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Groupe d'Etudes Géopolitiques

06.03.2026 à 18:30

Le moment européen : pour un sursaut euro-gaulliste

Matheo Malik
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Dans la tempête et les ruines d’une époque brutale, l’Union des Européens doit changer de nature.

Selon Dominique de Villepin, nous pouvons nouer un nouveau pacte.

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Texte intégral (10443 mots)

Le Grand Continent lance une nouvelle série. Dans ce moment géopolitique, il est indispensable de connaître les positions sur les questions européennes et internationales des responsables politiques qui envisagent de jouer un rôle structurant lors de l’élection la plus importante des prochaines années.

Pour pouvoir juger sur pièce (de doctrine), ces textes, publiés en libre accès, sont mis à disposition du débat public.

Les positions prises par ces personnalités n’engagent pas la rédaction indépendante de la revue.

L’Europe va désormais devoir lutter pour sa survie politique. Ses ennemis considèrent qu’elle peut s’effondrer sans bruit, par la fragmentation, l’impuissance, la perte de confiance, la fatigue morale.

Ce risque n’est pas abstrait. Il est déjà présent dans la manière dont le monde nous parle, dans la manière dont nos adversaires nous testent ou la manière dont nos alliés eux-mêmes se mettent à négocier avec nous comme on négocie avec un satellite de l’Empire ou un morceau d’une zone d’influence — et non plus avec une communauté de destin, le plus grand marché, la plus ancienne communauté politique, le plus grand pouvoir normatif du monde.

Nous avons besoin d’une nouvelle méthode pour dégripper l’Europe. J’ai la conviction que c’est celle d’un Conseil de sécurité européen assurant un moteur de souveraineté autour de nouvelles politiques harmonisées, articulant entre elles les politiques nationales autour de principes de coopération, d’interopérabilité, de mutualisation et de consolidation. 

La brutalité du moment européen

Il y a eu un « Moment Munich » en 2025 : nous avons appris que la nouvelle Amérique avait décidé de peser pour changer les régimes démocratiques européens au nom d’une vision idéologique illibérale et identitaire. Le discours de J. D. Vance à la Conférence de sécurité de Munich 2025 a été clair : l’Europe ne serait plus seulement un partenaire, elle deviendrait une terre de mission idéologique et un sujet à rééduquer. Par son projet cosmopolite et démocratique, l’Union constitue pour la nouvelle Amérique une menace particulière, une alternative civilisationnelle à éliminer.

Il y a eu, ensuite, un « Moment Davos » en 2026, qui nous a forcé à admettre, nous Européens, que l’Amérique s’était après des décennies d’éloignement progressif radicalement détachée de la vision séculaire de notre alliance transatlantique, commencée dans les tranchées de la seconde bataille de la Marne. Elle assumait maintenant d’exercer ouvertement un chantage sur ses alliés et de revendiquer l’annexion de leurs territoires.

Il faut nous en convaincre, avec humilité et responsabilité : nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes. C’est ce défi que nous pose ce Moment européen. L’existence même du projet européen est menacée aujourd’hui, depuis sa cohésion et son unité à l’intérieur jusqu’à sa puissance et son exemplarité à l’extérieur. 

Être « unis dans la diversité » est un beau programme. Trop souvent, nous avons oublié d’en faire une réalité. 

Nous connaissons enfin un « Moment Iran » avec le déclenchement de bombardements massifs par Israël et les États-Unis sur le pays, en vue d’obtenir un changement de régime et la destruction du programme nucléaire et balistique. Dans cette guerre, la France n’a été « ni prévenue, ni impliquée ». L’Allemagne rejette la responsabilité des frappes et les États européens réagissent en ordre dispersé, sans principes, sans clarté, se laissant emporter dans la dérive sans fin du chaos mondial voulu par Donald Trump. L’Espagne est menacée d’embargo par les États-Unis pour avoir rappelé que cette guerre violait le droit international.

La réalité de l’Europe c’est non seulement la servitude, mais l’absence de désir d’indépendance. 

Nous avons pu croire que le réveil européen avait commencé. Malheureusement, à ce jour, il s’agit surtout d’une berceuse.

Trois addictions collectives nous empêchent aujourd’hui de nous lever et d’avancer. À l’heure des nouveaux « traités inégaux », nous avons choisi les « paix de l’opium ».

Il est temps de reconnaître qu’il existe une addiction à la soumission sur notre continent. Certains dirigeants politiques, intellectuels ou responsables militaires ont ce réflexe : ils expriment clairement leur peur de l’indépendance. Ils soutiennent que l’indépendance, c’est l’insécurité. Ils nous disent que la dépendance à l’Amérique est notre indépendance face à la Russie ou à la Chine. 

S’ajoute une addiction aux grands projets d’intégration, censés garantir que la bicyclette européenne continue à se tenir droite en étant emportée par la vitesse du progrès. Ces projets, comme NextGenerationEU ou l’Union de l’épargne et de l’Investissement, cherchent de différentes façons un effet d’entraînement qui, malheureusement, est chaque fois plus faible. 

Il existe enfin une addiction aux crises. Depuis vingt ans que les grands projets d’intégration patinent, c’est une gestion par les crises qui a assuré le « passage à l’Europe ». C’est là que le Conseil européen a trouvé le moyen d’une forme intergouvernementale de « sommets de la dernière chance » aboutissant à des deals presque trumpistes trouvant un compromis entre les intérêts nationaux.

Des signes positifs existent aujourd’hui. Des voix se lèvent pour défendre des moteurs d’accélération du projet européen, à l’instar du projet d’Europe des Six formant un noyau d’avant-garde, mis en avant par le ministre allemand Lars Klingbeil. Mais ces projets resteront lettre morte s’ils ne fixent pas une ambition claire : celle d’une souveraineté européenne fondée sur le renforcement des souverainetés nationales, sur la mise en œuvre de politiques sectorielles claires et sur des approches stratégiques.

Mais peut-être faut-il aussi un sursaut d’orgueil européen. Nous avons un modèle à défendre et une identité à faire vivre. Nous avons un message d’équilibre pour le monde.

Nous portons en nous un projet d’équilibre politique qui est la réponse au projet impérial, car toute la leçon de l’histoire européenne est bien là : « Plus jamais les empires ». Notre défense de l’État-nation est décisive pour beaucoup de pays du Sud qui attendent que nous prenions la parole et que nous organisions l’alternative. 

Nous portons aussi le souci des équilibres planétaires et, même si nous reculons aujourd’hui dans nos engagements, nous avons toujours été à la pointe du combat contre le réchauffement climatique et pour la restauration de la biodiversité — aussi bien dans les arènes diplomatiques que dans les faits. C’est à nous de prouver au monde que la politique de zéro émission nette est bel et bien possible et qu’elle sera un progrès pour tous. 

Nous portons aussi un projet d’équilibre social à travers la mise en œuvre d’une protection sociale forte et largement répartie, associée à une démocratie économique et sociale innovante, à des universités fondées sur une forte liberté académique, un État de droit robuste et une régulation au service de la santé des citoyens et des consommateurs. Ne sabordons pas nos plus grandes forces en imitant les agendas de dérégulation généralisée venus d’outre-Atlantique.

Agir s’impose, et trois éléments vitaux sont à redéfinir fondamentalement : la souveraineté, la sécurité, l’unité. Autrement dit : notre capacité à choisir, notre capacité à protéger, notre capacité à durer.

