Bien sûr, beaucoup connaissent les explications classiques, et pour une part indéniablement justes, qui nous rappellent que tout cela perdure parce que les dirigeants sionistes de l'État d'Israël peuvent compter sur l'appui indéfectible – économique comme militaire – de l'impérialisme étatsunien, un impérialisme dont les intérêts économiques au Moyen-Orient sont – en raison du pétrole – tout à fait vitaux et qui, désormais talonné par la puissance chinoise, se voit conduit à intervenir de manière encore plus agressive que par le passé pour tenter d'y maintenir sa préséance.
Mais justement, il faudrait – au regard de l'évolution du monde et des tensions géopolitiques grandissantes que nous connaissons – aller plus loin et s'interroger sur ce qu'il en est des tendances de fond qui traversent le capitalisme mondialisé d'aujourd'hui et, plus particulièrement, sur ce que certains ne craignent pas d'appeler un processus à l'œuvre… de fascisation du monde. Depuis cette perspective, on considère en effet que le capitalisme – de par ses caractéristiques mêmes – porte en ses entrailles, la menace fasciste, tout comme la nuée porte l'orage, et qu'il suffit de certaines conditions données pour qu'on puisse la voit réapparaitre.
La fascination pour la mort
Certes, qui dit processus de « fascisation à l'œuvre » ne dit pas nécessairement répétition à l'identique des années 1930, mais tout au moins reprise sur un autre mode de cette fascination pour la mort dont le nazisme avait fait une de ses caractéristiques. C'est en tous cas la thèse de Ian Allan Paul, un jeune artiste et théoricien transdisciplinaire étatsunien. Prenant appui sur les analyses menées en son temps par Walter Benjamin concernant l'esthétisation de la violence promue par les nazis, tout en tentant au passage de réactualiser la démarche du situationniste français Guy Debord, il va ainsi parvenir à nous faire mieux voir, pour l'ici et maintenant de nos vies, les formes très actuelles et très concrètes que peut prendre ce processus de fascisation en marche. L'intéressant cependant, c'est qu'il va mettre au centre de son analyse, aux côtés bien sûr de l'accumulation capitaliste de biens marchands, l'accumulation d'images et de spectacles qui serait une des caractéristiques marquantes du capitalisme mondialisé contemporain. Car selon lui, c'est ce qui explique que s'impose à l'humanité d'aujourd'hui – par les médias sociaux et le flux incessant d'images éphémères – de nouveaux rapports froids, marchands et essentiellement comptables… avec la mort.
Ayant défini le fascisme comme étant une « fascination pour la mort, un culte de la mort », tout part selon lui du fait que la mort et la désolation dans les sociétés capitalistes d'aujourd'hui se confondent désormais avec l'organisation de nos vies, faisant que « la vie est de plus en plus vécue comme le premier plan fragile d'un paysage dont l'arrière-plan s'épaissit de mort ». Et il ajoute une formule très forte : « Partout dans le monde, le même calcul mortel est à l'œuvre : d'un côté de l'équation, il y a l'accumulation de richesses, et de l'autre la désolation de la vie […] Un peu comme des jardins privés soigneusement entretenus par des paysagistes, au moment même où d'immenses forêts tropicales montrent les premiers signes d'un effondrement irréversible ».
C'est donc, pour Ian Alan Paul, tout à la fois cette étroite intrication de la vie et de la mort, de la richesse et de la désolation, au sein du système capitaliste qui serait, en étant poussée à l'extrême, le trait dominant des sociétés de classe d'aujourd'hui, faisant que deux mondes profondément séparés existent pourtant dans un même monde, et que la richesse accumulée ne peut jamais être totalement séparée ou complètement isolée « de l'accumulation de violence et de destruction nécessaire pour la produire, la maintenir et la défendre ». Les rêves morbides de Trump et de Netanyahou, proclamant haut et fort en conférence de presse qu'on devrait rebâtir par-dessus les champs de ruines qu'ils se sont tous deux acharnés à démultiplier sans vergogne à Gaza une Riviera de luxe pour les riches élites du Moyen-Orient, ne ressortent-ils pas précisément de cette infernale logique ?