14.04.2026 à 12:44
Formes quotidiennes de la résistance paysanne
James C. Scott
14.04.2026 à 12:44
Formes quotidiennes de la résistance paysanne
James C. Scott
Professeur de sciences politiques et d'anthropologie à l'université de Yale, James C. Scott (1936–2024) soutient que l'absence de conflit ouvert ou de révolte n'est pas l'expression de la soumission des dominés à leur condition ni de leur acquiescement à l'ordre social en place. Deux ans d'enquête ethnographique à Sedaka, un village rizicole de Malaisie, à observer et interroger les villageois pauvres et aisé, lui ont permis de mettre en lumière les « armes des faibles » utilisées pour atténuer les effets de la domination.
Relevant de la « résistance quotidienne », elles prennent la forme de dérobades, de petits larcins, de blocages temporaires, et sur le plan symbolique, de calomnies, de racontars, de surnoms visant à ternir des réputations. Ses conclusions contredisent les concepts marxistes et gramsciens de « fausse conscience » et d'« hégémonie », puisqu'elles soutiennent que les dominés agissent de façon rationnelle, en pleine conscience des limites de leurs ressources politiques, économiques et symboliques.
Alors que les insurrections paysannes de grande ampleur ont suscité un engouement académique, renforcé par des données historiques et des archives plus fournies, bien qu'elles soient rares et quasiment toujours écrasées, sans obtenir jamais plus que quelques concessions arrachées à l'État ou aux propriétaires, ou un répit face à de nouvelles conditions de production, il préfère chercher à comprendre les formes quotidiennes de résistance paysanne qui s'arrêtent bien en-deçà des actes de défi collectifs délibérés. « Elles nécessitent peu ou pas de coordination ou de planification, représentent souvent une forme d'auto-assistance, et évitent la plupart du temps d'entrer en confrontation directe avec l'autorité ou avec les normes imposées par l'élite. » De par le monde, nombre de programmes gouvernementaux impopulaires ont en effet été « grignotés jusqu'à l'os par la résistance passive », de l'effondrement de l'armée confédérée et de l'économie du Sud lors de la guerre de sécession aux États-Unis aux formes impopulaires d'agriculture collectivisée. Souvent informelle, clandestine et intéressée par des gains immédiats et de fait, la résistance quotidienne est quasiment impossible à vaincre, ne s'aventurant jamais à contester les contours formels de la hiérarchie et du pouvoir, tandis que la subordination ouverte provoque des réactions plus rapides et plus féroces. Elle est bien documentée dans le cas de l'esclavage en Amérique. La discrétion et l'anonymat indispensables, ainsi que le peu de publicité faite par l'État sur ces insubordinations, contribuent à entretenir un stéréotype sur la paysannerie, « comme une classe alternant entre de longues périodes de passivité servile et des explosions de rage à la fois brèves, violentes, et futiles ».
Au contraire des tendances en sciences sociales à étudier les relations de classe sans s'attacher aux expériences des agents au centre de l'analyse, il revendique la nécessité d'étudier ces « acteurs en chair et en os » et appuie son approche sur la phénoménologie ou l'ethnométhodologie. Dans un village paysan, la classe est en concurrence avec les liens de parenté, de voisinage, d'affiliation politique, de religion, etc. « Le concept de classe, s'il est présent, l'est encodé dans des expériences concrètes et partagées qui reflètent à la fois la réalité culturelle et les données historiques des personnes concernées. »
Il consacre ensuite un chapitre à décrire « le décor de la résistance » :
11% des exploitations mesurent plus de 10 relong (2,8 hectares), représentant 42 % de la surface rizicole. La majorité des propriétaires, 61,8 %, possèdent des surfaces inférieures à un hectare, qui est le minimum pour dépasser le seuil de pauvreté. Avec la double récolte, la valeur des terrains a été multipliée par cinq.
On retrouve trois régimes : les propriétaires exploitants, les paysans métayers qui louent des terrains pour les cultiver, et les propriétaires métayers. Mais il n'est pas rare de rencontrer des cultivateurs qui exploitent leur propre terrain, en louent un second et font occasionnellement la moisson sur d'autres champs contre un salaire. Cependant, la double moisson, les rendements plus élevés grâce à la distribution d'engrais gratuit et la mécanisation ont poussé les propriétaires à cultiver eux-mêmes leurs terres ou à les diviser entre leurs descendants. Le métayage a ainsi complètement disparu.
Il ne sera pas possible de rapporter tout ce qu'évoque l'auteur – tableaux à l'appui :
Sedaka compte 74 foyers, disposés de part et d'autre d'une piste de terre d'un kilomètre et demi. Deux commerces de proximité se partagent la clientèle en fonction de leur affiliation politique. Le montant des loyers suivait, en 1979, un système à deux vitesses :
Avec l'utilisation des tracteurs (possédés par quatre villageois), l'usage des buffles (dont pratiquement chaque foyer dispose), le glanage comme stratégie de subsistance ont quasiment disparu. Le système kupang, somme d'argent fixe pour une journée ou une matinée de travail, se développe et remplace les négociations antérieures. Après l'apparition des moissonneuses-batteuses, l'habitude de la « dîme islamique privée » a disparu également. L'ensemencement se fait de plus en plus à la volée, empiétant sur le repiquage manuel, grande source de travail salarié. Peu à peu, c'est le lien économique traditionnel entre riches et pauvres qui disparaît tandis que la migration pendulaire lié au travail salarié en ville, est en train de devenir un mode de vie.
