« Les lignes directrices qui nous ont aidés à éviter un conflit nucléaire sont en train de disparaître. Nous ne savons pas vraiment comment gérer ce danger à l'avenir. »
Le seuil nucléaire semble s'être abaissé. Auteur d'une somme essentielle, le spécialiste David Holloway en tire les conséquences.
Les États-Unis ont instauré hier un blocus sur les navires iraniens passant par le détroit d’Ormuz. Six jours plus tôt, Donald Trump menaçait l’Iran d’oblitération si celui-ci persistait à maintenir le passage fermé : « Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne jamais renaître. » Son vice-président J. D. Vance a quant à lui déclaré que l’armée des États-Unis pourrait avoir recours à des armes « qu’elle s’est jusqu’à ce jour retenu d’utiliser », ce que certains ont interprété comme un possible emploi de l’arme nucléaire. Votre dernier ouvrage retrace l’histoire de cette arme depuis sa création : la rhétorique de l’oblitération employée par Trump est-elle inédite ?
La déclaration de Trump est choquante et constitue une menace de commettre un crime de guerre : la destruction d’une civilisation. Les civilisations disparaissent et nous pouvons retracer leur évolution, mais menacer d’en anéantir une par des bombardements et la force militaire est extraordinaire et doit être condamnée. La communauté internationale l’a d’ailleurs largement fait.
D’un point de vue historique, je ne me souviens pas que des menaces nucléaires aient jamais été faites dans le but déclaré de détruire une civilisation tout entière. Bien sûr, certaines puissances ont menacé d’énormes dégâts, militaires mais aussi industriels et, si celles-ci avaient été mises à exécution, elles auraient de facto entraîné la fin d’une civilisation.
Certains plans élaborés pendant la guerre froide, par exemple, auraient pu entraîner des centaines de millions de morts. Daniel Ellsberg en a analysé plusieurs de l’administration Kennedy et conclu qu’ils auraient pu entraîner six-cents millions de morts s’ils avaient été mis en œuvre. En d’autres termes, cent Holocaustes. Heureusement, ces plans n’ont pas été réalisés, mais leur existence et la volonté de les mettre en œuvre constituent une menace en soi.
Derrière les menaces nucléaires se cache souvent l’idée de dissuasion : la possession de la bombe par chacune des grandes puissances crée un « équilibre de la terreur », chacun souhaitant éviter la destruction mutuelle. L’Iran n’a certes pas la bombe, bien qu’il cherche à l’obtenir, mais d’autres puissances rivales des États-Unis la détiennent, comme la Chine. Les conditions d’un équilibre sont-elles réunies aujourd’hui ?
La dissuasion suppose un seuil de rationalité assez élémentaire : la conscience de la puissance destructrice des armes nucléaires et des conséquences d’une utilisation de ces armes par une puissance nucléaire contre une autre puissance nucléaire capable de riposter. Selon moi, cette prise de conscience était clairement présente chez les dirigeants des États s’étant dotés de la bombe durant la guerre froide. Ce facteur a été très important dans la prévention de la guerre atomique.
Les dirigeants politiques savaient alors de quoi ils étaient capables. Il y a eu des moments où ils communiquaient entre eux en se demandant mutuellement s’ils comprenaient les conséquences d’un conflit nucléaire ; chacun savait, en effet, effectivement à quoi il pourrait ressembler.
L’une des choses préoccupantes aujourd’hui est l’absence de dialogue entre les dirigeants des puissances nucléaires, contrairement à ce qui avait lieu pendant la guerre froide — et malgré les nombreux moments de grande tension qui ont émaillé cette période. Lors de la crise des missiles de Cuba, Kennedy et Khrouchtchev ont discuté ensemble des conséquences possibles.
Je pense que nous sommes actuellement dans une nouvelle période de l’ordre mondial, où les armes nucléaires jouent un rôle différent. Les mécanismes mis en place pendant la guerre froide pour réduire les risques liés à leur utilisation ont disparu.
Que voulez-vous dire par là ?
Par exemple, il n’y a actuellement aucune négociation sur la réduction des armes nucléaires stratégiques. Auparavant, c’était l’un des moyens de gérer l’équilibre nucléaire entre les États-Unis et l’URSS. Aujourd’hui, une troisième grande puissance nucléaire émerge : la Chine. Une relation trilatérale est bien plus compliquée à gérer qu’une relation bilatérale, surtout sans négociations.
De plus, la Conférence des parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires est sur le point de débuter dans quelques jours et je crains fort qu’elle ne prenne une mauvaise tournure. Ainsi, un autre pilier de l’ordre nucléaire que l’on tentait de mettre en place semble très fragilisé. Nous traversons une période où même les méthodes imparfaites dont nous disposions pour gérer les armes nucléaires sont gravement menacées, voire ont cessé d’être utilisées.
Certains estiment que Trump joue sur l’incertitude que ses revirements suscitent : c’est la théorie du fou (madman theory), où un dirigeant affiche délibérément une attitude irrationnelle et imprévisible pour déconcerter ses ennemis. À supposer qu’il s’agisse vraiment d’une folie calculée, peut-on tirer de la guerre froide des leçons sur le succès de cette stratégie ?
L’idée sous-jacente à la théorie du fou est que l’on effraie tellement les gens qu’ils feront tout ce que l’on veut. Il n’est donc pas nécessaire pour le fou présumé d’aller jusqu’à utiliser des armes nucléaires, il lui suffit de proférer des menaces : les autres le considèrent en effet comme réellement irrationnel et capable de passer à l’acte. Bien sûr, ces menaces sont plus efficaces contre ceux qui comprennent vraiment la puissance de ces armes ou qui en sont la cible. En ce sens, la théorie du fou peut s’avérer plus efficace si elle est mise en œuvre par quelqu’un que les autres considèrent comme réellement irrationnel et capable de mettre sa menace à exécution.
Une grande partie de l’histoire nucléaire de la guerre froide, et même de celle d’après la chute de l’Union soviétique, reposait sur l’hypothèse que les gens comprenaient ce qu’impliquait une guerre nucléaire. Par conséquent, la menace d’un fou qui n’en était pas vraiment un n’était pas très crédible. Mais si l’on estime que quelqu’un ne saisit pas les dangers, la menace devient alors bien plus forte et inquiétante.
À certains moments de l’histoire, le monde a frôlé de très près la guerre nucléaire, comme lors de la crise des missiles de Cuba, que vous décrivez comme le moment le plus dangereux de l’histoire des armes nucléaires. Dans quelle mesure l’issue de telles situations de tension extrême dépend-elle de décisions pragmatiques et dans quelle mesure relève-t-elle de la simple chance ?
La crise des missiles de Cuba a éclaté lorsque Khrouchtchev a décidé d’envoyer à Cuba des missiles balistiques à moyenne portée équipés d’ogives nucléaires. Il justifiait cette décision en partie par le fait que les États-Unis avaient déployé des missiles balistiques à moyenne portée en Turquie, en Italie et en Grande-Bretagne. Selon moi, il y avait diverses raisons qui l’ont poussé à agir ainsi, mais la raison la plus générale était de faire jeu égal avec les États-Unis et de leur faire ressentir ce que l’Union soviétique ressentait, celle-ci étant sous la menace d’une guerre nucléaire à cause d’armes à proximité de ses frontières.
La situation était très dangereuse, car les États-Unis ont découvert les missiles à Cuba juste avant qu’ils ne soient prêts à être lancés. Ils ont alors tenté de persuader Khrouchtchev de les retirer par la voie diplomatique. Cependant, la menace d’une attaque aérienne contre Cuba et les missiles eux-mêmes planait. L’état-major interarmées des États-Unis souhaitait vivement détruire les missiles et les sites de lancement à Cuba, puis envahir l’île.
Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’il y avait également des armes nucléaires tactiques à Cuba. Si une invasion avait été lancée, les forces soviétiques auraient très probablement utilisé leurs armes nucléaires tactiques pour détruire les navires d’invasion à leur approche de l’île.
Pendant la guerre froide, le seuil nucléaire était très haut et très clair. Je constate aujourd’hui que ce seuil s’effrite.
David Holloway
Au cours de la crise, une correspondance a eu lieu entre Kennedy et Khrouchtchev. À un moment donné, ce dernier a déclaré que si les États-Unis retiraient leurs missiles de Turquie, l’URSS retirerait les siens de Cuba. Ce serait un quid pro quo. Cependant, l’administration Kennedy et le comité qui conseillait le président ne voulaient pas retirer les missiles de Turquie. Ils estimaient que cela nuirait à l’OTAN. Kennedy a toutefois résisté à la tentation d’une guerre et a proposé à Khrouchtchev un accord secret : s’il retirait les missiles de Cuba, les États-Unis retireraient les leurs de Turquie. Khrouchtchev a accepté.
