LePartisan.info

REVUES

Lien du flux RSS
REGROUPEMENT DES MÉDIAS CRITIQUES DE GAUCHE (QUEBEC)

18.04.2026 à 18:40

Des communs qui s'ignorent

Christelle Fournier, Emanuel Guay, Marie-Anne Perreault

Véritables bêtes sociales, les êtres humains créent des collectifs autour d'objectifs communs. Ils s'organisent et collaborent tant pour assurer leur survie que par plaisir. Ces projets prennent des formes diverses et sont présents partout !

Ils peuvent rester à l'état d'initiative citoyenne, où le partage et l'implication ne requièrent pas la création d'une structure juridiquement constituée. Ils peuvent aussi entretenir des liens ténus avec le secteur public, se définir comme appartenant au secteur de l'économie sociale et solidaire à titre d'OBNL ou de coop, ou encore se dissocier totalement des logiques marchandes pour prioriser le partage. À titre d'exemples, pensons à la défense d'une friche à Montréal, l'élaboration d'un écovillage dans le Bas-du-Fleuve ou à un rassemblement de parents qui proposent à leurs enfants une pédagogie alternative. Autant de possibilités qui, nonobstant leur nature ou leur forme, ont en commun les aspects suivants : une ressource, tangible ou intangible (objet-lien) ; une communauté mobilisée autour de l'utilisation de cet objet-lien ; une gouvernance partagée par et pour les utilisatrices et les utilisateurs. Ces aspects sont au cœur de ce que les chercheuses et chercheurs nomment les « communs ».

Bien qu'ayant toujours existé, les communs gagnent en popularité dans les sphères universitaires. On doit notamment cette reconnaissance à Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prix Nobel d'économie en 2009 pour ses travaux sur la gouvernance économique des biens communs. La recherche a ensuite documenté les communs et leur pouvoir transformateur au niveau social, économique, environnemental ou politique. Pourtant, la plupart de ces communs s'ignorent et ne se définissent pas comme tels. C'est un enjeu que nous devons aborder collectivement si nous souhaitons mailler avec leur potentiel de transformation socioécologique.

Définir les communs

Préoccupé par ces questions, le CRITIC (Collectif de Recherche sur les Initiatives, Transformations et Institutions des Communs), auquel nous appartenons, propose cette définition.

Les communs sont des ensembles de pratiques sociales ancrés dans des collectivités autodéterminées et des formes de communalisation. Ils répondent à différents besoins et aspirations à travers des valeurs de partage, de soin, de participation, d'inclusion, de soutenabilité et de convivialité. Promouvant le droit d'usage et le devoir de responsabilité, les communs préfigurent une alternative à la propriété privée et constituent un processus d'apprentissage collectif.

Les communs permettent d'envisager une manière plus équitable et inclusive de décider et de gérer ensemble différents biens et services qui ne sont ni publics ni privés. Ils tendent vers une plus grande équité des chances, vers le respect de l'environnement et des autres.

Ils évoluent dans le temps et présentent tous des spécificités qui leur sont propres. À maturité, leurs membres, que nous nommerons commoneuses et commoneurs, seront en mesure d'établir un consensus autour de l'utilisation d'un langage commun ; d'instaurer une charte (officielle ou non) qui balise le fonctionnement ; de proposer des pratiques équitables de prise de parole pour assurer des dynamiques de groupe qui soient empreintes de respect. De plus, les communs prennent soin du collectif en nourrissant la qualité des liens, en préservant l'objet-lien et en encourageant l'implication. Ainsi, au sein d'un jardin collectif, les commoneuses et commoneurs impliqué·es mettront en place des règles pour travailler harmonieusement et prendre soin de la terre, des légumes qui y poussent et des êtres impliqués. Ensemble, iels instaurent des mécanismes pour éviter, par exemple, de surarroser le jardin ou déterminent les modes de partage des récoltes pour répondre aux besoins du groupe. Les façons d'organiser ce commun seront différentes d'un jardin collectif à l'autre, mais il s'agit là d'un bien partagé qui n'est ni public ni privé. C'est un commun.

