez, les personnes queers sont partout.
Et c’est aussi une façon, comme tu le dis, de s’approprier son propre territoire une thématiques que connaissent bien les Premières Nations hélas…. Et récemment, j’ai vu beaucoup de Palestiniens, de gens de Gaza ayant indiqué sur la carte « le premier garçon que j’ai aimé, c’était ici sur cette plage » ; des gens qui, peut-être sont décédés aujourd’hui…. C’est beau et triste, et c’est ça s’inscrit complètement pour moi dans l’idée de ce qui s’appelle la contre-cartographie, dont le but est de dire et montrer toutes ces choses qu’on efface habituellement des cartes. C’est un de mes outils préférés pour sortir de la silenciation et, dans ce cas de figure, indiquer que s’aimer ici, s’embrasser là, faire le récit de ces amours queers invisibles voire non autorisées, c’est fort, un véritable acte politique. Et ça donne espoir.

MD : Dans un chapitre, tu écris que « lorsque l’on est queer, on apprend très tôt à faire famille autrement. Selon une équipe de chercheur·ses québecois·es, nous serions même « à l’avant-garde d’une définition plus large de la famille ». La première expérience d’homophobie est souvent vécue dans le cadre familial […] Alors, pour s’en extraire, les personnes queers se constituent des familles choisies. Elles viennent réparer ces ruptures. Elles redistribuent les liens, les soins, les loyautés. La mienne est composée d’ami·es – parmi lesquel·les beaucoup ne sont pas queers –, d’allié·es, et de mon amoureuse, avec qui sans aucun doute je fais famille, même si nous ne voulons pas d’enfants. Se dire que l’on est une famille est déjà un acte politique ». Pour conclure, et pour rester dans la thématique de l’amour politique, peux-tu revenir sur cette notion ?

E.P. : Pour moi, la « famille choisie » est déjà effectivement une notion très politique, notamment dans un pays comme la France où règne encore beaucoup un cadre nataliste hétérosexuel -enfin, nataliste, mais sans les moyens pour aider les enfants hein… Bref, quand on grandit en tant que queer, quand l’on découvre que l’on est queer, surtout pour moi dans le contexte des années 1990, dans une famille hétéronormées avec papa, maman, et les enfants, on se fait imposer l’idée que la « normalité » c’est de se mettre avec un mec pour avoir à son tour des enfants…. On a tellement peur de briser cela qu’on se recrée autour de soi cette « famille choisie ».
Personnellement, comme je l’écris, je peux dire que ma famille aujourd’hui est composée de mes amis, qui font partie des personnes que j’aime le plus dans le monde et qui sont ma vraie famille. Car la biologie ne définit pas réellement ce qu’est la famille. Il y a quelque chose de vraiment important à sortir du cadre nucléaire, qui en plus peut être vecteur de violence et rejet. D’autant plus que dans le cadre dans lequel je vis et travaille, et que j’étudie, la ruralité, cette famille nucléaire est très présente, l’idée de « normalité » est très présente. Il est donc plus difficile encore d’en sortir, et de créer autre chose autour de soi, avec la pression de rapidement se mettre en couple, si possible hétérosexuel, et de fonder à son tour une famille.
Par ailleurs, on attend souvent de la personne queer qu’elle finisse par se ranger dans le cadre hétéronormé, alors que justement être queer c’est rester hors de cette norme, -et il y a de très nombreuses façon de le faire. Ce sont des choses que l’on observe, qu’on voit beaucoup dans les maisons de drag, que j’aborde longuement dans mon livre. Dans les scènes de ballroom, de voguing, on voit qu’il y a une reconstitution de la famille avec la mère, la sœur, etc. Il y a cette façon d’accueillir des enfants qui ont été rejetés par leurs parents, et ainsi de les amener dans un chemin un peu plus serein, d’être aimé, de pouvoir inventer leur vie.

MD : Il y a d’ailleurs la députée LFI Clémence Guetté qui porte un projet de reconnaissance légale de l’amitié, avec une une proposition de loi pour faire de l’amitié un cadre reconnu.

