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Texte intégral (3523 mots)

Fusion de X et xAI, puis fusion de SpaceX et xAI. Elon Musk imagine un projet industriel global pour sauver SpaceX et xAI en pariant sur le cloud et l’IA dans l’espace. Le pari est immense, la Bourse aura le dernier mot.

L’IA générative exige des investissements colossaux en puissance de calcul, mais aussi en énergie, au point que les dépenses consenties par les principaux acteurs du secteur commencent à faire douter certains investisseurs, qui voient une « bulle » émerger autour de cette technologie (voir La rem n°76, p.67). Si OpenAI bénéficie de son avance sur le marché quand il s’agit de justifier ses projets dans les data centers, si Anthropic peut s’appuyer sur ses performances commerciales (voir supra), c’est moins le cas pour Grok, l’IA de xAI.

L’entreprise fondée par Elon Musk doit, en effet, rattraper son retard par rapport à ses grands concurrents américains : Gemini, ChatGPT et Claude. Cette situation n’est pas liée à un manque d’anticipation ou de préparation d’Elon Musk, comme cela a été le cas chez Apple (voir infra). De fait, Elon Musk s’est très tôt intéressé à l’intelligence artificielle au point d’avoir été parmi les premiers à financer OpenAI. Mais les divergences de vues avec Sam Altman, le PDG d’OpenAI, l’ont conduit à se retirer du projet dès 2018. Les deux hommes sont d’ailleurs actuellement en procès, Elon Musk reprochant à Sam Altman d’avoir menti sur ses intentions. Il a trahi le projet initial d’OpenAI qui était d’être une organisation à but non lucratif pour développer une IA générale au service de l’humanité. Désormais, OpenAI est une structure à vocation commerciale (voir La rem n°76, p.63) qui envisage de s’introduire en Bourse pour une valorisation comprise entre 800 et 1 200 milliards de dollars. Elon Musk a donc porté plainte contre OpenAI pour que celui-ci revienne à son statut d’origine et pour que Sam Altman soit débarqué, ce qui peut être vu comme un moyen d’entraver le développement d’OpenAI, le principal concurrent de Grok.

En quittant OpenAI, qui s’est finalement associé avec Microsoft, Elon Musk a dû repartir de zéro. Il a créé xAI le 12 juillet 2023 et a investi massivement depuis cette date, afin d’obtenir la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement de ses modèles. Le sentiment d’urgence est évident : un mois après la création de xAI, le modèle Grok-0 était lancé puis, le 3 novembre 2023, Grok-1 et le chatbot grand public Grok étaient mis à disposition du public. En 2024, Grok-2 et Grok-3 finiront par imposer le modèle comme techniquement performant face à la concurrence. Mais Grok a un problème : il requiert beaucoup de calculs et coûte cher, ce qui le pénalise sur le plan commercial.

Il faudra donc résoudre ce problème : trouver des fonds et développer les recettes (xAI perd 1 milliard de dollars par mois), disposer de plus de puissance de calcul et d’un accès à l’énergie. Dans un premier temps, xAI va faire comme OpenAI ou Anthropic et procéder à des levées de fonds – 5 milliards puis 6 milliards de dollars en 2024 –, ce qui lui permettra d’être valorisée à hauteur de 50 milliards de dollars un an après sa création.

Ces fonds vont servir à développer la puissance de calcul, ce qui passera par le projet Colossus, un gigantesque data center de 100 000 GPU H100 de Nvidia (les puces parmi les plus performantes du marché, encore début 2026), dont la puissance a été doublée depuis. Ces investissements révèlent le coût et les risques de l’IA. Le besoin en puces a été financé en partie par Nvidia qui a participé à la deuxième levée de fonds, ce qui lui a permis à de solvabiliser l’un de ses acheteurs. Le besoin en énergie est également immense, au point que la lenteur des raccordements de Colossus au réseau électrique a conduit l’entreprise à installer sur ses parkings des turbines mobiles fonctionnant au gaz naturel.

Dans un deuxième temps, Elon Musk a cherché à régler le problème de la rentabilité de Grok, son IA débridée ou « libre », qui attire moins d’utilisateurs que ChatGPT. Il a imaginé alors un projet industriel qui pourrait s’avérer visionnaire ou catastrophique. Au moins ce projet est-il une clé de lecture des enjeux technologiques à venir et un coup de poker pour la galaxie des entreprises contrôlées par Elon Musk.

Outre la nécessité de développer les revenus de Grok, Elon Musk doit faire face à la faible performance de X depuis qu’il a racheté Twitter en 2022 pour 44 milliards de dollars (voir La rem n°63, p.68). Il a donc fait coup double, les deux sociétés étant proches depuis l’origine. En effet, Grok a pu s’entraîner sur les données de X. Des salariés de X ont été mobilisés pour participer au développement de Grok. xAI a même utilisé les locaux de X à ses débuts. Enfin, X est le principal client de xAI, puisqu’il reverse une part des recettes d’abonnement à X Premium qui inclut l’accès à la version supérieure de Grok. Avec cet accès offert, X apporte aussi des utilisateurs à Grok. Le 28 mars 2025, Elon Musk a donc annoncé la réunion des deux sociétés, X et xAI, désormais supervisées depuis une holding commune installée dans le Nevada. La réunion repose sur un échange d’actions entre les deux sociétés, les investisseurs qui avaient accompagné Elon Musk dans le rachat de Twitter étant récompensés, puisque 25 % des actions de xAI leur ont été réservés à cette occasion. Le nouvel ensemble a été valorisé 113 milliards de dollars, dont 80 milliards pour xAI et 33 milliards pour X. Mais X a retrouvé, à cette occasion, sa valeur de rachat et même un peu plus : X a été valorisé à hauteur de 45 milliards de dollars, dont 12 milliards de dettes qui ont été retranchés de la valorisation finale au moment de la fusion.