Même s'ils sont nombreux au Québec, les communs ne se reconnaissent pas entre eux et ne sont pas non plus reconnus par l'État. Ils peinent donc à se rallier pour faire valoir leurs préoccupations et leurs aspirations dans l'espace public. Il existe bien sûr des ralliements de communs autour d'objet-liens identiques, car c'est bien là leur point d'émergence. Pourtant un ralliement de l'ensemble des communs de toutes origines semble absent. Une meilleure reconnaissance faciliterait le partage de connaissances, tout en renforçant la capacité à agir comme un acteur collectif. Plusieurs défis limitent la capacité des communs à s'identifier comme une forme organisationnelle distincte, par exemple la diversité des formes juridiques qui caractérise ce milieu, la difficulté qu'ont parfois les communs à se démarquer des domaines public et privé, ainsi que les urgences qui encouragent un repli sur les enjeux internes de chaque groupe, au détriment de l'action collective et de la concertation.

Certains communs, par manque de temps ou de connaissance des autres communs, entrent parfois sans le savoir ni le vouloir en compétition pour des questions d'usages ou de financements. En s'unissant, ils pourraient, au contraire, créer des espaces vivants et transformateurs. Par exemple, une friche urbaine est à la fois un lieu au fort potentiel de valorisation des biodiversités urbaines et à la fois un lieu où pourrait émerger de l'agriculture urbaine ou un quartier résidentiel. Ainsi, rallier ces communs pourrait s'inscrire dans une vision urbanistique collective et solidaire.

Face à cela, un certain nombre de pistes méritent notre attention : la constitution d'une « convergence des communs » pourrait constituer un objectif à moyen terme. Si les ressources sont trop limitées dans l'immédiat, une participation à des instances déjà existantes, par exemple Remix the Common, Projet , (à Montréal) ou le CRITIC, est une autre avenue à envisager. Dans tous les cas, la multiplication des espaces d'échange et de partage repose d'abord sur la capacité des communs à se reconnaître comme tels et à identifier leurs semblables.

« Ne doutez jamais qu'un petit groupe de personnes bien informées et impliquées puisse changer le monde, en fait, ce n'est jamais que comme cela que le monde a changé. »

Margaret Mead, anthropologue (1901-1978)

Christelle Fournier est membre du CRITIC (Collectif de Recherche sur les Initiatives, Transformations et Institutions des Communs).


Voir en ligne : Revue À bâbord !

18.04.2026 à 18:32

Une introduction féministe aux communs

Chiara Belingardi, Charmain Levy

La pratique du « commoning », telle que définie par Dardot, Laval et Giardini, n'est pas une fin en soi, mais est constituée d'actions de création et de partage qui forment une communauté.

Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen soulignent que la production de communs exige d'abord une transformation profonde de la vie quotidienne, y compris des relations patriarcales, afin de recombiner ce que la division sociale du travail dans le capitalisme a séparé :

« Les façons dont le travail de subsistance des femmes et la contribution des communs à la survie des populations locales sont rendus invisibles par leur idéalisation ne sont pas seulement similaires, mais ont également des racines communes. D'une certaine manière, les femmes sont traitées comme des communs et les communs sont traités comme des femmes [1]. »

Silvia Federici a montré que les femmes de différents pays et cultures sont souvent les principales défenseuses des communs, qu'il s'agisse d'agriculture vivrière, de formes d'organisation collective, de cuisines communes, d'associations solidaires de crédit autogérées, de la replantation des forêts et des banques de semences, ou encore des luttes contre l'exploitation minière, autant d'initiatives qui résistent aux logiques d'accumulation capitaliste et qui créent des activités auto-organisées autour des communs. Les femmes, en tant que premières pourvoyeuses du travail reproductif, ont toujours dépendu de l'accès aux ressources naturelles communales. Elles sont donc à la fois les plus pénalisées par la privatisation de ces ressources, et les plus engagées dans leur défense. Les communs féministes ne sont pas seulement de nouvelles formes horizontales de socialité, ils sont aussi un moyen de subsistance. À cet égard, Federici souligne la nature féministe des communs par la mise en relation des activités reproductives concernant les activités quotidiennes qui produisent la vie des gens.