E.P. : J’ai une amie, Johanna Cincinatis qui a écrit un livre sur ce sujet, Elles vécurent heureuses, L’amitié entre femmes comme idéal de vie [ed. Stock, 2024] qui se demande pourquoi on abandonne souvent nos amitiés féminines pour se mettre en couple, et pourquoi on ne pourrait pas imaginer, à l’inverse de ceci, des amitiés qui prospèrent de la même façon qu’un couple pourrait prospérer, en les plaçant au cœur de nos vies. Je trouve que c’est une idée formidable, notamment car nos amitiés restent parfois plus longtemps que nos partenaires de vie en couple…

À lire :

– Fiertés des champs, Élodie Potente, ed. Le passager Clandestin. A paraître en octobre 2026
L’universitaire étatsunien Jack Halberstam a théorisé en 2005 le concept de métronormativité dans In a Queer Time and Place, ouvrage dans lequel il démontre que les grandes métropoles sont systématiquement présentées comme les seuls espaces de vie possibles et désirables pour les personnes queers. Pourtant, affirme Elodie Potente, « partout en France, malgré des réalités géographiques et sociologiques très différentes, des réseaux queers ruraux se sont constitués ces dernières années. Ils font vivre des cafés queers, des événements, des conférences, des cercles de paroles, des performances drags et une quarantaine de prides rurales. Ces actions sont toujours pensées à l’échelle d’un territoire précis, parfois très restreint ». Et les personnes queers sont omniprésentes dans les réseaux de lutte et d’entraide, si nécessaires dans des territoires très souvent soumis à l’absence ou la disparition des services publics. La journaliste indépendante est donc allée à la rencontre de toutes ces vies, ces récits, intimes et/ou collectifs, pour dresser un riche et vivant état des lieux des géographies queers qui s’inventent au quotidien dans nos campagnes.

– Elles vécurent heureuses. L’amitié entre femmes comme idéal de vie, de Johanna Cincinatis, ed. Stock, 2024De plus en plus de femmes se mettent à développer des relations outrepassant le cadre amical classique, achetant des maisons ensembles, fondant des tiers-lieux, voire se mariant. L’autrice se demande donc : « Et si ce modèle se démocratisait ? Que se passerait-il si l’amitié féminine représentait le même acquis social que le couple et qu’elle ouvrait autant de portes : capital économique, reconnaissance sociale, soutien fiscal, réseau professionnel, aboutissement personnel ? L’amitié féminine foutrait tout le système en l’air ».

À écouter :

– Le podcast Champs Queer, d’Elodie Potente, disponible sur Ausha, une série documentaire sur la vie des personnes queers en milieu rural. « Je crois que durant un long moment, nous avons fait comme si les ruralités étaient dépourvues de nos récits. Comme si elles s’étaient forgées sans nous. Mais toutes les géographies sont des géographies queers »

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05.08.2026 à 15:00

Contre la gentrification, la touristification, comment faire front ? L’exemple marseillais

douchez.oceane

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vide des habitants pour faire.. Read More

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Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vide des habitants pour faire place aux touristes. Marseille change à grande vitesse au profit des classes dominantes. Ce n’est pas le seul exemple, mais dans la cité phocéenne, il est brutal, visible et concentré. Rencontre et récit autour de ces phénomènes qui empoisonnent nos villes, et comment y faire face.

Par Edwin Malboeuf

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29.07.2026 à 16:00

Au Liban, la convergence des luttes face à l’occupation israélienne

douchez.oceane

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026 « Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto Alors que pleuvent.. Read More

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Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026

« Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto

Alors que pleuvent les bombes, Beyrouth est devenue une ruche. La capitale libanaise, attaquée presque quotidiennement par Israël depuis le début de la guerre contre l’Iran le 2 mars, ne peut pas stopper les missiles : il n’y a pas plus de système de défense aérien que d’abris souterrains. Mais face au sentiment d’impuissance, ses habitants s’unissent pour au moins se soutenir quand tombe la mort. Un peu partout, la solidarité s’organise tandis que des centaines de milliers de personnes fuient les bombardements et affluent dans les parcs, sur les trottoirs, dans les rares espaces publics de la ville.

Un maçon observe la destruction causée par une frappe israélienne dans le centre de Beyrouth, vue d’une maison qu’il tente de stabiliser, le 18 mars 2026

Pourtant, dès les premières heures des nouveaux bombardements israéliens sur le Liban, en parallèle à ceux sur l’Iran, les vieux réflexes se sont remis en marche. À l’automne 2024 déjà, la « guerre des 66 jours » avait suscité l’effroi mais aussi une vague de solidarité énorme. Mais ce n’était pas la première fois. Les Israéliens ont envahi le Liban en 1948, en 1976, en 1982, puis occupé le sud du pays jusqu’en 2000, avant d’envahir de nouveau en 2006, et maintenant, la guerre fait rage depuis le 7 octobre 2023. Pour les générations d’avant, les gestes à avoir en cas de bombardements sont gravés dans la mémoire musculaire. Mais pour toute une génération, c’est la première guerre, il faut tout apprendre.

