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01.10.2026 à 12:00

Quand la technologie devient un projet politique

Dans La sommation technologique. Au temps des catastrophes , Irénée Régnauld examine le déploiement de l’intelligence artificielle, devenu en quelques années un enjeu majeur des discours politiques, des rapports sociaux et des représentations de l’avenir, et plus largement la manière dont la puissance technologique tend à devenir un véritable projet politique autoritaire. Une formule résume avec force cette ambition : lorsque des gouvernements acceptent et soutiennent le déploiement de l’intelligence artificielle, il ne s’agit de rien d’autre que de « lâcher les chevaux du business et piétiner la réalité du dérèglement climatique ». L’auteur de cet ouvrage, « essayiste contribuant aux débats sur le numérique », sociologue et cofondateur, en 2016, de l’association technocritique « Le Mouton numérique », défend ainsi l’idée que nous assistons actuellement au déploiement d’une « sommation » technologique, qu'il aborde selon trois axes : la décrire, examiner les critiques les plus courantes qui lui sont adressées et élaborer une critique de la critique susceptible d’ouvrir une perspective émancipatrice. « Sommation » doit ici s’entendre au sens littéral et juridique d’une injonction faite à chacun d’entre nous de se soumettre aux impératifs dont l’IA est porteuse. Une catastrophe écologique, sociale et politique La « sommation » technologique ne relève donc pas seulement d’un discours : elle accompagne une transformation des rapports sociaux et des formes de pouvoir. En faisant de l’adaptation aux impératifs technologiques une nécessité, elle contribue, selon l’auteur, à légitimer des formes de contrôle, de hiérarchie et de mise au travail qui nourrissent une tentation réactionnaire. Elle prépare ainsi le terrain à une mutation du capitalisme vers une nouvelle phase de libertarianisme autoritaire, hostile à la démocratie. C’est dans cette perspective que l’auteur revient sur les infrastructures qui rendent possible le déploiement des systèmes d’IA et sur leurs effets concrets. L’ouvrage en montre les conséquences sur le travail : déplacement des tâches, compression des rythmes, remaniement des rapports de pouvoir. Sa dimension pédagogique tient notamment à cette volonté de rendre visibles les réalités matérielles qui se cachent derrière la fascination pour la puissance technologique. Mais cette transformation ne concerne pas seulement le travail. Elle s’inscrit aussi dans un ensemble politique plus large, que l’auteur rapproche de la matrice néoréactionnaire. C’est dans ce contexte qu’il examine l’usage du terme « technifascisme », qui circule aujourd’hui abondamment, en prenant soin d’en distinguer les différentes sources, d’André Gorz à Olivier Tesquet et Norman Ajari. L’IA au service du contrôle et de la surveillance L’ouvrage concentre également son effort de clarification sur les différentes manières de parler des systèmes d’IA et d’envisager les développements en cours. Certains discours sont fatalistes (« nous devrions nous plier à ce que l’époque nous propose »), d’autres sont optimistes et considèrent que tout cela sera bientôt dépassé. Une approche plus fonctionnaliste estime que les défauts seront rapidement corrigés, tandis qu’un discours plus ordinaire présente déjà ces systèmes comme indispensables à notre existence. Autant de manières d’envisager l’IA qui tendent à laisser de côté la question de ses finalités et des choix politiques qu’elle implique. En période électorale, en 2026-2027, il convient par ailleurs de relever les interrogations adressées au corps électoral : que doit faire la gauche des questions technologiques ? Comment envisager nos dépendances géopolitiques à l’égard des terres rares ? Sur ces questions, l'auteur affiche une option centrale : l’avenir ne pourra se jouer que dans une maîtrise démocratique de la conception technologique. Et comme cette option n’a aucun apparentement avec le luddisme historique, il précise que son propos demeure guidé par une double exigence : réduire ce qui doit l’être et assigner le reste à des finalités sociales explicitement délibérées. C’est à partir de cette option que l’auteur s’attache à saisir les formes d’autoritarisme technologique dans lesquelles se repère l’intrication de l’IA et de l’État. Ainsi montre-t-il que, sans l’État, l’installation de caméras dans les villes n’aurait pas eu lieu de la même manière, puisqu’elle a notamment été accompagnée de subventions publiques. Il pose également la question des fichiers de surveillance et des lois sécuritaires dont, remarque-t-il, aucune étude d’impact n’atteste l’efficacité en matière de réduction du terrorisme, contrairement à ce qui est parfois affirmé. Cet argument demeure toutefois fragile, puisqu’il repose sur l’examen d’un avenir encore inconnu. Ce qui importe surtout à ses yeux est de relever une dynamique générale témoignant d’une pratique du pouvoir de plus en plus brutale au niveau de l’État dans son usage de l’IA, version technique des dispositifs numériques. Du technofascisme au technoconservatisme Pour autant, l’auteur ne se contente pas d’énumérer ce qui renvoie, selon lui, à un « technofascisme ». Il cherche également à prévenir les écueils auxquels ces notions exposent. Il sait que leur usage courant conduit souvent à dénoncer soit une technologie particulière, soit l’automatisation de certaines décisions publiques. Il propose donc une analyse des notions de « techno » et de « fascisme », et tente de déconstruire l’idée d’un coup d’État récent et technologique des institutions centrales de l’État. En évoquant de nombreux auteurs et autrices sur ce plan, son parti pris vise moins à désigner telle ou telle ingénierie qu’à faire apparaître le terreau sur lequel pourrait se développer une telle évolution. C’est pourquoi, dans sa dimension la plus globale, l’auteur analyse plutôt ce qu’il appelle le « technoconservatisme » que le « technofascisme ». Il s’intéresse ainsi à différents acteurs et lieux où se cristallisent ces idées : la conférence de Laurent Alexandre, prophète du transhumanisme ; Olivier Babeau et l’adulation des régimes néolibéraux ; Aurélie Jean et sa proposition de renvoyer Greta Thunberg à l’école ; le rôle de l’Institut Sapiens ; Luc Ferry et la philosophie libérale ; Christelle Morançais et les économies imposées à la culture ; Valérie Pécresse et la « hache » anti-bureaucratique ; Pierre-Édouard Stérin et la « catho-tech », etc. Sans être dupe de la portée moindre, en France, de certains personnages médiatiques par rapport aux institutions internationales ou aux « vedettes mondiales » comme Elon Musk, il les inscrit dans une constellation plus large. Ces différents « cas » sont examinés un à un, mais ce sont surtout les thèmes qui les traversent qui frappent. Ils dessinent une cartographie précise des projets les plus influents de cette sphère : darwinisme social du QI, fronde contre le principe de précaution, réforme de l’État dans un sens entrepreneurial, mépris pour les sciences humaines, méritocratie du savoir, restauration du mythe de l’entrepreneur, retour du privé contre le public, etc. Cette analyse conduit aussi à s’interroger sur la part de certains États, notamment les États-Unis, dans les infrastructures matérielles, les logiciels et les systèmes d’exploitation utilisés. L’auteur précise, par exemple, que ces échanges ont pour principe une circulation massive des données vers l’autre côté de l’Atlantique. Les limites de la technocritique À cela s’ajoute une autre question, non moins centrale dans l’ouvrage que les descriptions de la technosphère : celle de l’élaboration de la « techno-critique », issue du néologisme forgé en 1975 par l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy. L’auteur en examine les différentes formes et modalités, pour partie anti-industrielles — contre-sommet de l’IA, Anti-Tech-Résistance, marges de l’écologie politique, anarcho-primitivistes, Les Soulèvements de la Terre, etc. — et considère que ce mouvement se place sur le terrain d’un idéalisme radical, confinant à une forme d’impolitique de la technique. Il ne s’agit donc pas seulement, pour lui, de critiquer le développement technologique, mais de s’interroger sur les conditions dans lesquelles cette critique peut effectivement produire des prises politiques. La question se déplace ainsi vers les fronts de contestation ouverts autour de ces enjeux et vers les bases sociales et populaires susceptibles de soutenir de véritables résistances. Là encore, l’enjeu est clair et, par ailleurs, travaillé depuis 2020 par l’auteur et son acolyte Yaël Benayoun : comment adopter un point de vue critique sur le développement des technologies numériques capable d’offrir des prises efficaces pour lutter contre l’emprise technofasciste ? C’est finalement à cette condition qu’une démocratie technique peut devenir autre chose qu’un principe abstrait : un enjeu politique à partager.

