Chaque été, le récit médiatique sensationnaliste des incendies ravageant des régions entières nous laisse immobiles et apeuré·es. Or, la sidération nous empêche de penser les causes profondes et les responsabilités passées comme futures, prévient l’anthropologue Élise Boutié, spécialiste des feux extrêmes. Elle propose ici quelques pistes d’action.
Cet été nous avons respiré la fumée, reçu des notifications d’alertes, vu le nombre d’hectares calcinés s’emballer. Nous avons été bloqué·es dans des trains, empêché·es d’avancer par des flammes plus rapides, puissantes et débordantes que le TGV. Nous avons fixé les images des forêts en train de brûler, léchées par des brasiers sans fin ni satiété. En Drôme, à Fontainebleau, dans les Pyrénées-Orientales, dans les Landes, en Gironde, dans le Var. En Algérie aussi – mais ça on l’oublie souvent, l’autre côté de la Méditerranée. Nous avons vu les traces noires laissées par les maisons carbonisées, ces empreintes foncières déroulées par images satellites qui donnent à voir notre étalement, notre soif de terrain, notre emprise sur les espaces. L’uniformité des résidences secondaires ou de bord de mer, aussi. Nous avons vu, entendu, parfois scruté, les visages crispés de douleur et d’angoisse des évacué·es que nous donnaient les médias, voraces eux aussi de sensations à faire partager. Nous avons eu peur. Nous avons eu chaud. Nous nous sommes peut-être dit qu’il fallait faire quelque chose.
Et pourtant, nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les connaît, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître. Ce sont ceux de l’été 2025 face à l’incendie de l’Estaque à Marseille ou face à l’incendie de Ribaute dans l’Aude. Ceux de l’été 2022 face à l’incendie de Landiras et de la Teste-de-Buch dans les Landes. Et pourtant, il y a comme une amnésie collective. Certes savamment entretenue. Chaque été, on entre de plein fouet dans la saison des feux et on se surprend à rester coincé·e dans la sidération de redécouvrir le phénomène. Puis l’automne arrive, les inondations recouvrent de leurs coulées de boue les traces brûlées. Et on oublie (un peu) le chaud, le feu, la peur. Le printemps nous réveille plus ou moins lentement et on fait comme si on ne savait pas ce qui nous attend avec le mois de juin. La boucle tourne et s’auto-nourrit. Flashs infos, alertes, éléments de langage, images, peurs, appréhension, contrôle de l’avancée des flammes par applications interposées : sidération. Incapacité à penser. Rupture de l’intelligible. On se dit « qu’est-ce qui nous arrive ? », « comment ça se fait ? ». On n’ose pas franchir la ligne du « qui aurait pu prédire ? », dernière décence morale, mais la tentation est proche. Alors, oui, comment se fait-il qu’on reste bloqué·es dans cette sidération face aux feux catastrophes (encore presque exclusivement) estivaux ?
Nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître.
Depuis 2018, les feux extrêmes sont devenus mon objet de recherche. Au départ, presque par hasard. Je m’intéressais à la question de savoir ce que cela fait de perdre son environnement et d’assister à la dégradation des conditions d’habitabilité de son territoire. J’ai posé cette question à travers l’étude d’une vallée de Californie du sud dans laquelle les 2000 et quelque habitant·es n’ont plus accès à l’eau potable en raison de la surexploitation de la nappe phréatique par l’agro-industrie qui y fait pousser 80 % des carottes biologiques de Californie, commercialisées sous la forme de « baby-carrots ». Là, la catastrophe est souterraine, invisible, elle agit dans l’ombre et le silence, ce n’est pas un événement avec une date de début et la mesure de moyens engagés. Elle peut rester floue ou cachée un certain temps. À la fin de ce travail de recherche, en novembre 2018, un mégafeu considéré comme l’incendie le plus meurtrier de l’histoire de Californie détruit sept villes et villages en Californie du nord, dont Paradise et Magalia qui comptaient respectivement 27 000 et 11 000 habitant·es.
Je commence alors mon doctorat d’anthropologie sociale et j’ai l’impression qu’à travers cet incendie je pourrais prolonger la question qui m’intéresse : « comment vit-on sur un territoire abîmé ? ». Cette catastrophe est soudaine, spectaculaire, visible, indéniable. Dans la presse française et internationale je trouve quelques reportages sur le premier Noël des sinistré·es, d’autres sur les défis de l’organisation des distributions alimentaires aux plus précaires. Mais peu de choses sur ce qu’est un quotidien à plus ou moins long terme après un incendie.
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Comment vit-on là quand on y possède un titre de propriété sans plus de maison dessus ? Comment vivre là quand même la mairie a perdu ses archives, ses employé·es et doit désormais faire face à bien d’autres questions que la gestion des déchets ou du transport scolaire, en plus de répondre aux demandes des particuliers quant aux permis de reconstruire ? Comment vivre là lorsque la quasi intégralité de son voisinage est en prise avec un traumatisme individuel et collectif, un amoncellement de démarches administratives et une perte totale de repères ? Et puis, comment comprendre ce qui vient de se passer ? Comment le raconter ? Comment le faire entendre à celles et ceux qui n’y ont pas été confronté·es ? Comment vivre avec le souvenir entêtant de l’événement et la menace que cela puisse se reproduire ?
C’est à ces questions que j’ai consacré ma recherche doctorale afin de documenter et comprendre ce que le passage d’un feu catastrophe fait aux collectifs humains qu’il traverse et dont il bouleverse le monde. Regarder au-delà du spectaculaire et de l’extraordinaire pour m’intéresser au renversement du banal. Étymologiquement, le terme « catastrophe » vient du théâtre grec antique et désigne le dénouement du drame, le moment où l’intrigue se retourne, se renverse, est bouleversée, prend un autre cours. Désormais, il s’applique aux événements qui bouleversent les sociétés. Les sinistré·es rencontré·es parlent même d’un monde mis « sens dessus dessous », un monde dans lequel les normes, les habitudes, les repères sont brouillés, mélangés, étrangers. Je voulais comprendre concrètement, quotidiennement, socialement ce que cela implique.
Incendie en Californie, 8 novembre 2018. Wikimedia.
Depuis huit ans, j’essaye donc de déployer une pensée et une analyse qui rendent compte des réalités, des transformations et des enjeux sociaux et politiques qu’entraînent les mégafeux sur un court, moyen et long-terme – tout en montrant que l’après-catastrophe n’existe jamais vraiment dans le sens où il est difficile de donner une date de fin à la catastrophe, contrairement à la facilité avec laquelle on peut se référer à « l’incendie du 8 novembre 2018 de Paradise » ou à « l’incendie du 5 juillet 2025 de Marseille ».
Devenus partie prenante de notre réalité climatique et sociale, il me semble important et urgent de regarder en face ces feux tantôt appelés « méga », « extrêmes », « de grande ampleur » ou « catastrophe »1, et de regarder au-delà du traitement médiatique qui leur est offert et qui est, parfois, l’un des seuls liens que les citoyen·nes ont avec ces événements.
Pourtant, chaque été depuis huit ans, je lis dans la presse les mêmes témoignages provenant de victimes différentes, les mêmes unes dans des journaux diamétralement opposés et les mêmes questions posées d’un territoire à l’autre. Et c’est toujours la même sidération qui est réactivée comme si on redécouvrait, chaque été, la réalité, la puissance et les impacts de ces incendies. Alors même qu’on a désormais des antécédents avec ces feux extrêmes. Comme si une nouvelle vieille d’il y a presque 10 ans se faisait passer pour un scoop. Et ça marche. Sont réactivés les mécanismes de l’empathie extrême avec peu de critiques des causes profondes de l’événement, de rappels des connaissances acquises sur l’évolution des feux ces vingt dernières années, de mise en avant des choix politiques faits au détriment des recommandations des travaux scientifiques. Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible. Mais cette colère est elle aussi traitée comme un écran de fumée qui non seulement circonscrit l’événement à des situations individuelles et isolées et entretien l’illusion que le rapport aux incendies ne passerait que par la réparation, la reconnaissance des dommages ou la transformation des régimes assurantiels – qui sont trois éléments très importants dans les processus de reconstruction, mais dont la mise en avant efface l’information principale, à savoir : les feux ne vont pas cesser.
Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible.
Alors que faire de cette sidération ? Et si cette sidération était en grande partie une construction sociale, un choix politique et médiatique qui empêcherait de penser l’après, c’est-à-dire la répétition et l’intensification des grands incendies, la recherche des causes profondes de ces événements, la prise de responsabilités pour le futur ?
La sidération est d’abord l’expression d’un choc et d’une peur individuels et collectifs face à ce qui est en train d’arriver : la destruction, la perte, la mort. Elle est donc normale et légitime. Mais comment la dépasser ? Comment retrouver un rapport intelligible à ce qu’il se passe ? Il me semble qu’il est désormais primordial de franchir la barrière de la sidération pour rattraper notre retard face à l’urgence climatique dont les feux extrêmes sont une des manifestations les plus actuelles et spectaculaires par l’ampleur de ses destructions.
15 juillet 2026, feu en forêt de Fontainebleau. Wikimedia.