Cette opération, en soi, n’apporte pas plus d’argent à xAI, même si elle sécurise une partie de sa base d’utilisateurs et l’accès aux données du réseau social. Elle sauve X, en revanche, puisqu’elle efface trois années de baisse de sa valeur (jusqu’à - 80 % par rapport au prix de rachat). Enfin, cette opération a surtout inauguré une série de rapprochements qui vont conduire les autres entreprises d’Elon Musk à prendre en charge le coût du financement de l’IA maison. Pour Elon Musk, l’IA va s’immiscer dans la plupart de ses activités. Chez Tesla, elle va rendre possible la voiture autonome. Elle sera aussi omniprésente dans les robots humanoïdes Optimus que le groupe « automobile » développe et qui sont appelés à devenir sa principale activité industrielle. La réciproque est vraie, car les autres entreprises d’Elon Musk peuvent servir Grok AI. Tesla lui apporte beaucoup de données, notamment les images captées par les caméras embarquées de ses véhicules. Grok justifie également le développement des activités de SpaceX si ses besoins en puissance de calcul et en énergie sont déportés, pour être mieux pris en charge, directement depuis l’espace. Cette intégration de l’IA dans un univers technologique et industriel est la spécificité du projet d’Elon Musk, quand ses principaux concurrents sont au mieux des acteurs du cloud (Alphabet avec Gemini, Microsoft avec Copilot), mais restent d’abord des spécialistes du monde informatique (OpenAI, Anthropic). Cette spécificité transforme donc potentiellement tout le projet d’origine de xAI en l’associant avec le développement d’un projet industriel de très grande ampleur.

C’est ce que va confirmer Elon Musk. Dans un premier temps, il va proposer aux actionnaires de Tesla et à ceux de SpaceX d’investir dans xAI. Puis, dans un deuxième temps, il va fusionner SpaceX et xAI « pour former le moteur d’innovation le plus ambitieux et intégré verticalement sur Terre (et dans l’espace) ». L’annonce a été faite aux salariés de SpaceX le 2 février 2026. Comme lors de la fusion entre X et xAI, la fusion entre SpaceX et xAI repose sur un échange d’actions. Mais SpaceX n’est pas X. L’entreprise est le leader mondial sur le marché des lanceurs et le seul acteur à disposer véritablement d’une constellation de satellites en basse orbite. Elle a réalisé un chiffre d’affaires de 16 milliards de dollars en 2025, notamment avec une offre commerciale efficace, Starlink, qui compte en tout 9 millions d’abonnés. La valorisation du nouvel ensemble en témoigne : xAI ne domine plus et ne représente « que » 250 milliards de dollars, contre 1 000 milliards de dollars pour SpaceX, le nouvel ensemble étant donc estimé à 1 250 milliards de dollars. C’est du moins le montant de la valorisation visée par Elon Musk, qui a annoncé son introduction en Bourse, à Wall Street, au second semestre 2026.

Cette fusion permet potentiellement de renforcer xAI et de renforcer SpaceX. Elle repose sur un gigantesque pari : le cloud orbital. Alors que le développement de l’IA nécessite de construire des centres de données de plus en plus grands, de plus en plus gourmands en énergie, un seuil semble atteint. Elon Musk a ainsi expliqué l’opération en partie sur la base de ce constat : « La demande mondiale en électricité pour l’IA ne peut tout simplement pas être satisfaite par des solutions terrestres, même à court terme, sans imposer des contraintes aux communautés et à l’environnement », ce qui se constate déjà aux États-Unis, entre hausse du coût de l’abonnement à l’électricité et captation de la ressource en eau pour refroidir les centres de données.

Le cloud spatial réglerait ce problème en délocalisant les data centers dans l’espace. Il n’y a plus de problème de refroidissement, en effet, puisque la température du vide spatial est de - 270 °C, et les panneaux solaires peuvent y capter l’énergie en permanence, sans aucune interférence, donc de manière beaucoup plus efficace. Enfin, le cloud spatial est de moins en moins une utopie technologique et de plus en plus une réalité. En novembre 2025, une fusée Falcon 9 de SpaceX a lancé le satellite de la start-up Starcloud (le cloud dans les étoiles, en anglais) équipé de puces H100 de Nvidia, les mêmes que celles qui équipent le data center Colossus. Starcloud-1 fonctionne, et la start-up veut désormais envoyer 88 000 satellites dans l’espace pour proposer de la location de puissance de calcul en orbite terrestre. Juste avant de faire l’annonce de la fusion entre SpaceX et xAI, Elon Musk avait préparé le terrain pour sa future constellation de cloud spatial en déposant, le 31 janvier 2026, auprès de la FCC (Federal Communications Commission), une demande de lancement d’un million de satellites. Dubitatifs, Les Échos rappellent qu’il n’y a dans le monde que 33 000 avions de ligne et environ 15 000 satellites en orbite à ce jour, dont les trois quarts sont ceux de Starlink. Le Figaro indique que, pour lancer un million de satellites, il faudrait faire décoller chaque heure une trentaine de fusées géantes Starship (en cours de développement). Le projet semble donc décorrélé des réalités du moment. Mais, pourtant, depuis l’annonce d’Elon Musk, les initiatives se multiplient.

Le 17 mars 2026, Nvidia a présenté sa première puce pensée pour l’espace (où les radiations sont un problème), avec une capacité de calcul 25 fois supérieure à la puce H100 de Starcloud-1. Le 19 mars, Blue Origin a déposé une demande pour 52 000 satellites auprès de la FCC dans le cadre de son projet Sunrise de cloud orbital. Dans la foulée, Elon Musk a indiqué un investissement de 25 milliards de dollars dans une usine de puces pour l’IA, Terafab. Avec cette annonce, il se lance dans une nouvelle activité, qui englobe la conception et la fabrication de puces, ambitionnant de cumuler l’expertise de Nvidia (conception) et de TSMC (fondeur). Elon Musk suit ici la logique d’intégration qui a déjà fait le succès de Tesla et de SpaceX. Les deux sociétés ont révolutionné chacune leur secteur. SpaceX et xAI sont appelées par Elon Musk à révolutionner le secteur de l’IA en lui donnant la puissance de calcul qui lui manque grâce à un accès garanti à l’espace. 80 % de la production de Terafab est dédiée à l’espace, le reste à Tesla et à ses robots Optimus. Se dessine donc, derrière cette intégration, un nouvel enjeu : celui des robots humanoïdes, qui ont besoin d’IA très puissantes et en mobilité. On y voit émerger une nouvelle logique de rapprochement avec SpaceX, quand Tesla sera devenu une entreprise de robots. Les briques s’assemblent donc autour de SpaceX et de xAI. L’IA sera omniprésente si elle dispose de gigantesques capacités de calcul. Dans ce cas, les voitures peuvent devenir autonomes, les robots évoluer au milieu des humains, et l’ensemble – humains, robots, voitures – être connecté en permanence depuis l’espace. Disposer d’un accès à l’espace et de la maîtrise des constellations de satellites est, dans ce cas, un avantage majeur, ce qui explique le pari sur SpaceX, qui propose déjà l’internet par satellite (voir La rem n°76, p.58), qui vient de lancer l’internet mobile par satellite, et qui lancera demain le cloud par satellite.

