16.04.2026 à 16:45
« La souffrance des Libanais⋅es est dépolitisée »
16.04.2026 à 16:45
« La souffrance des Libanais⋅es est dépolitisée »
Essayiste et docteure en neurosciences, issue d’une famille originaire du sud du Liban, Samah Karaki a grandi dans un pays en guerre civile (1975–1989) puis a vécu son adolescence sous occupation israélienne (1996–2000). C’est dans ce type de contexte de violence politique en continu, au sein duquel une multiplicité de discours contradictoires cohabite, qu’elle étudie les phénomènes cognitifs, et cherche ainsi à comprendre comment nos perceptions, nos émotions et nos récits influencent la construction de notre morale.
Elle signe l’essai Contre les figures d’autorité. Comment notre cerveau se laisse séduire par les auteurs, les génies, les héros, etc., qui vient de paraître aux éditions Rue de l’Échiquier. Elle est également l’autrice de L’empathie est politique. Comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments (JC Lattès, 2024).
Dans votre essai paru en 2024, vous décortiquez la fabrique de l’empathie à l’échelle mondiale. Comment se déploie-t-elle dans le cas de l’actuelle guerre israélienne contre le Liban ?
L’empathie n’est jamais universelle : elle est construite, orientée et profondément sélective. Dans le cas du Liban, elle se distribue selon des lignes de fracture politiques et sociales. Le « peuple libanais » est souvent présenté comme un bloc homogène, alors qu’il est traversé de divisions politiques, sociales et religieuses majeures. En France, dans une grande partie du récit médiatique, les victimes issues de quartiers qui ne sont pas associés au Hezbollah sont davantage humanisées et décrites comme « innocentes », tandis que les personnes chiites, qu’elles vivent dans le sud du pays ou à Beyrouth, sont soupçonnées d’allégeance politique au Hezbollah et suscitent moins d’empathie. On parle pour les qualifier de « cibles », de victimes d’« opérations militaires », sans jamais rappeler que le droit international interdit de bombarder des civil⋅es.
Cette hiérarchisation entre les Libanais⋅es plonge ses racines dans une histoire marquée par la guerre civile, les divisions communautaires, les logiques de classe et le racisme, visant en particulier les habitant⋅es du sud du pays, une région agricole et pauvre qui abrite des minorités chiites et druzes… Des médias européens reprennent à leur compte cette hiérarchisation, parfois par manque de temps ou de connaissances, parfois parce qu’ils adhèrent à cette vision.
À cela s’ajoute un phénomène plus diffus : la fascination des opinions pour les prouesses technologiques de la guerre, auxquelles le défilé d’experts militaires sur les plateaux télé donne corps. Les vies humaines disparaissent derrière les termes techniques : par exemple, le 8 avril 2026, il a beaucoup été répété que l’armée israélienne avait effectué « 100 frappes en 10 minutes » [alors que 357 personnes ont été tuées et plus de 1 200 blessées]. On voit bien comment certaines morts deviennent presque invisibles.
Vous parlez dans votre essai sur l’empathie du concept d’« infrahumanisation », forgé dans les années 2000 par le psychologue belge Jacques-Philippe Leyens. De quoi s’agit-il et en quoi s’applique-t-il à la situation actuelle au Moyen-Orient ?
L’infrahumanisation est une forme spécifique de déshumanisation. On reconnaît l’autre comme humain, mais on le considère comme moralement inférieur, voire intrinsèquement dangereux. Cela permet de justifier la violence exercée contre lui, en la requalifiant comme une forme de légitime défense : puisqu’il est une menace essentielle, sa souffrance apparaît acceptable, voire nécessaire. Ce mécanisme repose sur un biais de confirmation : on sélectionne les informations qui viennent confirmer l’idée que l’autre est dangereux.
Il a été mobilisé dans de nombreux contextes historiques, depuis les propagandes génocidaires, dont la propagande nazie, jusqu’aux discriminations systémiques des personnes homosexuelles pendant la crise du VIH-sida. Au Moyen-Orient, on le retrouve dans la manière dont certaines populations sont assimilées à des projets terroristes. Les Libanais·es chiites seraient ainsi à la solde de l’Iran, ou les Palestinien⋅nes à la solde du Hamas…
« Considérer l’autre comme moralement inférieur permet de justifier la violence exercée contre lui »
Des images de la guerre au Moyen-Orient nous parviennent en flux continu. Quel rôle jouent-elles dans cette infrahumanisation ?