Pour cela, il paraît essentiel de sortir les feux des récits médiatiques et politiques qui les cantonnent à des défis locaux de lutte anti-incendie et les résument à leurs chiffres records (hectares brûlés, durée de la lutte, moyens engagés, personnes évacuées, dégâts causés…). Il serait intéressant de produire des narrations et des analyses qui mettent l’ensemble de ces feux en perspective les uns avec les autres dans la façon dont ils affectent durablement les paysages, les habitant·es et même celles et ceux qui n’habitent pas là. En parlant par exemple de ce qu’il se passe en termes d’écologie ou de choix de reconstruction sur des territoires incendiés il y a plusieurs années. En faisant un bref historique des incendies passés sur un même territoire. En se demandant pourquoi ces récits des feux anciens tombent dans l’oubli. En comparant les prédictions du risque incendie et les événements. Enfin, en évoquant, ou mieux en dépliant, les couches historiques et politiques qui ont façonné ces paysages et leurs vulnérabilités. Car, bien que chaque incendie soit un événement territorialisé qui s’exprime différemment selon les conditions géographiques, sociales ou environnementales qu’il rencontre, et qu’à ce titre il est important qu’on le traite comme tel, tous ont pour cause commune des choix historiques et politiques responsables de leur inflammabilité.
En effet, la primauté des intérêts financiers et industriels sur ceux du vivant, avec notamment l’interdiction au XIXe siècle des pratiques paysannes en France2 et autochtones aux États-Unis de brûlage dans les forêts afin de ne pas mettre en danger la ressource bois, puis la primauté des intérêts touristiques et récréatifs de la forêt au XXe siècle3 et enfin le choix de l’étalement urbain et du mitage qu’il provoque tandis que disparaissent les usages et les sociétés agro-pastorales qui participaient pourtant à l’entretien de la lisière avec la forêt et donc à la protection des zones habitées face aux incendies. Il faut ainsi apprendre à voir dans ces forêts qui brûlent aujourd’hui, des paysages façonnés par des choix et des dynamiques enclenchées des siècles plus tôt et s’interroger alors sur la responsabilité de ces choix-là, au-delà de la simple question de la gestion de crise immédiate entreprise par la Préfecture. Rassembler ces incendies dans ce récit plus large pourrait nous permettre de nous interroger sur la désirabilité et la viabilités des paysages forestiers du futur, qu’ils soient habités ou non, et ainsi créer un espace de projections, de possibles et de désirs.
Par ailleurs, il paraît important de tisser et d’entretenir des liens de solidarité entre territoires incendiés, pour partager des expériences, des apprentissages, des questionnements, et entre territoires déjà incendiés et territoires « pas encore » incendiés, car comme je l’ai d’abord entendu dans la bouche des pompiers californiens avant de l’entendre pour la première fois ce printemps dans la bouche des pompiers français : la question n’est pas de savoir si ça va brûler, mais quand est-ce que ça va brûler. En plus des bienfaits préventifs, cela réduirait considérablement le temps de la sidération de l’après-incendie.
Des réflexes ou des savoirs concrets pourraient être mis en commun, notamment en ce qui concerne les savoirs botaniques et écologiques qui aideraient les sinistré·es à comprendre le passage et les ravages du feu. Cela pourrait permettre un échange sur les pratiques, quant à la gestion des bois brûlés et des controverses qu’elle suscite, par exemple. Ces réseaux, qui dépassent ceux de l’entraide logistique apportée au moment de l’incendie et de la lutte, sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde, malgré les grandes difficultés face auxquelles se retrouvent les sinistré·es après un mégafeu. Ils peuvent être fragiles, notamment lorsqu’ils permettent à des groupes politiques rassemblés autour de valeurs anti-écologiques de renforcer leur affiliation identitaire et leur sentiment de complotisme. Mais assez vite, ils mettent en lien des allié·es autour de la défense du vivant, du vivable et du désirable. Certains d’entre eux existent notamment parce qu’ils sont les héritiers de mouvements paysans ou militants importants tels que la Confédération Paysanne ou les Soulèvements de la Terre. Leur existence et leur connaissance des moyens de lutte permet de constituer une base de savoirs partageables et applicables ainsi que l’espoir d’un contre-pouvoir politique qui serait capable de déplacer les questions face auxquelles nous placent les incendies vers des sujets sociaux et politiques plus profonds que sidérants.
Des réseaux sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde.
De plus, il semble fondamental de ne pas cantonner les feux à la saison estivale, aussi bien dans les médias que dans l’agenda politique ou la vie citoyenne et individuelle. Ils sont l’une de nos priorités climatiques qui ne peuvent plus souffrir d’être brandis comme des marronniers et contraints à une temporalité fragmentée qui se révélerait à nous seulement au moment de leur ignition. Les feux sont présents, même lorsqu’ils ne brûlent pas de manière débordante. Non seulement ils appartiennent à l’écosystème forestier, ils sont toujours là, en sourdine, mais ils sont aussi utilisés en hiver par des éleveurs et des pompiers à des fins de débroussaillage, de prévention anti-incendie et d’ouverture des milieux. Ces pratiques méritent d’être connues et mieux reconnues car, au-delà de leurs bienfaits sur la réduction de l’intensité en cas de passage d’un incendie, elles créent un espace de familiarité avec le feu qui sort alors de la rhétorique de la menace et de l’ennemi intérieur à abattre.
Incendies de 2026 dans la forêt des Landes vus depuis le Cap Ferret. Wikimedia.
Enfin, il est plus que nécessaire que soit abolie la frontière entre sécurité et société civile. Hormis composer le 18 lorsqu’une fumée est observée au loin, regarder les images des pompiers en grève se faire gazer par les CRS lorsqu’ils manifestent, ou exiger des comptes et des justifications quant aux stratégies déployées dans la lutte anti-incendie, nous avons peu de liens avec les sapeurs-pompiers et savons peu de choses sur le fonctionnement de leurs services. Et en tant que citoyen·nes, nous aurions beaucoup à gagner à comprendre leur structuration et leurs doctrines et à écouter leur manière de parler de leur métier et du feu. Cela réduirait le fossé qui nous sépare et nous permettrait d’une part de nous sentir moins dépossédé·es des éléments qui peuvent contribuer à nous faire nous sentir en sécurité en cas d’incendie. Et d’autre part, à pouvoir formuler des critiques et des demandes claires et propres à la sphère citoyenne qui ne reprennent pas seulement celles formulées et relayées par les médias.
Demander plus de Canadairs n’arrangera la lutte anti-incendie qu’au moment où les forêts brûlent, mais ne permettra ni de comprendre les autres moyens de défense mobilisés par les sapeurs-pompiers (comme l’usage du contre-feu par exemple, qui doit impérativement se développer au vu de la raréfaction de la ressource en eau), ni la complexité de leur mission au sol (appréhension du terrain, coordination des équipes, exposition aux fumées, calcul de la prise de risque…). L’accent mis sur la demande en Canadairs ne fait que renforcer l’illusion technosolutioniste au détriment des savoirs territorialisés. En revanche, comprendre les connaissances des pompiers sur l’état de la végétation, les controverses qui animent leurs rangs, les rapports hiérarchiques et bien d’autres choses, nous permettrait de pouvoir élargir et complexifier le spectre des expériences racontées post-incendie, de nous sentir moins exclu·es du théâtre des opérations de lutte et d’ouvrir un espace de compréhension mutuelle au-delà de simplement s’en remettre aux pompiers quand la forêt et la maison brûlent.
C’est sur tout cela que la sidération pose un voile opaque. Il est temps de le retirer pour regarder ce qu’il se passe en-dessous et jusque dans les plis de ses coutures. Le travail sera long, nous n’avons plus beaucoup de temps, mais il faut s’y atteler.
Image principale : Jarden Bellamkonda sur Unsplash.
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Le terme mégafeu a été utilisé pour la première fois aux États-Unis en 2013 par le chef du service forestier pour désigner des feux dont l’ampleur et les comportements n’avaient jamais été vus auparavant ni par les professionnels, ni par les riverains. Depuis, le terme a beaucoup été relayé dans les médias mais le monde scientifique formule certaines critiques à son égard et propose d’une part de conserver ce terme au contexte états-unien et d’essayer d’en trouver d’autres pour d’autres situations tout en établissant des critères précis à partir desquels les feux pourraient être appelés ainsi. Voir notamment Stoof et al. “Megafire: An ambiguous and emotive term best avoided by science” ou Linley et al. “What do you mean “megafire”?”.
Voir par exemple le travail de recherche de la géographe Pauline Vilain-Carlotti sur les pratiques de brûlage dirigé en Corse.
Voir le travail de l’historienne de la forêt méditerranéenne Martine Chalvet.
Alors que les ravages engendrés par l’industrie du béton sont désormais connus, ses acteurs promeuvent un innovant “béton vert” censé rectifier les méfaits. Problème : outre que ce ciment existe depuis 140 ans, il ne résoudra en rien les giga-dégâts engendrés par une production amenée à exploser. Mise au point historico-technique sur une poudre aux yeux.