Ces trois mots n’ont de sens que s’ils s’incarnent dans des réalités concrètes. La souveraineté n’est pas un drapeau : c’est un maillage, un enchevêtrement entre des chaînes de production, de décision, de financement, de technologies, d’infrastructures et de compétences. Comme dans tout système, comme dans tout maillage, comme dans tout mécanisme cohérent et interdépendant, quand un seul maillon est fragile, l’ensemble est vulnérable.

On répond souvent à ce diagnostic par une formule : il suffirait d’une Europe plus forte. Aujourd’hui, tout le monde veut une Europe plus forte, mais personne ne donne le même sens à cette puissance. C’est précisément cette divergence qui nous empêche d’agir.

Pour les uns, la puissance européenne serait l’addition simple des souverainetés individuelles des États membres, censée maximiser la souveraineté de tous. C’est la logique souverainiste. J’en comprends le sens, et la nécessaire fierté que chaque pays tire de l’identité résultant de son histoire, de sa philosophie et de sa singularité politique. Mais elle ne conduit en réalité qu’à la concurrence et à l’affaiblissement mutuel.

Prenons pour preuve le dossier de l’avion de chasse du futur, le SCAF, ou celui de la stratégie spatiale européenne : la juxtaposition se résume à un jeu à somme nulle, voire négative. Et ce souverainisme, s’il devient synonyme de repli national, devient un cheval de Troie : il ouvre des brèches à toutes les poussées impérialistes russes, chinoises ou américaines, parce qu’il suffit alors de parler à chacun séparément pour dissoudre l’ensemble. Parce qu’il suffit de s’engouffrer dans un pays fragile, mécontent, de petites dimensions, pour faire vaciller tout l’ensemble européen.

Pour les autres, les fédéralistes, l’unification serait le modèle et la réponse à tout. Ceux-ci ont interprété l’objectif d’une « union toujours plus étroite » comme la marche forcée vers une Europe à taille unique. Après le marché unique, après la monnaie unique, après la tentative d’établir une gouvernance unique avec le Traité constitutionnel européen, après les efforts restés vains pour un budget unique européen, voire une dette unique européenne ou même un marché unique de l’armement qui soumettrait toutes les exportations à un double contrôle de l’État producteur et de la Commission, nous assistons à l’émergence de coalitions de volontaires qui veulent avancer ensemble. Je crois plus en ce chemin qu’en l’idée d’avancer toujours, tout le temps, à vingt-sept, voire de se doter d’une dette unique européenne.

La démarche unique ne fonctionne plus. Elle irrite les peuples ; elle dépolitise la gouvernance européenne au profit d’une technocratie sans responsabilité politique réelle. On ne peut construire une légalité sans légitimité. Par ailleurs, si nous faisons le choix d’élargir davantage l’Union, à l’Ukraine, à la Moldavie et aux Balkans, nous devrons accepter l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses. 

Pour un troisième groupe, les occidentalistes, l’Europe devrait se convertir de force pour défendre une « civilisation » imaginée, par nature blanche et chrétienne. Ces derniers ont la même fascination pour la force qu’outre-Atlantique et la même obsession identitaire. Ces « faux patriotes » ont fait de Washington et de Moscou leurs nouvelles Rome et Constantinople. Ils rêveraient d’une ICE européenne patrouillant nos rues et la Méditerranée sans scrupules.

C’est pourtant une pure illusion : nous ne serons pas une autre Amérique, une petite Amérique, une imitation de la puissance par la pure force. Ce n’est pas dans nos principes fondateurs, qui reposent sur la primauté de l’État de droit. Ce n’est pas dans nos moyens, faute d’un État unitaire et impérial que personne n’accepterait en Europe. Le repli occidentaliste et identitaire est un égarement historique, philosophique et moral. 

La vérité, c’est que ces trois visions anciennes sont désormais des impasses. Pour le comprendre, il suffit de regarder le chemin effectivement parcouru par l’Europe depuis le début de ce siècle. La trajectoire européenne n’est pas la bonne.

Prendre un nouveau départ impose tout d’abord de regarder la réalité en face : le bilan européen du macronisme est lourd. 

Je veux d’abord le dire avec justice : Emmanuel Macron a eu, au départ, une intuition juste. Il a compris que l’Europe n’était pas un décor mais une condition, qu’elle ne pouvait pas rester un simple marché ni vivre sous protection stratégique, et qu’il fallait remettre au centre l’exigence de souveraineté européenne et d’autonomie stratégique.

Ce n’est pas le temps de l’Europe des architectes, mais le temps des maçons, humbles, patients et confiants dans l’avenir. 

Dominique de Villepin

Il y avait là un fil, qui pouvait sembler presque gaullien : l’indépendance comme sursaut de dignité, la liberté comme capacité de décider. J’ai cru alors à sa sincérité, avant, je le reconnais, d’être déçu.

Aveuglé par la recherche d’un grand geste politique, Emmanuel Macron n’a cessé de s’imaginer en architecte flamboyant, rêvant l’Europe tout en se refusant à la bâtir avec l’exigence du maçon. Pire peut-être, alors que son élection avait été accueillie avec des attentes à la hauteur de ses promesses par nos partenaires, il a souvent voulu se passer des maçons et décider seul de tout, au risque de fragiliser l’édifice européen et d’en percer les murs.

Sûr de ses coups de maître, Emmanuel Macron a choisi la présidente de la Commission européenne, affaiblissant au passage le Parlement européen, et imposé une personnalité française à la présidence de la BCE. Il a voulu prendre l’air martial sur le Brexit, tout en laissant se dérouler au fond un divorce rapide : au moment où le monde se durcit, la Grande-Bretagne n’a pas eu le temps de nouer une relation plus protectrice et plus avantageuse, notamment sur le plan militaire.

Soucieux de toujours prendre la tête, Emmanuel Macron a, en séducteur, changé radicalement de discours sur la guerre en Ukraine, au gré du vent et des opportunités, un jour chef de file des plus compréhensifs avec Vladimir Poutine, le lendemain à la tête des plus va-t-en-guerre. Désireux d’avoir la plus grande audience au moindre coût, il a multiplié les annonces et les proclamations, mais souvent en contradiction avec les actions réelles de la France : sur le financement de l’Ukraine, sur l’accueil de réfugiés syriens, sur les déficits publics.

Quand la parole ne rencontre pas l’exemple, elle se retourne : la France est perçue comme une donneuse de leçons dépourvue de crédibilité plus que de force et de leadership. En conséquence, elle est plus faible et plus inaudible que jamais en Europe, à l’heure même où son message historique — celui d’une Europe capable de décider, de protéger, de durer, fidèle à l’État de droit — est le plus nécessaire. Nous n’avons ainsi qu’une Europe brouillée, défiante et fragilisée.

La palinodie hésitant entre un gaullisme fédéralisé et un fédéralisme gaullisé, portée par Emmanuel Macron depuis la cour du Louvre jusqu’au discours de la Sorbonne, a gâché le moment européen ouvert en 2016 par le double choc du Brexit et de la première élection de Donald Trump. L’intuition était juste, mais la méthode a manqué et, en politique, la méthode décide du résultat.

La politique est un art d’exécution. L’Europe d’Ursula von der Leyen restera marquée, hormis son bilan honorable dans la gestion de la crise sanitaire, par un douloureux avilissement et assujettissement aux États-Unis.

Le temps des maçons

Ce n’est pas le temps de l’Europe des architectes, mais le temps des maçons, humbles, patients et confiants dans l’avenir. 