Mi-1978, une polémique a eu lieu à propos de la gestion du programme d'aide aux victimes de la sécheresse dont ont bénéficié les partisans de Mada, en pleine campagne pour les élections législatives. Fin 1979, c'est la distribution aux seuls proches de UMNO de 20 000 M$ du fond consacré au « programme de développement des villages » qui a provoqué la controverse. Toutefois, une majorité de villageois demeurent membres du PAS, pour de multiples raisons, notamment familiales et par « opposition populiste aux politiques gouvernementales et aux inégalités qu'elles engendrent ».
James C. Scott étudie ensuite ces événements et leurs conséquences « à travers le regard partisan de deux groupes de villageois – les gagnants et les perdants. », rapportant différents propos et analyses de ceux-ci. Au-delà de leurs antagonismes de classe, tous les cultivateurs ont certains intérêts en commun, notamment obtenir un prix garanti le plus haut possible, aussi est-ce « une lutte des classes continue de basse intensité qui se joue », faite de résistances sporadiques et de guerre des mots.
Si tout le monde est d'accord pour reconnaître que la double culture a entraîné des effets bénéfiques et que désormais tous les habitants ont pratiquement assez de riz à manger sur l'année, des mécontentements demeurent. Les cultivateurs aisés, pourtant principaux bénéficiaires, se plaignent de l'impossibilité d'acheter de nouvelles terres, du coût de la vie, des difficultés à recruter de la main-d'œuvre et de la disparition du temps libre entre deux récoltes. Ils ne reconnaissent pas la moindre amélioration et considèrent que les pauvres s'en sont mieux sortis. Les villageois les plus précaires mesurent avec précision ce qu'ils ont perdu en salaire, en travail en don.
Un sentiment très fort s'exprime au sein du village, que l'ordre naturel des relations économiques locales a été bouleversé par la moissonneuse-batteuse. Désormais, une « machine récolte tout l'argent » et « l'argent quitte le village ». Les considérations morales sont aussi omniprésentes dans les discours des pauvres, au sein d'une communauté régie par ses obligations des uns envers les autres « au-delà de leurs intérêts matériels immédiat » : ceux qui possèdent plus que pour couvrir leurs besoins devraient louer aux plus pauvres, sous peine d'être désignés comme avares. Les riches, pour justifier leur désengagement, insinuent qu'aider les pauvres par la charité ne fait qu'encourager des comportements blâmables. « La lutte idéologique menée pour définir le présent porte également sur la définition du passé. »
Un chapitre est consacré au « travail idéologique » des riches cultivateurs pour se débarrasser du « contexte normatif capitaliste de la vie au village » afin de se défaire de leurs obligations sociales : « Leur stratégie avec sa logique, ses applications et les résistances qu'ils rencontrent en chemin ». « Les croyances et les pratiques gouvernant les relations de classe ne sont pas figées, car comme tout ensemble de normes elles sont le produit historique de luttes et de négociations constantes. Il est toutefois possible d'identifier les grandes lignes de ce que ce processus de lutte a engendré, et qui forme l'environnement normatif du discours actuel. » L'aide apportée par un villageois à un autre est décrite avec le verbe tolong qui suppose un retour d'ascenseur équivalent (mais non identique), manière, pour les pauvres, de sauver les apparences et d'occulter l'humiliation d'être perçus comme inférieurs et dépendants. Tandis que les membres des classes supérieurs cherchent à présenter leurs gestes comme des faveurs, ceux des classes inférieures s'efforcent de les transformer en droits. Ces normes sociales sont aussi renforcées par la religion. L'auteur montre ensuite comment ce « contexte normatif » est l'objet de variations et de conflits d'interprétations : les riches contestent cette qualification en affirmant qu'ils parviennent tout juste à joindre les deux bouts. Comme ceux-ci contrôlent la scène publique, c'est seulement en privé que les pauvres les désignent comme tels. De la même façon, ces derniers cherchent à accentuer leur pauvreté. L'écart économique est également sujet à variation selon les points de vue. Il ne s'agit pas « de triviales différences d'opinion à propos de faits », mais de « la confrontation entre deux constructions sociales de ces faits, chacune étant imaginée et employée pour promouvoir les intérêts d'une classe particulière ».
L'auteur revient sur deux conflits qui ont agité le village : à propos du portail à l'entrée du chemin qui permet de prélever une taxe pour l'entretien de celui-ci, puis de la distribution hautement partisane de matériaux de construction dans le grand cadre du Programme d'amélioration des villages.
Il explique que la pauvreté n'est pas simplement un manque d'argent ou de calories – d'autant qu'à Sedaka personne n'est en danger de mourir de faim – mais surtout une incapacité de s'inscrire dans un ensemble d'égards culturels minimum qui permettent de définir le sens de la pleine citoyenneté au sein de la société locale.
