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Revue Européenne des Médias et du numérique


Texte intégral (1554 mots)

Si Globalstar ne règle pas tous les problèmes d’Amazon dans l’internet spatial, il lui assure l’accès à une clientèle grâce à son partenariat avec Apple. Il lui permet également de lancer son activité commerciale par satellite, en attendant que la constellation Leo soit vraiment opérationnelle.

Les projets de constellations de satellites sont nombreux, mais rares sont ceux qui atteignent une taille critique et finissent par s’imposer. En Europe, OneWeb a été racheté par Eutelsat, qui doit déjà renouveler une grande partie de ses satellites et qui se concentre, pour l’instant, sur des applications en direction des entreprises et des gouvernements. Ce sera également la mission première d’Iris2, la constellation d’internet par satellite dont l’Europe a souhaité se doter (voir La rem n°75, p.43). Aux États-Unis, l’internet spatial a suscité l’intérêt de tous les Gafam. Google avait son projet Loon de ballons connectés, arrêté en 2021. Facebook a tenté, de la même façon, de raccorder les milliards d’humains qui, dans les années 2010, n’avaient pas encore accès à l’internet, avant que l’internet mobile se banalise définitivement. Mais, à la fin, il n’en reste plus que deux, américains.

Le premier acteur de l’internet spatial, le seul, à vrai dire, à être véritablement opérationnel à grande échelle, et qui propose ses services au grand public, est Starlink d’Elon Musk. Cet opérateur a un immense avantage, à savoir être une filiale de SpaceX qui prend en charge à un coût ultracompétitif le lancement de ses satellites. Avec ses fusées réutilisables, SpaceX a éloigné la concurrence sur le marché de l’internet par satellite : en avril 2026, Starlink totalisait 8 500 satellites actifs dont 650 satellites Starlink Mini V2 dédiés au direct to cell ou direct to device (D2D), l’internet mobile par satellite, sans repasser au sol par les fréquences des opérateurs. Pour développer le D2D, il faut toutefois disposer de fréquences spécifiques, auxquelles Starlink s’est ménagé un accès garanti en annonçant, le 8 septembre 2025, racheter celles détenues par EchoStar pour 17 milliards de dollars (voir La rem n°76, p.58). S’ajoutent au réseau de satellites Starlink et aux fréquences d’EchoStar des partenariats avec vingt-sept opérateurs de téléphonie mobile dans le monde, ce qui permet à Starlink d’assurer le service de direct to cell de leurs clients dans les zones blanches. Aujourd’hui, Starlink a donc une offre mondiale de connectivité depuis l’espace (l’internet par satellite, reçu depuis un point fixe avec une antenne Starlink, avec 9 millions de clients dans le monde) et une offre d’internet mobile en 5G satellitaire déjà bien déployée.

Le seul compétiteur potentiel de Starlink est le projet de constellation concurrente porté par Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, qui reproduit avec retard la stratégie d’Elon Musk en associant le développement d’un lanceur à la mise en orbite d’une constellation de satellites. À l’origine baptisée Kuiper, la constellation de satellites d’Amazon a été renommée Leo pour le lancement de ses premiers services, auprès de clients testeurs, en avril 2025. Amazon a, effectivement, pris un retard important dans le déploiement de sa constellation, faute de lanceurs rapidement disponibles. Or, il s’est engagé auprès de la Federal Communications Commission (la FCC, le régulateur américain des communications) à avoir lancé 1 600 satellites en juillet 2026, avant d’atteindre un total de 7 700 satellites. Cependant, en avril 2026, Amazon Leo ne disposait que d’un peu plus de 200 satellites et espère en avoir 700 dans l’espace en milieu d’année, ce qui l’a conduit à demander un report à la FCC. Amazon dépend, en effet, encore des lanceurs disponibles sur le marché pour lancer ses satellites, car son lanceur maison n’est pas tout à fait opérationnel. Il a confié une partie de ses satellites à Ariane 6, mais aussi à SpaceX, qui contrôle son concurrent direct.

Amazon accuse donc un retard significatif face à la constellation d’Elon Musk, qui engrange déjà des clients, qui est bien établie dans l’internet spatial fixe et qui se développe depuis un an dans l’internet spatial mobile. Pour éviter d’être définitivement dépassé, Amazon a choisi de se renforcer dans l’internet mobile par satellite en s’emparant de l’un de ses pionniers, le groupe américain Globalstar.

Fondé en 1991, Globalstar est un opérateur de constellation de satellites en basse orbite, mais pas comme Starlink ou Leo qui sont au plus près de la Terre, entre 400 et 550 kilomètres. Globalstar dispose de 24 satellites dans le haut de l’orbite basse, à 1 400 kilomètres de la Terre, ce qui lui permet de couvrir en permanence le continent nord-américain, donc les États-Unis et le Canada. C’est la raison pour laquelle Globalstar est devenu le partenaire privilégié d’Apple quand ce dernier a lancé en 2022 les SMS d’urgence en zone blanche aux États-Unis. Pour sécuriser son offre et son partenariat, Apple a pris 20 % du capital de Globalstar en 2024 pour 1,5 milliard de dollars. Globalstar avait besoin de ces fonds pour étoffer sa constellation et continuer à servir les besoins d’Apple, son principal client. Mais, avec l’internet mobile par satellite, les satellites de Globalstar ne suffisent plus. Trop loin de la Terre, ils peuvent gérer des SMS d’urgence, mais pas utiliser des applications, leur temps de latence étant trop élevé. Et Globalstar n’a pas les moyens de lancer une constellation en orbite basse à seulement 400 kilomètres de la Terre. L’opération de relance de 2024 grâce aux fonds apportés par Apple n’a donc fait que retarder d’un an l’inéluctable. Globalstar a dû se résoudre à chercher un partenaire pour y associer son offre et élargir la gamme de services proposés, ce qui s’est réalisé grâce au rachat par Amazon. À vrai dire, Amazon ne convoitait pas les 24 satellites de Globalstar, mais d’abord ses fréquences et ses clients (800 000 abonnés), et le partenariat avec Apple, qui a fait partie des négociations. En effet, il y a plus de 1 milliard d’utilisateurs d’iPhone et de montres connectées Apple dans le monde. Amazon se donne donc les moyens de disposer rapidement d’une clientèle importante pour Leo et, en même temps, l’opération rassure Apple sur le devenir de son contrat avec Globalstar en termes d’offre de services.