Je pense donc qu’il y a eu une part de chance, mais aussi qu’il est important de noter que Khrouchtchev et Kennedy ont eu une longue discussion à Vienne, en 1961. Au cours de celle-ci, ils ont évoqué les implications d’une guerre. À la fin de la discussion, Kennedy a fait une remarque poignante sur la possibilité d’erreurs de calcul. Il a souligné qu’on ne savait jamais comment quelqu’un allait réagir face aux actions de l’adversaire. Khrouchtchev a répondu : « Vous nous reprochez de commettre des erreurs de calcul ? » Mais Kennedy a répondu : « Aucun de nous ne doit commettre d’erreur de calcul. »
Cette prise de conscience du danger a été très importante et a contribué à résoudre la crise des missiles de Cuba en instaurant une sorte de compréhension mutuelle qui a permis de la clore sans qu’elle ne débouche sur une guerre.
Constatez-vous aujourd’hui cette même compréhension mutuelle ?
Pas aussi clairement, mais je ne la percevais pas non plus aussi nettement à l’époque — j’avais près de vingt ans —, car nous n’avions pas connaissance de ces conversations privées.
En repensant à l’histoire, je me rends compte qu’il y a eu des tournants décisifs, et le sommet de Genève de 1955 en a été un : c’est là qu’Eisenhower a expliqué les conséquences d’une guerre thermonucléaire. À l’issue de cette réunion, les participants étaient convaincus qu’une telle guerre était une chose dans laquelle il ne fallait pas s’engager.
Ce qui m’inquiète aujourd’hui, c’est un changement particulier : pendant la guerre froide, le seuil nucléaire était très important et très clair. Or, je constate que ce seuil s’effrite, certains affirmant que nous pouvons fabriquer de petites bombes nucléaires et les embarquer sur des missiles très précis qui seront opérationnels. Or une fois le seuil nucléaire franchi, il n’y a pas de second seuil aussi clair. On pourrait évoquer la distinction entre armes tactiques et stratégiques, mais celle-ci n’est pas aussi nette que celle entre armes conventionnelles et nucléaires.
Pour moi, c’est un autre signe que les repères et les lignes directrices qui nous ont aidés à éviter un conflit nucléaire pendant la guerre froide sont en train de disparaître. Nous ne savons pas vraiment comment gérer ce danger à l’avenir.
Sommes-nous sur le point d’entrer dans une nouvelle ère atomique où le tabou nucléaire a perdu de sa force ?
Le tabou nucléaire est un concept délicat à certains égards. Si par là nous entendons le refus d’utiliser des armes nucléaires ou de recourir à la force nucléaire, je pense en effet qu’il est affaibli par l’idée que de petites armes nucléaires pourraient être utilisées sous prétexte qu’elles ne tueraient pas autant de personnes.
L’une des parties pourrait affirmer qu’elle n’utilise que des armes nucléaires « de faible puissance », d’une puissance de 10 kilotonnes, ce qui est presque aussi puissant que la bombe d’Hiroshima : ce n’est donc pas si faible. L’autre partie pourrait alors rétorquer qu’elle estime la puissance de la bombe à 20 kilotonnes. Cet échange imaginé montre qu’il devient alors bien plus difficile de définir le seuil.
Dans votre livre, vous vous intéressez aux aspects internationaux et transnationaux de l’histoire des armes nucléaires. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a entamé des recherches sur la fission nucléaire, mais a fini par renoncer à la fabrication d’une bombe atomique. Quels événements internationaux et transnationaux ont mis un terme à ces efforts ?
L’un des éléments pouvant expliquer pourquoi l’Allemagne n’a pas mis au point d’arme nucléaire est lié au déroulement de la guerre et à la chronologie des événements. Le pays a réussi à dominer l’Europe sans armes atomiques et ne percevait aucune menace nucléaire de la part d’autrui. Elle ne s’inquiétait pas de voir les Britanniques en développer.
En 1943, la situation n’était bien sûr pas très favorable pour l’Allemagne, mais il était alors trop tard pour mettre au point la bombe. L’issue de la guerre était alors scellée.
Il existe également une énorme controverse quant au rôle joué par certains scientifiques, en particulier Werner Heisenberg. Nous ne savons pas s’il a délibérément omis d’indiquer qu’une telle arme était possible ou s’il était réticent à s’y engager, bien qu’il était un fervent patriote allemand. Cette question reste l’une des plus débattues de l’histoire du nucléaire. Les scientifiques ont certainement été freinés dans leur élan par une certaine réticence à créer une arme aussi terrible pour le régime nazi.
De plus, contrairement au développement des missiles allemands et à l’ingénieur Wernher von Braun qui l’avait fortement encouragé, il n’existait pas de lobby dans le domaine nucléaire.
Au fil de l’histoire, les programmes d’armement nucléaire se sont multipliés. Aujourd’hui, neuf pays ont déclaré posséder des armes nucléaires. Dans le cadre des efforts de non-prolifération, quels signaux d’alerte auraient pu être pris plus au sérieux par les scientifiques ou les décideurs politiques ?
L’un d’entre eux était le programme « Atoms for Peace », lancé par les États-Unis, puis adopté par d’autres pays, afin de promouvoir l’utilisation pacifique de la technologie nucléaire, principalement pour la production d’électricité. Cependant, il existe une interconnexion entre le type d’industrie nécessaire aux utilisations pacifiques et celui requis pour la fabrication d’armes, notamment en ce qui concerne l’enrichissement de l’uranium.
Beaucoup considèrent rétrospectivement ce moment comme un péché originel : la diffusion de la technologie, sa démocratisation, la fourniture de réacteurs et la formation de personnel en sciences et en ingénierie nucléaires ont ultérieurement bénéficié à un certain nombre de programmes d’armement, le tout grâce à l’aide des États-Unis, de l’Union soviétique et de la Grande-Bretagne car l’énergie nucléaire était présentée comme ayant un aspect positif. Celle-ci devait fournir une électricité bon marché, ce qui était considéré comme très avantageux à l’époque. Cette démarche a conduit à la diffusion des technologies, mais aussi, bien sûr, à la mise en place de garanties, car on craignait de fournir cette science et cette technologie à d’autres. En fin de compte, les garanties n’étaient peut-être pas assez solides pour empêcher certains États de développer des armes nucléaires malgré tout.
Les armes nucléaires jouent aujourd’hui un rôle différent. Les mécanismes mis en place pendant la guerre froide pour réduire les risques liés à leur utilisation ont disparu.
David Holloway
De plus, plusieurs États ont décidé de ne pas signer le Traité de non-prolifération nucléaire. Des efforts sérieux ont certes été déployés pour empêcher la prolifération des armes nucléaires et l’on pourrait affirmer qu’ils ont connu un certain succès pendant la guerre froide. Dans les années 1960, on estimait qu’il y aurait vingt États dotés d’armes nucléaires dans les vingt prochaines années. Une telle prolifération ne s’est pas produite. Cependant, certains pays comme la Corée du Nord et le Pakistan, qui n’ont pas signé le Traité de non-prolifération, ont réussi à contourner les diverses restrictions sur la vente et le transfert de certaines technologies.
Aujourd’hui, de plus en plus de pays se posent à nouveau la question de l’acquisition d’armes nucléaires, comme la Pologne, par exemple. La question de savoir s’ils le feront est une autre affaire, mais l’idée qu’il faut disposer d’armes nucléaires est bien présente, de même que celle qu’il vaut mieux s’en doter avant que quelqu’un ne décide de bombarder le programme, comme le montre l’exemple de l’Iran. Cela démontre que nous nous trouvons actuellement dans une situation très incertaine.
À quelle modification de l’ordre international peut-on relier cet abandon de la non-prolifération ?
Je cherche à répondre à cette question depuis un certain temps. Nous vivons clairement dans un nouvel ordre mondial. L’OTAN fait aujourd’hui l’objet de vives critiques, le président Trump affirmant qu’elle n’a pas aidé les États-Unis en Iran et qu’ils n’aideront pas l’Europe en cas de crise.
L’une des raisons de ce tournant est l’effondrement de l’Union soviétique, qui semblait avoir fait disparaître la principale menace pour l’Europe. Mais la Chine est apparue comme un nouveau danger. Par conséquent, pour les États-Unis, la question de la Chine et les défis découlant de sa croissance économique et de son influence politique croissante sont devenus plus importants que l’Europe. Cette réorientation a modifié l’ordre mondial et a affecté les incitations et les freins à l’acquisition d’armes nucléaires.
Je dirais que le véritable changement a commencé il y a peut-être dix ou quinze ans, lorsque les États-Unis ont décidé, sous Obama, de recentrer leur attention sur l’Asie, ce qui a eu des conséquences à long terme. À l’époque, l’Europe a sous-estimé à quel point ce changement allait être déterminant.
