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26.09.2026 à 02:30

Flèche, le concierge saboteur des temps modernes

Jonas Schnyder

Avec sa BD Flèche, l'auteur jurassien Simon Beuret donne vie à une fable attachante et drôle qui raconte l'histoire d'un concierge excentrique autant adepte de la bricole et de la récup', que du sabotage des projets immobiliers menaçant la friche où il vit. Homme à tout faire venu de Suisse allemande, Frantz – que sa jeune pote écolière Cécile appelle Flèche « parce qu'il a toujours des bonnes idées » – est concierge dans une université de Suisse romande. « Il sait tout réparer. Le mec il (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) /

Texte intégral (1005 mots)

Avec sa BD Flèche, l'auteur jurassien Simon Beuret donne vie à une fable attachante et drôle qui raconte l'histoire d'un concierge excentrique autant adepte de la bricole et de la récup', que du sabotage des projets immobiliers menaçant la friche où il vit.

Homme à tout faire venu de Suisse allemande, Frantz – que sa jeune pote écolière Cécile appelle Flèche « parce qu'il a toujours des bonnes idées » – est concierge dans une université de Suisse romande1. « Il sait tout réparer. Le mec il a de l'or dans les pattes. C'est plus haut qu'il lui manque une case », peut-on entendre sur le campus alors qu'il rentre chez lui à bord de son tricycle à moteur en chantant du Henri Dès, cheveux en bataille et grosse moustache au vent. Il vit avec sa « Mütti » (« maman ») dans une ancienne friche où il a un grand atelier. Ses journées sont rythmées par la conciergerie, la récup' de matériaux en tout genre et les chantiers Rumex2 dans le jardin de sa maman, plus toute jeune, mais bien déter. D'origine italienne, Cécile – « Sicile » avec l'accent suisse-allemand – est souvent de la partie pour bricoler ou jouer au foot, et les générations, comme les cultures, se mélangent et s'enrichissent dans ce lieu si bordéliquement enchanteur.

Mais quand le bâtiment du cinéma désaffecté est détruit et qu'ils reçoivent une première visite d'un agent de la ville qui se demande comment on peut vivre comme ça au XXIe siècle, Flèche comprend que leur havre de paix est menacé et que le quartier se transforme. « Wesh c'est la guerre en ville ou quoi ? » lui demande Cécile alors qu'ils traversent une zone de bâtiments en cours de destruction. « Presque… c'est le foutur ! lui répond Flèche. Le foutur c'est ce qu'est pas encore là mais qui détruit ce qui est déjà là... » Flèche n'y voit pas une coïncidence quand sa mère tombe malade quelques jours plus tard. Il décide de passer à l'action contre ce « foutur » qui ne veut pas des vieux. De jour, les projets immobiliers poussent comme des champignons dans le voisinage, et la nuit, Flèche met ses talents de bricoleur au service d'un sabotage nocturne des immeubles en construction.

En lisant Flèche (Atrabile, mai 2026), onréalise rapidement qu'on a entre les mains un bel hommage à ces personnages pas comme les autres qui font des ponts entre les mondes, encouragent toujours à sortir des sentiers battus pour bricoler, s'entraider, en quête d'amusements, d'autonomie et de découvertes. Une richesse qu'on retrouve dans les dialogues, où la langue du quotidien mélange français et suisse allemand, et dans le dessin, dont le trait dynamique restitue l'énergie vitale contagieuse des personnages. Un style organique qui exacerbe d'autant plus le rendu aseptisé et lisse des projets de rénovation urbaine contre lesquelles la petite équipe décide de se battre. La question se pose alors de savoir si on peut vraiment retenir le temps et lutter contre ce « foutur » qui met en péril le présent. Quelle que soit la réponse qu'on imagine on peut, dans tous les cas, comme Flèche, essayer en incarnant d'autres manières d'être et de faire qui soient joyeuses et inspirantes.

Par Jonas Schnyder

1 . Partie francophone de la Suisse, dont plusieurs cantons sont bilingues.

2 . Mauvaise herbe à arracher à la main.