Il observe ensuite « la lutte non spectaculaire mais omniprésente dirigée contre les conséquences du développement du capitalisme porté par l'État dans les campagnes ». Les profits de la double culture pour la classe dominante reposent plus sur la mise à l'écart et le remplacement des pauvres que sur leur exploitation directe. La complexité de la structure de classe à Sedaka, ainsi que les liens familiers, d'amitié, d'appartenance politique, de patronage et de pratique rituelle qui traversent les classes, rendent difficile la formation d'une opinion collective, et représentent un frein à l'action collective sur la plupart des enjeux. Il relève également l'extrême mobilité des populations rurales de Malaisie, prêtes à déménager et défricher un nouveau domaine ou partir travailler en ville, qui ont ainsi l'habitude de « voter avec leurs pieds ». Enfin, ce que Marx a nommé « la contrainte muette des rapports économiques », l'impératif quotidien de gagner sa vie, constitue un ultime obstacle à la résistance ouverte.
Il documente et décrit différentes stratégies observées :
Une « répression routinière » (avertissements indirects, arrestations,…) tentent de maintenir « des frontières qu'aucun paysans sur ses gardes ne transgresserait délibérément ». « En d'autres termes, le contexte coercitif crée et maintient un cadre de privation relative de pouvoir au sein duquel « la contrainte des rapports économiques » peut dès lors prélever son tribu quotidien. » Un minimum de gages publics d'obtempérance de la part des pauvres est nécessaire lorsque les moyens d'existence reposent sur l'économie du village même s'il ne correspond pas aux opinions privées.
Des formes de résistance plus symboliques s'observent également : ragots, calomnies et commérages malveillants derrière lesquels sont désignées implicitement une règle ou une norme qui auraient été enfreintes.
James C. Scott conteste le « mélange de présupposés léninistes aussi bien que bourgeois » qui considère comme triviales ces actions mineures ou fugitives, et que la « vraie résistance » ne pourrait être qu'incarnée par des luttes organisée et à prétentions révolutionnaires. Ainsi la désintégration de l'armée russe ou de celle de Tchang Kaï-chek était le résultat de petits actes intéressés d'insubordination mais qui, mis bout à bout, ont créé une situation révolutionnaire. « Ignorer l'élément intéressé de la résistance paysanne revient à ignorer le contexte déterminé de la politique paysanne mais aussi de la plupart des agissements politiques des classes inférieures. C'est précisément la fusion de l'intérêt et de la résistance qui est la force vitale animant la résistance des paysans et des prolétaires. »
Le dernier chapitre est consacré à une discussion du concept gramscien d'hégémonie. James C. Scott analyse la « double manipulation symbolique de l'euphémisation » du pouvoir économique. En contestant, même très discrètement, la position idéologique des riches, les pauvres démontrent qu'elle les convainc peu. Les riches, eux-mêmes, en prenant en compte certains besoins des pauvres, contribuent à fragiliser leur domination idéologique. L'hégémonie doit, en théorie, assurer la paix sociale sans recours à l'appareil coercitif de l'État, mais l'auteur soutient que le capitalisme, pas plus que la féodalisme, n'est parvenu à la faire intérioriser par les classes subordonnées : l'obtempérance apparente ne découle pas nécessairement d'un soutien idéologique actif, mais aussi d'une résignation rétive. « Je crois que Gramsci fait erreur quand il affirme que le radicalisme des classes subordonnées réside davantage dans leurs actes que dans leurs croyances. C'est même plutôt l'inverse. Le comportement – en particulier dans les situations de pouvoir – est précisément le domaine où les classes dominées sont les plus contraintes. Et c'est au niveau des croyances et des interprétations – où elles peuvent s'aventurer sans risque – qu'elles sont les moins entravées. » La fonction première d'un système de domination est de « définir ce qui est réaliste et ce qui ne l'est pas, de « reléguer certains buts et certaines aspirations dans le domaine de l'impossible, du rêve futile, des vaines espérances ». En 1788, peu de paysans français parlaient des châteaux qu'ils allaient saccager en 1789, comme peu de paysans russes discutaient en 1916 des terres qu'ils allaient s'approprier en 1917, mais ils conservaient « une autonomie considérable pour construire une vie et une culture qui ne so[ie]nt pas entièrement contrôlées par la classe dominante ». « La sous-culture relativement non censurée des classes subordonnées est à chercher dans les lieux où elle est créée, derrière la scène », et n'est pas une réfutation systématique de l'idéologie dominante. Ainsi, il considère qu' « aucun ordre social ne semble inévitable » puisque nombre de pratiques rituelles renversent la distribution des statuts et des récompenses au sein de l'ordre social existant. Les pensées millénaristes et utopistes envisagent également un changement radical dans la distribution du pouvoir, de la richesse et des statuts. « La croyance au retour d'un roi juste, similaire à celui tsar-délivreur en Russie, représente un exemple frappant de la façon dont un mythe autrefois conservateur de royauté divine peut, dans les mains de la paysannerie, être transformé en mythe révolutionnaire par une sorte de ju-jitsu symbolique. Si la royauté en soi est maintenue symboliquement, le roi réel et l'ordre social qu'il représente sont niés. »
« Une idéologie hégémonique requiert, par définition, que ce qui relève en réalité de l'intérêt particulier soit reformulé et présenté comme un intérêt général. » Pour avoir le moindre espoir d'obtenir une obtempérance, elle doit toutefois tenir au moins une partie de ses promesses. Son érosion ou la lutte des classes proviennent de son incapacité à tenir celles-ci.