L’Europe des traités a été bloquée par l’échec du Traité constitutionnel européen en 2005, resté une blessure démocratique et une source de défiance en France. Elle s’est transformée en une Europe des crises. La pression de l’événement est seule à même aujourd’hui de faire bouger les lignes. Le Conseil européen se transforme graduellement en Conseil de crise permanent, prétexte au contournement du Parlement européen : crise bancaire de 2008, crise de la dette souveraine à partir de 2010, crise migratoire de 2015, crise sanitaire du Covid en 2020, crise sécuritaire du gaz russe en 2022, crise du Groenland en 2026…

L’Europe des fondateurs s’est transformée en Europe des gestionnaires : les intérêts particuliers sont devenus le cœur de l’activité bruxelloise, ce qui affaiblit la différenciation entre les légitimes intérêts nationaux et les intérêts sectoriels ou catégoriels qui profitent de la confusion. 

L’Europe des règles communes est devenue une Europe des règlements : parce que les blocages politiques ne laissent de place qu’aux initiatives administratives, au risque d’antagoniser les peuples. Et quand l’Europe apparaît d’abord comme un mécanisme, elle cesse d’être un choix ; elle devient une contrainte, et toute contrainte appelle sa revanche.

Pour maintenir la façade de l’unité européenne depuis le début du siècle, tout en satisfaisant sans le dire les demandes des souverainistes, nous avons beaucoup sacrifié. Je dirais même que nous avons sacrifié l’essentiel : l’efficacité, l’égalité, la légalité.

Nous avons sacrifié l’efficacité. Il s’est agi de protéger les intérêts acquis des États plutôt qu’une politique commune. Or le principe des intérêts acquis ancre le statu quo au cœur de toutes les négociations : qu’on observe les négociations de la PAC, dans lesquelles certains États dilapident leur capital politique. Le principe du retour géographique crée des circuits de financement et de décision excessivement complexes. Il faut rompre avec cette logique : plutôt qu’une distribution a priori des fruits des politiques publiques, passer à une péréquation a posteriori, en compensant les territoires qui ont le moins bénéficié, par exemple, des projets communs d’armements. Il ne sert à rien de multiplier les usines dans les 27 pays. Cette leçon vaut pour toutes les souverainetés matérielles : pour l’énergie, pour l’industrie, pour les infrastructures numériques, pour les capacités technologiques. La dispersion affaiblit, la concentration des efforts renforce.

Nous avons sacrifié l’égalité. D’abord par la logique de la passoire : accommoder tous les États membres en laissant se former autant de trous dans les politiques publiques que dans une passoire. Il est d’usage par politesse de ne pas évoquer la question, mais la maison brûle : pouvons-nous fonctionner à 27 avec le dumping fiscal de certains États membres, notamment l’Irlande, les Pays-Bas ou le Luxembourg, qui vivent aux dépens des populations d’autres pays ? Pouvons-nous laisser le passporting financier, qui laisse la place au moins-disant régulatoire, créer des failles dans la protection des épargnants dans des juridictions parfois fragiles ? Égalité sacrifiée ensuite par la logique du privilège : exempter un État d’une politique européenne de peur qu’il quitte l’Union ; le « chèque de Madame Thatcher » n’a jamais empêché le Brexit. Enfin par la logique du déséquilibre : toute l’Europe s’est construite contre les rapports de force destructeurs ; la leçon de notre histoire, c’est qu’il n’y a pas de point d’équilibre pour un pôle unique de puissance en Europe. Ceux qui seraient tentés, par fatigue des divisions et impuissances, de changer l’Europe en un pré carré de tel ou tel pays dominant ne conduiraient qu’à l’explosion du projet européen. D’où l’importance d’un dialogue franco-allemand les yeux dans les yeux, sincère, franc, rugueux mais constructif. Ne laissons pas le couple franco-allemand se déliter davantage. Cela conduirait, volontairement ou non, au cavalier seul allemand et à son isolement stratégique progressif. 

Nous avons sacrifié la légalité. La réponse aux crises multiples depuis 2010, la succession des « sommets de la dernière chance », ont abouti à des compromis revenant à suspendre le fonctionnement régulier de l’Union au profit de l’exception. Les procédures de sanctions ne sont jamais mises en œuvre, ni sur l’État de droit, ni sur la trajectoire budgétaire. La France en sait quelque chose. Et l’État de droit européen, qui a servi de liant à l’unification européenne « par le bas », a construit un édifice de plus en plus fragile : on voit des juridictions suprêmes nationales vouloir se réarroger le droit d’interprétation des traités ou de censure de dispositions européennes sur leur territoire, comme la Cour constitutionnelle de Karlsruhe. En matière de politique extérieure, sur la guerre de Gaza, l’Union a sacrifié, en dépit des efforts de Josep Borrell, notre attachement collectif au droit international, au multilatéralisme et aux droits humains. 

Trois impasses : l’impasse souverainiste, l’impasse fédéraliste, l’impasse occidentaliste. Trois abandons aux sources de la perte de légitimité : l’égalité, l’efficacité, la légalité. Mais je n’y vois pas de fatalité. Il y a une solution. Elle exige du courage, de la clarté et de l’ambition, mais elle est à notre portée si nous nous donnons les moyens : il est temps de construire une nouvelle feuille de route européenne fondée sur une harmonisation pragmatique, politique et vivante. L’union toujours plus étroite, ce n’est pas l’uniformité. C’est le concert européen. 27 instruments, 27 musiciens, un seul chef d’orchestre, un seul Hymne à la joie. Parce que dans un orchestre, il ne faut pas écouter pour créer l’harmonie ceux qui jouent du même instrument. Il faut écouter les autres, et suivre sa partition.

Dépasser la triple impasse

L’harmonisation repose sur quatre approches méthodiques, qui sont aussi quatre verbes d’action. Coopérer, coordonner, mutualiser, consolider.

Coopérer, c’est mettre en commun les moyens de chacun pour réaliser un objectif commun qui bénéficie à chacun. La clef, c’est la logique des coopérations renforcées, aujourd’hui strictement encadrées, pour permettre une logique d’avant-garde, d’exemplarité, d’entraînement. C’est ce cadre juridique qui a permis d’adopter le dernier prêt à l’Ukraine avec une coalition de volontaires et de surmonter les blocages. L’Union de l’épargne et de l’investissement doit être fondée sur la base du volontariat, pour éliminer le risque des obstructions ou des comportements de passagers clandestins. Et l’Union fiscale, ce projet si souvent retardé, doit viser l’homogénéisation des assiettes, pour permettre la comparaison, tout en laissant à chacun la liberté du taux : entre la France et l’Allemagne, l’harmonisation de l’assiette de l’impôt sur les sociétés est un projet ancien ; il faut le rendre réel, y compris en acceptant des modifications profondes de notre propre impôt sur les sociétés, miné par les niches fiscales et les intérêts qui y grognent. Cette même logique de coopération doit valoir pour la souveraineté technologique, car aucune nation européenne, isolée, ne peut porter seule la charge du coût et du rythme de modernisation des infrastructures critiques. Elle doit valoir aussi pour la souveraineté industrielle, car l’échelle est devenue la condition de la compétitivité et de la résilience. Coopérer, c’est se donner les moyens de renforcer nos savoirs par la mise en commun des talents et des moyens. La coopération scientifique européenne est une clé de notre capacité d’action commune, parce que c’est elle qui renforcera notre capacité conjointe de résistance face aux milliards d’euros investis par les géants de la tech et du numérique, pour conforter leur monopole sur l’innovation et imposer ainsi leur rythme au monde entier et notre soumission de facto à leurs outils et technologies. 

Nous ne serons pas souverains demain, mais nous pouvons nous donner les moyens de l’être après-demain.