Annoncé le 14 avril 2026, le rachat de Globalstar pour 11,6 milliards de dollars ne règle pas tous les problèmes d’Amazon. Certes, Amazon récupère des fréquences en bande L et S, celles qui permettent de faire du direct to device. Les fréquences détenues par Globalstar ont toutefois une largeur de spectre quatre fois moins importante que celles détenues par EchoStar et rachetées par Starlink (ce sont les mêmes fréquences, dans la bande des 2 GHz, mais avec quatre fois moins de disponibilité). Elles proposent donc de la voix, des SMS et des MMS, mais pas de l’internet pour tous les services. Amazon a, dès lors, indiqué, à l’occasion du rachat, que Leo lancera son propre réseau de D2D dès 2028, avec ses propres satellites, sur lesquels les clients de Globalstar pourront migrer et que les utilisateurs d’iPhone et Apple Watch dans le monde pourront rejoindre. Le premier problème d’Amazon reste donc la mise en orbite effective des satellites de la constellation Leo. Mais Globalstar est un pari sur l’avenir. L’opération permet à Amazon de commencer à proposer des services pour accélérer ensuite, quand Leo sera totalement déployé, car Amazon pourra alors s’appuyer sur sa surface commerciale immense (il est le leader mondial de l’e-commerce) et pourra probablement développer plus rapidement que Starlink des projets de cloud spatial, en se passant définitivement des relais terrestres. Si SpaceX a les mêmes ambitions (voir supra), il n’a pas les mêmes avantages : en avance sur le spatial, il ne dispose pas de l’expertise d’Amazon dans le cloud, où le groupe fondé par Jeff Bezos est leader depuis que le marché s’est développé dans les années 2000 (Amazon Web Services – AWS – a été lancé en 2006).

Sources :

  • Boitel Julien, « Amazon compte renforcer son réseau satellite grâce à Globalstar », Les Échos, 3 avril 2026.
  • AFP, « Satellites de communication : Amazon accélère avec le rachat de Globalstar », 14 avril 2026.
  • Pontiroli Thomas, « En rachetant Globalstar, Amazon engage le fer avec SpaceX pour le contrôle des télécoms », Les Échos, 16 avril 2026.
  • Guillermard Véronique, « Internet spatial : Amazon se relance face à SpaceX », Le Figaro, 19 avril 2026.

28.09.2026 à 08:00

Technologies IAffectives : comment l’IA designe nos émotions

Nadia Guerouaou

Interview de Nadia Guerouaou.
Propos recueillis par Françoise Laugée

Dans l’introduction de votre ouvrage (Notre cerveau sous influence, Eyrolles, 2026), vous citez la mise en vente récente, par le groupe japonais SoftBank Corp, de la technologie Emotion Canceling Voice Conversation Engine. En


Texte intégral (4862 mots)

Interview de Nadia Guerouaou.
Propos recueillis par Françoise Laugée

Dans l’introduction de votre ouvrage (Notre cerveau sous influence, Eyrolles, 2026), vous citez la mise en vente récente, par le groupe japonais SoftBank Corp, de la technologie Emotion Canceling Voice Conversation Engine. En quoi ce dispositif est-il emblématique de votre travail de recherche ?

Emotion Canceling de SoftBank constitue un cas d’école pour saisir ce qui est au cœur de ma réflexion : la délégation de nos émotions à des technologies qui sont désormais médiatrices de nos communications. J’ai choisi d’ouvrir mon essai par ce projet de l’entreprise japonaise, car il est, à ma connaissance, le premier à afficher clairement l’ambition de façonner l’expression des émotions dans la voix humaine. Cette technologie, disponible depuis mars 2026 au Japon, permet d’atténuer à l’aide d’algorithmes la colère dans la voix d’un client mécontent appelant un service après-vente, avec pour objectif affiché de l’entreprise de protéger ses employés. Ce dispositif illustre parfaitement l’émergence de ce que je nomme les « technologies IAffectives » ou « IA génératives émotionnelles ».

Sur le plan technique, le dispositif fonctionne selon un double mouvement de profilage. Il s’agit, dans un premier temps, de détecter la colère dans la voix de certains appelants – c’est-à-dire de détecter ce qui aura été préalablement codé dans l’algorithme comme relevant de la colère (ici, des enregistrements d’acteurs et actrices simulant la colère ont servi à entraîner le modèle). Puis, le second mouvement, celui du design, vient transformer le signal vocal pour le lisser et le débarrasser de toute colère dite « excessive ».

L’objectif affiché d’Emotion Canceling est de soulager le fardeau émotionnel des opérateurs de centres d’appels – fardeau attesté par une enquête récente menée par UA Zensen, le syndicat le plus important du Japon, montrant que près de 47 % des travailleurs du secteur des services ont été victimes de harcèlement de la part de leurs clients. Supprimer la colère des clients pour le bien-être des employés s’inscrit alors dans un type de management né au XXe siècle, qui s’est donné pour objectif d’apaiser les émotions des employés, afin notamment d’augmenter l’efficacité des processus de travail. Cette logique managériale a trouvé son incarnation la plus manifeste dans l’élection de la psychologie positive au rang de nouvelle éthique du travailleur épanoui, les émotions positives étant mises au service de l’efficacité. Pour SoftBank, l’IA « deviendra un bouclier mental qui protégera les opérateurs ».

