Entre la solidarité, le libéralisme et la communauté, plusieurs « variétés » de capitalismes ont façonné le continent.
Laurent Warlouzet dresse une typologie — et propose une perspective : face au choc chinois et à la disruption Trump, l’Europe libérale n’est pas inéluctable.
Votre livre cherche à montrer qu’il existe un capitalisme européen qui serait la combinaison de plusieurs modèles. Comment en êtes-vous arrivé à formuler une telle thèse ?
C’est une question essentielle : elle est à la source de mon livre et de la typologie qu’il propose.
J’ai été influencé par l’école dite des « variétés du capitalisme » 55. À Florence, j’ai suivi les séminaires de Sven Steinmo, qui insistait sur l’opposition entre le modèle allemand, alors à la fois ordolibéral et corporatiste, le modèle anglo-saxon plus libéral et le modèle scandinave social-démocrate. La France avait d’ailleurs du mal à trouver une place dans cette typologie.
En étudiant la diversité des capitalismes européens et la construction européenne, je me suis aperçu de l’existence d’une forme de maelström associant de multiples dynamiques, y compris au sein des modèles nationaux. Le modèle allemand, par exemple, a connu quelques mutations. À partir du chancelier Schröder (1998-2005) le marché du travail a été profondément libéralisé.
Il m’est donc apparu que pour caractériser le capitalisme européen, il fallait atteindre un niveau plus général de définition. Je suis revenu aux fondamentaux des valeurs guidant le capitalisme, qui sont soit la liberté (liberty capitalism), soit la solidarité (solidarity capitalism). S’y ajoute un troisième aspect qui est évident aujourd’hui avec Trump, mais qui l’était pas quand j’ai commencé mes recherches il y a vingt ans : le community capitalism.
De quoi s’agit-il ?
Cette forme de gouvernance du capitalisme est orientée vers la promotion de la communauté, du groupe. L’objectif n’est pas alors d’être pour ou contre le marché, mais de maximiser les ressources de la communauté nationale. Il s’agit donc d’une vision du monde comme d’un jeu à somme nulle, sans bénéfice mutuel, contrairement aux visions libérales ou social-démocrates. Elle implique une forme de protectionnisme, une politique de défense active et une politique migratoire restrictive.
Cette trinité est particulièrement utile pour comprendre le capitalisme européen dans le cadre du modèle sui generis de l’Union européenne : celui-ci représente un équilibre entre ces trois tendances, chacune plus ou moins affirmée suivant les époques.
Ma typologie permet du reste de caractériser n’importe quel type de capitalisme, européen ou non. On peut par exemple penser à certains pays d’Amérique du Sud, qui sont parfois passés par des périodes très protectionnistes, avec des politiques de substitution des importations, et parfois par des politiques très libérales.
Pour caractériser le capitalisme européen, il faut atteindre un niveau plus général de définition.
Laurent Warlouzet
Vous dites que le community capitalism cherche à protéger la communauté. Pourtant, le projet européen, tel qu’il s’est incarné depuis ses débuts, se caractérise par l’ouverture des marchés la plus avancée possible — à la fois en interne par le marché unique et en externe par des accords de libre-échange très denses — et une croyance dans la « théorie du doux commerce », celui-ci devant favoriser la bonne entente politique. N’y a-t-il donc pas une contradiction entre ce qu’on observe dans les faits — une Europe très ouverte et très peu protectrice — et l’idée du community capitalism ?
Tous les systèmes capitalistes sont régis par l’interaction entre les trois principes dont je parlais plus haut, principes qui se manifestent dans chaque pays, dans chaque entité, à des degrés variables. Au sein de l’Union, c’est le capitalisme libéral régulé qui a prévalu.
Aujourd’hui, il reste à savoir si ce modèle peut s’adapter à un monde plus dur, plus nationaliste, en étant le creuset d’un community capitalism à l’européenne. Pour l’instant, il n’a pas su l’être — mais la thèse de mon livre est que cette autre option est possible.
Pourquoi ?
Dans les années 1970, l’Europe a négocié des accords protectionnistes dans le textile, dans l’acier et dans le secteur automobile.
Elle a plus tard accepté les aides nationales massives à Airbus. Certes, ce constructeur d’avion a été formé en dehors du cadre de la Communauté européenne. Mais Bruxelles a pris en charge sa défense lorsqu’Airbus a été attaqué par les États-Unis au titre des aides d’État qu’il recevait.
Nous avons aussi connu un tournant en 2016 — l’année du Brexit, de la première élection de Donald Trump, l’année aussi où les Allemands ont commencé à s’inquiéter de l’expansionnisme chinois quand les Chinois ont racheté le constructeur de robots Kuka. Depuis une décennie, l’Europe s’est dotée de tout un arsenal protectionniste, compatible avec les règles multilatérales, en matière de droit antidumping, de taxation carbone (CBAM) et de règles numériques.
L’Europe pourrait donc incarner un community capitalism light, une forme de protectionnisme ciblé, mais toujours multilatéral. En mars 2026, dans le même esprit, la Commission européenne a présenté l’Industriel Accelerator Act, ou programme « Made in Europe », porté par le commissaire Stéphane Séjourné.
Il importe maintenant de savoir si l’Europe a la volonté d’appliquer tous ces instruments. Le risque est qu’elle se voit imposer des mesures de rétorsions commerciales, notamment de la part des États-Unis et de la Chine.
Si les gouvernements d’extrême droite se multipliaient en Europe, on pourrait assister à un détricotage du marché unique, qui ne serait guère plus qu’une zone de libre-échange.
Laurent Warlouzet
Au programme « Made in Europe », certains opposent pourtant un « Made with Europe » 56 — et la Commission européenne examine la possibilité pour certains partenaires industriels de bénéficier de subventions de l’Union. Il ne s’agirait donc pas tant de produire en Europe qu’avec les pays signataires d’un accord de libre-échange avec l’Union. La communauté élargie au marché ouvert ne saperait-elle pas l’idée de communauté européenne ?
C’est un dilemme, en effet : le community capitalism suppose que l’on forme une communauté avec une identité forte et une volonté collective. Pour cela, il importe de fixer des frontières et donc de définir qui est européen et qui ne l’est pas.
Dans le programme « Made in Europe », cela revient à définir qui sont les partenaires avec qui l’on peut s’entendre — les like-minded partners en anglais — c’est-à-dire, au fond, qui sera admissible au Made in Europe. Admet-on les Britanniques, voire les Canadiens, ou même les Australiens ? En 2025, par exemple, la France avait insisté pour ne pas intégrer les Britanniques au programme de réarmement SAFE sans contrepartie sérieuse. De même, la guerre en Ukraine a un peu clarifié la question des frontières : on sait désormais quelle pourrait être l’extension géographique maximale possible de l’Union. Le cas turc est mis de côté pour un temps indéterminé.
L’une des solutions vers laquelle on semble se diriger est donc celle d’une Europe à géométrie variable. Elle existe en réalité déjà à travers la Communauté politique européenne formée en 2022, qui était une bonne initiative pour inclure les Britanniques ou les Norvégiens.
On ne saurait cependant les inclure dans tout sans diluer la communauté.
Serait-on donc à un mouvement de rééquilibrage entre les trois piliers du capitalisme européen : le pilier social, le pilier marché et le pilier de la communauté ?
En effet. On accorde désormais plus d’importance au pilier de la communauté et moins au pilier du marché ou au pilier socio-environnemental. Ce dernier est affaibli par le backlash que nous connaissons aujourd’hui.
Quand la première édition de ce livre — Europe contre Europe57 — est parue en français en janvier 2022, nous étions alors à l’époque du Green Deal, et peu de temps après le plan Next Generation EU, adopté en décembre 2020. Le pilier socio-environnemental se renforçait. Aujourd’hui, l’attention se déporte vers le pilier protectionniste, en raison de la guerre en Ukraine et de l’arrivée au pouvoir de dirigeants nationalistes en Europe ou dans le reste du monde.
Faudrait-il porter de nouveau l’accent sur une Europe sociale ?
Je ne dirais pas qu’un pôle est moralement supérieur aux deux autres : cela dépend des opinions politiques de chacun. Le seul aspect normatif de mon livre, à cet égard, est celui-ci : il est nécessaire à l’Union de trouver le bon équilibre entre ces trois dynamiques, qui sont toutes les trois nécessaires.
Pendant longtemps, l’Europe a trop négligé le community capitalism. L’industrie européenne des panneaux solaires n’a pas du tout été défendue — elle a fini par être laminée. L’approche socio-environnementale, de même, a été négligée pendant la crise de la zone euro, notamment dans le cas grec.