L'auteur rappelle que les ouvriers allemands de la Ruhr après la Première Guerre mondiale et avant leur révolution prolétarienne spontanée, pas plus que le prolétariat russe à la veille de la révolution bolchevique, ne présentaient de signe de sentiments révolutionnaires. Leurs revendications traduisaient exactement « ce que Lénine aurait appelé une conscience réformiste ou syndicale ». Une crise révolutionnaire, dont des leaders pourraient ensuite tirer avantage, ne dépend ni d'une conscience révolutionnaire ni d'une idéologie élaborée.
« Historiquement c'est le capitalisme qui a transformé les sociétés et brisé les rapports de production existants. Même un regard rapide jeté sur l'histoire montrera que le développement capitaliste requiert toujours la violation du “contrat social“ antérieur, qu'il avait, dans la plupart des cas, d'abord contribué à créer et à maintenir. » « Les enclosures, l'introduction de la machine agricole, l'invention du système manufacturier, l'utilisation de l'énergie vapeur, le développement de la chaîne de montage, et aujourd'hui la révolution de l'informatique et de la robotique, ont tous eu des conséquences matérielles et sociales massives qui ont sapé les conceptions antérieures du travail, de l'équité, de la sécurité, de l'obligation et des droits. »
Avec cette étude minutieuse, James C. Scott dévoile les rouages des rapports de domination et remet en cause le fameux concept d'hégémonie idéologique. Il met ainsi en lumière ce qu'il nomme « les armes des faibles », souvent invisibilisées par l'historiographie et invite à ne négliger ni leur rôle ni leur importance.
Ernest London
Le bibliothécaire-armurier
14.04.2026 à 12:39
L'intelligence artificielle, de plus en plus utilisée par les armées, finira-t-elle par engloutir et détruire l'humanité ? Certains s'en inquiètent et proposent de limiter ses éventuels excès en instaurant quelques chartes éthiques ou en limitant l'accès. C'est le cas de Dario Amodei, PDG d'Anthropic — la société qui produit Claude, modèle d'IA concurrent de ChatGPT qui a récemment refusé de se soumettre à l'ultimatum de l'animateur de télévision et désormais chef du Pentagone, Pete Hegseth. La puissance destructrice de l'IA sera-t-elle contenue par la bonne volonté de quelques entrepreneurs ? Giorgio Grizotti émet ici quelques sérieux doutes.
Alors qu'un tournant historique se joue — une offensive technofasciste mondiale qui instaure un régime de guerre permanente — l'IA devient le système nerveux central de cette volonté de puissance. Elle s'intègre à toutes les technologies de guerre : des plateformes existantes, y compris les systèmes nucléaires de commandement et de contrôle (NC3), aux nouveaux systèmes autonomes, notamment les drones. Le résultat est déjà visible : le ciblage algorithmique sélectionne à Gaza les objectifs individuels — anéantis avec leurs familles — et planifie à des rythmes de centaines d'objectifs quotidiens les bombardements en Iran et au Liban, avec des erreurs retentissantes comme le bombardement de l'école primaire pour filles à Minab, qui a tué plus de 160 écolières iraniennes ; en Ukraine, les drones frappent autonomement, au-delà du seuil du contrôle humain — lorsque le signal est brouillé, la machine décide seule. De la décision humaine à la délégation létale aux machines, en temps réel et à une échelle industrielle.
Le 27 février 2026, Dario Amodei, PDG d'Anthropic — la société qui produit Claude, modèle d'IA concurrent de ChatGPT — a refusé l'ultimatum de Pete Hegseth, le fanatique post-croisé ministre de la guerre, qui exigeait un accès illimité au système, surveillance de masse et armes autonomes incluses. La controverse avec l'administration Trump met en évidence le danger réel de l'IA entre des mains irresponsables.
Mais la complaisance progressiste — « enfin une big tech qui résiste à Trump » — est exagérée. Anthropic était déjà intégrée au complexe techno-militaire américain : avec le Project Maven, un programme du Pentagone utilisant l'IA pour automatiser l'analyse d'images et accélérer la « kill chain » dans les opérations militaires. Le programme comprenait, outre Anthropic avec Claude, Amazon Web Services et Palantir, l'entreprise de Peter Thiel, idéologue technofasciste proche du gouvernement. Dans une interview à CBS News, Amodei l'admet ouvertement : l'IA joue un rôle « existentiel » dans la défense des États-Unis et il se déclare « d'accord sur 98-99 % des utilisations faites par le Pentagone ». La frontière qu'il propose n'est pas entre paix et guerre, mais entre usages autorisés et interdits à l'intérieur de la guerre elle-même — une distinction d'autant plus fragile que les mêmes infrastructures servent à la fois au renseignement, à la surveillance et à l'automatisation de la violence.
Par ce geste, Amodei a néanmoins mis en lumière la question éthico-juridique qui dépasse la guerre. Comme presque tous les oligarques de la tech de la Silicon Valley, Anthropic a diffusé ses pseudo-normes sur l'IA dans une « Constitution de Claude », publiée sous licence Creative Commons — avec la particularité d'avoir tenté de les transformer en outil technique d'entraînement. Alors que l'Union européenne a adopté l'AI Act — entré en vigueur en août 2024, premier cadre juridique général sur l'IA au monde — qui exclut pourtant précisément les usages militaires, celle d'Anthropic reste une autorégulation d'entreprise. Son chatbot Claude devrait se comporter comme « une bonne personne » (sic), mais les règles ne s'appliquent qu'aux utilisateurs civils — les modèles distribués à l'armée ne sont pas entraînés selon les mêmes principes.
