04.09.2026 à 11:32
🤿🪶La rentrée littéraire de La Déferlante
04.09.2026 à 11:32
🤿🪶La rentrée littéraire de La Déferlante
C’est ainsi que, en plein cœur de l’été puis dès son retour au travail, notre équipe a compulsivement tourné, corné, annoté des pages, dans l’espoir de vous proposer une sélection digne des meilleures chroniques littéraires du Masque et la Plume. En un poil plus woke, vous verrez…
Promis – même si ce n’est pas l’envie qui nous manque – on ne fera pas ici la promo de Les mauvais jours finiront, le passionnant recueil de six mois de correspondance entre Alice Zeniter et Phœbe Hadjimarkos Clarke, à paraître dans quelques semaines à La Déferlante Éditions
.
Mais on vous parlera d’ouvrages (romans, essai, bande dessinée) qu’on a lus cet été et qui valent, selon nous, que vous vous dérobiez quelques heures aux impératifs de la rentrée. Quitte à répondre à celles et ceux qui vous dérangent : « Débrouillez-vous, je ne suis là pour personne ! »
Très bonne(s) lecture(s),
Signé
: toute l’équipe de La Déferlante
Le Livre des souterrainsAvec un art consommé du pastiche et grâce à une prodigieuse construction romanesque, Phœbe Hadjimarkos Clarke livre un récit féministe d’une grande force, qui fait du corps féminin un territoire de fiction, de désir et de puissance. Tout en saisissant avec acuité les grands maux de notre monde contemporain (surchauffe de la planète, technofascisme et racisme antimigrants), son Livre des souterrains nous fait perdre nos repères et traverser bien des frontières. Affreusement jubilatoire.

→ Le Livre des souterrains, Phœbe Hadjimarkos Clarke, Éditions du sous-sol, 2026. 21,50 euros.
Toute une vie à chercherRothko Taylor a longtemps été tenu⋅e éloigné⋅e de la petite station balnéaire qui l’a vu⋅e grandir. À sa sortie de prison, iel a 36 ans et n’est plus l’adolescent⋅e qui marchait à côté de sa vie. Dans ce deuxième roman, le poète et rappeur britannique Kae Tempest raconte l’âpreté d’une adolescence trans dans l’Angleterre du début des années 2000, les liens familiaux contrariés, la découverte de soi dans les yeux d’une aimée et, peu à peu, la douceur d’un retour à la vie. Truffé de citations musicales, hanté par le flow mondialement célèbre de son auteur, ce récit écrit à la serpe nous jette sans ménagement dans les montagnes russes émotionnelles de son antihéros. Un voyage dont on sort étonnamment apaisé⋅e.

→ Toute une vie à chercher, Kae Tempest, trad. Madeleine Nasalik, Éditions de l’Olivier, 2026. 23 euros.
PossédésDans ce premier roman, Laetitia Faure raconte sa propre histoire : celle d’une femme qui cherche désespérément à soigner les blessures de son enfance.
Elle entremêle les souvenirs de sa vie de petite fille, dans une villa cossue de Cannes où tout n’est qu’apparences, et ses consultations de thérapeutes en tous genres (du magnétiseur en visio au kinésiologue). Avec beaucoup d’autodérision et de subtilité, l’autrice raconte ses errements dans le développement personnel, mais aussi le poids de la religion et des silences familiaux. On plonge avec elle dans les années 1980 pour découvrir la violence d’une éducation soumise à la loi de Dieu et du père, qui décident de tout – y compris des vacances obligatoires dans les lieux saints et les retraites spirituelles. Possédés raconte l’histoire d’une évasion, que l’on suit avec intérêt.

→ Possédés, Laetitia Faure, Seuil, 2026. 21,50 euros.
En attendant Marky MoonMark est mort. Mais ce qui rend Renata inconsolable, c’est que son meilleur ami ne vienne pas lui rendre visite sous forme de fantôme. Car des fantômes, Renata en croise partout, tout le temps. Et encore plus depuis que la communauté queer de New York, dans laquelle elle évolue, est décimée par une épidémie qui n’a pas encore de nom.
Natalie Adler, dont c’est le premier roman, nous entraîne dans le New York du début des années 1980. Le sida et la gentrification galopante sont en train d’abîmer de manière irréversible des modes de vie alternatifs, héritages des décennies précédentes. Le chagrin et la dérision se mêlent dans ce magnifique portrait de communautés qui tentent de déjouer la catastrophe avec un certain panache.