L’Union est un palimpseste. Elle a toujours été réécrite, et elle a les ressources pour se déployer dans ces trois directions. De multiples projets ont été déployés par le passé : planification, taxe carbone, zone de libre-échange. Ces projets pourraient connaître aujourd’hui une deuxième vie.
J’insiste beaucoup sur cette idée de choix, à rebours de deux idées, l’une eurosceptique et l’autre europhile.
C’est-à-dire ?
La première explique la construction européenne par un complot américain ou fédéraliste. C’est un mythe : l’Europe a été choisie par les gouvernements et donc par des peuples successifs. Le backlash que nous connaissons est d’ailleurs le fait des électeurs européens, en l’occurrence de l’arrivée au pouvoir de dirigeants de la droite radicale. Les élections européennes de 2024 n’ont pas donné les mêmes majorités qu’en 2019.
L’autre explication que je conteste est celle avancée par les pro-européens qui considèrent que l’Europe serait un processus rationnel, technique, dépolitisé et inéluctable. Je pense au contraire que les choix que ceux-ci présentent comme des objectifs sont liés à des idéologies politiques. Au lieu de les appeler libérales, social-démocrates, écologiques, communistes, protectionnistes, je préfère les désigner par les trois termes dont je parlais plus haut : liberty capitalism, solidarity capitalism et community capitalism. Ces termes ne sont pas chargés négativement ou positivement et ne sont pas associés à un pays en particulier.
L’Europe peut incarner un community capitalism light, une forme de protectionnisme européen ciblé, mais toujours multilatéral.
Laurent Warlouzet
Vous avez évoqué rapidement le cas grec et la question de l’intégration monétaire dans le capitalisme européen. Quelle est votre lecture de la contribution qu’a pu faire au capitalisme européen la création et la mise en œuvre de la monnaie unique ? A-t-elle permis de renforcer le community capitalism ou a-t-elle fragilisé le volet solidaire du capitalisme européen ?
On peut lire l’Union monétaire à l’aune des trois concepts que j’évoquais.
L’Union monétaire, telle qu’elle a été créée, avait une forte identité ordolibérale, mais elle avait aussi une dimension solidaire. Cette dernière est encore présente aujourd’hui : les taux d’intérêt sont ainsi moins élevés dans les pays les plus fragiles, ce qui profite à la France et aussi à l’Italie. On peut supposer que la France, avec la dette qui est la sienne — 3 500 milliards d’euros — connaîtrait peut-être des taux d’intérêt supérieurs si le pays avait gardé sa monnaie. Plus généralement, cette dimension de solidarité est évidente pour les pays créditeurs d’Europe du Nord, moins dans les pays qui ont une monnaie plus faible comme la France.
En parallèle, un basculement ultralibéral est survenu pendant la crise de l’euro avec l’imposition de politiques très dures envers la Grèce et envers d’autres pays d’Europe du Sud. Certains pays de l’Est ont connu des politiques de cet ordre avant la crise de l’euro. Après celle-ci, la solidarité qui a été témoignée envers la Grèce et les autres pays en difficulté est venue trop tard. Elle a donc été très coûteuse sur les plans social et politique — renforçant les forces politiques radicales — comme d’un point de vue financier. Dans mon livre, je cite certains économistes très libéraux qui se sont demandés pourquoi les Européens n’ont pas aidé les Grecs plus tôt : cela leur aurait coûté moins cher.
Le troisième élément de l’Union monétaire, le plus négligé, est celui du community capitalism. Si les Français tenaient à réaliser l’Union économique et monétaire, c’était aussi afin d’affirmer l’euro par rapport au dollar. Or cela n’a jamais eu lieu : cette possibilité était là et nous ne l’avons pas saisie. La question revient à l’ordre du jour avec les débats contemporains autour de l’euro numérique.
Dans quelle mesure le community capitalism transforme-t-il les relations entre l’État et les marchés ?
Le community capitalism repose sur l’effacement de certaines frontières étanches entre acteurs privés et publics.
On en voit une variante particulière aux États-Unis, dans la manière dont le Président Trump a obligé les cabinets d’avocats à travailler pour lui à titre gracieux ; on voit de même comment les GAFAM, jusqu’au conflit récent entre la Maison-Blanche et Anthropic, se sont alignés sur les priorités du gouvernement.
Cet alignement est naturel car, à l’origine du community capitalism, on trouve la colonisation. Toutes les grandes entreprises de colonisation — de l’East India Company à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales — étaient des compagnies commerciales privées, qui avaient aussi la possibilité de mener des conflits et de conquérir des territoires.
La frontière entre public et privé s’est renforcée à partir des années 1980, notamment avec des vagues de privatisation et de libéralisation de marchés autrefois protégés. Aujourd’hui, le problème est de coordonner de nouveau les acteurs publics et privés. Il existe désormais un débat international sur les politiques industrielles qui pourraient être optimales, débat suscité notamment par Dani Rodrik 58, et rendu urgent par l’augmentation générale des aides nationales à l’industrie, qu’il faut coordonner. À défaut, les finances publiques risquent de soutenir artificiellement des acteurs inefficaces mais bien connectés politiquement, et aboutir à ce que les économistes appellent parfois du corporate welfare.
Un basculement ultralibéral est survenu pendant la crise de l’euro avec l’imposition de politiques très dures envers la Grèce et envers d’autres pays d’Europe du Sud.
Laurent Warlouzet
Pensez-vous que l’on se dirige vers un community capitalism « fort » au prix du capitalisme de marché avec de nouvelles barrières tarifaires et une politique industrielle plus affirmée ? Et si c’est le cas, y a-t-il une alternative ?
À la fin de mon livre, je m’essaie à la prospective — non pas pour prédire l’avenir, mais pour esquisser des scénarios.
Un premier scénario serait l’affirmation d’une Europe du community capitalism — d’une « Europe forteresse », comme on disait dans les années 1980.
À cette époque, les États-Unis — notamment James Baker, secrétaire d’État sous George H. W. Bush entre 1989 et 1993 —, craignaient l’émergence d’une telle Europe forteresse. Celle-ci n’a jamais vu le jour, mais elle le pourrait à l’avenir, surtout si le programme « made in Europe » se concrétise.
Cette possibilité a été pendant longtemps bien peu envisageable. Mais comme la crise actuelle touche au cœur de ce qui faisait autrefois la valeur ajoutée de l’industrie européenne — l’industrie automobile, l’acier, et d’autres secteurs stratégiques ou haut de gamme —, il est maintenant envisageable que l’Europe emprunte une nouvelle trajectoire, y compris dans les domaines militaire et diplomatique.
L’autre scénario — peut-être plus probable — serait celui d’une Europe se bornant à être une zone de libre-échange. Si les gouvernements d’extrême droite se multipliaient sur le continent, et dans la mesure où ils sont en général contre le community capitalism et le solidarity capitalism — c’est-à-dire l’Europe socio-environnementale — la seule option restante serait une Europe plus libérale que celle que nous connaissons aujourd’hui. Les États-Unis nous offrent un exemple de ce à quoi elle pourrait alors ressembler : Trump diminue les impôts des plus riches et attaque les normes environnementales et sociales.
En Europe, on entend aujourd’hui des dirigeants remettre en cause le principe des contributions budgétaires nationales au budget européen, celui du droit européen fédéral ou des normes européennes. On pourrait assister à l’avenir à un détricotage même du marché unique, qui ne serait plus qu’une zone où les douanes sont supprimées mais où des normes nationales demeurent. Le risque serait celui d’un darwinisme social, avec une course aux standards les moins protecteurs. Celle-ci est déjà en cours mais pourrait se renforcer.
Il y a une troisième option, décrite par Pierre Charbonnier : l’écologie de guerre totale : il s’agirait d’associer les piliers socio-environnemental et communautaire du capitalisme pour faire respecter le Green Deal, tout en nous rendant moins dépendants des énergies fossiles, de la Russie et d’autres pays qui soit ne se montrent pas coopératifs, soit nous sont hostiles.
L’Europe est aussi aux prises avec un choc chinois : dans un monde où le marché américain se ferme aux exportations de la Chine, celles-ci se font en Europe. Dans la mesure où ce choc détermine en partie la trajectoire du continent, nos marges pour renforcer un modèle de community capitalism s’en trouvent-elles réduites ?
Il n’y a pas d’évolution linéaire. Un scénario intermédiaire probable serait de poursuivre l’approfondissement du marché unique tant d’un point de vue libéral — avec par exemple le marché européen des capitaux ou de l’énergie —, qu’en termes de community capitalism avec des politiques industrielles plus coordonnées pour éviter une course aux subventions à la logique strictement nationale. Ce scénario serait celui des rapports Draghi et Letta de 2024.