L'éthique d'Anthropic est un produit pour le marché grand public ; avec le Pentagone, en revanche, on négocie. C'est le cadre de l'essai « L'adolescence de la technologie » (janvier 2026) : l'objectif est une soi-disant intelligence artificielle générale — une « IA puissante », « un pays de génies dans un datacenter » prêts à opérer à l'échelle planétaire d'ici un ou deux ans. Dans cette perspective, la démocratie américaine est un dogme, la Chine une obsession existentielle, et la crise écologique absente. L'IA promet la prospérité sur une planète que sa ruée vers l'or est en train de dévaster.
C'est dans ce contexte que sont présentés les risques liés à une telle puissance technologique. Parmi eux, je me concentrerai sur les deux qui sont les plus directement associés aux dynamiques de guerre.
Le premier, illustré par la célèbre réplique « I'm sorry, Dave » — celle de l'ordinateur meurtrier et désobéissant de 2001 : L'Odyssée de l'espace — concerne le « désalignement ». Amodei s'en inquiète sérieusement : il s'agit du moment où les systèmes d'IA, agissant de manière imprévisible, cessent d'obéir. Lors d'expériences en laboratoire, Claude aurait même tenté de conditionner les chercheurs qui contrôlaient la décision de l'éteindre en menaçant de divulguer des informations privées sensibles, pour l'éviter. Il aurait aussi appris à détecter les phases d'évaluation, trompant délibérément ses testeurs.
Après avoir déjà enfreint ses propres règles pendant l'entraînement, les IA — écrit Amodei — « pourraient simplement développer une personnalité qui les rend assoiffées de pouvoir ou excessivement zélées, de la même manière que certains êtres humains apprécient simplement l'idée d'être des esprits maléfiques ». Une description qui rappelle l'équivalent algorithmique de Donald Trump.
La deuxième grande menace est la démocratisation de la destruction de masse. Un modèle avancé peut guider n'importe qui — même sans compétences spécifiques — pas à pas dans la conception d'une arme biologique, en abattant la barrière qui séparait jusqu'à présent la compétence technique de la volonté de tuer. Les modèles actuels pourraient déjà assister quelqu'un ayant un diplôme scientifique générique dans l'ensemble du processus de production d'un agent pathogène. Lors de ses propres tests, Anthropic a constaté que les modèles doublaient ou triplaient les probabilités de succès. Par ailleurs, alors même que j'écris ces lignes, Anthropic a décidé de ne pas rendre publique une version avancée de son modèle Claude, connue sous le nom de Mythos, jugée trop puissante pour être distribuée en toute sécurité, notamment en raison des risques de piratage et de cyberattaque. Selon les informations disponibles, Mythos serait capable de contourner les défenses informatiques actuelles et de pénétrer des systèmes complexes à un niveau bien au-delà des capacités de protection humaines, se révélant « actuellement bien plus avancé » que les normes de sécurité disponibles.
Amodei rejette tout catastrophisme, parlant de risques réels mais surmontables, sans garantie. Dans le contexte politique actuel, cependant, l'idée qu'ils soient gérables est un acte de foi — si les menaces sont vraiment celles qu'il décrit lui-même.
Les analyses de Dario Amodei sur la puissance et les capacités destructrices de l'IA « puissante » ou générale, bien que techniquement fondées, restent des hypothèses controversées ; elles sont contestées, par exemple, par Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, pour l'instant la seule start-up européenne qui ambitionne de rivaliser au niveau mondial. Pourtant, l'éthique d'Amodei est rudimentaire et son positionnement politique semble viser avant tout à se tailler un rôle de référent technopolitique en cas de retour des démocrates au pouvoir. Il manque toute réflexion sur les causes structurelles : la concentration du pouvoir, la dévastation écologique de l'explosion computationnelle, les intérêts d'une entreprise valorisée à 380 milliards de dollars. Son « non » à Hegseth risque de devenir la feuille de vigne d'un secteur qui agite des codes éthiques comme des certificats de fiabilité — comme les banques qui après 2008 se sont dotées de bureaux de « compliance », tout en continuant exactement comme avant.
L'enjeu va bien au-delà de la controverse : il s'agit de savoir qui décide de ce que font les machines qui organiseront de manière toujours plus envahissante le travail, la guerre, l'information, la technoscience et la vie quotidienne — qui contrôle leur mémoire, leurs objectifs, leurs seuils d'intervention et leur développement écologiquement dévastateur. Le cas Amodei montre que non seulement les autocraties, mais aussi les démocraties représentatives en dissolution — où le pouvoir réel est concentré dans la finance — sont incapables de gérer l'entrée en jeu de technologies plus disruptives que la bombe atomique. Il ne s'agit pas de réformer les mégamachines du capital — même si nous pouvons nous les réapproprier tactiquement — mais d'en saboter les mécanismes cognitifs et de construire de nouvelles architectures. Comme la crise écologique, cette menace ne pourra pas non plus être affrontée sans un tournant radical qui restitue au commun le contrôle d'une telle puissance. Sinon, ce sera le chaos.
