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27.07.2026 à 14:58

Houria Aouimeur : « J’ai obéi à ma conscience »

SALIHA MHADHBI
Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. […]

Texte intégral (1033 mots)

Gérée par des organisations patronales, l’AGS (l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés) a versé 26 milliards d’euros à 3,2 millions de salarié·es ces quinze dernières années. Dès qu’elle arrive à sa tête, en 2018, Houria Aouimeur découvre de possibles détournements de fonds dont le montant s’élèverait à plusieurs milliards d’euros.

En 2023, elle est licenciée. Pour la Défenseure des droits, il s’agit de « représailles intervenant en conséquence directe de [ses] alertes ». Fin 2023, le conseil des prud’hommes de Paris, saisi en référé, considère qu’elle ne peut bénéficier du statut de lanceuse d’alerte (lire l’encadré ci-dessous) car elle n’aurait fait qu’exécuter son contrat de travail en mettant au jour des irrégularités sur lesquelles son employeur lui avait demandé d’enquêter. Alors qu’en 2024, la Maison des lanceurs d’alerte et la Défenseure des droits l’ont pourtant reconnue comme telle, la cour d’appel confirme en juillet 2025 qu’elle ne peut revendiquer ce statut. Elle se pourvoit en cassation. Aujourd’hui en arrêt pour maladie professionnelle, Houria Aouimeur continue de livrer bataille.

Quand je prends le poste de directrice de l’AGS, cet organisme incarne pour moi la valeur républicaine d’égalité de traitement : les salariés doivent avoir les mêmes droits, quelle que soit l’entreprise. Mais je me rends rapidement compte que j’ai idéalisé les choses. Des lettres anonymes très bien documentées commencent à arriver, qui dénoncent un fonctionnement permettant à certains mandataires de justice de gérer des sommes colossales sans contrôle. Quand je demande les comptes, je découvre notamment des montants classés en perte sans explication. Les enjeux financiers sont énormes, de l’ordre de 7,5 milliards. Là je ne peux plus croire à de simples erreurs, le problème est systémique.

J’aurais pu démissionner. Ça aurait certes été une forme de désertion, mais ça aurait aussi été un moyen de ne pas vivre ce que je vis depuis. Je me suis dit alors que je n’arriverais pas à trouver du travail ailleurs, parce que mes patrons me bloqueraient. Je suis donc restée, avec la ferme intention de remettre les choses en ordre. Dès mon arrivée, je commande deux audits qui révèlent le “favoritisme” mis en place précédemment. En mars 2019, je convaincs ma hiérarchie de déposer plainte pour abus de confiance, corruption et prise illégale d’intérêts.

Très vite, on tente de m’intimider. La porte de mon domicile est dégradée, je reçois des menaces. J’ai peur. Mon fils est hébergé par mon avocat, et mon compagnon et moi devons vivre à l’hôtel, puis déménager à trois reprises. Chaque fois, je porte plainte. Pendant près d’un an, ma hiérarchie me fait protéger par une équipe de sécurité. Ces hommes sont nuit et jour avec moi. Sur le moment ça me rassure, mais avec le recul, je réalise que c’était aussi une façon de me surveiller.
Je commande un second audit pour contrôler les flux financiers anormaux et tenter de savoir où sont passés les milliards d’euros évaporés. En octobre 2019, avec mon équipe, nous déposons de nouvelles plaintes pour abus de confiance, faux et usage de faux. Je mets aussi en place des contrôles. En réaction, la pression s’intensifie : des hommes me suivent à moto, me photographient au restaurant. Je les prends également en photo. Après mon licenciement, j’ai eu honte de m’être tue si longtemps.

Quand je comprends que je vais être licenciée parce que je suis allée trop loin dans mes investigations, je consulte un avocat qui me fait prendre conscience que je suis une lanceuse d’alerte. En février 2023, alors que je n’ai jamais fait l’objet d’un avertissement ou de sanction disciplinaire, je suis licenciée pour faute lourde, soit la faute la plus grave en droit du travail, une faute qui suppose une intention de nuire.

J’ai obéi à ma conscience, à la loi, à l’intérêt général. J’ai fait de la désobéissance institutionnelle en refusant de céder à des institutions qui avaient pour règle tacite : “Ne pas chercher, ne pas parler et savoir s’arrêter.” Et je continuerai à pratiquer ce que j’appelle la désobéissance existentielle : on voudrait me voir disparaître, me taire, mais je continuerai à exister pour mener ce combat. Les investigations poussées de la Maison des lanceurs d’alerte et de la Défenseure des droits aboutissent à deux avis très documentés qui me reconnaissent comme “lanceuse d’alerte victime de représailles”. J’attends que la justice française soit à son tour au rendez-vous. » •

Propos recueillis le 19 mai 2026 par Lucie Tourette, journaliste indépendante.

Lanceur·euse d’alerte, un statut protecteur

Le statut de lanceur ou lanceuse d’alerte s’applique à « une personne physique qui signale ou divulgue, sans contrepartie financière directe et de bonne foi, des informations portant sur un crime, un délit, une menace ou un préjudice pour l’intérêt général ». Défini par la loi Waserman du 21 mars 2022, qui vient élargir le principe posé par la loi Sapin II de 2016, il ouvre une protection légale, dont l’interdiction des représailles, la protection de la dignité personnelle et du droit au travail. L’employeur ne peut ni sanctionner, ni discriminer, ni menacer un·e collaborateur·ice
en raison d’un signalement.

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