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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1548 mots)

Longtemps pensé comme un placement ou un outil d’image, l’art occupe désormais une place plus stratégique dans les entreprises. De la collection à la résidence, l’artiste devient progressivement un partenaire organisationnel à part entière. C’est une nouvelle économie collaborative qui se dessine de cette façon.


Au tournant des années 2000, de nombreuses entreprises occidentales se sont mises à acheter des œuvres d’art. Incitations fiscales, amélioration de l’image, diversification des actifs : l’« art comme investissement » semblait aller de soi. Vingt ans plus tard, une évolution plus discrète est à l’œuvre. Les entreprises n’investissent plus seulement dans des œuvres, mais aussi dans des artistes.

À partir d’une enquête fondée sur 23 entretiens menés auprès de dirigeants, d’artistes et d’intermédiaires (galeries, structures spécialisées), nous avons cherché à comprendre ce déplacement progressif : comment passe-t-on de l’achat d’une œuvre à l’organisation d’une résidence d’artiste, puis à des programmes de formation à la créativité ?

De l’œuvre au partenariat

Les lois sur le mécénat adoptées au début du XXIe siècle ont joué un rôle déclencheur. En France, il s’agit de la loi Aillagon de 2003, avec des équivalents au Royaume-Uni (2000), en Allemagne (2000), mais aussi en Italie (2000) et d’autres pays européens. Les avantages fiscaux ont incité des entreprises qui n’avaient aucun lien direct avec le monde de l’art à constituer des collections, soutenir des expositions ou financer des institutions.


À lire aussi : L’art contemporain, un langage et une méthode pour penser un futur improbable


Dans ce cadre, l’investissement artistique est pensé selon une double logique. D’un côté, il s’agit d’un actif : certaines études montrent que l’art peut constituer un outil de diversification patrimoniale pour une entreprise, même si certains chercheurs, tels Mandel ainsi que Lindenberg et Oosterlinck, montrent que les rendements sont incertains et difficiles à anticiper. De l’autre, l’œuvre produit un effet symbolique, puisqu’elle renforce l’image de marque, signale un engagement culturel et installe l’entreprise dans un univers de prestige.

Mais très vite, un constat s’impose aux dirigeants interrogés : acheter une œuvre et l’accrocher dans un hall d’entrée ne suffit pas. « Le niveau zéro, c’est mettre une œuvre au mur, résume un intermédiaire. Si on le fait, autant aller plus loin. »

Une logique du « tant qu’à faire »

Ce « autant aller plus loin » est au cœur de la dynamique observée. Nous l’avons qualifiée de logique du « tant qu’à faire » (might as well). Puisque l’entreprise investit dans l’art, autant en exploiter toutes les potentialités de façon opportuniste.

Après son investissement initial dans le mécénat, l’entreprise découvre en effet qu’elle a désormais accès à un réseau : artistes, galeristes, commissaires d’exposition, collectionneurs. Les relations nouées autour de l’achat d’une œuvre ouvrent d’autres possibilités. Pourquoi ne pas créer un prix d’art contemporain ? Pourquoi ne pas organiser une résidence d’artiste au sein du siège social ?

Au-delà du patrimoine

C’est ainsi que se multiplient, y compris dans des secteurs éloignés du monde culturel, comme, par exemple, l’automobile, l’immobilier, ou encore les vins et spiritueux), des prix d’entreprise, des partenariats avec des institutions muséales ou des programmes de résidence.

L’objectif n’est plus seulement patrimonial. Il devient relationnel et symbolique : gagner en légitimité dans les « mondes de l’art », selon l’expression du sociologue Howard Becker, et renforcer la crédibilité culturelle de la marque.

L’art comme expérience organisationnelle

Un second déplacement s’opère ensuite. Au contact des artistes, les entreprises découvrent autre chose que des œuvres : des manières de travailler. Les résidences, initialement conçues comme des opérations d’image ou de mécénat, deviennent des espaces d’interaction entre artistes et salariés. Des ateliers sont organisés, des projets collaboratifs voient le jour. Les équipes sont confrontées à l’incertitude, à l’expérimentation, à des formes de création qui échappent aux routines managériales.