26.09.2026 à 02:30

Israël surveille secrètement ses professeurs.

Le média +972 révèle comment le ministère de l'Éducation israélien a mis sous surveillance plusieurs professeurs pour avoir critiqué l'État hébreu. Parmi eux, beaucoup sont arabes. Extraits. « […] Des responsables d'au moins deux départements différents du ministère surveillent et enquêtent secrètement sur les enseignants – cherchant non seulement des éléments pouvant constituer une “incitation au terrorisme”, mais aussi toute déclaration politique s'opposant au gouvernement israélien. (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) /

Texte intégral (678 mots)

Le média +972 révèle comment le ministère de l'Éducation israélien a mis sous surveillance plusieurs professeurs pour avoir critiqué l'État hébreu. Parmi eux, beaucoup sont arabes. Extraits1.

« […] Des responsables d'au moins deux départements différents du ministère surveillent et enquêtent secrètement sur les enseignants – cherchant non seulement des éléments pouvant constituer une “incitation au terrorisme”, mais aussi toute déclaration politique s'opposant au gouvernement israélien. Ces responsables collectent des informations sur les parcours professionnels des enseignants, recueillent des captures d'écran [...] sur les réseaux sociaux et compilent des informations obtenues auprès des forces de l'ordre. Ces informations sont conservées dans un “rapport de renseignement”, que les responsables du ministère interprètent et utilisent pour déterminer la suite à donner à chaque dossier. Tout cela se déroule en secret, sans que l'enseignant visé ne sache qu'une enquête est en cours […].

Le ministère de l'Éducation a reconnu qu'entre 2023 et 2025, 157 enseignants ont été examinés selon cette procédure. Parmi eux, 118 étaient arabes. […] Une enseignante arabe a notamment été suspendue de son poste à Netanya après avoir publié sur ses réseaux sociaux une vidéo sur les difficultés à soigner des civils blessés à Gaza – ce que la maire de Netanya, Miriam Fierberg-Ikar, a qualifié d'incitation “contre le peuple juif”. [...]

Un comité secret en entraîne un autre

L'existence de comités chargés de la persécution politique au sein du ministère de l'Éducation, qui fonctionnent secrètement depuis au moins 2016, a été découverte complètement par hasard. […] En novembre 2024, la Knesset a adopté une loi accordant au ministère de l'Éducation une large compétence pour licencier sans préavis les enseignants qui “s'identifient publiquement à un acte terroriste” [...].

Deux recours contestant la loi ont été déposés auprès de la Cour suprême en décembre 2024. […] C'est grâce à ces pétitions que l'existence du premier comité a été révélée. Dans sa réponse, le bureau du procureur de l'État a cherché à rassurer la Cour en affirmant que le ministère de l'Éducation disposait d'une procédure standard pour surveiller et déterminer les actes d'“identification au terrorisme”, et que le traitement des plaintes contre les enseignants est encadré par un “Comité d'incitation”. […]

L'Association pour les droits civiques en Israël a alors exigé auprès du ministère de l'Éducation et du procureur général que le comité cesse ses travaux. Une demande qui a entraîné une nouvelle révélation accidentelle… Pour se justifier, le ministère de l'Éducation a déclaré que le Comité d'incitation n'était pas seul : un autre comité opère dans une branche différente du ministère, le « Département d'application de l'Administration pour l'accréditation et la supervision des établissements éducatifs ». [...] Selon lui, ce système d'enquête impliquant plusieurs départements serait nécessaire pour “garantir une application uniforme et équitable de la loi, tout en maintenant un équilibre approprié avec le droit constitutionnel à la liberté d'expression”. Le monde à l'envers : enquêter secrètement sur les opinions politiques des enseignants tout en prétendant protéger leur liberté de les exprimer. […] »

Gil Gertel

1 . « Israel is secretly surveilling its teachers. No prizes for guessing which ones », +972 (21/08/2026).

