01.04.2026 à 15:12

01.04.2026 à 15:12
Le principe en est simple : Seven inches ou sept pouces. C’est la dimension d’un 45 tours. Ces galettes en vinyle qui s’achetaient comme des bonbons, des années quarante jusqu’à la moitié des années quatre-vingt-dix. Un 45 tours, c’est, outre 1 chanson (voire 2 ou 3), mais c’est surtout une plongée dans des souvenirs, dans des émotions qui remontent à la surface. Le 45 tours est un repère culturel, émotionnel extrêmement puissant. Cette collection s’applique à raconter des 45 tours mythiques qui ont façonné à jamais le cours de l’histoire de la musique. 128 pages. Une Face A. Une Face B.
Du Bromley Contingent 70’s à son retrait de la scène au XXIe siècle déjà entamé, Siouxsie aura défini une ère punk-goth - et beaucoup plus- par une présence, une façon d’être bien fuck off, une voix et beaucoup d’idées qui se suivent sans jamais se ressembler. Et c’est là le travail minutieux et bien éclaté de l’auteur de vous faire voir comment le groupe aura passé son temps à démonter des clichés, avancer toujours vers autre chose, quitte à se planter, mais c’est pas grave et servir de porte-voix à la génération des 80, 90 en surprenant par une présence, là où on ne l’attendait pas/plus. Le choix astucieux de partir de Dear Prudence des Beatles/ Face A et d’arriver à Tattoo/ Face B - c’est une peu comme sauter à l’élastique de la pop au trip-hop, puisqu’un remix bien saignant de Trickly existe sur son second album Nearly God.
Pour ces 128 pages, Philippe de Guilhermier adopte une démarche rihzomatique qui va vous étonner - sinon vous séduire : glisser d’un fait à un autre, d’un titre à un autre. Et ainsi, de glissement en glissement, vous faire découvrir une toute autre Siouxsie, une de celle à laquelle vous ne vous attendiez pas… The sky is blue - and so are you !.
Achetez-le, c’est vraiment bien.
Jean-Pierre Simard, le 1/04/2026
Philippe de Guilhermier - Siouxsie & the Banshees - Dear Prudence- Collection seveninches : 7inch019 / éditions Le boulon
01.04.2026 à 12:41
Wichita Lineman, le classique country à plusieurs vies
En 1968, Glen Campbell chanteur country et émérite guitariste du Wrecking Crew de Phil Spector demande à Jimmy Webb une chanson évoquant un lieu, pour faire suite à sa série dont le précédent titre était By the Time I Get to Phoenix ( au passage écoutez la sublime version d’Isaac Hayes) et celui-ci lui envoie rapidement une démo avec des paroles incomplètes et une absence notable de pont ; en disant que, si on lui laisse le temps, il va l’améliorer. Mais Campbell embarque ses acolytes en studio et ils en sortent une version hantée à laquelle viennent s’adjoindre des cordes ; dont Bob Dylan dira “c’est juste la meilleure chanson jamais écrite “
Et maintenant, un peu de cuisine: Webb a trouvé l'inspiration pour les paroles alors qu'il traversait en voiture les hautes plaines du Panhandle de l'Oklahoma, passant devant une longue rangée de poteaux téléphoniques, sur l'un desquels était perché un monteur de lignes parlant dans son combiné. Webb s’est imaginé au sommet de ce poteau, le téléphone à la main, en imaginant le monteur de lignes en train de parler à sa petite amie. Bien que les racines réelles se trouvent ailleurs, Webb a situé sa chanson à Wichita, au Kansas. La bassiste Carol Kaye, a contribué à l'intro descendante de six notes. Un deuxième motif de basse de six notes improvisé par Kaye a été repris pour les cordes par De Lory et utilisé comme transition entre les deux couplets rimés de chaque strophe. Et De Lory a imaginé quelques trucs, comme faire sonner les cordes comme des harpes éoliennes et utiliser un motif de code morse à la flûte pour évoquer le bruit de la ligne téléphonique. Enfin, Jimmy Webb a finalisé le tire en ajoutant les notes électroniques évocatrices et réverbérantes ainsi que les accords ouverts que l'on entend respectivement dans l'intro et le fondu de la piste finale, joués sur son orgue électrique Gulbransen. Au final, on a le premier titre de country existentiel dont le son ne revient jamais à la tonique – ni dans les couplets, ni dans le fondu. Ce magnifique arrangement musical amène de manière subliminale ce que les paroles suggèrent poétiquement : le compagnon solitaire qui reste suspendu au sommet de ce poteau téléphonique face à ce paysage de prairie désolé, aspirant à rentrer chez lui. Fin du ban.
Et, juste pour rigoler, une petite énumération des repreneurs du tire : côté variété ( MOR) Tom Jones, Johnny Mathis, Robert Goulet, Andy Williams, Bobby Goldsboro et Engelbert Humperdinck, côté reggae : Dennis Brown. En plus sérieux, on note une version instru de José Feliciano ainsi que nombre covers millésimées : Ray Charles, the Dells, Billy Joel, Freedy Johnston, O.C. Smith, Willie Hutch, the Meters, Fatback Band, These Animal Men, Maria McKee, Reg Presley of the Troggs, Shawn Lee, Smokey Robinson and the Miracles, James Taylor, R.E.M., The Clouds, Earl Van Dyke, Zucchero Fornaciari, King Harvest, Johnny Cash, Dwight Yoakam, Tony Joe White, Stoney LaRue, B.E.F. , George Benson, Urge Overkill, Black Pumas. A noter aussi, pour le côté barré, une version de 43 minutes du Dick Slessig Combo. Il existe aussi des versions en allemand et en finnois. Et si vous voulez vraiment tout savoir, Dylan Jones a écrit en 2019, chez Faber & Faber : The Wichita Lineman: Searching in the Sun for the World's Greatest Unfinished Song.