Vous soulignez le fait que les armes nucléaires ont profondément bouleversé le paysage de la politique mondiale. Il semble parallèlement que nous entrions désormais dans l’ère nucléaire de l’intelligence artificielle : certains œuvrent aussi à limiter son arsenalisation, comme son développement par des rivaux. Quels parallèles significatifs pouvez-vous établir entre le développement et le déploiement de l’IA et l’histoire des armes nucléaires ?
Les implications de l’IA pour les forces nucléaires et les relations internationales font l’objet de nombreux débats. L’une des particularités des armes atomiques est qu’il fallait construire de grandes installations industrielles pour les fabriquer, essentiellement de grands réacteurs destinés à la production de plutonium. Grâce à la reconnaissance par satellite, on pouvait plus ou moins voir qui faisait quoi. On ne savait pas tout, mais il était impensable de mener ces activités dans un lieu impossible à identifier.
Avec l’IA, nous sommes face à un mouvement global de personnes travaillant sur ce sujet et à des groupes pouvant émerger n’importe où dans le monde. Il est difficile de déterminer clairement qui fait quoi. Pour ce qui touche aux armes nucléaires, on savait grâce à des satellites de reconnaissance ce que faisait la Corée du Nord ; aujourd’hui, au contraire, il est impossible de distinguer les pays capables de développer l’IA d’autres qui ne le peuvent pas. Tout le monde tente de s’impliquer, et il me semble très difficile de prédire toutes les conséquences de cette situation.
Si l’on songe à certaines crises passées et que l’on se demande ce qui se serait passé si l’IA avait été disponible à l’époque, on se rend compte que, dans certains cas, les décisions auraient pu être prises par des machines plutôt que par des êtres humains, ce qui est très inquiétant. Certains choix concernant l’utilisation d’armes nucléaires ne doivent jamais être pris par une machine ou un programme plutôt que par un être humain.
La capacité à intégrer très rapidement différents types d’intelligence est déjà utilisée dans le domaine des bombardements et de la puissance aérienne. Si les armes nucléaires étaient déployées avec l’aide de l’IA, les décisions seraient prises beaucoup plus rapidement, ce qui laisserait beaucoup moins de temps pour les évaluer. Je ne suis pas convaincu que nous comprenions vraiment quelles en seraient les conséquences. Cela introduirait des éléments extrêmement dangereux et rendrait la réglementation difficile.
La dissuasion suppose un seuil de rationalité assez élémentaire : la conscience de la puissance destructrice des armes nucléaires.
David Holloway
L’avenir semble menaçant, car certaines des garanties que nous avons intégrées aux forces nucléaires, comme la destruction mutuelle assurée ou la capacité de riposte, semblent désormais insuffisantes pour faire face à la situation actuelle. L’histoire dont j’ai parlé dans mon livre appartient au passé ; les choses évoluent très rapidement en ce moment ; et je n’ai pas d’idée précise de l’issue de tout cela. On pourrait faire valoir que le Traité de non-prolifération et les diverses garanties intégrées aux industries nucléaires sont imparfaits, mais qu’ils fonctionnent dans une certaine mesure. Parallèlement, quelles garanties pourrions-nous intégrer à l’IA ?
L’utilisation de l’IA dans des situations nucléaires est un autre domaine dans lequel les puissances nucléaires doivent absolument dialoguer afin d’explorer les types de garanties et de compréhension mutuelle des dangers qui pourraient être mis en place. Cependant, nous n’assistons pas non plus à ce genre de conversation approfondie sur les dangers et sur la manière dont la coopération entre les gouvernements pourrait contribuer à les réduire.
À la différence des armes nucléaires possédées par les États, l’intelligence artificielle est cependant principalement aux mains de grandes entreprises privées…
À vrai dire, on craignait dès le début des armes nucléaires que celles-ci ne tombent entre les mains de groupes terroristes et/ou d’acteurs non étatiques. Cette crainte est apparue dès le milieu des années 1950, lorsque l’Irlande a présenté une résolution visant à empêcher la prolifération des armes nucléaires. Le ministre irlandais des Affaires étrangères, qui avait été commandant en chef de l’Armée républicaine irlandaise, savait par expérience que des groupes révolutionnaires pourraient s’en saisir.
Au moment des attentats du 11 septembre, on craignait fortement qu’Al-Qaïda ne se procure des armes nucléaires, et l’organisation avait effectivement manifesté un intérêt pour y parvenir. Lors de l’effondrement de l’Union soviétique, de vives inquiétudes ont également émergé. Pour autant que je sache, un tel transfert n’a pas eu lieu et ces armes sont toujours entre les mains des États. Bien sûr, elles doivent être sécurisées, et le sont de diverses manières. Voler une arme ne signifie pas pouvoir la faire exploser sans les codes appropriés.
En revanche, l’IA et son développement sont en effet entre les mains de grandes entreprises. Cependant leurs dirigeants s’impliquent de plus en plus profondément dans la politique au sens large. Il suffit de penser par exemple au rôle qu’Elon Musk entend jouer dans la politique européenne ou dans les relations entre l’Afrique du Sud et les États-Unis.
Ces acteurs sont puissants et je ne sais pas clairement s’ils s’impliqueront dans le domaine nucléaire, ni dans quelle mesure. Les armes nucléaires, en revanche, constituent un domaine relativement autonome. En tous cas, le rôle joué par le privé aujourd’hui rend la situation très différente de ce qu’elle était après la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide.
Quels enseignements pouvons-nous donc tirer de l’histoire internationale des armes nucléaires pour réguler efficacement l’intelligence artificielle et atténuer ses dangers potentiels ?
Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je pensais qu’il y avait des leçons à tirer de l’histoire des armes nucléaires, mais je constate aujourd’hui que le monde est en train de changer profondément. Si j’avais terminé cet ouvrage il y a un an, j’aurais probablement évoqué l’invasion de l’Ukraine par la Russie et l’utilisation de menaces nucléaires dans ce conflit. Aujourd’hui, la situation est toutefois encore plus préoccupante en raison des problèmes dont nous avons discuté, et parce que nous assistons désormais au bombardement des programmes nucléaires de certains pays, comme en Iran. L’Iran a également lancé des missiles contre le centre nucléaire israélien de Dimona. Cela marque également le franchissement d’une ligne rouge.
Selon moi, la leçon à tirer n’est pas tant qu’il existe des règles à respecter, mais plutôt qu’il faut réfléchir très attentivement à ces questions. Il est essentiel de dialoguer avec les autres pour réduire autant que possible le risque de malentendu ou d’interprétation erronée de la situation. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai voulu écrire une histoire internationale. La plupart des histoires se concentrent sur la politique nationale, alors que ce sont en réalité les interactions entre États qui sont importantes. Jusqu’à présent, le principe fondamental était que, tant que nous disposions d’armes nucléaires, nous devions être conscients que nous étions tous dans le même bateau. C’était là notre intérêt commun.
Je ne pense pas que cette conception soit vraiment développée en ce qui concerne l’IA. Cependant, celle-ci évolue si rapidement, et les acteurs concernés semblent si focalisés sur l’amélioration et la transformation de ses capacités, que je ne vois pas beaucoup de débats s’engager, pas même entre les puissances nucléaires sur la manière d’y faire face.
Nous devons prendre conscience que, quelles que soient nos rivalités, nos compétitions, voire nos guerres, nous ne voulons pas tout détruire. Par conséquent, les dangers de l’IA dans le contexte de la dissuasion nucléaire doivent faire l’objet de débats et de discussions appelant à bien plus de prudence. Il faut des règles et des lignes directrices, ainsi qu’une bonne compréhension de celles-ci. Je pense que cela a joué un rôle important à l’ère atomique.
Trump annonce mettre en place un « blocus » naval du détroit d'Ormuz — mais est-ce seulement possible ?
Il y a un siècle, un amiral français avait compris les limites de la théorie de la domination maritime et tenté de penser le futur d’une guerre sans choc.
Entretien fleuve avec l’historien Martin Motte sur la modernité de Raoul Castex.
Raoul Castex est l’un des noms les plus importants de la pensée stratégique française. Qu’est-ce qui l’a conduit à embrasser la carrière des armes ?
Castex était fils et petit-fils d’officiers de l’armée de terre. Si son grand-père paternel avait plafonné au grade de capitaine, son père, officier de chasseurs à pied, est devenu général. Ce père, qui venait du Comminges, avait épousé la fille d’un sabotier flamand alors qu’il était en garnison à Saint-Omer. C’est dans cette ville qu’est né en 1878 Raoul Castex, futur amiral.
Le double ancrage occitan et flamand de Raoul Castex, qu’il a explicitement mentionné pour évoquer sa personnalité, a pu contribuer à lui ouvrir les yeux sur la diversité du monde. Sur le plan sociologique, l’histoire des Castex est celle d’une famille de petite bourgeoisie promue par la méritocratie impériale puis républicaine.