Dominique de Villepin

Coordonner, c’est mettre en place, pour chaque politique, un instrument collectif de pilotage, agissant comme force de proposition, de facilitation, d’évaluation entre les acteurs publics concernés dans tous les États volontaires. La clef, c’est l’interopérabilité. Paradoxalement, l’OTAN fournit ici un modèle méthodologique : des armées nationales capables d’opérer ensemble grâce à la planification, la standardisation, l’exercice. Sur l’Union des capitaux, plutôt qu’une supervision unique vite affaiblie, donnons à l’Autorité Européenne des Marchés Financiers (AEMF/ESMA) les moyens d’être une supervision partagée, qui opère avec les régulateurs nationaux, en harmonisant avec eux, pas au-dessus d’eux. Et si baisser les barrières intérieures invisibles est une bonne idée, attention à ne pas enlever les haies qui nous protègent des grands vents mondiaux : ne laissons pas les champions américains et chinois prendre la place des Européens qui vivent aujourd’hui à l’abri de ces barrières. Cette exigence d’interopérabilité doit aussi s’appliquer à nos souverainetés numériques : identité numérique, cybersécurité, cloud, protection des données, résilience des réseaux. Elle doit s’appliquer à la souveraineté financière : supervision solide, lutte contre les passoires, protection des épargnants. Elle doit s’appliquer à la souveraineté industrielle : standards, certifications, procédures, afin que l’Europe cesse de payer sa lenteur à agir comme un impôt sur son avenir.

Mutualiser, c’est créer, pour chaque politique publique décidée conjointement au niveau européen, un fonds capable d’assurer péréquations, équilibrages, compensations, afin de maximiser l’effet des politiques publiques sur l’ensemble de l’union. La clef, c’est à la fois davantage de ressources propres européennes et l’emprunt mutualisé à l’échelle de l’Union, pour financer des politiques nationales validées pour leur valeur collective. Des agences sectorielles ad hoc, fédérées dans un fonds de fonds européen, doivent devenir l’instrument central. NextGenEU, avec certaines limites, a montré la voie de ce qui était possible et fonctionnel. Le Mécanisme Européen de Stabilité, un instrument intergouvernemental aujourd’hui inutilisé, pourrait, placé dans le giron communautaire et financé par le budget européen, jouer un rôle actif pour accélérer l’action des coalitions de volontaires. Cette mutualisation doit devenir le moteur de toutes les souverainetés matérielles de l’Europe. Elle doit financer l’effort de souveraineté technologique, parce que les investissements en calcul, en microélectronique, en cybersécurité, en infrastructures numériques sont lourds, longs, stratégiques. Elle doit financer l’effort de souveraineté industrielle, parce que les filières critiques et les capacités de production ne se reconstruisent pas à coups de symboles, mais par la durée et le volume. Elle doit financer l’effort de souveraineté financière, parce que l’Europe doit organiser la mobilisation de l’épargne et des capitaux européens au service de l’économie réelle européenne, au lieu de laisser cette épargne financer la puissance des autres. Trois cents milliards d’euros partent chaque année s’investir aux États-Unis, contribuant ainsi à ce que des fonds américains rachètent des entreprises européennes. Elle doit financer l’effort de souveraineté culturelle, parce que c’est plus que jamais par l’influence du soft-power que les grands empires cherchent à imposer leurs dogmes, leurs visions, leurs conceptions du monde et de la vie en commun.

Consolider, c’est renforcer les plus fragiles pour rendre plus solide l’ensemble de l’édifice. La clef, c’est la solidarité financière qui fixe déjà le principe de convergence progressive des territoires et des économies, notamment via les fonds structurels, et qui doit être renforcée par de nouveaux moyens. Bruxelles doit devenir une tour de contrôle : attribuer les plans de vol, aiguiller, assurer la sécurité des pistes. À la tour de contrôle européenne d’articuler les projets, d’harmoniser les États entre eux et d’offrir les garanties essentielles à tous. Aux avions de voler, aux États de mener leur politique. Cette consolidation n’est pas un supplément d’âme. Elle est une condition de réussite. Il n’y a pas de souveraineté durable sans cohésion. Il n’y a pas de souveraineté technologique sans compétences partagées et territoires capables d’absorber l’innovation. Il n’y a pas de souveraineté industrielle sans acceptabilité sociale de la transition. Il n’y a pas de souveraineté numérique sans confiance démocratique. Il n’y a pas de souveraineté financière sans stabilité politique.

Un geste politique : l’Europe efficace

Mais une méthode ne suffit pas : dans un temps où les menaces s’accumulent, intérieures comme extérieures, l’efficacité de l’Europe et de la démocratie doit primer sur toute autre considération. Or la légitimité perdue ne se regagnera que par l’action et le résultat. Il faut donc un geste politique. 

Il faut décréter une pause sur la logique d’unification européenne qui nous épuise, et une accélération sur les politiques harmonisées qui donnent des résultats concrets. Il ne s’agit pas de renier le chemin parcouru mais de sortir de l’impasse, inévitable si nous poursuivons sur la voie du passage en force ; sacrifier ce qui divise et paralyse pour sauver l’essentiel. Il ne s’agit pas de choisir entre fédération et confédération, mais d’ouvrir une voie pour réaliser la fédération d’États-nations jadis défendue par Jacques Delors. Il s’agit, dans son sillage, de redonner confiance dans les fondations, les bienfaits réels que les citoyens d’Europe peuvent espérer de la construction commune, avant de rajouter encore un étage à la tour de Babel. La force d’une Europe nouvelle ne sera pas dans la sophistication de ses textes : elle sera dans la lisibilité et l’efficacité de son action.

Pause sur Schengen : à moyen terme, nous ne parviendrons pas à autre chose qu’à davantage de déchirures, si les États ne sont pas davantage responsabilisés sur le contrôle de leurs frontières. Coordonnons plutôt les ressources et les approches nationales dans une logique de club visant au partage des bonnes pratiques. À l’Europe de se saisir de l’exigence de souveraineté migratoire, exprimée par les Européens, dont le Pacte européen sur la migration et l’asile ne peut être qu’une première étape. 

Pause sur les élargissements au-delà des engagements pris et des procédures en cours, indépendamment de leur issue, en réservant le cas ukrainien : soit une procédure accélérée mais fondée sur des seuils successifs d’intégration et sur un mécanisme européen d’accompagnement et de sauvegarde de l’État de droit pendant au moins une décennie ; soit un statut d’association renforcé, en attendant l’achèvement de la procédure d’adhésion et la satisfaction de ses critères.

Pause sur les modalités de décision : aujourd’hui elles permettent à la fois de mettre en minorité des parties clefs de l’Union et de laisser de petites minorités exercer un veto. Il n’est pas normal que la Hongrie puisse bloquer toute l’Europe. Il n’est pas sain que les grands pays fondateurs comme la France, l’Allemagne, l’Italie puissent être contraints par des majorités extérieures. Il faut une réforme des poids et droits de vote de chacun, à travers un principe d’égalité et un principe de sécurité, afin de défendre les intérêts vitaux de l’Union. Cela passe par la création d’un Conseil de sécurité européen réunissant les cinq principales populations, armées et économies — Allemagne, Espagne, France, Italie, Pologne — disposant en nom collectif d’une voix prépondérante. Dans le même temps, il pourrait être envisagé d’élargir les domaines ouverts aux votes à la majorité qualifiée. Cette transformation doit être assumée comme une responsabilité à exercer, non comme une domination à assouvir : les intérêts vitaux exigent une capacité de décision, et la capacité de décision exige une responsabilité démocratique explicite. Et ces intérêts vitaux ne concernent pas seulement la défense ou la frontière, ils concernent aussi la technologie, l’industrie, le numérique, la finance, parce que là se joue notre liberté.