Cette approche serait une réponse possible au choc chinois — mais aussi au « choc Trump ». Certains pensent que ce dernier ne fait que reproduire la politique des présidents antérieurs, en étant plus direct. En réalité, une différence de nature le sépare de ses prédécesseurs. Si, en 1958, Eisenhower se plaignait lui aussi des pays européens en estimant qu’ils ne dépensaient pas assez pour leur défense, il ne remettait pas directement en cause l’OTAN. Au contraire, Trump juge le multilatéralisme et l’Alliance atlantique caducs. En s’en prenant au Canada et au Groenland, il menace le territoire de ses alliés.
Face à ce bouleversement, l’Europe est à la croisée des chemins.
Mon livre montre qu’elle a pu articuler le déploiement de projets et de politiques de solidarity capitalism et de community capitalism par le passé.
Si les Européens en ont la volonté, ils peuvent donc orienter leur modèle de capitalisme dans cette direction. L’Europe libérale n’est pas inéluctable.
1 — Technologies critiques et course aux matières premières
Un minerai est une matière minérale naturelle avec une teneur métallique importante. Extrait, traité et concentré par l’industrie minière, il est ensuite raffiné, purifié et transformé par l’industrie métallurgique en un métal.
Le jugement porté sur la criticité ou non d’un minerai varie grandement selon le pays et l’époque. Il s’appuie communément sur deux dimensions-clés : i) l’importance économique, industrielle, stratégique du minerai ou métal étant donné les besoins spécifiques d’un secteur important comme l’industrie lourde, la santé, la défense ou l’énergie ; ii) les risques et tensions, d’ordre géologique, commercial ou géopolitique, pouvant peser sur l’offre et l’approvisionnement.
Les listes de matériaux critiques déterminées par les administrations de chaque pays sont généralement assez larges et couvrent de nombreux secteurs différents 59. Aujourd’hui, les principaux minerais et métaux dits critiques le sont devenus en raison de leur utilisation dans les secteurs des technologies bas-carbone, du numérique et de la défense. Ces trois domaines cruciaux pour la puissance économique, énergétique, technologique et militaire sont au cœur des tensions entre la Chine et les États-Unis.
Concernant le secteur des technologies bas-carbone, les métaux les plus importants et les plus largement consommés sont le cuivre pour l’électrification, le silicium ultra-pur pour les cellules des panneaux photovoltaïques, le zinc pour le revêtement des éoliennes et les métaux pour les batteries de véhicules électriques — notamment le cobalt, le graphite, le lithium, le manganèse et le nickel 60.
Le secteur du numérique consomme également en quantité de nombreux métaux différents (antimoine, cobalt, indium, iridium, lithium, silicium, terres rares, tantale), pour les équipements électroniques (smartphones, ordinateurs), les infrastructures numériques (câbles, serveurs), les circuits intégrés, les écrans, les batteries, les disques durs, etc 61.
Le secteur émergent de l’intelligence artificielle, quant à lui, repose également sur une infrastructure matérielle conséquente : il nécessite du silicium et du gallium, entre autres, pour les semi-conducteurs et micro-processeurs de pointe ; du germanium pour les câblages en fibre optique ; du lithium et du cobalt, pour les batteries statiques en cas de coupure de courant ; des terres rares, pour les aimants permanents des ventilateurs de refroidissement, etc 62.
Le secteur de la défense requiert également de nombreux métaux critiques différents 63. On peut noter les métaux nécessaires aux super-alliages fortement résistants (cobalt, niobium, titane, tungstène), mais aussi les terres rares : cette appellation comprend un ensemble de 17 éléments métalliques regroupés selon leurs propriétés chimiques 64, utilisés dans de nombreux secteurs différents, dont nos trois secteurs d’intérêt.
Dans le secteur militaire, plusieurs des terres rares sont nécessaires pour des aimants permanents et pour des systèmes de propulsion, de guidage, de visée et de radar, en plus des technologies embarquées. Par exemple, la machine de guerre états-unienne consomme des quantités importantes de certaines de ces terres rares pour plusieurs de ses véhicules et équipements (400 kg dans un chasseur F-35 ; 2 600 kg dans un navire de guerre Arleigh-Burke DDG-51 ; 4 600 kg dans un sous-marin de classe Virginia 65).
La course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine se traduit par une concurrence inter-impérialiste, entre un hégémon contesté et une puissance ascendante.
Tanguy Bonnet
Enfin, il faut noter que de nombreux matériaux critiques le sont pour différents secteurs simultanément. Un même métal peut servir à différentes applications industrielles — par exemple, le silicium est essentiel tant aux panneaux solaires qu’à la conception de semi-conducteurs, et le cobalt employé tant dans les batteries que les alliages spéciaux. De même, une même application peut servir différents secteurs, tels les aimants permanents dans les éoliennes offshore et dans les avions de chasse ou les micro-processeurs dans les technologies embarquées des véhicules électriques et des engins militaires. Il y a donc une superposition des criticités pour certains métaux qui font l’objet de double voire de triple usage.
2 — La fin de la puissance minière des États-Unis
Les États-Unis bénéficient d’un sous-sol riche d’un point de vue géologique. Historiquement, la frontière extractive a avancé au rythme de la colonisation, d’abord dans les régions du Northeast et du Midwest riches en fer et en charbon, puis dans les régions du Southwest riches en or et en cuivre, acquises progressivement dans les années 1870.
À partir de la fin du XIXe siècle, l’industrie minière états-unienne va connaître un rapide essor, favorisée par son expansion territoriale donc, mais aussi par la libéralisation du droit minier, la main-d’œuvre mexicaine bon marché, et par le développement de technologies au service de l’activité minière 66.
Un siècle plus tard, en 1970, les États-Unis sont une puissance minière et métallurgique globale. Cette année-là, l’extraction domestique de fer représente 12 % de la production mondiale, quand son raffinage en représente 19 %. Les États-Unis sont également responsables de 26 % de l’extraction mondiale de cuivre et 23 % de son raffinage, 37 % de la production d’aluminium et 20 % de la production d’acier 67.
Cette dynamique change progressivement au cours des années 1970-1990. Au niveau juridique, 1969 marque l’entrée en vigueur du National Environmental Policy Act, et 1970 du Clean Air Act. Ces réglementations ont fortement impacté les secteurs minier et métallurgique très fortement polluants. Le nombre de raffineries de cuivre aux États-Unis est ainsi passé de 17 en 1970 à 8 en 1989 68. Aujourd’hui, il n’en reste que deux en activité.
Le secteur souffre également de l’épuisement des meilleurs gisements et donc de la baisse de la concentration des gisements miniers domestiques 69. De plus, le pays connaît un allongement du « temps minier 70 », pour des raisons géologiques, techniques, financières, légales et socio-environnementales. Cette tendance est mondiale, mais particulièrement marquée aux États-Unis, au-dessus de la moyenne globale en ce qui concerne les délais miniers (19 ans contre 15 ans au niveau mondial 71).
Enfin, les années 1990 sont marquées par l’effondrement du bloc soviétique, avec pour résultat l’affirmation globale de l’hégémonie états-unienne, et l’accélération de la mondialisation néolibérale sous supervision de Washington. Les administrations se succédant à la Maison-Blanche, les États-Unis se libèrent de la compétition et de la conflictualité avec l’Union soviétique et perdent intérêt dans la sécurisation d’une production minière et métallurgique domestique, coûteuse d’un point de vue énergétique, économique et socio-environnemental 72. Le capitalisme minier et industriel états-unien se réoriente pour optimiser ses approvisionnements depuis des frontières extractives et des chaînes industrielles étrangères, plus profitables et moins contraignantes.
Tous ces facteurs expliquent le déclin relatif de l’industrie minière et métallurgique domestique aux États-Unis 73, et les hauts niveaux actuels de dépendance commerciale 74.
La Chine est d’abord un pays minier de premier ordre, responsable d’entre 20 % et 50 % de la production mondiale pour plusieurs minerais différents (bauxite, étain, zinc, titane, antimoine, magnésium) et autour de 70 % de la production minière mondiale pour d’autres comme le graphite, les terres rares ou le tungstène.
La Chine domine surtout la production métallurgique mondiale d’une façon bien plus marquée : elle représente 40 à 90 % de la production mondiale de l’ensemble des métaux critiques raffinés 75. Son leadership se fait également sentir sur l’aval de la chaîne de valeur : la part du pays dans la valeur ajoutée industrielle mondiale est passée de 5 % en 1997 à 24 % en 2024, soit la contribution la plus importante 76. Cette augmentation est due en partie à l’inscription de sa production métallurgique, socle matériel de toute production industrielle, dans ses chaînes de valeur domestiques.