Qu’est-ce qui nous intéresse dans la version de Flea, cet exilé australien qui jouait du jazz dans son enfance, et de la trompette en particulier, se demandant que faire ado, à moins de devenir musicien de jazz ? Pour comprendre l’envergure du personnage, il faut absolument regarder le docu sur Netflix qui retrace les premiers pas très très envapés des Red Hot : The Rise of the Red Hot Chili Peppers: Our Brother, Hillel . Honora , l’album dédié à sa belle-mère iranienne s’offre comme un télescopage réussi de bop, d’avant-garde, d’électronique et de chansons revues et superbement corrigées par des compagnons de route comme Jeff Parker de Tortoise et sa bande de potes de chez International Anthem ( le label à surveiller à chaque parution), Thom Yorke de Radiohead et de son projet Atoms for Peace ou encore ceux de Damon Albarn et Tony Allen (Rocket Juice & The Moon). On y trouve aussi Warren Ellis et Nick Cave, ce dernier sur Wichita Lineman, enfin débarrassé de ses cordes et ré-arrangé pour un somptueux solo de flumpet ( hybride de trompette et de bugle) qui transfigure le standart pour lui redonner une nouvelle jouvence. Le petit jourdain bordello est attendu à la caisse par ses parents…
Jean-Pierre Simard, le 1/04/2026
Flea - Honora - Nonesuch
01.04.2026 à 08:52
Timothée Zourabichvili, ou le plomb changé en or
Ici, le principe du "boy meets girl" se change en un drame sordide où Adam et Ève se résument à deux corps perdus, oscillant entre violence, oubli, déni, effroi, silence, rejouant sur fond de grisaille l'éternel Massacre des Innocents. L'histoire? Il a couché avec elle, à la faveur d'une permission, et neuf mois plus tard le fruit de leur triste fornication devient un problème à régler. Ce qui fait l'incomparable puissance du livre c'est le parti pris grammatical assez gonflé pour lequel a opté l'auteur.
En effet, la narration, qui entre et sort des deux têtes, qui tantôt les décrit, tantôt les laisse penser, se remarque par l'absence de "ne" dans les phrases négatives (je t'aime pas, au lieu de je ne t'aime pas), or cette absence du "ne" (le déni? la négation? autrement dit le sujet du livre) est en général utilisée pour rendre un parler, mais l'auteur prend soin de le maintenir non seulement dans les flux de conscience des protagonistes (qui deviennent vite des "monologues extérieurs") mais également de façon presque systématique dans son récit, récit qui pourtant reste bien souvent "littéraire", je veux dire écrit d'un point de vue autre que celui, interne, des personnages. Il va même jusqu'à emprunter à l'oralité ses formes pour développer des analyses subtiles. Ce qui, on s'en doute, produit un effet troublant:
"Assise contre la paroi de la minuscule cabine de douche, regardant la petite fenêtre qui menait nulle aprt au-dessus d'elle, elle s'est débrouillée de sa propre monstruosité sans en faire souffrir le monde qui dormait toujours ou faisait semblant de dormir derrière la petite fenêtre, parce qu'il voulait rien voir ni entendre du sang et de ses cris de douleur étouffés dans la douleur."
Cette interpénétration du récit et de la pensée, de l'écrit et de l'oral, de deux styles en théorie antagonistes, produit un effet de sidération, comme si l'intérieur avait contaminé l'extérieur, et que désormais il était impossible de raconter ce drame sans prendre en charge sa dimension immédiate, celle où le senti manque d'armes pour que le parler s'écrive. Dans Plomb, il y a porosité entre les consciences et ce qu'elles vivent, même lorsque ce qu'elles vivent semblent raconté d'un point de vue omniscient. Et cette porosité a sur le lecteur un effet on l'a dit troublant, mais surtout sémantique: on reste enfermé dans l'histoire comme une présence muette et impuissante alors qu'on est seulement, théoriquement, le pur témoin littéraire.
Il faudrait dire également quelques mots de la façon dont Zourabichvili entreprend de déplier ou resserrer les psychés de ses personnages, en phrases longues et cruellement articulées, traquant les angles morts du déni et de la peur, sondant la bassesse sans jamais – et c'est là une autre force du livre – la juger.
C'est un livre qui se lit dans une sorte d'apnée – précisément parce qu'il y manque cette rassurante cheville du "ne", dont l'absence (travaillée au scalpel) finit par former comme une constellations de trous par lequel le récit infuse notre lecture jusqu'à la rendre, elle aussi, poreuse. Difficile d'imaginer ce que l'auteur écrira après Plomb, un titre qui prend bien des sens au cours du livre, non par quelque effet de lourdeur, mais d'avantage en lien avec ces petits poids qui servent à lester les appas, même si "plomb" ici désigne aussi la masse nécessaire pour faire que coule au fond du fleuve ce qu'on veut nier. Mais je crois qu'on peut compter sur c pour secouer.
Claro, le 1/04/2026
Timothée Zourabichvili, Plomb, Sabine Wespieser éditeur, 18 €