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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2516 mots)
Depuis le 1<sup>er</sup>&nbsp;janvier 2026, la Bulgarie est le 21<sup>e</sup>&nbsp;pays à adopter l’euro. ZoomViewer/wikimediacommons

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est, depuis le 1er janvier 2026, le 21ᵉ pays membre de la zone euro. C’est le résultat d’un long cheminement qui a débuté à la chute du régime autocratique de Todor Jivkov, en 1989, et à la suite du traumatisme de l’hyperinflation à 1 058,4 %, en 1997. Pourquoi cette adoption a-t-elle pris autant de temps ? Avec quels enjeux ?


Dimanche 19 avril 2026, l’ancien président bulgare prorusse Roumen Radev remporte les élections législatives avec 130 sièges sur 240 au Parlement.

Il hérite d’un pays ayant adopté l’euro, le 1er février 2026. Le lev – 1,95583 lev équivalait à 1 euro –, la monnaie historique, a disparu. La Banque nationale de Bulgarie (Българска народна банка) est devenue membre de l’Eurosystème de la zone euro.

Pourquoi cette décision ? Retour historique de 1990 à nos jours.

Hyperinflation depuis la chute du mur de Berlin

En 1997, la Bulgarie traverse une période d’hyperinflation avec un pic à 1 058,4 %. Dans une telle situation, la tentation des salariés est de convertir immédiatement le montant de leur salaire en devise étrangère, ce qui déprécie la monnaie domestique. Pour les commerçants, la situation pousse à ajuster les prix en permanence pour ne pas risquer de vendre à perte.

Les autorités politiques et monétaires adoptent alors un Currency Board, régime monétaire très contraignant mais efficace pour combattre l’inflation. Concrètement, arrimer la valeur du lev à une autre monnaie, comme l’euro ou le deutschemark.

Si le résultat de cette stratégie est payante, avec une inflation tombée à 22 % en 1998, la Bulgarie perd les leviers de sa politique économique.

Banque mondiale

En parallèle, un taux de croissance moyen trop faible et surtout trop volatil (– 9,12 % de croissance annuelle du PIB en 1992, 5,21 % en 1996 ou – 8,40 % en 1999) décourage les élites, qui quittent peu à peu le pays. Entre 1992 et 2001, le nombre d’habitants chute de 6 %. Les décideurs réfractaires à une expatriation restent en attente des bienfaits de l’Union européenne, à laquelle la Bulgarie adhère en 2007.

Malgré une demande répétée des autorités bulgares, l’Union européenne fait tarder les choses pour intégrer le pays dans la zone euro. Si les indicateurs quantifiables – niveau d’inflation, taux d’intérêt – ne sont pas tous au vert, l’Union européenne pointe surtout le taux de change artificiellement stable, condition nécessaire du Currency Board. De façon plus informelle, l’Union européenne s’alarme de l’instabilité des institutions et de leur difficulté à maîtriser – parfois en leur sein même – un niveau préoccupant de corruption.

Rattrapage économique de la Bulgarie

En juillet 2020, la Bulgarie rejoint le Mécanisme de taux de change européen (l’antichambre de la zone euro) avec un objectif du passage à l’euro en 2024. Après des années d’hésitation, son admission est décidée en juillet 2025.

Des questions persistent : les institutions sont-elles assez solides ? Une crise économique ou financière bulgare pourrait-elle se produire et miner l’Union monétaire ?

La décision d’intégration à la zone euro revient à répondre positivement à la première question. Si une crise venait à se développer en Bulgarie, les Bulgares soutenus par leurs voisins sauraient, pense-t-on, la maîtriser localement.

En 2025, les 100 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) de la Bulgarie ne représentent que 0,7 % à 0,8 % du PIB de la zone euro, ce qui limite la puissance d’éventuels d’effets de propagation. Le rattrapage de la Bulgarie en termes réels (prenant en compte l’inflation) est très tangible depuis 2007 : le produit intérieur brut par tête, évalué à 41 % de la moyenne de la zone euro lors de son admission dans l’Union européenne, s’affiche aujourd’hui à 67 % de cette moyenne.