Texte intégral (1539 mots)

Dans La sommation technologique. Au temps des catastrophes, Irénée Régnauld examine le déploiement de l’intelligence artificielle, devenu en quelques années un enjeu majeur des discours politiques, des rapports sociaux et des représentations de l’avenir, et plus largement la manière dont la puissance technologique tend à devenir un véritable projet politique autoritaire. Une formule résume avec force cette ambition : lorsque des gouvernements acceptent et soutiennent le déploiement de l’intelligence artificielle, il ne s’agit de rien d’autre que de « lâcher les chevaux du business et piétiner la réalité du dérèglement climatique ».

L’auteur de cet ouvrage, « essayiste contribuant aux débats sur le numérique », sociologue et cofondateur, en 2016, de l’association technocritique « Le Mouton numérique », défend ainsi l’idée que nous assistons actuellement au déploiement d’une « sommation » technologique, qu'il aborde selon trois axes : la décrire, examiner les critiques les plus courantes qui lui sont adressées et élaborer une critique de la critique susceptible d’ouvrir une perspective émancipatrice. « Sommation » doit ici s’entendre au sens littéral et juridique d’une injonction faite à chacun d’entre nous de se soumettre aux impératifs dont l’IA est porteuse.

Une catastrophe écologique, sociale et politique

La « sommation » technologique ne relève donc pas seulement d’un discours : elle accompagne une transformation des rapports sociaux et des formes de pouvoir. En faisant de l’adaptation aux impératifs technologiques une nécessité, elle contribue, selon l’auteur, à légitimer des formes de contrôle, de hiérarchie et de mise au travail qui nourrissent une tentation réactionnaire. Elle prépare ainsi le terrain à une mutation du capitalisme vers une nouvelle phase de libertarianisme autoritaire, hostile à la démocratie.

C’est dans cette perspective que l’auteur revient sur les infrastructures qui rendent possible le déploiement des systèmes d’IA et sur leurs effets concrets. L’ouvrage en montre les conséquences sur le travail : déplacement des tâches, compression des rythmes, remaniement des rapports de pouvoir. Sa dimension pédagogique tient notamment à cette volonté de rendre visibles les réalités matérielles qui se cachent derrière la fascination pour la puissance technologique.

Mais cette transformation ne concerne pas seulement le travail. Elle s’inscrit aussi dans un ensemble politique plus large, que l’auteur rapproche de la matrice néoréactionnaire. C’est dans ce contexte qu’il examine l’usage du terme « technifascisme », qui circule aujourd’hui abondamment, en prenant soin d’en distinguer les différentes sources, d’André Gorz à Olivier Tesquet et Norman Ajari.

L’IA au service du contrôle et de la surveillance

L’ouvrage concentre également son effort de clarification sur les différentes manières de parler des systèmes d’IA et d’envisager les développements en cours. Certains discours sont fatalistes (« nous devrions nous plier à ce que l’époque nous propose »), d’autres sont optimistes et considèrent que tout cela sera bientôt dépassé. Une approche plus fonctionnaliste estime que les défauts seront rapidement corrigés, tandis qu’un discours plus ordinaire présente déjà ces systèmes comme indispensables à notre existence. Autant de manières d’envisager l’IA qui tendent à laisser de côté la question de ses finalités et des choix politiques qu’elle implique.

En période électorale, en 2026-2027, il convient par ailleurs de relever les interrogations adressées au corps électoral : que doit faire la gauche des questions technologiques ? Comment envisager nos dépendances géopolitiques à l’égard des terres rares ? Sur ces questions, l'auteur affiche une option centrale : l’avenir ne pourra se jouer que dans une maîtrise démocratique de la conception technologique. Et comme cette option n’a aucun apparentement avec le luddisme historique, il précise que son propos demeure guidé par une double exigence : réduire ce qui doit l’être et assigner le reste à des finalités sociales explicitement délibérées.

C’est à partir de cette option que l’auteur s’attache à saisir les formes d’autoritarisme technologique dans lesquelles se repère l’intrication de l’IA et de l’État. Ainsi montre-t-il que, sans l’État, l’installation de caméras dans les villes n’aurait pas eu lieu de la même manière, puisqu’elle a notamment été accompagnée de subventions publiques. Il pose également la question des fichiers de surveillance et des lois sécuritaires dont, remarque-t-il, aucune étude d’impact n’atteste l’efficacité en matière de réduction du terrorisme, contrairement à ce qui est parfois affirmé. Cet argument demeure toutefois fragile, puisqu’il repose sur l’examen d’un avenir encore inconnu. Ce qui importe surtout à ses yeux est de relever une dynamique générale témoignant d’une pratique du pouvoir de plus en plus brutale au niveau de l’État dans son usage de l’IA, version technique des dispositifs numériques.

Du technofascisme au technoconservatisme

Pour autant, l’auteur ne se contente pas d’énumérer ce qui renvoie, selon lui, à un « technofascisme ». Il cherche également à prévenir les écueils auxquels ces notions exposent. Il sait que leur usage courant conduit souvent à dénoncer soit une technologie particulière, soit l’automatisation de certaines décisions publiques. Il propose donc une analyse des notions de « techno » et de « fascisme », et tente de déconstruire l’idée d’un coup d’État récent et technologique des institutions centrales de l’État. En évoquant de nombreux auteurs et autrices sur ce plan, son parti pris vise moins à désigner telle ou telle ingénierie qu’à faire apparaître le terreau sur lequel pourrait se développer une telle évolution.

C’est pourquoi, dans sa dimension la plus globale, l’auteur analyse plutôt ce qu’il appelle le « technoconservatisme » que le « technofascisme ». Il s’intéresse ainsi à différents acteurs et lieux où se cristallisent ces idées : la conférence de Laurent Alexandre, prophète du transhumanisme ; Olivier Babeau et l’adulation des régimes néolibéraux ; Aurélie Jean et sa proposition de renvoyer Greta Thunberg à l’école ; le rôle de l’Institut Sapiens ; Luc Ferry et la philosophie libérale ; Christelle Morançais et les économies imposées à la culture ; Valérie Pécresse et la « hache » anti-bureaucratique ; Pierre-Édouard Stérin et la « catho-tech », etc. Sans être dupe de la portée moindre, en France, de certains personnages médiatiques par rapport aux institutions internationales ou aux « vedettes mondiales » comme Elon Musk, il les inscrit dans une constellation plus large.