Reste donc à faire coïncider le projet avec la réalité. En effet, construire des usines de puces, lancer des satellites par centaines de milliers dans l’espace coûte très cher. Sans ces perspectives, SpaceX va, par ailleurs, manquer de raisons de multiplier les lancements. Une fois que sera complètement lancée la constellation Starlink, qui monopolise les lanceurs de SpaceX, que lancer d’autre ? Les clients sont là, mais n’ont pas besoin d’autant de lancements que Starlink peut en proposer, d’autant que les « gros » clients comme Amazon développent leur propre lanceur. La fusion de SpaceX et de xAI redonne donc à SpaceX une potentielle charge de travail pour une décennie avec le projet de cloud spatial. Elle permet de justifier une meilleure valorisation de l’entreprise. C’est la même chose pour xAI, dépassée par ChatGPT, Gemini et Claude. En devenant une IA spatiale, Grok aura accès à une puissance de calcul dont ne disposeront pas d’emblée ses concurrents. D’où le pari d’Elon Musk de vendre cette promesse-là à la Bourse. Elon Musk est, du reste, probablement le seul à pouvoir tenter un tel pari. Il a fait ses preuves quand il s’est agi de changer les règles du jeu avec Tesla, puis avec SpaceX, récemment encore avec Colossus qu’il a construit en 122 jours. Sa rapidité d’exécution est, de ce point de vue, remarquable. Quand il met fin à ses missions auprès de Donald Trump en mai 2025, Elon Musk vient de fusionner X et xAI (mars 2025). Neuf mois plus tard, SpaceX a rejoint le nouvel ensemble (janvier 2026). Il a développé un satellite dédié au cloud spatial ; il a lancé l’internet mobile par satellite. Un projet industriel global peut donc être présenté aux investisseurs dès mars 2026, moins d’un an après la fin des missions d’Elon Musk au Doge.

L’introduction en Bourse du nouveau SpaceX doit permettre de lever entre 40 et 80 milliards de dollars pour une valorisation qui pourra atteindre 1 780 milliards de dollars. C’est donc la plus grosse introduction en Bourse jamais réalisée, qui sera risquée, car atypique, comme le projet auquel elle est associée. En effet, les investisseurs individuels pourront récupérer jusqu’à 30 % des actions, quand les ratios sont plutôt de 5-10 % sur les introductions. Enfin, Wall Street pourrait accélérer l’entrée du titre dans les principaux indices américains, notamment le Nasdaq 100, ce qui soutiendra son cours. Le Nasdaq, qui s’attend aussi à l’entrée en Bourse d’OpenAI et d’Anthropic, envisage effectivement de changer ses règles pour donner toute leur place plus rapidement à ces nouveaux géants venus de l’IA. L’opération étant prévue au second semestre, elle permettra de savoir si la vision d’Elon Musk l’a emporté ou si, à l’inverse, les investisseurs décèlent dans ce grand projet un moyen de donner à SpaceX et à xAI un avenir qu’elles n’ont pas. De fait, le document d’introduction en Bourse sur lequel travaille SpaceX est plus prudent qu’Elon Musk et rappelle que les initiatives de cloud spatial n’en sont pour l’instant qu’à leur stade initial.

Ces projets, au-delà de leur dimension technique et financière très ambitieuse, risquent de soulever aussi de nombreuses oppositions. Ils sont américains et conduisent à gérer, depuis l’espace, des masses de données dont le statut « extraterritorial » devra être défini, sans parler des questions de souveraineté. C’est finalement ce que rappelle l’actualité de xAI en Europe, moins futuriste. Le 26 janvier 2026, la Commission européenne a annoncé avoir ouvert une enquête sur X et Grok, car l’IA intégrée au réseau social a été autorisée à déshabiller (ou à habiller en bikini) les humains – ce qui a été appliqué à des personnalités, souvent des femmes, et surtout des enfants. Ce type de pratiques entre dans le périmètre du DSA. La Commission avait au préalable alerté X, qui a bloqué cette possibilité offerte par Grok dès le 9 janvier 2026 pour ses utilisateurs gratuits, et le 15 janvier pour ses utilisateurs payants. Au-delà des images sexualisées, l’enquête devra évaluer l’ensemble des risques systémiques de Grok une fois intégré dans le réseau social X.

Sources :

  • Vergara Ingrid, « xAI, le colossal projet d’Elon Musk dans l’intelligence artificielle », Le Figaro, 2 décembre 2024.
  • Mediavilla Lucas, « Elon Musk fusionne son réseau social X avec sa start-up d’IA pour construire un géant de la tech et contrer OpenAI », Le Figaro, 31 mars 2025.
  • Godeluck Solveig, « Elon Musk fusionne X et xIA pour “accélérer le progrès humain” », Les Échos, 31 mars 2025.
  • Boone Joséphine, « Elon Musk tisse des liens capitalistiques entre ses sociétés », Les Échos, 16 juillet 2025.
  • Godeluck Solveig, « SpaceX vise 800 milliards de valorisation et envisage une introduction en Bourse », Les Échos, 8 décembre 2025.
  • Laghrari Mehdi, « Les data centers spatiaux, la nouvelle lubie de la tech américaine », Les Échos, 19 décembre 2025.
  • Bauer Anne, « SpaceX consolide sa domination dans le spatial », Les Échos, 2 janvier 2026.
  • Woitier Chloé, « Bruxelles ouvre une enquête sur Grok, l’IA d’Elon Musk », Le Figaro, 27 janvier 2026.
  • Schmitt Fabienne, « Bruxelles ouvre une enquête sur les dérives de Grok, l’intelligence artificielle de X », Les Échos, 27 janvier 2026.
  • Guillermard Véronique, Vergara Ingrid, « Pourquoi Elon Musk marie SpaceX avec sa start-up d’IA, xAI », Le Figaro, 4 février 2026.
  • Pontiroli Thomas, « SpaceX et xAI : mariage
    à haut risque pour le rêve de Musk », Les Échos, 4 février 2026.
  • Mediavilla Lucas, « Elon Musk lance une usine de puces pour héberger l’IA dans l’espace », Le Figaro, 23 mars 2026.
  • Godeluck Solveig, « SpaceX sur la rampe de lancement pour une introduction en Bourse »,
    Les Échos, 30 mars 2026.
  • Mediavilla Lucas, « Les projets de centres de données dans l’espace sont-ils fous », Le Figaro, 8 avril 2026.
  • Lentschner Keren, « Grand déballage en vue dans
    le procès opposant Musk à Altman », Le Figaro, 28 avril 2026.
  • Godeluck Solveig, « Construire des data centers dans l’espace : la nouvelle lubie de la tech », Les Échos, 5 mai 2026.