NOS ÉMOTIONS DEVIENNENT DES VARIABLES AJUSTABLES

Ce qui rend ce dispositif emblématique, c’est qu’il cristallise plusieurs enjeux majeurs. D’abord, il illustre comment nos émotions deviennent des variables ajustables par algorithme, créant une situation sans précédent dans l’histoire des sociétés humaines : l’expression et le ressenti se découplent désormais en temps réel sans aucun effort, par simple paramétrage technologique. Le masque social devient alors algorithmique. Ensuite, il soulève la question du façonnement involontaire.

Car Emotion Canceling pose d’emblée la question du contrôle : qui décide quelles émotions sont acceptables ? Dans quel contexte ? Cette technologie, présentée sous l’angle de la protection des employés, pourrait tout aussi bien devenir un outil de domestication émotionnelle au travail. Elle incarne ainsi le potentiel anthropotechnique des IA génératives – c’est-à-dire leur capacité à façonner l’humain lui-même, ses modes d’expression, sa sensibilité et, in fine, ses rapports sociaux.

À quoi servent les « filtres numériques » ou plus largement ce que vous appelez les « technologies IAffectives » ? De quelle manière perturberaient-elles nos émotions, leur expression, leur interprétation, notre affectivité ?

Les technologies IAffectives englobent un ensemble bien plus vaste que les seuls filtres faciaux ou vocaux. Elles incluent les chatbots conversationnels qui reformulent nos messages, les assistants d’écriture qui ajustent le ton de nos e-mails, et tous ces dispositifs qui s’insèrent dans nos interactions pour en moduler la dimension affective. Ces technologies ont officiellement pour fonction d’« augmenter » nos capacités expressives : rendre nos visages plus avenants en visioconférence, nos voix plus convaincantes, nos messages plus bienveillants. Elles se présentent comme des facilitateurs de communication, censés réduire les frictions sociales ou améliorer notre bien-être.

La perturbation qu’elles induisent opère à plusieurs niveaux. Premièrement, sur l’expression : ces technologies créent un découplage entre ce que nous ressentons et ce que nous montrons. Un sourire peut être artificiellement généré sur notre visage, une colère effacée de notre voix, sans effort ni compétence particulière de notre part. Nos expressions émotionnelles, qui apparaissaient comme des indices relativement honnêtes de nos états intérieurs, deviennent paramétrables à loisir.

CES TECHNOLOGIES CRÉENT UN DÉCOUPLAGE ENTRE CE QUE NOUS RESSENTONS ET CE QUE NOUS MONTRONS

Deuxièmement, sur notre ressenti lui-même. Nous savons que la modification artificielle de nos expressions influence nos émotions incarnées. Le mécanisme de « contagion émotionnelle » par vocal feedback, que je décris dans le livre – lorsqu’on s’entend parler avec un ton modifié –, démontre que notre ressenti de tristesse ou de joie peut être une conséquence du fait de nous entendre parler avec un certain ton. Comme l’écrivait déjà William James au XIXe siècle, « nous nous sentons heureux parce que nous sourions, ou tristes parce que nous pleurons » plutôt que l’inverse. Les technologies IAffectives insèrent dans cette boucle de rétro­action de fausses informations corporelles qui causent pourtant des émotions bien réelles.

LES TECHNOLOGIES IAFFECTIVES INSÈRENT DANS CETTE BOUCLE DE RÉTROACTION DE FAUSSES INFORMATIONS CORPORELLES QUI CAUSENT POURTANT DES ÉMOTIONS BIEN RÉELLES

Troisièmement, sur la compréhension des émotions et des états internes d’autrui : nos cerveaux sont des machines prédictives qui construisent nos émotions à partir des régularités de notre environnement. Lorsque ces régularités sont artificiellement modifiées par des algorithmes, nos modèles prédictifs se réajustent en conséquence. Une de mes études expérimentales l’a démontré de manière édifiante : en appliquant un filtre vocal sur des enregistrements de patients en thérapie, nous avons complètement inversé le jugement clinique de thérapeutes experts. Un seul paramètre acoustique transformé a suffi à court-circuiter l’ensemble des autres signaux vocaux réels.

Toutefois, pour bien saisir l’ampleur de cette perturbation, il faut replacer ces technologies dans une perspective plus large. Toute société et toute époque déposent leur marque sur la sensibilité de ses membres. Une vérité anthropologique que nous devons à l’histoire des sensibilités et qui nous rappelle que nos affects ne sont jamais purement individuels. Ils sont façonnés par des normes affectives qui régissent ce qu’il est légitime de ressentir, d’exprimer et avec quelle intensité. Chaque société définit ainsi les émotions valorisées ou à réprimer, celles jugées appropriées ou déviantes selon les contextes.

Cette normativité inclut donc, en plus des règles de convenance sociale, des jugements de valeur sur ce qu’il est bon ou mal d’exprimer. On valorise, par exemple, la compassion dans les contextes de soin ou de deuil, tandis que la colère fait l’objet d’une régulation genrée selon laquelle ce sentiment demeure largement illégitime pour les femmes. Ces règles implicites structurent non seulement nos expressions émotionnelles, mais aussi notre manière d’interpréter et d’évaluer les affects d’autrui – et les nôtres.

Mais jamais encore ce façonnement n’avait pris la forme d’algorithmes qui modulent nos affects en temps réel. Loin de représenter une simple évolution technologique, ces dispositifs portent en eux un potentiel radical de reconfiguration de nos régimes de sensibilité. Car ces technologies président à la détermination des normes sociales du désirable. Elles constituent le terrain d’apprentissage de nos cerveaux prédictifs, et, selon moi, elles participent à l’émergence d’une normativité IAffective – une régulation où s’hybrident affects humains et traitement algorithmique, produisant de nouvelles normes émotionnelles coconstruites dans l’interaction quotidienne avec ces systèmes.