Ces différents « cas » sont examinés un à un, mais ce sont surtout les thèmes qui les traversent qui frappent. Ils dessinent une cartographie précise des projets les plus influents de cette sphère : darwinisme social du QI, fronde contre le principe de précaution, réforme de l’État dans un sens entrepreneurial, mépris pour les sciences humaines, méritocratie du savoir, restauration du mythe de l’entrepreneur, retour du privé contre le public, etc.

Cette analyse conduit aussi à s’interroger sur la part de certains États, notamment les États-Unis, dans les infrastructures matérielles, les logiciels et les systèmes d’exploitation utilisés. L’auteur précise, par exemple, que ces échanges ont pour principe une circulation massive des données vers l’autre côté de l’Atlantique.

Les limites de la technocritique

À cela s’ajoute une autre question, non moins centrale dans l’ouvrage que les descriptions de la technosphère : celle de l’élaboration de la « techno-critique », issue du néologisme forgé en 1975 par l’ingénieur et philosophe Jean-Pierre Dupuy. L’auteur en examine les différentes formes et modalités, pour partie anti-industrielles — contre-sommet de l’IA, Anti-Tech-Résistance, marges de l’écologie politique, anarcho-primitivistes, Les Soulèvements de la Terre, etc. — et considère que ce mouvement se place sur le terrain d’un idéalisme radical, confinant à une forme d’impolitique de la technique. Il ne s’agit donc pas seulement, pour lui, de critiquer le développement technologique, mais de s’interroger sur les conditions dans lesquelles cette critique peut effectivement produire des prises politiques.

La question se déplace ainsi vers les fronts de contestation ouverts autour de ces enjeux et vers les bases sociales et populaires susceptibles de soutenir de véritables résistances. Là encore, l’enjeu est clair et, par ailleurs, travaillé depuis 2020 par l’auteur et son acolyte Yaël Benayoun : comment adopter un point de vue critique sur le développement des technologies numériques capable d’offrir des prises efficaces pour lutter contre l’emprise technofasciste ? C’est finalement à cette condition qu’une démocratie technique peut devenir autre chose qu’un principe abstrait : un enjeu politique à partager.