Passage à l’euro vu de Bulgarie

La classe politique bulgare a été majoritairement pro-européenne pendant des décennies. Elle a soutenu le passage à l’euro, puisque la monnaie diminuait les coûts de transaction et rendait plus sûres les banques, désormais surveillées selon les normes de la Banque centrale européenne. Ces dernières éloignent la Bulgarie de la situation de 1996 quand plus de 60 % des prêts n’étaient pas remboursés.

En 2026, cette classe politique souhaite attirer de nouveaux capitaux créateurs d’emplois. Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le nationalisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain dans la classe politique bulgare. Roumen Radev, le président du pays a démissionné en janvier dernier. Après une présidence pro-européenne, son discours est plus ambigu :

« La rupture définitive entre les Bulgares et la classe politique s’est produite avec le refus du Parlement d’organiser un référendum sur la date d’introduction de la monnaie unique européenne. Les représentants du peuple ont refusé au peuple son droit de choisir. »


À lire aussi : Face à la dette publique, « trois » Europe et une seule monnaie


Les sondages effectués par l’institut bulgare Alpha Research indiquaient en mai 2026 que les électeurs favorables et défavorables à l’euro s’équilibrent – 49 % pour, 45,8 % contre. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 49 % des Bulgares sont opposés à la monnaie unique en 2025. Les opinions défavorables l’emportaient largement en 2022, ce qui relativise l’impression mitigée de ces chiffres.

Bien sûr, les consommateurs craignent une perte de pouvoir d’achat, ce qui intervient toujours à la marge quand un pays passe à l’euro. Les dernières expériences ont montré que ce surcroît d’inflation est limité – de 0,2 % à 0,35 % – et temporaire.

On peut donc penser qu’il en sera de même en Bulgarie, et que ce passage sera bénéfique pour le pays.

Pourquoi les choses ont-elles tant traîné ?

En réalité, la Bulgarie revient de loin. Le Currency Board, ce régime monétaire qui l’a sauvée de l’hyperinflation en 1997, est à la fois une curiosité dans un monde de flottement généralisé des monnaies et un piège qui peut se refermer sur ceux qui l’adoptent… lorsqu’ils souhaitent rejoindre une union monétaire.

Ce système d’émission monétaire ressemble un peu à ce qu’était théoriquement l’étalon-or (une monnaie équivaut à un poids fixe d’or), assorti d’une convertibilité totale des billets en or. La Banque centrale bulgare, qu’on appelle dans ce cas la « caisse d’émission », ne peut apporter la liquidité en lev qu’en contrepartie d’une monnaie de réserve, à l’origine le deutchemark, puis l’euro, ou d’emprunts publics libellés dans cette monnaie de réserve.


À lire aussi : La Croatie dans la zone euro, l’aboutissement de 30 ans de redressement économique


L’accès aux liquidités en lev devient contraignant, ce qui réduit mécaniquement l’inflation – les banques sont limitées dans leurs prêts, et par ricochet évitent une envolée des prix et des salaires. La littérature académique explique que, au-delà de cet « effet de discipline », le mécanisme engendre de lui-même la confiance du public qui accepte de détenir des leva, au lieu de les convertir immédiatement en devises « fortes », comme le deutschemark ou l’euro. C’est ce qui s’est produit au moment de la stabilisation bulgare en 1998-1999.

Ce système comporte des limites. La discipline s’applique aussi à l’État qui ne peut pas compter sur la caisse d’émission pour pratiquer une politique d’open market (achat et vente d’obligations publiques sur le marché monétaire) et l’aider à s’endetter à des coûts raisonnables. L’État bulgare emprunte ainsi en euros sur la place de Luxembourg à des prêteurs étrangers (la bourse de Luxembourg opère comme centre de cotation de valeurs internationales). Quant aux banques, elles ne peuvent compter sur un « prêteur en dernier ressort » en cas de coup dur, la caisse d’émission ne pouvant jouer ce rôle par définition.