Les accélérations nécessaires

Simultanément, nous avons besoin d’une accélération sur les politiques harmonisées qui touchent la vie réelle.

Accélération sur une fonction publique européenne partagée plutôt qu’une fonction publique séparée : les évolutions du SEAE ont montré qu’on ne crée pas une culture diplomatique commune ex nihilo. Tant qu’il n’existe pas de peuple européen unique, une fonction européenne unique est condamnée à être rejetée. Privilégier les détachements longs, les cycles de formation commune, la logique d’école d’application, et faire de l’expérience européenne un principe de promotion dans les administrations nationales. Les recrutements directs peuvent être suspendus. Dans le même esprit, permettre les échanges de fonctionnaires entre pays membres, dans les limites des intérêts vitaux : instrument puissant d’homogénéisation par le bas des cultures et pratiques publiques. Cette réforme est décisive pour les souverainetés nouvelles : une souveraineté technologique suppose une administration capable de piloter l’innovation et la commande publique ; une souveraineté industrielle suppose une administration capable d’arbitrer et de planifier ; une souveraineté numérique suppose des autorités capables de sécuriser et d’interopérer ; une souveraineté financière suppose une supervision cohérente et solide.

Accélération sur un bassin d’emploi partagé plutôt que concurrence des droits sociaux : il s’agit de construire l’Europe des compétences, telle que l’a esquissée Enrico Letta. L’Europe des universités, avec l’homogénéisation bachelor-master-doctorat depuis 2007, a eu l’un des impacts les plus forts sur la vie quotidienne et sur la liberté effective de circulation. Le programme Erasmus, une des plus belles réussites de l’Union, doit passer à la vitesse supérieure en fixant l’obligation pour les établissements de proposer un semestre dans un autre État de l’Union à tous leurs étudiants à bac+2 et l’obligation pour les États membres de se mettre en situation de les accueillir. L’Europe des certifications professionnelles doit être renforcée pour ouvrir davantage les professions protégées aux ressortissants d’autres États. Et l’Europe de l’interopérabilité fiscale et sociale doit progresser : droits au chômage pour carrières transnationales, calculs de retraite ; et, sur l’assurance chômage, une meilleure coordination, avec un instrument solidaire de réassurance, pour stabiliser les régimes face à des crises locales et ponctuelles. La souveraineté technologique, industrielle et numérique dépend d’abord de cette Europe des compétences, car elle dépend des savoir-faire, des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés, des chercheurs, et de leur capacité à circuler, à coopérer, à bâtir des filières.

L’Europe sociale est un gage de l’équilibre et de l’identité de notre continent. Il faut s’assurer que les règles économiques et fiscales du marché unique cessent d’inciter, voire d’obliger, les États membres à défaire leur protection sociale et à faire reculer les droits sociaux de leurs salariés par l’harmonisation de règles fiscales ou budgétaires. La gouvernance des grandes entreprises multinationales présentes dans les différents pays de l’Union est à la fois un enjeu majeur de cohésion sociale, de souveraineté et de compétitivité. En Europe, nous refusons quasiment partout la gouvernance d’entreprise à l’anglo-saxonne qui donne aux seuls actionnaires tous les pouvoirs au sein des entreprises. Les salariés doivent eux aussi avoir leur mot à dire sur la marche des entreprises dans lesquelles ils investissent leur travail, leur temps et leurs connaissances. Nous devons préserver et renforcer cette spécificité européenne, en assurant la représentation des salariés dans les Conseils d’administration et renforcer notablement les pouvoirs des Comités d’Entreprise européens. S’il n’est pas possible d’avancer suffisamment vite à 27 dans ces directions essentielles, il faudra que ce sujet de la gouvernance des entreprises multinationales présentes en Europe soit un des projets portés par l’Europe des coalitions de volontaires que nous appelons de nos vœux.

Accélération sur l’Europe de l’épargne : mobiliser l’argent des Européens au service de l’économie réelle européenne. C’est l’enjeu de la Boussole de compétitivité issue du rapport Draghi, mais il faut clarifier la méthode et les objectifs. Dans le cadre actuel, qui fait mine de poursuivre l’unification, les résultats ne sont pas à la hauteur : le « paquet omnibus » annoncé doit réduire les coûts administratifs de moins de 0,1 % du PIB européen. Le 28e régime, d’accord, mais à condition qu’il ne devienne pas un instrument d’infiltration du droit social et fiscal national : il doit être un outil de rapprochement volontaire des statuts, fondé sur la négociation et le volontariat. Cette Europe de l’épargne est au cœur de la souveraineté financière. Sans elle, les infrastructures critiques de la souveraineté technologique restent financées ailleurs. Sans elle, la reconquête industrielle reste un mot. Sans elle, la souveraineté numérique reste une dépendance maquillée.

Accélération sur l’Europe de l’énergie en fixant pour la prochaine décennie des objectifs ambitieux, neutres technologiquement et respectueux du libre choix des États membres de leur bouquet énergétique national, mais également en nous donnant les moyens de nos ambitions. Cela implique un pacte par lequel l’Europe coordonne, développe et finance ensemble les grands réseaux qui interconnectent nos systèmes énergétiques nationaux, et en retour soutient massivement le déploiement des nouvelles installations, nucléaires comme renouvelables à l’échelle du continent, selon les choix des États membres. Car accélérer notre décarbonation et notre électrification, c’est mettre un terme à nos dépendances aux énergies fossiles et retrouver notre autonomie stratégique, tout en rendant notre économie plus compétitive et plus durable.

La souveraineté n’est pas l’autarcie, ni même l’autosuffisance.

Dominique de Villepin

Sortir de l’adolescence européenne

Reste l’essentiel : décliner cette nouvelle Europe pour mieux répondre à nos trois exigences, souveraineté, sécurité, stabilité, et mettre en place une gouvernance qui rende l’action possible, continue et lisible. Le Conseil de sécurité européen doit devenir le pivot de cette démarche : individuelle et collective ; transversale, secteur par secteur ; structurée par des seuils successifs qui fixent des jalons, un calendrier, et entraînent une mobilisation positive.

Ce calendrier doit être pensé comme une montée en puissance. 

Un premier seuil, immédiat, de mise en cohérence : interopérabilité, planification, standards, coordination renforcée dans les domaines vitaux. Un second seuil de structuration : fonds sectoriels, mutualisation là où l’échelle est indispensable, montée en gamme des politiques industrielles. Un troisième seuil, enfin, de consolidation : renforcement des plus fragiles, stabilisation sociale, résilience démocratique, afin que la puissance ne se retourne pas contre elle-même.

C’est cela, l’Europe adulte : une Europe qui avance par étapes, et qui tient ses engagements. Et ces étapes doivent couvrir l’ensemble des souverainetés matérielles : l’énergie et la défense, mais aussi le calcul, les composants critiques, le cloud, la cybersécurité, les chaînes industrielles, les circuits financiers, les infrastructures de paiement, parce que la souveraineté, aujourd’hui, se joue autant dans une usine que dans une norme, autant dans un stock que dans un serveur, autant dans une arme que dans une architecture numérique.

