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Revue Européenne des Médias et du numérique

30.07.2026 à 09:00

Guerre au Moyen-Orient : restriction d’accès aux images satellites

Jacques-André Fines Schlumberger

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la


Texte intégral (1978 mots)

Depuis le déclenchement du conflit armé au Moyen-Orient fin février 2026, le principal fournisseur commercial d’images satellites, Planet Labs PBC, a progressivement restreint puis supprimé l’accès à ses clichés haute résolution de la région, à la demande du gouvernement américain alors que, simultanément, de fausses images satellites, générées par intelligence artificielle, circulent massivement sur les réseaux sociaux.

«Du fait du conflit au Moyen-Orient, le gouvernement américain a demandé à tous les fournisseurs d’images prises par satellite de retenir indéfiniment les images de cette [zone] ». C’est avec ces mots que, le 4 avril 2026, Planet Labs PBC a averti l’ensemble de ses clients – parmi lesquels l’AFP, Le Monde, mais aussi le New York Times, le Washington Post, CNN ou encore Bloomberg News – qu’il avait décidé de se conformer à une demande du gouvernement américain de restreindre pour une durée indéfinie la diffusion de ses images satellitaires haute résolution liées au conflit au Moyen-Orient. Avec effet rétroactif au 9 mars, la société modifiait son modèle d’accès en allongeant le délai de publication pour toute nouvelle image couvrant « l’ensemble de l’Iran et les bases alliées à proximité, en plus des États du Golfe et des zones de conflit déjà existantes », afin de s’assurer, selon l’entreprise, que « ses images ne soient pas exploitées de manière tactique par des acteurs adverses pour cibler le personnel allié, les partenaires de l’OTAN et les civils ». La société bascule alors vers un modèle dit de « gestion contrôlée des accès » au sein duquel les images ne seront diffusées qu’« au cas par cas », sur demande et à la seule discrétion de l’entreprise. Le 10 avril 2026, alors qu’un fragile cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran entrait en vigueur, un porte-parole de la société confirmait le maintien des restrictions.

Ces dernières s’appuient sur le dispositif légal américain dit de « shutter control », géré aux États-Unis par la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), qui délivre les licences d’exploitation commerciale des satellites. Ce mécanisme prévoit que toute entreprise dont le siège est situé aux États-Unis et qui exploite commercialement des images satellitaires en haute résolution peut se voir imposer des limitations pour des raisons de sécurité nationale ou de politique étrangère. En pratique, les fournisseurs opèrent donc sous licence et mettent en place des protocoles de restriction afin d’éviter des sanctions.

Les répercussions sur l’industrie de l’observation de la Terre, dont le marché est estimé à 5 milliards de dollars, sont significatives. Avec son modèle d’accès ouvert, Planet Labs, fondé en 2010 par trois anciens ingénieurs de la Nasa, avait fait le pari, contrairement à ses concurrents, de séduire davantage le secteur commercial. S’appuyant sur une flotte de petits satellites qui photographient en haute résolution l’ensemble du globe, parfois plusieurs fois par jour, cette entreprise met les images à la disposition de ses clients en quelques heures. Or, même si la part commerciale de ses revenus n’atteignait que 18 % en 2025, contre 68 % initialement projetés lors de son introduction en bourse en 2021, cette restriction soudaine imposée par le gouvernement américain va considérablement fragiliser son modèle d’affaires. En effet, ses clients – notamment dans les domaines de la finance et de l’assurance, de l’énergie, du trafic maritime ou encore de la logistique – vont chercher ou cherchent déjà à se passer de ce fournisseur américain. Directeur du programme de non-prolifération en Asie de l’Est au Middlebury Institute of International Studies et expert des méthodes de renseignement à partir de sources ouvertes (Open Source Intelligence ou OSINT, voir infra), Jeffrey Lewis y voit une mauvaise nouvelle pour l’industrie américaine, d’autant qu’il n’y a « aucune raison légitime » d’imposer de telles restrictions, sauf à étouffer la couverture médiatique défavorable à une guerre que peu d’Américains approuvent. Ou encore, s’agirait-il de tenter de cacher des erreurs de frappe, comme celle ayant atteint l’école Shajareh Tayebeh le 28 février 2026 à Minab, au premier jour des raids américano-israéliens en Iran. Selon Amnesty International, ce bombardement a provoqué la mort de 158 personnes dont une majorité d’enfants, et serait la conséquence d’un traitement par les outils d’intelligence artificielle de données obsolètes utilisé par l’armée américaine lors de la planification de l’attaque.