Effectivement, une longue histoire relie les femmes aux communs. Cette affirmation est confirmée par plusieurs chercheur·es ayant étudié les modes d'habitation des femmes. Muxí, dans Mujeres, casas y ciudades, dépeint l'histoire de l'habitat collectif des femmes, à partir des béguinages, ces communautés féminines laïques où les femmes vivaient et travaillaient ensemble, accomplissant des tâches liées aux soins de la communauté, notamment auprès des membres malades, des personnes âgées, et des enfants. Cette analyse fait écho à ce que suggère Daphne Spain, qui montre comment les femmes s'organisent pour répondre communément à leurs besoins et construire une présence politique dans les espaces publics.

Le lien entre les femmes et les communs n'est pas seulement une question de philosophie féministe ou d'économie politique, car ce sont les femmes qui prennent en charge le bien-être d'une communauté, tant en en matière de relations que de travail matériel, comme le nettoyage ou l'organisation, non sans conflits. Dans sa contribution à l'ouvrage A Feminist Urban Theory for Our Time, Katsikana décrit comment, dans les groupes mixtes d'un mouvement populaire, les personnes féminisées (femmes et personnes queer) héritent des tâches domestiques, car elles prêtent attention à ces aspects de la vie commune, sont plus rapides et possèdent l'expérience et les compétences liées à ce travail. Elle observe également que les hommes trouvent souvent des excuses pour conserver leurs fonctions sur des questions « plus importantes » telles que l'organisation politique et les débats publics.

Dans ce contexte, les pratiques du care elles-mêmes peuvent être à la fois libératrices et oppressives. À ce titre, l'expérience vécue au sein de l'organisation spatiale des villes transforme les relations sociales entre les habitant·es et peut contribuer à des formations sociales particulières. Des expériences récentes comme l'initiative Lucha y Siesta à Rome ou l'espace féministe Las Pioneras à Montevideo sont des exemples importants. Créer une ressource commune féministe signifie réfléchir à ce que les femmes veulent, à ce dont elles ont besoin dans leur vie quotidienne, et à la manière de faciliter la réflexion sur leur condition sexospécifique. Cela implique qu'un groupe de femmes agissent ensemble sur la base de leurs désirs et de leurs besoins, et se réunissent pour trouver des solutions à leurs problèmes, améliorer leur vie quotidienne et réfléchir ensemble aux racines de la discrimination et du patriarcat.

C'est grâce à ces activités que les femmes contribuent à des villes qui reflètent la culture, les réseaux, les besoins et les droits des féministes. Cela se fait activement par la coproduction de connaissances ancrées dans la pratique et l'utilisation de différents savoirs pour orienter la pratique. La « mise en commun » des moyens matériels de reproduction est le principal mécanisme par lequel un intérêt collectif et des liens mutuels sont créés.

« Dans l'idéal, tous les communs seraient féministes. Mais les données empiriques nous montrent que ce n'est pas le cas, et que les valeurs et pratiques féministes sont rarement pensées ou mises en œuvre dans les initiatives de communs mixtes [2]. »

Ainsi, si les commoners souhaitent être fidèles à leurs valeurs, il est important de poser des questions difficiles sur leurs pratiques. Le fait qu'une communauté soit organisée comme un commun ne signifie pas automatiquement qu'il n'y a plus de hiérarchies. La question est de savoir comment les commoners gèrent ces hiérarchies et ce qu'ils font pour s'en affranchir. Il est souvent très révélateur de se demander qui s'occupe du nettoyage, du soin des autres et de l'environnement.