Se redonner les moyens des souverainetés exige une méthode appuyée sur notre identité européenne. C’est une affaire de ruse — la mètis grecque. La souveraineté n’est pas l’autarcie, ni même l’autosuffisance. Il y a un spectre large de stratégies à exploiter. Jouer des codépendances pour maximiser nos marges de manœuvre. Jouer des dépendances multiples pour réduire chaque dépendance particulière : deux fournisseurs valent mieux qu’un, trois mieux que deux. Jouer des soucis d’indépendance des autres pour bâtir des indépendances communes, à défaut d’une indépendance immédiate complète. Avec le Canada ou le Brésil, comme avec d’autres puissances comparables, nouer des partenariats ad hoc de souveraineté. Avec le Maghreb et l’Afrique, nouer un partenariat de développement et d’avenir à la fois commercial, politique, culturel et financier. Ces partenariats doivent porter sur l’énergie, mais aussi sur les matières premières critiques, sur les filières industrielles, sur la coopération technologique, sur la résilience des chaînes d’approvisionnement.

C’est une affaire de patience : nous ne serons pas souverains demain, mais nous pouvons nous donner les moyens de l’être après-demain. L’Europe a des ressources insoupçonnées de ténacité, de constance, de sens des priorités. D’où la nécessité d’un calendrier précis des souverainetés, item par item : savoir où nous en sommes, et le temps nécessaire pour atteindre un niveau satisfaisant. Il faut assumer cette transparence. Il faut nommer nos dépendances — parce que ce que l’on ne nomme pas finit toujours par nous gouverner.

C’est une affaire de prudence : refuser les mécanismes internationaux qui limitent la souveraineté européenne ou risquent de nous entraîner malgré nous dans des conflits ; prévenir la reconfiguration de l’OTAN, d’outil de défense régional en une police globale aux mains de l’Amérique, car cela contrevient à notre souveraineté et à notre sécurité ; consolider le pilier européen au sein de l’OTAN pour le rendre capable, le plus tôt possible, de tenir debout tout seul. Et accepter le coût supplémentaire inévitable de toute solution souveraine, en évaluant les coûts au plus juste et en investissant là où le gain sera le plus grand, mais pas forcément le plus rapide, ni le plus voyant. Cette prudence vaut aussi pour le numérique, où la vitesse de l’innovation ne doit pas conduire à une dépendance irréversible. Elle vaut pour la finance, où la recherche d’efficacité immédiate peut fabriquer des vulnérabilités systémiques. Elle vaut pour l’industrie, où l’obsession du court terme tue la capacité de production.

Un pacte géopolitique de souveraineté

C’est pourquoi les souverainetés européennes commandent moins un traité de plus qu’un véritable pacte de souveraineté.

Conclu par les États membres volontaires, ouvert sous conditions à des partenaires régionaux. Fondé sur l’harmonisation, avec des outils sectoriels capables de coopérer, de coordonner, de mutualiser, de consolider. Par exemple, une agence de souveraineté énergétique réunissant régulateurs et grands acteurs de réseau autour d’engagements et d’évaluations concrètes. Le pilotage des prix doit être conçu comme une incitation à la souveraineté, décourageant effectivement les ressources non souveraines comme le pétrole et le gaz. Ce pacte doit être holiste : la souveraineté de chaque État participant est une condition de la souveraineté de tous ; la souveraineté dans un domaine est une condition de la souveraineté dans un autre. Et il doit s’appuyer sur un appareil institutionnel commun, articulé autour du Conseil de sécurité européen, pilotant au jour le jour, en coordination avec la Commission, l’avancement des objectifs. Ces objectifs doivent être explicitement élargis à l’ensemble des souverainetés du siècle : souveraineté technologique, souveraineté industrielle, souveraineté technologique, souveraineté numérique, souveraineté financière, parce que sans elles, la souveraineté stratégique reste une fiction.

Repenser nos partenariats mondiaux et notre politique commerciale devient alors une évidence : les modèles d’accords comme celui du Mercosur ne font plus le poids dans la nouvelle géoéconomie. Cela impose de protéger

Franchir des seuils impose de redéfinir l’architecture de sécurité européenne dans le cadre du règlement de la guerre en Ukraine. 

Soyons réalistes : l’issue sera sans doute un cessez-le-feu amélioré, peut-être une paix armée ou un no man’s land du « ni paix, ni guerre ». Le renforcement militaire à l’est de l’Europe va s’accentuer et porter davantage sur les armements de pointe. Soyons réalistes sur la pression sécuritaire russe : pays baltes et corridor de Suwałki ; Arctique et passage GIUK ; mer Baltique et île de Gotland ; Moldavie via la Transnistrie. Soyons réalistes sur l’OTAN : elle va rester morte-vivante encore longtemps, trop nécessaire à court terme, trop condamnée à long terme par l’imprévisibilité américaine. Il faut produire un projet de sécurité dans l’OTAN, mais viable sans l’OTAN. Et l’objectif ultime, aujourd’hui, n’est pas la réconciliation : c’est la coexistence pacifique et un nouveau traité d’Helsinki, pour créer un terrain commun minimal et des procédures de désescalade efficaces.

Renforcer la dimension opérationnelle des armées européennes est urgent. La guerre en Ukraine a révélé l’inadéquation des réseaux de transports, empêchant la bascule rapide de l’effort vers la frontière orientale : normes routières inadaptées, contraintes ferroviaires, vide à combler, et la planification a commencé. Elle a révélé les inventaires lacunaires, notamment en Allemagne et en France : équipements majeurs, mais aussi équipements du quotidien, des bottes aux instruments de communication de campagne et aux munitions. Elle a révélé, enfin, notre retard en défense territoriale et en défense civile : grands projets d’infrastructures, soutien à l’expansion des réserves opérationnelles et civiles, notamment en cybersécurité. Or la cybersécurité est précisément le point de jonction entre la souveraineté militaire et la souveraineté numérique : une société connectée est une société exposée, et la défense de demain se joue aussi dans la résilience des réseaux.

Rebâtir une base industrielle et technologique de défense européenne exige une planification commune des besoins à 2035 et 2050, et une planification de la répartition en fonction des armées nationales, pas de taille unique. Aucun pays européen n’est en mesure de produire seul les grands équipements navals à la hauteur des besoins : mutualisation du financement, répartition de la production. Si l’Union veut compter sur les mers, elle doit rester dans la course des porte-avions de nouvelle génération à propulsion nucléaire. Elle n’en a qu’un, le Charles de Gaulle français. Un programme ambitieux est nécessaire, financé sur fonds européens ; car le coût unitaire est de l’ordre de 10 milliards d’euros. Il faut maintenir une architecture associant planification publique et concurrence entrepreneuriale, notamment pour l’écosystème des start-ups ; maintenir une concurrence entre projets d’armements de même type pour empêcher les monopoles qui conduisent à une moindre agilité stratégique et parfois à des choix calamiteux. Il faut miser sur l’innovation et les technologies duales : une DARPA européenne, dotée de moyens conséquents, à un niveau de financement annuel similaire à celui de la DARPA des États-Unis, 4 milliards de dollars, est plus urgente que jamais. Cette innovation duale lie directement défense, technologie et industrie : ce qui est investi pour la défense structure aussi la souveraineté technologique et industrielle. C’est pourquoi il est indispensable, comme le font déjà nos compétiteurs, de développer un écosystème privé de financement souverain capable de mobiliser des montants conséquents et d’être attractif auprès des investisseurs institutionnels voire des épargnants.