Quoi qu’il en soit, les conséquences ont été immédiates pour le journalisme d’investigation et le renseignement à partir de sources ouvertes. L’Institute for the Study of War, think tank fondé en 2007 aux États-Unis fournissant des analyses sur les questions de défense et d’affaires étrangères, produit quotidiennement des cartes de conflits à l’attention de décideurs et de médias : il dénonce le fait de ne plus pouvoir « confirmer les frappes ou évaluer les dommages » avec le même niveau de détail qu’auparavant. Les organisations non gouvernementales, bénéficiant d’un accès gratuit ou à tarif réduit aux données de Planet Labs à des fins humanitaires, sont parmi les premières impactées et certains clients se sont tournés vers les données gratuites à plus faible résolution de la Nasa, l’agence américaine n’étant pas soumise aux mêmes restrictions.

Sur le plan géopolitique, l’efficacité des restrictions imposées par le gouvernement américain est, par ailleurs, contestée. L’agence de presse Bloomberg rapporte qu’une société chinoise de renseignement géospatial, MizarVision, utilise les images de constellations chinoises pour publier un suivi détaillé des mouvements militaires américains dans la région, tandis que le Financial Times a révélé qu’en fin d’année 2024 l’Iran avait obtenu de la Chine l’accès à un satellite-espion pour surveiller les bases militaires américaines.

De plus, ces restrictions concernant les images authentiques interviennent dans un contexte où la désinformation par de fausses images satellites générées par intelligence artificielle s’est considérablement intensifiée. Le 9 mars 2026, au moment même où Planet Labs appliquait ses premières restrictions, l’AFP relevait la circulation d’une image satellite publiée sur le réseau social X et présentée comme authentique par le Tehran Times, quotidien anglophone iranien. Le cliché prétendait montrer, sous forme de double image « avant/après », des équipements radar américains entièrement détruits sur une base au Qatar. Or, des chercheurs ont rapidement identifié la version manipulée par intelligence artificielle d’une image provenant de Google Earth prise l’année précédente, et représentant une installation militaire américaine à Bahreïn. De plus, l’AFP a détecté sur un autre cliché similaire un SynthID, un filigrane invisible développé par Google pour identifier les contenus générés par intelligence artificielle.

Brady Africk, chercheur spécialisé en renseignement à partir de sources ouvertes, a constaté une « augmentation des images satellites manipulées » sur les réseaux sociaux à la suite d’événements majeurs et caractérise deux grandes catégories de falsifications. D’une part, « beaucoup de ces images manipulées portent la marque d’une génération par IA imparfaite : des angles étranges, des détails flous et des éléments délirants qui ne correspondent pas à la réalité » et, d’autre part, certaines « semblent être des images retouchées manuellement, souvent en superposant des marques de dommages ou d’autres changements sur une image satellite qui, à l’origine, n’en contenait pas ». Pour le chercheur, les effets de ces falsifications dépassent la seule désinformation en ligne : « les images satellites manipulées, comme d’autres formes de désinformation, peuvent avoir des impacts bien réels lorsque des personnes agissent sur la base d’informations qu’elles n’ont pas vérifiées », et d’ajouter que « ces effets peuvent aller de l’influence sur l’opinion publique sur une question majeure, comme la décision d’un pays d’entrer en conflit ou non, à l’impact sur les marchés financiers ».

Ces images falsifiées s’inscrivent dans un contexte plus large de détournement des pratiques de renseignement à partir de sources ouvertes. Pour Tal Hagin, spécialiste de la guerre de l’information cité par l’AFP, « en raison du “brouillard de la guerre” [l’incertitude qui prévaut sur les opérations militaires, note de l’AFP], il peut être très difficile de déterminer le succès des frappes d’un adversaire. L’OSINT est apparu comme une solution, en utilisant des images satellites publiques pour contourner la censure dans des pays comme l’Iran. Mais cette démarche est désormais exploitée par des acteurs de la désinformation ». De faux comptes de renseignement à partir de sources ouvertes prolifèrent ainsi sur les réseaux sociaux, avec pour objectif de saper la crédibilité des spécialistes reconnus du domaine.