Dans ce contexte, le choix d’une carrière militaire a pu tenir au souci de perpétuer une tradition familiale, mais sans doute a-t-il aussi été porté par le climat de l’après-1870 : dans un pays vaincu et amputé de deux provinces, l’appel des armes allait de soi pour beaucoup de patriotes.
Quant au choix de la marine, il a pu représenter pour le jeune Castex une façon de tracer sa voie propre au sein de la tradition familiale. Mais là encore, le climat a compté : non seulement l’adolescence du futur amiral a été bercée par la lecture de Jules Verne, mais le colonialisme de la IIIe République, conçu comme une revanche indirecte sur la défaite de 1870, battait son plein et mettait en lumière la marine.
La scolarité de Castex à Navale, en 1896-1898, a d’ailleurs eu pour toile de fond l’expédition Congo-Nil, qui devait conduire à la crise de Fachoda et avait à ce titre d’évidentes implications navales.
Lorsque Raoul Castex, au début des années 1900, commence à réfléchir aux questions de stratégie navale, le champ est dominé en France par ce qu’on appelle la « Jeune École ». A-t-elle été formatrice pour Castex — ou bien sa réflexion était-elle indépendante ?
L’expression « Jeune École » recouvre un courant doctrinal de la marine française dont on peut repérer les origines dès le début du XIXe siècle, mais qui est arrivé sur le devant de la scène dans les années 1880 et dont l’influence est restée forte jusque vers 1905.
Le cœur de sa doctrine était que les transformations impulsées par la révolution industrielle au matériel naval comme à l’économie mondiale bouleversaient la hiérarchie des formes de la guerre maritime. Traditionnellement, la guerre d’escadres, ou « grande guerre navale », primait la guerre au commerce et les opérations littorales : en effet, pour anéantir le trafic maritime de l’ennemi ou attaquer ses côtes, il fallait d’abord avoir coulé ses escadres dans une grande bataille navale. Cette bataille exigeait beaucoup de navires de la plus grande puissance de feu possible ; à l’époque de Castex, il s’agissait de cuirassés. Or, constatait la Jeune École, la France ne pouvait s’offrir à la fois la grande armée dont elle avait besoin face à l’Allemagne (compétiteur continental) et une flotte cuirassée assez puissante pour tenir tête au Royaume-Uni (compétiteur colonial) ; il était donc aberrant de prétendre vaincre la Royal Navy dans une grande rencontre d’escadres.
Dès lors, la Jeune École préconisait de renoncer aux cuirassés et de reporter l’effort naval français sur la défense du littoral et sur la guerre au commerce. L’invulnérabilité des côtes françaises au blocus ou aux débarquements serait assurée par des torpilleurs, unités de faible tonnage, donc économiques, mais capables de couler des cuirassés lors d’attaques-surprises en essaims. La guerre au commerce, quant à elle, serait conduite par des croiseurs, voire par des torpilleurs à grand rayon d’action. Selon la Jeune École, elle serait l’outil de la décision, parce que la révolution industrielle avait rendu l’économie britannique extrêmement dépendante du transport maritime. En arrêtant les importations de matières premières dont dépendaient les manufactures britanniques ainsi que leurs exportations de produits, on porterait un coup fatal à l’économie du Royaume-Uni et on le contraindrait à renoncer à son hégémonie sur les mers du globe.
Les écrits de Castex permettent de penser l’action des marines sur tout le spectre, allant de l’intimidation au choc frontal.
Martin Motte
Dans sa brochure Le péril japonais en Indo-Chine85, parue début 1904, Castex reconnaissait une certaine valeur à ces thèses, puisqu’il préconisait de baser des torpilleurs et des croiseurs dans cette colonie pour mettre en échec une possible tentative d’invasion japonaise.
Mais c’était un pis-aller lié au fait que les cuirassés français ne pouvaient s’éloigner des eaux européennes vu les tensions franco-allemandes et franco-britanniques. Dès l’année suivante du reste, Castex publiait son livre Jaunes contre Blancs. Le problème militaire indochinois86, dans lequel il plaidait pour l’envoi des cuirassés en Extrême-Orient.
Ce revirement tenait à une cause diplomatique : l’Entente cordiale du 8 avril 1904 avait conjuré le risque d’une guerre franco-britannique et fait de la Royal Navy la meilleure garantie contre une attaque des côtes françaises par la flotte allemande. Il tenait aussi et plus profondément à une cause stratégique : la Jeune École s’illusionnait en postulant que des croiseurs et des torpilleurs pourraient opérer durablement en haute mer. Les torpilleurs n’avaient ni l’autonomie ni l’endurance nécessaire pour cela et les croiseurs auraient tôt ou tard été coulés par les cuirassés adverses. La guerre d’escadres restait donc la clef de voûte de la stratégie navale.
Ces thèses sont pourtant en tout opposées à celles d’Alfred T. Mahan 87, le grand théoricien américain du Sea Power…
Alfred T. Mahan est en effet l’adversaire numéro un de la Jeune École de 1890 jusqu’à sa mort en 1914.
Il défendait le primat de la guerre d’escadres à partir de considérations factuelles (les limites inhérentes aux torpilleurs et aux croiseurs), mais plus encore à partir d’une conviction philosophique diamétralement opposée au matérialisme de la Jeune École. Mahan pensait que la guerre est régie par des principes dont l’étude de l’histoire militaire avère le caractère pérenne. En d’autres termes, ces principes transcendent l’évolution technologique du matériel et conditionnent son emploi.
Or les formules de la Jeune École violaient le principe de concentration, tel qu’appliqué à la défense littorale — parce que la Jeune École enjoignait de disséminer les torpilleurs au long des côtes françaises — et à la guerre au commerce — parce qu’elle imposait d’éparpiller les croiseurs sur les routes maritimes. À l’inverse, la guerre d’escadre tend à la bataille décisive, qui suppose la plus stricte application de la concentration.
Castex fut très marqué par cet argumentaire, d’autant que la victoire des cuirassés japonais sur la 2e escadre russe du Pacifique à Tsushima, les 27-28 mai 1905, sembla en donner une éclatante confirmation.
Dès lors, il est devenu l’une des figures de proue d’un « mahanisme à la française », comme en témoignent ses ouvrages des années 1911-1914 : ils relèvent de la « méthode historique » préconisée par Mahan, puisqu’ils consistent à revisiter des épisodes navals du passé pour en dégager des principes intemporels.
La Première Guerre mondiale est souvent décrite comme la première guerre totale et industrielle : la victoire dépendait, plus que jamais auparavant, de la production et de la logistique. Ce conflit a-t-il conduit Castex à réviser ses thèses ?
La Grande Guerre a été un chemin de Damas pour Castex, car elle lui a fait toucher du doigt les limites du mahanisme.
De 1914 à 1916, il a servi à bord des cuirassés Danton et Condorcet, tous deux affectésà l’escadre de Méditerranée, fer de lance de la marine française. En liaison avec la Royal Navy, la mission de cette force était d’anéantir ou tout au moins de bloquer dans leurs ports la flotte austro-hongroise et la flotte ottomane. Mais ces dernières, sous-calibrées par rapport à leurs rivales franco-britanniques, se sont bien gardées d’accepter le choc frontal : elles se sont retranchées à l’abri de leurs défenses littorales — mines, batteries côtières, torpilleurs, sous-marins —, qui ont infligé de lourdes pertes à leurs adversaires, notamment aux Dardanelles en 1915.
Dans un second temps, en 1916-1917, Castex a commandé l’aviso Altaïr, chargé de patrouiller les routes commerciales de Méditerranée pour défendre le trafic allié contre les sous-marins allemands, les U-Boote. En fait, les navires patrouilleurs étaient trop peu nombreux pour remplir leur mission et les torpillages de navires marchands ont failli entraîner l’effondrement de l’économie alliée au printemps 1917. C’est également à cette période que le cuirassé Danton, à bord duquel Castex avait commencé la guerre, a été coulé par un U-Boot devant les côtes de la Sardaigne.
La menace sous-marine a été conjurée in extremis par le regroupement des marchands en convois escortés, par l’entrée en lice de l’US Navy et par l’arrivée de nouveaux équipements, mais le volet maritime de la Grande Guerre n’en a pas moins provoqué un séisme doctrinal, car les déconvenues subies par les Alliés ont été interprétées comme une revanche de la Jeune École sur Mahan.
Les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille que son utilisation dans le cadre d’une « stratégie générale ».
Martin Motte
De fait, la fameuse bataille décisive prônée par ce dernier n’avait jamais eu lieu. La guerre d’escadre avait été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes. Le sous-marin, descendant direct du torpilleur, y avait acquis un rôle majeur.