CES TECHNOLOGIES POURRAIENT REDÉFINIR LE PAYSAGE MORAL DE NOS SOCIÉTÉS

Au-delà du risque de fragmentation de notre vie sensible que j’aborde dans l’ouvrage, ces techno­logies pourraient redéfinir le paysage moral de nos sociétés. En effet, chaque avancée technologique élargit le champ des possibles tout en déplaçant les lignes du permis et de l’obligatoire. Ces transformations ­technomorales modifient nos repères éthiques, ce que nous jugeons bon, désirable ou acceptable, selon des dynamiques qui échappent souvent largement à notre anticipation.

À travers une « médiation morale herméneutique », ces dispositifs techniques restructurent notre rapport au monde. L’interaction répétée avec des chatbots au ton invariablement « positif », sans aucune rugosité (à moins que vous la lui réclamiez), formate progressivement nos attentes sociales. Le philosophe norvégien Henrik Skaug Sætra conceptualise ce phénomène sous le terme de « robotomorphie ». La fréquentation des machines infléchit notre manière de percevoir et de traiter autrui. Si ce modèle se banalise, nous pourrions accepter sans résistance une gouvernance algorithmique de nos affects – comme une nouvelle norme sociale diffuse. Dès lors, devrons-nous tous nous conformer à cette affectivité policée, lisse – étant incapables de supporter la friction pourtant indispensable à toute relation à l’autre ?

En quoi ces outils relèvent-ils d’une anthropotechnie ? Qu’est-ce qui distingue l’IA des autres techniques (l’écriture, l’imprimerie, la radio, le cinéma, la télévision, l’internet…) qui ont façonné, chacune à sa manière, l’expression de nos émotions ?

Le terme « anthropotechnie » désigne l’ensemble des techniques par lesquelles l’être humain agit sur lui-même pour se transformer. Je m’appuie sur la pensée du philosophe Peter Sloterdijk, pour qui l’humanité ne naît pas « finie », mais doit se produire elle-même dans une « querelle permanente autour de son être non déterminé ». Cette production de soi s’opère à travers des anthropotechniques – règles de parenté, techniques d’éducation, pratiques punitives et, désormais, technologies IAffectives.

Qualifier les IA génératives émotionnelles d’« anthropotechnies contemporaines », c’est reconnaître qu’elles participent pleinement de ce processus de production de soi. Elles créent ce que Sloterdijk appelle des « sphères » – des espaces de vie protégés qui ont un « effet autoplastique rétroactif » sur leurs habitants. Nos expressions modifiées agissent en retour sur nous, transformant notre sensibilité même.

D’ailleurs, le mécanisme à l’œuvre n’est pas entièrement nouveau. Jean Baudrillard décrivait déjà, dans son analyse des médias de masse, comment le réel finit par se conformer au simulacre plutôt que l’inverse – ce qu’il nommait l’« hyperréalité », quand la carte précède le territoire. Les filtres émotionnels actualisent ce processus de manière particulièrement saisissante : les utilisateurs recourent à la chirurgie esthétique pour ressembler à leur version filtrée, calibrent leurs expressions sur les modèles synthétiques. Le réel se conforme à l’image générée artificiellement.

Néanmoins, certaines caractéristiques méritent l’attention. D’abord, l’invisibilité et l’incorporation : les règles encodées dans ces systèmes algorithmiques opèrent à notre insu, et elles sont incorporées par nos appareils psychiques étendus. Et cela avec d’autant plus d’efficacité que la frontière entre les espaces physique et numérique, entre le réel et le synthétique, est de plus en plus poreuse. Ce ne sont plus uniquement nos fonctions cognitives classiques qui sont concernées, mais nos émotions elles-mêmes et notre cognition sociale.

QUALIFIER LES IA GÉNÉRATIVES ÉMOTIONNELLES D’« ANTHROPOTECHNIES CONTEMPORAINES », C’EST RECONNAÎTRE QU’ELLES PARTICIPENT PLEINEMENT DE CE PROCESSUS DE PRODUCTION DE SOI

Ensuite, l’action directe sur le cerveau prédictif : ces technologies ne façonnent pas seulement notre environnement culturel comme le faisaient les médias précédents, elles recalibrent nos modèles prédictifs émotionnels en modifiant les régularités dont nos cerveaux se nourrissent. Le découplage entre l’expression et le ressenti devient manipulable en temps réel, créant des boucles artificielles de rétroaction qui produisent pourtant des émotions bien réelles.

Enfin, le potentiel de standardisation : la domestication de l’expression émotionnelle n’est certes pas nouvelle – nous apprenons très tôt quelles émotions sont désirables, comment les afficher et celles qu’il faut réprimer, selon notre genre, notre culture. Mais, avec les IA génératives, cette domestication se cristallise dans une architecture algorithmique dont le potentiel de standardisation et de contrôle est inédit. Le masque social devient de silicium, appliqué automatiquement, sans conscience des règles qu’il impose ni des normes qu’il véhicule.

Là où Michel Foucault identifiait le pouvoir disciplinaire façonnant les corps, les IAffectives constituent un nouveau régime de pouvoir, celui qui conditionne nos substrats émotionnels et nos cerveaux. L’ingénierie n’a pas besoin, pour cela, des puces implantées de Neuralink ; elle opère par la conception d’environnements qui normalisent notre sensibilité. Nous assistons à une forme d’impérialisme technologique sur notre sensibilité, modelant l’intime selon les normes définies par les oligarques de la Tech. Après avoir humanisé leurs technologies par les émotions, ce sont aujourd’hui les émotions humaines qu’ils s’emploient à designer.

Dans quelle mesure les IA génératives émotionnelles modifieraient-elles les conditions de notre socialisation ? Vous évoquez « un potentiel de standardisation et de contrôle inédit ». Pourquoi ?

Les conditions de notre socialisation reposent fondamentalement sur nos interactions émotionnelles. C’est dans ces échanges que nous apprenons à « décoder » les états affectifs d’autrui, à ajuster nos propres expressions. Or, les IA génératives émotionnelles s’insèrent précisément au cœur de ce processus, en devenant des médiateurs ordinaires de nos communications.