Ce que révèle la conjonction de ces deux phénomènes dépasse la seule question de l’accès à l’information en temps de guerre. La restriction des images authentiques et la prolifération simultanée des fausses images générées par IA constituent les deux versants d’une même guerre des récits, dans laquelle le contrôle de ce que le public peut ou croit voir est devenu un enjeu stratégique à part entière. En réduisant la disponibilité des clichés authentiques, les restrictions imposées par le gouvernement américain privent les journalistes et les experts des outils nécessaires pour réfuter les falsifications, tandis qu’en faisant circuler de fausses images, la désinformation par IA achève de brouiller la frontière entre preuve et fiction. Ce double mouvement s’inscrit dans le cadre d’une transformation profonde de l’environnement informationnel, déjà à l’œuvre en temps de paix, où la distinction entre ce qui est authentique et ce qui est fabriqué devient, chaque jour, toujours plus difficile à établir.

Sources

  • Balluffier Asia, Golshiri Ghazal, Horn Alexandre, « Bombardement d’une école en Iran : l’enquête du “Monde” atteste la présence de nombreuses victimes civiles, dont des enfants », Le Monde, 4 mars 2026.
  • Chopra Anuj, « Des images satellites truquées par l’IA alimentent la désinformation sur la guerre États-Unis–Iran », AFP, 9 mars 2026.
  • Amnesty International, « 120 élèves tué·es par les frappes américaines en Iran : comment en est-on arrivé là ? », amnesty.fr, 17 mars 2026.
  • AFP, « Images satellite : Planet annonce un blackout indéfini pour le Golfe et l’Iran », 4 avril 2026.
  • Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : Planet Labs PBC cesse de diffuser des photos satellites de la région, à la demande du gouvernement américain », 6 avril 2026.
  • Clark Aaron, « Planet keeps Middle East satellite imagery limits ahead of ceasefire talks », Bloomberg, April 10, 2026.
  • Karra Krishna, « Iran war satellite data restrictions by Planet Labs disrupts industries », Bloomberg, April 23, 2026.

Lire plus (206 mots)

Dans la plupart des pays de l’Union européenne, ainsi qu’au Royaume-Uni, soit 23 pays sur 28, le secteur de la défense est tributaire des technologies américaines pour ses infrastrucures critiques. Dans tous les cas, il ne semble jamais clairement établi que ces systèmes informatiques américains soient totalement isolés (air-gapped) d’internet ou de tout autre réseau non sécurisé, selon le groupe de réflexion Future of Technology Institut (FOTI). Dans 16 pays, cette dépendance représenterait un risque élevé face à une éventuelle coupure d’accès (kill switch) décidée par les États-Unis.


Texte intégral (1024 mots)

Une grande prudence doit entourer les applications humaines des neurotechnologies.

Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) et le Comité consultatif national d’éthique du numérique (CCNEN), dans la continuité des travaux du Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN), ont publié en février 2026 un avis commun consacré aux neurotechnologies numériques et aux interfaces cerveau-machine. Selon la « Recommandation sur l’éthique des neurotechnologies », adoptée à la Conférence générale de l’Unesco le 12 novembre 2025 et reprise par le rapport, « les neurotechnologies “font référence aux appareils, systèmes et procédures, englobant à la fois le matériel et les logiciels, qui permettent de mesurer directement le système nerveux, d’y accéder, de le surveiller, de l’analyser, d’en prévoir l’activité ou de la moduler, afin de comprendre, influencer, restaurer ou anticiper sa structure, son activité et sa fonction” ».