Si l’industrie cimentière était un pays aux Jeux olympiques, elle aurait la médaille de bronze des émetteurs de dioxyde de carbone (CO2), avec 7 à 8 % des émissions mondiales. Chaque année, le ciment génère à lui seul plus de CO2 que l’aviation, le transport maritime et le transport routier longue distance réunis. Plus de 71 % du CO2 de la production de ciment ont été émis depuis 1990 et les émissions ont plus que doublé entre 2000 et 2020 (figure 1). Or la décroissance n’est pas prévue : la demande de ciment devrait encore augmenter de 45 % d’ici 2050 – surtout dans les pays du Sud global, qui imitent le modèle développementiste promu par le Nord global depuis 19451. L’urgence du besoin d’un changement n’est donc plus à démontrer. Pour l’écologie technocratique, cela va de soi, la « transition » passera par le ciment vert – la couleur étant synonyme, et ce réductionnisme n’est pas anodin, de « bas carbone » – qui serait enfin disponible. Pour discuter au plus près de ce technosolutionnisme, ce texte conserve la focale sur le CO2 – c’est-à-dire qu’il met de côté d’autres effets que ce cadre ne pense même pas, à savoir les dégâts de l’extractivisme, la dépossession de techniques de construction, les poussières qui affectent les travailleurs et le voisinage des usines, etc.2
Posons l’équation. Une tonne de ciment Portland, la norme mondiale dominante, requiert 1,3 tonne (t) de calcaire et 200 kg d’argile. La production est relativement simple : ces matières sont concassées et broyées puis mélangées dans un four rotatif à 1 450 °C pour obtenir du clinker. Celui-ci est l’ingrédient clé puisqu’il confère au ciment les propriétés de liant hydraulique, c’est-à-dire qui durcit au contact de l’eau. Le clinker est à son tour broyé avec du gypse et quelques additifs pour donner le ciment (figure 2). Du fait de la centralité du four, mais également des concasseurs, séchoirs et broyeurs, cette industrie est très énergivore.
Au début du xxe siècle, les cimentiers abandonnent l’énergie hydraulique, longtemps dominante chez les chaufourniers et jugée trop irrégulière, pour le charbon3. Selon les époques et les procédés, chaque tonne de ciment en réclame 200 à 400 kg. Pendant des décennies, pour des raisons principalement économiques, puisque l’énergie représente souvent 30 à 50 % du prix de revient, le secteur investit pour baisser l’utilisation de ce combustible4. Cette stratégie passe par l’électrification, les énergies alternatives, la combustion d’huiles, de solvants et de pneus usagés pour le four5, le préchauffage des matières, l’accroissement de la taille des fours et la récupération systématique de leur chaleur, le remplacement de la voie humide (introduction dans le four d’une pâte d’argile, calcaire et d’eau, qu’il faut sécher) par la voie sèche qui économise 40 % des calories, etc. De manière générale, le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser la quantité d’énergie par tonne (figure 3), donc les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production. Les conclusions de la littérature qui célèbre ces améliorations peuvent donc être lues en sens inverse : malgré ces perfectionnements, les émissions augmentent globalement6.
Le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production.
Figure 3. Amélioration énergétique de la production de ciment en France. En 1957, il faut 2 000 thermies (th) par tonne de clinker pour un four de 40 m de long, 1 300 th pour un four de 100 m : Lacoste Yves, « L’industrie du ciment », art. cité. Source : Desdevises Alain, « Le ciment, matériau de construction. Histoire et développement », Culture technique, 1992, 26, p. 54.
Cependant, contrairement à d’autres secteurs industriels, le problème des émissions du ciment ne vient pas d’abord de l’énergie nécessaire au processus de fabrication, ni du charbon qui domine largement au niveau mondial, mais de la chimie. En France, la consommation énergétique totale ne représente aujourd’hui qu’un tiers des émissions de l’industrie cimentière. Le reste vient du phénomène de « décarbonatation ». La fabrication du clinker passe en effet par la décomposition du carbonate de calcium (CaCO3) en chaux vive (CaO) et en CO2. Malgré la recherche acharnée d’économies d’énergie depuis le xixe siècle, la fabrication d’une tonne de ciment en France relâche toujours au minimum 600 kg d’équivalent CO27. Tel quel, ce procédé possède donc un plancher minimal de CO2. Dans le monde, la moyenne mondiale serait de 860 kg par tonne, dont 530 kg pour le clinker. Résoudre cette équation revient à lutter contre les lois de la chimie – un exercice vain. Toute la propagande des multinationales est donc parfaitement cynique. C’est le cas lorsque Lafarge célèbre l’utilisation de 9 % de déchets dans son mix énergétique mondial en 2010 (contre 1,9 % en 19908. Quand bien même le clinker serait fabriqué dans un four chauffé par de miraculeuses énergies propres, ce qui est un fantasme, les émissions persisteraient.
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Retour de la raison chimique
Depuis peu, quelques recherches nuancent ce sombre panorama. En effet, la chimie intervient une seconde fois lors du processus de « carbonatation » : exposés à l’atmosphère, les produits à base de ciment absorbent du CO2 tout au long de leur durée de vie. Jusqu’à un quart du CO2 émis lors de la production de ciment peut être réabsorbé tout au long de la vie d’un bâtiment et de la phase de récupération9. Contrairement aux émissions de la décarbonatation, immédiates et faciles à évaluer, celles-ci sont bien plus incertaines, car fonction de la durée de vie10. En cumulé, ce processus représenterait 55,1 % des émissions de la production de ciment entre 1930 et 202111. Ce taux, à prendre avec beaucoup de précautions, comprend l’absorption de CO2 par le béton, le mortier, les déchets de construction et la poussière de four. La domination du mortier (58,5 % du total) s’explique par son usage en tant que matériau de décoration des bâtiments : faible épaisseur et grande surface exposée.
Le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle.
Mais la nuance est un trompe-l’œil. En effet, la carbonatation transforme l’équilibre chimique de la microstructure interne du béton qui entoure l’armature en acier, ce qui permet à l’armature de rouiller, de se dilater et de fissurer le béton. Une fois fissurés, l’acier et le béton ne peuvent plus fonctionner ensemble comme un seul matériau de construction. Si n’importe quelle structure peut s’effondrer, la carbonatation est particulièrement néfaste pour le béton armé exposé à une humidité élevée. En 1928, dans un journal scientifique japonais, une équation décrit pour la première fois le temps de vie d’un béton armé qui subit une carbonatation – en reliant la durée de vie à la distance entre l’acier et l’air extérieur12. Malgré la variabilité des cas, selon les conditions réelles, la traduction de ce résultat ne fait pas de doutes : le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle. Le paradoxe s’accentue lorsqu’on inclut un autre résultat : le béton concassé absorbe aussi du CO2 (4 % environ). Sans craindre la contradiction, les études jugent que la démolition constitue un levier crucial pour augmenter l’absorption de CO2 du béton dans son cycle de vie complet13. Ainsi, les valorisations de béton concassé, plutôt que de servir les sous-couches des routes, devraient maximiser le potentiel de carbonatation en augmentant son exposition au CO2 atmosphérique pendant une longue durée. En résumé : le bâti en béton absorbe du CO2, qui le fragilise jusqu’à le fissurer et le démolir ; le béton concassé, bien étalé, contribue à améliorer le bilan CO2. L’obsolescence comme outil pour absorber les émissions. On a connu lueur plus prometteuse.
Face à une telle impasse, le greenwashing patauge un peu. Une idée prototypique du capitalisme néolibéral consiste… à délocaliser la production de clinker. Ainsi, la production baisse en France et les importations ont été multipliées par cinq entre 2013 et 20187. Mais cette « solution » est trop franchement risible, puisque l’atmosphère est sans frontière, pour recevoir un fort soutien institutionnel. Considérons la proposition la plus sérieuse et concrète, celle de l’entreprise Ecocem (qui se présente sur son site comme « leader indépendant des ciments bas carbone ») qui a récemment publié un rapport lucide sur l’ampleur des transformations et des alternatives. Il relativise ainsi explicitement les technologies de captage, de stockage et d’utilisation du carbone (qui ne constituent pas « une panacée » ni une « solution miracle »). À partir de la compréhension chimique du problème, Ecocem a formulé la seule solution possible : développer un ciment avec le moins de clinker possible, c’est-à-dire le remplacer par des matières moins émettrices (des « ajouts cimentaires14 »). Pour diviser par cinq [sic] les émissions de CO2 par rapport au ciment traditionnel, le ciment vert sera « fabriqué à partir de coproduits issus de l’industrie qui sont recyclés, préservant ainsi les ressources naturelles15 ». En théorie, on pourrait atteindre 150 kg de clinker par tonne de ciment (contre une moyenne mondiale de 770 kg aujourd’hui16). Plus précisément, en intégrant 33 % de laitier de hauts-fourneaux moulu et de filler calcaire, le ciment Ecocem (CEM VI) a une empreinte carbone de 419 kg par tonne17. On est loin de la réduction par cinq, effet d’annonce déjà périmé, mais passons. Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre18, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau19.
Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau.
Un détour technique est ici nécessaire pour saisir la robustesse de cette solution. Les laitiers sont issus des différentes étapes de la production d’acier. Dans la filière classique, chaque étape génère du laitier : laitier de haut-fourneau lors de la production de fonte, laitier d’aciérie de conversion lors de la transformation de la fonte en acier20. Le mode de refroidissement détermine ses propriétés. Rapide, il fournit du laitier granulé qui est un liant hydraulique (différent d’un ciment, car il demande une activation) ; lent, il fournit du laitier cristallisé qui est un caillou qui possède de bonnes caractéristiques mécaniques. Les quantités dépendent de la filière et de la concentration de fer dans le minerai : plus un minerai est riche, moins la production de fonte produira de laitier (et inversement). À la fin du xixe siècle, un haut-fourneau qui produisait 42 t de fer par jour engendrait en même temps 67 t de laitier. Dans les années 1960-1970, une tonne de fonte générait nécessairement une tonne de laitier (ou 850 kg en 1974) si le minerai était pauvre, et 300 kg si le minerai était riche.
Laitier de haut-fourneau à Fos-sur-Mer en 2015. Wikimedia.