Elles produisent un double effet : une sidération et, à terme, une forme d’engourdissement. À force de voir circuler des images de destruction et de deuil, souvent décontextualisées, les conflits sont réduits à des crises humanitaires. Ils sont compris comme une souffrance immédiate, mais dépolitisés. On compatit sans comprendre, donc sans agir.
Pour que ces images deviennent utiles, l’empathie doit être déplacée. Il ne s’agit pas seulement de ressentir, mais de comprendre ce dont les populations ont besoin. Cela implique de contextualiser, de nommer les responsabilités, de soutenir des actions concrètes et de donner la parole, dans les médias, à des voix moins audibles que les figures habituelles de la diaspora.
Surtout, il faut sortir d’une représentation qui enferme les populations subissant la guerre dans la seule figure de la victime. Elles sont aussi composées de sujets politiques, d’individus complexes, capables de créer, de penser, de contester. Donner à entendre ces voix dans leur diversité est une condition essentielle pour transformer l’émotion en engagement réel. Je suis, par exemple, frappée par le fait que les films sur Gaza qui ont bien marché en Occident – par exemple La voix de Hind Rajad de Kaouther Ben Hania, ou encore Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi, tous deux sortis en 2025 – illustraient la souffrance d’une manière saillante. Alors que le cinéma palestinien est très drôle, absurde, poétique… Comme si la seule image de la Palestine qui puisse nous rassurer aujourd’hui était celle de gens qui pleurent. Les réduire à leur souffrance, c’est encore leur retirer une part de leur humanité.
07.04.2026 à 18:21
Le concept d’homme « nouveau » sert à reconduire les rapports de pouvoir
Vous travaillez toutes les deux sur les masculinités, mais dans des disciplines différentes. Sur quels points vos travaux de recherche convergent-ils ?
MÉLANIE GOURARIER Il y a quinze ans, j’ai réalisé une thèse d’anthropologie qui avait pour objet des « communautés de séduction », c’est-à-dire des groupes d’hommes qui se retrouvaient entre eux pour apprendre à séduire les femmes à partir de méthodes basées sur le développement personnel. Ils considéraient que les évolutions de la société leur étaient défavorables, que la masculinité était en crise et qu’il fallait la réaffirmer.
LAURA VERQUERE De mon côté, je suis chercheuse en sciences de l’information et de la communication et j’ai analysé la façon dont a été portée la question de l’allongement du congé paternité dans le débat public, de 2017 à 2020. J’ai notamment travaillé autour de la figure dite des « nouveaux pères », comme les appellent volontiers les journalistes : ces hommes qui incarnent des formes de paternité plus impliquées dans les tâches domestiques et parentales, plus douces, plus empathiques avec les enfants.
Ainsi, Mélanie étudiait des masculinités dites conservatrices, voire réactionnaires, et moi, j’observais celles qui incarnaient le progrès. Mais, dans les milieux académiques comme dans celui des médias, les questions qui nous étaient posées étaient sensiblement les mêmes : est-ce que les hommes changent, ou pas ?
MÉLANIE GOURARIER Cette manière consensuelle de poser toujours le même cadre pour appréhender les masculinités nous interrogeait en tant que chercheuses. En général, quand il y a des choses qui sont posées comme des évidences, il est urgent de venir les questionner. Notre livre En finir avec l’homme nouveau est né de cet étonnement partagé.
Qui est cet « homme nouveau » avec lequel vous invitez à en finir ?
LAURA VERQUERE C’est une figure archétypale qui a des incarnations très différentes. Elle est présente dans les grands régimes totalitaires du XXe siècle, qui le mobilisent de manière centrale au sein de leur idéologie politique. On peut citer, par exemple, l’écrivain italien Marinetti, qui fait l’apologie d’une identité masculine renouvelée dans son Manifeste du futurisme en 1909 et qui deviendra, quelques années plus tard, un soutien actif du régime fasciste de Mussolini. Ou encore certaines œuvres allégoriques du sculpteur allemand Arno Breker : les figures masculines particulièrement musclées qu’il a mises en scène ornaient la cour d’entrée de la chancellerie d’Adolf Hitler.