Prenons un exemple concret : imaginons qu’une génération d’adolescents adopte massivement un filtre vocal « bibou » sur TikTok, rendant les voix particulièrement « mignonnes ». Si ce filtre devient viral, toute une cohorte se socialisera en communiquant avec cette même intonation artificielle. Les régularités que leur cerveau prédictif intégrera, les associations entre telle prosodie et telle émotion, seront façonnées par l’algorithme. Plus profondément, leurs attentes perceptives se calibreront sur ces expressions filtrées. Que se passera-t-il lorsqu’ils interagiront hors ligne avec des voix « non optimisées » ? Le décalage risque d’engendrer des difficultés d’ajustement social.

Cette reconfiguration toucherait particulièrement les jeunes générations. Les enfants et les adolescents – dont la socialisation affective s’étend de 8 à 25 ans selon les études neurodéveloppementales – construisent leurs compétences émotionnelles dans un environnement de plus en plus médiatisé par ces technologies. Avec les récents développements de l’IA générative, leurs compétences socioaffectives se développeront dans un milieu peuplé de contenu généré. Ces apprentissages façonnent leurs modèles prédictifs émotionnels de manière durable.

LES TECHNOLOGIES DE MODULATION AFFECTIVE DÉFINISSENT QUELLES EXPRESSIONS SONT ACCEPTABLES ET LESQUELLES DOIVENT ÊTRE CORRIGÉES

Le « potentiel de standardisation et de contrôle inédit » que j’évoque tient à deux processus imbriqués. La « domestication » émotionnelle constitue le premier axe de cette transformation. Par un processus d’apprivoisement progressif, les technologies de modulation affective définissent quelles expressions sont acceptables et lesquelles doivent être corrigées. Ce dressage technologique de la sensibilité est en continuité avec des mécanismes historiques de contrôle social.

La « standardisation » de l’expressivité émotionnelle constitue le second volet de cette transformation. Nos expressions faciales, que nous croyons spontanées, ont toujours subi un formatage culturel profond. L’histoire du sourire, par exemple, montre que cette manifestation apparemment « naturelle » a fait l’objet de codifications sociales strictes. Les technologies contemporaines accentuent et automatisent cette standardisation. Le sourire artificiel produit par les IA génératives crée des modèles expressifs uniformes qui s’imposent comme nouvelles normes dans nos interactions.

Cette standardisation s’observe déjà dans certains domaines. Les filtres de beauté Instagram ont créé une esthétique faciale si normée que de nombreux utilisateurs recourent à la chirurgie pour ressembler à leur version filtrée. Ce phénomène pourrait s’étendre à nos expressions émotionnelles : quelle sera la « bonne » manière de sourire, de montrer de l’empathie, telle que définie par les algorithmes dominants ?

AU NIVEAU POLITIQUE, ELLES POURRAIENT SERVIR À « NEUTRISER » LES DÉBATS EN GOMMANT LES ÉMOTIONS JUGÉES TROP INTENSES

Le contrôle, quant à lui, se manifeste à plusieurs niveaux. Au niveau individuel, ces technologies peuvent devenir des instruments d’auto-optimisation permanente : il faudrait toujours sourire davantage, masquer ses « émotions négatives ». Au niveau organisationnel, elles ouvrent la voie à une gestion algorithmique des affects au travail : imaginez des systèmes qui standardisent automatiquement l’expressivité émotionnelle des employés en contact avec la clientèle. Au niveau politique, elles pourraient servir à « neutriser » les débats en gommant les émotions jugées trop intenses. Pourtant, l’expérience sensible n’est pas étrangère au registre de la raison. Elle est, au contraire, partie prenante d’une raison publique élargie, comme le souligne Myriam Revault d’Allonnes. Loin de la production massive et instrumentalisée des émotions, la philosophe en appelle à l’élaboration de « passions publiques » indispensables à notre existence démocratique – un idéal politique collectif à rebours de la gouvernance aristocratique, espoir des élites technofascisantes de la Tech. Autant de champs possibles à explorer.

Car le contrôle des émotions est un enjeu de pouvoir. Les technologies à qui nous le confions doivent être observées comme de véritables instruments de gouvernementalité des individus – des technologies de domestication émotionnelle. Dès lors, il nous faut questionner ces pratiques : quelles revendications ou quels discours risqueraient d’être tus par le mute algorithmique ? Et, bien entendu, il nous faut nous demander qui déciderait quelles émotions sont acceptables et pour qui ?

CAR LE CONTRÔLE DES ÉMOTIONS EST UN ENJEU DE POUVOIR. […] QUI DÉCIDERAIT QUELLES ÉMOTIONS SONT ACCEPTABLES ET POUR QUI ?

Les IA génératives créent ainsi une configuration singulière : elles offrent une forme apparente de « libération » des contraintes biologiques dans l’expression émotionnelle, tout en instaurant de nouveaux mécanismes de contrôle plus subtils et plus pénétrants. Ce paradoxe exige que nous pensions ensemble, comme nous y invitent les historiens des sensibilités Alain Corbin et Hervé Mazurel, « la construction sociale du sensible et la construction sensible du social ».

Ce qui rend ce potentiel inédit, c’est que cette standardisation et cette domestication ne passent plus par la contrainte sociale explicite ou par l’apprentissage conscient des règles de civilité. Elles s’opèrent à travers des interfaces techniques qui modèlent notre expressivité à notre insu, recalibrant progressivement notre sensibilité elle-même. En plus d’être socialisés par nos pairs, nous le sommes par les architectures algorithmiques, nouvelles matrices culturelles qui médiatisent nos interactions quotidiennes.

Quelles sont les priorités, face à l’essor spectaculaire des systèmes d’IA, pour vous qui enseignez la neuro-éthique, l’éthique des systèmes d’IA et la philosophie de l’innovation ?