En définitive

Les Bulgares se trouvent un peu plus liés au reste de l’Europe à laquelle ils fournissent depuis des années leurs médecins, leurs chercheurs et autres ingénieurs expatriés. L’État bulgare pourra bénéficier de meilleurs taux à Luxembourg qui restera sans doute le lieu d’émission de la dette bulgare, tant qu’il n’existe de marché local suffisamment développé.

En 2025, la Bulgarie se classe en 84ᵉ position du classement de l’indice de perception de la corruption. Transparency international

La Banque centrale européenne pourra jouer un rôle de prêteur en dernier ressort aux banques locales. Les transferts de biens, de services et d’argent seront fluidifiés au bénéfice des exportateurs. Ces avantages pourraient accroître les prix et les salaires, et limiter de ce fait la compétitivité différée de l’économie bulgare. Elle devra, quoi qu’il en soit, améliorer son score au niveau de l’indice international de perception de la corruption.

The Conversation

Dominique Torre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.04.2026 à 11:27

Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !

Pierre-Jean Benghozi, Professeur économie-gestion, École polytechnique
Antonio Strati, professeur de sociologie de l'organisation, University of Trento
Parler de la beauté d’une entreprise, de son business model a-t-il un sens ? Pourquoi ne pourrait-on pas combiner esthétique et économie ?

Texte intégral (1290 mots)

On dit d’une entreprise qu’elle est performante, rentable… et parfois qu’elle est toxique ou dangereuse. Mais il est plus rare que l’on porte un jugement esthétique. Et pourtant, certaines entreprises sont plus « belles » que d’autres.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.


Comment ne pas être frappé par la séduction et le sentiment de « beauté formelle » qu’opèrent aujourd’hui – sur les analystes, les économistes, les managers et les observateurs – les nouvelles technologies, les modèles d’affaires inédits des plates-formes, les formes d’organisation étendues de certaines ONG ou entreprises à mission, les entreprises à la croissance fulgurante ou sachant se reconstruire, les écosystèmes d’Open innovation construits avec les parties prenantes et en mobilisant la production des consommateurs eux-mêmes ?

Rappeler que ces organisations sont vues sous un angle esthétique capte une dimension habituellement mal prise en compte par les travaux de gestion. C’est que la montée en puissance de la rationalisation à partir des révolutions industrielles a opéré un découplage qui semble aujourd’hui naturel entre beauté d’un côté, performance et rationalité de l’autre.

La coupure ne va pourtant pas de soi. Preuve en est donnée dans une des sciences pourtant apparemment la plus froide et logique : les mathématiques. Personne ne s’étonne qu’on y juge la qualité d’une démonstration non pas simplement à sa justesse, mais aussi à sa simplicité, sa brillance et son « élégance ».


À lire aussi : La crise impose à chaque entreprise de réinventer son business model


Une question esthétique

Depuis près d’un demi-siècle, l’esthétique des organisations est ainsi un domaine de recherche en pleine expansion, qui a fait l’objet, partout dans le monde, de nombreux articles et de plusieurs numéros spéciaux des grandes revues de gestion. Ces travaux ont vite été au-delà de la seule mise en avant d’un aspect négligé – la beauté et/ou la laideur perçue d’une entreprise – en élargissant et en enrichissant la manière de rendre compte des organisations.


À lire aussi : Ces start-up qui « jouent au flipper » pour affiner leur business model


Au-delà de leur seule performance, ces dernières constituent des structures complexes et formelles, qu’il faut analyser comme un ensemble d’éléments (ressources, acteurs, compétences, etc.) connectés par de multiples relations (procédures de gestion, hiérarchie, évaluation, dépendance financière, échanges marchands, dépendance technique…) entre groupes d’acteurs différents.