Certains dirigeants décrivent explicitement ce basculement. L’artiste n’est plus seulement celui qui produit une œuvre, mais celui qui peut transmettre une approche du travail, de la créativité ou de la résolution de problèmes.

À ce stade, de nouvelles formes d’intermédiation apparaissent. Aux galeries traditionnelles s’ajoutent des structures hybrides, par exemple Mona Lisa Factory ou Viarte, capables de traduire le langage artistique en objectifs organisationnels, comme la créativité, la cohésion d’équipe ou encore l’innovation. L’investissement initial dans l’art se transforme alors en investissement organisationnel dans l’artiste.

D’acheteur à acteur

Ce que révèle cette trajectoire consiste en un enchaînement de rationalités. Au départ, la logique est principalement financière : bénéficier d’un cadre fiscal favorable et, éventuellement, d’une valorisation patrimoniale. Très vite, une rationalité symbolique s’y ajoute, puisque l’art confère du prestige, de la distinction, une forme de capital symbolique. Enfin, une rationalité organisationnelle émerge : l’expérience esthétique est convertie en apprentissage collectif, en ressource managériale, en outil de transformation interne.

Ce processus n’est ni linéaire ni planifié d’emblée. Il est progressif et cumulatif. Chaque étape ouvre la voie à la suivante. Parce que l’entreprise a acheté une œuvre, elle a rencontré un artiste ; parce qu’elle a rencontré un artiste, elle a imaginé une résidence ; parce qu’elle a organisé une résidence, elle a envisagé un programme de formation.

Construire la réputation

Cette évolution n’est pas neutre pour les artistes. Recevoir un prix d’entreprise, mener une résidence ou intervenir dans un programme de formation constitue une ligne supplémentaire dans un curriculum vitae. Les entreprises deviennent ainsi des acteurs à part entière des trajectoires artistiques, aux côtés des galeries, des musées et des institutions publiques.

Elles participent à la construction de la réputation et à la circulation des artistes. Dans certains cas, les collaborations contractuelles avec des entreprises sont même perçues comme plus lisibles et plus sécurisées financièrement que certaines relations au sein du monde de l’art.

Moins qu’un aboutissement, l’« art comme investissement » apparaît comme un point d’entrée dans cet univers. Ce qui commence comme un achat d’actif se transforme, par ajustements successifs, en partenariat organisationnel.

Une nouvelle économie collaborative

Cette dynamique contribue à l’émergence d’une économie collaborative spécifique, reliant artistes, entreprises et intermédiaires spécialisés. Elle brouille les frontières traditionnelles entre mécénat, marché de l’art et management.

Reste une question ouverte : jusqu’où cette logique peut-elle aller ? À force d’intégrer l’artiste dans l’organisation, le risque d’une réduction de l’art à un simple outil managérial existe-t-il vraiment ? Ou, à l’inverse, ces collaborations contribuent-elles à réellement redéfinir les rapports entre création et entreprise ?

Loin de l’image d’une simple instrumentalisation, cette recherche montre que la relation entre entreprises et artistes est devenue plus dense, plus réflexive et plus structurante qu’elle ne l’était au début des années 2000. L’œuvre n’est plus seulement accrochée au mur. Elle ouvre la porte à une autre manière de penser l’organisation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

19.04.2026 à 13:30

Maladie à corps de Lewy : quelle est cette maladie neurocognitive fréquente, mais peu connue, qui a emporté Nathalie Baye ?

Frédéric Blanc, Professeur de gériatrie et neurologue, chef du service de Gérontologie Mobile-Neuro-Psy-Recherche et du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche (CMRR), chercheur au sein de l'équipe IMIS du laboratoire ICube, Université de Strasbourg, Université de Strasbourg
Peu connue, la maladie à corps de Lewy n'est, hélas, pas une maladie rare : en France, il s’agit de la deuxième maladie neurodégénérative, derrière la maladie d’Alzheimer.