Ces neurotechnologies numériques permettent de mesurer, d’analyser ou de moduler l’activité cérébrale, ouvrant des perspectives médicales significatives, en neurologie, en psychiatrie, ou encore pour compenser certains handicaps, mais elles soulèvent dans le même temps des enjeux éthiques majeurs, « notamment en matière de dignité, d’autonomie, de liberté de pensée, de protection de la vie privée et d’équité ». L’avis commun publié par le CCNE et le CCNEN appelle à « encadrer leur développement au nom des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique ». Il commence par dresser un panorama de ces technologies et de leurs usages, médicaux d’abord, pour traiter des pathologies, mais aussi non médicaux, dans des domaines aussi variés que le travail, le sport ou le grand public. L’avis déploie ensuite une analyse éthique structurée autour des conditions du consentement éclairé, de la cybersécurité des données cérébrales, et des risques liés à l’inférence d’états mentaux, définis, selon le glossaire de l’avis, comme l’état d’esprit d’une personne, englobant perception, émotions, désirs, intentions et mémoire.

Il examine les tensions propres à l’usage médical avant d’aborder les usages non médicaux, ceux dits d’« augmentation » des capacités physiques ou intellectuelles, comme la surveillance de l’attention ou de la charge cognitive de personnes exposées à des situations à risque, telles que peuvent l’être les pilotes d’avion ou les chirurgiens . Les fondements scientifiques de ces derniers sont d’ailleurs contestés et les risques de dérive en milieu professionnel sont soulignés. L’avis pose ensuite des questions juridiques ouvertes et formule des recommandations appelant à inscrire le développement de ces technologies dans le strict respect des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique.

L’avis s’intéresse, en particulier, aux questions d’éthique liées à l’utilisation des neurotechnologies numériques à des fins d’« augmentation », et au fait que le développement de ces technologies s’inscrit dans un contexte transhumaniste et de science-fiction, où l’idée que les capacités humaines sont limitées, justifierait de les augmenter par la technologie. Si l’avis ne discute pas ces visions philosophiques, il entend toutefois corriger les idées fausses qui les accompagnent. La première est celle selon laquelle les humains n’exploiteraient qu’une infime partie de leur cerveau. L’avis rappelle qu’« aucune donnée scientifique ne corrobore cette vision », et que, si des facteurs comme la malnutrition ou les substances toxiques peuvent effectivement réduire les capacités cérébrales, les voies d’amélioration documentées restent l’alimentation, l’éducation, l’exercice physique et les interactions sociales. Sur l’efficacité des approches d’augmentation, l’avis est sceptique en ce que les capacités cognitives reposent sur « le fonctionnement harmonieux de dizaines de milliards de neurones », et souligne que « les possibilités de renforcer ce fonctionnement par des manipulations physiques à large échelle restent, jusqu’à preuve du contraire, très limitées ». De plus, une augmentation localisée de certaines fonctions pourrait se faire « au détriment d’autres capacités ». L’avis réfute ensuite le rapprochement entre cerveau et ordinateur, renforcé par le succès de l’intelligence artificielle. Malgré des apparences communes, leur fonctionnement est « fondamentalement différent ». L’idée d’une hybridation complète homme-machine, ou d’un transfert du contenu informationnel du cerveau vers une machine, relève de la pure science-fiction.

L’avis pointe enfin les raccourcis rhétoriques, comme la « lecture des pensées » ou encore l’« utilisation d’un ordinateur par la pensée », qui « évoquent des pouvoirs magiques sans aider à comprendre ce que permettent réellement les neurotechnologies ». Les progrès réels dans le décodage de l’activité corticale ne permettent pas de conclure qu’une augmentation maîtrisée du cerveau normal est « technologiquement accessible dans un avenir proche ». En conclusion, si le rêve peut être moteur de progrès, « la mise en avant de possibilités et de bénéfices extraordinaires peut être une manière de masquer des intérêts économiques bien réels et de favoriser de nouveaux moyens de contrôle des individus ». Le CCNE et le CCNEN appellent donc à distinguer rigoureusement les avancées médicales avérées des promesses spéculatives portées par des acteurs commerciaux aux ambitions transhumanistes qui ne manqueront pas d’arriver prochainement sur le marché grand public, et qui feront probablement fi de ces recommandations éthiques.

Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique. Avis commun du CCNE et du CCNEN, Avis 150 du CCNE, Avis 10 du CCNEN, février 2026.

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