En outre, il est également important que les chercheur·es posent ces questions à l'égard des expériences des communs qu'iels étudient, et qu'iels fassent une analyse intersectionnelle féministe des communs. Sans remise en question de certaines pratiques et modes d'organisation, les expériences des communs risquent de reproduire certaines formes d'inégalité et d'oppression.


[1] Mies, M., & Bennholdt-Thomsen, V., « Defending, Reclaiming and Reinventing the Commons », Canadian Journal of Development Studies, vol. 22, n°4, 2001, 997–1023.

[2] Levy, C., Alberio, M & Plachesi, R., « Les communs urbains comme concept de participation territoriale et citoyenneté urbaine : deux études de cas à Bologne, en Italie », Organisations et Territoires, vol. 33, n°1, 2024.

Charmain Levy est professeure titulaire, Département des sciences sociales, UQO et membre du Critic et du Réqef.

Chiara Belingard est professeure adjointe - Université de Rome « La Sapienza » et LAPEI, Université de Florence.

Photo : Place des Pionnières à Montevideo en novembre 2022 lors de la journée commémorant l_élimination de la violence contre les femmes (Crédit : Charmain Levy)


Voir en ligne : Revue À bâbord !

18.04.2026 à 17:52

Comment les GAFAM alimentent la machine algorithmique du génocide

Rédaction

Cet article a été publié en arabe le 5 septembre 2025 dans la revue Sifer. La traduction par le logiciel DeepSeek a été retouchée par l'équipe de révision des NCS.

En novembre 2023, Huda Hijazi, une mère de famille du sud du Liban, cherchait à mettre ses filles, Rimas, 14 ans, Taline, 12 ans, et Liana, 10 ans, à l'abri des bombardements de l'armée israélienne (Israel Defense Forces, IDF) dans leur quartier, alors que les drones de surveillance israéliens dominaient l'espace. Ce soir-là, selon un rapport de l'agence Associated Press, les parents ont demandé à leurs enfants de jouer devant la maison afin que les drones puissent les filmer et constater que la voiture qui allait les prendre transportait des civils. Sur la route, la vidéo d'une des caméras de surveillance d'un magasin montre madame Hijazi qui s'arrête et sort de la voiture avec l'une de ses filles pour s'approvisionner en bouteilles d'eau potable, avant de poursuivre son chemin. Elle est sous la surveillance constante des drones de l'IDF, qui la prennent pour cible quelques minutes plus tard à environ 1,7 km de là. Le lendemain, alors que l'armée israélienne annonçait avoir bombardé 450 cibles présumées membres du Hamas, l'agence Associated Press révélait que certaines des images utilisées provenaient de la route empruntée par Huda Hijazi et ses filles, bombardées quelques minutes après avoir quitté le centre de distribution d'eau.

Qui a pris la décision de tuer Huda, Rimas, Taline et Liana ce soir-là ? Cette question restera sans réponse. Mais que leur meurtre découle d'une décision prise par un logiciel de ciblage automatisé ou par un être humain, cela ne change en rien le résultat. Une machine à tueries de masses de nature hybride est à l'origine de toutes les opérations meurtrières menées par Israël. Une intelligence humaine faisant appel à des connaissances hautement qualifiées est intégrée aux bases de données et aux algorithmes des logiciels d'intelligence artificielle les plus avancés, qui sont eux-mêmes sans cesse améliorés par les capacités quasi illimitées des services de conseil et d'ingénierie des Google, Microsoft, Meta et Apple. À cela s'ajoute toute une série d'équipements meurtriers parmi les plus puissants et les plus précis jamais produits par l'humanité. Lorsqu'un drone israélien cible des individus ou des infrastructures à Gaza ou au Liban, comme dans le cas de Huda, Rimas, Taline et Liana, cette action sur le terrain est le fruit d'une coopération directe entre ces trois éléments, ce qui met en lumière la complexité des conflits dans cette région.