26.09.2026 à 02:30

Démoraliser l'armée

Gaëlle Desnos, Léna Rosada

« Réfractaires : contre le service militaire, contre la guerre » donne la parole à ceux qui ont refusé de marcher au pas. Un podcast salutaire à l'heure où les vieux clairons recommencent à sonner – et avec, en prime, un casting d'enfer. « Tu sais que y'a des mecs qui ont fait de la prison pour pas tenir une arme ? » Celle qui pose cette question, c'est Léna, une jeune vieille amie de CQFD. Son coloc est en train de jouer à Call of Duty, un jeu vidéo où globalement « tu tires sur les gens (…)

- CQFD n°255 (septembre 2026) /

Texte intégral (684 mots)

« Réfractaires : contre le service militaire, contre la guerre » donne la parole à ceux qui ont refusé de marcher au pas. Un podcast salutaire à l'heure où les vieux clairons recommencent à sonner – et avec, en prime, un casting d'enfer.

« Tu sais que y'a des mecs qui ont fait de la prison pour pas tenir une arme ? » Celle qui pose cette question, c'est Léna, une jeune vieille amie de CQFD. Son coloc est en train de jouer à Call of Duty, un jeu vidéo où globalement « tu tires sur les gens ou tu te fais tirer dessus », et au milieu des fusillades en pixels, la journaliste chemine : « Est-ce que, moi, j'irais à la guerre ? Est-ce que j'accepterais de tuer, de tenir une arme ? » De ce vertige naît un podcast : « Réfractaires : contre le service militaire, contre la guerre ».

Insoumis qui ne se sont jamais présentés à la caserne, déserteurs qui s'en sont enfuis, objecteurs de conscience refusant les armes au nom de leurs convictions… Léna remonte la piste de ceux qui, face à la conscription, au service militaire, à la guerre, ont un jour décidé de dire non. Elle rappelle que la Première Guerre mondiale ne fut pas seulement gavée de « morts pour la France », mais aussi de soldats exécutés par leur propre armée : les fameux « fusillés pour l'exemple ». Elle se demande ce qu'il fallait de courage pour résister lorsque tout, autour de soi, poussait à partir au front, les discours d'héroïsme, le devoir envers la nation, le regard des autres. Et plus encore, peut-être, une fois plongé dans la guerre, une arme à la main. Mais ceux à qui elle voudrait poser la question ne sont plus là. Les hommes de 14-18 ont disparu.

Les appelés d'Algérie, eux, peuvent encore raconter. Tel Denis Langlois, objecteur de conscience. En 1965, au camp de Montlhéry, il refuse d'enfiler l'uniforme qu'un capitaine lui tend. Aussitôt, ses camarades de chambrée le questionnent : on peut refuser ? Depuis 1963, le statut d'objecteur existe, mais il est soigneusement entravé. L'obtenir relève du parcours d'obstacles : en 1965, seules 28 personnes y parviennent (et Denis n'en fera pas partie). Mais surtout, la loi interdit d'en faire la promotion. Jusqu'en 1981, des militants seront poursuivis pour « provocation à l'insoumission », « injure à l'armée » ou « incitation de militaires à la désobéissance ». On leur reproche de « démoraliser l'armée ».

Puis, une voix familière surgit. Phrasé chantant, petit rire nerveux, les deux pieds bien plantés dans la gauche de la gauche… Ne serait-ce pas Vé, bien connu des services de CQFD, venu dévoiler sa stratégie maison pour échapper au service militaire ? Paraît qu'il a tenté de se faire réformer en se faisant passer pour un asocial patenté. Personne n'a cru à son numéro et il a fini, lui aussi, par prendre le chemin de l'objection de conscience. Il revient sur une date marquante : 1996, l'année où Chirac annonce la suspension du service militaire. Suspension, insiste-t-il – pas suppression. Car le Code du service national prévoit que l'appel sous les drapeaux puisse être rétabli si les nécessités de défense nationale l'exigent. Qu'adviendrait-il alors du statut d'objecteur de conscience ? Nul ne sait. C'est bien pour ça que des podcasts comme celui de Léna comptent. Parce qu'en matière d'antimilitarisme, la mémoire n'est pas un supplément d'âme : c'est une caisse à outils.

Gaëlle Desnos

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