Texte intégral (3243 mots)

Les proches de l’actrice Nathalie Baye ont annoncé son décès samedi 18 avril. Âgée de 77 ans, elle était atteinte de la maladie à corps de Lewy. Moins connue que les maladies d’Alzheimer ou de Parkinson, cette maladie neurocognitive touche pourtant pas moins de 250 000 personnes en France.


Robin Williams, Monica Vitti, Catherine Laborde ou, récemment, Nathalie Baye : toutes ces personnalités ont été emportées par la maladie à corps de Lewy.

Cette maladie neurocognitive n’est généralement médiatisée que lorsqu’elle est responsable du décès d’une célébrité. Elle est pourtant fréquente, puisqu’en France, elle affecte environ 250 000 personnes, ce qui en fait la deuxième maladie neurodégénérative la plus répandue, derrière la maladie d’Alzheimer, et la place au même rang que la maladie de Parkinson. Dans le monde, on estime que la maladie à corps de Lewy touche plus de 10 millions de patients.

À quoi est-elle due ? Quels symptômes doivent alerter ? Comment est-elle prise en charge ? Voici ce qu’il faut en savoir.

Une maladie longtemps ignorée

La maladie à corps de Lewy doit son nom à la présence, dans les neurones des patients, d’inclusions baptisées « corps de Lewy », du nom du médecin d’origine allemande Friedrich Heinrich Lewy, qui en a pour la première fois mentionné l’existence en 1912.

Ce n’est toutefois qu’en 1976 que le premier cas clinique sera formellement décrit, tandis que les premiers critères cliniques internationaux n’ont été définis qu’en 1996.

Lors de ses stades les plus précoces (le stade « prodromique » ou « prodromal », auquel succède le stade « léger »), la maladie à corps de Lewy se caractérise par le dysfonctionnement de certaines parties du cerveau, comme l’Insula et les bulbes olfactifs. L’Insula est impliquée dans la cognition, les émotions, la conscience de soi, la douleur, le neurovégétatif, le goût, tandis que les bulbes olfactifs sont, comme leur nom l’indique, impliqués dans l’olfaction.

Ces dysfonctionnements sont dus à l’accumulation dans les neurones de la forme anormale d’une protéine appelée alpha-synucléine. Dans son état habituel, cette protéine adopte plutôt une conformation en hélice (appelée aussi « hélice alpha » ; il s’agit de la façon dont la protéine s’organise dans l’espace). Dans sa forme toxique, sa conformation change, et l’alpha-synucléine se replie plutôt en « mille-feuilles » (une conformation appelée « feuillet bêta »).

L’accumulation de ces alpha-synucléines « en mille-feuilles » aboutit à la création des corps de Lewy à l’intérieur des neurones, tout au long de la maladie.

Or, l’alpha-synucléine est importante pour le fonctionnement des neurones. C’est un élément clef de la régulation des vésicules synaptiques (des sortes de petites « bulles » sont remplies de messagers chimiques appelés « neurotransmetteurs », qui sont des hormones du cerveau sécrété par les neurones, telles que l’acétylcholine, la noradrénaline, la sérotonine ou la dopamine), de la transmission entre neurones, et la plasticité des synapses (la synapse est la zone de contact entre deux neurones).

L’accumulation de la forme toxique de l’alpha-synucléine perturbe le fonctionnement neuronal, car les neurones parviennent moins bien à secréter les vésicules synaptiques qui leur permettent de communiquer entre eux.

Cette phase (dite « neurofonctionnelle », car elle affecte les neurotransmetteurs) dure au moins 15 à 20 ans. Par la suite, la maladie à corps de Lewy entre dans un stade plus agressif : non seulement les neurones des malades continuent-ils à dysfonctionner, mais de plus, une partie d’entre eux commence à être détruite.

Soulignons que si dans la maladie de Parkinson des corps de Lewy sont aussi présents, ils sont différents de ceux la maladie à corps de Lewy par leur aspect, leur localisation dans le cerveau et la conformation de l’alpha-synucléine qu’ils contiennent.

Que sait-on des causes de la maladie à corps de Lewy et des facteurs de risques ?

Certains travaux suggèrent que la maladie à corps de Lewy pourrait avoir des origines environnementales.

Le contact chronique avec certaines substances toxiques, comme les phtalates ou la pollution atmosphérique (sous forme de particules ultra-fines), ainsi que certaines infections, pourraient favoriser les modifications de conformation de l’alpha-synucléine au cours du vieillissement, et déclencher la maladie à corps de Lewy, en particulier au niveau des bulbes olfactifs, qui sont les seules parties du cerveau en contact avec l’extérieur, au niveau du nez.

Parmi les facteurs de risque connus de la maladie figurent l’anxiété et la dépression. Souvent, on s’aperçoit que les patients ont souffert d’une dépression quelques années auparavant ; pour cette raison, on pense que cette pathologie constitue un mode d’entrée dans la maladie à corps de Lewy.

Les autres facteurs de risque identifiés sont l’hypertension artérielle, le diabète, le mauvais cholestérol, les accidents vasculaires cérébraux, les antécédents familiaux de maladie à corps de Lewy ou de maladie de Parkinson, ou encore des mutations dans certains gènes (notamment les gènes GBA ou ApoE4, qui ne sont toutefois pas à l’origine de la maladie).

Des symptômes nombreux

Catherine Laborde a beaucoup témoigné de sa maladie : elle était très gênée par ses difficultés de concentration, ainsi que par les fluctuations cognitives et de vigilance qu’elle subissait. Elle était également sujette à de grandes peurs, sans qu’elle ne puisse en expliquer la raison. Il s’agit là d’un tableau clinique très fréquent de la maladie à corps de Lewy.

Le symptôme principal de cette affection est l’existence de difficultés cognitives, lesquelles peuvent se traduire par une baisse de la concentration, une lenteur ainsi que des difficultés pour s’organiser (on parle de « syndrome sous-cortico-frontal »). À ces difficultés cognitives s’ajoutent différents symptômes dits « cardinaux » :

  1. Des fluctuations cognitives et de vigilance qui associent des moments de somnolence, de siestes longues, de regard fixe ou bien de difficultés à certains moments pour se concentrer (les difficultés cognitives et d’expression subies par Joe Biden lors du débat télévisé avec Donald Trump, qui a été à l’origine de son abandon de la course à la présidence des États-Unis, doivent nous interroger sur des fluctuations cognitives).

  2. Des troubles du comportement en sommeil paradoxal : la phase du sommeil dite « paradoxale » est la phase du sommeil des rêves ; normalement, durant cette phase, le corps est naturellement paralysé. Ce n’est pas le cas des patients atteints par la maladie à corps de Lewy : certains d’entre eux ont un sommeil agité, ils vivent nettement leurs rêves, se mettent à bouger, à crier, alors qu’ils sont en train de dormir, les yeux fermés.

  3. Des hallucinations visuelles : elles concernent 70 à 80 % des malades. Au stade prodromal (le stade précoce de la maladie), ces hallucinations consistent en de simples sensations de passage ou de présence. Ensuite, elles deviennent de véritables hallucinations : les patients voient des personnes, des animaux ou des scènes surgir devant leurs yeux.

  4. Le syndrome parkinsonien : celui-ci se traduit le plus souvent par un ralentissement physique ou une raideur d’une partie du corps. Contrairement à la maladie de Parkinson, la maladie à corps de Lewy n’est pas, ou très peu, associée à un tremblement de repos des mains.

Ces symptômes résultent des dysfonctionnements des neurones, et du manque de neurotransmetteurs qui en résulte : le manque d’acétylcholine favorise les difficultés cognitives, les manques de sérotonine et de noradrénaline favorisent la dépression, le manque de mélatonine favorise les troubles du sommeil, et le manque de dopamine favorise le ralentissement.

Il faut savoir qu’il est rare que les quatre symptômes cardinaux soient réunis chez une même personne, même si cela peut arriver : le plus souvent, les patients n’en présentent qu’un à deux.

En plus des symptômes cardinaux, de nombreux autres symptômes peuvent gêner les patients atteints de maladie à corps de Lewy. Ainsi, il est fréquent que les patients présentent des symptômes psychocomportementaux, comme une anxiété, une dépression, une apathie (démotivation) ou même parfois un délire. Le malade a aussi souvent des difficultés à exprimer ses émotions, ou bien à reconnaître les émotions des autres.

De nombreux patients ont aussi des symptômes neuro-végétatifs, comme un nez qui coule (rhinorrhée), une sécheresse, des difficultés urinaires ou une hypotension en se levant. Il existe aussi des symptômes neurosensoriels, tels que des difficultés pour sentir les odeurs, ou bien une gêne à la lumière.

Durant les stades les plus sévères de la maladie, les patients perdent les capacités à accomplir les activités de la vie quotidienne : s’habiller, manger, se laver, utiliser le téléphone, la télécommande de la télévision… Les malades marchent moins bien, perdent du poids, car ils ont, pour certains, des difficultés pour avaler.

Quand faut-il consulter ?

Les symptômes de la maladie à corps de Lewy sont très variables d’un patient à l’autre, ce qui explique qu’en dépit de sa fréquence, cette affection soit peu ou pas diagnostiquée. Elle est en effet volontiers confondue avec le vieillissement dit « normal », ou avec d’autres maladies, telles que la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson ou certaines maladies psychiatriques, comme la dépression ou la bipolarité.

Les patients consultent habituellement en raison de troubles cognitifs, comme une lenteur psychique ou des difficultés de concentration. Cependant, il convient aussi de consulter lorsque l’on développe une dépression après 60 ans sans raison évidente, ou si l’on présente des difficultés visuelles, alors que la consultation chez l’ophtalmologue est normale.

Autres motifs devant inciter à la consultation : le fait de se mettre à beaucoup dormir en journée, ou bien de commencer à avoir des cauchemars importants, à tel point qu’on va se débattre dans son lit.

Schéma présentant l’établissement du diagnostic de la maladie à corps de Lewy
Le diagnostic de la maladie à corps de Lewy. Frederic Blanc, Fourni par l'auteur

En général, le diagnostic à partir des symptômes cliniques suffit. Toutefois, lorsque cela est nécessaire, des examens complémentaires peuvent être réalisés, comme une scintigraphie cérébrale (DAT-scan, destiné à mettre en évidence une baisse d’activité de la dopamine, reflet du syndrome parkinsonien), une scintigraphie cardiaque au MIBG, ou l’enregistrement du sommeil (qui pourra montrer une perte d’atonie en sommeil paradoxal – autrement dit, la perte de la paralysie normale pendant les rêves).

Plus récemment, il est devenu possible de détecter l’alpha-synucléine (constituant les corps de Lewy) dans le liquide céphalo-rachidien (qui baigne le cerveau et la moelle épinière) via un échantillon obtenu par ponction lombaire. La technique mise en œuvre, qui se nomme RT-QuIC synucléine, permet de détecter les corps de Lewy y compris avant la survenue des symptômes de la maladie.

Nous savons ainsi, grâce à l’étude suédoise Biofinder, que 8 % de la population à 70 ans en moyenne présente des corps de Lewy détectés par cette technique.

Les recherches se focalisent maintenant sur l’identification d’un biomarqueur équivalent qui fonctionnerait via une simple prise de sang.

Où en sont les traitements ?

Il n’existe pas encore de traitements permettant de lutter contre les dépôts de protéines que sont les corps de Lewy, ou de guérir de la maladie à corps de Lewy. En revanche, il existe des traitements symptomatiques qui améliorent la présence des neurotransmetteurs dans le cerveau.

À l’heure actuelle on pense que traiter les patients dès les stades prodromal à léger (les stades les plus précoces) a probablement un intérêt fort pour prévenir la destruction neuronale. En effet, lutter contre un dysfonctionnement des neurones peut sans doute empêcher qu’une partie desdits neurones ne s’éteignent.

À ce titre, il est probablement important de traiter au plus tôt la dépression et l’anxiété, qui sont à la fois des symptômes prodromaux et des facteurs de risque de maladie à corps de Lewy.

Par ailleurs, on sait que la prise en charge par des professionnels de santé (orthophoniste, neuropsychologue, psychologue, ergothérapeute, kinésithérapeute, psychomotricienne) en vue d’une remédiation cognitive ou physique est bénéfique aux patients.

L’association précoce de ces deux approches, humaine et médicamenteuse, permet d’optimiser leur qualité de vie des patients et donc celle de leurs proches. Nous avons la chance d’avoir en France une association de patients et d’aidants de la MCL dynamique : l’A2MCL. Elle contribue elle aussi à mieux accompagner les patients et leurs proches, grâce à la mise à disposition d’une écoute téléphonique, aux services de psychologues engagées, à la diffusion de conseils et aux partages d’expériences entre aidants.

En ce qui concerne les aspects curatifs, des essais thérapeutiques sont en cours en France et dans le monde pour tenter de mettre au point des traitements efficaces. Un médicament prometteur est le Neflamapimod, qui diminue l’inflammation du cerveau et favorisant les connexions des neurones à acétylcholine. Notre équipe teste aussi la stimulation magnétique transcrânienne guidée par un robot, avec pour but de favoriser la réactivation de l’Insula, touchée dès le stade prodromal. Nous sommes aussi en train d’évaluer l’efficacité d’un protocole de neuromodulation via la lumière, avec la fondation Clinatec.

Pour conclure, soulignons que la recherche visant à mieux comprendre et à mieux soigner la maladie à corps de Lewy est dynamique. Cependant, si elle est qualitativement excellente, quantitativement, elle est insuffisante : ces dernières années, on a dénombré 30 fois moins d’essais thérapeutiques portant sur la maladie à corps de Lewy que d’essais portant sur la maladie d’Alzheimer. Pourtant, si nous progressons collectivement dans la lutte contre cette pathologie, ce sera au grand bénéfice des patients, de leurs proches et de la société tout entière.


Pour aller plus loin

The Conversation

Frédéric Blanc est Professeur de Gériatrie à l'Université de Strasbourg, et Praticien Hospitalier, Gériatre et Neurologue aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Il est le président du comité scientifique de l'A2MCL qui est l'association de référence pour la maladie à corps de Lewy (MCL). Il est membre du comité opérationnel de la fondation Alzheimer et il est membre du comité opérationnel de E-DLB (qui rassemble l'ensemble des équipes de recherche sur la MCL). Son équipe et lui-même ont reçu des financements du PHRC inter-régional, du PHRC national, de Vaincre Alzheimer, de la fondation Recherche Alzheimer, de France Alzheimer et de l'A2MCL. Il a été coordonnateur pour la France de l'essai Delphia de Eisai pour la MCL. Il est coordonnateur pour la France de l'essai Neflamapimod de EIP Pharma.


Texte intégral (2059 mots)

Si la lutte contre l’isolement des personnes âgées est aujourd’hui affichée comme une priorité publique, sa mise en œuvre est complexe. Elle suppose de dépasser une appréciation trop binaire de situations, où l’insertion sociale se résumerait à une quantification de contacts, et de considérer des enjeux bien plus larges de précarité et d’aménagement du territoire. Explications.


« Lutter contre l’isolement » des personnes âgées est devenu un leitmotiv depuis la canicule de 2003 qui a provoqué une surmortalité chez les plus de 75 ans et rendu visible la vulnérabilité de cette population.

Selon le dernier « baromètre » de l’association des Petits Frères des Pauvres le nombre de personnes de 60 ans et plus isolées de leur entourage proche (famille et amis) était de l’ordre de deux millions en 2025. Et ce seraient aujourd’hui près de 750 000 personnes de 60 ans et plus en situation dite de « mort sociale », soit une augmentation de ce nombre de 150 % en l’espace de huit ans.

Les facteurs de risques menant à un grand isolement social sont connus : être sans famille proche, en perte d’autonomie, avoir des revenus faibles, ne pas avoir Internet. Si de nombreuses initiatives ont été engagées pour lutter contre cette situation et ses conséquences néfastes sur la santé publique et la cohésion sociale, les recherches montrent la complexité de ce défi. En quoi cela nécessite-t-il de penser des politiques transversales, au-delà des politiques du grand âge ?

Solitude choisie, isolement contraint

Une simple quantification des contacts sociaux ne nous renseigne en effet en rien sur la manière dont ils sont perçus par les principaux concernés, et il est aujourd’hui commun de distinguer isolement et solitude.

Certaines personnes ayant un faible nombre de liens sociaux et donc objectivement isolées n’éprouvent pas de sentiment de solitude alors que des personnes plutôt bien entourées peuvent se sentir seules.

Si l’entrée en établissement des personnes âgées est souvent considérée – notamment par les familles – comme un moyen de lutter contre leur isolement, les enquêtes qui s’intéressent à leur ressenti infirment une telle vision. Plus encore qu’à domicile, il apparaît que ce n’est pas le nombre de contacts qui prime, mais la qualité des relations sociales. La « qualité » traduit le fait d’être parvenu à maintenir ou à créer des relations permettant une forme de reconnaissance sociale.

Si l’être humain ne peut vivre sans liens, l’isolement peut donc être jugé préférable dans certaines circonstances pour ne pas dépendre d’un lien jugé dévalorisant ou oppressant. Or, avec l’avancée en âge, l’attachement au « chez soi », qui fournit un repère sécurisant, prend plus d’importance. Ce dernier offre la possibilité de continuer à garder la maîtrise de sa vie, malgré son éventuel inconfort ou son inadaptation liée à l’âge.

La crainte de se voir imposer des choix par son entourage, comme le recours non souhaité à des aides professionnelles ou une entrée en Ehpad, peut conduire à des stratégies d’isolement afin de mieux résister aux injonctions de son réseau relationnel.

Un rétrécissement des réseaux relationnels au fil de l’âge

La solitude a toujours fait partie de la vie humaine et a revêtu de multiples figures ambivalentes (l’ermite, le prisonnier, la veuve…). Dans la société contemporaine, la solitude existentielle est même perçue positivement car elle traduit la capacité de l’individu à se construire un espace à soi, indépendamment des autres.

L’isolement social, quant à lui, a longtemps été invisibilisé. Dans des sociétés valorisant un lien d’appartenance ancré dans des communautés familiales et locales, l’individu restait majoritairement entouré d’un réseau relationnel de proximité, même aux âges élevés. Dans le cas contraire, les institutions hospiciales étaient là pour suppléer les défaillances du tissu familial et social. Mais la nature du tissu social a toutefois considérablement évolué sous la pression des reconfigurations familiales et de la plus grande mobilité géographique.


À lire aussi : Tout sauf l’Ehpad ? Les ambiguïtés de la politique du grand âge


Si les personnes âgées ne sont pas les seules concernées aujourd’hui par la problématique de l’isolement, elles sont particulièrement touchées par la diminution de leurs réseaux relationnels. Ainsi, le départ en retraite marque une première inflexion du fait de la distanciation des liens avec les anciens collègues de travail. Cette perte peut être en partie compensée par un réinvestissement dans les relations de proximité et de voisinage.

Mais l’apparition de limitations fonctionnelles contribue ensuite à rétrécir l’espace social des interactions au gré des impossibilités progressives à utiliser les transports en commun ou sa voiture, à se déplacer à l’extérieur de son domicile même à pied, voire à communiquer du fait de l’apparition de déficiences sensorielles.

750.000 seniors en situation de « mort sociale » alerte l’association Les Petits Frères des Pauvres.

Enfin, le vieillissement se traduit par une raréfaction des opportunités de rencontres du fait du décès, bien sûr de ses ascendants, mais ensuite de sa fratrie, et plus globalement des réseaux amicaux ou familiaux collatéraux. De fait, sur la seule base du critère de l’isolement résidentiel et matrimonial, il apparaît bien que l’âge est un facteur prédictif d’un plus grand isolement.

La reconnaissance tardive d’un problème public

Il a fallu attendre la canicule de l’été 2003 pour qu’un lien soit établi entre mortalité et isolement social. La couverture médiatique de l’inhumation dans le cimetière de Thiais de corps non réclamés par les familles a alors créé une onde de choc dans l’opinion publique.

Le secteur associatif caritatif a profité de cette mise en lumière pour se mobiliser et faire valoir cette cause auprès des pouvoirs publics. Mais si l’on excepte la mise en place du registre des personnes vulnérables sur la commune, l’État a toutefois mis du temps avant de s’emparer réellement de la problématique. C’est seulement avec la loi d’adaptation de la société au vieillissement en 2015 que l’État a intégré la lutte contre l’isolement des personnes âgées dans sa politique, au nom de la prévention de la perte d’autonomie. Dans ce cadre, les pouvoirs publics ont soutenu l’association Monalisa pour favoriser les initiatives locales de lutte contre l’isolement des personnes âgées.


À lire aussi : Canicule : Soulignons, sans état d’âme, nos progrès d’adaptation depuis 2003


Une deuxième crise d’ordre sanitaire a été l’occasion de remettre sur l’agenda public la question de l’isolement à partir du printemps 2020 : la pandémie liée au Covid-19. En définissant une stratégie de restriction de déplacements et d’isolement, le gouvernement a suscité de nombreuses critiques. Le bilan tiré de ce premier confinement s’est en effet avéré très négatif : non seulement il n’a pas empêché les multiples morts de personnes âgées, mais en plus il a eu des effets délétères sur les personnes âgées qui se sont retrouvées en situation de grand isolement avec des formes de décompensation particulièrement marquées en Ehpad.

Même si l’épisode de la crise sanitaire 2020 s’est déroulé dans des conditions très différentes de celle de 2003, dans les deux cas, l’isolement a constitué l’élément clé d’une prise de conscience collective. Le phénomène a été renforcé par l’élargissement de la population concernée qui n’est plus seulement constitué des seules personnes âgées. Les enquêtes mettent notamment en évidence la progression de l’isolement chez les jeunes et le mal-être qu’il génère.

L’isolement : un enjeu politique et social complexe

En ce début de vingtième siècle, la France n’est pas le seul pays à avoir pris conscience de l’accroissement de l’isolement et de la solitude. En 2018, le Royaume-Uni s’est doté d’un ministère de la solitude, tout comme le Japon en 2021. Ce dernier est confronté au phénomène des Kodokushi, c’est-à-dire au décès solitaire de personnes chez elles, qui n’ont pas d’entourage susceptible de s’inquiéter de leur disparition.


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La difficulté pour les pouvoirs publics est que la réponse à l’isolement nécessite une politique transversale relativement ambitieuse qui dépasse la seule politique « vieillesse ». Le premier enjeu repose sur le lien étroit existant entre solitude, isolement et précarité. Le fait de toucher les minima sociaux, de disposer de moins de 1000 euros de ressources mensuelles, comme le fait de résider dans un quartier relevant de la politique de la ville, sont autant de facteurs prédictifs d’isolement et de solitude. Et en sens inverse, le sentiment de « pouvoir compter sur les autres » dépend des ressources économiques et culturelles dont disposent les individus.

Le second enjeu réside dans l’aménagement des territoires. La distinction entre les zones rurales et les zones urbaines s’avère peu pertinente pour penser l’isolement social. En revanche, il existe des territoires qui créent des environnements peu propices aux liens sociaux, surtout si l’on est en situation de vulnérabilité.

La lutte contre l’isolement social ouvre donc la voie à un vaste chantier visant tout autant l’amélioration de l’habitat, l’urbanisme, la mobilité, l’accès aux commerces et loisirs de proximité… Tous ces éléments sont indispensables pour que les personnes âgées isolées puissent avoir une prise sur leur environnement.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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