Reconstruire en laitier
Les laitiers inquiètent rapidement le secteur sidérurgique non pas pour des questions de pollution, mais parce que les terrils qu’ils créent et alimentent, appelés crassiers, encombrent le voisinage des usines. À la suite d’innombrables recherches et expériences, les propriétés et atouts du laitier granulé sont mis en évidence en Allemagne en 186121. De la théorie à la pratique, un écart persiste. En France, une étude de 1866 affirme que l’utilisation des laitiers « est encore une question à résoudre » à cause de l’extrême variabilité de leur composition et de leurs propriétés physiques – et il n’est pas question de sacrifier la qualité de la fonte pour obtenir un bon résidu22. Les ingénieurs démontrent rapidement qu’un laitier de bonne composition, granulé dans les conditions adéquates, présente une résistance comparable à celle des meilleurs ciments Portland. Dans les années 1890, Lafarge produit du ciment de laitier à Vitry-le-François (figure 4) – un de ses produits phares jusqu’aux années 1920 – et à la fin du xixe siècle, l’industrie du ciment de laitier est née23. En 1900, il y a des usines de ciment de laitier dans les départements du Cher, de la Meurthe-et-Moselle, la Haute-Marne, la Marne, la Loire-Inférieure et les Basses-Pyrénées, avec une production totale estimée à 100 000 t, sur un total de 900 000 t de ciments divers24. Environ 150 000 t de laitier granulé ont été consommées par les cimenteries françaises lors de la construction du métropolitain parisien en 190025. Comme le laitier est « sans valeur commerciale », comme son mélange avec de la chaux est facile à réaliser partout et à bas prix, son rapide développement menace même les ciments Portland, bien plus coûteux à fabriquer. Le ciment doit son salut à une réduction de son prix et au manque de rigueur des directeurs de fonderies pour granuler le laitier de façon à obtenir un ciment de laitier avec une qualité constante et homogène26. L’intérêt du laitier pour les cimentiers est constamment réactivé et l’Allemagne reste le modèle à imiter27.
Dans les années 1920, il existe une chambre syndicale des fabricants de ciment de laitier en France. Les premiers ciments au laitier ne figurent dans les cahiers des charges qu’à partir de 1928 et apparaissent dans les normes de construction seulement en 1934. Un premier pic de consommation de 600 000 t de laitier par les cimenteries est atteint en 1932. Outre le ciment, les deux tiers du laitier sont utilisés dans les travaux publics : ballast, pavés, briques, etc.28
Figure 4. Encart publicitaire de l’entreprise Lafarge en 1898. Le ciment de laitier de l’usine de Vitry-le-François est mis en évidence jusqu’aux années 1930. Source : Journal Le Ciment (organe syndical de la chambre syndicale des fabricants de ciment).
Cette histoire prend de l’ampleur après la seconde guerre mondiale puisque l’État promeut ce déchet pour la reconstruction du pays. Alors que la production de ciment avoisine les 3 millions de tonnes (Mt) en 1946 (dont 17 % à partir de laitier), le plan Monnet recommande le développement rapide et massif de l’emploi du ciment de fer (avec un objectif de 37 % de la production de ciment en 1950) et préconise d’adapter « immédiatement les cimenteries à la fabrication du ciment de fer et les usines sidérurgiques à la fabrication de laitier granulé29 ». La motivation principale tient à l’amélioration du « bilan charbon » : la production de laitier exige alors 50 kg de charbon à la tonne, quantité qui exclut le combustible nécessaire au haut-fourneau, contre 320 kg pour une tonne de ciment Portland. En 1948, la part des ciments de laitier dans le total de la production de ciment atteint les 40 % – dans la perspective technocratique, jamais le ciment n’aura été aussi vert30.
Cette ambition persiste dans les plans suivants et s’étend à de nouvelles matières. La propriété hydraulique d’un autre liant est découverte dans les années 1950 : les cendres volantes, résidus de la combustion du charbon dans les foyers des centrales thermiques. Celles appartenant aux Houillères consomment à cette époque quotidiennement 1 500 à 2 000 t de charbon et recueillent 600 à 800 t de résidus31. Dans l’entre-deux-guerres, la plus grande partie des cendres volantes était évacuée sous forme de fumées qui se répandaient dans l’atmosphère et se déposaient sur la végétation et les bâtiments voisins32. Une solution technique, qui s’impose dans les années 1950, consiste à installer un dépoussiéreur électrostatique qui les conserve dans la centrale – d’où elles sont conduites au terril. Le IIIe Plan (1958-1961), toujours soucieux d’économiser l’énergie et de désencombrer les sites industriels de leurs résidus, préconise d’incorporer « une proportion accrue de ciment de laitier ou de cendres volantes33 ».
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans. Déjà massive dans l’entre-deux-guerres, l’utilisation de résidus dans les cimenteries grandit pendant le fordisme. En France, plus de 127,5 Mt de laitier granulé (et 100 Mt de laitier cristallisé) ont été valorisées entre 1948 et 1975, et 50 Mt de cendres volantes entre 1956 et 1980. Il y en a partout dans les travaux publics, des barrages aux pistes d’envol de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en passant par des circuits automobiles et les routes. Le seul réseau routier aurait consommé 12 Mt de laitiers de tous types en 1975. Du fait de la désindustrialisation, des délocalisations de hauts-fourneaux (désormais situés à Fos-sur-Mer et Dunkerque) et de l’importation de minerai riche en fer, qui génère moins de résidus, la valorisation de laitier granulé décroît de 8,3 Mt en 1974 à 2,5 Mt en 2018 (soit le niveau de 1961). Le même constat vaut pour les cendres, du fait du programme nucléaire et des fermetures des centrales thermiques : moins de 1 Mt aujourd’hui, contre 3 Mt en 197234.
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans.
Surtout, et ce fait historique est essentiel, l’utilisation massive de ciment de laitier n’a pas fait baisser la production de ciment classique (ni les émissions de CO2 du secteur) : en valeur absolue, les deux courbes ne cessent d’augmenter jusqu’en 1974 (figure 5). Autrement dit, les politiques volontaristes actuelles font moins bien que les logiques industrielles des « Trente Ravageuses35 ». Si les mots diffèrent, il n’est alors bien sûr pas question d’économie « durable » ou « circulaire », les motivations sont les mêmes que celles de l’écologie technocratique aujourd’hui : optimiser au niveau national les flux d’énergie et de déchets.
Figure 5. La production de ciment ne cesse d’augmenter jusqu’en 1974, alors que les laitiers et les cendres volantes n’ont jamais été autant valorisés. Source : Graphique personnel à partir des annuaires statistiques de l’INSEE.
Si ce ciment de laitier est un symbole de l’économie circulaire, alors cette circularité est très ancienne et inutile pour réduire le CO2 ou d’autres pollutions. La raison est logique : ce ciment vert dépend de secteurs bien gris. Il n’est labélisé vert que parce que l’émission de 1,8 t de CO2 pour chaque tonne de fonte produite n’est pas comptabilisée36. En admettant que le « béton armé vert » soit constitué de ciment vert et d’acier (donc de laitier), alors celui-ci n’est que le résultat de la symbiose des industries les plus polluantes : sidérurgie et cimenterie37. Les usines de la société Ecocem, à l’origine créée par Arcelor Mittal en 2007, se situent à proximité immédiate de ses hauts-fourneaux sur les ports de Fos-sur-Mer et Dunkerque. Autre mélange des couleurs : l’alternative techniquement la plus proche du clinker, partant qui pourrait fournir le ciment le plus bas carbone, est la cendre volante sulfocalcique issue des centrales à base de lignite, bien plus polluant que la houille. Réaliste, le récent rapport Ecocem pointe d’ailleurs, parmi les « obstacles », la difficulté de l’approvisionnement en résidus issus d’industries qui doivent en théorie aussi baisser leur production pour respecter les accords climatiques : « deux activités sur le point de disparaître, partiellement ou complètement, dans le cadre de la transition écologique ». Ennuyeux pour eux, révélateur pour nous : la transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux. Ajoutons que si le taux de laitiers et cendres volantes pouvait techniquement augmenter de 15 à 30 %, la quasi-totalité de ces liants est aujourd’hui déjà valorisée dans les cimenteries. En d’autres termes, la ressource manque… et manquera pour les pays qui ferment leurs centrales à charbon et baissent leur production sidérurgique38. Pour (re)développer le ciment vert, il faudrait logiquement davantage de hauts-fourneaux ou de centrales thermiques… donc de CO2.
La transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux.
C’est une évidence : à moins d’importer la totalité du clinker, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, qui prévoit une baisse de 81 % des émissions de gaz à effet de serre, est inatteignable pour l’industrie cimentière. On s’épuise à révéler les mascarades du greenwashing, qu’il soit colporté par des pouvoirs publics ou privés, alors même que la solution saute aux yeux : baisser drastiquement la production de ciment et les constructions neuves en général. Plus que son empreinte carbone par tonne, d’ailleurs plus faible que certains métaux ou briques, c’est la quantité absolue produite dans le monde qui est insoutenable39. Arrêter l’oligopole qui contrôle la production de ciment et développer des modes de construction alternatifs exigent de construire un rapport de forces favorable. Une large coalition s’y emploie depuis quelques années, malgré une répression inédite par l’État. Pendant ce temps, cette industrie grappille ce qu’il y a encore à prendre : dernièrement, la quasi-totalité de ses émissions de carbone a été couverte par des quotas gratuits, lui évitant de payer des milliards d’euros de taxe carbone40.