Mais on la retrouve aussi, aujourd’hui, au sein des masculinités qui se veulent progressistes : les hommes « déconstruits », les « nouveaux pères », ou encore certaines personnalités de la macronie qui se présentent en rupture par rapport à une certaine manière de faire de la politique, comme Gabriel Attal.
MÉLANIE GOURARIER À l’autre bout du spectre, des masculinités plus conservatrices, comme Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Vladimir Poutine se saisissent aussi de la question de la nouveauté, même si c’est pour se positionner contre. Qu’on les promeuve ou les rejette, ces valeurs de nouveauté et de modernité sont systématiquement le référentiel qui sert à penser la masculinité.
« Cette “modernité”, qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à reconduire des rapports de pouvoir, de race, de classe et de sexualité »
Vous posez d’ailleurs l’idée d’un profond continuum entre des masculinités contemporaines très différentes au sein de l’espace politique…
LAURA VERQUERE En effet, les masculinités entretiennent un dialogue permanent les unes avec les autres. Par exemple, actuellement, dans le débat public, les communautés masculinistes sont présentées comme étant la « masculinité problématique ». Ce qui permet, de manière archétypale, de les opposer aux masculinités modernes, progressistes. Ce jeu pose problème car, d’une part, il maintient toute l’attention sur la question du changement des masculinités. D’autre part, en présentant les masculinités modernes comme solution aux problèmes de la société, il masque le fait que, même sous des formes adoucies, les logiques de préservation du pouvoir masculin persistent.
MÉLANIE GOURARIER Si on s’intéresse à la façon dont les différents types de masculinités s’organisent entre eux pour garantir aux hommes une position d’hégémonie culturelle, sociale et politique, on voit alors apparaître en creux d’autres masculinités qui sont, elles, en position de relégation. Une étude de la Caisse nationale des allocations familiales parue en 2023 sur les familles à horaires dits « atypiques » – pour l’essentiel des familles exposées à la précarité – montre que les horaires décalés des mères poussent régulièrement les pères à s’occuper seuls des enfants. Pour autant, cet investissement « contraint » dans les tâches domestiques n’est jamais présenté comme un signe de modernité. Au contraire, ces pères subissent de plein fouet le revers néolibéral de la « modernité » et cela les précarise davantage. Cette « modernité », qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à reconduire des rapports de pouvoir, de race, de classe, de sexualité et à établir des hiérarchies. Les discours de nouveauté peuvent être une ruse pour travailler à la reconduction de l’ordre social.
Puisque la notion de changement n’est pas la plus pertinente pour analyser les masculinités, par quoi pourrait-on la remplacer ?
MÉLANIE GOURARIER C’est une question particulièrement difficile ! Il faudrait pour commencer par démasculiniser le rapport au changement.
LAURA VERQUERE Cela consisterait à se débarrasser des qualités qui lui sont aujourd’hui attribuées – l’idée que le changement est forcément linéaire, marqué par des ruptures et des révolutions qui servent à faire table rase, à effacer tout ce qui s’est passé avant, pour faire place à la nouveauté. Il faut repenser ces dynamiques-là en des termes féministes, de manière peut-être plus modeste et située – en se positionnant dans le temps long et en s’inspirant de pratiques déjà existantes mais qui passent sous les radars de la nouveauté.
En finir avec l’homme nouveau de Mélanie Gourarier et Laura Verquere. 19 euros. En précommande sur revueladeferlante.fr
02.04.2026 à 16:16
Des attaques que plusieurs ministres ont finalement condamnées publiquement le lundi 30 mars, mais pas Aurore Bergé, pourtant chargée des discriminations au gouvernement. Ce silence politique assourdissant confirme la banalisation à vitesse grand V des idées racistes les plus primaires, ouvre grand les battants et confirme que, pour la majorité au pouvoir, l’extrême droite n’est plus – comme elle l’a longtemps été – un ennemi à combattre mais un partenaire politique tout ce qu’il y a de plus respectable.
Dans cette newsletter, vous trouverez de quoi analyser l’actualité des derniers jours, comprendre les mécanismes du racisme et la banalisation des idées d’extrême droite, mais également riposter. Bonne lecture.