→ En attendant Marky Moon, Natalie Adler, trad. Caroline Bouet, Phébus. 23,50 euros.
Petit Manuel de lutte contre l’islamophobiePourquoi le racisme antimusulman est-il souvent nié, au point de disqualifier le concept d’islamophobie ? Comment réagir et comprendre les effets de cette discrimination spécifique ? Quels liens entretient-il avec le complotisme ? Le Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie d’Hanane Karimi est une boîte à outils très utile pour comprendre et lutter. En posant un cadre historique clair, la sociologue démontre comment l’islamophobie d’État peut basculer dans des pratiques autoritaires. Un livre à garder dans sa poche pour les jours où on a besoin de prendre du recul et d’agir.

→ Petit Manuel de lutte contre l’islamophobie, Hanane Karimi, Éditions du commun, 18 euros. À paraître le 18 septembre.
Une grossesse sur quatreDès les premières pages, l’enquête de Camille Drouet Chades, illustrée par Manon Mugnier, nous met face à un problème de société majeur : l’invisibilisation médicale et politique des arrêts spontanés de grossesse (autrement appelés « fausses couches »). La journaliste a elle-même expérimenté l’indifférence de certain⋅es de ses proches et du monde médical lors de plusieurs de ces épisodes. Avec, comme pour des centaines de milliers de femmes chaque année, des conséquences graves sur sa santé physique et mentale. Poussant au-delà du récit intime, l’enquête dévoile l’indifférence politique à l’égard de la santé des femmes, mais également l’indigence d’un système de santé, forcé, par manque de moyens, de négliger certain⋅es patientes. Une bande dessinée à mettre entre toutes les mains !

→ Une grossesse sur quatre. Enquête sur le tabou de la « fausse » couche, Camille Drouet Chades et Manon Mugnier, La Revue dessinée/Casterman. À paraître le 9 septembre. 25 euros.
À propos de l’article « Non-représentation d’enfants, le combat des mères protectrices », publié dans le n° 23 de la revue La Déferlante, à paraître ce vendredi 4 septembre 2026.
Des erreurs concernant plusieurs éléments factuels et judiciaires nous conduisent à publier le présent erratum. Dans la version papier de l’article, des informations relatives à la situation d’une mère – qui témoigne sous le nom de Cynthia – et de son fils ont été rapportées de manière inexacte ou incomplète.
Nous précisons que, contrairement à ce qu’expose l’article, le père du fils de Cynthia n’a fait l’objet d’aucune condamnation pénale pour violences conjugales. La procédure correspondante s’est conclue par un non-lieu. L’article affirme par ailleurs que, concernant les faits dénoncés par le fils de Cynthia, « la plainte avait été immédiatement classée sans suite ». C’est une erreur, puisqu’une information judiciaire, portant notamment sur des faits qualifiés de viol sur mineur, est actuellement en cours. L’article attribue à « un expert » la recommandation de ne pas remettre le fils de Cynthia à son père. Cette formulation est inexacte : la non-remise de l’enfant faisait suite à des instructions écrites des services de police demandant à Cynthia de ne pas remettre l’enfant à son père. La chronologie des faits rapportée dans l’article est également incomplète et susceptible d’en fausser la compréhension : la décision du juge aux affaires familiales du 29 août 2023 de placer l’enfant au domicile du père aurait dû faire apparaître qu’une information judiciaire concernant les faits de violence dénoncés à propos du fils de Cynthia était alors en cours. Enfin, l’article évoque une « contre-expertise » psychiatrique concernant Cynthia sans préciser que deux expertises psychiatriques indépendantes ultérieures ont conclu à l’absence de toute pathologie, dont l’une avait été ordonnée judiciairement.
La version de cet article disponible en ligne sur notre site a été corrigée le
27 août 2026, à partir des précisions apportées par Cynthia. Nous la remercions et lui présentons nos excuses sincères pour les erreurs présentes dans la version initiale de l’article.
26.08.2026 à 14:24
« Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? »
Pendant six mois, entre l’automne 2025 et le début de l’année 2026, à l’invitation du média épistolaire La Disparition, Alice Zeniter et Phoebe Hadjimarkos Clarke se sont écrit une lettre par mois, tentant de saisir l’actualité d’un monde qui ne cesse de s’effondrer.