Enfin, comme l’avait annoncé la Jeune École, la guerre au commerce s’était avérée bien plus dangereuse que par le passé en raison de la dépendance croissante des économies modernes aux flux maritimes.
Un esprit aussi lucide que Castex ne pouvait donc plus adhérer au mahanisme dogmatique dont il avait été l’un des hérauts avant la guerre. Pour autant, Mahan ne s’était pas complètement trompé, car si les intuitions de la Jeune École avaient été confirmées au niveau opératif, elles n’avaient pas empêché la défaite des Puissances centrales au niveau stratégique. L’heure était donc à une nouvelle synthèse doctrinale tempérant les principes mahaniens par les procédés de la Jeune École et vice-versa. Il s’agissait en somme de faire dialoguer les enseignements pérennes de l’histoire et les caractéristiques des nouveaux matériels au lieu de nier l’un des deux termes de l’équation.
Comment concilier ces deux principes ?
Julian Corbett a réalisé une synthèse doctrinale dès l’avant-guerre : elle apparaissait en 1911 dans ses Principes de stratégie maritime88. Cet avocat, qui était alors conseiller de l’Amirauté britannique, concédait à Mahan que l’élimination des escadres ennemies par une bataille décisive était la manière la plus simple d’obtenir la maîtrise de la mer, mais objectait que la marine la plus faible ne se laisserait pas attirer dans ce traquenard et attendrait que l’adversaire vienne se casser les dents sur ses défenses littorales. Mesurant bien la dangerosité de ces dernières, Corbett conseillait à la Royal Navy de reporter son blocus au large, ce qui le rendrait nécessairement moins efficace, donc permettrait la sortie d’un certain nombre de croiseurs ennemis qui attaqueraient le commerce britannique. Dès lors, l’issue de la guerre se jouerait sur la capacité de la Royal Navy à protéger les flux marchands dont dépendait l’économie britannique et à saigner lentement mais sûrement ceux dont dépendait l’économie allemande.
Tout ceci amenait Corbett à redéfinir la maîtrise de la mer : elle ne consistait pas en une occupation permanente de cet élément, comme avait incliné à le croire Mahan en transposant naïvement à la stratégie maritime une catégorie relevant de la stratégie terrestre, mais en la capacité à y transiter librement et à y interdire les transits ennemis. Corbett notait d’autre part que cette maîtrise de la mer était rarement totale. Bref, il annonçait avec une étonnante précision les grandes lignes du conflit à venir, d’où la rapide diffusion de ses thèses dans la Royal Navy vers la fin de la Grande Guerre.
Comment Castex reçoit-il les thèses de Corbett ?
En 1919, Castex devint le premier chef du Service historique de la Marine, créé pour tirer les enseignements doctrinaux de la Grande Guerre. Il a alors lu les Principes dans une traduction sommaire qu’en avait fait faire l’état-major de la Marine en 1918 et a été si intéressé par cet ouvrage qu’il a voulu en diligenter une traduction plus soignée. Le projet a buté sur des difficultés budgétaires, mais Castex l’a relancé ultérieurement et la nouvelle traduction a été menée à bien en 1932. Entretemps, la substantifique moelle de la pensée corbettienne était passée dans l’œuvre de Castex.
Il faut malheureusement reconnaître que ce dernier n’a pas été d’une grande élégance envers les mânes de son prédécesseur, décédé en 1922 : non seulement il n’a pas publié la traduction des Principes — cet honneur revint à Hervé Coutau-Bégarie en 1993 —, mais il n’a pas ménagé ses critiques envers Corbett, accusé de scepticisme et d’ethnocentrisme. Tout se passe comme si Castex avait voulu diminuer son importance à proportion des emprunts qu’il lui faisait.
Il lui a reconnu toutefois le mérite d’avoir ébranlé le dogmatisme mahanien, donc obligé la pensée navale à faire son examen de conscience pour intégrer le retour d’expérience de la Grande Guerre.
Durant la Grande Guerre, la fameuse bataille décisive prônée par Mahan n’a jamais eu lieu : la guerre d’escadre a été détrônée par une guérilla navale devant les côtes et sur les routes marchandes.
Martin Motte
Le grand œuvre de Castex, les Théories stratégiques, paraît en 5 volumes, entre 1929 et 1935. Pourquoi est-ce un jalon crucial dans l’histoire de la pensée stratégique ?
Pour l’essentiel, il faut voir les Théories stratégiques comme un développement systématique des intuitions corbettiennes dans un contexte que Corbett n’a pas connu, surtout si l’on compte les deux volumes que Coutau-Bégarie a ajoutés au corpus original dans sa réédition de 1997, puisqu’ils regroupent des textes postérieurs à 1945.
Ces sept volumes sont une mine extraordinaire pour qui s’intéresse à la guerre navale, de la stratégie à la tactique en passant par les opérations, mais aussi pour les passionnés de stratégie en général, de géopolitique et de relations internationales, envisagées au prisme d’un dialogue entre l’histoire et l’actualité.
Particulièrement éclairantes sont les réflexions de Castex sur la manœuvre (tome 2), sur les facteurs externes de la stratégie que sont la politique, la géographie, les coalitions, l’opinion publique et les servitudes de divers ordres, économiques, juridiques et autres (tome 3), la dialectique terre-mer (tome 5), sans oublier un texte magnifique sur les deux sources de la stratégie, l’histoire et le matériel (dans le tome 6).
L’ensemble ne forme pas seulement une traversée stratégique du court XXe siècle, de la Grande Guerre à la bombe atomique, mais aussi une synthèse des stratégistes navals antérieurs et un legs extrêmement précieux pour la pensée stratégique actuelle ou à venir.
Quel texte de Castex conseilleriez-vous de lire pour une première approche de son œuvre ?
Question difficile ! Il y a à boire et à manger chez Castex et tout dépend de l’appétit du lecteur, de ses centres d’intérêt et aussi du temps qu’il peut y consacrer, car lire tout Castex, c’est gravir l’Everest.
Pour une simple mise en bouche, je conseillerais le texte déjà cité sur les deux sources de la stratégie, dans le tome 6 des Théories. Pour une expérience immersive, je recommande le tome 5 dans sa totalité, car c’est là sans doute, à travers l’étude des guerres de la Révolution et de l’Empire, de la Grande Guerre et du rapport de la Russie à la mer, que l’on voit le mieux se déployer à la fois les conceptions de Castex en matière de stratégie générale, sa dialectique terre-mer comme les aspects géopolitiques et géostratégiques de sa pensée.
Castex est le premier directeur de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), créé en 1936, pionnier dans l’étude de la stratégie interarmes. Quelle inflexion cet organisme a-t-il donné à la doctrine militaire française ?
L’Institut en question s’appelait à l’époque le Centre des Hautes Études de la Défense nationale. Son idée de départ, née en 1871 dans l’entourage de Gambetta et restée très présente dans certains milieux radicaux-socialistes, mais aussi chez certains militaires conservateurs comme Foch ou Lyautey, était que la Défense nationale suppose par définition la mobilisation de toute la nation.
Pour atteindre son plein rendement, elle exige donc des connaissances militaires poussées dans les élites civiles et des connaissances civiles poussées dans les élites militaires. Le CHEDN dispensait une formation commune à ces deux catégories, auxquelles il servait de forum d’échange et de réflexion. Il permettait aussi d’explorer les dimensions interarmées de la stratégie, puisque les officiers stagiaires venaient de l’Armée de terre, de la Marine et de l’Armée de l’air.
Castex était l’homme idoine pour diriger un tel établissement.
Fils d’un officier de terre, il se définissait comme « un fantassin dans la marine » et avait donc au plus haut point le sens de l’interarmées. En tant que marin d’autre part, il était habitué à opérer dans un milieu ouvert à toutes les nations, d’où un sens aigu des contraintes économiques, politiques et juridiques conditionnant l’action navale, et par extension tout choix stratégique.
J’ajoute qu’il semble avoir été de sensibilité radicale, comme Daladier, principal artisan de la création du CHEDN. À travers cette institution, Castex a joué un rôle important dans l’approfondissement de la notion de Défense nationale, influençant notamment le lieutenant-colonel de Gaulle, stagiaire en 1936-1937. Ce dernier s’en est souvenu en 1959 : lorsque l’amiral Castex a été élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d’honneur, il lui a écrit pour lui dire tout ce qu’il devait à ses idées et à son exemple.
Ce que Castex appelle la « théorie du perturbateur » s’applique bien aux ambitions poutiniennes.
Martin Motte
La Seconde Guerre mondiale éclate trois ans après cette nomination au poste de directeur de l’Institut. Avant la débâcle française, quelle a été la position de Castex sur la conduite des opérations ?
En 1938, Castex était devenu Inspecteur général des forces maritimes — ce qui faisait de lui le numéro trois de la Marine.