Le secteur où la Chine domine le plus clairement est celui des technologies bas-carbone, particulièrement consommatrices en métaux critiques. Le pays représente par exemple 75 % de la production mondiale de batteries électriques, 98 % de celle en batteries LFP, en plein développement, et 80 % de la production mondiale de panneaux solaires et de ses composants. Le pays représente aussi 92 % de la production mondiale d’aimants permanents 77.
Cette position de force est le résultat d’une planification et d’une stratégie industrielle et commerciale complète et établie depuis plus d’une décennie, ainsi que d’arbitrages et de sacrifices sur le plan socio-environnemental.
Entre une compétition délétère et perdue d’avance, ou un (ré)alignement à une puissance supérieure, il existe aussi une troisième voie à développer pour l’Union.
Tanguy Bonnet
Au niveau de sa production minière domestique, la Chine assume la destruction environnementale localisée et les coûts écologiques colossaux qui sont constitutifs de l’extraction minière (déforestation, pollutions chimiques, destruction de la biodiversité 78). Mais elle absorbe aussi une grande part de la production minière globale en important massivement les minerais qu’elle n’extrait pas ou trop peu. Sa stratégie internationale consiste à investir massivement dans les exploitations minières et les infrastructures étrangères, notamment à travers la Belt and Road Initiative (Nouvelles Routes de la Soie), afin de sécuriser des approvisionnements depuis l’ensemble des principaux pays miniers (Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chili, République Démocratique du Congo, Guinée, Indonésie, Pérou, Zambie 79).
Quant à la production métallurgique, la Chine est le premier pays mondial pour le raffinage de métaux critiques, mais pas seulement en raison de ses approvisionnements massifs et divers. Cela s’explique également par une planification industrielle forte, notamment à travers la stratégie Made in China 2025 lancée en 2015 80, ainsi qu’une immense production domestique de charbon devenue indispensable au développement industriel chinois depuis maintenant plus de 20 ans 81, et par extension à son secteur métallurgique, activité fortement énergivore.
4 — Une coopération forcée entre Pékin et Washington
Au lendemain de la crise de la rentabilité des entreprises états-uniennes dans les années 1970, le capital transnational américain, avec le soutien de l’État, opte pour une solution spatiale afin de maintenir des taux de profits élevés. Il s’agit de se tourner vers l’étranger pour exporter des capitaux et créer un vaste marché mondial.
La Chine s’insère dans cette mondialisation sous supervision américaine à la fin des années 1970, ce qui marque le début d’une longue coopération économique de facto entre les deux pays. Les multinationales américaines y délocalisent leurs usines afin de profiter de la main-d’œuvre chinoise bon marché et de garantir au marché domestique des biens manufacturés abordables. Le capitalisme d’État chinois assure progressivement un rattrapage industriel et un développement économique favorable à sa population 82. Cette symbiose, entre l’externalisation économique américaine et le développement industriel chinois, trouve son incarnation parfaite sur le plan énergétique et matériel 83, et donc sur la question des minerais et des métaux.
En effet, malgré le déclin relatif de l’activité minière et métallurgique aux États-Unis, l’empreinte métallique par habitant n’a cessé d’augmenter depuis les années 1980. Cette accumulation matérielle repose en grande partie sur la Chine, de façon directe — entre 2018 et 2023, les exportations chinoises représentent 33 % des importations américaines de machines électriques et d’électronique 84 — ou de façon indirecte : la Chine domine la production métallurgique et industrielle mondiale de métaux critiques et de composants technologiques, exportés et intégrés à des chaînes de valeur étrangères qui exportent vers les États-Unis 85. Ainsi, ces derniers bénéficient, vis-à-vis de la Chine et des pays miniers qui la fournissent, d’un échange écologique inégal 86 : des flux biophysiques asymétriques circulent à échelle globale et nourrissent une accumulation technologique aux États-Unis, tout en externalisant entièrement en Chine et dans les pays miniers les coûts énergétiques et socio-environnementaux liés aux activités extractives, métallurgiques et industrielles.
Au sein de cette structure mondiale, la Chine occupe une position intermédiaire 87. En effet, elle subit des coûts énergétiques et socio-environnementaux sur place, ainsi que des transferts biophysiques nets qui résultent des exportations notamment vers les États-Unis. Mais elle profite de plus en plus de l’exploitation des ressources naturelles des pays chez qui ses multinationales minières opèrent, et auprès desquels elle se fournit. Les coûts socio-environnementaux liés à l’activité extractive et industrielle sont donc partagés entre la Chine et les pays miniers qui la fournissent. Ces derniers permettent la consommation matérielle des États-Unis, mais aussi de plus en plus celle de la Chine dont l’empreinte métallique par habitant a fortement augmenté depuis les années 2000, bien qu’à un niveau toujours nettement inférieur à celui des États-Unis.
5 — Rivalité stratégique et découplage
Sur le plan macroéconomique global, les relations entre la Chine et les États-Unis se refroidissent progressivement depuis les années 2000, à mesure que Pékin rivalise avec Washington, notamment sur le plan des infrastructures commerciales mondiales, allant jusqu’à construire progressivement une proposition contre-hégémonique 88. La question des minerais et métaux critiques se met aussi à devenir une source d’inquiétude, de tension et de rivalité entre les deux pays, surtout côté états-unien.
La Chine a mis en place une stratégie économique visant à développer les secteurs industriels-clés autour des matières premières critiques, en premier lieu le secteur métallurgique et, par capillarité, ceux des technologies numériques et des technologies bas-carbone. Ces « secteurs génératifs 89 » portent l’ascension économique de la Chine et représentent des atouts stratégiques qui font aujourd’hui du pays une puissance industrielle, technologique et énergétique mondiale, à même de rivaliser avec les États-Unis. Pour ces derniers, paradoxalement, l’échange écologique inégal est passé d’une solution d’optimisation économique et matérielle à un problème de vulnérabilité stratégique, voire à une dépendance commerciale qui menace sa souveraineté et sa compétitivité industrielle sur des secteurs clés.
L’année 2010 est souvent considérée comme le point de départ du réveil politique américain sur les métaux critiques, cette année étant marquée par la « crise des terres rares » entre la Chine et le Japon 90. Les États-Unis observent de loin comment des restrictions chinoises à l’exportation de terres rares ont temporairement paralysé des dizaines d’entreprises du secteur industriel japonais.
Trouver des ressources exploitables, expertiser, construire des sites miniers, des usines de raffinage et de transformation : tout ceci prend des années avant d’être opérationnel, rentable et idéalement compétitif.
Tanguy Bonnet
Depuis, on observe la place croissante prise par le sujet dans les discours politiques aux États-Unis, notamment à travers la multiplication des initiatives légales, administratives et économiques 91. Ces différentes mesures sont d’abord de l’ordre de l’information et de l’orientation stratégique : il s’agit d’évaluer les chaînes de valeur, d’identifier les vulnérabilités et les dépendances américaines, de construire une expertise et des stratégies, de créer ou de redoter des agences fédérales, de mettre à jour régulièrement les listes de minerais critiques de l’United States Geological Survey et des différentes administrations publiques. À partir de 2020, on constate un tournant vers un soutien financier en faveur de la relance minière et industrielle au niveau domestique 92, ainsi que vers la sécurisation d’approvisionnements étrangers à travers des accords commerciaux avec des pays « alliés » ou « amis 93 ». Ce onshoring/reshoring et ce friendshoring forment aujourd’hui les deux piliers de la politique américaine sur la question des approvisionnements en métaux critiques.
Au niveau de l’État, il y a donc une certaine continuité, jusqu’à une intensification, dans les politiques mises en place par les différentes administrations américaines, avec un même triple objectif de fond : identifier, relocaliser, sécuriser. On peut néanmoins noter des différences au niveau des priorités politiques affichées, et des moyens mis en place. Les démocrates et l’administration Biden ont opté pour des subventions (via l’Inflation Reduction Act), des accords internationaux plurilatéraux (via le Minerals Security Partnership) et une priorité faite aux secteurs des technologies bas-carbone, notamment aux véhicules électriques.
Les républicains et l’administration Trump II optent pour la dérégulation (facilitation des permis et accélération des projets miniers domestiques), des accords internationaux bilatéraux, et une priorité faite à la « sécurité nationale » de manière générale, tels la défense et le secteur de l’IA.
La Chine et les États-Unis sont aujourd’hui engagés dans une course technologique dans le domaine du numérique et de l’IA. Ils utilisent leur (quasi)-monopoles respectifs – la Chine sur les métaux critiques en amont, les États-Unis sur les microprocesseurs en aval – pour jouer sur les quantités, en imposant des restrictions et en contrôlant les échanges.