15.09.2026 à 08:30

La FCC, avant et après

Anne Deysine

Au moment où l’Arcom est louée pour avoir retiré la licence de la chaîne de télévision C8, mais critiquée pour son manque de fermeté vis-à-vis de CNews et attaquée par la


Texte intégral (5612 mots)

Au moment où l’Arcom est louée pour avoir retiré la licence de la chaîne de télévision C8, mais critiquée pour son manque de fermeté vis-à-vis de CNews et attaquée par la droite conservatrice pour censure, interrogeons-nous sur le rôle de la Commission fédérale des communications (Federal Communications Commission, FCC) aux États-Unis. Quel est son impact sur la liberté des médias sous l’administration Trump, qui tient elle-même un double discours en matière de liberté d’expression ?

Dans le domaine des médias audiovisuels, la différence est grande avec la France, qui a légiféré1  afin d’interdire aux radios et aux chaînes de télévision de diffuser des incitations à la haine ou à la violence et qui a créé l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, l’Arcom – remplaçant le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) –, chargée de contrôler le pluralisme. Beaucoup ont salué le non-­renouvellement de la fréquence de C8, alors que d’autres, dont le professeur de droit Thomas Hochmann, jugent l’Arcom trop réticente à utiliser ses pouvoirs et à faire usage des sanctions à sa disposition, se contentant de mises en garde et de mises en demeure, et passant rarement à l’étape des sanctions pécuniaires2 . Aux États-Unis, la seule institution comparable est la FCC, chargée de deux missions : éviter une trop forte concentration des médias audiovisuels et garantir un minimum de pluralisme des idées.

LA FCC FAIT PARTIE DE CES AGENCES GOUVERNEMENTALES INDÉPENDANTES CRÉÉES PAR LE CONGRÈS […]. CHACUNE […] EST DOTÉE DE TROIS TYPES DE COMPÉTENCE : UN POUVOIR LÉGISLATIF, UN POUVOIR EXÉCUTIF ET UN POUVOIR QUASI JUDICIAIRE

À l’origine de la FCC

Instituée par le Federal Communications Act de 1934, la FCC fait partie de ces agences gouvernementales indépendantes créées par le Congrès durant l’administration Franklin Roosevelt, à l’instar de la SEC (Securities Exchange Commission, Commission des opérations de bourse). Chacune, dans son domaine d’intervention, est dotée de trois types de compétence : un pouvoir législatif (la création de règles), un pouvoir exécutif (veiller à la bonne exécution de ces règles) et un pouvoir quasi judiciaire lui permettant de sanctionner le non-respect des réglementations. Leur directeur (ainsi que les membres) est nommé par le président, avec l’approbation du Sénat, pour un mandat de cinq années (ou plus selon les agences). En vertu d’une jurisprudence3 datant du New Deal, il ne peut, en principe, être limogé que pour un motif sérieux : good cause. Néanmoins, bien que créées par le Congrès, ces agences indépendantes appartiennent à la branche exécutive, ce qui explique les limogeages en violation de la loi, justifiés par Donald Trump s’abritant derrière la doctrine de l’Exécutif unitaire4.

La FCC et le pluralisme

Le nombre de fréquences radio et télévision à attribuer étant limité, la FCC n’accordait une licence qu’en échange de l’engagement à véhiculer des points de vue suffisamment diversifiés et à veiller à un équilibre des idées dans l’intérêt général. L’autre facette de cette mission de sauvegarde du pluralisme était d’empêcher une trop grande concentration des médias audiovisuels.

UNE DES RAISONS DE LA SURVIE DE LA RÈGLE DE TEMPS ÉGAL EST QUE LA FCC L’A TOUJOURS APPLIQUÉE AVEC UNE GRANDE SOUPLESSE

En contrepartie de l’octroi d’une fréquence, un bien rare à l’époque, les stations de radio ou les chaînes de télévision s’engageaient à respecter deux « doctrines » : la doctrine de l’équité – fairness doctrine – et la règle du temps égal – equal time – s’appliquant aux candidats à une élection, toutes deux différentes par leur statut et dans leur application. La première, qui a existé jusqu’en 1985, a été supprimée par l’administration Reagan, alors que la seconde, qui vise uniquement les candidats à un mandat politique, est toujours en vigueur. Une des raisons de la survie de la règle de temps égal est que la FCC l’a toujours appliquée avec une grande souplesse, accordant très largement des exemptions. Notons que ces deux règles imposent des contraintes aux médias audiovisuels ; elles pouvaient, par conséquent, entrer en contradiction avec le premier amendement5, qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Ce qui explique les actions en justice et les pressions de la part des Républicains.

Doctrine de l’équité (fairness doctrine) et règle du temps égal (equal time)

La loi de 1934, le Federal Communications Act, reprend la loi Radio de 1927, qui exigeait que les détenteurs d’une licence agissent pour l’intérêt du public et que les stations de radio et les chaînes de télévision ayant obtenu une licence d’exploitation offrent une présentation équitable et équilibrée des questions controversées. Ainsi, la loi de 1934, remplaçant la loi Radio, instaure la FCC pour répartir les fréquences, avec pour mission d’« encourager une utilisation plus large et plus efficace de la radio, dans l’intérêt du public ». En 1949, la Commission publia un rapport intitulé « In matter of editorializing by broadcast licensees »6, qui interprète les dispositions concernant l’intérêt du public comme l’obligation de promouvoir « un standard basique d’équité » (a basic standard of fairness) dans les médias. Les détenteurs d’une licence avaient le devoir, d’une part, de consacrer un certain temps d’antenne pour couvrir de façon équilibrée les questions controversées touchant leur communauté et, d’autre part, d’accorder un droit de réponse aux personnes qui se jugeaient injustement attaquées. En raison des pressions des Républicains, la FCC décida en 1985 que la doctrine avait un effet dissuasif (chilling effect) sur la liberté d’expression. Elle l’abrogea formellement en 1987, tout en maintenant les dispositions sur les attaques personnelles, appliquées jusqu’en 2000. Jusqu’en 2011, plus de quatre-vingts médias ont continué de mettre en œuvre la doctrine d’équité.