Les entreprises de haute technologie sont ainsi devenues un facteur clé dans la mise en œuvre des opérations meurtrières israéliennes, comme le démontrent la guerre d'extermination contre Gaza et la guerre contre le Liban. La plupart de ces entreprises entretiennent des relations de coopération, des contrats de prestation de services et des partenariats stratégiques avec l'armée israélienne ; elles jouent un rôle de premier plan dans l'amélioration quotidienne de l'efficacité opérationnelle de cette dernière. Les GAFAM, Google, Apple, Facebook/Meta, Amazon et Microsoft, constituent le groupe le plus puissant sur le marché mondial des services numériques et le facteur le plus déterminant de la capacité opérationnelle de l'armée israélienne.

Google, Amazon et le projet Nimbus

Lancé en 2021, le projet Nimbus, d'un montant d'environ 1,2 milliard de dollars, a établi une coopération directe entre le ministère israélien des Finances et les sociétés Google et Amazon en matière de services infonuagiques, de traitement de données et d'élaboration d'applications spécifiques. En 2024, un rapport de la revue étatsunienne The Intercept a rendue publique une liste détaillée des organismes israéliens utilisateurs des services du projet Nimbus. Cette liste comprend les deux plus grandes entreprises industrielles israéliennes, Rafael et l'Industrie aéronautique israélienne (IAI), toutes deux détenues par l'État, ainsi que l'armée et divers services de sécurité et unités spécialisées. L'unité 8200 figure en tête de cette liste ; suivent l'unité chargée de l'expansion des colonies illégales en Cisjordanie, la Banque d'Israël et l'Autorité aéroportuaire.

Le détail des services fournis par le projet est toutefois resté secret pendant des années, jusqu'à ce que The Intercept examine des brochures destinées à la formation des utilisateurs. La revue a alors révélé que les institutions gouvernementales israéliennes, en particulier l'armée et les services de sécurité, avaient accès à l'ensemble des services d'apprentissage automatique et d'intelligence artificielle sur la plateforme infonuagique de Google. Cette situation permet à Israël de maximiser ses capacités en matière de reconnaissance faciale, de classification automatique des images, de suivi des personnes, ainsi que de prévision et de classification des émotions humaines à partir de l'analyse d'images, de sons et d'écrits.

Le projet Nimbus a permis de remodeler le bras automatisé de l'armée israélienne et d'augmenter ainsi sa capacité de destruction grâce à l'amélioration du traitement instantané des images capturées par les drones. En outre, ces derniers ont été connectés à d'autres systèmes informatiques, dont ceux liés à la localisation géographique des téléphones portables et à ceux qui décident du choix des cibles. Le 10 juillet 2024, Rachel Dembinski, commandante de l'unité informatique et des systèmes d'information (Mamran) responsables du traitement des données pour l'ensemble des forces militaires israéliennes, a révélé qu'elle utilisait également les services de Google, d'Amazon et d'Azure de Microsoft. Elle a justifié cette décision par la forte pression qu'exerce la guerre à Gaza et par l'incapacité des plateformes de l'armée israélienne à traiter le flux d'informations provenant du terrain, ce qui pourrait entraver les efforts opérationnels de l'armée. Selon Dembinski, l'avantage « le plus important » offert par ces entreprises réside dans le fait qu'elles mettent à la disposition de l'armée d'énormes capacités de stockage de données et de techniques d'analyse basées sur l'intelligence artificielle. Cela confère à l'IDF une « très grande efficacité opérationnelle » lui permettant de surveiller, d'identifier et de neutraliser tous les habitants de la bande de Gaza à tout moment. Dans une explication détaillée du déroulement des opérations, l'une des sources du magazine israélien +972 explique soumettre des demandes de données par l'entremise du système AWS connecté à un écran spécial dans son bureau, à côté de l'écran connecté aux systèmes opérationnels de l'armée. Il convient de noter que, selon le projet Nimbus, Google et Amazon ont créé des centres de données comprenant des milliers de serveurs sur les territoires sous contrôle israélien. Ces centres sont exclusivement soumis aux lois israéliennes et exemptés de toute responsabilité, ce qui garantit à l'armée le droit d'accéder aux informations dont elle a besoin pour ses opérations sans risquer d'être poursuivie en justice.