La priorité est de sortir de l’aveuglement. En 1997, Peter Sloterdijk affirmait que les anthropotechniques devaient ne plus demeurer aussi inconscientes. Pourtant, la prise de conscience n’est toujours pas au rendez-vous. Les IA génératives émotionnelles, en redessinant les contours expressifs de nos échanges, génèrent de nouvelles modalités par lesquelles nous sommes configurés et gouvernés à notre insu. Il nous faut donc développer une attention critique à ce qui se produit dans l’intimité de nos rapports à nous-même et aux autres.

Cette vigilance implique d’abord de s’affranchir de certains schémas de pensée dualistes et polarisants : les oppositions humains-technologies ou émotions-raison nous empêchent de saisir notre condition hybride. Reconnaître que nous sommes toujours déjà façonnés par nos techniques n’est pas céder au transhumanisme – c’est, au contraire, se donner les moyens de penser politiquement les transformations en cours. Comme je l’écris dans la conclusion : « Être humain, c’est être modelé et remodelé par la technique. Et pourtant, nous nous sentons encore si séparés de nos technologies. » Cette illusion tenace nous empêche de comprendre que ces technologies n’ont pas besoin d’être implantées dans nos cerveaux pour façonner en profondeur nos affects.

EN PLUS D’ÊTRE SOCIALISÉS PAR NOS PAIRS, NOUS LE SOMMES PAR LES ARCHITECTURES ALGORITHMIQUES, NOUVELLES MATRICES CULTURELLES QUI MÉDIATISENT NOS INTERACTIONS QUOTIDIENNES

Deuxièmement, il est primordial de prendre au sérieux le potentiel anthropotechnique des IA génératives sur la construction des individus et des sociétés. Cela contribuerait à nourrir les réflexions éthiques déjà engagées, notamment les travaux de l’Unesco en neuro-éthique sur la protection de notre cerveau contre toute exploitation invasive. Les questions soulevées par le concept d’« anthropotechnie » permettraient de prolonger ces réflexions en articulant les dimensions neuroaffectives, centrales dans mon concept d’IAffectivité via le cerveau prédictif, avec une compréhension plus systémique des processus de subjectivation dans notre environnement technologique.

Troisièmement, nous devons considérer ces technologies comme des instruments de gouvernementalité des individus. Reposer la question de l’humanisme. Et alors, interroger les conditions sous lesquelles nous nous formons. Cela suppose de mettre en lumière et de questionner les idées parfois erronées qui président à la conception de certaines technologies d’IA génératives. À partir de quelle définition de l’humain pensons-nous notre rapport aux technologies ? Quels neuromythes sur les émotions guident le design de ces systèmes ?

NOUS DEVONS CONSIDÉRER CES TECHNOLOGIES COMME DES INSTRUMENTS DE GOUVERNEMENTALITÉ DES INDIVIDUS

Quatrièmement, il nous faut anticiper plutôt que subir. Le rythme de l’innovation rend la tâche difficile et les technologies se propagent dans les sociétés sans même que nous ayons eu le temps de penser leurs effets sur les populations. D’où l’importance des travaux qui visent à anticiper les effets comportementaux et sociaux de technologies qui existent quoique non encore massivement déployées. Une démarche au centre de mon essai. Nous nous trouvons dans cette fenêtre d’opportunité particulière : la technologie est suffisamment mature pour être appréhendée concrètement, mais l’écosystème de ses usages n’est pas encore cristallisé en norme de masse. L’enjeu de cette phase critique est de remplacer la gestion des conséquences a posteriori par l’anticipation, pour intervenir avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Cinquièmement, il nous faut repenser collectivement les fins que nous assignons à l’innovation. Fascinés par ce qui est techniquement possible, nous oublions de nous demander ce qui est socialement souhaitable. La société finit ainsi par se conformer aux innovations plutôt que les innovations répondent aux besoins humains et sociaux. Il est donc nécessaire de repenser ces fins de manière collective. Afin de décider ensemble ce vers quoi nous souhaitons orienter nos efforts de recherche et développement, puis réserver nos investissements financiers et nos ressources énergétiques limitées au développement de technologies d’IA génératives qui répondent à des problèmes identifiés de manière démocratique. Des technologies qui dépassent le paradigme de l’innovation et qui, plutôt que de créer de nouveaux besoins ou dépendances, sont réellement utiles à la société. Une IA d’intérêt général telle que proposée par la Charte de Paris lors du Sommet pour l’action sur l’IA et qui prône « les systèmes d’IA ouverts, divers, durables, adaptés au contexte local, axés sur le développement et accessibles dans le monde entier ».

LA SOCIÉTÉ FINIT AINSI PAR SE CONFORMER AUX INNOVATIONS PLUTÔT QUE LES INNOVATIONS RÉPONDENT AUX BESOINS HUMAINS ET SOCIAUX

Sixièmement, une vigilance particulière s’impose concernant la liberté et l’autonomie quant à l’usage de ces technologies. Il existe une tension fondamentale entre se gouverner soi-même avec les technologies et être gouverné par l’architecture des systèmes d’IA. Au service de qui et de quoi s’opère cette production de soi ? Les injonctions sont souvent pernicieuses : derrière le désir de liberté se cache fréquemment l’aliénation.

Plus qu’une affaire d’hygiène psychique, l’enjeu porte sur le type d’humanité et de société que nous souhaitons. À l’heure où l’Europe réfléchit à la régulation de l’IA, alors même que la dimension politique des IA génératives nous est devenue manifeste, ces questions ne peuvent plus être reléguées au second plan. Nos responsables politiques doivent s’en saisir. À l’approche de l’élection présidentielle française, verrons-nous ces enjeux anthropologiques et sociaux investir le débat politique ? Ou laisserons-nous, par inertie, une poignée d’acteurs privés définir seuls ce que sera notre IAffectivité ? L’usage de l’IA générative dans les campagnes électorales illustre cette urgence. Lors des élections municipales à Grenoble, en 2026, un candidat a pu déployer un chatbot doté de sa voix clonée, sans que cela ne suscite le moindre débat collectif. Or, cela soulève de nombreuses questions. Questions qui appellent une délibération démocratique élargie – une convention citoyenne pourrait en constituer le cadre. Car ce sont les conditions mêmes d’exercice de notre démocratie qui sont en jeu.