Dans cette perspective, un même objectif donne lieu partout à des structures de production infiniment variées : des grandes organisations bureaucratiques aux petites structures constituées de manière ad hoc pour la réalisation d’un projet. À ce titre, les formes organisationnelles qui se manifestent dans les entreprises comme sur les marchés peuvent être très différentes, à la fois dans leur efficience et leur performance, bien sûr, mais aussi par la vision, la compréhension – voire la séduction – par lesquelles elles se donnent spontanément à voir.

Une évolution stylistique

Au-delà de la caractérisation de telle ou telle organisation, l’approche par l’esthétique incite en outre à s’interroger sur la succession de leurs formes. Y lire une évolution stylistique en souligne les différentes dimensions cachées. Car les organisations, comme les œuvres d’art, s’articulent avec tous les registres sociopolitiques et culturels de la réalité sociale : émotion et caractère sensible de la réception des productions et de l’engagement dans le travail (comme dans les arts plastiques), simplicité et impact de la mise en forme d’une création en coopération (à l’image de l’architecture et du cinéma), importance de l’expressivité dans les interactions interpersonnelles (ce que montrent le théâtre et le spectacle vivant).

À l’heure de la fascination opérée par l’intelligence artificielle, le détour par l’esthétique permet, au-delà, d’interroger l’interaction entre technologie et modalités de production, en mettant en regard la séduction formelle des solutions techniques avec leurs impacts structurels et économiques.

Alors que la créativité et l’innovation ont aujourd’hui une place et un rôle omniprésents dans les stratégies organisationnelles (elles ont, d’ailleurs, fait l’objet du dernier Nobel d’économie), le détour par les théories esthétiques permet de mieux penser les tensions qu’elles génèrent : entre, d’une part, une vision de la créativité relevant de la remise en cause des solutions existantes et, d’autre part, la nécessité, pour s’imposer et être reconnue, de s’inscrire en grande partie dans les standards, normes ou pratiques en place.

Un double mouvement

Il s’opère ainsi un double mouvement : les entreprises pionnières dans l’adoption de nouveaux modes de gestion (pensons aux Gafam, à Airbnb, à des entreprises low cost telles qu’EasyJet ou Ryanair) s’appuient sur des marchés et des cadres existants, mais deviennent ensuite elles-mêmes des modèles managériaux influençant les formes émergentes d’organisations ou d’écosystèmes, tout comme les artistes de l’avant-garde suscitent des courants ou des écoles artistiques.

Le Monde, 2019.

De tels mouvements sont impossibles à expliquer avec une approche purement descriptive et classificatoire. En matière artistique, la capacité de renouvellement des formes esthétiques est déterminante : le beau et le moderne naissent explicitement de cette nouveauté. En matière de gestion, penser l’évolution des modes managériales revient aussi à penser la manière dont certains fondamentaux, tels que la performance ou l’optimisation des process, se redéfinissent régulièrement dans de nouvelles modalités d’organisation ou d’action qui séduisent sous l’action d’entrepreneurs, de chercheurs ou de consultants.

Nulle forme ne peut être donnée comme belle hors de l’exercice de la subjectivité de chacun… tout comme les jugements de performance, de rentabilité et d’évaluation des coûts n’existent pas dans l’absolu, mais se rattachent toujours à la position et aux objectifs des acteurs qui les portent. Le jugement de beauté est à la fois dans l’œil des artistes qui produisent et dans les yeux des spectateurs ou des consommateurs qui reçoivent.

La question de l’esthétique permet donc de repenser, dans l’approche des organisations, une alternative entre subjectivité contingente et objectivité intrinsèque qui traverse les enjeux de la gestion mais remonte aux origines des philosophies esthétiques, et à laquelle Kant lui-même s’était heurté.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

20.04.2026 à 11:27

Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française

Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education
La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ&nbsp;siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Comment l’interpréter&nbsp;?

Texte intégral (1863 mots)

La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Nous avons étudié ces évolutions pour mieux comprendre les ressorts de l’« entrepreneurialisme » , ce courant de pensée qui érige l’entrepreneuriat comme un remède aux problèmes de la société.