Microsoft et les drones israéliens

Microsoft, de son côté, entretient une relation de travail solide avec l'armée israélienne, son deuxième plus gros client militaire après l'armée américaine. En 2021, elle a décroché un contrat d'une valeur de 133 millions de dollars. Ce contrat comprend la distribution de 635 abonnements individuels à diverses unités de l'armée israélienne, notamment les unités Mamran et 8200. Selon une analyse des publications internes de Microsoft menée par l'agence Associated Press, l'armée israélienne a utilisé les services d'intelligence artificielle de Microsoft et d'OpenAI environ 200 fois en mars 2024, ce qui représente une augmentation significative par rapport à la semaine précédant l'attaque du 7 octobre 2023. Le volume total de données stockées sur les serveurs de Microsoft a également doublé pour atteindre environ 13,6 pétaoctets, soit 350 fois la capacité de stockage nécessaire pour stocker tous les livres de la bibliothèque du Congrès américain. Le logiciel Azure soutient les capacités opérationnelles de l'armée israélienne, notamment celles de l'unité 8200, en fournissant des services de stockage et de traitement des données relatives aux appels téléphoniques, aux SMS et aux messages vocaux. Cela permet de traiter ces données à une vitesse maximale et de les croiser avec les données disponibles dans d'autres logiciels militaires. Soulignant l'importance stratégique de la relation avec Microsoft, une enquête menée par le Guardian a révélé que le logiciel Azure permettait à l'unité 8200 de surveiller et d'analyser environ un million d'appels par heure. Selon le même rapport, la quantité de données stockées pour le compte d'Israël sur les serveurs de l'entreprise aux Pays-Bas et en Irlande équivaut à 200 millions d'heures d'enregistrement.

Une automatisation des « erreurs »

L'objectif de l'IDF consistait à placer les Palestiniens et les Palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie sous une surveillance totale et continue. Un militaire interrogé par l'agence Associated Press raconte un incident qui illustre les erreurs « commises » par les logiciels Microsoft. Le programme a classé un millier d'étudiantes et étudiants palestiniens comme éléments militaires parce que leurs noms figuraient dans un fichier Excel présentant les résultats finaux d'un examen Selon la même source, le logiciel s'est basé sur le terme « final » pour faire des étudiants des cibles légitimes. « Si on ne l'avait pas remarqué, ces étudiants auraient tous été des cibles », a-t-il affirmé. Par ailleurs, ce qui frappe dans les propos des porte-parole israéliens, y compris ceux qui s'expriment de manière critique, c'est la déshumanisation des cibles, les Palestiniens et Palestiniennes. Dans un autre rapport publié par le magazine israélien +972, plusieurs membres des forces israéliennes évoquent une marge d'erreur acceptable de 15 à 20 victimes pour chaque membre du Hamas localisé, quel que soit son grade. Ces éléments indiquent qu'au début de la guerre contre Gaza, les Israéliens disposaient d'une base de données contenant plus de 35 000 noms de Gazaoui·e·s préalablement considérés comme des cibles légitimes.

Entre octobre 2023 et juin 2024, Microsoft a consacré environ 19 000 heures à aider et à conseiller ses clients. Depuis 2014, elle investit beaucoup dans les jeunes pousses technologiques en Israël. Par exemple, elle a investi environ 74 millions de dollars dans la société de sécurité israélienne AnyVision. Cette compagnie fournit des services de surveillance assistés par l'intelligence artificielle aux gouvernements et aux agences de sécurité de différents pays du monde. Elle s'appuie sur son expérience avec les Palestiniens pour prouver la précision de ses services. Elle a dû annuler son investissement à cause de la forte pression internationale. Microsoft est liée par contrat au service pénitentiaire israélien et à Elbit Systems, une entreprise militaire qui fabrique une grande partie des drones de l'armée israélienne. Cette dernière mène des opérations meurtrières tous les jours à Gaza et au Liban. Microsoft fournit au système de simulation de l'IDF des services infonuagiques et aide ainsi à former les membres de l'armée à l'utiliser. Azure permet aussi de traiter plus rapidement les images prises par les drones, ce qui rend le système plus efficace. Des unités militaires utilisent aussi l'intelligence artificielle générative pour améliorer la traduction instantanée des conversations et des données audio ainsi que pour créer du matériel de propagande militaire.