L’image de Une est une photo d’une action des Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge.
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Pour les détails historiques : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace. Une histoire environnementale des grandes infrastructures depuis 1945, Université Paris Cité, thèse de doctorat en économie, 2022.
Au milieu des années 1950, le combustible et l’énergie électrique constituent 50 à 56 % du coût. « La moindre réduction de la consommation de charbon, la diminution des pertes de chaleur, qui sont très grandes (plus de 50 p. 100 par les fumées, 10 à 20 p. 100 par les parois), permet de substantielles économies », rappelle Yves Lacoste (« L’industrie du ciment », Annales de géographie, 1957, 357, p. 414.
L’Administration a, dès 1980, homologué des cimenteries comme centres d’incinération de déchets, c’est-à-dire comme « centres de dépollution ».
Thiery Mickaël et al., « Carbonation Kinetics of a Bed of Recycled Concrete Aggregates. A Laboratory Study on Model Materials », Cement and Concrete Research, 2013, 46, p. 50-65.
Allais Lucia, Meggers Forrest, « Concrete is 100 Years Old: The Carbonation Equation and Narratives of Anthropogenic Change », dans Aggregate Architectural History Collective (dir.), Writing Architectural History: Evidence and Narrative in the Twenty-First Century, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2021, p. 75-89.
De manière générale, Ecocem produit des liants de haute qualité à base de laitier moulu de haut-fourneau.
L’ajout cimentaire le plus utilisé dans le monde est le calcaire fin (grains inférieurs à 80 microns) : au lieu d’être chauffé à haute température pour produire du clinker, le calcaire fin est directement utilisé sans être chauffé et ne subit donc pas de décarbonisation, ce qui se traduit par une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, le taux doit rester inférieur à 10-15 % dans le mélange au clinker : Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
Chez Lafarge, une partie du clinker a été remplacée par des laitiers : Mages Vincent, Sarrazin Jacques, « Le béton, une solution pour la construction durable », art. cité, p. 7.
La filière électrique, plus récente, engendre du laitier d’aciérie électrique en fondant des ferrailles recyclées pour produire l’acier. Sur les laitiers : Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau : élaboration, traitements, propriétés, emplois, Paris, CTPL, 1988 ; Rossi Pierre, Gavois Ludovic, Raoul Guy, « Laitiers de haut-fourneau – Origine, production et caractéristiques », Techniques de l’ingénieur [en ligne], 10 février 2014, accès réservé abonnés, page consultée le 16/05/2024.
Leduc Élie, Chaux et ciments, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1902, p. 49.
Vathaire (de) Albert, Études sur les hauts-fourneaux et la métallurgie de la fonte, Paris, J. Baudry, 1866, p. 211.
Nous regroupons abusivement tous les ciments qui contiennent du laitier sous cette appellation, alors que les ingénieurs les distinguent (ciment métallurgique, de fer, de laitier) selon la proportion de laitier, chaux et ciment.
Le ciment de laitier, y compris celui de Lafarge, sa résistance et son prix, sont couramment étudiés : Guillerme V., Berger C., La construction en ciment armé. Applications générales, théories et systèmes divers, Paris, Dunod, 1902, p. 19-20 ; Leduc Élie, Chaux et ciments, op. cit., p. 62.
Revue des matériaux (juil. 1935 ; jan., mai, déc. 1939).
Merceron-Vicat Maurice, L. Vicat. Sa vie et ses travaux. Avec des notes, Grenoble, Allier frères, 1903.
En 1901, du fait d’une loi, tous les ciments allemands contenant en mélange au maximum 30 % de laitier s’appellent « ciment Portland de fer » (Revue de métallurgie, sept. 1961, p. 735). Une commission pour l’étude de la valorisation du laitier y est active dès 1921 (Travaux, mai 1934, p. 204-210).
Revue générale des chemins de fer (mai 1882) ; Revue des matériaux (mars 1925, p. 79 ; sept. 1925, p. 234) ; Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau, op. cit.
Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, « Rapport général sur le Premier plan de modernisation et d’équipement », novembre 1946, p. 46, 150. Les discussions au sujet des laitiers entre les différentes commissions (sidérurgie, houillères, matériaux de construction) illustrent les symbioses matérielles.
Revue des matériaux (nov.-déc. 1955, p. 34).
Des cendres de foyer représentent 15 % du total, contre 85 % pour les cendres volantes : PREDIS-NPdC, Améliorer la valorisation des déchets industriels en BTP. Plan régional d’élimination des déchets industriels spéciaux. Groupe de travail no5, CETE – LRPC de Lille – École des Mines de Douai, 2002, p. 4.
Pour les données : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace, op. cit., p. 327.
Frioux Stéphane, Bonneuil Christophe, « Les “Trente Ravageuses” ? L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance », dans Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013, p. 41-60.
La norme (NF 15 804) sur la contribution des ouvrages de construction au développement durable ne prend pas en compte la part de CO2 émise par les hauts-fourneaux. L’empreinte du laitier est alors de 17 kg d’équivalent CO2 par tonne de fonte. Avec un calcul honnête, le béton « bas carbone » à base de laitier permettrait au mieux un gain de 35 %. Voir : Dreveton Matthias, Meunier Guillaume, Consigny François, « Le vrai du faux béton bas carbone », Elioth by Egis [en ligne], 15 décembre 2020, page consultée le 17/05/2024.
Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.
Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
L’Ademe propose une baisse de 60 % dans son « Scénario choc “sobriété low-tech” » [sic] : Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France », op. cit., p. 9.
En 2022, l’industrie (hors production d’électricité et de chauffage urbain) représente 78,8 Mt de CO2 : 52,9 millions de quotas gratuits lui ont été alloués gratuitement (une valeur de près de 5 milliards d’euros). Voir : S.N., « Marchés du carbone – SEQE-UE », ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires [en ligne], 11 mars 2024, page consultée le 17/05/2024.
Les énergies fossiles russes maintiennent à la fois le régime en place et la société à flot. Une Russie post-Poutine et post-hydrocarbures tiendrait-elle encore debout ? Lecture croisée de deux livres majeurs sur le plus vaste empire du pétrole et du gaz, alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que le changement climatique percute la Russie comme jamais.
Thane Gustafson, professeur à Georgetown University à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes des hydrocarbures et de l’économie politique de la Russie post-soviétique. Il nous propose avec Klimat, publié en 2021, soit juste avant la guerre en Ukraine — nous y reviendrons —, une analyse froide et minutieuse de la trajectoire russe dans l’ère du changement climatique. Sa thèse principale est dévastatrice : la Russie sera l’un des grands perdants du changement climatique, non pas parce que son territoire se réchauffera plus rapidement que la moyenne mondiale — ce qui est cependant exact — mais parce que son économie repose presque exclusivement sur l’exportation des combustibles fossiles dont la demande à l’échelle mondiale va se réduire sous l’effet des choix politiques qui orientent la transition énergétique mondiale.
Ce constat invite, d’emblée, à confronter Klimat à un autre texte majeur : Russia Against Modernity du spécialiste en études culturelles Alexander Etkind. Là où Gustafson analyse le système fossile russe comme une structure contraignante — une grille économique et politique dans laquelle le régime se trouve piégé —, Etkind l’interroge comme un choix. Pour l’un, la Russie sera victime de la transition énergétique mondiale ; pour l’autre, les élites russes ont fait de la résistance à cette transition un projet politique délibéré. Les deux ouvrages s’accordent pour diagnostiquer la fragilité à moyen terme du modèle russe, mais pour des raisons en partie différentes et avec des implications bien distinctes sur l’issue possible. C’est cette tension qu’il s’agira d’explorer dans un second temps.
L’ambition de Klimat est immense : offrir une vision systématique des effets climatiques sur la Russie à l’horizon 2050, des impacts physiques directs — dégel du pergélisol, incendies de forêts, bouleversements agricoles, etc. — aux effets induits sur l’économie russe par la transition énergétique mondiale. L’ouvrage, articulé en neuf chapitres thématiques encadrés par une introduction et une conclusion prospective, suit une logique sectorielle : après un chapitre sur les débats politiques russes, Gustafson traite du pétrole, du gaz, du charbon, des énergies renouvelables, du nucléaire, de l’agriculture, de l’Arctique et des métaux rares. Un impressionnant apparat de notes, près de soixante-cinq pages, témoigne de la profusion documentaire de son enquête.
La Russie, nous dit Gustafson, est déjà touchée de manière disproportionnée par le changement climatique et le sera encore davantage à l’avenir. Son climat se réchauffe 2,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, et en Arctique cela atteindrait les 5 à 7 fois plus vite que la moyenne selon les endroits. Plusieurs processus s’alimentent mutuellement : réduction de l’albédo par la disparition de la neige, déstabilisation des masses d’air arctiques et rétroactions du méthane dues au dégel du permafrost. La canicule de 2010, avec ses incendies gigantesques autour de Moscou, et ses milliers de morts, n’était qu’un avant-goût. Un paradoxe structurel s’impose : 4ème émetteur mondial de CO2, la Russie est pourtant l’un des pays qui subit le plus fortement les effets du dérèglement qu’elle contribue à aggraver.
Raffinerie de pétrole à Yaroslav, au nord-est de Moscou, en 2021. Wikimedia.