Qu’est-ce que #MeToo a fait des rapports femmes-hommes ? Qu’ont l’écrivain Jules Vallès et la chanteuse Alizée à nous apprendre sur l’adultisme ? Que raconte la série Urgences des backlashs antiféministes et racistes des trente dernières années ?
Toutes deux nous écrivent depuis leur place d’écrivaine, mais aussi et surtout avec leur regard de femme, d’intellectuelle, d’artiste, de mère ou belle-mère, d’amie et d’amante. Au fil de leur conversation, avec leur sensibilité propre, les deux autrices interrogent les basculements réactionnaires à l’œuvre et invitent avec sincérité et générosité à continuer de chercher des moyens de résister au quotidien. « Comment faire pour détourner nos vies de l’horizon qu’ont prévu pour nous les forces réactionnaires ? », s’interroge Phoebe Hadjimarkos Clarke. « Si je veux laisser de la place à d’autres récits que les récits dominants qui me parviennent, il faut que je consacre moins d’attention à ceux-ci. Je n’ai plus le temps de regarder sans cesse les garçons, j’ai plein de choses à faire », lui répond Alice Zeniter.
Alice et Phœbe, en tant qu’autrices, vous vous lisiez mutuellement mais vous n’aviez jamais échangé. Comment avez-vous abordé cette correspondance ?
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Au tout début, j’étais hyper stressée parce qu’Alice est une star. J’ai commencé à lui écrire alors que j’étais en train de traduire un recueil de l’écrivaine Maggie Nelson, ce qui a beaucoup nourri mon écriture. Je me suis autorisée à aller loin dans l’intime comme dans les questions théoriques.
ALICE ZENITER : J’aimais le travail de Phœbe, qui a une manière d’écrire qui n’est pas du tout la mienne, donc j’étais heureuse de pouvoir en parler avec elle. Cette correspondance nous a permis de renouer avec le plaisir d’écrire à quelqu’un sur le temps long. Pendant des jours, je pouvais reprendre la lettre que j’avais écrite, supprimer ou ajouter des sujets.
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai aussi aimé cette temporalité. L’actualité a également joué un rôle important. On a beaucoup parlé d’articles qu’on lisait ou d’émissions qu’on écoutait, qui ont nourri nos réflexions.
Selon vous, qu’est-ce que la correspondance permet par rapport aux autres formes d’écriture que vous pratiquez telles que le roman ?
ALICE ZENITER : Une correspondance donne le temps de formuler le mieux possible une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée.
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Elle permet de mettre en jeu ses convictions et de les voir pour ce qu’elles sont : des pensées qui nous traversent et peuvent se métamorphoser au contact d’autres pens
« Une correspondance donne le temps de formuler une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée. »
Alice Zeniter
Tout au long de cette correspondance, vous avez beaucoup évoqué l’adultisme : la domination des adultes à l’égard des enfants. Pourquoi ?
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai parlé de mon expérience de parentalité, Alice a rebondi sur son expérience avec sa belle-fille et, de fil en aiguille, on en est venues à parler d’adultisme et d’enfantisme.
ALICE ZENITER : La forme de cette correspondance se décidait toute seule parce que j’avais envie de réagir à ce que Phœbe disait, parce que certains sujets se faisaient écho en fonction de l’actualité.
Vous vous intéressez de près aux backlashsréactionnaires. Que disent-ils de notre époque ?
ALICE ZENITER : On voit bien qu’en dix ans il y a eu une formidable avancée avec #MeToo puis un backlash. On peut se demander : « Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? » Est-ce qu’il y a encore moyen de l’analyser en ayant de l’espoir et en n’oubliant pas les victoires passées?
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : S’il y a un backlash, c’est qu’il y a eu des avancées tellement significatives qu’elles mettent en danger le statu quo réactionnaire. Cela étant, je pense que ce n’est pas le moment de se reposer sur nos lauriers. Il faut continuer à lutter.
→ Phœbe Hadjimarkos Clarke et Alice Zeniter, Les mauvais jours finiront, 128 pages, 17 euros, La Déferlante Éditions. À paraître le 2 octobre et en précommande sur revueladeferlante.fr/editions/.
20.08.2026 à 18:00
Épisode 3/3. « Le travail domestique des femmes rend la crise écologique palpable »
Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la sociologue Massilia Ourabah.
Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux liens entre travail domestique et fin du monde ?