Giorgio Griziotti
14.04.2026 à 12:20
La partie sans alternative : Le nucléaire comme configuration sans dehors
Après Sédater le risque : comment le nucléaire fabrique l'acceptation, Patrice Girardier s'attaque cette semaine à la structure politique profonde du nucléaire. En utilisant la métaphore de l'échiquier, il démontre que le nucléaire n'est pas un simple choix énergétique, mais une « architecture de pouvoir » qui s'impose à nous à par des dispositifs qu'il s'agit ici de circonscrire : l'asymétrie géographique ou comment le risque est structurellement déporté vers la « périphérie » pour protéger le « centre ». Le rôle de la Sûreté qui transforme toute incertitude en procédure administrative et l'administration de l'éternité ou comment les déchets verrouillent notre futur pourdes millénaires.
On nous propose souvent de « débattre » du nucléaire comme si la question demeurait ouverte, suspendue dans un présent encore disponible. Comme si choisir était encore possible. Comme si renoncer l'était tout autant.
Mais le plateau est déjà là.
Il ne se déploie pas sous nos yeux.
Il ne naît pas de nos discussions.
Il précède.
Avant même que le premier argument ne soit formulé, avant que la moindre opposition ne prenne corps, la structure est en place. Elle ne dépend pas de nous. Elle nous accueille — ou plutôt, elle nous absorbe.
Entrer dans la question nucléaire, ce n'est pas entrer dans un débat. C'est entrer dans une configuration.
Une géométrie fixe.
Un échiquier dont les cases ne bougent pas.
Claires. Sombres. Alternées.
Indifférentes à ce que nous pensons y jouer.
Rien ici n'est improvisé.
Rien n'est négocié à l'instant.
Les positions ne sont pas choisies.
Elles sont attribuées.
À chacun une fonction.
À chaque fonction une trajectoire.
Exécuter. Occuper. Relayer.
La liberté, dans cet espace, n'est qu'un déplacement encadré.
La valeur elle-même n'est pas discutée. Elle est donnée.
Non pas au centre visible du jeu, mais dans ses marges invisibles — là où s'écrivent les règles qui ne se déclarent jamais. Là où s'organise la distribution du possible.
Déplacer le risque.
Stabiliser le récit.
Maintenir la continuité.
Voilà les véritables coups d'ouverture.
Ils ne surgissent pas avec l'énergie.
Ils ne commencent pas avec la lumière.
Ils précèdent même le premier bénéfice annoncé.
Le nucléaire n'est pas une réponse improvisée à un besoin industriel. C'est une architecture.
Une structure administrée où chaque mouvement produit un effet différé. Où chaque décision engage une durée qui excède ceux qui la prennent.
Mandats dépassés.
Carrières effacées.
Générations incluses.
Les joueurs changent.
Les pièces circulent.
Mais la configuration persiste.
La question fondamentale — celle de savoir si la partie doit avoir lieu — n'est jamais posée.
Elle est déjà tranchée.
Ce qui nous est accordé n'est pas le choix du jeu, mais la discussion de ses coups.
Optimiser. Ajuster. Tolérer.
Toujours à l'intérieur.
Pendant que l'attention se fixe sur les chiffres, sur les seuils, sur les controverses visibles,
la position, elle, ne varie pas.
Elle ne dépend pas de l'opinion.
Elle relève d'une architecture.
Une architecture sans vide, sans dehors, qui a déjà prévu l'emplacement exact où chacun devra se tenir.
L'ouverture d'une partie ne se produit jamais là où le regard se pose.
Elle ne commence ni dans le bruit maîtrisé des turbines, ni dans la blancheur contrôlée des salles de commande.
Elle commence ailleurs.
À distance.
Hors champ.
Dans un espace que le centre ne regarde pas, mais dont il dépend entièrement.
Car avant l'énergie, il y a la matière.
Et avant la matière, il y a l'extraction.
Là se situe le premier geste.
Discret. Décisif.
Transformer la roche en ressource.
Transformer le sol en gisement.
Ce déplacement n'est pas seulement technique.
Il est déjà linguistique.
On ne creuse pas.
On « valorise ».
On ne prélève pas.
On « exploite ».
On ne détruit pas un milieu.
On « mobilise une réserve ».
La sédation commence ici.
Dans cette première traduction.
Cartographier des teneurs.
Projeter des volumes.
Calculer des rentabilités.
Le langage organise.
Il rend opératoire.
Et dans ce mouvement, quelque chose disparaît.
Les corps.
Ceux qui extraient ne figurent pas dans l'équation.
Ils ne sont pas des pièces.
Ils ne sont pas des variables.
Ils sont la condition silencieuse d'une nécessité déclarée.
Le minerai, lui, circule.
Il est classé, mesuré, intégré.
Les tonnes s'additionnent.
Les flux s'alignent.
Les contrats se signent — ailleurs.
Dans les capitales.
Dans les centres de décision.
Pendant ce temps, la position se stabilise.
Sans bruit.
Sans scène.
C'est ici que la première dissymétrie s'installe.
Une fracture.
Le territoire qui fournit la matière n'est jamais celui qui reçoit la lumière.