En effet, depuis octobre 2022, les États-Unis, qui dominent largement la conception des microprocesseurs, interdisent l’exportation vers la Chine des puces les plus performantes, mais aussi des logiciels et des machines nécessaires à leur conception ou à leur fabrication 94. En réponse, la Chine a imposé depuis juillet 2023 des licences d’exportation pour le gallium, le germanium, puis l’antimoine (indispensable aux technologies de pointe, pour l’IA ainsi que pour des applications militaires). Ces licences d’exportation requièrent des informations précises sur les usages qui seront faits des matériaux, avant d’autoriser ou non l’exportation, selon que l’usage soit civil ou militaire. En décembre 2024, ces licences d’exportation sont rendues plus strictes, et l’exportation de tout composant pouvant faire l’objet d’un double usage civil et militaire devient automatiquement prohibée. Malgré ces mesures, la Chine n’a pas obtenu de l’administration Biden une réduction des contrôles export sur les puces avancées.
Mais, en 2025, la Chine a démontré qu’elle aussi pouvait arsenaliser ses points de contrôle sur les chaînes de valeur. En avril, deux jours après le Liberation Day, la Chine a mis en place des licences d’exportation sur sept terres rares, et leurs produits associés (oxydes, métaux, alliages, aimants permanents). En octobre, une semaine après l’élargissement des restrictions américaines à l’exportation et l’introduction de la règle du foreign affiliates, qui étend les contrôles export aux entreprises détenues à 50 % ou plus par une société placée sur l’entity list, la Chine adopte des mesures d’une ampleur inédite 95 : i) un élargissement de ses propres licences d’exportation à de très nombreux matériaux et composants stratégiques (matériaux ultra-durs, d’autres éléments des terres rares, batteries lithium-ion et composants en graphite), ainsi qu’aux technologies d’extraction, de séparation et de raffinage des terres rares et ii) pour la première fois, l’instauration d’une portée extraterritoriale : les exportateurs étrangers expédiant des produits intégrant des terres rares d’origine chinoise ou fabriqués grâce à des technologies chinoises doivent obtenir une licence auprès des autorités nationales. Probablement du fait de leur ampleur, ces restrictions n’ont pas eu le temps d’être appliquées puisque début novembre, les administrations chinoises et américaines négocient un accord sur une « trêve » d’un an. Ainsi, les droits de douane se stabilisent autour de 30 %-40 %, et les restrictions chinoises d’octobre sont suspendues. Comme souvent dans ce conflit, les mesures prises des deux côtés relèvent davantage d’un effet d’annonce fort, avant de faire aussitôt l’objet de négociations, de contournements ou d’exceptions 96, ce qui illustre l’imbrication encore très étroite de ces deux économies 97.
Néanmoins, il faut noter que certaines restrictions demeurent des deux côtés, et leur nombre total augmente en tendance. Concernant 2025, in fine, les États-Unis maintiennent l’exclusivité sur les micro-processeurs les plus performants et, côté chinois, les mesures de juillet 2023, décembre 2024 et surtout avril 2025, concernant respectivement les licences d’exportations de gallium/germanium, de composants à double-usage, et de terres rares, restent en vigueur. Elles représentent un atout pour la Chine et pourraient peser sur l’approvisionnement direct du secteur industriel et militaire aux États-Unis.
7 — La stratégie de de-risking de la Maison-Blanche
En 2025, les États-Unis ont continué leur double politique de onshoring/friendshoring, mais le second mandat de Trump marque une intensification et une accélération, se traduisant par une multiplication du nombre d’instruments administratifs et de mesures légales 98.
Les mesures prises par Pékin et Washington relèvent souvent d’un effet d’annonce fort, avant de faire aussitôt l’objet de négociations et de contournements.
Tanguy Bonnet
Au niveau domestique, il y a une sorte de continuité avec l’administration Biden, qui avait mis en place en 2022 des prêts et subventions très importants sur l’ensemble de la chaîne de valeur des métaux critiques dans le cadre de l’Inflation Reduction Act et de l’Infrastructure Investment and Jobs Act. Malgré leur abrogation affichée par l’administration Trump II, de nombreux prêts et financements n’ont pas été suspendus ou révoqués 99, et la même stratégie de politique économique est employée, notamment dans le cadre de deux décrets exécutifs aux intitulés explicites : Unleashing American Energy en janvier, Immediate Measures to Increase American Mineral Production en mars.
En 2025, pour les projets les plus importants au niveau domestique, près de 25 milliards de dollars ont été engagés pour soutenir ou développer une vingtaine de programmes d’extraction, de transformation, de recherche et développement, ou de constitution de stocks, à travers tout le pays et pour de nombreux métaux critiques différents 100. Il s’agit en grande majorité de prêts à long terme (9 milliards) accordés principalement par le départment de l’Énergie et le départment de la Défense, ainsi que d’un programme de constitution de stocks stratégiques (10 milliards) dans le cadre du Project Vault annoncé début février 2026. Ce qui est relativement nouveau, c’est le rôle croissant du département de la Défense, avec sa propre stratégie de stocks stratégiques 101, et un partenariat exceptionnel avec MP Materials 102 : une prise de participation de 15 %, un prêt de 150 millions de dollars et deux accords commerciaux de dix ans, dont un contrat d’approvisionnement en terres rares à prix plancher et un engagement d’achat de 100 % des aimants permanents issus du nouveau site en construction 103. Enfin, la DARPA (l’Agence de recherche du département de la Défense) en collaboration avec le Bureau d’Études Géologiques, ont lancé un programme autour de l’IA pour favoriser l’exploration géologique et l’évaluation minière 104.
Au niveau international, les accords bilatéraux se sont multipliés entre les États-Unis et les pays miniers, que ce soit des projets d’investissements miniers ou infrastructurels, ou des accords commerciaux et de coopération plus large sur le sujet. Une dizaine d’accords ont été passés ou négociés aussi bien avec des pays producteurs actifs (Australie, RDC, Japon) qu’avec des pays dont le réel potentiel minier reste largement à confirmer et surtout à développer (Arabie Saoudite, Groenland, Ukraine). On peut noter que certains de ces accords bilatéraux ont été signés ou proposés dans des conditions qu’on pourrait juger problématiques, que ce soit dans des contextes de guerre ou de conflit armé (en R.D. Congo et en Ukraine), ou après des menaces répétées d’annexion territoriale (dans le cas du Groenland).
Au niveau multilatéral, le département d’État a déclaré fin 2025 la Pax Silica 105. Un cadre de coopération économique, commerciale et technologique, avec 10 pays signataires et quelques autres participants non signataires, pour sécuriser les approvisionnements de matériaux critiques aux chaînes de valeur du numérique et de l’intelligence artificielle. Début 2026, alors que le FORGE succède au Minerals Security Partnership de l’administration Biden (en changeant surtout son nom mais en gardant son concept et ses objectifs), pas moins de 11 nouveaux accords bilatéraux sont signés lors du Critical Minerals Ministerial 106, une rencontre diplomatique accueillant une cinquantaine de pays, organisée par le département d’État 107.
De son côté, la Chine va continuer sa stratégie payante mise en place et renforcée depuis plus de 20 ans : capitaliser sur sa production massive de charbon qui offre une énergie bon marché, une extraction minière domestique importante, des investissements étrangers stratégiques, des importations massives de minerai, une industrie métallurgique dominante au niveau mondial, et une production compétitive de composants et de technologies à haute valeur ajoutée, notamment les technologies bas-carbone.
Selon l’Agence internationale de l’énergie, si la demande de charbon en Chine est amenée à se stabiliser ces prochaines années, voire à diminuer très légèrement, elle devrait rester proche d’un niveau record, à près de 4900 Mt, quasiment quatre fois plus qu’en 2000. Forte de cette énergie abondante, l’industrie métallurgique doit aussi sécuriser des approvisionnements en minerais. En plus de l’extraction domestique, la Chine cherche surtout à consolider ses partenariats et investissements stratégiques avec les pays miniers fournisseurs. Après un fort ralentissement en 2020 et 2021, probablement du fait de la crise covid qui a impacté l’économie chinoise, les investissements directs à l’étranger vers le secteur minier et/ou métallurgique sont fortement repartis à la hausse ces trois dernières années pour atteindre près de 15 milliards de dollars 108. Quant aux importations chinoises de minerais et métaux critiques, elles n’ont pas cessé d’augmenter, et la Chine est de très loin le premier centre d’importation sur ces matériaux 109. Ainsi, l’Agence internationale de l’énergie estime qu’à l’horizon 2040, dans un scénario qui prend en compte les capacités existantes et annoncées, la Chine devrait continuer à assurer une importante majorité de la production mondiale de métaux critiques raffinés 110.