CES CHOIX NORMATIFS PROFONDS […] SONT PRIS PAR UNE POIGNÉE D’ACTEURS PRIVÉS, SANS AUCUN DÉBAT DÉMOCRATIQUE

Derrière ces architectures algorithmiques, il y a des concepteurs bien réels, porteurs d’agendas politiques explicites. Le manifeste récent d’Alex Karp, PDG de Palantir, l’illustre, mais il n’est pas le seul (voir supra). Même chez Anthropic, OpenAI ou Meta, des chartes définissent ce que leurs IA peuvent ou ne peuvent pas dire, quelles valeurs elles doivent promouvoir, ainsi que le registre affectif des technologies par lesquelles se forment nos interactions. Ces choix normatifs profonds – qui définissent les contours de l’IAffectivité et de la nouvelle normativité technomorale – sont pris par une poignée d’acteurs privés, sans aucun débat démocratique. Faut-il laisser entre leurs mains la forme que prendra notre sensibilité collective ?

C’est pourquoi je travaille actuellement à l’élaboration d’une charte pour la protection de notre souveraineté et de notre intégrité cognitivo-affectives, dans la continuité des travaux de l’Unesco sur les neurodroits. Car ces technologies ne façonnent pas seulement nos émotions et nos perceptions, elles redéfinissent aussi les normes morales qui structurent nos sociétés.

Nos émotions, cet outil cognitif collectif et ciment de notre réalité commune, sont profondément plastiques. Les IA génératives émotionnelles, en devenant des médiateurs ordinaires de nos relations, s’imposent subrepticement comme les nouveaux designers de notre sensibilité. Cette matrice technologique dicte la grammaire de nos propres émotions. Pour quelle humanité et pour quelle société ? Il est impératif de se saisir de la question.


Texte intégral (1681 mots)

Le groupe propriétaire des réseaux sociaux Instagram et Facebook a été condamné par un jury du Nouveau-Mexique pour avoir toléré le développement de pratiques d’exploitation sexuelle de mineurs et pour avoir favorisé l’addiction d’enfants aux réseaux sociaux.

Le 24 mars 2026, le jury d’un tribunal civil de Santa Fe (Nouveau-Mexique) a condamné Meta à une amende de 375 millions de dollars. Cette amende fait suite à une enquête lancée plus de deux ans ­auparavant par le département de la Justice du Nouveau-Mexique (NMDoJ), qui visait à démontrer dans quelle mesure le groupe Meta avait conscience de l’exploitation de mineurs et profitait ainsi de leur dépendance aux réseaux sociaux, allant jusqu’à encourager ces phénomènes.

En premier lieu, l’enquête a relevé l’existence d’un vaste réseau d’exploitation sexuelle de mineurs à des fins commerciales et a mis en lumière les mécanismes mis en place sur les réseaux sociaux Facebook et Instagram, qui facilitaient le développement de ce type d’activité.

En créant de faux profils de mineurs sur Instagram et Facebook, les enquêteurs ont fait la preuve qu’il était aisé pour des utilisateurs adultes d’entrer en contact avec des enfants afin de gagner leur confiance et de les exploiter ensuite. D’une part, Meta n’empêche pas un utilisateur adulte de contacter une personne mineure. D’autre part, Meta ne vérifie pas concrètement l’âge de ses utilisateurs quand bien même ses algorithmes seraient capables de déceler que l’âge de l’utilisateur ne correspond pas à l’âge indiqué lors de la création du compte. Cela permet à une personne adulte d’approcher un enfant avec un compte ayant un profil de mineur.

Par ailleurs, même en utilisant des profils d’enfants, l’enquête a démontré que de simples recherches sur Instagram amenaient à retrouver facilement des comptes proposant du contenu pédopornographique. Si, parfois, le réseau social bloquait des recherches, ce même réseau suggérait alors à l’utilisateur une alternative qui renvoyait en pratique au même type de contenu, mais sans que celui-ci soit bloqué. De plus, lorsqu’un contenu pédopornographique avait été visionné, même si c’était dans le seul but de le signaler, les algorithmes d’Instagram indiquaient ensuite à l’utilisateur des personnes procurant un contenu similaire ou directement des profils de mineurs.

À titre d’exemple, l’enquête mentionne que les enquêteurs ont créé le faux profil d’une mère prostituant sa fille de 13 ans. En trois jours, le compte a atteint la limite des 5 000 amis sur Facebook et des 3 000 personnes suivant ce profil (followers), alors même qu’aucune démarche particulière n’avait été faite pour promouvoir ce compte. Les enquêteurs ont également ajouté au profil de la fille certains « amis » en commun avec sa mère. L’un d’eux a ajouté la fille à un groupe partageant du contenu sexuel ou pédopornographique explicite, ce qui a été signalé à de nombreuses reprises à Facebook par le compte de la fille. Toutefois, le groupe est resté actif, et Facebook s’est limité à suggérer de quitter ce groupe.

Autre fait marquant : alors que le profil de la fille faisait état du fait qu’elle aurait subi plusieurs abus et qu’elle aurait été exploitée par des amis et des parents, Facebook n’aurait jamais communiqué ce profil aux autorités. Pourtant, Facebook a bien été capable d’identifier ce genre de contenu puisque les algorithmes orientaient vers son compte de la publicité pour des médicaments traitant la santé mentale ou encore en faveur de cabinets d’avocats engagés dans la défense de personnes ayant fait l’objet d’un trafic d’êtres humains.