Dès le premier jour de la guerre, des volontaires préparent des repas pour le million de personnes déplacées, à la cantine solidaire « Nation Station » à Beyrouth, le 2 mars 2026

Pour chaque détonation sourde d’un missile israélien qui s’abat, le son de milliers de coups de couteaux, de cuillères qui tintent, de marmites qui bouillent résonnent. C’est dans les cuisines que la résistance s’organise, dans celles des habitants les plus précaires aux restaurants les plus cossus de Beyrouth. Le million-et-demi de déplacés de guerre doit être nourri : ce n’est pas un acte de compassion ou de pitié, mais bien un geste politique. Alors que le Liban est un pays découpé par les puissances coloniales et ses propres élites en un mille-feuille de religions, de quartiers ou de régions et de classes sociales, c’est un véritable défi de se rassembler face à un ennemi et se serrer le coude.

De jeunes volontaires s’activent dans un rythme frénétique. Les poivrons hachés, les pois chiches mélangés au cumin et à l’huile d’olive, les tomates émincées, le tout servi à la chaîne dans des plateaux-repas, le plus vite possible. Les mêmes gestes répétés des centaines de fois, pour que les familles déplacées par Israël aient de quoi manger ce soir. Les muscles fatiguent, mais les conversations fusent. « Et toi, tu viens d’où ? Tu es Français ? Ah ben merci, c’est à cause de colonisateurs comme toi qu’on en est là aujourd’hui ! » s’esclaffe l’une des volontaires qui est là ce soir. L’humour libanais est direct et ironique, héritage de décennies de guerres civiles et d’invasions israéliennes, toutes causées, il est vrai, par l’accord de Sykes-Picot et la déclaration Balfour, il y a plus de 110 ans maintenant.

Ici, dans cette cuisine en sous-sol d’un café beyrouthin, des Syriens, Libanais, Palestiniens et occidentaux s’activent ensemble. Il ne s’agit pas d’une ONG internationale aux protocoles cadrés et aux bilans rutilants, mais d’une petite initiative d’aide mutuelle. Pas forcément anarchiste, car ce courant politique se fait rare ici, mais c’est la même idée : les expats et émigrés envoient leur argent, qui sert à acheter des provisions ou des médicaments ; des dizaines de volontaires cuisinent ; un petit groupe d’activistes coordonne et distribue le tout directement aux familles ayant trouvé refuge dans la rue. Tout est direct, sans commissions, sans intermédiaire, sans « chargés de projets » ni « superviseurs ». On se tutoie, on rigole, on fatigue, on désespère ensemble.

Dans une autre cuisine souterraine située à quelques kilomètres de là, même ambiance. Sauf qu’ici, la fondatrice de l’initiative dénote : il s’agit de Mama Jay, une icône trans de la petite mais joyeuse et combative communauté queer de Beyrouth. Septuagénaire, elle a survécu aux affres de la guerre civile et de l’homophobie ambiante, à la violence des milices et de l’État libanais. Après avoir subi multiples viols, une « thérapie de conversion » et des arrestations à la pelle, c’est aujourd’hui face au rouleau compresseur israélien qu’elle se bat avec sa cuisine solidaire.

La communauté queer s’engage ainsi de plein pied dans la lutte, utilisant l’expérience de décennies de structures autogérées, de levées de fond secrètes, d’associations et de combativité. Mais sans pour autant le revendiquer ouvertement. La répression homophobe des dernières années, les agressions et la guerre ont mis en pause le chapitre extravagant des soirées drag et des tentatives de monter des événements pour le mois des Fiertés. Mais aussi parce que le plus important, aujourd’hui, n’est pas d’être queer ou de gauche, mais bien de s’opposer à l’écocide, au génocide, à l’urbicide d’Israël.

Défendre une société qui criminalise les actes sexuels « contre-nature » (article 534 du code pénal libanais) face un État réputé progressiste sur les questions LGBTQIA ? Si en Occident le mythe de l’Israël tolérant aux « minorités sexuelles » est répandu, ici tout le monde le sait : le paradis du pinkwashing et des parades pailletées à Tel Aviv est aussi le tombeau des Palestiniens et des Libanais, qu’ils soient queer ou hétéros. Dans les cuisines solidaires et d’aide mutuelle de Beyrouth, tous les pronoms se côtoient, les activistes féministes hachent du persil à côté d’une gouine de la bourgeoisie beyrouthine mais aussi d’un camarade écolo du Liban-Sud et d’une réfugiée palestinienne bi ou encore d’une travailleuse migrante éthiopienne. Dans ces temps de survie, ce n’est même pas un sujet, mais bien une évidence.Un membre de l’association de protection animale «Animals Lebanon» tente de sauver des animaux domestiques après une frappe israélienne sur le centre de Beyrouth, le 18 mars 2026.