Il faut enfin travailler, à travers notre dissuasion nucléaire, à une meilleure prise en compte des intérêts de sécurité européens avec définition d’une nouvelle doctrine stratégique dans le cadre du Conseil de sécurité européen. Cela suppose une première discussion sur l’évolution de la doctrine avec nos principaux partenaires, clarifiant les conditions de l’extension, discussion élargie dans un deuxième temps à l’ensemble des États de l’Union. Des évolutions encourageantes sont à noter notamment avec la « dissuasion avancée » évoquée par le président Emmanuel Macron à l’île Longue le 2 mars, associant huit pays européens prêts à accueillir ponctuellement des « forces aériennes stratégiques » de l’armée de l’air française, permettant de « disséminer dans la profondeur du continent européen » et de « compliquer le calcul de nos adversaires ». Mais veillons aux garde-fous : car cette dissuasion ne saurait s’insérer dans le cadre otanien sans rompre avec les principes de la dissuasion française. 

Ce que l’on ne nomme pas finit toujours par nous gouverner.

Dominique de Villepin

Le pragmatisme de l’ambition : pour une Europe gaullienne

Certains s’étonneront sans doute qu’un appel à une Europe commune de la défense vienne d’un Français, gaulliste assumé de surcroît.

Le souvenir de l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954 hante encore les couloirs de Bruxelles, laissant entrevoir une Europe politique qui aurait donné d’emblée plus d’âme à l’Europe du marché commun. Le passé est le passé. Mais tirons-en les leçons pour aujourd’hui. Ceux qui s’inquiètent d’un saut vers la défense commune doivent mesurer le prix d’un retour à la défense des sardines — côte à côte et à l’étroit dans leur boîte. Ceux qui s’impatientent doivent entendre la nécessité des garde-fous, des mécanismes de décision crédibles. Tous doivent faire un pas de côté pour se mettre à la place de l’autre. Tous doivent faire un pas vers l’autre. C’était la grande leçon que Jacques Chirac avait tirée des tensions entre la France et l’Allemagne après le Traité de Nice : « nous devons chacun faire la moitié du chemin. »

Pour beaucoup, c’est encore la France qui aujourd’hui parle sans cesse de souveraineté européenne, mais qui lui oppose toujours en réalité la souveraineté nationale. La France doit être prête aujourd’hui à une nouvelle architecture de sécurité et de défense, qui passe par l’extension d’un plus grand champ de décision à la majorité qualifiée, mais encadré par le contrôle étroit des cinq grandes armées continentales réunies au sein du conseil de sécurité européen. 

Construire des capacités militaires européennes d’envergure nécessite d’européaniser un grand nombre de décisions, notamment sur les technologies et les équipements critiques que nous devons développer en commun. Nous devons accepter une commande publique européenne pilotée par la Commission qui mènera sans aucun doute à une européanisation de la base industrielle de défense, soit par la création de champions industriels à la façon d’Airbus, soit par l’européanisation de fait de champions nationaux à la façon de Rheinmetall aujourd’hui, avec des règles communes en matière de contrôle des exportations. Autrement, les programmes concurrents se multiplieront et se cannibaliseront. Nous en voyons déjà des signes inquiétants avec l’annonce de l’intention allemande de construire un programme de défense anti-aérienne distinct de celui du sud de l’Europe ou un nouveau système de satellites de communication qui serait national. Mais pour les convaincre de travailler à une véritable architecture de défense européenne, je sais que nous devrons lever certaines hypothèques et rassurer sur le fait que notre idée de la défense commune, ce n’est pas l’argent de l’Allemagne pour la politique étrangère de la France et l’industrie militaire française. 

Se donner des cadres pour augmenter la stabilité est la troisième exigence. La stabilité, ce n’est pas le conservatisme : c’est la gestion du changement. Et le changement est simultané : décarbonation ; digitalisation et IA ; défense de la démocratie face aux assauts populistes ; transformation démographique vers des sociétés plus âgées et moins nombreuses.

Cela exige une stratégie de l’IA transversale. Un enjeu de stabilité sociale et politique : emplois, inégalités sociales, inégalités entre pays et régions, sincérité des campagnes électorales, ingérences étrangères. Un enjeu de compétitivité. Un enjeu de souveraineté, parce que l’IA sera décisive pour les capacités de défense. Cela exige un investissement supplémentaire dans les domaines critiques, comme l’a fait l’État français en acquérant la filiale d’Atos consacrée aux simulations numériques pour les installations nucléaires françaises. La solution : une régulation qui protège le marché intérieur grâce à une commande publique stratégique ; une régulation qui s’adapte aux différences d’approches entre entreprises américaines, chinoises et européennes, pour aiguiller vers un modèle européen de l’IA. Mais cette stratégie d’IA est aussi une stratégie de souveraineté numérique : maîtrise des données, des infrastructures de cloud, des capacités de calcul, des standards, car la dépendance numérique devient vite une dépendance stratégique.

Cela exige une stratégie environnementale assurant la stabilité économique et sociale par une transition maîtrisée et continue vers la décarbonation. Les objectifs ambitieux pour 2035/2040 et 2050 sont un de nos avantages clefs : exemplarité, soft power, efficacité européenne par l’alignement des politiques sectorielles et nationales. Renoncer aux objectifs, c’est renoncer à l’action. La réduction récente de l’ambition sur les deux premiers est une fragilisation majeure. Plutôt qu’une perfection de papier conduisant à mille oppositions sur le terrain, investir là où les gains sont les plus importants : industries lourdes et transport routier, via la filière hydrogène aujourd’hui en difficulté, et via le plan d’électrification routier. Et plutôt que d’apparaître comme une actrice de censure opaque, avec discordances de listes de produits interdits, l’Union doit offrir une information sûre, transparente, fondée sur la science, permettant aux citoyens de formuler des demandes d’interdiction ciblées à leurs administrations nationales. Cette transition, si elle est réussie, renforce aussi notre souveraineté industrielle et technologique, car elle reconfigure nos filières, nos réseaux, notre capacité d’innovation.

Cela exige enfin une stratégie de défense de la démocratie et des libertés : instruments de veille et de coordination des agences de renseignement intérieur sur la désinformation sur les réseaux sociaux ;

Or la démocratie, aujourd’hui, se joue aussi dans la souveraineté numérique et culturelle, dans la maîtrise de l’espace public, dans la résistance aux opérations d’influence, dans la capacité à produire de la confiance, car une démocratie qui ne protège plus la vérité devient vulnérable aux puissances qui savent manipuler.

L’Europe a, plus que jamais, un message pour le monde.

Dominique de Villepin

Voilà ce que signifie, concrètement, un nouveau pacte européen de souveraineté : une Europe qui cesse de se diviser entre nostalgies et mirages, qui assume la pluralité des nations sans la transformer en impuissance, qui renoue avec la réussite collective, l’inspiration et l’exemplarité mondiale ; une Europe qui ouvre un chemin nouveau et choisit l’harmonisation comme méthode de puissance ; une Europe qui accepte la pause sur l’unification épuisante, pour accélérer là où les peuples attendent des résultats ; une Europe qui organise la décision sur les intérêts vitaux, qui fixe des seuils, qui donne un calendrier. 

Car notre défi aujourd’hui est de donner à l’Union européenne une chance de vivre son centenaire, en 2050, cent ans après la déclaration Schuman : une Union européenne centenaire, souveraine, décarbonée, pragmatique et prospère. Ce n’est plus le moment d’épuiser nos forces dans des querelles symboliques. Le face-à-face entre fédéralistes et souverainistes ne conduit qu’au triomphe des forces hostiles qui attendent leur heure, au dehors et au-dedans. C’est le moment de l’instinct de survie pour une Europe politique, maîtrisant son destin et protégeant ses citoyens. Et la survie impose d’économiser ses forces pour les mettre tout entières au service de l’action. Le pragmatisme, aujourd’hui, c’est l’ambition.