L’entrepreneuriat est devenu un sujet grand public, il s’est même transformé en spectacle. Sur M6, aux heures de grandes écoutes, l’émission « Qui veut être mon associé ? » permet à des porteurs de projet de trouver des investisseurs. Il y a bien longtemps, en 1986, l’homme d’affaires Bernard Tapie avait déjà mêlé création d’entreprise et télévision avec l’émission « Ambitions » sur TF1 pour montrer le visage d’une France plus audacieuse, « enthousiaste et généreuse ».

Quand le président de la République Emmanuel Macron évoque la « start-up nation » française en 2017, son objectif est de présenter l’entrepreneuriat comme un moyen de transformer positivement un pays en permettant à des individus d’être acteurs de ces changements.

Du modèle managérial au modèle entrepreneurial

Les économistes David Audretsch et Roy Thurik ont posé pour hypothèse que, depuis le dernier quart du XXᵉ siècle, les pays occidentaux sont passés d’un modèle managérial, qui valorise la grande entreprise (privée ou publique), à un modèle entrepreneurial, valorisant les actions individuelles et le « Small is Beautiful », du titre du livre de l’économiste Ernst Schumacher. Si nous voulions caricaturer, l’entrepreneuriat est une dynamique porteuse de bénéfices et l’entrepreneur une figure inspirante.

Mais la mise en avant des réussites de la Silicon Valley, de jeunes pousses de la tech, des licornes ou décacornes (ces start-up valorisées à plus d’un milliard ou dix milliards de dollars) ne saurait occulter les dangers d’une schématisation abusive autour de l’imaginaire de la start-up et de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est un processus complexe et multiple, et ne doit pas être considéré comme un miracle. Un courant de recherche s’est ainsi développé pour une approche critique de l’entrepreneuriat.


À lire aussi : Les 25 licornes de Macron, une dangereuse fascination ?


Illustrant ce changement de modèle, l’entrepreneuriat connaît une forte exposition médiatique depuis une trentaine d’années. Cet engouement dépasse la simple sphère économique. Dans le secteur de l’intelligence artificielle, l’exposition médiatique de Mistral AI et celle de son cofondateur Arthur Mensch, tout comme le récit entourant Demis Hassabis et DeepMind, sont des exemples récents de cette exposition.

Google DeepMind, 2026.

L’« entrepreneurialisme » ou l’idéologie entrepreneuriale

La notion d’« entrepreneurialisme » nous apparaît comme pertinente pour étudier cette tendance. Il s’agit d’une idéologie qui envisage l’entrepreneuriat non plus comme une simple activité économique, mais comme une solution universelle aux maux de la société. Pour faire simple, il est bon d’entreprendre et tout le monde peut entreprendre ; souvenons-nous du propos d’Emmanuel Macron sur X :

Il est admis que les médias (spécialisés ou grand public) jouent un rôle central dans la construction des représentations. Les médias agissent comme des témoins et des acteurs de la culture d’un pays. Des travaux sociologiques, par exemple ceux d’Edward Herman et Noam Chomsky, rappellent que les médias orientent l’attention du public. Même s’ils ne dictent pas directement ce qu’il faut penser, ils définissent les thèmes qui doivent être considérés comme importants.

En ce qui concerne l’entrepreneuriat, le traitement médiatique est régulièrement critiqué pour son caractère uniforme, excessivement positif, voire héroïsé, qui met en scène des figures de réussite, souvent masculines et éloignées de la réalité quotidienne des entrepreneurs.

Façonner l’imaginaire collectif de l’entrepreneuriat

Partant de ce constat, nous avons mené une recherche afin d’avoir une vision globale de la façon dont la presse généraliste traite le sujet de l’entrepreneuriat sur un temps long. Deux grandes questions nous ont animés. Comment le discours sur l’entrepreneuriat a-t-il évolué au début du XXIᵉ siècle ? Et, de quelle manière les différents journaux, selon leur ligne éditoriale, façonnent-ils l’imaginaire collectif autour de la notion d’entrepreneuriat ?

Pour répondre à ces questions, nous avons étudié le traitement de l’entrepreneuriat dans les cinq principaux quotidiens généralistes nationaux français (le Monde, le Figaro, Libération, la Croix et l’Humanité) sur une période allant de 2001 à 2022. En analysant plus de 6 000 articles, qui comportaient, tous, le terme « entrepreneuriat », par des méthodes d’analyse textuelle, nos résultats permettent d’identifier une transformation majeure : le passage d’une représentation macro, centrée sur l’économie et la politique, à une représentation micro, orientée sur l’individu, son parcours et son vécu. Ce glissement témoigne d’une plus grande hétérogénéité dans le traitement de l’entrepreneuriat et contribue à une diffusion plus large de l’« entrepreneurialisme » dans la culture française.

Nos résultats révèlent aussi que le volume d’articles traitant de l’entrepreneuriat a progressivement augmenté, passant d’une centaine par an au début des années 2000 à un pic de plus de 500 articles en 2017, année électorale, avant de connaître une légère diminution. Les journaux marqués à droite ou au centre (le Figaro et le Monde) produisent la majorité des contenus sur le sujet.

Macro et microreprésentations

La macroreprésentation est prédominante dans les journaux de gauche (l’Humanité et Libération) et était majoritaire durant la première décennie d’observation (2001-2012). L’entrepreneuriat y est envisagé de façon globale, impersonnelle et institutionnelle comme un système. Il est traité sous l’angle de l’action publique, de la croissance économique, des mesures fiscales ou lié à l’emploi. Il se retrouve également dans le débat politique, notamment lors des différentes campagnes présidentielles. En outre, des réflexions sur l’idéologie entrepreneuriale, le capitalisme et le système économique lui sont associées.

La microreprésentation est davantage portée par un journal de droite comme le Figaro et a pris une ampleur croissante, devenant majoritaire sur la période la plus récente (2018-2022). Il s’agit d’un entrepreneuriat plus incarné, car il concerne les expériences concrètes des acteurs de l’entrepreneuriat. Cette représentation se retrouve fréquemment dans des articles traitant de l’enseignement supérieur ou de l’innovation technologique dans le monde des start-up. Elle va envisager les carrières des entrepreneurs sous forme biographique, souvent pour relater des success stories. L’entrepreneuriat y est abordé sous l’angle du parcours de vie, de la famille, des aspirations, mais aussi des lieux où se déroule l’entrepreneuriat. La microreprésentation humanise donc l’entrepreneur.

Dans la presse, un glissement clair de la représentation de l’entrepreneur

L’évolution temporelle des résultats montre un glissement clair. Au début des années 2000, la presse parlait d’entrepreneuriat principalement comme d’un levier de politique économique ou d’un sujet de débat idéologique. Progressivement, le discours s’est déplacé vers le récit et l’expérience individuelle. Nous assistons à une banalisation de la figure de l’entrepreneur, qui n’est plus seulement une statistique économique mais qui devient un personnage familier, dont on raconte les rêves, les échecs et l’environnement familial.

Nous constatons une diversité croissante des thèmes abordés. Par exemple, les journaux situés au centre, comme le Monde et la Croix, présentent le traitement le plus diversifié, naviguant entre les aspects économiques, sociaux et humains. À droite, le Figaro reste plus focalisé sur les aspects managériaux et biographiques. Tandis qu’à gauche, l’Humanité et Libération privilégient des angles politiques et sociétaux.

Ces résultats confirment que l’entrepreneuriat est désormais un fait social, irriguant les rubriques économie, politique, société ou éducation des journaux. En passant d’un discours abstrait sur les politiques gouvernementales à des récits sur les projets de vie, nous pensons que la presse contribue à la normalisation de l’idée selon laquelle l’entrepreneuriat est une option possible, voire souhaitable, pour tous.

Il est impossible de dire si l’on parle trop d’entrepreneuriat, mais nous pouvons affirmer que son traitement par la presse est plus hétérogène. C’est en ce sens que nous concluons à une montée de l’« entrepreneurialisme ».

The Conversation

Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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