20.04.2026 à 11:27
Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !
20.04.2026 à 11:27
Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !
On dit d’une entreprise qu’elle est performante, rentable… et parfois qu’elle est toxique ou dangereuse. Mais il est plus rare que l’on porte un jugement esthétique. Et pourtant, certaines entreprises sont plus « belles » que d’autres.
Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.
Comment ne pas être frappé par la séduction et le sentiment de « beauté formelle » qu’opèrent aujourd’hui – sur les analystes, les économistes, les managers et les observateurs – les nouvelles technologies, les modèles d’affaires inédits des plates-formes, les formes d’organisation étendues de certaines ONG ou entreprises à mission, les entreprises à la croissance fulgurante ou sachant se reconstruire, les écosystèmes d’Open innovation construits avec les parties prenantes et en mobilisant la production des consommateurs eux-mêmes ?
Rappeler que ces organisations sont vues sous un angle esthétique capte une dimension habituellement mal prise en compte par les travaux de gestion. C’est que la montée en puissance de la rationalisation à partir des révolutions industrielles a opéré un découplage qui semble aujourd’hui naturel entre beauté d’un côté, performance et rationalité de l’autre.
La coupure ne va pourtant pas de soi. Preuve en est donnée dans une des sciences pourtant apparemment la plus froide et logique : les mathématiques. Personne ne s’étonne qu’on y juge la qualité d’une démonstration non pas simplement à sa justesse, mais aussi à sa simplicité, sa brillance et son « élégance ».
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Depuis près d’un demi-siècle, l’esthétique des organisations est ainsi un domaine de recherche en pleine expansion, qui a fait l’objet, partout dans le monde, de nombreux articles et de plusieurs numéros spéciaux des grandes revues de gestion. Ces travaux ont vite été au-delà de la seule mise en avant d’un aspect négligé – la beauté et/ou la laideur perçue d’une entreprise – en élargissant et en enrichissant la manière de rendre compte des organisations.
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Au-delà de leur seule performance, ces dernières constituent des structures complexes et formelles, qu’il faut analyser comme un ensemble d’éléments (ressources, acteurs, compétences, etc.) connectés par de multiples relations (procédures de gestion, hiérarchie, évaluation, dépendance financière, échanges marchands, dépendance technique…) entre groupes d’acteurs différents.
Dans cette perspective, un même objectif donne lieu partout à des structures de production infiniment variées : des grandes organisations bureaucratiques aux petites structures constituées de manière ad hoc pour la réalisation d’un projet. À ce titre, les formes organisationnelles qui se manifestent dans les entreprises comme sur les marchés peuvent être très différentes, à la fois dans leur efficience et leur performance, bien sûr, mais aussi par la vision, la compréhension – voire la séduction – par lesquelles elles se donnent spontanément à voir.
Au-delà de la caractérisation de telle ou telle organisation, l’approche par l’esthétique incite en outre à s’interroger sur la succession de leurs formes. Y lire une évolution stylistique en souligne les différentes dimensions cachées. Car les organisations, comme les œuvres d’art, s’articulent avec tous les registres sociopolitiques et culturels de la réalité sociale : émotion et caractère sensible de la réception des productions et de l’engagement dans le travail (comme dans les arts plastiques), simplicité et impact de la mise en forme d’une création en coopération (à l’image de l’architecture et du cinéma), importance de l’expressivité dans les interactions interpersonnelles (ce que montrent le théâtre et le spectacle vivant).
À l’heure de la fascination opérée par l’intelligence artificielle, le détour par l’esthétique permet, au-delà, d’interroger l’interaction entre technologie et modalités de production, en mettant en regard la séduction formelle des solutions techniques avec leurs impacts structurels et économiques.
Alors que la créativité et l’innovation ont aujourd’hui une place et un rôle omniprésents dans les stratégies organisationnelles (elles ont, d’ailleurs, fait l’objet du dernier Nobel d’économie), le détour par les théories esthétiques permet de mieux penser les tensions qu’elles génèrent : entre, d’une part, une vision de la créativité relevant de la remise en cause des solutions existantes et, d’autre part, la nécessité, pour s’imposer et être reconnue, de s’inscrire en grande partie dans les standards, normes ou pratiques en place.