30.09.2026 à 12:00

Saint-Nazaire au travail : celles qui écoutent

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Fabienne, Marie-Jo et Marion qui œuvrent dans l’ombre à faciliter la vie des gens dans les moments de solitude. Il leur faut à la fois manipuler de lourdes charges et prendre le temps d’écoute. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   J’étais la seule personne que ce petit monsieur reconnaissait (Fabienne, aide ménagère) Je m’appelle Fabienne et le métier que j’exerce est multitâches. Je suis tour à tour auxiliaire de vie, aide-ménagère, femme de ménage ou employée de maison dans le cadre des « titres emploi service entreprise » (TESE) ou des « chèques emploi service universel » (CESU). Parfois, je change de qualification et de rémunération chez la même personne au cours de la même journée. Par exemple, à Saint-Nazaire où je me rends chaque semaine pendant une heure, je lève une personne, je l’habille, je la douche pour un salaire horaire de 16 €. Ensuite, je fais deux heures de ménage pour 11 € 50 de l’heure… […] Or, à 55 ans, après être restée sans travailler pendant douze ans pour m’occuper des enfants, je sais que je ne pourrai pas prendre ma retraite avant 67 ans… avec une petite pension. C’est dur. Je dois porter beaucoup. Je suis fatiguée. Mais ce qu’on ne voit pas et qui demande une autre forme d’investissement, c’est l’écoute des gens. Je m’efforce d’être très attentive, de savoir repérer les petits signes que, peut-être, la famille ne voit pas toujours. Il m’arrive souvent de mal dormir parce que j’emmène le boulot à la maison dans ma tête. Mon métier est d’être en relation avec des humains, donc ce n’est pas facile de lâcher [ ] Fabienne (Photo Anne Landais) J’ai quand même beaucoup d’heureux souvenirs. Du côté de la Plaine-sur-Mer, j’ai eu une belle demande en mariage de la part d’un petit monsieur. Par la suite, ce petit monsieur a été atteint de la maladie d’Alzheimer, il ne se souvenait plus de sa famille, mais de moi, si… J’étais la seule personne qu’il reconnaissait. J’ai aussi de moins bons souvenirs… Comme celui d’une dame qui tenait absolument à me couper les cheveux ; elle ne voulait pas les lâcher… On m’a aussi accusée du vol d’un couteau à pain… Des petites choses… Rien de bien méchant. Mais, en général, les gens sont sympas. Pour contenir les débordements d’humeur ou de trop grande familiarité, j’utilise l’humour. Je sais remettre les gens à leur place et rester à la mienne. Ainsi, je ne tutoie jamais mes employeurs, j’appelle les hommes par leur nom de famille et je les vouvoie. C’est une barrière qui me paraît indispensable. Je trouve que, depuis le COVID, les familles nous laissent faire beaucoup plus de choses qu’avant ; elles laissent un peu tomber leurs aînés. C’est dommage pour ces derniers et cela met beaucoup de charges sur nos épaules d’aide à domicile. Il faudrait que je puisse suivre des stages de formation, mais c’est difficile parce que, n’appartenant à aucun organisme, je ne peux pas me faire remplacer. Alors, je continue inlassablement à me rendre chez les sept personnes pour qui je travaille, dans un rayon de quinze kilomètres entre Saint-Nazaire, Saint-Brevin et Pornichet. Et j’ajoute les quinze heures non rémunérées que je passe chaque semaine dans ma voiture à la fatigue de mes multiples tâches.   Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute (Marie-Jo, aide-ménagère) Je suis à Saint-Marc, dans le grand jardin de ce vieux monsieur qui construit une superbe terrasse, et moi, je sers de conseillère pour l’architecte et les menuisiers. Je leur indique aussi que le monte-charge de cette construction ne pourra pas fonctionner. Ils doivent reprendre leurs plans. Qui suis-je pour conseiller, pour donner mon avis sur tel ou tel travail ? Je m’appelle Marie-Jo et voilà 29 ans que je travaille comme employée familiale. Mes tâches sont multiples : nettoyer les logements, récurer, faire les vitres, les chambres, effectuer les achats, prendre soin des personnes âgées, les écouter, les faire rire et les accompagner. Actuellement, je me rends en voiture chez dix employeurs entre Pornichet, où j’habite, et Saint-Nazaire, distant de dix kilomètres. Ce qui représente cent deux kilomètres et cinq heures de trajet par semaine, sans compter les moments où je prends mes repas dans mon véhicule. Là où je vais le plus souvent, c’est Saint-Marc, à trois kilomètres de chez moi, où j’effectue quinze de mes 35 h 30 de travail hebdomadaire. Lorsque j’ai un pépin de voiture, c’est mon mari qui m’emmène. Évidemment, ces temps de déplacement et mes frais de transport ne sont pas rémunérés. Ça me fait un salaire net d’à peu près 1900 € par mois avec 10 % de congés payés inclus. Marie-Jo au travail (Photo Anne Landais) Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute. Mais j’aurais besoin de formations. J’aimerais notamment passer un brevet de secourisme. Un jour, par exemple, j’ai dû relever une dame qui était tombée dans un parterre de fleurs. C’était une femme un peu corpulente et je me suis fait mal au dos. À la suite de cela, j’ai dû me faire soigner par un ostéopathe à mes frais. Par ailleurs, je dois aussi faire face à toutes sortes d’autres situations ; par exemple, rétablir l’électricité chez une autre dame. Pour cela, il m’a fallu téléphoner au Maroc, afin de joindre un proche d’un ouvrier qui intervenait ce jour-là chez ma cliente ; quelquefois, je débouche des éviers, je remplace des ampoules… Généralement, j’effectue tous les travaux ménagers courants. Je suis multitâche. Suivre une formation, ce serait bien, mais à quel moment ? Si je suis absente, je n’ai pas de remplaçante, mon client doit se débrouiller avec une association. C’est compliqué… Mes employeurs sont très gentils. Certains sont exigeants, d’autres sont lunatiques. Je n’ai jamais vraiment eu de problème à part quelques mots un peu vifs. Mais tout s’est toujours bien arrangé parce que je communique. Je n’ai pas envie de travailler dans une collectivité ou dans une entreprise parce qu’en CESU (chèque emploi service universel) je suis plus indépendante. Je n’ai pas à pointer à l’aide d’un badge comme le font les employés d’organismes d’aide à la personne. Si je fais un quart d’heure de plus, je ne le compte pas. « Emploi familial » est un métier de service. Ce n’est pas à cinquante-neuf ans que je vais changer ma façon de concevoir mon travail.   « Je sais que les patients ont confiance en nous, les brancardières » (Marion, brancardière) « Allez hop ! C’est la balade aujourd’hui ! ». Le patient qui m’accueille ainsi est un homme que je vais emmener sur son fauteuil, le long des couloirs. Il veut prendre les choses à la légère. La balade, c’est le scanner, la radio, les rendez-vous médicaux… Rien de bien réjouissant… Mais ça lui fait du bien de sortir de la chambre ! Un brancardage ne dure pas plus de cinq à dix minutes. Quand j’arrive, je dis bonjour à la personne que je vais prendre en charge. Je lui demande si ça va, si elle a bien dormi. C’est important de savoir dans quel état se trouvent les patients dont nous nous occupons. Ensuite, j’essaie d’engager la conversation : « Avez-vous eu des visites ? Est-ce que le traitement n’est pas trop dur ? » Il y a des gens qui n’ont pas envie de parler. Ça se sent, ils disent juste « Oui » ou « Non » sur un ton qui montre qu’ils ne souhaitent pas poursuivre. Je n’insiste pas. Chacun est libre… Je fais ce qu’il y a à faire : dans le cas d’un transfert en fauteuil, installer la perfusion sur un pied à roulettes. Si le patient doit être transporté alité, j’accroche la poche de perfusion à la potence du lit, et je débranche la pompe à morphine que je pose sur le matelas, bien calée. Elle continuera à fonctionner puisqu’elle est sur batterie. Au besoin, je connecte le support respiratoire sur une bouteille d’oxygène. Je vérifie que le sac de la sonde urinaire est bien fixé. Je relève les barrières du lit. Enfin, s’il est en fauteuil, je propose au patient de poser un drap sur lui ou de lui passer son peignoir parce qu’il fait plus frais à l’extérieur des chambres… Et nous voilà partis le long des couloirs. On ne se rend pas compte, mais les couloirs de l’hôpital de Saint-Nazaire sont hyper longs ! Quand on effectue un transfert depuis le service d’oncologie, on doit parfois parcourir de grandes distances à l’intérieur de la cité sanitaire. Les lits que je manœuvre, avec la personne qui est dedans, ses affaires, les accessoires, dépassent vite les 200 kilos. Et si on cumule les distances parcourues en une journée, on atteint les 13 à 15 kilomètres, parfois 20. Une de mes anciennes collègues s’est abîmé le dos, elle a eu des tendinites, des torticolis. Elle s’est bloquée, en poussant un lit. Moi je porte une ceinture lombaire. C’est pour ça qu’il vaut mieux être deux brancardières pour ce genre de transfert. Et il ne faut pas traîner : d’autres brancardages sont programmés. Je galope, suivie parfois par les membres de la famille qui peinent un peu à tenir le rythme. Alors, je ralentis, je ne vais pas les laisser à la traîne. J’essaie de leur parler, de poser des questions au patient : pourquoi est-il là ? D’où vient-il ? Quel est son métier ? Comment va la famille ? La pluie, le beau temps… On arrive à parler de beaucoup de choses en dix minutes. […] Il y a les patients tristes. S’ils pleurent, je suis là pour eux. Je leur propose un verre d’eau ou un mouchoir. Que dire dans de tels moments ? Quand ils me confient que ça ne va pas bien, ça me touche. Je ne peux pas rester insensible. Alors, je me contente de les écouter. Il ne faut surtout pas faire de gaffe. Un premier janvier, par exemple, j’avais transporté, avec ma collègue, une dame à qui nous avions souhaité le meilleur. « C’est gentil, nous a-t-elle répondu, mais, cette année-là, je ne vais pas la passer… » Alors, vous ne savez plus comment vous rattraper! Vous essayez d’aller sur un autre sujet. C’est que les brancardiers n’ont pas toutes les infos […]. On risque constamment de mettre les pieds dans le plat ! […] Une fois, ma collègue et moi avons eu un monsieur de 40 ans. Il était accompagné de sa femme avec qui on discutait beaucoup. Ils essayaient d’avoir un enfant grâce à la PMA. Quand on a appris qu’il était mort, oui, ça a été dur… Il avait encore plein de projets. J’ai revu sa femme quand elle est revenue rencontrer la psychologue. Elle ne voulait pas de ce genre d’entretien, elle était restée tétanisée par le décès de son mari. C’est dur de perdre quelqu’un qu’on aime. Maintenant, ça va mieux, ça lui a fait du bien d’en parler, de partager. Quand on emmenait le monsieur à ses traitements, on discutait beaucoup avec lui. Malgré sa maladie, il avait toujours la joie de vivre, il riait volontiers à nos plaisanteries. C’est ça qui nous redonne le moral : réussir à apporter un peu de sourire, de bonne humeur. On doit sans doute faire des blagues sans nous en rendre compte, dire des petites bêtises. Du coup, ils rigolent un peu. Ça leur donne un peu de bonheur et à nous aussi, dans ce métier pas facile. Quand je m’attache à un patient et qu’un jour, je l’emmène en soins palliatifs, ça me fait mal au cœur parce que je sais qu’il va décéder dans les jours qui suivent. Pendant le trajet, je lui dis que tout va bien se passer, que mes collègues sont là. Mais il y croit sans trop y croire. Je le vois affaibli, souffrant. Dans l’ascenseur, je ne le mets jamais face au miroir. C’est dur… Il faudrait pouvoir en parler, mais on n’est que deux brancardières dans l’équipe. S’il y en a une qui n’est pas bien et l’autre non plus, on ne va pas trop se réconforter. Et d’autres patients attendent, on doit continuer notre travail. […]   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Fabienne , Marie-Jo, Marion est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans les dossiers  « Travail & territoire » et inédits du dossier « Soigner le cancer » .   À lire également sur Nonfiction : L'ensemble de la série  « Saint-Nazaire au travail »

Texte intégral (2632 mots)

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité…

Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.

Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Fabienne, Marie-Jo et Marion qui œuvrent dans l’ombre à faciliter la vie des gens dans les moments de solitude. Il leur faut à la fois manipuler de lourdes charges et prendre le temps d’écoute.

L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».

 

J’étais la seule personne que ce petit monsieur reconnaissait (Fabienne, aide ménagère)

Je m’appelle Fabienne et le métier que j’exerce est multitâches. Je suis tour à tour auxiliaire de vie, aide-ménagère, femme de ménage ou employée de maison dans le cadre des « titres emploi service entreprise » (TESE) ou des « chèques emploi service universel » (CESU). Parfois, je change de qualification et de rémunération chez la même personne au cours de la même journée. Par exemple, à Saint-Nazaire où je me rends chaque semaine pendant une heure, je lève une personne, je l’habille, je la douche pour un salaire horaire de 16 €. Ensuite, je fais deux heures de ménage pour 11 € 50 de l’heure… […] Or, à 55 ans, après être restée sans travailler pendant douze ans pour m’occuper des enfants, je sais que je ne pourrai pas prendre ma retraite avant 67 ans… avec une petite pension. C’est dur. Je dois porter beaucoup. Je suis fatiguée. Mais ce qu’on ne voit pas et qui demande une autre forme d’investissement, c’est l’écoute des gens. Je m’efforce d’être très attentive, de savoir repérer les petits signes que, peut-être, la famille ne voit pas toujours. Il m’arrive souvent de mal dormir parce que j’emmène le boulot à la maison dans ma tête. Mon métier est d’être en relation avec des humains, donc ce n’est pas facile de lâcher

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Fabienne (Photo Anne Landais)

J’ai quand même beaucoup d’heureux souvenirs. Du côté de la Plaine-sur-Mer, j’ai eu une belle demande en mariage de la part d’un petit monsieur. Par la suite, ce petit monsieur a été atteint de la maladie d’Alzheimer, il ne se souvenait plus de sa famille, mais de moi, si… J’étais la seule personne qu’il reconnaissait. J’ai aussi de moins bons souvenirs… Comme celui d’une dame qui tenait absolument à me couper les cheveux ; elle ne voulait pas les lâcher… On m’a aussi accusée du vol d’un couteau à pain… Des petites choses… Rien de bien méchant. Mais, en général, les gens sont sympas. Pour contenir les débordements d’humeur ou de trop grande familiarité, j’utilise l’humour. Je sais remettre les gens à leur place et rester à la mienne. Ainsi, je ne tutoie jamais mes employeurs, j’appelle les hommes par leur nom de famille et je les vouvoie. C’est une barrière qui me paraît indispensable.

Je trouve que, depuis le COVID, les familles nous laissent faire beaucoup plus de choses qu’avant ; elles laissent un peu tomber leurs aînés. C’est dommage pour ces derniers et cela met beaucoup de charges sur nos épaules d’aide à domicile. Il faudrait que je puisse suivre des stages de formation, mais c’est difficile parce que, n’appartenant à aucun organisme, je ne peux pas me faire remplacer.

Alors, je continue inlassablement à me rendre chez les sept personnes pour qui je travaille, dans un rayon de quinze kilomètres entre Saint-Nazaire, Saint-Brevin et Pornichet. Et j’ajoute les quinze heures non rémunérées que je passe chaque semaine dans ma voiture à la fatigue de mes multiples tâches.

 

Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute (Marie-Jo, aide-ménagère)

Je suis à Saint-Marc, dans le grand jardin de ce vieux monsieur qui construit une superbe terrasse, et moi, je sers de conseillère pour l’architecte et les menuisiers. Je leur indique aussi que le monte-charge de cette construction ne pourra pas fonctionner. Ils doivent reprendre leurs plans. Qui suis-je pour conseiller, pour donner mon avis sur tel ou tel travail ? Je m’appelle Marie-Jo et voilà 29 ans que je travaille comme employée familiale. Mes tâches sont multiples : nettoyer les logements, récurer, faire les vitres, les chambres, effectuer les achats, prendre soin des personnes âgées, les écouter, les faire rire et les accompagner.

Actuellement, je me rends en voiture chez dix employeurs entre Pornichet, où j’habite, et Saint-Nazaire, distant de dix kilomètres. Ce qui représente cent deux kilomètres et cinq heures de trajet par semaine, sans compter les moments où je prends mes repas dans mon véhicule. Là où je vais le plus souvent, c’est Saint-Marc, à trois kilomètres de chez moi, où j’effectue quinze de mes 35 h 30 de travail hebdomadaire. Lorsque j’ai un pépin de voiture, c’est mon mari qui m’emmène. Évidemment, ces temps de déplacement et mes frais de transport ne sont pas rémunérés. Ça me fait un salaire net d’à peu près 1900 € par mois avec 10 % de congés payés inclus.

Marie-Jo au travail (Photo Anne Landais)

Ce travail réclame avant tout des qualités humaines d’écoute. Mais j’aurais besoin de formations. J’aimerais notamment passer un brevet de secourisme. Un jour, par exemple, j’ai dû relever une dame qui était tombée dans un parterre de fleurs. C’était une femme un peu corpulente et je me suis fait mal au dos. À la suite de cela, j’ai dû me faire soigner par un ostéopathe à mes frais. Par ailleurs, je dois aussi faire face à toutes sortes d’autres situations ; par exemple, rétablir l’électricité chez une autre dame. Pour cela, il m’a fallu téléphoner au Maroc, afin de joindre un proche d’un ouvrier qui intervenait ce jour-là chez ma cliente ; quelquefois, je débouche des éviers, je remplace des ampoules… Généralement, j’effectue tous les travaux ménagers courants. Je suis multitâche. Suivre une formation, ce serait bien, mais à quel moment ? Si je suis absente, je n’ai pas de remplaçante, mon client doit se débrouiller avec une association. C’est compliqué…

Mes employeurs sont très gentils. Certains sont exigeants, d’autres sont lunatiques. Je n’ai jamais vraiment eu de problème à part quelques mots un peu vifs. Mais tout s’est toujours bien arrangé parce que je communique.

Je n’ai pas envie de travailler dans une collectivité ou dans une entreprise parce qu’en CESU (chèque emploi service universel) je suis plus indépendante. Je n’ai pas à pointer à l’aide d’un badge comme le font les employés d’organismes d’aide à la personne. Si je fais un quart d’heure de plus, je ne le compte pas. « Emploi familial » est un métier de service. Ce n’est pas à cinquante-neuf ans que je vais changer ma façon de concevoir mon travail.