L'énergie circule vers le centre.
Le risque demeure à la périphérie.
Sans retour.
Sans symétrie.
Une première case sombre apparaît — mais elle n'est jamais nommée comme telle.
Elle persiste après l'extraction.
Après les machines.
Après les départs.
Le territoire reste.
Actif.
Chargé.
Le risque, encore dilué dans l'activité minière, ne disparaît pas.
Il change simplement de statut.
Il cesse d'être visible.
Il devient résiduel.
Il est relégué.
Maintenu hors du récit principal.
Le centre, lui, reste intact.
Protégé par la distance.
Protégé par la dissociation.
Ce qui produit l'énergie n'est pas ce qui en porte la trace.
Et cette séparation n'est pas accidentelle.
Elle est structurelle.
Extraire, c'est ouvrir une durée.
Une durée qui ne coïncide avec aucun calendrier politique, aucune logique économique, aucune mémoire immédiate.
La profondeur géologique devient profondeur administrative.
Permis.
Normes.
Autorisation.
L'uranium change de régime, mais pas de temporalité.
Il transporte avec lui une irréversibilité.
Un temps long, incompressible.
Un temps qui excède.
Le bénéfice, lui, est anticipé.
Projeté.
Déplacé vers un ailleurs.
Vers un futur proche.
Vers un centre équipé.
Tandis que l'effort reste localisé.
Immédiat.
Inscrit.
Et que la trace, elle, s'étire.
Sur des siècles.
Sur des millénaires.
L'asymétrie est là.
Dans ce décalage.
Dans ce transfert.
Dans ce déséquilibre fondamental entre ce qui est pris, ce qui est transformé, et ce qui demeure.
La chaîne commence sans fin visible.
Le premier coup avance hors du regard.
Un pion se déplace, loin du centre apparent, ouvrant une trajectoire que rien ne refermera complètement.
Et déjà, sans qu'elle ne soit encore nommée,
la règle de partage est fixée.
Inégale.
Irréversible.
Structurante.
Pour comprendre la stabilité du plateau, il ne suffit pas de regarder la surface.
Il faut regarder dessous.
Là où rien n'est montré.
Là où rien n'est débattu.
Sous la table, il y a le sabre.
L'énergie n'est pas l'origine du nucléaire.
Elle en est la conséquence visible.
Avant la lumière, il y a l'ordre.
Avant la production, il y a la maîtrise.
Avant la maîtrise, il y a la puissance.
Le nucléaire ne naît pas seulement d'une nécessité industrielle.
Il émerge d'une logique stratégique.
Souveraineté.
Dissuasion.
Contrôle.
Un régime où le secret précède la diffusion.
Où l'opacité n'est pas un défaut, mais une condition.
Ce qui est ensuite présenté comme infrastructure énergétique a d'abord été conçu comme architecture de pouvoir.
Le plateau, dès lors, ne peut être instable.
Il est structuré pour durer.
Dans cette configuration, le Roi existe.
Il incarne la continuité.
La stabilité.
La permanence nationale.
Mais c'est un Roi fragile.
Il ne peut pas tomber.
Il ne doit pas être exposé.
Il ne doit pas être atteint.
Sa vulnérabilité impose une organisation totale du jeu.
Autour de lui, tout s'ordonne.
Et au centre du plateau se tient une autre figure.
La Sûreté.
Non pas comme simple fonction, mais comme principe.
Elle agit comme une Reine.
Mobile.
Transversale.
Omniprésente.
Elle ne cherche pas la victoire.
Elle ne produit pas.
Elle maintient.
Elle encadre les trajectoires.
Elle limite les écarts.
Elle transforme l'incertitude en procédure.
Chaque mouvement est anticipé.
Chaque geste est inscrit.
Chaque variation est capturée.
Rien n'est laissé au hasard.
Ou plutôt : le hasard est converti.
Traduit.
Absorbé.
Sous l'égide de cette Reine, l'obéissance change de nature.
Elle ne se présente plus comme contrainte.
Elle devient condition de survie.
Suivre la règle, ce n'est pas se soumettre.
C'est rester dans le jeu.
Le geste n'est jamais libre.
Il est prescrit.
Séquençage.
Validation.
Traçabilité.
L'action individuelle disparaît dans la chaîne.
Le doute lui-même ne subsiste pas comme expérience.
Il est immédiatement requalifié.
Anomalie.
Écart.
Non-conformité.
Le ressenti est traduit en catégorie.
La catégorie est intégrée.
L'intégration appelle une correction.
Le système ne nie pas l'incertitude.
Il la capture.
Et ce faisant, il neutralise ce qui pourrait devenir rupture.
Dans cette architecture, l'initiative isolée devient un danger. Non pas parce qu'elle est erronée, mais parce qu'elle échappe.
Elle échappe au protocole.
Elle échappe à la traçabilité.
Elle échappe à la règle.
Et ce qui échappe doit être réduit.
Non par sanction spectaculaire, mais par intégration.
Par conformité.
Le langage que nous avons vu à l'œuvre trouve ici sa fonction centrale.
Il ne se contente pas de décrire.
Il stabilise.
Il maintient le sabre hors du regard.
Dire « événement significatif », ce n'est pas atténuer.
C'est encadrer.
Dire « niveau », « seuil », « valeur », ce n'est pas seulement mesurer.