Au début de la guerre, en août 1939, il a reçu le commandement des forces chargées d’opérer dans la partie méridionale de la mer du Nord et en Manche, dont le quartier-général était à Dunkerque. Il a signalé très rapidement la vulnérabilité de cette place à un assaut venu de la terre — ce dont François Darlan a profité pour le démonter de son commandement en novembre 1939 sous prétexte de défaitisme et de mauvaise santé. En réalité, Castex semble avoir payé son indépendance d’esprit face à l’Amiral de la flotte.
En juin 1940, la chute de Dunkerque a confirmé la justesse de son analyse. Castex, alors âgé de 62 ans, s’était retiré en Haute-Garonne et ne jouait plus aucun rôle militaire, se contentant d’analyser le conflit en cours dans des articles écrits pour La Dépêche. Estimant qu’on aurait pu continuer la guerre depuis l’Afrique du Nord, il a désapprouvé l’armistice, mais n’a pas condamné explicitement le régime de Vichy ni n’a cherché à prendre contact avec De Gaulle. Ceci rend d’autant plus remarquable l’hommage que ce dernier lui a rendu en 1959.
Après 1945, la bombe atomique a bouleversé la pensée de la dissuasion. Comment Castex l’a-t-il intégré à sa réflexion ?
Il lui a consacré un article dans la Revue Défense nationale dès octobre 1945 89, soit environ deux mois après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Il y notait en particulier que la bombe ne conduirait pas à l’hégémonie planétaire des États-Unis, parce que toutes les puissances développées s’en doteraient rapidement ; qu’elle jouerait le rôle d’égalisateur de puissance entre les grandes puissances et les puissances moyennes ; mais que son emploi effectif serait soumis à des restrictions d’ordre géographique (en raison du risque de dommages collatéraux sur des neutres, par exemple), stratégique (par mise en place d’une dissuasion réciproque) et éthico-médiatique (l’utilisateur risquant de se discréditer aux yeux de l’opinion publique mondiale).
Cette justesse d’analyse tenait au fait que Castex avait été amené à réfléchir sur l’idée de dissuasion bien avant l’invention de la bombe.
Dans un livre de 1920 intitulé Synthèse de la guerre sous-marine90, en particulier, il avait montré que la nette supériorité des escadres alliées sur celles des Puissances centrales avait dissuadé ces dernières de s’aventurer au large entre 1914 et 1918. La bataille décisive était restée virtuelle, mais ses effets avaient été bien réels, comme aurait dit Clausewitz.
Par la suite, Castex avait étudié la façon dont une dissuasion réciproque s’était établie entre puissances dotées de gaz de combat. Bref, si l’arme atomique était radicalement nouvelle par son potentiel de destruction, elle n’était pas pour autant déconnectée d’une grammaire stratégique que Castex possédait sur le bout des doigts.
La pensée de Castex a-t-elle influencé la stratégie française de son temps ?
Le fait que Castex ait été nommé premier directeur du CHEDN en 1936 puis soit devenu numéro trois de la Marine en 1938 prouve que ses idées ont joui d’une notoriété certaine dans l’entre-deux guerres.
Sur fond de renaissance des tensions coloniales franco-britanniques liées au partage de l’Empire ottoman, il avait tenté de promouvoir le concept de « guerre des communications » associant étroitement les navires de surface, les sous-marins et les avions grâce à la coordination en temps réel permise par la radio. La flotte équilibrée dont se dota la France des années 1920 et 1930 se serait assez bien prêtée à l’exercice sans la catastrophe de 1940, mais il serait abusif d’y voir l’aboutissement linéaire de la pensée castexienne : celle-ci me semble avoir tout au plus accompagné des orientations qui étaient dans l’air du temps.
Quant au rôle de Castex au CHEDN, il a été trop tardif pour pouvoir influencer la stratégie française avant la catastrophe de 1940. C’est plutôt dans l’après-guerre, et spécialement à travers la stratégie gaullienne, qu’il faut en chercher l’influence différée.
Les théories de Castex envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime.
Martin Motte
Et à l’étranger ?
Castex a été lu à l’étranger : les Théories stratégiques ont été intégralement traduites en Argentine et partiellement en Grèce, en Yougoslavie et au Japon. Elles ont fait l’objet de synthèses élogieuses au Royaume-Uni et en Allemagne.
Castex a notamment été étudié par Herbert Rosinski, un des esprits les plus brillants de la marine allemande, qui a dû s’exiler en 1936 en raison de son ascendance juive, pour se réfugier au Royaume-Uni puis aux États-Unis.
La stratégie poursuivie par la Kriegsmarine en 1940-1941 illustra bien le concept de « guerre des communications », mais là encore, il serait hasardeux de parler d’une influence castexienne directe et unilatérale.
Enfin, aux dires de l’amiral Lepotier, l’amiral King, chef de l’US Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, se référait à Castex ; il semble toutefois qu’il s’agisse d’un cas isolé.
Faut-il lire Castex pour penser les problèmes stratégiques du XXIe siècle ?
Oui, incontestablement. On a d’ailleurs assisté à une redécouverte de Castex dès la fin du siècle dernier, dans les conditions que voici : en 1990, l’US Naval War College avait célébré le centenaire du maître-ouvrage de Mahan sur fond de victoire américaine dans la Guerre froide ; mais en 1992, dans un colloque significativement intitulé Mahan is not enough, la même institution a admis que la théorie mahanienne n’était pas la plus adaptée au contexte de l’après-Guerre froide : trop centrée sur la bataille décisive, elle n’insistait pas assez sur le rôle des marines en temps de paix ou de crise, sur les servitudes économiques, juridiques, médiatiques conditionnant l’action navale, etc.
Or toutes ces données avaient été prises en compte par Castex, comme Hervé Coutau-Bégarie l’a fait redécouvrir à ses interlocuteurs à l’occasion de ce colloque. Le message a si bien porté que deux ans plus tard, le Naval Institute Press publiait une anthologie des Théories stratégiques ! Mieux encore, cette anthologie a été rééditée en 2017, dans un contexte stratégique pourtant très différent de celui de 1994, puisqu’on était passé de la gestion de crises au retour des menaces de haute intensité.
Cet épisode éclaire l’une des raisons pour lesquelles les théories de Castex restent très actuelles : elles envisagent aussi bien la stratégie navale que la stratégie maritime, pour reprendre une distinction corbettienne. La première concerne l’acquisition de la maîtrise de la mer par la bataille, la seconde son utilisation dans le cadre de ce que Castex appelait la stratégie générale, qui coordonne les stratégies particulières (terrestre, maritime, aérienne, diplomatique, économique). Ce cadre très large permet de penser l’action des marines sur tout le spectre allant de l’intimidation au choc frontal : il suffit de lui ajouter des domaines contemporains, comme l’espace ou le cyber, pour en faire un outil pleinement adapté aux problèmes de notre temps. C’est ce qu’a fait en 2015 Lars Wedin, un officier de marine suédois passé par l’École de Guerre française et disciple de Coutau-Bégarie, dans un livre intitulé Stratégies maritimes au XXIe siècle. L’apport de l’amiral Castex91.
Mais il y a bien d’autres raisons à l’actualité de Castex ; je n’en évoquerai que deux.
Sur le plan de la théorie stratégique tout d’abord, ses réflexions sur la dialectique des principes et des matériels conservent une valeur permanente. Avec les drones, qui évoquent les torpilleurs par leur faible coût et leur usage en essaims visant à saturer les défenses adverses, nous assistons aujourd’hui à un emballement technologique rappelant celui qui avait caractérisé la Jeune École. Les risques sont les mêmes qu’alors : trop accorder au facteur matériel sans voir comment il s’articule à la grammaire de la stratégie, ou au contraire le marginaliser au nom de principes pérennes qui suffiraient à assurer la victoire. Castex permet d’échapper à ce dilemme, qui ne se pose pas qu’aux marins mais caractérise tous les milieux.
D’autre part, Castex est un géopoliticien et un géostratège de grande classe dont les réflexions sur la Russie, en particulier, redeviennent très actuelles dans le contexte de la nouvelle Guerre froide que nous connaissons aujourd’hui. Ce qu’il a appelé la « théorie du perturbateur », c’est-à-dire la succession dans l’Histoire de grandes puissances continentales défiant la thalassocratie dominante, s’applique bien aux ambitions poutiniennes. Castex avait également souligné combien la Russie, en tant qu’État-continent riche en ressources de toutes sortes et pourvu d’immenses frontières — actuellement plus de 20 000 kilomètres, avec 14 voisins différents —, serait relativement peu vulnérable au blocus — un point qui a été sous-estimé par les dirigeants occidentaux depuis 2022. Il a enfin montré que la mer d’Azov et la Crimée sont des enjeux stratégiques essentiels pour la Russie en tant que tremplins vers la Méditerranée et qu’elles intéressent les puissances maritimes pour la raison inverse, c’est-à-dire comme voies d’accès au coeur économique de la Russie. Quant à l’Ukraine, que Castex n’envisageait pas comme un acteur autonome puisqu’elle faisait alors partie de l’URSS, elle ne peut qu’accorder la plus grande importance à cette zone. En somme, les Théories stratégiques éclairent les tragiques événements en cours dans la région depuis 2014.