 

« Je sais que les patients ont confiance en nous, les brancardières » (Marion, brancardière)

« Allez hop ! C’est la balade aujourd’hui ! ». Le patient qui m’accueille ainsi est un homme que je vais emmener sur son fauteuil, le long des couloirs. Il veut prendre les choses à la légère. La balade, c’est le scanner, la radio, les rendez-vous médicaux… Rien de bien réjouissant… Mais ça lui fait du bien de sortir de la chambre !

Un brancardage ne dure pas plus de cinq à dix minutes. Quand j’arrive, je dis bonjour à la personne que je vais prendre en charge. Je lui demande si ça va, si elle a bien dormi. C’est important de savoir dans quel état se trouvent les patients dont nous nous occupons. Ensuite, j’essaie d’engager la conversation : « Avez-vous eu des visites ? Est-ce que le traitement n’est pas trop dur ? » Il y a des gens qui n’ont pas envie de parler. Ça se sent, ils disent juste « Oui » ou « Non » sur un ton qui montre qu’ils ne souhaitent pas poursuivre. Je n’insiste pas. Chacun est libre… Je fais ce qu’il y a à faire : dans le cas d’un transfert en fauteuil, installer la perfusion sur un pied à roulettes. Si le patient doit être transporté alité, j’accroche la poche de perfusion à la potence du lit, et je débranche la pompe à morphine que je pose sur le matelas, bien calée. Elle continuera à fonctionner puisqu’elle est sur batterie. Au besoin, je connecte le support respiratoire sur une bouteille d’oxygène. Je vérifie que le sac de la sonde urinaire est bien fixé. Je relève les barrières du lit. Enfin, s’il est en fauteuil, je propose au patient de poser un drap sur lui ou de lui passer son peignoir parce qu’il fait plus frais à l’extérieur des chambres… Et nous voilà partis le long des couloirs.

On ne se rend pas compte, mais les couloirs de l’hôpital de Saint-Nazaire sont hyper longs ! Quand on effectue un transfert depuis le service d’oncologie, on doit parfois parcourir de grandes distances à l’intérieur de la cité sanitaire. Les lits que je manœuvre, avec la personne qui est dedans, ses affaires, les accessoires, dépassent vite les 200 kilos. Et si on cumule les distances parcourues en une journée, on atteint les 13 à 15 kilomètres, parfois 20. Une de mes anciennes collègues s’est abîmé le dos, elle a eu des tendinites, des torticolis. Elle s’est bloquée, en poussant un lit. Moi je porte une ceinture lombaire. C’est pour ça qu’il vaut mieux être deux brancardières pour ce genre de transfert. Et il ne faut pas traîner : d’autres brancardages sont programmés. Je galope, suivie parfois par les membres de la famille qui peinent un peu à tenir le rythme. Alors, je ralentis, je ne vais pas les laisser à la traîne. J’essaie de leur parler, de poser des questions au patient : pourquoi est-il là ? D’où vient-il ? Quel est son métier ? Comment va la famille ? La pluie, le beau temps… On arrive à parler de beaucoup de choses en dix minutes. […]

Il y a les patients tristes. S’ils pleurent, je suis là pour eux. Je leur propose un verre d’eau ou un mouchoir. Que dire dans de tels moments ? Quand ils me confient que ça ne va pas bien, ça me touche. Je ne peux pas rester insensible. Alors, je me contente de les écouter. Il ne faut surtout pas faire de gaffe. Un premier janvier, par exemple, j’avais transporté, avec ma collègue, une dame à qui nous avions souhaité le meilleur. « C’est gentil, nous a-t-elle répondu, mais, cette année-là, je ne vais pas la passer… » Alors, vous ne savez plus comment vous rattraper! Vous essayez d’aller sur un autre sujet. C’est que les brancardiers n’ont pas toutes les infos […]. On risque constamment de mettre les pieds dans le plat ! […]

Une fois, ma collègue et moi avons eu un monsieur de 40 ans. Il était accompagné de sa femme avec qui on discutait beaucoup. Ils essayaient d’avoir un enfant grâce à la PMA. Quand on a appris qu’il était mort, oui, ça a été dur… Il avait encore plein de projets. J’ai revu sa femme quand elle est revenue rencontrer la psychologue. Elle ne voulait pas de ce genre d’entretien, elle était restée tétanisée par le décès de son mari. C’est dur de perdre quelqu’un qu’on aime. Maintenant, ça va mieux, ça lui a fait du bien d’en parler, de partager. Quand on emmenait le monsieur à ses traitements, on discutait beaucoup avec lui. Malgré sa maladie, il avait toujours la joie de vivre, il riait volontiers à nos plaisanteries. C’est ça qui nous redonne le moral : réussir à apporter un peu de sourire, de bonne humeur. On doit sans doute faire des blagues sans nous en rendre compte, dire des petites bêtises. Du coup, ils rigolent un peu. Ça leur donne un peu de bonheur et à nous aussi, dans ce métier pas facile.

Quand je m’attache à un patient et qu’un jour, je l’emmène en soins palliatifs, ça me fait mal au cœur parce que je sais qu’il va décéder dans les jours qui suivent. Pendant le trajet, je lui dis que tout va bien se passer, que mes collègues sont là. Mais il y croit sans trop y croire. Je le vois affaibli, souffrant. Dans l’ascenseur, je ne le mets jamais face au miroir. C’est dur… Il faudrait pouvoir en parler, mais on n’est que deux brancardières dans l’équipe. S’il y en a une qui n’est pas bien et l’autre non plus, on ne va pas trop se réconforter. Et d’autres patients attendent, on doit continuer notre travail. […]

 

Pour aller plus loin :

L’intégralité des récits de Fabienne, Marie-Jo, Marion est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans les dossiers « Travail & territoire » et inédits du dossier « Soigner le cancer ».

 

À lire également sur Nonfiction :

L'ensemble de la série « Saint-Nazaire au travail »