C'est refroidir.
La perception disparaît.
La sensation s'efface.
Il ne reste que l'indicateur.
Et l'indicateur ne débat pas.
Il s'interprète dans un cadre déjà défini.
Le politique, alors, se déplace.
Il ne disparaît pas.
Il est sédaté.
La discussion ne porte plus sur la structure, mais sur ses ajustements.
Sur ses marges.
Sur ses optimisations.
L'ordre précède le marché.
La règle précède le choix.
Et la sûreté produit un effet décisif :
Elle fabrique une perception de maîtrise.
Une maîtrise suffisamment stable pour clore la question.
Non pas en supprimant le risque, mais en le rendant compatible avec la continuité.
La position reste fixe.
Non parce que le danger a disparu, mais parce que l'horizon a été réduit.
Il n'y a plus d'extérieur à la règle.
Plus d'espace pour penser autrement.
Le possible lui-même est encadré.
Et dans cet encadrement,
le système tient.
Silencieusement.
Solidement.
Durablement.
Le propre de l'échiquier nucléaire est qu'il ne se referme jamais.
Une partie peut ralentir.
Une installation peut s'arrêter.
Une production peut être suspendue.
Mais le plateau, lui, demeure.
Il conserve.
Il enregistre.
Chaque mouvement y laisse une trace qui ne s'efface pas.
C'est ici qu'apparaissent les cases mortes.
Des zones sorties du jeu apparent, mais jamais du système.
Périmètres interdits.
Territoires extraits.
Sites abandonnés — en apparence seulement.
Ils ne produisent plus.
Ils ne participent plus.
Mais ils agissent encore.
Silencieusement.
Durablement.
Le danger n'y circule plus comme flux.
Il s'y fixe.
Perdre une case, ici, ne signifie pas perdre.
Cela signifie déplacer.
L'accident n'interrompt pas la partie.
Il la reconfigure.
Tracer une limite.
Nommer une zone.
Classer une situation.
La réponse est spatiale avant d'être politique.
On circonscrit.
On délimite.
On stabilise.
Le vocabulaire suit.
Réhabilitation.
Gestion.
Suivi.
La case noire n'est pas supprimée.
Elle est administrée.
Elle devient archive.
Une archive matérielle, inscrite dans le sol, qui ne se contente pas de témoigner, mais qui alimente.
Retour d'expérience.
Le passé est capturé.
Intégré.
Reconverti.
Ce qui a échappé devient donnée.
Ce qui a rompu devient modèle.
Et le modèle renforce la règle.
La stabilité ne repose pas sur l'absence de rupture, mais sur sa digestion.
On évacue les corps.
On fige les structures.
On déplace la production.
Ailleurs.
Toujours ailleurs.
Le centre se recompose.
La périphérie accumule.
Et au-delà même de ces zones apparaît une autre figure.
Plus radicale.
Plus silencieuse encore.
La pièce orpheline.
Le déchet.
Il ne produit rien. Il ne sert plus.
Il ne circule plus.
Mais il impose.
Sa durée.
Sa présence.
Son irréductibilité.
Là où toutes les autres pièces s'inscrivent dans une logique fonctionnelle, le déchet échappe.
Il ne disparaît pas.
Il ne se transforme pas utilement.
Il persiste.
Cent mille ans.
Une échelle sans équivalent politique.
Sans équivalent institutionnel.
Sans équivalent linguistique.
Aucun mandat ne couvre cette durée.
Aucune organisation ne peut la garantir.
Et pourtant, il faut faire comme si.
Alors la sûreté change de régime.
Elle devient prospective.
Elle simule.
Séismes.
Infiltrations.
Érosions.
Elle projette dans un futur sans témoin.
Elle tente d'encadrer ce qui excède toute expérience.
Enfermer l'éternité dans des dossiers.
Stabiliser l'inconnu par anticipation.
Produire une continuité là où toute continuité est incertaine.
La position reste stable, nous dit-on.
Parce que nous savons isoler.
Parce que nous savons contenir.
Parce que nous savons gérer.
Mais cette stabilité repose sur une hypothèse.
Une seule.
La transmission.
Transmettre les savoirs.
Transmettre les signes.
Transmettre la responsabilité.
Sans rupture.
Sans oubli.
Sans perte.
Sur des durées qui excèdent toute mémoire humaine organisée.
Le déchet est là.
Comme rappel.
Matériel.
Incontestable.
La partie ne se termine pas.
Elle se prolonge.
Indéfiniment.
Nous habitons une configuration héritée.
Chaque décision passée continue d'agir.
Chaque choix inscrit continue de lier.
Le futur n'est pas ouvert.
Il est occupé.
Par des traces que nous n'avons pas produites, mais que nous devons maintenir.
Nous avançons sur des cases dont nous n'avons pas choisi la couleur.
Sous la contrainte d'un Roi toujours fragile.
Qui ne tient que par la rigueur constante des règles, par la répétition des protocoles, par la continuité des gestes.
Le plateau demeure.
La position est stable.
Et la partie continue.
Non pas parce qu'elle est maîtrisée, mais parce qu'aucune sortie n'a été trouvée.
Renverser l'échiquier serait rompre l'ordre.
Mais dans cet ordre même,
nous sommes déjà pris.
Patrice Girardier