Elles ne sont pas moins précieuses pour comprendre ce qui se joue actuellement du côté d’Ormuz. Tous les commentaires se focalisent actuellement sur l’aspect pétrolier du problème qui, de fait, prime les autres en urgence. Mais Castex rappelle que la puissance maritime dominante n’a pas attendu la découverte des gisements pétroliers pour s’intéresser à la région, où les Britanniques ont pris pied dès le début du XIXe siècle. Le golfe Persique ou Arabo-Persique, comme on voudra, est en effet un couloir pointant de l’océan Indien vers le Caucase via l’Irak et l’Asie centrale via l’Iran, donc une région où les intérêts de la puissance maritime — le Royaume-Uni jusqu’en 1945, les États-Unis par la suite — entrent en concurrence avec ceux de la puissance continentale, c’est-à-dire de la Russie. À l’époque où Castex rédigeait ses Théories, l’Iran était plus le théâtre de cette concurrence qu’un acteur pleinement indépendant. Il n’en est plus de même aujourd’hui, et la dépendance pétrolière de l’Europe comme celle de l’Extrême-Orient donnent à l’Iran des moyens de pression inédits ; c’est une conséquence directe de la mondialisation, qui est avant tout une maritimisation de l’économie mondiale, comme l’a bien compris Castex. Mais la Russie n’est pourtant pas absente de l’équation : en témoignent les bonnes relations entre Téhéran et Moscou, qui semblent avoir contribué à la relative résilience militaire de l’Iran dans la première phase du conflit en cours.
Le détour par Castex révèle donc des dynamiques géopolitiques plus anciennes que celles liées à la centralité énergétique du Golfe. Il offre aussi d’intéressantes perspectives sur la stratégie initialement adoptée par les États-Unis et Israël, qui ont tenté de changer le régime iranien — ou tout au moins de le faire plier — par une offensive exclusivement aérobalistique et aéronavale. Castex est péremptoire sur ce point : parce que l’homme est une créature terrestre, les grandes luttes de ce monde ne peuvent être gagnées qu’au sol. La puissance maritime et la puissance aérienne sont certes de remarquables multiplicateurs de la puissance terrestre, mais là où celle-ci est égale à zéro, le produit de la multiplication tombe aussi à zéro.
Castex tend à appliquer le même raisonnement au blocus maritime, qui semble actuellement constituer la stratégie de rechange des États-Unis. Mais il pondère son jugement en rappelant que l’efficacité d’un blocus est proportionnelle au degré de dépendance extérieure du pays visé. Or l’économie iranienne repose en très grande partie sur l’exportation d’hydrocarbures. Il n’est donc pas impossible que le blocus américain lui porte un coup irrémédiable. Mais cette stratégie est grosse de complications internationales, car elle menace l’économie mondiale, et singulièrement celle de la Chine. Dans ce contexte, les Iraniens ont intérêt à jouer la montre et à attendre qu’un front diplomatique des pays importateurs d’hydrocarbures oblige Washington à changer de stratégie : mais le pourront-ils, ce front verra-t-il le jour et aura-t-il les moyens de sa politique ? Je n’ai pas la réponse à ces questions. Quoi qu’il en soit, l’issue du conflit en cours sera un test grandeur nature quant à l’actualité des thèses de Castex.
Pourquoi l’élimination ciblée des maîtres de Téhéran et de leurs alliés n’a-t-elle pas permis de tuer le régime ?
Pour la sociologue franco-iranienne Azadeh Kian, on assiste en Iran à une profonde mutation : la République islamique s’est transformée en un « Régime des Gardiens » — un État militariste qui s’est renforcé en resserrant son contrôle de la société civile.
La guerre a été présentée par Donald Trump comme une guerre de changement de régime. De nombreux dirigeants iraniens ont été tués, dont le Guide suprême. Pourtant, la République islamique est toujours en place. Est-ce que le régime iranien sort renforcé de ces quarante jours de guerre ?
Malgré l’assassinat d’un certain nombre de ses dirigeants, le régime a en effet montré sa résilience face à deux des armées les plus puissantes au monde, l’armée américaine et l’armée israélienne. Dans ce contexte, le régime a pu survivre, voire se renforcer puisqu’ils ont montré qu’ils avaient prévu pour chaque poste décisionnaire des substituts, parfois jusqu’à trois ou quatre personnes.
Par conséquent, l’élimination de tel commandant en chef des Gardiens de la Révolution n’a pas abouti à la neutralisation des Gardiens comme corps puisqu’il se trouvait toujours un remplaçant.
Il en va de même pour les personnalités politiques, comme Ali Larijani, remplacé par Mohammad Bagher Zolghadr au poste de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, qui détermine la stratégie du pays en interne et à l’international.
Or à la faveur de ces remplacements, ce sont les plus durs des Gardiens de la Révolution qui renforcent leur autorité et leur contrôle du pays.
Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Azadeh Kian
En quoi consiste ce contrôle ?
Les Gardiens et leurs alliés en Iran ont encore accru leur rôle au cours de la guerre.
Prenons l’exemple de Mohammed Qalibaf, qui joue un rôle central aujourd’hui en tant qu’ancien commandant des Gardiens. Il avait certes déjà un rôle politique auparavant, mais il est désormais considéré comme celui qui pourrait discuter avec J. D. Vance au Pakistan — si les négociations se poursuivent…
Le discours des Gardiens consiste à dire : « nous avons protégé l’Iran pendant cette guerre imposée ». Ils utilisent cet argument comme outil de justification d’un contrôle encore accru sur la société civile iranienne, qui a été très largement affaiblie du fait des massacres de janvier 2026. En plus des milliers de morts, 50 000 personnes ont été arrêtées au cours de ces manifestations. Aujourd’hui, la société est totalement contrôlée par les Gardiens de la Révolution.
Par conséquent, cette guerre a renforcé le régime islamique et en particulier les militaires en son sein, a affaibli davantage la société civile iranienne et a augmenté la misère économique du pays.
Il est difficile de comprendre qui contrôle l’Iran désormais. Quelles sont les personnes qui vous semblent les plus importantes aujourd’hui ?
Mohammed Qalibaf est intéressant à observer, non pas en tant que président du Parlement, parce que le Parlement ne joue pas un rôle central, mais en tant que personnalité politique qui a des relations avec les Gardiens de la Révolution et avec les forces de police qu’il a dirigées par le passé. Il a toujours eu l’ambition de diriger le pays et s’est présenté trois fois aux élections présidentielles, sans succès. Pour lui, cette guerre est sa dernière chance d’émerger comme une figure de dirigeant, dans la mesure où il a également été adoubé par les États-Unis qui disaient pouvoir discuter avec lui.
Mohammad Bagher Zolghadr est également central, même s’il ne semble pas proche de Qalibaf. S’ils ont tous les deux été sur le front pendant la guerre Iran-Irak en tant que Gardiens de la Révolution, leurs chemins ont divergé par la suite, Zolghadr faisant carrière dans le système judiciaire et Qalibaf dans la politique locale et municipale, comme maire de Téhéran.
Enfin, la troisième personne clef me semble être Ahmad Vahidi, qui a été le chef des très redoutables services de renseignement des Gardiens de la Révolution et qui dirige désormais l’ensemble des Gardiens. Il représente aussi une forme de radicalisation à la tête des Gardiens. Après la mort de Hossein Salami, lors de la guerre de juin 2025, puis celle de Mohammad Pakpour le 1er mars 2026, Ahmad Vahidi a pris la tête des Gardiens, sur une ligne encore plus radicale que ses prédécesseurs.
Ces personnes sont les réels dirigeants du pays. Le président de la République, Massoud Pezechkian, ne semble pas avoir d’influence réelle : ce qu’il disait pendant la guerre avait très peu d’écho.
Que penser du rôle de Mojtaba Khamenei, qu’on n’a toujours pas vu en public ?
Il faut bien insister sur un point : Mojtaba Khamenei a été élu sous la pression des Gardiens de la Révolution. Au sein de l’Assemblée des Experts, sur quatre-vingt-huit membres, près de vingt-cinq se sont opposés à son élection, ce qui est sans précédent pour une Assemblée qui prend plutôt ses décisions à l’unanimité.
C’est à la fois sans précédent et attendu, puisque Mojtaba Khamenei n’a aucune assise au sein de l’institution cléricale, ni autorité religieuse. Il a donc dû être élu sous la pression.
