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La revue des révolutions féministes


Texte intégral (1192 mots)

Dans quel contexte ce livre-manifeste a vu le jour ?

Au départ, il y a un collectif féministe, La Syndicale, que nous avons monté à plusieurs à l’été 2022. L’idée était de lutter contre l’invisibilisation du travail reproductif, en l’appréhendant avec des outils similaires à ceux déployés dans les syndicats pour penser le travail qui est échangé, contre salaire, sur le marché de l’emploi.

Le travail reproductif désigne des tâches domestiques réalisées sans contrepartie financière : faire la cuisine, le ménage, prendre en charge les besoins physiologiques et affectifs de ses proches… Mais ça englobe aussi les métiers du nettoyage, du soin, de l’éducation. Des professions dont on estime généralement qu’elles nécessitent peu de compétences, et qui font l’objet d’une faible rétribution financière.

Pour évoquer les multiples facettes de ce travail, je me suis plongée dans la riche littérature féministe qui existe sur le sujet, et surtout, j’ai recueilli des dizaines de témoignages de gens d’horizons très divers. Nous avons également organisé des événements avec des collectifs impliqués sur des sujets comme l’isolement des mères célibataires ou les droits des enfants par exemple, afin de réfléchir à des revendications spécifiques.

Quel est le profil des travailleur·euses que vous mettez en lumière ?

Dans les familles, le travail reproductif est essentiellement effectué par les femmes, notamment les mères. Mais j’ai cherché à montrer qu’il concerne d’autres personnes : quand on est la fille aînée d’une famille avec plusieurs enfants, on peut être amenée, très tôt, à prendre en charge ses frères et sœurs. À l’autre bout de l’échelle, il y a les personnes retraitées, comme ces grand-mères, considérées comme inactives dans les statistiques, mais qui sont très impliquées dans les soins aux petits-enfants. Dans tous les cas, les compétences requises pour accomplir ces tâches sont naturalisées : elles reviennent aux filles, puis aux femmes, qui sont perçues comme étant celles qui, par nature, devraient prendre soin des autres et seraient les plus qualifiées pour le faire. C’est une assignation genrée très forte. Mais dans le travail reproductif rémunéré, accompli par les employé·es de ménage, les aide-soignant·es, les personnels de crèche… il y a aussi des assignations sociales et raciales très marquées. À niveau de diplôme égal, il y a beaucoup plus de personnes immigrées ou racisées qui travaillent dans le nettoyage et dans le soin que de personnes blanches, par exemple. Les personnes issues des classes populaires y sont également surreprésentées.


« Il faut qu’on reconnaisse ces interdépendances qui sont autant de liens sociaux entre nous. »


Vous mettez aussi en lumière le travail accompli par les personnes handies…

Quand on étiquette les personnes non valides en parlant de personnes « dépendantes », on oublie la somme énorme de travail gratuit reproductif qu’elles assument pour vivre, au quotidien, dans une société validiste qui leur demande un surcroît d’adaptation : quand on a un handicap, on a besoin de plus de temps pour se déplacer dans un espace public aux infrastructures défaillantes, pour se reposer parce qu’on évolue à un poste de travail inadapté, pour accomplir toutes les tâches administratives – par exemple remplir un dossier auprès de la Maison départementale des personnes handicapées. Mais surtout, ces personnes sont souvent autant aidées qu’aidantes : les statistiques montrent par exemple que les mères handicapées font autant de travail domestique que les mères valides, même quand elles ont un conjoint valide.

De manière générale, j’invite à questionner l’idée que certaines personnes seraient « inactives » ou « dépendantes ». L’autonomie telle que la valorise l’idéologie néolibérale est une fiction : quelle est l’autonomie réelle d’une personne riche, qui a un boulot très valorisé, et qui a quelqu’un pour lui faire à manger, faire son ménage à domicile, prendre soin d’elle à l’hôpital en cas de problème de santé ? Je milite pour qu’on reconnaisse les interdépendances qui sont autant de liens sociaux entre nous.

Quels outils proposez-vous pour la mise en œuvre de ce que vous appelez un « syndicalisme du quotidien » ?

Nombre de personnes dont j’ai recueilli les témoignages m’ont raconté leurs stratégies, leurs « luttes sans piquets de grève » menées individuellement dans l’espace du foyer : une femme explique par exemple comment elle fait la grève et pose des conditions pour répartir le travail à la maison, une autre m’a confié l’« arrêt de travail domestique » que lui avaient délivré ses amies à la suite d’un problème de santé. Ensuite, il y a des outils qui impliquent de petites communautés : les groupes de parole ou les mutuelles d’entraide, par exemple. Ce sont des endroits où on partage à la fois des vécus et des stratégies de résistance, qui permettent de sortir de l’isolement et de se politiser.

Enfin, pour ce qui est de la résistance collective, il y a plusieurs pistes. Par exemple la grève féministe. La grève classique consiste à arrêter le travail salarié, mais, de manière un peu stéréotypée, on peut dire que quand le gréviste rentre chez lui, il y a un repas et des enfants qui ont été pris en charge. Or la grève générale, c’est la grève de tout le travail, y compris le travail reproductif gratuit. C’est ce qui s’est passé par exemple en Islande le 24 octobre 1975: 90% des femmes ont fait grève. Ça a bloqué le pays et permis de visibiliser le travail effectué dans les foyers. De visibiliser ce travail qui jouit d’une faible reconnaissance mais qui fait tenir la société. Car si celles et ceux qui l’effectuent s’arrêtent, eh bien le monde s’arrête !

Si on s’arrête, le monde s’arrête, de Mathilde Blézat. 19,90 euros. En précommande sur revueladeferlante.fr

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