L’EXIGENCE DE « TEMPS ÉGAL » NE S’APPLIQUAIT PAS AUX TALK-SHOWS, UN POINT SUR LEQUEL LA FCC SOUHAITE REVENIR POUR DES RAISONS PARTISANES

Concernant l’exigence de « temps égal », la loi de 1934 fut quelque peu amendée en 1959 afin de prévoir des exemptions7 pour les candidats à un mandat politique. Selon la loi révisée, l’exigence de « temps égal » ne s’appliquait pas aux talk-shows, un point sur lequel la FCC souhaite revenir pour des raisons partisanes. Ces exemptions expliquent que les radios de la droite conservatrice ont pu accumuler mensonges, théories du complot et insultes raciales sans conséquences, comme l’a fait l’animateur de radio Rush Limbaugh trois heures d’affilée pendant des années jusqu’à son décès en 2021.

La FCC et la concentration économique

Les changements sont considérables entre la position de la Commission vis-à-vis de la concentration dans les années 1970 et les politiques comme les priorités actuelles. La FCC est passée d’une politique stricte visant à maintenir le pluralisme à une autre consistant, au contraire, à donner facilement son aval, en 2025 et 2026, à d’importantes fusions ou acquisitions, en violation de l’esprit, sinon de la lettre, des textes existants.

Dans les années 1970, la FCC avait promulgué une règle interdisant à une société de contrôler à la fois un quotidien et une chaîne de radio ou de télévision dans la même ville (Broadcasting Cross Ownership Ban). Le but était d’assurer une diversité des voix et des opinions. Plusieurs sociétés durent, en conséquence, vendre un journal ou une station de radio, ce qui amena à l’environnement médiatique fragmenté de la fin du XXe siècle. Une autre règle, One to Market Rule, visait à empêcher les triopoles en interdisant, pour un même propriétaire, le cumul de stations AM ou FM et de chaînes TV dans une même localité, afin de lui interdire de dominer la totalité du spectre. Globalement, la règle des 7 appliquée strictement limitait le nombre de médias audiovisuels détenus par une seule entité à 7 stations AM, 7 stations FM et 7 chaînes de télévision sur le plan national. Cela signifie qu’aucun des trois grands réseaux ABC, CBS, NBC n’avait le droit d’acquérir un nombre illimité de stations locales. Enfin, en vertu de la règle fin-syn (Financial Interest and Syndication Rules), la FCC s’efforçait de limiter le pouvoir économique des grands réseaux de télévision sur la production audiovisuelle.

LA DÉRÉGULATION S’EST FAITE PROGRESSIVEMENT GRÂCE À L’ACTION CONJUGUÉE

Il leur était interdit de détenir les droits de syndication sur les séries qu’ils diffusaient, comme « M*A*S*H » ou « Seinfeld », afin de les empêcher d’être trop puissants à Hollywood, et de permettre aux sociétés de production indépendantes d’exister.

La dérégulation s’est faite progressivement grâce à l’action conjuguée de la FCC et de la Cour suprême, qui a validé8 notamment la décision de la Commission de se soustraire à la règle qui interdit de posséder un journal et une station dans la même localité, la Cour considérant que le nouveau paysage médiatique, depuis l’avènement d’internet, rend la règle obsolète.

La Commission actuelle a des priorités politiques opposées à celles des années 1970 :

– le localisme, qui est remplacé par l’acceptation de vastes entités ;

– la fin de la diversité et de l’équité, la priorité étant donnée à l’efficacité ;

– la fin des garde-fous.

Aujourd’hui, la dérégulation l’emporte, le « libre marché des idées » étant censé résoudre tous les problèmes.

Le contexte du premier amendement

LA RÉGULATION DES RADIOS ET DES TÉLÉVISIONS A TOUJOURS ÉTÉ EN TENSION AVEC LE PREMIER AMENDEMENT

Le premier amendement à la Constitution garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse. Dans ce contexte largement protecteur, les radios et les télévisions ont un régime bien spécifique qui diffère de celui de la presse, ainsi que de celui du câble et des réseaux sociaux. La liberté de la presse est garantie par le premier amendement à la Constitution et elle a été confirmée par deux décisions de la Cour suprême9, tandis que le câble et les réseaux sociaux ne sont soumis à aucune régulation en vertu de la section 230 de la loi CDA (Communications Decency Act) de 1996. En revanche, la spécificité des radios et des télévisions, liée à la justification d’une régulation minimale découlant de la rareté des fréquences à partager entre les multiples candidats aux licences, donnait au gouvernement un rôle qui lui permettait d’imposer certaines obligations en retour. La régulation des radios et des télévisions a toujours été en tension avec le premier amendement, et elle a été contestée à plusieurs reprises. Pourtant, la Cour suprême a validé les obligations imposées par la FCC, en particulier dans les cas NBC v. U.S.10 en 1943 et Red Lion v. FCC11 en 1969.

Dans l’affaire NBC v. U.S., la Cour jugea que les pouvoirs réglementaires de la FCC ne se limitaient pas aux aspects techniques et d’ingénierie. Les règles adoptées par la FCC dans l’intérêt du public, pour régir les relations entre les stations ayant obtenu une licence et les réseaux qui leur fournissent les programmes, relèvent bien des pouvoirs conférés à la FCC par la loi FCA de 1934.