En termes de stratégie industrielle, les licences d’exportation évoquées précédemment devraient aussi jouer un rôle important pour conserver l’avance chinoise. Ces licences d’exportation opèrent une double fonction 111. Premièrement, une fonction informationnelle : pour obtenir une licence, les exportateurs potentiels doivent fournir des informations précises sur les usages industriels prévus par les importateurs étrangers en aval. Les autorités chinoises peuvent ainsi cartographier en détail la chaîne de valeur et identifier les besoins, les usages, les consommations finales de l’ensemble des acteurs, y compris à l’international. Deuxièmement, elles jouent sur les effets de goulots d’étranglement. Fort de ce renseignement industriel à grande échelle, les autorités chinoises peuvent décider de limiter soudainement l’offre, pour jouer sur une dépendance commerciale ou une vulnérabilité industrielle étrangère et pour paralyser matériellement un secteur ciblé. Ou, à l’inverse, inonder le marché mondial pour faire baisser les prix et évincer économiquement des entreprises étrangères moins compétitives.
Ainsi, l’élargissement en avril 2025 des licences d’exportation sur les terres rares et les aimants permanents, et qui reste en vigueur malgré la « trêve » d’un an, est très important. Ces licences pourraient servir à la Chine pour conserver son avance industrielle et faire éventuellement pression sur le secteur des technologies numériques, de la robotique et du militaire américains. Reste à la Chine à poursuivre ses efforts et ses investissements pour rattraper son propre retard sur la conception et la fabrication de micro-processeurs de pointe.
La Chine sur les métaux critiques et les États-Unis sur les microprocesseurs utilisent leurs monopoles respectifs pour contrôler les échanges.
Tanguy Bonnet
9 — Not in my backyard : les limites écologiques aux stratégies minières
Aux États-Unis, la stratégie de relocalisation de l’industrie minière et métallurgique fait face à certaines limites et présente certains risques. Au niveau minier, les dotations géologiques sont limitées, et même si la relance de l’exploration a révélé certaines ressources domestiques en métaux critiques 112, elles ne pourront vraisemblablement pas couvrir tous les besoins. La relance minière fait aussi face à des contraintes techniques, énergétiques, infrastructurelles, et donc économiques et temporelles. Trouver des ressources exploitables, expertiser, construire des sites miniers, des sites de traitement, des infrastructures de transport, des usines de raffinage et de transformation : tout ceci prend des années avant d’être opérationnel, rentable et idéalement compétitif. La volonté politique se heurte à la réalité technique du temps minier et industriel, même si elle peut essayer de le raccourcir par un soutien financier, légal ou réglementaire. Sur ce dernier élément, la dérégulation est certes un choix stratégique d’un point de vue industriel, mais demeure une source de risques socio-environnementaux non négligeables. 36 conflits socio-environnementaux en lien avec l’extraction minière sont actuellement recensés sur tout le territoire américain. Ils devraient logiquement se multiplier et s’aggraver à mesure que l’administration tente de promouvoir et d’accélérer l’extraction domestique. Notons également que plusieurs de ces conflits concernent des territoires et des populations des nations amérindiennes, faisant ressurgir au temps présent l’histoire coloniale du pays en matière d’industrie minière.
Pour la Chine, l’enjeu est de conserver son avance au niveau minier et métallurgique, sur l’aval de la chaîne de valeur des technologies bas-carbone, mais aussi de rattraper son retard sur les secteurs des technologies de pointe, de l’IA et du militaire. De manière plus générale, l’activité minière et les coûts socio-environnementaux qu’elle induit sont très localisés dans un hinterland extractif occidental relativement sous-développé par rapport aux mégapoles modernes orientales. À tel point que certains auteurs mettent en avant un échange écologique domestique inégal, interne à l’échelle du vaste territoire chinois 113. Ensuite, si le déploiement de technologies bas-carbone a été massif en Chine ces dix dernières années, il reste le fruit d’une industrie métallurgique très fortement carbonée. Opérer une décarbonation de ce secteur, ainsi qu’une réelle transition énergétique (alors que les capacités bas-carbone ne font pour l’instant que s’additionner aux capacités énergétiques carbonées), est un immense défi pour l’économie chinoise.
Enfin, la Chine commence à investir pour développer le recyclage à grande échelle : il s’agit de constituer une offre secondaire à échelle domestique, afin d’envisager pour le plus long terme la question de la finitude des ressources et de la durabilité du modèle d’accumulation matérielle et technologique. Ces différents enjeux socio-environnementaux et climatiques représentent des défis immenses qui doivent être entendus par le pouvoir chinois, en cohérence avec son projet de « civilisation écologique 114 ».
10 — S’orienter à l’heure du « réalignement impérial »
Aussi bien la Chine que les États-Unis dépendent, et vont de plus en plus dépendre, de frontières extractives étrangères et d’approvisionnements auprès de pays miniers tiers. La Chine cherche à renforcer et élargir son vaste réseau mondial d’approvisionnement ; les États-Unis cherchent parallèlement à s’en (re)constituer un. Mais les grands pays miniers, et les gisements exploitables, existent en nombre limité, et ces deux solutions spatiales sont amenées à se confronter, les approvisionnements de chacun à se concurrencer sur des sources étrangères communes. Ainsi, la course aux métaux critiques entre les États-Unis et la Chine, qu’elle soit pour des raisons technologiques, énergétiques, militaires, et en fait pour les trois en même temps, se traduit par une concurrence inter-impérialiste, entre un hégémon contesté et une puissance ascendante. Cette concurrence risque d’intensifier la promotion et la pression à l’extractivisme dans les pays miniers 115. Dans cette compétition, la stratégie de long terme de la Chine, et ses investissements massifs, lui offrent le consentement des capitalismes domestiques des pays miniers, et construisent ainsi des partenariats durables. Alors que les États-Unis, pour qui l’urgence politique semble se traduire en précipitation, profitent de leur position hégémonique auprès des pays miniers ou industriels, et semblent abuser de l’usage de la coercition pour s’assurer l’accès aux ressources ou pour sécuriser des approvisionnements privilégiés.
L’enjeu pour les pays tiers – les pays dotés en ressources, les pays miniers, les pays plus ou moins (dés)industrialisés – est de s’affirmer dans un contexte de « réalignement impérial 116 », de suivre des choix politiques et de mettre en place des stratégies industrielles adaptées, en fonction des marges de manœuvre dont ils disposent et selon leur position dans la structure de l’économie mondiale — périphéries extractives ou productives plus ou moins ascendantes, ou centres d’accumulation plus ou moins déclinants.
L’Union européenne, par exemple, est au centre de ces dynamiques. Comme les États-Unis, l’Union profite largement de l’échange écologique inégal depuis les périphéries extractives et productives, mais l’ascension industrielle et géoéconomique de la Chine, ainsi que les crises géopolitiques, font apparaître des dépendances commerciales et des vulnérabilités stratégiques problématiques pour les entreprises et les États européens.
Sur le modèle des États-Unis, l’Union connaît son réveil politique sur la question des matériaux critiques, notamment avec le Critical Raw Materials Act adopté en mars 2024. Il s’agit d’un règlement adopté par le Parlement européen qui vise à sécuriser, diversifier et relocaliser les approvisionnements en minerais et métaux critiques. Cette stratégie fait cependant face à de nombreuses limites 117, semblables à celles rencontrées par les États-Unis, mais avec une intensité plus forte. Les gisements miniers domestiques européens sont encore plus limités et seront insuffisants. La compétitivité minière et industrielle est encore plus faible du fait du retard technologique, du coût de l’énergie et des standards et impératifs socio-environnementaux. Les moyens financiers déployés sont moindres.
Il y a une continuité des politiques américaines en matière énergétique, avec un même triple objectif de fond : identifier, relocaliser, sécuriser.
Tanguy Bonnet
Sur le plan international, l’Union n’a pas la même puissance géoéconomique que les États-Unis ou la Chine, que ce soit au niveau militaire, financier, commercial, et encore moins sur la question des approvisionnements miniers. L’Union n’a pas vraiment de grande multinationale minière à même de concurrencer à l’international les compagnies australiennes, canadiennes, chinoises ou états-uniennes 118. Sur le plan commercial, enfin l’Union s’insère dans des accords multilatéraux sous supervision états-unienne comme le MSP, devenu FORGE.
Il va donc être très difficile pour l’Union de concourir avec les États-Unis et la Chine. Trop peu compétitive, elle est en outre profondément prise dans une double dépendance au sein de cette rivalité sino-américaine. Elle dépend des États-Unis pour ses infrastructures commerciales, financières, technologiques, et de plus en plus pour les hydrocarbures ; et elle dépend de la Chine pour ses matériaux critiques, ses composants industriels et ses technologies bas-carbone. Dans un contexte d’augmentation de la coercition par l’hégémon états-unien, qui maltraite son partenaire européen depuis le retour de Trump au pouvoir en 2025, on peut imaginer pour l’Union un réalignement progressif vers la Chine 119.