Devant le Tribunal, le NMDoJ a démontré que Meta était informé du volume de contenu inapproprié. Plusieurs journaux, dont le Wall Street Journal1, avaient déjà alerté sur le fait que les algorithmes des plateformes de Meta encourageaient la prolifération de contenu pédopornographique et l’exposition de mineurs à ce type de pratique. Des documents internes confirmaient que Meta connaissait la situation, mais qu’il considérait qu’exclure certains de ses utilisateurs, en l’occurrence ceux qui partageaient et consultaient du contenu pédopornographique, équivaudrait à une perte de revenus. Ces utilisateurs sont des cibles publicitaires sur les réseaux : ils achètent à Meta des « étoiles » qu’ils offrent ensuite à d’autres qui diffusent du contenu sur Instagram ou Facebook, lesquels pourront ensuite les échanger contre de l’argent.

En second lieu, le NMDoJ a accusé Meta de favoriser sciemment la dépendance des jeunes à ces plateformes. Des courriels internes à Meta indiquaient que le groupe s’inquiétait de la baisse du nombre d’utilisateurs jeunes dès lors que, d’un point de vue stratégique pour l’entreprise, ceux-ci représentent l’avenir. En 2020, une présentation préparée par les chercheurs de Meta mettait en évidence les vulnérabilités du cerveau des adolescents et leur tendance à être guidés par « l’émotion, l’attrait de la nouveauté et la récompense ». Or, Meta aurait conçu ses applications de manière à exploiter ces faiblesses et à conserver cette audience.

À cet égard, le NMDoJ relève que Meta disposerait de plusieurs algorithmes de recommandation qui prendraient en compte, notamment, le contenu consulté par l’utilisateur ou avec lequel il a interagi et le temps qu’il y a passé. Dans ce contexte, Meta a mis au point un système où, d’une part, un défilement infini du contenu (infinite scroll) laisse le loisir aux utilisateurs de consulter sans fin le contenu publicitaire ou publié par les autres utilisateurs, et où, d’autre part, les vidéos s’activeraient automatiquement, parfois même en boucle.

Par ailleurs, l’enquête relève que d’autres mécanismes sont mis en place pour inciter les jeunes à rouvrir leur application afin d’y consulter le contenu. En effet, Facebook et Instagram ont du contenu éphémère tel que des vidéos en direct ou encore des « stories » (histoires) qui sont des petites vidéos ou des photos apparaissant pendant vingt-quatre heures seulement. Or, ce type de contenu incite les jeunes à se reconnecter par peur de rater quelque chose, sentiment qui est également exacerbé par un système de notifications qui, même lorsque les applications sont fermées, indique sur leur appareil la présence de nouveaux contenus.

Enfin, le NMDoJ a critiqué le manque de mécanismes de contrôle parental et d’alertes destinés aux parents. Meta n’exigerait pas l’accord des parents pour l’ouverture d’un compte, alors que la loi américaine l’exigerait pourtant. En outre, les réseaux sociaux de Meta ne disposeraient pas d’un système de notification permettant aux parents de suivre ou de limiter l’activité de leurs enfants sur les réseaux.

Ces circonstances ont donc conduit le jury du tribunal civil de Santa Fe à considérer que Meta était reconnu coupable vis-à-vis des deux plaintes présentées par le NMDoJ.

Le 25 mars 2026, soit un jour après ce premier verdict, un jury de Los Angeles a également condamné Meta, ainsi que Google, pour la conception addictive des plateformes Facebook, Instagram et YouTube. En l’occurrence, une requérante californienne soutenait que ces entreprises ne l’avaient pas avertie, elle et ses parents, des risques physiques et mentaux liés à l’utilisation de ces plateformes, ceux notamment liés à une utilisation abusive de celles-ci. En outre, elle leur reprochait de collecter ses données pour les vendre à des clients de ces plateformes, afin que ceux-ci puissent cibler plus adéquatement leur publicité. Enfin, la requérante reprochait à Meta de ne pas l’avoir alertée sur les dangers de l’utilisation des filtres qui modifient l’apparence de l’utilisateur lorsqu’il prend une photo et qui contribueraient à un sentiment d’anxiété et de mauvaise estime de soi chez les adolescents. Meta a donc été condamné à verser la somme de 4,2 millions de dollars au titre des dommages-­intérêts compensatoires et punitifs, et Google a été condamné à payer la somme de 1,8 million de dollars.

Ces deux affaires constituent un tournant important aux États-Unis, dès lors que le Communications Act of 19342 et, plus particulièrement sa Section 230, exonère de toute responsabilité les fournisseurs de services internet pour le contenu publié par des tiers. Ainsi, Meta et Google ne sont pas responsables, aux États-Unis, du contenu publié sur leurs applications. Toutefois, le verdict de ces deux affaires a été rendu possible en ciblant, non pas le contenu diffusé sur ces plateformes, mais les mécanismes mis en place par ces sociétés qui ont favorisé l’addiction des jeunes ainsi que le développement et l’échange de contenus pédopornographiques.

  1. Horwitz Jeff, Blunt Katherine, « Instagram Connects Vast Pedophile Network », Wall Street Journal, June 7, 2023.
  2. The Communications Act of 1934, 47 U.S.C. § 151 et seq.
  3. Les opinions exprimées par l’auteur sont personnelles et n’engagent pas la Cour de justice de l’Union européenne.

Sources :

  • New Mexico Department of Justice, « Plaintiff’s complaint for abatement and civil penalties and demand for jury trial », State of New Mexico, ex rel. v. Meta Platforms, Inc. et al, December 5, 2023.
  • Sharp Sonja, « Trial starts in L.A. lawsuit alleging Instagram and YouTube knew apps harmed kids », Los Angeles Times, February 9, 2026.
  • Sharp Sonja, « Landmark L.A. jury verdict finds Instagram, YouTube were designed to addict kids », Los Angeles Times, March 25, 2026.

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