Fonte du pergélisol et incendies monstres
Deux tiers du pays reposent sur le permafrost (ou pergélisol), un mélange de terre, de sable et de glace, sur lequel sont bâties toutes les infrastructures extractives : hydrocarbures de Yamal, mines de nickel et de palladium de Norilsk, charbon et diamants de Sakha. De plus, le pergélisol dégèle de plus en plus rapidement et au-delà même des pires prévisions des années 2010. Les effets s’additionnent : détérioration des fondations, déformation des matériaux d’infrastructures et apparition de thermokarsts (reliefs dans le sol causés par la fonte du pergélisol). La catastrophe de Norilsk de mai 2020 est emblématique de ce processus1. Quand les fondations d’un réservoir de Nornickel se sont effondrées à cause du dégel, près de 21 000 tonnes d’hydrocarbures se sont déversées dans le fleuve Ambarnaya et ses affluents. Gustafson y voit bien plus qu’un accident industriel. C’est toute la fragilité des fondations physiques de l’économie russe qui est questionnée. Il faudra plusieurs dizaines de milliards de dollars pour adapter les infrastructures, que ni l’État ni les entreprises n’intègrent encore dans leurs projets et budgets. Le Kremlin, lui, voit surtout dans la fonte des glaces un moyen d’ouvrir la Route maritime du Nord pour relier l’Europe et l’Asie par l’Arctique, de développer les gisements côtiers, et de se positionner sur l’échiquier géopolitique arctique. Or l’immensité de l’intérieur sibérien est pour l’heure abandonnée.
Les forêts boréales russes s’étendent sur plus de 800 millions d’hectares : la moitié de la surface du territoire de la fédération de Russie, un cinquième de la surface forestière mondiale. Elles représentent un actif climatique que certains acteurs russes avancent pour échapper à des objectifs plus ambitieux de réduction d’émissions2. Mais ces mêmes forêts subissent de façon croissante les incendies géants et les sécheresses, de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses du fait du réchauffement climatique3. Les feux de forêts de 2010 ont brûlé des millions d’hectares, ont asphyxié Moscou pendant plusieurs semaines et causé des milliers de morts prématurées. À long terme, la prolifération des parasites forestiers, comme le scolyte dont le taux de mortalité hivernale diminue avec le réchauffement, représente un défi à peu près aussi grave que les dévastations causées au Canada et dans l’ouest américain.
Photo prise par Greenpeace Russie d’une marée noire dans la région de Komi, près d’Oussinsk. Wikimedia.
Le risque agricole et le mythe de la « nouvelle Sibérie »
Depuis les années 1990, l’agriculture russe a subi une transformation fulgurante : doublement des récoltes céréalières, première place mondiale pour l’exportation de blé et chiffres d’affaires à l’exportation dépassant 25 milliards de dollars par an4. Gustafson vient contredire l’optimisme général en indiquant les risques climatiques pesant sur les zones céréalières du Sud, là même où se trouve la meilleure productivité. Ces zones, déjà à la limite du viable sur le plan agro-climatique, devront faire face à des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. En 2010, ce sont déjà près d’un tiers de la récolte détruite par la canicule qui avait enclenché une flambée des prix alimentaires mondiaux qui contribua, en 2011, aux « printemps arabes ». Ce qui était alors considéré comme un événement statistiquement rare devra être requalifié en événement décennal voire quinquennal, dans les années à venir. La possibilité d’une compensation par l’ouverture agricole de la Sibérie est, pour Gustafson, un mythe. Les sols sibériens sont très pauvres en nutriments organiques (ce ne sont pas les fameux chernozems du Sud) ; les infrastructures de transport et de stockage sont quasi inexistantes ; et le déclin démographique structurel de la région depuis la fin de l’URSS interdit tout scénario d’expansion agricole crédible d’ici 2050.
Le réchauffement favorise aussi l’expansion géographique des épidémies et zoonoses vers des populations rurales privées de toute immunité (encéphalites à tiques, borréliose de Lyme) en général sans accès à des soins de qualité5. Les premières victimes du réchauffement climatique et les dernières à bénéficier des politiques d’adaptation sont les peuples autochtones de Sibérie et de l’Arctique. La seconde et principale conséquence du réchauffement sera l’accélération de la dépopulation de ces territoires, déjà affaiblis par un exode massif depuis les années 1990. La dégradation des conditions de vie, avec des habitats rendus instables par le dégel, le développement de maladies, la disparition des pratiques traditionnelles de subsistance, aggravera bien davantage ces migrations, dépeuplant des régions entières, et condamnant les villes mono-industrielles (« monogoroda »)6, constituant déjà des poches de pauvreté et de détresse, à une mort lente.
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Conscience climatique et inertie structurelle
Gustafson récuse la représentation d’un Kremlin unilatéralement climatosceptique ; il identifie quatre types de coalitions : les « modernisateurs » ouverts à la diversification énergétique ; les acteurs de l’industrie gazière qui voient dans le gaz naturel une énergie de transition profitant du déclin du charbon ; un groupe autour de Rosatom, l’agence nucléaire russe, qui promeut le nucléaire comme l’énergie décarbonée de demain ; et les « résistants » des industries pétrolières et charbonnières. Igor Sechin, le président de Rosneft et proche allié de Poutine, dénonce comme un complot occidental visant la Russie l’idée selon laquelle la demande de pétrole pourrait atteindre un pic. L’analyse de Poutine lui-même, pourtant peu accessible, est d’un grand intérêt : l’auteur dégage le concept des « deux Poutine », l’un ayant accepté le réchauffement et reconnu dès 2019 que la demande pétrolière pourrait décliner, et un chef d’État défendant un modèle rentier basé sur les hydrocarbures, qui minimise l’impact du changement climatique devant les audiences russes et qui s’oppose aux conséquences politiques de la transition énergétique. Il ne s’agit pas seulement d’une incohérence personnelle mais d’une contradiction structurelle dictée par les intérêts à court terme du régime. La reconnaissance du défi climatique est encore très moscovite ; au-delà de la capitale, fonctionnaires, industriels, populations y sont généralement majoritairement indifférents.
Les chapitres abordant les problématiques du pétrole et du gaz occupent une place déterminante dans l’analyse de Gustafson. Pour le pétrole, il met en perspective deux scénarios : la « transition lente » des grandes entreprises pour lesquelles le pic de demande se situerait aux environs de 2030-2040, et la « transition rapide » des analystes financiers et des écologistes. Il ne tranche cependant pas entre les deux options, qui engendreront dans les deux cas un choc majeur pour la Russie : les gisements de la Russie sont de plus en plus difficiles d’accès en Sibérie orientale ou dans l’Arctique. Le gaz offre des perspectives plus favorables : il peut au moins profiter du retrait du charbon et être doté de nouvelles infrastructures d’exportation. La Russie dispose d’atouts considérables dans ce secteur : une génération de nouveaux grands gisements mis en valeur sous Poutine. Mais il souligne aussi les limites structurelles du modèle gazier russe : la consommation intérieure massive à des prix très subventionnés, qui constitue un élément central du contrat social implicite entre le Kremlin et la population ; le faible rendement énergétique de l’économie, qui maintient une surconsommation structurelle de gaz ; et surtout les incertitudes croissantes sur les marchés d’exportation au fur et à mesure que la décarbonation s’accélère.
Photos d’une fuite de pétrole dans le cercle polaire arctique prises par le programme européen Copernicus en 2020. Wikimedia.
Géographie et démographie du changement climatique
L’un des arguments les plus contre-intuitifs et les plus robustes de Klimat tient à une réalité démographique et géographique. La géographie physique du réchauffement ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie, et c’est précisément pour cela que les effets économiques et politiques indirects du changement climatique — via la transition énergétique mondiale — précèdent et surpassent les effets physiques directs dans l’expérience vécue de la grande majorité des Russes. La Russie couvre 17 millions de km2, mais sa population de 145 millions d’habitants est distribuée de manière extrêmement inégale. La vaste majorité est concentrée dans la Russie européenne occidentale — Moscou et sa région, Saint-Pétersbourg, la vallée de la Volga, l’Oural — et dans quelques agglomérations de Sibérie occidentale comme Novossibirsk ou Ekaterinbourg. Ces zones forment un croissant dense entre le 50e et le 60e parallèle nord, à l’écart des deux fronts du réchauffement climatique.
La géographie physique du réchauffement climatique ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie.
Au nord, le pergélisol couvre les deux tiers du territoire, mais seulement 10 % de la population (13 millions) y vit, et ce en plein déclin depuis la fin de l’URSS. Cette présence urbaine, héritée du modèle soviétique — et notamment du Goulag —, est déjà en recul : au nord du cercle arctique, on compte 46 villes de plus de 5 000 habitants, issues d’un peuplement forcé devenu obsolète. Le dégel du permafrost accélère cet exode : dans certaines villes, plus de 60 % des bâtiments sont endommagés. Mais ces zones restent marginales à l’échelle nationale. Au sud, la zone agricole méridionale concentre les cultures d’exportation, mais seulement 11 % des Russes y vivent. Bien que cette région soit la plus exposée aux sécheresses et à la baisse des rendements liée au réchauffement, elle demeure démographiquement et géographiquement périphérique.