Un jour, alors que je rentrais du supermarché, je me suis rendu compte qu’une fois les courses déballées, ma poubelle était plus pleine que mon frigo : en d’autres termes, que la quantité de ce qui détruit la planète – les déchets – dépassait de loin celle des aliments qui allaient me nourrir. C’est un constat, à vrai dire, que peuvent faire la plupart des personnes en charge de préparer les repas pour leur famille. Comment fait-on ce travail censé reproduire la vie dans un monde qui la détruit ?
Je m’intéresse également beaucoup aux pratiques écologiques à bas bruit, celles qui passent en dessous du radar de l’écologie dite sérieuse. Je viens d’une famille kabyle algérienne qui, lorsqu’elle est arrivée en France, vivait avec presque rien dans un tout petit appartement. À une époque où ça n’était pas encore à la mode, ma mère faisait fermenter ses yaourts sur le radiateur, puis les mettait sur le rebord de la fenêtre pour les conserver au frais. J’ai longtemps été frustrée qu’on ne s’intéresse à ces soi-disant petits gestes qu’à travers l’impact qu’ils ont sur la crise écologique. Considérer que la solution est uniquement dans ces pratiques individuelles est une approche dépolitisante qui aplatit les inégalités sociales et de genre, mais les mépriser, c’est ignorer l’importance du travail reproductif majoritairement réalisé par les femmes. J’ai donc voulu poser la question à l’envers : quel impact la crise climatique a‑t-elle sur le travail domestique ?
Qui a répondu à votre enquête ?
Principalement des femmes ! Quand j’ai commencé mes recherches, en 2020, nous étions en pleine épidémie de Covid. J’ai donc passé des annonces sur des groupes Facebook intéressés par les pratiques « zéro déchet » et le do it yourself [qui consiste à créer, fabriquer et réparer soi-même des produits du quotidien]. La plupart de celles qui m’ont répondu ne disposaient pas forcément de revenus importants. Et beaucoup ne tenaient pas un discours politique sur l’écologie.
Leur préoccupation principale, était de préparer à dîner à leurs enfants en faisant en sorte que ce soit bon, pas cher, local, que cela ne produise pas trop de déchets et que ce ne soit pas bourré de pesticides. Elles étaient pleinement conscientes de l’impact très marginal de leurs gestes. Mais en recyclant l’eau de la vaisselle, en se souciant de la provenance de l’alimentation ou en raccommodant les vêtements de leurs enfants, elles se sont mises à faire exister la question écologique au sein de leur foyer et souvent à embarquer – au prix, parfois, de longues négociations – leur conjoint et leurs proches dans ces pratiques.
« Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète »
Et justement, les hommes là-dedans ?
Les rares que j’ai eu l’occasion d’interroger n’étaient pas moteurs dans l’adoption de ces petits gestes. Quand les femmes me parlaient volontiers de préoccupations matérielles et quotidiennes, leur discours à eux montait systématiquement en généralité, dans un registre technoscientifique. Pour eux, les solutions à la crise climatique étaient plutôt à chercher dans le développement de techniques de décarbonation ou dans la conception de matériaux biodégradables.
Comment ce travail sur les petits gestes peut-il nous permettre d’imaginer des solutions à la crise écologique ?
La crise environnementale est une crise matérielle qui pose des questions telles que : que faire des déchets ? Comment vivre sous des températures extrêmes ? Comment utiliser les ressources qu’on a à sa disposition ? Pourtant, elle n’est pas toujours ressentie dans sa dimension concrète. S’intéresser aux « petits gestes » réalisés au quotidien dans le cadre du travail domestique permet de la rendre physiquement palpable, y compris quand il n’y a pas de canicule.
Ces gestes ne sont pas suffisants pour faire changement mais ils permettent de mettre à portée de main et à portée de réflexion les enjeux écologiques. Dans un monde où l’argent est dématérialisé, où Internet permet d’accéder d’un clic à des milliards de contenus et où des intelligences artificielles nous proposent de réfléchir à notre place, les petits gestes écologiques fonctionnent comme une piqûre de rappel.
Si les ressources matérielles nécessaires à notre existence nous paraissent aller de soi – par exemple, l’eau potable qui coule du robinet –, cette évidence est en réalité à problématiser. Et cela permet de développer un autre rapport au monde. Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète. Pour moi, cela a une valeur en soi, au-delà de la question de l’impact.