Il s’opère ainsi un double mouvement : les entreprises pionnières dans l’adoption de nouveaux modes de gestion (pensons aux Gafam, à Airbnb, à des entreprises low cost telles qu’EasyJet ou Ryanair) s’appuient sur des marchés et des cadres existants, mais deviennent ensuite elles-mêmes des modèles managériaux influençant les formes émergentes d’organisations ou d’écosystèmes, tout comme les artistes de l’avant-garde suscitent des courants ou des écoles artistiques.
De tels mouvements sont impossibles à expliquer avec une approche purement descriptive et classificatoire. En matière artistique, la capacité de renouvellement des formes esthétiques est déterminante : le beau et le moderne naissent explicitement de cette nouveauté. En matière de gestion, penser l’évolution des modes managériales revient aussi à penser la manière dont certains fondamentaux, tels que la performance ou l’optimisation des process, se redéfinissent régulièrement dans de nouvelles modalités d’organisation ou d’action qui séduisent sous l’action d’entrepreneurs, de chercheurs ou de consultants.
Nulle forme ne peut être donnée comme belle hors de l’exercice de la subjectivité de chacun… tout comme les jugements de performance, de rentabilité et d’évaluation des coûts n’existent pas dans l’absolu, mais se rattachent toujours à la position et aux objectifs des acteurs qui les portent. Le jugement de beauté est à la fois dans l’œil des artistes qui produisent et dans les yeux des spectateurs ou des consommateurs qui reçoivent.
La question de l’esthétique permet donc de repenser, dans l’approche des organisations, une alternative entre subjectivité contingente et objectivité intrinsèque qui traverse les enjeux de la gestion mais remonte aux origines des philosophies esthétiques, et à laquelle Kant lui-même s’était heurté.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.04.2026 à 11:27
Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française
La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Nous avons étudié ces évolutions pour mieux comprendre les ressorts de l’« entrepreneurialisme » , ce courant de pensée qui érige l’entrepreneuriat comme un remède aux problèmes de la société.
L’entrepreneuriat est devenu un sujet grand public, il s’est même transformé en spectacle. Sur M6, aux heures de grandes écoutes, l’émission « Qui veut être mon associé ? » permet à des porteurs de projet de trouver des investisseurs. Il y a bien longtemps, en 1986, l’homme d’affaires Bernard Tapie avait déjà mêlé création d’entreprise et télévision avec l’émission « Ambitions » sur TF1 pour montrer le visage d’une France plus audacieuse, « enthousiaste et généreuse ».
Quand le président de la République Emmanuel Macron évoque la « start-up nation » française en 2017, son objectif est de présenter l’entrepreneuriat comme un moyen de transformer positivement un pays en permettant à des individus d’être acteurs de ces changements.
Les économistes David Audretsch et Roy Thurik ont posé pour hypothèse que, depuis le dernier quart du XXᵉ siècle, les pays occidentaux sont passés d’un modèle managérial, qui valorise la grande entreprise (privée ou publique), à un modèle entrepreneurial, valorisant les actions individuelles et le « Small is Beautiful », du titre du livre de l’économiste Ernst Schumacher. Si nous voulions caricaturer, l’entrepreneuriat est une dynamique porteuse de bénéfices et l’entrepreneur une figure inspirante.
Mais la mise en avant des réussites de la Silicon Valley, de jeunes pousses de la tech, des licornes ou décacornes (ces start-up valorisées à plus d’un milliard ou dix milliards de dollars) ne saurait occulter les dangers d’une schématisation abusive autour de l’imaginaire de la start-up et de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est un processus complexe et multiple, et ne doit pas être considéré comme un miracle. Un courant de recherche s’est ainsi développé pour une approche critique de l’entrepreneuriat.
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Illustrant ce changement de modèle, l’entrepreneuriat connaît une forte exposition médiatique depuis une trentaine d’années. Cet engouement dépasse la simple sphère économique. Dans le secteur de l’intelligence artificielle, l’exposition médiatique de Mistral AI et celle de son cofondateur Arthur Mensch, tout comme le récit entourant Demis Hassabis et DeepMind, sont des exemples récents de cette exposition.
La notion d’« entrepreneurialisme » nous apparaît comme pertinente pour étudier cette tendance. Il s’agit d’une idéologie qui envisage l’entrepreneuriat non plus comme une simple activité économique, mais comme une solution universelle aux maux de la société. Pour faire simple, il est bon d’entreprendre et tout le monde peut entreprendre ; souvenons-nous du propos d’Emmanuel Macron sur X :
Il est admis que les médias (spécialisés ou grand public) jouent un rôle central dans la construction des représentations. Les médias agissent comme des témoins et des acteurs de la culture d’un pays. Des travaux sociologiques, par exemple ceux d’Edward Herman et Noam Chomsky, rappellent que les médias orientent l’attention du public. Même s’ils ne dictent pas directement ce qu’il faut penser, ils définissent les thèmes qui doivent être considérés comme importants.
En ce qui concerne l’entrepreneuriat, le traitement médiatique est régulièrement critiqué pour son caractère uniforme, excessivement positif, voire héroïsé, qui met en scène des figures de réussite, souvent masculines et éloignées de la réalité quotidienne des entrepreneurs.
Partant de ce constat, nous avons mené une recherche afin d’avoir une vision globale de la façon dont la presse généraliste traite le sujet de l’entrepreneuriat sur un temps long. Deux grandes questions nous ont animés. Comment le discours sur l’entrepreneuriat a-t-il évolué au début du XXIᵉ siècle ? Et, de quelle manière les différents journaux, selon leur ligne éditoriale, façonnent-ils l’imaginaire collectif autour de la notion d’entrepreneuriat ?
Pour répondre à ces questions, nous avons étudié le traitement de l’entrepreneuriat dans les cinq principaux quotidiens généralistes nationaux français (le Monde, le Figaro, Libération, la Croix et l’Humanité) sur une période allant de 2001 à 2022. En analysant plus de 6 000 articles, qui comportaient, tous, le terme « entrepreneuriat », par des méthodes d’analyse textuelle, nos résultats permettent d’identifier une transformation majeure : le passage d’une représentation macro, centrée sur l’économie et la politique, à une représentation micro, orientée sur l’individu, son parcours et son vécu. Ce glissement témoigne d’une plus grande hétérogénéité dans le traitement de l’entrepreneuriat et contribue à une diffusion plus large de l’« entrepreneurialisme » dans la culture française.
Nos résultats révèlent aussi que le volume d’articles traitant de l’entrepreneuriat a progressivement augmenté, passant d’une centaine par an au début des années 2000 à un pic de plus de 500 articles en 2017, année électorale, avant de connaître une légère diminution. Les journaux marqués à droite ou au centre (le Figaro et le Monde) produisent la majorité des contenus sur le sujet.
La macroreprésentation est prédominante dans les journaux de gauche (l’Humanité et Libération) et était majoritaire durant la première décennie d’observation (2001-2012). L’entrepreneuriat y est envisagé de façon globale, impersonnelle et institutionnelle comme un système. Il est traité sous l’angle de l’action publique, de la croissance économique, des mesures fiscales ou lié à l’emploi. Il se retrouve également dans le débat politique, notamment lors des différentes campagnes présidentielles. En outre, des réflexions sur l’idéologie entrepreneuriale, le capitalisme et le système économique lui sont associées.
La microreprésentation est davantage portée par un journal de droite comme le Figaro et a pris une ampleur croissante, devenant majoritaire sur la période la plus récente (2018-2022). Il s’agit d’un entrepreneuriat plus incarné, car il concerne les expériences concrètes des acteurs de l’entrepreneuriat. Cette représentation se retrouve fréquemment dans des articles traitant de l’enseignement supérieur ou de l’innovation technologique dans le monde des start-up. Elle va envisager les carrières des entrepreneurs sous forme biographique, souvent pour relater des success stories. L’entrepreneuriat y est abordé sous l’angle du parcours de vie, de la famille, des aspirations, mais aussi des lieux où se déroule l’entrepreneuriat. La microreprésentation humanise donc l’entrepreneur.
L’évolution temporelle des résultats montre un glissement clair. Au début des années 2000, la presse parlait d’entrepreneuriat principalement comme d’un levier de politique économique ou d’un sujet de débat idéologique. Progressivement, le discours s’est déplacé vers le récit et l’expérience individuelle. Nous assistons à une banalisation de la figure de l’entrepreneur, qui n’est plus seulement une statistique économique mais qui devient un personnage familier, dont on raconte les rêves, les échecs et l’environnement familial.
Nous constatons une diversité croissante des thèmes abordés. Par exemple, les journaux situés au centre, comme le Monde et la Croix, présentent le traitement le plus diversifié, naviguant entre les aspects économiques, sociaux et humains. À droite, le Figaro reste plus focalisé sur les aspects managériaux et biographiques. Tandis qu’à gauche, l’Humanité et Libération privilégient des angles politiques et sociétaux.
Ces résultats confirment que l’entrepreneuriat est désormais un fait social, irriguant les rubriques économie, politique, société ou éducation des journaux. En passant d’un discours abstrait sur les politiques gouvernementales à des récits sur les projets de vie, nous pensons que la presse contribue à la normalisation de l’idée selon laquelle l’entrepreneuriat est une option possible, voire souhaitable, pour tous.
Il est impossible de dire si l’on parle trop d’entrepreneuriat, mais nous pouvons affirmer que son traitement par la presse est plus hétérogène. C’est en ce sens que nous concluons à une montée de l’« entrepreneurialisme ».
Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.04.2026 à 11:27

Nombre d’associations ne se considèrent pas comme des organisations militantes ou porteuses d’une mission, mais plutôt comme des organisations composées tout simplement de professionnels fiers de leur métier. Témoignage de directeurs généraux d’association dans le secteur social et médico-social – qui est un des grands employeurs privés à but non lucratif. Le management associatif ne serait-il plus une affaire de valeurs ?
Certains chercheurs, comme le sociologue Thomas Chevallier ou Julien Talpin et Pierre Bonnevalle, s’alarment d’une remise en question de l’autonomie politique et stratégique des associations par les pouvoirs publics. Cette actualité va de pair avec l’idée que les associations seraient par nature des « organisations missionnaires » au sens donné à cette expression par le gestiologue Henry Mintzberg : une organisation animée par une vision et un projet politiques en propre, pour ne pas dire portée par une idéologie.
Reste que l’analyse en pratique des associations invite à nuancer une telle représentation et, donc, une telle remise en question. En nous fondant sur une recherche inédite consacrée aux pratiques de directeurs généraux d’associations du secteur social et médico-social, nous soulignons que les associations concernées sont bien plus des organisations professionnelles que des organisations missionnaires.
Le secteur social et médico-social est un des grands employeurs de l’ensemble privé non lucratif en France, gage d’une certaine représentativité du monde associatif. En 2024, il comptait 39 350 structures employeuses (95 % d’associations et 5 % de fondations) et représentait environ 1 202 000 salariés.
En 1989, l’économiste et anthropologue Philippe d’Iribarne parlait de la logique d’honneur « aussi exigeante dans les devoirs qu’elle prescrit que dans les privilèges qu’elle permet de défendre ». Avec une histoire à la fois aristocratique et révolutionnaire, les Français seraient particulièrement attachés à la noblesse du métier qu’ils exercent. Avoir un métier permettrait d’appartenir à un groupe professionnel si ce n’est à un corps, de s’inscrire dans la grandeur d’une tradition porteuse d’une forme d’honorabilité que l’on aurait le devoir de maintenir, à la fois en étant digne et en s’opposant à ce quiconque manque de respect à son égard.
Cela semble être particulièrement le cas dans le secteur social et médico-social où les professionnels sont prompts à se lever vent debout pour défendre leurs métiers. Ceux et celles qui s’affairent sont, en effet, des travailleurs au service de leur métier : assistant du service social, éducateur spécialisé, auxiliaire de puériculture, infirmier, etc.
Cela se traduit par une mobilité horizontale bien plus importante que dans les champs où la professionnalisation est une force moins prépondérante. L’attachement est relatif non pas tant à l’organisation employeuse qu’au métier. Les mobilités professionnelles sont monnaie courante, d’une association à une autre, du privé non lucratif au public. L’important est de pouvoir continuer à exercer au mieux son métier avec honneur. Bref, la tonalité dominante et commune des organisations du champ n’est pas tant d’être missionnaires que d’être professionnelles.
Cette analyse est le fruit d’un des six binômes chercheur/directeur général qui ont participé à la recherche participative sur le métier de directeur général d’association. Il a pour cadre une association de taille moyenne du département des Alpes-Maritimes, gérant 18 établissements et services sociaux et médico-sociaux, et, employant 400 professionnels engagés au service de 700 personnes en situation de handicap.
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Le statut associatif de cette organisation pourrait laisser à penser que nous serions en présence d’une organisation à dominante militante, ou missionnaire. L’analyse révèle que cela n’est pas le cas. La dimension associative n’y est pas centrale. Réponse à deux questions que nous leur avons posées.
« Quelle est la part de la dimension associative dans votre projet ? »
« Les gens adhèrent au projet. […] Mais on pourrait avoir un autre statut, cela ne changerait pas grand-chose. […] La vie associative n’existe pas », souligne le directeur général.
« On boit un coup de temps en temps, et c’est tout », ajoute le président de l’association. La tonalité organisationnelle qui domine est professionnelle, à tel point que ses dirigeants acceptent volontiers de parler d’« association de professionnels ».
« Vous êtes même une association de professionnels ? »
« C’est une bonne définition », estime le président interviewé. « C’est tout à fait ça », approuve le directeur général.
Les professionnels sont la partie centrale de l’association. Cela va de soi autant pour le président de l’association que pour le directeur général.
« Le président n’incarne pas l’association », affirme le président.
« Les professionnels se reconnaissent dans l’opérationnel. Ce sont les acteurs du terrain qui incarnent l’association », confirme le directeur général.
Parler de « management artisanal » ne signifie pas que les pratiques managériales seraient peu performantes. Cette notion fait référence au fait que les pratiques des directeurs généraux d’association du secteur social et médico-social, tout du moins, ceux qui ont participé à la recherche, apparaissent être avant tout pragmatiques, issues de « bricolages » au sens noble du terme.
Leurs pratiques stratégiques prennent appui sur le cours de l’action, dont ils n’hésitent pas à prendre l’initiative. C’est la mise en mouvement du réel qui leur permet fondamentalement de décider. Il s’agit de tester, d’expérimenter, pour savoir.
« J’engage et je vois (ce qui se passe alors) », affirme ainsi le directeur général de l’association.
Contrairement à l’image spontanément admise par le sens commun d’un dirigeant rationnel dans ses choix et ses actes, l’activité du directeur général d’association de l’action sociale et médico-sociale semble d’abord pragmatique. Elle suppose de composer avec des tendances différentes, des pressions contraires, de surfer sur les événements, de prendre appui sur des propriétés émergentes imprévues pour les optimiser, d’intervenir dans un horizon inconnu.
« Si on n’accepte pas un peu de risque et d’incertitude, une adaptabilité aux situations, on n’avance pas. C’est ce qui fait le sel de la fonction que j’occupe », souligne un autre directeur général ayant participé à la recherche participative.
Les situations d’activité sont caractérisées par une logique de « bricolage », fortement influencée par le patrimoine expérientiel du directeur général. L’improvisation dont ils paraîtraient faire preuve au quotidien relève en réalité d’une intuition très sophistiquée, car reposant sur une recomposition permanente de l’expérience. Il s’agit donc d’un « bricolage sophistiqué » dans lequel les directeurs généraux mettent beaucoup d’eux-mêmes.
Le management associatif n’est donc pas qu’une affaire de valeurs. Dans les associations de l’action sociale et médico-sociale étudiées, il prend plutôt la forme d’un management pragmatique, ancré dans l’action et le travail réel. Bien entendu, cela est en affinité avec le fait que les organisations fabriquées sont avant tout des organisations professionnelles et non pas des organisations missionnaires.
Jean-Claude Dupuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.