La Russie centrale et européenne, où vivent la majorité des Russes, dans des grandes villes comme Moscou, Kazan, Nijni-Novgorod, n’est ni sur le front du pergélisol ni sur celui des sécheresses agricoles. Elle est, au sens littéral, relativement à l’abri des effets physiques les plus immédiats du réchauffement. Gustafson tire de cette réalité géographique une conséquence politique directe. Parce que les effets physiques du changement climatique frappent des régions lointaines et peu peuplées, ils ne créeront pas de pression politique intérieure suffisante pour obliger le Kremlin à agir. Les événements extrêmes — les incendies de 2010 autour de Moscou sont une exception — susciteront périodiquement des émotions dans l’opinion, mais ils resteront des phénomènes régionaux ne générant pas de mobilisation soutenue à l’échelle fédérale. L’opposition politique elle-même — et rappelons que Gustafson écrit avant la guerre russo-ukrainienne —, reste focalisée sur les questions de corruption et de retraites, pas sur le climat. La géographie du réchauffement désamorce ainsi la pression politique que le peuple russe pourrait exercer dans les temps à venir.
Règlements de comptes à venir
Si les effets physiques restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale, eux, les atteindront directement — et universellement. C’est là le cœur du raisonnement de Gustafson. Les recettes pétrolières et gazières représentent entre un quart et la moitié des recettes du budget fédéral selon les années. Elles financent le système de protection sociale, les retraites, les subventions sur le gaz domestique, les salaires de la fonction publique et les investissements d’infrastructure. C’est le gaz bon marché vendu bien en dessous des prix mondiaux qui, comme Gustafson le formule, constitue « une part essentielle de la rente que le Kremlin redistribue à la population dans le cadre d’un contrat social implicite ». Ce contrat social est le ciment du régime de Poutine.
Si les effets physiques du changement climatique restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale les atteindront directement.
Or c’est précisément ce contrat implicite que la transition énergétique mondiale va venir fragiliser. À mesure que la demande mondiale de pétrole déclinera, les recettes d’exportation russes se contracteront. L’Institut Gaïdar à Moscou projette, à l’horizon 2030-2035, un déficit budgétaire chronique entre 9,4 et 10,1 % du PIB, dont les deux causes principales sont le vieillissement de la population et « le problème non résolu du remplacement des recettes pétrolières et gazières ». La Russie devra financer à la fois des besoins sociaux croissants et des coûts d’adaptation physique au changement climatique en hausse, avec des ressources budgétaires en déclin structurel. C’est ce cercle vicieux que Gustafson appelle le « reckoning ahead » ou le « règlement de comptes à venir ». Pour le Russe moyen, le changement climatique ne se manifestera donc pas d’abord par la montée des eaux, des vagues de chaleur mortelles ou le dégel du sol sous ses pieds. Il se manifestera par la baisse de son niveau de vie, par la dégradation des services publics financés par la rente pétrolière, par le ralentissement de la croissance économique.
Des plateformes pétrolières en mer Caspienne sur un timbre soviétique de 1971. Wikimedia.
Cet enchaînement aboutit à une impasse politique. En effet, les Russes qui subissent le changement climatique au plus près sont les plus marginalisés politiquement, donc les moins capables de faire bouger le Kremlin : les populations autochtones de Sibérie, les travailleurs des villes arctiques, les agriculteurs du Caucase du Nord. D’où l’idée qu’il ne fait probablement pas sens de penser qu’un enjeu politique pourrait émerger en Russie avant que la génération Z — la première génération de Russes à avoir grandi dans l’ère numérique et familiarisée avec le débat climatique mondial —, ne parvienne à l’âge de décision, à partir des années 2030, juste au moment où le niveau des recettes pétrolières commencera à infléchir irrémédiablement le niveau de vie de la population. La Russie pourrait s’éveiller à l’urgence climatique quand il sera trop tard pour modifier rapidement son modèle économique.
Klimat, publié quelques mois avant la guerre, se voulait une expérience de pensée à long terme — la Russie en 2050. Or, l’actualité des événements en Ukraine impose une mise à jour immédiate du propos du livre. Le diagnostic soutenu — la vulnérabilité structurelle d’une économie intégrant la rente fossile — s’avère dans l’ensemble pertinent. Le calendrier et le contenu du « règlement de comptes » sont toutefois modifiés par l’irruption de la guerre. Le conflit produit dans l’immédiat un effet paradoxal : il renforce temporairement la situation financière du régime avant de fragiliser ses bases. Les sanctions occidentales n’ont été contrecarrées que par la Chine et l’Inde, venues compenser la perte des hydrocarbures non livrés en Europe — environ 75 % des exportations russes de brut en 2023. Ce « sursis fossile » renforce la logique centrale de Klimat : la dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification. La guerre a même précipité ce à quoi Gustafson ne s’attendait pas : une rupture occidentale soudaine avec les hydrocarbures russes. L’Europe, qui s’approvisionnait auprès de la Russie à hauteur de 40 % de ses besoins en gaz naturel, a brutalement effectué le tournant du GNL américain, norvégien, qatari.
La guerre a causé à l’industrie pétrolière russe des dysfonctionnements structurels et potentiellement catastrophiques. Le recours à des substituts chinois, dont la fiabilité dans les conditions extrêmes de la Sibérie orientale et de l’Arctique reste à prouver, fragilise durablement la capacité à exploiter les gisements, déjà jugés problématiques. Le virage vers l’Asie s’est opéré, mais dans des circonstances peu favorables. Les exportations de gaz vers la Chine demeurent largement inférieures aux volumes autrefois destinés à l’Europe, et Moscou se trouve en position de faiblesse dans ces négociations. Le « contrat social implicite » décrit dans Klimat, qui renvoie à la redistribution des bénéfices des ressources fossiles entre le régime et la population, est désormais financé par des rentes réduites.
La dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification.
La guerre a également mis fin à la tension interne que Klimat avait mise en lumière entre les « modernisateurs » et les « résistants ». Le départ d’Anatoli Tchoubaïs en mars 2022 a emporté avec lui la majeure partie du plaidoyer en faveur d’une diversification vers des énergies plus vertes. Dans un contexte de guerre et de censure, le débat sur les risques climatiques à long terme est devenu plus marginal que jamais, comme l’illustre le dernier ouvrage de Gustafson, Perfect Storm, où le thème climatique occupe une place presque accessoire7. La véritable question que soulève Klimat, relue depuis les tranchées ukrainiennes, est la suivante : combien de temps ce choix de la confrontation plutôt que de la transformation pourra-t-il tenir face à la confluence des sanctions et du dérèglement climatique ?
Le pétrolier russe « Enisey » amarré en Angleterre, en 2018. Wikimedia.
Klimat n’est pas le travail d’un historien mais celui d’un expert de l’économie politique de la Russie et de son système énergétique. L’une des forces de Gustafson est de proposer un scénario prospectif à l’horizon 2050. Mais le présupposé de toute l’enquête repose sur la certitude d’une transition énergétique mondiale à venir : « d’ici 2050, le changement climatique sera devenu la préoccupation la plus urgente de l’humanité. Il sera également la question dominante dans les affaires mondiales » ; or on sait grâce aux travaux de Jean-Baptiste Fressoz qu’une telle transition n’a pas de précédents historiques8. Gustafson demeure prudent sur la rapidité avec laquelle cette transition pourrait advenir, mais il ne remet jamais en cause la croyance dans un processus mondial pointant vers cet avenir énergétique. Il faut rappeler ici que la sortie des énergies fossiles n’est pas un processus naturel : les réserves de charbon s’étendent sur plusieurs siècles et celles de gaz naturel sur plus d’un siècle. C’est pour des raisons éminemment politiques, et non pas de raréfaction physique, que cette sortie pourrait advenir — ce qui signifie qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas advenir. Si le « carbo-fascisme » venait à se stabiliser à l’échelle mondiale, le scénario de Gustafson perdrait une partie de sa force.
La Russie contre la modernité
Dans Russia Against Modernity, un essai écrit dans l’urgence de la guerre par le spécialiste des cultural studies russe Alexander Etkind, on trouve en discussion tout ce qu’on ne trouve pas dans le travail de Gustafson : non pas une structure contraignante mais une théorie de l’intentionnalité. Etkind fait valoir que les acteurs russes ne sont pas simplement prisonniers de leurs infrastructures fossiles ; ils militent activement pour un ordre social et culturel dont le pétrole est le fondement. Il faut également dire un mot de la forme du livre, très différente de celle de Klimat et que la recension croisée oblige à prendre au sérieux. Etkind assume explicitement le pamphlet — bref, tranchant, écrit dans les premiers temps de la guerre — et mobilise une gamme bigarrée de références, de Bauman à Latour, en passant par les anthropologues politiques du pétro-État latino-américain. Cette hauteur théorique a un prix : les arguments se succèdent parfois sans l’étayage empirique que Gustafson multiplie sur trois cents pages. Mais elle produit une cohérence explicative que l’expertise sectorielle ne peut atteindre seule.
La guerre en Ukraine est comprise à ce titre comme une bataille de « la grande guerre de l’Anthropocène », une contre-offensive délibérée contre ce qu’Etkind appelle la gaïamodernity. L’auteur oppose en effet à la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — un régime de progrès défini par l’expansion maximale de la consommation de ressources — une nouvelle configuration historique : la gaïamodernity, un ordre réflexif, durable et décentralisé, qui fait de la réduction de la consommation d’énergie et de matières premières la mesure du progrès. Face à l’avancée de cette nouvelle modernité — portée par la prise de conscience climatique mondiale, la transition énergétique et le travail numérique —, les « oiligarchs » et les bureaucrates russes ont perçu un danger existentiel pour leur rente. Leur riposte — le stopmodernism — n’est pas la simple résistance passive d’intérêts menacés. C’est une contre-offensive active : négationnisme climatique, soutien des extrêmes droites en Occident, ingérences électorales, et finalement invasion territoriale.