Pour moi, Mojtaba Khamenei ne représente donc pas l’institution cléricale, mais seulement les Gardiens. C’est pourquoi il me semble qu’il serait plus correct de dire « Régime des Gardiens » que « Régime des Mollahs ».
On a vu circuler une photo de ses blessures, qui a été rapidement retirée. Peu importe qu’il soit en vie, blessé grièvement ou non. À mon sens, nous avons largement dépassé le régime de wilayat al-faqih, ou le gouvernement de jurisconsulte. Aujourd’hui, l’Iran s’est transformé en un régime militariste, où les Gardiens de la Révolution et d’autres forces armées jouent un rôle prépondérant, bien plus que les mollahs.
La guerre a renforcé le pouvoir militaire, affaibli la société civile et augmenté la misère économique de l’Iran.
Azadeh Kian
Vous avez mentionné les massacres qui ont eu lieu après la répression de janvier. À quel point cette guerre a-t-elle permis de rallier une partie de la population au régime et quel est l’avenir de ce désir de changement radical qui s’était exprimé et dont les causes restent inchangées ?
L’un des éléments les plus remarquables de cette guerre est que les rues, autrefois occupées par les protestataires — que ce soit lors du mouvement Femme, vie, Liberté en 2022 ou des soulèvements de décembre 2025 et janvier 2026 —, sont désormais aux mains des partisans du régime, qui ont organisé, tout au long de la guerre, de jour ou de nuit, des manifestations de soutien très visibles dans l’espace public.
C’est un changement radical dans l’occupation de l’espace public. Il reflète un basculement des rapports de force entre contestataires et soutiens du pouvoir. Le régime a réussi à réoccuper les rues des villes, en mobilisant ses partisans.
Il a également recruté des volontaires au sein des milices Bassidji, parfois des enfants de 12 ans seulement, à qui ils confiaient des armes pour « assurer la sécurité » des rues.
Pendant ce temps, la répression se poursuit sans relâche. Cette semaine encore, un jeune homme arrêté en janvier a été exécuté. Nasrin Sotoudeh, avocate et militante des droits des femmes, lauréate du prix Sakharov en 2012, a de nouveau été arrêtée alors qu’elle était déjà en résidence surveillée.
La guerre a malheureusement aggravé les problèmes sociaux de manière dramatique.
Les destructions matérielles sont colossales : selon le dernier rapport du Croissant-Rouge iranien, 93 000 immeubles — résidentiels et commerciaux — ont été détruits. Cela représente 3 millions de personnes déplacées ou privées de logement.
Le chômage a explosé, le coût de la vie s’est envolé, et l’inflation atteint 83 %.
Les femmes sont parmi les premières victimes de cette guerre. Beaucoup travaillaient dans le secteur informel — dans les bazars ou les petits commerces, aujourd’hui fermés. Elles ont perdu leurs revenus, tout en devant prendre en charge les enfants et les rassurer au quotidien.
Les traumatismes psychologiques, souvent ignorés, sont dévastateurs : vivre sous la menace permanente des bombardements, même indirects, crée une angoisse insupportable, tant pour les enfants que pour les adultes. Les femmes sont en première ligne face à cette détresse familiale.
Je sais ce que cela signifie. J’ai vécu une année de la guerre Iran-Irak, et je me souviens de l’impuissance ressentie. Quand les avions irakiens bombardaient Téhéran, il n’y avait aucun abri. Donc on restait chez soi, résigné, en se disant : « Si c’est notre tour, on mourra. » J’ai retrouvé cette même résignation chez mes amis et ma famille qui se trouvent en Iran. Les gens se sont résignés à mourir.
La situation est même encore pire qu’à l’époque, car la guerre Iran-Irak touchait surtout l’Ouest et le Sud du pays. Aujourd’hui, les bombardements touchent toutes les plus grandes villes de l’Iran : Téhéran, Ispahan, Mashhad. Des dizaines de millions de personnes sont directement touchées.
Il serait désormais plus correct de parler du « Régime des Gardiens » que du « Régime des Mollahs ».
Azadeh Kian
Après l’annonce d’un cessez-le-feu, comment imaginer l’avenir des relations entre l’État et la société iranienne ?
Cela impliquerait déjà que le cessez-le-feu se maintienne, et qu’il faille ensuite construire une paix durable. Mais, dans l’immédiat, mon hypothèse est que le régime sortira renforcé de cette guerre. Il devrait rester au pouvoir, faute d’une opposition structurée capable de le remplacer.
Dans un premier temps, le régime va chercher à maintenir son contrôle sur la société, en réprimant toute velléité de révolte — qu’il s’agisse de manifestations ou de mécontentements diffus.
Toutefois, il devra aussi affronter une difficulté : la reconstruction. Je mentionnais les 93 000 bâtiments détruits. Pour reconstruire, les militaires et le régime n’auront d’autre choix que de s’appuyer sur la société civile iranienne, sur les entreprises. Il ne pourra pas reconstruire le pays seul.
Cette évolution pourrait survenir, mais pas immédiatement.
On peut penser à l’hypothèse pakistanaise — non pas pour comparer les deux pays, car les contextes sont très différents, mais pour donner un exemple d’un système où l’armée détient l’essentiel du pouvoir, tandis que les civils occupent des fonctions symboliques ou administratives.
Un tel modèle permettrait d’assurer une certaine responsabilité civile, tout en adoptant un discours moins militariste pour apaiser une société civile contestataire. C’est envisageable, mais les conditions sont très nombreuses : d’abord, un cessez-le-feu durable, ensuite, un accord de paix et, enfin, les moyens financiers nécessaires à la reconstruction.
Pour l’instant, je ne vois pas les militaires renoncer spontanément à leurs privilèges ou à leur pouvoir, encore moins dans le contexte actuel.
Au cours de la guerre, les risques de velléités séparatistes ont souvent été évoqués, notamment à propos des Kurdes. Peut-on parler d’un risque pour la stabilité de l’Iran ?
Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont publiquement évoqué l’idée de mobiliser des forces kurdes depuis le Kurdistan irakien pour envahir l’Iran. Mais cette stratégie se heurte à plusieurs difficultés. D’abord, les responsables du Kurdistan irakien, comme les Barzani, ont rejeté cette proposition. Malgré les tensions avec Téhéran — notamment les frappes de missiles iraniens sur leur territoire —, ils ont préféré éviter de s’aliéner l’Iran, avec lequel ils entretiennent des relations relativement stables. Ensuite, les partis kurdes iraniens — qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes — ont également refusé de servir de proxys à Israël ou de s’engager dans ce conflit. Plusieurs organisations kurdes ont déclaré qu’elles ne participeraient pas à une telle offensive.
Quant aux Baloutches, leur situation est différente. Certains groupuscules armés existent depuis longtemps dans la région, et les affrontements sporadiques avec les forces iraniennes persistent. Mais il n’y a pas de mouvement séparatiste massif parmi les Baloutches. Les figures religieuses, comme Abdolhamid Ismaeelzahi — très respecté dans la communauté — ne soutiennent pas une telle démarche.
En résumé, les tentatives d’instrumentaliser les minorités ethniques contre le régime iranien ont échoué — du moins pour l’instant. La question qui demeure en suspens est : comment les Gardiens de la Révolution traiteront-ils ces minorités à l’avenir ? Leur attitude déterminera en grande partie les dynamiques futures.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs.
Azadeh Kian
Qu’en est-il des oppositions iraniennes à la République islamique ?
C’est une question difficile mais on peut partir de l’exemple du fils du Shah d’Iran. Son positionnement pendant cette guerre a aliéné une grande partie de ses soutiens en Iran. Il a soutenu les frappes israéliennes et américaines sans jamais exprimer la moindre compassion pour les victimes iraniennes. Quand des enfants ont été tués dans une école au début du conflit, il n’a pas dit un mot. En revanche, dès que des soldats américains ont été tués, il a envoyé des messages de condoléances. Il a par conséquent perdu une partie de sa base.
Par ailleurs, les républicains iraniens laïcs et démocrates se sont réunis pendant la guerre, en Iran même, avec des personnalités à la fois en prison et en liberté. Mais ce groupe émerge à peine et ne représente pas, pour l’instant, une opposition crédible.
La guerre a affaibli l’opposition car les priorités sont ailleurs : reconstruire le pays, reloger les déplacés, recréer des emplois pour les chômeurs, réparer les infrastructures détruites. Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que les Iraniens descendent massivement dans la rue pour réclamer liberté et démocratie.
Cela dit, on ne peut pas exclure des manifestations de colère. Mais ces mouvements ne constitueront probablement pas une menace existentielle pour le régime. Ils seront avant tout l’expression d’une détresse sociale, pas d’une révolution politique.