La survie, mais aussi l’espoir et l’alternative. Car l’Europe a, plus que jamais, un message pour le monde. 

C’est là sa véritable identité, fondée sur les mémoires du XXe siècle et sur les principes universels légués par des siècles de pensée humaniste, nourrie à toutes les sources spirituelles et intellectuelles, soucieuse de tirer tous les enseignements des errements et des crimes du colonialisme et de l’impérialisme. Face aux États-Unis, où une partie des élites techno-entrepreneuriales est portée par un imaginaire techno-messianique, allant jusqu’à mobiliser des catégories théologico-politiques, comme l’Antéchrist ou le katéchon, comme l’illustrent les prises de parole récentes de Peter Thiel, et les thèses néo-réactionnaires de Curtis Yarvin sur la mise entre parenthèses de la démocratie au profit d’une gouvernance d’exception ; face à la Russie, qui renoue avec un récit civilisationnel et un destin historique, nourri par des intellectuels comme Sergueï Karaganov et Alexandre Douguine ; face enfin à la Chine, soumise à la « pensée Xi Jinping » qui avance avec une vision de « modernisation » et de « communauté de destin », en articulant puissance industrielle, gouvernance par le contrôle de la société, l’autorité du parti unique et ambition stratégique mondiale, l’Union doit prendre la parole d’une voix forte.

Son chemin propre est de renouer avec le souci de l’humanité et des droits humains : faire de la dignité, du pluralisme, de la vérité comme bien public et de la primauté de l’État de droit non des ornements, mais le cœur d’une puissance protectrice. C’est tout le sens d’un pacte de souveraineté pensé comme un pacte de renaissance européenne.

Une Europe qui comprend que la souveraineté n’est plus seulement une affaire de frontières et d’armées, mais une architecture complète, technologique, industrielle, numérique, financière, sociale et démocratique, sans laquelle il n’y a ni sécurité durable, ni stabilité possible, ni liberté réelle. La capacité la plus rare et la plus précieuse dans le siècle qui vient, c’est bien celle de protéger — et donc de durer.

06.03.2026 à 12:55

Que sait-on sur une potentielle offensive kurde soutenue par les États-Unis et Israël contre le régime iranien ?

Marin Saillofest
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Trump a explicitement appelé les factions kurdes iraniennes basées en Irak à « lancer des attaques » contre le régime afin d’ouvrir un nouveau front.

Depuis plusieurs mois, le Mossad et la CIA fournissent une assistance militaire à ces groupes dont les effectifs, qui comptent plusieurs milliers de combattants, pourraient représenter un défi considérable pour Téhéran, affaibli par la campagne aérienne israélo-américaine.

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Texte intégral (1369 mots)

Si la Maison-Blanche n’a pas complètement écarté une potentielle offensive terrestre américaine en Iran pour atteindre ses objectifs de guerre — changement de régime, destruction des capacités balistiques et fin du programme nucléaire —, une telle opération serait très risquée politiquement pour Donald Trump, à quelques mois des élections de mi-mandat.

Mercredi 4 mars, la porte-parole de l’administration Trump, Karoline Leavitt, a déclaré qu’il s’agissait toutefois d’une « option sur la table pour le président » 1.

  • La CIA et le Mossad ont discrètement apporté leur soutien à des groupes kurdes basés en Irak en amont du lancement des opérations Epic Fury et Roaring Lion, samedi 28 février.
  • Certaines sources ont déclaré mercredi 3 mars à CNN que les services de renseignement américains avaient commencé à armer ces groupes plusieurs mois en amont 2.

Trump a appelé deux dirigeants kurdes irakiens, Massoud Barzani (qui dirige le PDK, un parti kurde irakien) et Bafel Talabani (à la tête de l’UPK, également un parti kurde irakien), dès le lendemain du lancement de la guerre, dimanche 1er mars, afin de « discuter de l’opération militaire américaine en Iran et de la manière dont les États-Unis et les Kurdes pourraient collaborer au fur et à mesure de l’avancement de la mission », selon des sources américaines.

  • En plus d’un soutien militaire, le Mossad, les services de renseignement israéliens, auraient également promis « un soutien politique pour une région autonome kurde en Iran » en cas d’effondrement du régime 3.

La région autonome du Kurdistan irakien, située à la frontière avec l’Iran, regroupe plusieurs factions armées et forces politiques kurdes dont certaines sont composées de combattants iraniens. On estime que 9 millions de Kurdes vivent actuellement en Iran (soit 10 % de la population), principalement dans l’Ouest du pays, à la frontière avec l’Irak et la Turquie. Environ 40 millions de Kurdes vivent dans la région en Turquie, en Syrie, en Irak et en Iran.

La guerre lancée par les États-Unis et Israël pourrait être perçue par ces groupes kurdes iraniens comme une opportunité de progresser vers la création d’une région indépendante en Iran, et, potentiellement, la formation future d’un nouvel État.

  • Quelques jours avant le lancement de l’opération américano-israélienne contre Téhéran, le 22 février, cinq groupes kurdes iraniens — le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti pour la liberté au Kurdistan (PAK), l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien et le Parti Komala du Kurdistan iranien — ont annoncé la création d’une coalition « unie contre le régime de Téhéran » 4.
  • Selon le dirigeant du Komala, Abdullah Mohtadi, il s’agit de la première fois que tous les principaux partis kurdes sont réunis au sein d’une nouvelle coalition.

Ces groupes iraniens, basés en Irak, disposent de plusieurs milliers de soldats le long de la frontière avec l’Iran et contrôlent également des zones stratégiques.

  • Afin de préparer le terrain pour une potentielle offensive, l’armée israélienne a lourdement frappé des bases militaires, des postes de garde-frontières, des commissariats de police et des centres de sécurité régionaux dans les provinces kurdes de l’ouest de l’Iran 5.
  • De même, la campagne aérienne israélo-américaine a visé de nombreuses cibles, notamment à Téhéran, liées à l’appareil répressif iranien afin de nuire aux capacités du régime de cibler les populations kurdes en cas d’affrontements terrestres.

L’armée iranienne a frappé les bases de plusieurs groupes kurdes iraniens en Irak ces derniers jours. Un camp de l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien a notamment subi une frappe de drone hier, jeudi 5 mars, dans la soirée 6. Certaines de ces attaques sont lancées depuis le territoire irakien, où opèrent des groupes soutenus par Téhéran, qui sont également visés par les États-Unis et Israël.

  • Une telle implication pourrait être compliquée en raison de la proximité d’Ankara avec Washington, notamment dans le cadre de l’OTAN.
  • Hier, jeudi 5 mars, le porte-parole du ministère turc de la Défense, Zeki Aktürk, a déclaré qu’Ankara « surveillait de près les activités du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) », considéré comme une filiale du PKK, et « que la Turquie soutenait l’intégrité territoriale des pays voisins ».
Sources
  1. Leavitt says ground troops in Iran not currently being considered, doesn’t rule it out », Fox News, 4 mars 2026.
  2. CIA working to arm Kurdish forces to spark uprising in Iran, sources say », CNN, 4 mars 2026.
  3. Kurds backed by Mossad, CIA could lead next phase of war in Iran », Axios, 4 mars 2026.
  4. Iranian Kurdish groups unite against Tehran regime, Iraqi militias threaten Kurdistan Region », Long War Journal, 22 février 2026.
  5. Why the First Shots in an Iran Ground War Could Come From the Kurds », The Wall Street Journal, 5 mars 2026.
  6. Iranian Kurdish group struck by drones in Iraqi Kurdistan region », Al Jazeera, 6 mars 2026.

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