Devant une usine de traitement du pétrole et du gaz en Yakoutie, 2018. Wikimedia.
Mais Etkind ne s’en tient pas aux grandes catégories conceptuelles. L’un des apports les plus originaux du livre est de descendre au niveau de l’élite russe elle-même pour montrer en quoi le pétro-État n’est pas simplement un système économique mais une formation sociale qui se reproduit selon ses propres lois. Seul 1 % de la population russe travaille dans le secteur de l’extraction et du transport des hydrocarbures, et un groupe bien plus restreint en capte les bénéfices — pourtant cette rente représente plus de la moitié du budget fédéral. Cette disproportion entre travail et valeur est, pour Etkind, constitutive du pétro-État : une formation où la richesse échappe à la population. L’élite qui en bénéficie incarne ce que l’auteur appelle une gouvernance parasitaire : elle prélève la rente fossile sans la redistribuer, contourne les institutions qu’elle est censée servir, et investit ses profits non dans les biens publics — écoles, hôpitaux, infrastructures — mais dans des actifs privés à l’étranger, dans les mêmes économies fondées sur le travail qu’elle méprise publiquement. Ce paradoxe — une élite qui détruit chez elle ce qu’elle protège ailleurs — est le ressort profond de l’impasse russe. L’arrogance et l’incompétence militaire révélées par la guerre en Ukraine en seraient la conséquence directe : des dirigeants dont le pouvoir repose sur la rente et non sur le mérite ne peuvent produire qu’un État structurellement incapable, sauf à réprimer.
Ce que Gustafson considère comme une inertie structurelle ou une ambivalence de Poutine pris entre la raison d’État et les intérêts à court terme, Etkind le lit comme une stratégie, aussi incohérente soit-elle dans son exécution. Gustafson est un expert des hydrocarbures : il raisonne dans un cadre de revenus budgétaires, de coûts de production, de marchés d’exportation. Etkind, lui, prend en compte la variable énergétique dans une morphologie beaucoup plus large — la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — dont il montre qu’elle engendre une esthétique politique, un rapport au corps, au genre et à l’autorité, qui rend la transition non seulement coûteuse mais proprement impensable pour la classe dirigeante russe. Le concept de pétromasculinité élaboré par la politiste Cara Daggett9 éclaire utilement cette dimension : dans les économies fossiles, l’extraction, le transport et la sécurisation des hydrocarbures constituent des bastions masculins qui engendrent une culture politique spécifique, où la résistance au changement climatique s’articule à la défense d’un ordre de genre et d’un mode de vie. La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La démographie du désastre et la logique de la “défédéralisation”
Un des chapitres les plus frappants du livre Russia Against Modernity est celui qu’Etkind consacre à la dégénérescence démographique. Il y montre que la Russie de Poutine concentre les pathologies sociales d’un pétro-État à population pléthorique : une espérance de vie masculine parmi les plus basses d’Europe, un taux de suicide élevé, une mortalité routière et industrielle massive, une natalité classée 178e mondiale. Loin d’être des accidents, ces chiffres sont les symptômes d’une société où la rente fossile a rendu la population structurellement dispensable. Etkind articule cela à ce qu’il appelle la guerre des générations : les baby-boomers russes nés dans les années 1950 occupent indéfiniment la scène politique, laissant les millennials dans les coulisses et la génération Z dans l’ombre. Face à eux, Zelensky — né en 1978 — incarne précisément cette modernité réflexive que le régime russe ne peut pas admettre : un dirigeant issu de l’ère numérique, de la société civile, de la création sans ressources. Le conflit russo-ukrainien apparaît alors moins comme un choc d’identités nationales que comme un conflit de temporalités : la paleomodernity contre la gaïamodernity, la géologie contre le numérique, les hommes nés avant la chute du mur contre ceux qui ont grandi après. Cette grille intergénérationnelle permet à Etkind de lire la guerre au-delà des seuls intérêts économiques immédiats, et de comprendre pourquoi la mobilisation de septembre 2022 — qui a prélevé ses morts principalement dans les régions les plus pauvres et les plus éloignées de la Fédération, Daghestan, Bouriatie, Bachkortostan, peuples non-russes surexposés faute de moyens de se soustraire à la conscription — révèle la géographie du sacrifice impérial : Moscou, avec 9 % de la population, n’a fourni que 0,2 % des morts recensés dans les cimetières ukrainiens au printemps 2022. Ce n’est pas seulement une inégalité sociale ; c’est la signature spatiale d’un pétro-État où le centre prélève et les marges payent — en or noir d’abord, en sang ensuite.
Terminal pétrolier « Portes de l’Arctique » sur un timbre en 2021. Wikimedia.
La résistance au changement climatique n’est ainsi pas un calcul intéressé mais une affirmation identitaire. Ce qui expliquerait ce que Klimat laisse en suspens : pourquoi, même un régime rationnel comme celui de Poutine, ayant reconnu en 2019 le déclin annoncé des hydrocarbures, ne peut pas tout simplement décider de se diversifier. En revanche, les deux ouvrages s’opposent sur un point crucial. La confiance mesurée de Gustafson — la génération Z russe réceptive au débat climatique et l’avenir d’une Russie qui s’orienterait de nouveau vers l’Occident après Poutine — s’oppose au tableau bien plus sombre que dresse Etkind des structures de gouvernance parasitaires et autoritaires qui assurent le blocage de toute modernisation. Le problème selon lui n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Pour Alexander Etkind, le problème n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Etkind entrevoit alors dans la « défédéralisation » de la Russie l’issue inévitable de ce double épuisement — de la rente et de la guerre. Il le formule en termes de prédiction et non d’appel, et préfère ce terme à celui de « décolonisation » parce que le processus touche toutes les composantes de l’État fédéral, y compris le cœur métropolitain lui-même. Sa thèse est que la Fédération de Russie est vouée à suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs : l’Empire s’est effondré au sortir d’une guerre impérialiste, l’URSS au sortir de la Guerre froide, et la guerre contre l’Ukraine donnerait le coup d’envoi d’un processus similaire. Le concept central qu’il mobilise est celui de « prime fédérative » : une fédération ne tient que si elle génère une valeur ajoutée pour ses composantes. Or dans un pétro-État parasite, cette prime est négative — la Fédération prélève sans redistribuer. Les districts autonomes de Khanty-Mansi et Yamalo-Nénets, vastes marécages sibériens dont les populations autochtones ont été dépossédées de leurs terres par les foreurs, contribuent à eux seuls davantage au budget fédéral que Moscou. La suppression progressive des autonomies régionales — le référendum du Tatarstan rétroactivement inconstitutionnel en 2001, l’enseignement du tatar interdit dans les écoles en 2017 — n’est pas un accident de gouvernance mais la logique d’un régime dont la survie dépend de la centralisation de la rente. La mobilisation militaire a rendu cette géographie du sacrifice encore plus lisible : les morts de la guerre en Ukraine proviennent massivement des régions les plus pauvres et les plus éloignées. C’est ce même déséquilibre qui, couplé à l’échec militaire et au déclin de la rente, pourrait soulever selon Etkind les forces centrifuges. Il se trouve ainsi en désaccord profond avec Gustafson, dont l’éventualité d’une Russie post-Poutine réconciliée avec l’Occident semble passer sous silence la question centrale : l’enjeu n’est plus de savoir si la Fédération de Russie se désagrègera, mais quand.
Image principale : Du gaz associé au pétrole (GAP) sort d’une torche dans la taïga de Sibérie occidentale au début des années 1980. Wikimedia.
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Bobo Lo, « La Russie et le changement climatique : entre déni et adaptation », Russie.Nei.Visions, n° 121, Ifri, mars 2021.
Voir le beau documentaire d’Alexander Abaturov sur la lutte contre les incendies monstres en Yakoutie à l’été 2021. Abandonnés par Moscou, située à des milliers de kilomètres du danger, les habitants du village de Shologon ont tenté de ralentir le feu. L’État russe a en effet décidé de ne pas intervenir dans certaines zones jugées peu peuplées et sans intérêt stratégique, laissant les villageois livrés à eux-mêmes, Alexander Abaturov, Paradis, Petit à Petit Production, 2022.
Voir Caroline Dufy, Le retour de la puissance céréalière russe. Sociologie des marchés du blé, 2000-2018. Bruxelles, Peter Lang, 2021.
C’est le cas alors que j’écris ces lignes, une épidémie sévit actuellement en Sibérie, notamment dans la région de Novossibirsk qui a déclaré l’état d’urgence. Les autorités russes l’attribuent officiellement à la pasteurellose (pneumonie bactérienne) mais le service agricole américain (USDA) soupçonne une épidémie non confirmée de fièvre aphteuse, ce qui expliquerait les abattages massifs de bétail.
Sur l’évolution des monogoroda, Kirsti Stuvøy et Irina Shirobokova, “Multiscalar Entanglements in the Post-Socialist City : Monotown Restructuring, Spatial Re-ordering and Urban Inequality in Russia”, Eurasian Geography and Economics 63, n° 5 (2022) : 625–652.
Thane Gustafson, The Perfect Storm: Russia’s Failed Economic Opening, the Hurricane of War, and the Economic Consequences of Sanctions (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2025).
Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie (Paris : Seuil, 2024).
Cara Daggett, “Petro-masculinity : Fossil Fuels and Authoritarian Desire”, Millennium : Journal of International Studies, 47(1), 2018, p. 25–44.