29.09.2026 à 10:00

Le calvaire des animaux : Paris, 1870-1871

L’historien Nicolas Baron, auteur de deux précédents ouvrages consacrés aux animaux 1 , se penche ici sur la façon dont ces animaux, alors très nombreux à Paris, ont vécu le siège puis la Commune entre 1870 et 1871. Reprenant l’expression de Victor Hugo, il qualifie d’emblée cette période d’« Année terrible » pour les non-humains. Dans le sillage d’Éric Baratay, Nicolas Baron relit les sources historiques disponibles à l’aune d’une prise en compte de la condition animale, qu’il croise avec les travaux existants en sciences du vivant invitant notamment à reconsidérer nos conceptions de la conscience et de la sensibilité des autres espèces. Dans cette optique, l’historien cherche à combiner empathie et rigueur scientifique. En dépit d’une historiographie foisonnante sur ces événements, les traces du vécu animal sont maigres. N. Baron en vient donc à relire la presse de l’époque, des récits privés (soldats, assiégés) ou publics des événements, comme le journal d’Edmond de Goncourt, afin de retrouver des témoignages concernant leur condition pendant ces dix mois. Le Paris des animaux avant le conflit En 1870, avant que le conflit entre le Second Empire et la Prusse n’éclate, la capitale héberge un très grand nombre d’animaux, domestiques comme sauvages. Ainsi, ce sont 70 000 chevaux qui y vivent et remplissent différentes fonctions : traction de véhicules, de matériaux ou encore participation à des spectacles. Leurs conditions de vie sont loin d’être idéales, en particulier si leurs propriétaires sont pauvres. Ces chevaux nécessitent de grandes quantités de nourriture, de boisson et des soins, alors que la problématique de la souffrance animale commence à poindre. L’alimentation des Parisiens – déjà presque aussi carnée qu’aujourd’hui – engendre un afflux important et régulier de bétail, abattu sur place pour éviter des problèmes de conservation. Les « vacheries » fournissent du lait aux Parisiens grâce à des vaches allaitantes mal logées. Là encore, des efforts sont progressivement entrepris afin d’améliorer leurs conditions d’élevage. Cohabitent également des animaux de basse-cour, des pigeons domestiques – appelés à jouer un rôle durant le siège à venir – ou encore des ruchers. Chats et chiens sont très présents, moins comme compagnons que comme garants de la sécurité sanitaire de la capitale, en luttant contre certaines espèces nuisibles, les rats en particulier. Des combats entre ces derniers et les chiens sont même organisés. La présence des félins et des canidés est toutefois ambivalente, car certains de leurs comportements – excréments, recherche de déchets, propagation de la rage – sont considérés comme des menaces. La Seine héberge de son côté poissons et crustacés. Les oiseaux sont aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Le moineau domine alors, quand le pigeon – via la colombophilie – commence à faire son entrée sur la scène parisienne. Enfin, les animaux exotiques se concentrent dans les deux zoos de la capitale, le Jardin des plantes et le Jardin d’acclimatation, même si certaines espèces sont possédées par des forains (comme l’ours) ou des particuliers (les singes tout particulièrement). À la veille de la catastrophe, le paysage animalier parisien est donc riche. Ceux qui arrivent, ceux qui partent, ceux qui restent L’été 1870, qui s’avère caniculaire (fortes températures, sécheresse, incendies) et éprouve déjà les êtres vivants, est l’occasion de nombreux déplacements d’animaux, entre ceux fuyant avec leurs propriétaires, accompagnant les soldats ou venant se réfugier ou alimenter la capitale en prévision du conflit. Les chevaux, dont certains sont réquisitionnés, sont les premiers concernés par la mobilisation et partent le plus souvent par le train. Quand certains Parisiens fuient avec leurs animaux, les pigeons – sur la suggestion des colombophiles – font leur entrée préventive dans Paris, afin de servir de messagers en cas d’encerclement. Dans le même sens, des banlieusards viennent chercher un abri avec leurs compagnons derrière les fortifications parisiennes. Enfin, de conséquents achats de bétail sont réalisés et acheminés vers Paris afin de constituer des réserves alimentaires sur pied, parqués dans les jardins publics qui se métamorphosent alors en prairies. Leurs conditions de vie se dégradent rapidement. Pour des raisons de stratégie défensive, une partie des bois entourant Paris est rasée, le gibier ayant été préventivement abattu pour ne pas être mangé par l’ennemi. Les poissons ne sont pas épargnés puisque cette politique de terre brûlée se double d’un assèchement de certains plans d’eau ou du vidage de certains lacs. Le seul point positif de ce sombre tableau est justement l’obscurité retrouvée la nuit du fait des économies de gaz touchant les lampadaires. La présence de nombreux bestiaux, destinés à tenir un siège évalué à deux mois, est un défi logistique (hébergement, stockage de fourrage), sans compter la coexistence de troupeaux ne se connaissant pas. En parallèle, la population chevaline augmente fortement, tout comme la pression sur le fourrage. La consommation de viande de cheval se développe alors fortement, en dépit des réticences des Parisiens. Si la communication par pigeon voyageur est une des images d’Épinal du conflit, celle-ci s’avère difficile (météo, captures ou utilisation d’éperviers par l’ennemi).     L’hiver est tout aussi éprouvant que l’été qui vient de s’achever. La capitale est touchée par une vague de froid qui n’améliore pas le sort des animaux (encore) présents. La mission des pigeons est ainsi compliquée par le manque de visibilité hivernal, alors que ceux-ci se repèrent notamment grâce à leur lecture des paysages. Après les chevaux – dont deux tiers périssent au cours de la période –, ce sont chats, chiens et rats qui font leur entrée sur les assiettes parisiennes, en plus des plus exotiques résidents des zoos, comme deux éléphants et une centaine de singes. La fin du siège ne met pas fin au calvaire des animaux puisque celle-ci est rapidement suivie par l’épisode de la Commune. Victimes collatérales de la Commune Dans l’immédiat, l’armistice signé avec les Prussiens permet le retour des convois de bestiaux, suscitant l’enthousiasme des Parisiens à l’arrivée des trains les transportant. Les abattoirs reprennent leur travail. La peste bovine, qui éclate alors, gâche la fête. La mortalité est très élevée et rend méfiants les consommateurs de viande, alors que celle-ci reste propre à la consommation. De leur côté, les chevaux sont les victimes collatérales de la guerre civile qui sévit, tout comme d’autres animaux, victimes des obus tirés par les Versaillais qui provoquent des incendies. « Pour la faune parisienne se referme ce qui est peut-être la période la plus dramatique de toute son histoire » conclut Nicolas Baron. Nombre d’entre eux sont morts durant le conflit ; il faudra du temps avant que la population animale ne se reconstitue dans la capitale. Certaines tendances préexistantes au siège et à la Commune se poursuivent : augmentation de la présence équine, poursuite de la consommation de viande, domestication accrue des chats et des chiens, amélioration du suivi sanitaire vétérinaire. D’autres épisodes de la période sont à la source de ruptures : consommation de viande chevaline, intérêt pour les pigeons voyageurs. Ces derniers sont d’ailleurs les seuls rescapés de l’amnésie mémorielle concernant le sort des animaux pendant cette année, en dehors de quelques anecdotes sur la consommation de viande exotique. Prenant acte de la sensibilité croissante des humains pour les animaux non-humains, l’historien invite à réparer l’oubli dont ces derniers furent les victimes. Que des statues soient érigées ou non, Nicolas Baron a déjà prouvé la capacité de l’histoire à renouveler la lecture de sources déjà connues et parcourues à l’aune de nos problématiques contemporaines.   Notes : 1 - Enragés ! Une histoire animale (France, fin XVIII e -fin XX e siècle) , Presses universitaires de Valenciennes, 2022 et  Vivre en renard. La traversée du siècle , Actes Sud, 2023

Texte intégral (1459 mots)

L’historien Nicolas Baron, auteur de deux précédents ouvrages consacrés aux animaux1, se penche ici sur la façon dont ces animaux, alors très nombreux à Paris, ont vécu le siège puis la Commune entre 1870 et 1871. Reprenant l’expression de Victor Hugo, il qualifie d’emblée cette période d’« Année terrible » pour les non-humains. Dans le sillage d’Éric Baratay, Nicolas Baron relit les sources historiques disponibles à l’aune d’une prise en compte de la condition animale, qu’il croise avec les travaux existants en sciences du vivant invitant notamment à reconsidérer nos conceptions de la conscience et de la sensibilité des autres espèces. Dans cette optique, l’historien cherche à combiner empathie et rigueur scientifique. En dépit d’une historiographie foisonnante sur ces événements, les traces du vécu animal sont maigres. N. Baron en vient donc à relire la presse de l’époque, des récits privés (soldats, assiégés) ou publics des événements, comme le journal d’Edmond de Goncourt, afin de retrouver des témoignages concernant leur condition pendant ces dix mois.