zouz revient longuement sur la mécanique des discours racistes qui ont visé ces derniers jours les nouveaux maires racisés élus sous l’étiquette insoumise, principalement en Île-de-France. Ainsi, à Saint-Denis, l’élection de Bally
Bagayoko réveille d’après lui « les peurs profondes d’une partie de la classe médiatique et politique, qui voit pour la première fois un homme noir prendre la tête d’une ville de 150 000 habitant·es ».
Lire le billet sur le site de Mediapart
Dans une tribune publiée par Le Monde, la sociologue Solène Brun mobilise le concept d’assignation raciale conceptualisé par Frantz Fanon pour analyser le traitement politique et médiatique de la victoire électorale de Bally Bagayoko. Alors qu’il célèbre sa victoire à la mairie de Saint-Denis le 15 mars au soir, le nouvel élu « n’est plus l’enfant de Saint-Denis, l’ancien basketteur devenu entraîneur, le cadre à la RATP […]. Bally Bagayoko est un Noir. » En fin de compte, déplore la chercheuse : « Les accusations indignes qui visent Bally Bagayoko […] ne sont finalement qu’un symptôme de la période actuelle et de sa terrible inversion des valeurs. »
À retrouver sur le site du Monde
Dans une interview donnée au quotidien L’Humanité, le sociologue Fabien Truong analyse le mépris de classe à l’œuvre dans les accusations de communautarisme portées sur les nouvelles équipes municipales, particulièrement en Seine-Saint-Denis. « Ce qui dérange les racistes, ce n’est pas que les immigrés ne s’intègrent pas, c’est qu’ils s’intègrent trop », affirme-t-il.
À lire sur le site de L’Humanité
Pendant que, en France, les attaques racistes pleuvaient sur les plateaux de télévision, jeudi 26 mars, le Parlement européen votait le durcissement de la politique migratoire de l’Union, ouvrant la possibilité d’incarcérer des mineur⋅es sans papiers et prévoyant l’ouverture, hors de ses frontières, de centres de détention pour y déporter des immigrant⋅es dépourvu⋅es de titre de séjour.
Un article à retrouver sur le site du Monde
Une lueur d’espoir venue de l’autre côté de l’Atlantique ? Dans le magazine de critique sociale Contretemps, le syndicaliste étasunien Ramy Khalil revient sur la mobilisation conjointe et historique des syndicats et des mouvements antiracistes à Minneapolis contre l’ICE – la police anti-immigration –, et, désormais, dans tout le pays. Ensemble, ils appellent à une grève générale le 1er mai 2026 pour protester contre la politique raciste et impérialiste de Donald Trump.
À lire sur le média Contretemps

Dans cette série audio en quatre épisodes, à travers des entretiens et des archives, le journaliste Sébastien Thème nous plonge dans l’expérience quotidienne des personnes noires. Il y raconte les tensions, les blessures, mais également la diversité des vécus et la nécessaire reconstruction mémorielle face à l’héritage colonial. Autant d’aspects que le regard blanc refuse encore souvent de voir.

La série est disponible par ici

Dans La Domination blanche, les sociologues Solène Brun et Claire Cosquer inversent les termes de l’équation habituellement formulée, en particulier ces derniers jours dans les médias : ce ne sont pas les personnes racisées qui empêchent nos sociétés de fonctionner harmonieusement, mais bien le regard et, par-delà, la posture dominante des personnes blanches, présentée comme « l’ordre naturel des choses ». En d’autres mots : le racisme.
« À l’instar des sociologues qui s’attellent à l’analyse de la masculinité ou de celles et ceux qui se penchent sur les classes dominantes, écrivent les autrices en conclusion de leur essai, l’étude de la domination blanche suppose de retourner le regard scientifique vers l’exercice – quotidien, routinier – du pouvoir. » Un travail tant académique que militant dont l’essentiel, encouragent-elles, reste encore à mener.

Solène Brun et Claire Cosquer, La Domination blanche, Éditions Textuel, 2024. 17,90 euros.

Pensée comme un lieu d’accueil et d’éducation, Manyaya est une librairie indépendante exclusivement en ligne qui vient d’ouvrir ses portes. On y trouve tout type d’ouvrages pour s’éduquer sur les questions de discriminations racistes, ou pour approfondir ses connaissances. Et il y en a pour tous les âges et tous les styles : essais, guides pratiques, bandes dessinées, fictions, albums jeunesse.