LA COUR SUPRÊME VALIDA LA DOCTRINE DE L’ÉQUITÉ EN INVOQUANT LA RARETÉ DES FRÉQUENCES QUI JUSTIFIAIT LES LIMITES IMPOSÉES

Dans le cas Red Lion était en jeu la doctrine de l’équité exigeant que les divers aspects des grandes questions soient présentés aux auditeurs et aux téléspectateurs. La FCC reprochait à Red Lion Broadcasting Co. d’avoir manqué à ses obligations en diffusant ce qui constituait une attaque directe contre le journaliste Fred J. Cook, auteur de l’ouvrage Barry Goldwater: Extremist on the right. La Cour suprême jugea que la FCC avait bien agi dans le cadre de ses pouvoirs12 en décidant que cette station de radio de Pennsylvanie avait violé la doctrine d’équité lorsqu’elle avait refusé un droit de réponse à cet écrivain qui avait été qualifié à l’antenne de « sympathisant communiste ». La Cour suprême valida la doctrine de l’équité en invoquant la rareté des fréquences qui justifiait les limites imposées à la latitude éditoriale des stations. Elle reconnut que cette doctrine conférait au gouvernement fédéral le pouvoir inédit de réglementer la liberté d’expression et les médias, mais elle jugea que ce dernier exerçait un tel pouvoir en raison de la caractéristique unique de ces nouveaux médias de communication, à savoir la rareté des fréquences. En octroyant une licence, le gouvernement accordait un monopole au diffuseur et il était donc de sa responsabilité de défendre les valeurs du premier amendement à la Constitution, en réglementant le contenu des programmes, afin d’assurer une couverture adéquate et équilibrée de l’ensemble des questions d’importance publique.

LA COUR VALIDAIT ÉGALEMENT LE POUVOIR DE LA FCC DE RÉGLEMENTER LES FUSIONS ET LES ACQUISITIONS

Par son raisonnement, la Cour validait également le pouvoir de la FCC de réglementer les fusions et les acquisitions envisagées par les détenteurs de licence. Il est du devoir de la Commission de s’assurer que le pouvoir n’est pas concentré entre les mains de quelques-uns. L’autorité de régulation est donc dans son rôle lorsqu’elle approuve ou désapprouve les propositions de fusion ou d’acquisition, en appliquant les mêmes critères que pour accorder ou refuser des licences de diffusion, c’est-à-dire la défense de l’intérêt général.

Aujourd’hui, le paysage médiatique n’est plus le même. Les trois grands réseaux ABC, NBC, CBS, qui rassemblaient 90 % des téléspectateurs, ont vu leur part de marché tomber à 20 % avec le développement de la télévision par câble, puis l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux et, désormais, le succès de YouTube et des podcasts13. Nombreux sont ceux, parmi les Républicains, qui jugent que ces règles sont devenues obsolètes et qui posent la question de la validité de cette réglementation. Il est d’ailleurs probable que si la Cour suprême en avait aujourd’hui l’occasion, elle reviendrait sur la jurisprudence Red Lion, mais, jusqu’ici, la Commission a fait preuve de tellement de souplesse dans l’octroi des exemptions qu’il n’y a guère eu d’occasions de contestation.

La FCC sous l’administration Trump

La FCC est devenue un instrument politique aux mains du président, qui facilite la collusion avec les médias et les Big Tech. Cette évolution se traduit manifestement dans les règles édictées par Brendan Carr, président de la FCC choisi par Donald Trump en 2024, concernant le temps égal ou les règles de la concurrence.

La règle de temps égal comme outil de pression ou de censure

Donald Trump et Brendan Carr cherchent à instrumentaliser la clause de temps égal en l’imposant à certains programmes qui n’étaient pas visés jusqu’ici, comme les émissions du soir.

NOMBREUX SONT CEUX, PARMI LES RÉPUBLICAINS, QUI JUGENT QUE CES RÈGLES SONT DEVENUES OBSOLÈTES

Le cas de l’interview de James Talarico, candidat démocrate du Texas pour le Sénat, par Stephen Colbert sur CBS fournit une bonne illustration. En février 2026, le présentateur du « Late Show » a dû renoncer à inviter dans son émission la figure montante du parti démocrate, à la suite de pressions émanant de la chaîne. L’interview a quand même été diffusée sur la chaîne YouTube de l’émission, offrant ainsi une publicité considérable au candidat Talarico. S’agit-il pour autant d’une violation de la règle de temps égal ? La réponse est négative : il y aurait eu infraction uniquement si Stephen Colbert avait refusé ­d’accorder le même traitement et le même temps d’antenne aux deux autres candidats, ce qui n’a pas été le cas. Pourtant se sont ensuivies des critiques et des menaces.

Le risque d’abus de pouvoir et de censure en raison du contenu, spécifiquement prohibé par le premier amendement, est apparu clairement à la suite de l’assassinat de Charlie Kirk, l’influenceur d’extrême droite qui a contribué à faire élire Donald Trump président en 2024. Lorsqu’en septembre 2025 l’animateur du « Late Night Show » sur ABC, Jimmy Kimmel, fit une plaisanterie, sans doute de mauvais goût, sur l’attitude du président Trump qui s’efforçait de tirer parti politiquement de l’événement, le président de la FCC Brendan Carr s’en est immédiatement pris au réseau ABC (propriété de Disney), ainsi qu’aux chaînes affiliées qui diffusent le programme. Le groupe Disney, qui avait besoin de la mansuétude de la FCC, a d’emblée suspendu la diffusion de l’émission de Jimmy Kimmel, avant d’être contraint de la rétablir, face au mécontentement des abonnés. Avec ses nombreuses chaînes TV affiliées au réseau ABC, le groupe Nexstar, partisan de l’interdiction du « Jimmy Kimmel Live », a décidé, de son côté, de prolonger l’interdiction une semaine.

LA FCC EST DEVENUE UN INSTRUMENT POLITIQUE AUX MAINS DU PRÉSIDENT, QUI FACILITE LA COLLUSION AVEC LES MÉDIAS ET LES BIG TECH