Entre une compétition délétère et perdue d’avance, ou un (ré)alignement à une puissance supérieure, il existe aussi une troisième voie à développer pour l’Union. Celle de la sobriété, de politiques structurelles ambitieuses visant la réduction des flux matériels et énergétiques, le développement de la low-tech120,et l’adaptation au changement climatique.
Cette sobriété est nécessaire pour atteindre les objectifs énergétiques et matériels comme ceux du CRMA par exemple 121. Stratégique car vectrice d’indépendance et de souveraineté 122, elle est également « juste » d’un point de vue international 123, car sans sobriété de la part des grandes puissances capitalistes, les dynamiques actuelles de consommation et le risque d’un « partage du monde » autour des métaux critiques risquent de mener à une intensification d’un échange écologique inégal 124.
Pour capter les ressources des entreprises, la Maison-Blanche adopte une stratégie de terreur — mais qui pourrait se retourner contre elle.
Pour l’économiste Luigi Zingales, ce glissement vers la kleptocratie rapproche les États-Unis de Donald Trump de l’Italie de Berlusconi — voire de l’Indonésie sous la dictature de Suharto.
En 2003, dans Saving Capitalism from the Capitalists125, vous affirmiez que la principale menace pour le capitalisme venait des grandes entreprises elles-mêmes, lorsqu’elles cherchent à affaiblir la concurrence en s’appropriant la réglementation et en utilisant l’État pour protéger leurs positions établies. Est-ce ce à quoi nous assistons aujourd’hui aux États-Unis ?
Dans une certaine mesure, le cadre que nous avons décrit reste pertinent. Certaines entreprises dominantes cherchent toujours à influencer la réglementation afin de limiter la concurrence et de protéger leurs positions.
Prenons l’exemple d’OpenAI. C’était une entreprise plutôt libérale ; pourtant, après l’élection de Trump, elle a cherché à se rapprocher de lui et a commencé à plaider en faveur d’une réglementation plus stricte, ce qui, dans la pratique, signifie des règles susceptibles de rendre l’entrée sur le marché plus difficile pour les nouveaux concurrents.
Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques et c’était déjà le cas sous l’administration précédente. Cependant, je pense que quelque chose a profondément changé sous Trump dans la nature de la relation entre les entreprises privées et le pouvoir public.
Quelques jours après l’enlèvement de Maduro en janvier, nous avons assisté à un événement assez inhabituel. Lorsque le président a convoqué les PDG des grandes compagnies pétrolières pour les encourager à investir au Venezuela, et que l’un d’entre eux — le PDG d’Exxon — a indiqué qu’il n’y avait aucun intérêt, Donald Trump l’a humilié publiquement. Ce type de comportement n’est pas caractéristique d’un gouvernement traditionnel.
L’industrie pétrolière est puissante sous Trump : il suffit d’observer la façon dont il a pris en main l’Agence de protection de l’environnement (EPA). On ne peut cependant comprendre le président états-unien sous le seul angle, classique, de la capture réglementaire. Une dimension de peur s’ajoute aujourd’hui à celle-ci.
Assistons-nous alors à un phénomène de capture inversée, dans lequel le secteur privé ne chercherait plus à influencer la politique pour servir ses intérêts, mais où les grandes entreprises seraient réquisitionnées par le secteur public ?
En 2017, j’ai proposé de classer les régimes politiques en fonction de l’équilibre entre deux sources de pouvoir : le pouvoir économique privé et le pouvoir étatique. Un système sain repose sur un équilibre Goldilock126 : l’État est trop faible vis-à-vis des entreprises et les entreprises ne sont pas non plus capables de façonner les règles à leur avantage.
Lorsque le pouvoir économique peut être converti en pouvoir politique — et vice versa — alors apparaît ce que j’appelle le « cercle vicieux des Médicis » : l’argent est utilisé pour acquérir du pouvoir politique, et le pouvoir politique est ensuite utilisé pour augmenter les rentes économiques.
C’est un mécanisme qui se renforce lui-même, liant l’accumulation de capital économique et l’influence politique.
Aujourd’hui, nous passons d’un système de lobbying diffus, dans lequel les entreprises influencent les règles pour protéger leurs intérêts, à quelque chose qui s’apparente davantage au sort qu’ont connu les grands groupes indonésiens sous la dictature de Suharto : le pouvoir politique est utilisé non pas pour discipliner les entreprises, mais pour exercer des représailles à leur encontre et leur soutirer des ressources. Depuis le début de son deuxième mandat, on estime que Trump et sa famille ont gagné 4 milliards de dollars en tirant profit des leviers de la Maison-Blanche 127.
Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel.
Luigi Zingales
Diriez-vous que nous nous éloignons du capitalisme libéral classique ?
Dans une certaine mesure, oui.
C’est pourquoi je ne pense pas qu’il soit exact de dire que le gouvernement est complètement « capturé ». S’il était totalement capturé, il ne chercherait pas constamment à obtenir des concessions d’ordre financier. D’une certaine manière, nous sommes plus proches d’une forme de kleptocratie que d’une simple capture réglementaire.
Dans un tel système, l’État devrait cependant agir de manière rationnelle — non pas démocratiquement rationnelle, mais économiquement rationnelle. Au lieu de cela, nous observons aujourd’hui aux États-Unis aussi un élément d’irrationalité, qui sert à terroriser divers acteurs.
En quel sens ?
L’administration Trump a découvert qu’il était beaucoup plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — de terroriser tout le monde, afin que personne ne sache clairement ce qu’il est autorisé à faire.
Prenons l’attaque menée par Trump contre le président de la Fed Jerome Powell. Ce serait une erreur de la considérer comme une simple question relative à la banque centrale. Si Trump voulait vraiment des taux d’intérêt bas, ce serait la pire façon possible de les obtenir. Les dirigeants ont toujours essayé de faire pression sur les banques centrales pour qu’elles baissent les taux, mais frapper à coups de marteau ne donne pas de bons résultats.
Je pense plutôt que Trump se comporte ainsi pour que tout le monde le craigne. Et cela fonctionne. Les PDG et les fonctionnaires sont de plus en plus réticents à s’exprimer, par crainte des conséquences. Trump a réussi à créer un climat de peur.
Cette irrationalité détruit-elle toute cohérence politique ?
Pas entièrement. Car Trump a toujours un programme : utiliser les droits de douane pour obtenir des concessions et accumuler du pouvoir. Cette politique a également une dimension électorale car les droits de douane plaisent à une partie de la population. L’ensemble n’est pourtant pas toujours cohérent, il y a une part de folie dans tout cela.
Je me demande souvent si le chaos est un accident ou une stratégie, si Trump commet des erreurs ou si sa stratégie consiste à être si imprévisible que personne ne peut anticiper ses décisions.
Cette irrationalité pourrait être stratégique : en théorie des jeux, il existe une tactique consistant à paraître fou pour pousser l’adversaire à faire plus de concessions, ne sachant pas à quoi s’attendre. On peut considérer que Trump joue ce jeu. Pour adopter une telle stratégie, il faut aimer dominer, même si cela a un coût personnel. Trump a ce trait de personnalité et le montre ouvertement.
En italien, nous avons une expression pour ce genre de situation : ci è o ci fa ?, « est-il vraiment comme ça ou fait-il semblant » ?
À un certain point, la distinction importe peu. L’imprévisibilité donne du pouvoir à Trump.
Cette imprévisibilité a-t-elle transformé la manière dont le pouvoir et les intérêts circulent aux États-Unis ?
Oui, elle a révolutionné le lobbying.
Cette évolution est bien documentée par Brody Mullins, l’auteur de The Wolves of K Street128, qui retrace l’histoire et la transformation du lobbying à Washington. Dans une interview que nous avons réalisée avec lui à la fin de l’année 2024, nous lui avons demandé à quoi pourrait ressembler un environnement de lobbying dans un contexte « Trump 2.0 ». Selon lui, cet environnement serait radicalement différent de celui des administrations précédentes.
Sous Obama — et même sous Biden —, le lobbying était une industrie structurée et institutionnalisée. Aujourd’hui, il est devenu personnel. Si vous voulez obtenir quelque chose, vous embauchez Jared Kushner dans votre entreprise. C’est une façon très italienne de faire les choses.
Dans mon livre Capitalism for the People, je dis que les États-Unis commencent à ressembler à l’Italie — à l’exception de la nourriture et du vin. Je pense n’avoir jamais eu autant raison qu’aujourd’hui. En fait, les États-Unis ont dépassé l’Italie et glissent vers le statut de « république bananière ».