Comme le dit un adage bien répandu au Liban : « les bombes israéliennes ne discriminent pas ». Le rouleau compresseur de Tsahal broie tout sur son passage, sans se soucier des nationalités, des orientations sexuelles, de la couleur de peau. Tel Aviv prétend viser des « terroristes du Hezbollah », tout en demandant aux autres Libanais de ne pas aider la communauté chiite (celle traditionnellement attachée au « Parti de Dieu »), et assume donc viser particulièrement cette branche religieuse de l’Islam, qui représente environ un tiers du Liban. Elle compte sur les Chrétiens, alliés cooptés par le Mandat français puis par la cause sioniste, pour créer une guerre civile au Liban.

Des volontaires distribuent des repas à des travailleur. eus.es migrants déplacés par les bombardements israéliens à l’Eglise jésuite St Joseph à Beyrouth, le 8 mars 2026

Mais l’immense majorité de la population, ici, refuse cette instrumentalisation. Même si le gouvernement libanais et de nombreux médias jouent le jeu des États-Unis et déclarent que le Hezbollah est son ennemi prioritaire, la population n’oublie pas d’où viennent les bombes qui la déchiquettent. Et les centaines de victimes syriennes, africaines, palestiniennes et queer ne sont pas oubliées (par tous). Pas plus que les animaux de compagnie écrasés dans les décombres ou morts de faim ; pas plus que les hyrax (mulots) et les tortues du Liban-Sud, pris au piège ; pas plus que les oliviers déracinés, les champs de fleurs brûlés, les forêts bulldozées, les villages dynamités.

Les écologistes et défenseurs des animaux se sont ainsi retrouvés alliés aux « fellaha » (paysans) chiites du Sud-Liban ; ils se retrouvent à planter des semences paysannes et bio dans des terres ravagées au phosphore blanc, à quelque pas d’un portrait d’un jeune « martyr » du Hezbollah.

Car Israël ne cherche pas seulement à éradiquer le Hezbollah, mais bien tout l’environnement dans lequel vivent ses combattants. C’est ainsi que le Liban-Sud est devenu une « zone morte », avec une soixantaine de villages rayés de la carte, 50 000 hectares de terres arables brûlées, dont 18 000 hectares d’oliveraies, depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023.

Rjeyli Bou Rjeyli, agriculteur bio dans le Chouf (montagnes au-dessus de Beyrouth), vend ses produits à prix bloqués aux cuisines solidaires qui aident les personnes déplacées par la guerre au Liban. Kfar Him, 21 mars 2026

Face à cet écocide, les associations écolo se mobilisent. Certaines œuvrent pour la phyto ou bioremédiation, qui revient à utiliser certaines plantes pour éponger les métaux lourds des sols bombardés et à redonner vie à la terre meurtrie. D’autres mènent des campagnes de reforestation dans des zones dangereuses, ou soutiennent les agriculteurs qui restent proches du front, leur distribuent des semences ou des moyens financiers. Des paysans bio hébergent des familles déplacées ; des éleveurs accueillent des troupeaux entiers pour les mettre à l’abri.

Des associations et des individus secourent les chiens et chats errants. Juste après une frappe aérienne, des équipes débarquent avec des cages et des friandises pour trouver les animaux survivants. D’autres tentent de sauver les plages de sable fin de Tyr, lieu de ponte des tortues.

Mais une litanie de tristes nouvelles s’abat sur eux : Rahma, une travailleuse migrante sri-lankaise vivant dans un village du Liban-Sud et connue pour ses rondes de distribution de croquettes en pleine guerre, a été tuée par une frappe israélienne début juin. Peu après, Mona Khalil, une activiste pour la protection de l’environnement, est blessée dans un bombardement. Des apiculteurs et leurs abeilles, des éleveurs et leurs troupeaux, des activistes sont tués régulièrement depuis octobre 2023.

Mais les survivants ne baissent pas les bras. Face au carnage, les humains qui habitent le Liban affirment leur droit à la vie, ainsi que leur attachement aux écosystèmes dans lesquels ils sont enracinés. Chaque bombe israélienne qui tombe aujourd’hui rappelle que le véritable ennemi, c’est celui qui vous occupe et vous envahit depuis 80 ans, et pas le réfugié syrien, la drag-queen ou l’agriculteur démuni.

Malgré les différences, les haines confessionnelles, queerphobes, racistes, chaque bombe cimente l’esprit de cohésion d’une population qui se bat pour exister. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes.

Un travailleur agricole syrien récolte des fleurs d’oranger à Maghdouché, village chrétien du Sud-Liban près de Saida, alors que cette récolte saisonnière importante est perdue dans tout le reste du sud du pays. Liban, 27 mars 2026

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