Brendan Carr a pu jouer de toute son influence, puisque les propriétaires de chaîne sont tributaires de la Commission pour conserver leurs licences ou encore pour mener à bien leur projet de fusion. Il en va ainsi pour les diffuseurs Nexstar Media Group et Sinclair Broadcast Group. Aux États-Unis, la diffusion nationale d’un réseau repose sur une fédération de stations locales affiliées. Ces groupes14 peuvent, légalement et contractuellement, préempter ou remplacer un programme du réseau sur leurs propres marchés – ce qui leur donne un levier décisif sur les contenus que le « public national » reçoit effectivement. Parce que Donald Trump n’apprécie pas les émissions satiriques comme « Saturday Night Live » ou « Late Night Show », il les menace régulièrement, tandis que Brendan Carr fait pression sur les opérateurs de télévision pour exiger le renvoi ou la suspension des « coupables », Jimmy Kimmel ou Stephen Colbert. Marqués à droite, les groupes Nexstar et Sinclair ont d’abord menacé de ne plus programmer l’émission de Jimmy Kimmel, fragilisant encore le modèle déjà précaire des late-night talk-shows. Le Sinclair Broadcast Group, connu pour ses positions politiques conservatrices, a même laissé entendre qu’il maintiendrait la diffusion de « Jimmy Kimmel Live » sur ses stations affiliées au réseau ABC si l’animateur présentait des excuses à la famille de Charlie Kirk, notamment en lui faisant « un don personnel significatif », ainsi qu’à Turning Point USA, l’organisation fondée par Charlie Kirk. De même, Paramount, propriétaire de CBS, a déprogrammé, en juillet 2025, « The Late Show with Stephen Colbert », émission phare de la chaîne15. Il est vrai que le groupe attendait l’aval de la FCC concernant sa fusion avec Skydance, dont l’un des principaux actionnaires est le multimilliardaire Larry Ellison (fondateur d’Oracle), proche de Donald Trump.

LA RÈGLE QUI INTERDIT LES FUSIONS ENTRE LES QUATRE GRANDS RÉSEAUX […] EST DEVENUE « NÉGOCIABLE »

L’instrumentalisation de la FCC peut s’appliquer également à l’attribution des fréquences16. En principe, ces autorisations sont renouvelées quasiment automatiquement. Mais Brendan Carr a décidé d’anticiper le calendrier pour huit chaînes affiliées à ABC en ordonnant au groupe Disney, en avril 2026, de lui adresser une demande de renouvellement, normalement prévue entre 2028 et 2031. La raison en est une remarque humoristique de l’animateur Jimmy Kimmel, au sujet du gala de la presse, plaisanterie qui a été interprétée comme une incitation à assassiner le président Trump. Même si la menace de non-­renouvellement a peu de chance de se concrétiser, l’effet dissuasif est considérable.

Les concentrations désormais autorisées

En 2026, tout s’accélère. La règle qui interdit les fusions entre les quatre grands réseaux (ABC, CBS, NBC et Fox) est devenue « négociable », avant sans doute d’être abrogée, le décret étant attendu pour l’été 2026. Les réseaux souhaitent pouvoir fusionner de façon à faire concurrence aux Big Tech ; ils estiment que la règle n’a plus lieu d’être dans la mesure où ils ne jouissent plus d’un monopole sur les audiences, les téléspectateurs s’informant et se divertissant avec Netflix, YouTube ou TikTok.

Profitant d’une faille dans la règle d’interdiction, la fusion entre Nexstar et Tegna, d’un montant de 6,2 milliards de dollars, a été approuvée grâce à un double tour de passe-passe17. Cette opération donnerait naissance à un géant qui contrôle 260 stations locales dans 44 États, soit 80 % des foyers américains, alors que la règle fixe un maximum d’audience nationale de 39 %. La FCC a rappelé une règle des années 1980, laquelle permet de ne compter que 50 % de l’audience atteinte par les stations UHF (chaînes 14 à 69) pour calculer le taux de pénétration. C’était logique dans la mesure où les signaux UHF étaient plus faibles que ceux de la VHF (chaînes 2 à 13). Aujourd’hui, à l’ère numérique, les signaux UHF sont en fait plus forts, mais la FCC a utilisé ce subterfuge de façon à minimiser le niveau du contrôle. La nouvelle philosophie est que les réseaux indépendants sont en butte aux attaques de Google, de Netflix, de Meta et consorts. Il leur faut donc acquérir cette taille stratégique pour survivre. Pour eux, le plafond de 39 % est une relique qui ne reflète plus la réalité actuelle du marché. Selon la seule commissaire démocrate Anna Gomez, il s’agit d’un glissement dangereux vers des médias illibéraux, car le deal est le résultat du favoritisme politique et du manque de transparence, qui mène inévitablement à une homogénéisation des contenus éditoriaux.

LE DEAL EST LE RÉSULTAT DU FAVORITISME POLITIQUE ET DU MANQUE DE TRANSPARENCE

La conséquence de la fusion est que, alors que la règle interdit à une entité de posséder plus de deux stations parmi les quatre grands réseaux dans une seule ville, une même compagnie Nexstar possède et contrôle les filiales locales des quatre grands réseaux dans des dizaines de villes. Celles-ci restent des entités séparées, mais la diffusion de contenu est entre les mains d’un seul et même acteur, Nexstar, qui contrôle trois ou plus de ces grandes stations dans 23 réseaux différents, incluant San Diego et Sacramento18.

En matière de radios règne un duopole entre iHeartMedia et Audacy, qui sont, en principe, des entités séparées, mais un partenariat de distribution signé en juin 2025 a, dans les faits, fusionné leurs champs d’action numérique. iHeartMedia est le plus grand avec 866 stations ; Audacy, qui en possède 240, a fait migrer ses stations sur l’application de la première. En conséquence, il y a bien des propriétaires différents, mais un seul point de passage obligé pour 1 200 stations de radio américaines, qui sont sur la seule plateforme iHeartMedia.

Ce démantèlement est assurément politique et partisan, comme l’illustre le ton du texto du président Trump pour qui les choses n’allaient pas assez vite : « Finissons-en avec cette fusion [Nexstar et Tegna] ! » La réponse des démocrates ne s’est pas fait attendre. Dès le 18 mars 2026, plusieurs ministres de la justice, ceux de la Californie et de la Caroline du Nord en tête, ont intenté un procès en antitrust afin de bloquer cette fusion, qui serait, selon eux, une violation du Clayton Antitrust Act19 de 1914 et qui conduirait à des licenciements massifs et à une augmentation des prix pour les consommateurs20. Parce que l’accord s’est fait au niveau fédéral (FCC et département de la Justice), les États ont pris le relais avec ce procès : ils argumentent que la Commission n’a pas l’autorité pour refuser d’appliquer le plafond de 39 % édicté par le Congrès et qu’il appartient à celui-ci de modifier ce critère s’il le juge nécessaire.