Meta : l'algorithme au service de la propagande génocidaire

Une étude de l'organisation libanaise SMEX a examiné environ 4 500 annonces stockées dans la bibliothèque numérique de Meta. Elle a révélé que Meta fait activement la promotion de la propagande israélienne, y compris les campagnes publicitaires qui saluent le meurtre de Palestiniens et Palestiniennes ou celles qui encouragent la vente de terres palestiniennes à des fins de colonisation illégale. Mais le plus dangereux, c'est le système Meta, qui possède trois grandes plateformes de réseaux sociaux (Facebook, Instagram et WhatsApp), qui soutient activement Israël dans son conflit et censure systématiquement le contenu palestinien à l'échelle mondiale. Selon une étude de Human Rights Watch, sur 1050 contenus supprimés ou dont la diffusion a été limitée par Meta, un seul ne contenait pas de discours pacifique. Mais Meta soutient aussi la propagande israélienne. Par exemple, elle diffuse des annonces pour collecter des fonds et acheter des équipements comme des « trépieds » pour les tireurs embusqués (snipers) à Jabalia. L'annonce a été visible jusqu'au 17 juillet 2025. Des campagnes pour récolter de l'argent et pour aider à acheter de petits drones civils, comme les « quadcoptères » utilisés pour surveiller, tirer et larguer des bombes, ont aussi été documentées. Tous les jours, à Gaza et au Liban, surtout dans les villages du sud, ces drones modifiés par l'armée israélienne font peur à la population et larguent des explosifs dans le cadre de leurs missions Lavender qui analysent les données de WhatsApp pour identifier les utilisateurs et utilisatrices. Meta emploie aussi environ 100 personnes qui proviennent des services de sécurité israéliens pour améliorer les capacités d'intelligence artificielle.

L'idéologie de la technologie

Est-ce que cela répond à la question de savoir qui a tué Huda, Rima, Taline, Liana et des dizaines de milliers d'autres Libanais, Libanaises, Palestiniens et Palestiniennes dans le sud du Liban ? La réponse est claire. La technologie n'est pas conçue pour tuer, mais son utilisation par un meurtrier rend celui-ci plus professionnel et plus criminel. C'est ce que font les grandes entreprises technologiques avec Israël. Si Israël met en œuvre sa solution finale à la question palestinienne, ses partenaires politiques, économiques et technologiques, qui maintiennent leurs liens même après qu'il ait utilisé la famine comme arme de destruction massive, montrent qu'ils soutiennent clairement le meurtrier et son complice.

La neutralité ne peut pas être un choix. On ne peut pas se contenter de discours vides de toute compréhension critique du développement technologique et de sa relation avec l'impérialisme et le colonialisme. La technologie d'aujourd'hui sert avant tout à ce qu'Israël fasse la guerre et devienne la puissance dominante au Moyen-Orient.

L'utilisation des algorithmes par l'armée n'est pas seulement un choix économique. L'infonuagique n'est pas faite pour un usage quotidien. Elle tue des enfants, des civils et des militaires au Liban et à Gaza. Ce n'est pas le fruit d'une décision autonome de l'armée, mais celui de choix politiques. Cette technologie est un outil de massacre. C'est un élément essentiel de l'effort d'extermination mené par Israël. Ces entreprises doivent donc assumer leurs responsabilités.

Par Rabih Jamil, détenteur d'un doctorat en sociologie de l'Université de Montréal, chercheur au GIREPS


⬅️ 9 / 10 ➡️

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview