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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

02.10.2026 à 13:57

Nous avons presque tous tendance à tourner à gauche en marchant, et la science ignore pourquoi

Iñaki Echeverría Huarte, Assistant Professor, Universidad de Navarra
Ángel Garcimartín Montero, Catedrático de Física de la Materia Condensada, Universidad de Navarra
Iker Zuriguel Ballaz, Professor of Applied Physics, Universidad de Navarra
Pourquoi avons-nous tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre lorsque nous marchons en groupe ? Des chercheurs se sont penchés sur la question.

Texte intégral (1938 mots)
Ces recherches pourraient aider à mieux concevoir les espaces très fréquentés afin de fluidifier les déplacements des piétons et de limiter les croisements et les encombrements. Goinyk Production/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • En groupe, nous avons tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

  • Ce biais persiste quels que soient l’environnement, la culture ou les interactions entre piétons.

  • - Il existe déjà chez les individus marchant seuls, mais son origine reste inexpliquée.


Cette histoire a débuté, comme tant d’autres dans l’histoire des sciences, par quelque chose que nous ne cherchions pas. En 2020, pendant la pandémie de Covid-19, nous étudiions une question très concrète : comment les gens se déplacent-ils dans un espace clos lorsqu’on leur demande de garder leurs distances ? En visionnant encore et encore les images, nous avons remarqué quelque chose d’étrange : presque tous les participants décrivaient des boucles dans la même direction, toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Plus étonnant encore, aucun ne semblait s’être rendu compte qu’il le faisait.

Pour un physicien, cela ressemble à un cas d’école de « comportement émergent » : un phénomène collectif qui naît d’une multitude de petites interactions, soit entre les individus, soit entre les individus et leur environnement. Ce sont les deux principales hypothèses que nous avons cherché à tester séparément.

La pièce n’y était pour rien

Nous avons d’abord soupçonné les interactions entre les piétons et les murs de la pièce. Une étude antérieure en neurosciences avait montré que les droitiers ont tendance à tourner à gauche et les gauchers à droite, un léger biais lié à de petites différences entre les deux hémisphères du cerveau. Comme la majorité des participants de notre première expérience étaient droitiers, il était raisonnable de supposer que ce mouvement collectif en boucle n’était rien d’autre que la somme de préférences individuelles, les murs qui les entouraient transformant ces trajectoires en un mouvement circulaire.

Connaissant désormais la préférence de chacun, nous pouvions constituer des groupes en fonction de ce critère et observer ce qui se passait. Si les murs et le fait d’être droitier ou gaucher expliquaient le phénomène, un groupe de gauchers ou, mieux encore, composé uniquement de personnes ayant tendance à tourner à droite aurait dû finir par inverser le sens de rotation et se déplacer dans le sens des aiguilles d’une montre. Cela ne s’est jamais produit. Que nous remplissions la pièce de personnes tournant spontanément à droite ou de gauchers, la tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre persistait.

Peut-être était-ce alors la simple présence des murs qui orientait les déplacements. Pour le savoir, nous avons transposé l’expérience à l’extérieur, dans une très grande cour d’école de 3 000 mètres carrés, sans murs pour la délimiter, et laissé plus d’une centaine d’adolescents marcher sans aucun repère pour les guider. Non seulement le mouvement de rotation persistait, mais il devenait encore plus marqué. La pièce n’était donc manifestement pas en cause.

La culture n’y était pour rien non plus

Restait notre deuxième suspect : la manière dont nous interagissons les uns avec les autres. Lorsque deux piétons se retrouvent face à face, chacun se décale sur le côté, ce qui conduit au phénomène bien connu de formation de files.

Mais le côté que nous choisissons n’est pas le fruit du hasard : il est généralement déterminé par le côté de la route où l’on conduit. En Espagne, comme dans le reste de l’Europe continentale, nous nous décalons vers la droite, laissant ainsi de l’espace sur notre gauche pour que la personne arrivant en face puisse faire de même.

Nous avons alors émis l’hypothèse que ce mouvement dans le sens inverse des aiguilles d’une montre n’était peut-être qu’une manifestation de ce phénomène. Si, à chaque rencontre, les piétons ont tendance à se décaler vers la droite, ils finissent par marcher en longeant le mur situé à leur droite et donc par tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Si cette hypothèse était juste, une foule japonaise devrait tourner dans le sens des aiguilles d’une montre puisque, au Japon, on conduit et on se décale vers la gauche, et que les files de piétons se forment donc du côté opposé à celui observé en Espagne.

Vue aérienne d’une cour d’école, avec des points de couleur représentant les personnes qui s’y déplacent.
Image tirée de l’une de nos études, où l’on distingue clairement la tendance générale à se déplacer en spirale dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (en bleu). Fourni par l'auteur

Nous avons contacté un collègue à Tokyo, convaincus qu’il constaterait que la foule tournait dans le sens des aiguilles d’une montre. Mais ces nouvelles expériences se sont soldées par un nouvel échec : la foule japonaise tournait elle aussi dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Notre hypothèse était donc fausse.

Restait une explication culturelle : une habitude acquise au fil du temps, comme celle de tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre sur la quasi-totalité des pistes d’athlétisme. Nous nous sommes donc intéressés à des enfants de maternelle, qui ont encore à peine commencé à intégrer les conventions du monde adulte. Loin de s’atténuer, leur tendance à tourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre était la plus forte que nous ayons mesurée.

La réponse est en nous

Si l’explication ne venait ni du groupe, ni de l’environnement, ni de nos habitudes sociales, il ne restait plus qu’une piste : une caractéristique propre à chaque individu, d’ordre biomécanique ou profondément ancrée dans le cerveau.

Pour le vérifier, nous avons demandé à plus de 200 volontaires de marcher seuls, l’un après l’autre, dans un espace vide. Sans personne à éviter ni foule à suivre, une nette majorité d’entre eux se déplaçaient toujours dans le sens inverse des aiguilles d’une montre.

Pendant des décennies, les chercheurs de notre domaine ont considéré que des comportements collectifs comme celui-ci naissaient des interactions entre les piétons. Dans ce cas précis, les données montrent exactement le contraire : ce comportement est déjà présent chez une personne qui marche seule. En intégrant dans un modèle les seules données relatives aux déplacements individuels, nous avons même réussi à reproduire le mouvement circulaire de l’ensemble de la foule. Ici, contrairement à ce qui se produit avec les phénomènes collectifs émergents, le tout n’est pas supérieur à la somme de ses parties : il lui est exactement identique.

Et voici la conclusion, en toute franchise : nous ne savons toujours pas ce qui provoque ce biais à l’échelle individuelle. Nous avons cherché un lien avec le fait d’être droitier ou gaucher, le pied dominant, l’œil dominant, le sexe, etc., sans rien trouver. Des études menées sur des personnes marchant les yeux bandés, qui ont tendance à dévier en décrivant une spirale d’un côté ou de l’autre, suggèrent une explication plus profonde : peut-être de légères asymétries de l’oreille interne, qui modifieraient imperceptiblement notre perception de la ligne droite. Mais en l’état actuel des connaissances, nous ne pouvons pas expliquer ce phénomène.

Quoi qu’il en soit, savoir que cette tendance vient de l’individu plutôt que du groupe est déjà précieux et pourrait modifier notre façon de modéliser et de concevoir les espaces que nous partageons, notamment les aéroports, les gares ou les musées, où la fluidité des déplacements est essentielle.

Cette tendance à partir vers la gauche se retrouve même chez les animaux, par exemple dans les bancs de poissons ou dans les « moulins » en spirale formés par les fourmis légionnaires. La force qui pousse un être humain marchant seul à dévier vers la gauche pourrait donc, en définitive, être bien plus ancienne que l’humanité elle-même.

The Conversation

Iñaki Echeverría Huarte bénéficie d’un financement du projet PID2023-146422NB-I00, financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 avec des fonds du FEDER de l’Union européenne.

Ángel Garcimartín Montero bénéficie de financements de l’Agence nationale espagnole de la recherche.

Iker Zuriguel Ballaz bénéficie d’un financement du projet PID2023-146422NB-I00, financé par le MICIU/AEI/10.13039/501100011033 avec des fonds du FEDER de l’Union européenne.


Texte intégral (1279 mots)

L’ESSENTIEL

  • Un carnet retrouvé à la BnF conserve les leçons de composition données par Mozart à Marie-Louise de Guînes en 1778.

  • Les exercices révèlent le travail de l’élève et permettent de dépasser le jugement sévère que Mozart portait sur elle.

  • - Le manuscrit éclaire le rôle souvent oublié des femmes et des salons privés dans la vie musicale de l’époque.


Un petit carnet conservé à la Bibliothèque nationale de France (BnF) vient de révéler son secret : il s’agit de l’une des découvertes les plus importantes sur Wolfgang Amadeus Mozart depuis plusieurs décennies.

Ses 44 pages retracent les leçons de composition que Mozart donna à Paris en 1778 à Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes, une jeune aristocrate qui excellait à la harpe. Le manuscrit a été identifié en février 2026 par François-Pierre Goy, conservateur au département de la Musique de la BnF. En examinant ce carnet jusque-là non attribué, il y a reconnu l’écriture de Mozart. Son identification a ensuite été confirmée par Laurence Decobert, spécialiste des manuscrits du compositeur, puis par Armin Brinzing, directeur de la Bibliotheca Mozartiana à Salzbourg, qui a authentifié le document.

Le Concerto pour flûte et harpe, K. 299 de Mozart.

Entre mai et juillet 1778, Mozart donna presque chaque jour des leçons de composition à Marie-Louise. Le carnet récemment découvert contient des exercices ainsi que sept courtes pièces pour flûte et harpe. Mais son principal intérêt tient au fait qu’il conserve, sur les mêmes pages, les traces du travail du professeur et de son élève. Leurs écritures musicales s’entremêlent : Mozart propose des idées, les corrige et les développe, tandis que son élève les recopie, les complète et expérimente à son tour.

Ces pages donnent ainsi à voir l’enseignement de la composition presque en direct, au fil des corrections, des passages recopiés et des idées échangées entre le maître et son élève.

Au-delà du jugement de Mozart

Mozart n’était guère élogieux à l’égard de son élève. Dans une lettre adressée à son père, Leopold, le 14 mai 1778, il se plaint qu’elle n’a « aucune idée ». Dans une lettre ultérieure, il se montre tout aussi sévère sur ses aptitudes à la composition. Ces remarques ont largement façonné l’image laissée par Marie-Louise : celle d’un personnage secondaire dans la biographie de Mozart, fille de son mécène, techniquement douée mais supposément dépourvue d’inspiration. Le manuscrit permet aujourd’hui de dépasser ce jugement.

Plusieurs exercices du carnet sont entièrement de la main de Marie-Louise. Six des pièces pour flûte et harpe sont achevées, même si elles partent d’idées proposées par Mozart. La septième reste inachevée et est suivie de six pages blanches – peut-être parce que ses leçons ont pris fin lorsqu’elle s’est mariée, le 26 juillet de la même année.

Le carnet ne permet pas de savoir jusqu’où le talent de Marie-Louise aurait pu se développer. Il montre en revanche clairement que son éducation musicale ne se limitait pas à la pratique de la harpe : elle s’investissait aussi pleinement dans l’apprentissage de la composition.

Pour les femmes du milieu social de Marie-Louise, la vie musicale se déroulait en grande partie dans la sphère privée. Elles apprenaient à jouer d’un instrument et se produisaient devant leurs invités. Certaines achetaient également des partitions, commandaient des œuvres ou faisaient appel à des musiciens professionnels. Ces réunions pouvaient d’ailleurs jouer un rôle important dans la carrière de ces derniers : se produire dans un salon privé pouvait permettre à un compositeur de se faire connaître d’un futur mécène ou de décrocher une nouvelle commande.

L’écriture de Marie-Louise est particulièrement précieuse, car elle permet de retracer sa propre participation aux leçons. On peut suivre sa manière de travailler au fil des exercices, plutôt que de s’en remettre uniquement au jugement de Mozart sur ses capacités. Pour beaucoup d’autres femmes, les traces qui subsistent sont bien plus ténues : parfois une simple feuille de musique ou une mention dans une lettre.

Le salon, une véritable institution musicale

Cette réalité fait largement écho à mes propres recherches sur la culture musicale européenne du XIXe siècle, en particulier sur les salons – ces réunions privées où les musiciens se produisaient devant des mécènes influents et nouaient des relations avec eux –, ainsi que sur le mécénat et les réseaux musicaux dont les archives ont conservé la trace.

Comme l’explique la musicologue Rebecca Cypess dans Women and Musical Salons in the Enlightenment, les salons faisaient le lien entre sphère publique et sphère privée. La maîtresse de maison était libre de choisir qui inviter dans son salon et quelles œuvres y faire jouer. Elle disposait ainsi d’une véritable influence culturelle, à une époque où les institutions musicales officielles n’offraient que très peu de possibilités aux femmes.

Cette influence reposait toutefois sur une position privilégiée. C’est grâce à la fortune et au statut social de sa famille que Marie-Louise eut accès à l’enseignement de Mozart. Pour autant, la musique jouée dans les demeures de l’élite a contribué au développement de la culture musicale de l’époque, même si l’histoire l’a ensuite souvent réduite au seul nom du célèbre compositeur.

Les compositions récemment retrouvées ont été jouées pour la première fois en public à la BnF le 21 juin 2026, par la flûtiste Mathilde Calderini et le harpiste Nicolas Tulliez. Le concert a été enregistré, puis diffusé par France Musique.

On comprend aisément pourquoi la découverte d’un manuscrit inédit de Mozart a suscité l’intérêt des admirateurs du compositeur. Mais ce carnet est aussi celui de Marie-Louise. Son écriture apparaît tout au long des exercices, offrant un témoignage rare sur une pratique musicale qui se déroulait généralement dans la sphère privée et dont l’histoire écrite n’a que rarement conservé la trace.

The Conversation

Stacy Olive Jarvis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2618 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis le XVe siècle, Chinois, Portugais, Néerlandais et Britanniques ont tenté de dominer Ormuz et Bab el-Mandeb.

  • La maîtrise de ces détroits a reposé tour à tour sur la puissance navale, le commerce, les ports et les alliances locales.

  • - L’histoire montre que contrôler ces passages stratégiques ne suffit jamais à contrôler durablement les régions qui les entourent.


Ces derniers mois, les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb sont devenus synonymes de rivalités géopolitiques. Qui contrôle ces étroits passages maritimes maîtrise les flux de navigation entre la mer d’Arabie, la mer Rouge et l’océan Indien – et, avec eux, une part essentielle du commerce mondial.

Mais les conflits autour de ces détroits sont presque aussi anciens que le commerce maritime moderne lui-même. La guerre entre les États-Unis et l’Iran autour de ces points de passage stratégiques n’est que le dernier épisode d’une histoire vieille de plusieurs siècles, au cours de laquelle des puissances extérieures à la région ont cherché à exercer leur influence sur le Moyen-Orient, voire à le dominer, par la mer.

La Chine des Ming offre l’un des premiers exemples d’une puissance extérieure à la région projetant son influence grâce à sa puissance navale et à la diplomatie. En 1405, l’amiral, explorateur et diplomate musulman chinois Zheng He entreprit la première de sept expéditions à travers l’océan Indien. À la tête de flottes comptant plus de 300 navires, il atteignit la ville d’Ormuz vers 1414, puis Aden, au Yémen, avant de franchir le détroit de Bab el-Mandeb pour entrer en mer Rouge.

Cette présence chinoise dans l’océan Indien, parfois qualifiée de Pax Sinica, ne reposait pas sur le contrôle des détroits. Elle permit plutôt d’établir une forte présence commerciale, fondée sur des démonstrations de puissance navale, des missions diplomatiques et de lucratifs échanges de présents. Contrairement aux puissances coloniales qui lui succédèrent, Zheng He n’établit pas de colonies à Ormuz ni le long des côtes de la péninsule Arabique. Il s’inséra dans le système commercial déjà mis en place par les marchands arabes, persans, indiens et est-africains de la région.

Ces expéditions montrent aussi les limites d’une puissance maritime dont les ambitions dépassent les capacités. Après la dernière expédition de Zheng He, dans les années 1430, le changement de priorités de la dynastie Ming mit un terme à ces voyages. L’État n’était plus disposé à investir dans sa marine et dans son entretien.

Aujourd’hui, la Chine invoque les expéditions de Zheng He pour donner une légitimité historique à ses relations avec le Moyen-Orient. Pékin présente ses investissements actuels dans les infrastructures, l’énergie et les ports, comme celui de Gwadar, au Pakistan, comme le prolongement d’une relation ancienne et pacifique remontant aux routes de la soie de l’époque pré-moderne.

Au XVIe siècle, cependant, l’essor du trafic maritime mondial et l’arrivée des puissances coloniales européennes allaient bientôt ouvrir une nouvelle ère, marquée par des tentatives plus violentes et agressives de prise de contrôle des détroits.

La domination navale portugaise

Les Portugais, eux, innovèrent dans le domaine naval en imposant une forme plus coercitive de puissance maritime, fondée notamment sur l’emploi de canons lourds à bord de navires capables de naviguer en haute mer. En 1513, Afonso de Albuquerque attaqua Aden dans l’espoir de contrôler l’accès à la mer Rouge. Il échoua à s’emparer de cette ville fortifiée, située sur le continent et entourée d’un relief montagneux escarpé.

Comme les États-Unis allaient à leur tour le constater plusieurs siècles plus tard, la supériorité navale ne se traduisait pas nécessairement par une victoire rapide sur terre. Les navires de guerre portugais pouvaient détruire des bâtiments ennemis et bombarder un port, mais dominer les eaux au large ne signifiait pas contrôler les territoires situés à l’intérieur des terres.

En 1515, Albuquerque parvint toutefois à s’emparer de la ville d’Ormuz, où il imposa le cartaz, un permis payant que les marchands devaient obtenir pour naviguer dans le golfe Persique et l’océan Indien. Ce système de contrôle et de taxation du commerce maritime est, dans son principe, comparable au péage que l’Iran cherche aujourd’hui à instaurer.

Ruines à Ormuz.
Les ruines d’un fort portugais du XVIe siècle sont encore visibles aujourd’hui sur l’île d’Ormuz, en Iran. ImanFakhri/wikimedia commons, CC BY-SA

Cette « Pax Lusitana » fut plus violente que la Pax Sinica qui l’avait précédée. En 1622, les forces de la dynastie safavide d’Iran s’allièrent aux navires de la Compagnie anglaise des Indes orientales pour chasser les Portugais d’Ormuz et ouvrir le commerce à d’autres puissances.

Britanniques et Néerlandais prennent le relais

Après l’éviction des Portugais, Ottomans, Safavides, Omanais, Néerlandais et Anglais rivalisèrent pour le contrôle de la région. Le système reposait alors sur les puissants navires européens, mais aussi sur les souverains locaux, qui contrôlaient à la fois les ports et les marchandises qui y transitaient.

La Compagnie néerlandaise des Indes orientales fit son entrée dans ces eaux en 1614. Soutenue par des navires lourdement armés, elle s’établit dans le port de Mokha, au Yémen.

Après l’expulsion des Portugais, les Néerlandais obtinrent des privilèges commerciaux en 1623 et entrèrent en concurrence avec les marchands britanniques à Bandar Abbas, principal comptoir commercial du golfe Persique, situé face à Ormuz.

Une carte néerlandaise de la ville fortifiée d’Ormuz, datant de 1617.
Une carte néerlandaise de la ville fortifiée d’Ormuz, datant de 1617. Willem Blaeu/wikimedia commons

Si les Britanniques étaient connus pour le commerce du thé, les Néerlandais finirent par dominer celui du café. Jusque-là aux mains des marchands établis à Mokha, ce commerce échappa au monopole yéménite lorsque les Néerlandais parvinrent à faire sortir clandestinement des plants de café arabica du Yémen pour les introduire sur l’île indonésienne de Java, où ils furent ensuite cultivés à très grande échelle.

Les Néerlandais montrèrent ainsi que l’équilibre des puissances maritimes pouvait aussi être bouleversé par le contrôle de la production et du commerce, et pas seulement par les canons et la contrainte.

Cependant, lorsque les Britanniques s’emparèrent d’Aden en 1839, ils prirent l’avantage. Ils conclurent des accords avec les souverains et les tribus voisines du sud du Yémen, qui leur assurèrent de fait le contrôle du détroit de Bab el-Mandeb à l’aube de l’ère industrielle.

Aden devint rapidement une station de ravitaillement en charbon pour les navires ainsi qu’un centre de communications, relié à l’Inde par des câbles télégraphiques. Lorsque le canal de Suez fut inauguré en 1869, les Britanniques dominèrent également ce point de passage stratégique, la mer Rouge constituant désormais la route maritime la plus courte vers l’Inde, joyau de leur empire colonial.

L’hégémonie britannique en vint rapidement à reposer sur des navires de guerre à vapeur et un réseau de ports, mais aussi sur des prêts et des traités. Elle s’appuyait en grande partie sur des relais locaux établis le long des côtes, d’Aden jusqu’au Koweït.

Quelles leçons pour les États-Unis aujourd’hui ?

Après la Seconde Guerre mondiale, l’équilibre des puissances bascula une nouvelle fois. Les États-Unis prirent le relais du Royaume-Uni, déployant des bases militaires et des groupes aéronavals et vendant des armes en échange d’un accès au pétrole du Golfe. En 1980, le président américain Jimmy Carter déclara que toute tentative soviétique de prendre le contrôle du Golfe serait considérée comme une attaque contre les intérêts américains et repoussée par la force militaire.

Quarante-cinq ans plus tard, Donald Trump a de fait – quoique peut-être involontairement – démantelé la doctrine Carter. Si des bâtiments de la marine américaine sont aujourd’hui présents dans le détroit d’Ormuz pour garantir la liberté de navigation, c’est la guerre lancée par Trump en février 2026 qui a, en premier lieu, mis en péril le trafic maritime, en poussant l’Iran à perturber en représailles les échanges commerciaux dans le Golfe.

L’histoire montre que les puissances extérieures à la région peuvent imposer leur domination maritime, mais jamais durablement. La Chine a renoncé à ses grandes expéditions navales, le Portugal a perdu Ormuz, les Néerlandais ont recentré leurs ambitions sur Java et les Britanniques ont fini par quitter Aden. Chaque fois, la domination a changé de mains lorsque les puissances en place se sont trouvées engagées sur trop de fronts, que de nouvelles technologies sont apparues ou que les alliances locales se sont recomposées.

L’Iran et les Houthis, qui se sont récemment emparés de Mokha, n’ont pas besoin de groupes aéronavals pour peser sur le trafic maritime. Leurs missiles, leurs mines et leurs drones suffisent à faire grimper le coût des assurances et, par conséquent, celui du transport maritime. Malgré leur puissance navale, les États-Unis ne peuvent ignorer le poids des sociétés et des forces politiques locales autour d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Tous les empires qui les ont précédés en ont fait l’expérience : contrôler un passage maritime stratégique ne signifie pas contrôler les territoires, les sociétés et les rapports de force politiques qui l’entourent.

The Conversation

Ibrahim Al-Marashi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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