C’EST L’INDÉPENDANCE DE LA FCC QUI EST EN JEU

C’est l’indépendance de la FCC qui est donc en jeu. Que ce soit en matière de contenu ou de concentration, le directeur obéit aux ordres du président et utilise des moyens détournés pour sanctionner (ou tenter de le faire) ses adversaires ou opposants et pour faire approuver des fusions qui sont en violation de la loi avec comme résultat des propriétés croisées devenues courantes et, du même coup, l’existence de triopoles dans de nombreuses villes. Cette concentration des radios et des télévisions s’inscrit dans un contexte où les réseaux sociaux sont exemptés de toute responsabilité (en vertu de la section 230 de la loi CDA) et où les géants de la Silicon Valley acquièrent des blogs et des podcasts pour faire passer leurs messages, récemment pour rassurer sur les effets de l’intelligence artificielle et pour prôner la dérégulation. S’ajoute à cela la charge destructrice à l’encontre des médias publics (NPR, PBS) par le président Trump. Résultat : dans le paysage médiatique21 aux États-Unis, il est devenu très difficile d’exprimer des vérités factuelles. Il est donc essentiel qu’en France l’Arcom remplisse sa mission avec force et que les autorités européennes appliquent avec détermination le DSA, lequel, contrairement aux accusations de l’administration américaine (et d’une partie de la droite française), n’est pas un instrument de censure, mais correspond à une nécessaire exigence de transparence et de modération des contenus.

  1. Article 15 de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication.
  2. Hochmann Thomas, « On ne peut plus rien dire. » Liberté d’expression : le grand détournement, Anamosa, 2025. L’auteur cite plusieurs exemples de violations manifestes sanctionnées par des amendes souvent modiques très inférieures au seuil maximal prévu par la loi. Que pèse une amende de 50 000 € voire 100 000 € lorsque le bénéfice du groupe Canal+ est supérieur à 550 millions d’euros ?
  3. Humphrey’s Executor v. United States, 295 US 602 (1935).
  4. La théorie de l’exécutif unitaire est un principe radical selon lequel le président détient des pouvoirs illimités
    sur l’ensemble des agences de la « branche exécutive » du gouvernement des États-Unis, toute contrainte imposée
    à ses pouvoirs par le législatif étant en conséquence inconstitutionnelle. Voir Davis Frederick T., « Donald Trump et la doctrine de l’“exécutif unitaire” : quels sont les enjeux ? », Le club des juristes, 7 mars 2025.
  5. Le premier amendement qui garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse, stipule : « Le Congrès
    ne légifèrera pas pour porter atteinte 
    (abridge) à la liberté d’expression et à liberté de la presse. »
  6. Federal Communications Commission Reports, « In the matter of editorializing by broadcast licencees », 1949.
  7. La section 315 (a) prévoit des « opportunités égales » d’accès aux médias pour les candidats à un poste politique.
  8. Federal Communications Commission v. Prometheus Radio Project, 592 U.S. 414 (2021).
  9. La première New York Times Co. v. Sullivan, 376 U.S. 254 (1964) protège les journaux des procès en diffamation
    en jugeant que ceux qui attaquent un journal doivent prouver non seulement l’erreur, mais la mauvaise foi. Dans une deuxième décision, New York Times Co. v. United States, 403 U.S. 713 (1971) rendue au sujet des Pentagon Papers, la Cour a bien spécifié qu’il n’était pas possible d’interdire une publication a priori, quel que soit le motif invoqué. Pas de prior restraint. S’il y a eu violation de la loi ou atteinte à la sécurité nationale par exemple, la sanction interviendra a posteriori.
  10. National Broadcasting Co., Inc. v. United States, 319 U.S. 190 (1943).
  11. Red Lion Broadcasting Co., Inc. v. FCC, 395 U.S. 367 (1969).
  12. La FCC avait ordonné que soit remise une retranscription de l’émission à Fred J. Cook et que Red Lion lui accorde un droit de réponse, deux exigences validées par la cour d’appel.
  13. Le podcasteur Joe Rogan avait permis au candidat Donald Trump, durant sa campagne électorale en 2024,
    d’être suivi par sa centaine de millions d’abonnés.
  14. Depuis une quinzaine d’années, les opérateurs des télévisions et des radios locales ont racheté des stations,
    par dizaines, voire par centaines, formant ainsi des conglomérats, tels que Nexstar Media Group ou Sinclair Broadcast Group.
  15. Très politique et régulièrement critique vis-à-vis de Donald Trump, « The Late Show » était une cible récurrente de la droite trumpiste. CBS a décidé de mettre fin à l’émission en mai 2026 – officiellement pour motif financier.
  16. Pahwa Nitish, « Brendan Carr is playing a dangerous game », slate.com, April 29, 2026.
  17. Cette approbation s’est faite non pas par un vote des cinq commissaires – ce qui aurait suscité un débat intense
    et la possibilité pour la seule membre démocrate, Anna Gomez, d’exprimer son opposition –, mais en catimini
    par les fonctionnaires (Bureau média).
  18. Nexstar s’est engagé à revendre quelques-unes des stations dans les deux années qui viennent, si la Commission
    ne change pas les règles entre-temps, ce qu’elle est en train de faire.
  19. Voté en 1914, le Clayton Antitrust Act complète le Sherman Antitrust Act de 1890, notamment en précisant
    les pratiques antitrust interdites.
  20. Les requérants demandent une ordonnance de restriction temporaire (TRO) suspendant l’entrée en application
    de la fusion. Ils demandent à la cour de contraindre Nexstar à maintenir les actifs séparés. L’audience à D.C. a eu lieu le 15 avril 2026 : le juge Troy a bloqué la fusion dans l’attente de l’issue du procès, les requérants ayant, selon lui, toutes les chances de l’emporter sur le fond. « Federal judge blocks Nexstar-Tegna merger until antitrust lawsuit is resolved », PBS, April 18, 2026.
  21. La situation est d’autant plus opaque que les frontières sont floues entre le secteur de la musique (Sony), les médias (Warner Bros. Discovery) et l’industrie du divertissement (Disney). Citons les opérations Skydance et Paramount ou Disney et Reliance ou Sony/Apollo et Paramount Global. Toutes se comptent en milliards de dollars.

10.09.2026 à 08:30

Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites

Jacques-André Fines Schlumberger

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la


Texte intégral (1978 mots)

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.

«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.

Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.

Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.

Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.

Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.

De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.

Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas ». Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».

Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.

Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.

Sources

  • Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
  • Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
  • Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
  • AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
  • Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
  • Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
  • Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.

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