Le Paris des animaux avant le conflit

En 1870, avant que le conflit entre le Second Empire et la Prusse n’éclate, la capitale héberge un très grand nombre d’animaux, domestiques comme sauvages. Ainsi, ce sont 70 000 chevaux qui y vivent et remplissent différentes fonctions : traction de véhicules, de matériaux ou encore participation à des spectacles. Leurs conditions de vie sont loin d’être idéales, en particulier si leurs propriétaires sont pauvres. Ces chevaux nécessitent de grandes quantités de nourriture, de boisson et des soins, alors que la problématique de la souffrance animale commence à poindre. L’alimentation des Parisiens – déjà presque aussi carnée qu’aujourd’hui – engendre un afflux important et régulier de bétail, abattu sur place pour éviter des problèmes de conservation. Les « vacheries » fournissent du lait aux Parisiens grâce à des vaches allaitantes mal logées. Là encore, des efforts sont progressivement entrepris afin d’améliorer leurs conditions d’élevage. Cohabitent également des animaux de basse-cour, des pigeons domestiques – appelés à jouer un rôle durant le siège à venir – ou encore des ruchers.

Chats et chiens sont très présents, moins comme compagnons que comme garants de la sécurité sanitaire de la capitale, en luttant contre certaines espèces nuisibles, les rats en particulier. Des combats entre ces derniers et les chiens sont même organisés. La présence des félins et des canidés est toutefois ambivalente, car certains de leurs comportements – excréments, recherche de déchets, propagation de la rage – sont considérés comme des menaces. La Seine héberge de son côté poissons et crustacés. Les oiseaux sont aussi bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Le moineau domine alors, quand le pigeon – via la colombophilie – commence à faire son entrée sur la scène parisienne. Enfin, les animaux exotiques se concentrent dans les deux zoos de la capitale, le Jardin des plantes et le Jardin d’acclimatation, même si certaines espèces sont possédées par des forains (comme l’ours) ou des particuliers (les singes tout particulièrement). À la veille de la catastrophe, le paysage animalier parisien est donc riche.

Ceux qui arrivent, ceux qui partent, ceux qui restent

L’été 1870, qui s’avère caniculaire (fortes températures, sécheresse, incendies) et éprouve déjà les êtres vivants, est l’occasion de nombreux déplacements d’animaux, entre ceux fuyant avec leurs propriétaires, accompagnant les soldats ou venant se réfugier ou alimenter la capitale en prévision du conflit. Les chevaux, dont certains sont réquisitionnés, sont les premiers concernés par la mobilisation et partent le plus souvent par le train. Quand certains Parisiens fuient avec leurs animaux, les pigeons – sur la suggestion des colombophiles – font leur entrée préventive dans Paris, afin de servir de messagers en cas d’encerclement. Dans le même sens, des banlieusards viennent chercher un abri avec leurs compagnons derrière les fortifications parisiennes. Enfin, de conséquents achats de bétail sont réalisés et acheminés vers Paris afin de constituer des réserves alimentaires sur pied, parqués dans les jardins publics qui se métamorphosent alors en prairies.

Leurs conditions de vie se dégradent rapidement. Pour des raisons de stratégie défensive, une partie des bois entourant Paris est rasée, le gibier ayant été préventivement abattu pour ne pas être mangé par l’ennemi. Les poissons ne sont pas épargnés puisque cette politique de terre brûlée se double d’un assèchement de certains plans d’eau ou du vidage de certains lacs. Le seul point positif de ce sombre tableau est justement l’obscurité retrouvée la nuit du fait des économies de gaz touchant les lampadaires. La présence de nombreux bestiaux, destinés à tenir un siège évalué à deux mois, est un défi logistique (hébergement, stockage de fourrage), sans compter la coexistence de troupeaux ne se connaissant pas. En parallèle, la population chevaline augmente fortement, tout comme la pression sur le fourrage. La consommation de viande de cheval se développe alors fortement, en dépit des réticences des Parisiens. Si la communication par pigeon voyageur est une des images d’Épinal du conflit, celle-ci s’avère difficile (météo, captures ou utilisation d’éperviers par l’ennemi).    

L’hiver est tout aussi éprouvant que l’été qui vient de s’achever. La capitale est touchée par une vague de froid qui n’améliore pas le sort des animaux (encore) présents. La mission des pigeons est ainsi compliquée par le manque de visibilité hivernal, alors que ceux-ci se repèrent notamment grâce à leur lecture des paysages. Après les chevaux – dont deux tiers périssent au cours de la période –, ce sont chats, chiens et rats qui font leur entrée sur les assiettes parisiennes, en plus des plus exotiques résidents des zoos, comme deux éléphants et une centaine de singes. La fin du siège ne met pas fin au calvaire des animaux puisque celle-ci est rapidement suivie par l’épisode de la Commune.

Victimes collatérales de la Commune

Dans l’immédiat, l’armistice signé avec les Prussiens permet le retour des convois de bestiaux, suscitant l’enthousiasme des Parisiens à l’arrivée des trains les transportant. Les abattoirs reprennent leur travail. La peste bovine, qui éclate alors, gâche la fête. La mortalité est très élevée et rend méfiants les consommateurs de viande, alors que celle-ci reste propre à la consommation. De leur côté, les chevaux sont les victimes collatérales de la guerre civile qui sévit, tout comme d’autres animaux, victimes des obus tirés par les Versaillais qui provoquent des incendies.

« Pour la faune parisienne se referme ce qui est peut-être la période la plus dramatique de toute son histoire » conclut Nicolas Baron. Nombre d’entre eux sont morts durant le conflit ; il faudra du temps avant que la population animale ne se reconstitue dans la capitale. Certaines tendances préexistantes au siège et à la Commune se poursuivent : augmentation de la présence équine, poursuite de la consommation de viande, domestication accrue des chats et des chiens, amélioration du suivi sanitaire vétérinaire. D’autres épisodes de la période sont à la source de ruptures : consommation de viande chevaline, intérêt pour les pigeons voyageurs. Ces derniers sont d’ailleurs les seuls rescapés de l’amnésie mémorielle concernant le sort des animaux pendant cette année, en dehors de quelques anecdotes sur la consommation de viande exotique. Prenant acte de la sensibilité croissante des humains pour les animaux non-humains, l’historien invite à réparer l’oubli dont ces derniers furent les victimes. Que des statues soient érigées ou non, Nicolas Baron a déjà prouvé la capacité de l’histoire à renouveler la lecture de sources déjà connues et parcourues à l’aune de nos problématiques contemporaines.  


Notes :
1 - Enragés ! Une histoire animale (France, fin XVIIIe-fin XXe siècle), Presses universitaires de Valenciennes, 2022 et Vivre en renard. La traversée du siècle, Actes Sud, 2023

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