Comment ce changement se manifeste-t-il ? Cette personnalisation du pouvoir transforme-t-elle également la relation des citoyens aux institutions ?
Ce changement se manifeste d’abord par une érosion de la confiance. Je l’ai ressenti dès la crise financière de 2008.
Ce qui m’avait toujours frappé aux États-Unis, c’était le degré remarquable de confiance des citoyens dans leurs institutions.
Lorsque j’étais étudiant au MIT, une alerte à l’ouragan avait été émise à Boston. Le maire avait donné des instructions précises : rester à l’intérieur et scotcher les fenêtres. En bon Italien, ma première réaction avait été le scepticisme : pourquoi scotcher les fenêtres ? Le frère du maire vend-il du ruban adhésif ?
En Italie, lorsque les autorités vous disent « rentrez chez vous », l’instinct est souvent de faire le contraire. Ce scepticisme peut, dans certaines circonstances, être une forme saine de vigilance. Mais d’une manière générale, il complique le fonctionnement d’une société et d’une économie saines.
On peut se rappeler le naufrage du Costa Concordia. Le capitaine a ordonné aux passagers de regagner leurs cabines. Ceux qui ont reconnu l’absurdité de cette instruction sont partis et ont survécu ; les autres ont obéi et ont péri.
L’administration Trump a découvert qu’il était bien plus facile d’exercer le pouvoir de manière vague et intimidante — afin que personne ne sache ce qu’il est autorisé à faire.
Luigi Zingales
En Italie, la méfiance envers les institutions est profondément ancrée. Elle peut s’avérer utile dans des contextes extrêmes — par exemple sous une dictature. Mais dans la vie quotidienne, c’est un handicap : la confiance est le fondement qui permet aux règles de fonctionner.
Les États-Unis ont toujours reposé sur un niveau de confiance exceptionnel mais, après 2008, quelque chose s’est fissuré. Pour la première fois, les citoyens ordinaires ont commencé à douter que le système fonctionne véritablement dans l’intérêt général. Dire que « le gouvernement agit dans l’intérêt de Goldman Sachs » est devenu presque banal. La suspicion s’est progressivement installée.
Je me souviens d’une affaire dans laquelle j’ai témoigné : l’État risquait de payer entre cinq et sept milliards de dollars. J’ai demandé à un avocat quelles étaient, selon lui, les chances que le Trésor appelle le juge pour faire pression avant le verdict. Il m’a répondu qu’elles étaient nulles alors que mon instinct me disait plutôt qu’il était certain que cet appel serait passé.
Aujourd’hui, je sais que les chances d’une telle interférence ne sont pas nulles. Pourtant, de nombreux Américains continuent de croire que cette situation ne pourrait pas se produire.
Mon exemple préféré reste celui de la file d’attente : chacun ne la respecte qu’en étant convaincu que les autres la respecteront également. Si cette conviction disparaît, la file s’effondre.
Les institutions fonctionnent selon une logique similaire. Si la confiance dans l’État de droit s’affaiblit, tout le monde finit par se demander pourquoi il faudrait continuer à respecter les règles.
Une fois qu’un pays entre dans ce processus — un peu sur le mode « à la guerre comme à la guerre » —, il change de nature. Et je crains que les États-Unis ne s’orientent progressivement dans cette direction.
Une fois endommagée, la confiance peut-elle être rétablie ?
Il est possible que l’excès déclenche une réaction — comme après le Watergate. Il y a donc de l’espoir.
Mais ces phénomènes sont par nature non linéaires et imprévisibles. Et il est beaucoup plus facile de détruire la confiance que de la rétablir.
C’est comme effrayer des oiseaux perchés dans un arbre : il est facile de les faire fuir, mais beaucoup plus difficile de les faire revenir.
Le fascisme en Italie n’a duré que vingt ans, mais il a profondément endommagé les institutions en privilégiant la loyauté politique plutôt que la compétence. L’Italie ne s’en est jamais complètement remise.
Cette érosion de la confiance affaiblit-elle la position internationale des États-Unis ?
À court terme, les États-Unis conservent un avantage : il n’y a pas d’alternative crédible à leur rôle. S’il y en avait une, les capitaux se déplaceraient en conséquence. La même chose peut être dite du dollar : on ne lui fait peut-être pas entièrement confiance, mais en même temps, on ne peut pas tout mettre dans le franc suisse.
Paradoxalement, le fait qu’ils abusent de leur position dominante rend les États-Unis encore plus centraux, faute d’alternatives. Mais à long terme, si une autre option crédible émerge, elle prévaudra.
Le soft power est une chose qui met beaucoup de temps à être construite mais qui peut être détruite très vite. Ma mère aimait les Américains parce qu’ils avaient libéré le nord de l’Italie : ce fut le plus beau jour de sa vie. Je ne suis pas sûr de pouvoir transmettre ce sentiment à mes enfants.
Si l’équilibre entre le pouvoir politique et le pouvoir économique est rompu, où peut-il être rétabli ? Si l’État devient instable ou intimidant, les entreprises peuvent-elles devenir un contrepoids institutionnel ?
Absolument — et cela devient particulièrement urgent.
Tout d’abord, il faut rappeler un fait souvent sous-estimé : aux États-Unis, environ 60 % des ménages possèdent des actions, notamment par le biais de plans de retraite 401(k). Les citoyens disposent donc, en principe, d’un véritable levier sur le comportement des entreprises. Qu’ils en soient conscients ou non, ils constituent une base d’actionnaires diffuse, quasi « collective ». En conséquence, la gouvernance d’entreprise devrait logiquement s’aligner sur cette sociologie démocratique du capital.
Cet alignement ne se produit pas aujourd’hui, car quelques gestionnaires d’actifs concentrent un pouvoir de vote énorme, sans véritable légitimité démocratique — ni interne vis-à-vis des investisseurs, ni externe vis-à-vis de la société.
Or les compromis entre la valeur financière et les valeurs — environnementales, sociales, politiques — ne sont pas des décisions purement techniques : ce sont des décisions morales et politiques. Elles ne peuvent être laissées à une petite élite managériale et devraient plutôt être soumises à des procédures démocratiques.
Le gouvernement états-unien est aujourd’hui « capturé » par les grandes entreprises technologiques.
Luigi Zingales
C’est pourquoi, avec Oliver Hart et Hélène Landemore, nous proposons la création d’assemblées d’investisseurs sélectionnés au hasard. Le principe est simple : plutôt que de déléguer les décisions aux gestionnaires ou aux conseillers de vote, un échantillon représentatif des investisseurs du fonds serait sélectionné au hasard. Ces investisseurs recevraient des informations, entendraient des experts opposés, délibéreraient, puis établiraient des lignes directrices de vote.
Ce mécanisme répond à deux problèmes. Premièrement, il permet de surmonter l’« apathie rationnelle » : la plupart des petits investisseurs n’ont ni le temps ni la motivation nécessaires pour s’informer, car leur vote individuel est marginal. Une petite assemblée concentre ainsi les efforts d’information et de délibération pour un coût minime par rapport à la taille du fonds. Deuxièmement, elle renforce aussi la légitimité : les décisions ne sont plus prises par quelques dirigeants, mais par un échantillon statistiquement représentatif des détenteurs de capitaux.
Ce mécanismesoumettrait à la logique démocratique les décisions d’entreprise, qui produisent des résultats au-delà des rendements purement financiers. Il « protégerait » également les PDG des pressions politiques : si je suis un dirigeant d’entreprise et que ma seule boussole est la maximisation stricte de la valeur financière pour les actionnaires, je deviens extrêmement vulnérable aux pressions politiques. Si le pouvoir politique peut menacer de répercussions financières, un PDG qui ne s’intéresse qu’aux intérêts des actionnaires cédera toujours.
En quel sens ?
Prenons l’exemple de Disney. Lorsque Trump a fait pression sur l’entreprise pour qu’elle licencie Jimmy Kimmel, elle ne l’a pas fait, peut-être en raison du risque que les abonnés quittent la chaîne. Une autre issue était cependant possible, dès lors qu’un PDG peut être tenté de protéger sa prime ou sa carrière en affichant d’excellents résultats financiers.
En revanche, si la question était soumise à une assemblée d’investisseurs correctement informés et si la majorité des actionnaires se souciaient de la liberté d’expression, ils accepteraient un petit sacrifice financier pour défendre cette liberté. La décision deviendrait explicite et légitime.
Une assemblée d’investisseurs n’a aucun intérêt personnel à faire carrière. Elle est temporaire, sélectionnée au hasard et délibère sur le fond. C’est un moyen politiquement neutre de redonner le pouvoir aux actionnaires eux-mêmes.