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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

19.04.2026 à 09:14

L’IA, les Lego et le rap : les nouvelles armes de l’Iran face à Trump et Nétanyahou

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas
En reprenant astucieusement grâce à l’IA, l’esthétique Lego et les codes du rap, la propagande iranienne marque des points dans le conflit opposant Téhéran à Washington et Tel-Aviv.

Texte intégral (4075 mots)
Sur cette image issue de l’une des nombreuses vidéos virales publiées sur les réseaux sociaux par des comptes liés à l’Iran, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou signent un pacte avec Satan et Moloch.

Peu après le début de la guerre en Iran, de nombreuses vidéos générées par l’intelligence artificielle ont été publiées sur les réseaux sociaux par des comptes proches du régime de Téhéran. Tirées de l’univers Lego, associées à un texte rappé et montées comme des clips, elles ont un objectif bien précis : exposer avec sarcasme et de façon attractive la propagande du régime iranien, et décrédibiliser ses adversaires américains et israéliens. Analyse d’un outil de communication qui emprunte à de nombreux codes de la pop culture occidentale.


Dans toutes les guerres, les belligérants s’emploient, par des opérations de propagande, à valoriser leur camp et à dévaloriser l’adversaire, tout en cherchant à soutenir le moral de leur population et à entretenir sa mobilisation. Parfois, ces opérations de propagande se matérialisent par des discours et des images qui agissent surtout comme une contre-propagande, répondant aux arguments et aux imageries de l’adversaire afin d’en neutraliser les effets possibles, sur sa propre opinion ou sur l’opinion publique internationale.

À ce jeu, la République islamique d’Iran se montre très active et efficace. Elle appuie un petit réseau d’activistes qui publient en ligne de brèves vidéos générées par l’intelligence artificielle qui tournent en ridicule les administrations Trump et Nétanyahou à travers des animations de… figurines Lego. Comme nous l’avons déjà montré, l’IA devient un atout maître pour la contestation visuelle.

Un usage préexistant des Lego pour dénoncer la guerre

Reproduire des pièces de Lego par l’IA est relativement simple. Résultat : de nombreuses images utilisant ce ressort circulent sur Internet à des fins humoristiques ou critiques. L’association de l’univers Lego à la dénonciation de la guerre fait partie de ces usages.

Ainsi, la destruction de Gaza par les bombardements israéliens a donné lieu à la génération d’images de boîtes Lego, composées de morceaux fracassés censés représenter les ruines de Gaza, ces montages étant employés à la fois par des soutiens d’Israël pour humilier les Palestiniens ou par des défenseurs de ces derniers afin de protester contre l’action du gouvernement Nétanyahou.

De même, les sarcasmes visant l’ambition de Donald Trump de s’approprier le Groenland sont également passés par le recours à l’imagerie Lego, ce qui est d’autant plus ironique que l’entreprise est née au Danemark, lequel exerce sa tutelle sur ce territoire arctique.

Image générée par IA et publiée sur X début 2025 montrant la première ministre du Danemark, Mette Frederiksen, en train d’offrir le Groenland à Donald Trump… mais en Lego. Compte X Piraten_Saar

Des vidéos Lego version rap pour gagner en viralité

La culture Internet est à la fois une culture mémétique et une culture mimétique. Mémétique, car les conditions du succès d’un message reposent en partie sur son ancrage culturel préalable et reconnaissable, à plus forte raison lorsqu’il s’agit de contenus à vocation humoristique ou sarcastique. La culture « LOL » (acronyme anglais pour « mort de rire ») est faite de clins d’œil, d’allusions, de télescopages entre actualité et références plus anciennes, et de fusions de références culturelles qui ne vont pas spontanément ensemble, voire qui détonnent.


À lire aussi : Ukraine : la guerre des mèmes


Le recours à des références déjà connues pour commenter l’actualité sur les réseaux socionumériques aide alors à gagner en visibilité, et accroche mieux l’œil dans une économie de l’attention toujours volatile. Reprendre à son compte des imageries existantes, qui circulent déjà selon une logique, décrite par Limor Shifman, de remake, de parodie, d’imitation (des mèmes, donc), accroît le potentiel de viralité. Les figurines Lego universellement connues comme jouets pour enfants, les Lego animés des films grand public (The Lego movie, en 2014, a été un succès au box-office mondial, les Lego comme ressource humoristique, sont autant de référents qui circulent déjà sur Internet et en font une ressource mémétique efficace.

S’y ajoute la culture mimétique qui fait que le succès initial inspire d’autres créateurs qui voient dans un mème et ses références une recette exploitable. On voit ce travail mimétique à l’œuvre dans la période récente, puisqu’à partir de la forte visibilité acquise par les premiers contenus iraniens Lego de contre-propagande, apparus fin mars, d’autres créateurs (anonymes et donc pas nécessairement iraniens) produisent aussi des vidéos en Lego pour dénoncer l’aventurisme militaire de Donald Trump et du premier ministre israélien. Elles se reconnaissent notamment par le fait que les figurines ne sont pas toujours animées, et par la représentation de Trump qui n’a pas exactement le même visage que dans les vidéos iraniennes.

Une chose est sûre, recourir à des figurines populaires très connues garantit une recevabilité de ce message auprès de gens qui peuvent être attirés par ces images, alors qu’ils auraient spontanément fui tout message de propagande iranienne classique.

En outre, la bande-son qui accompagne ces vidéos est toujours un rap, là encore généré par IA, aux paroles virulentes et humiliantes pour Donald Trump et son allié israélien, ce qui constitue un contre-discours bien en phase avec le phrasé brutal, peu élaboré et vulgaire de Donald Trump lui-même et s’approprie la pratique des punchlines du rap. De plus, le recours à des jouets permet de montrer la violence de la guerre en contournant les restrictions imposées à ces images par les réseaux sociaux.

Un outil bien pensé de contre-propagande

Deux groupes propagandistes iraniens signent leurs œuvres, mises en circulation depuis fin mars, à un rythme quotidien : Persiaboi & Explosive News. La BBC a interviewé un représentant du second groupe. Ce dernier admet avoir l’État iranien pour « client » et considère « honorable de travailler pour la patrie ». Il explique par ailleurs que son équipe chez Explosive Media compte moins de dix personnes et utilise des graphismes de type Lego « parce que c’est un langage universel ». Sur X, les comptes des médias d’État iraniens et russes les partagent régulièrement, ce qui permet d’atteindre des millions de vues.

Ce travail est très bien pensé puisqu’il colle à l’actualité, recyclant des images qui ont fait le tour des chaînes d’information du monde entier, soit pour mieux les mettre en valeur, soit pour les contester si elles desservent les intérêts de Téhéran. Cette contre-propagande répond en effet du tac au tac — souvent en quelques heures — à des discours tenus ou à des événements survenus. Il s’agit de tenter de tuer dans l’œuf une rhétorique américano-israélienne qui pourrait se répandre et convaincre les opinions publiques, en proposant un récit alternatif, une autre manière de voir les faits, d’interpréter la situation.

Dans les deux exemples qui suivent, on voit que l’image d’un avion américain Awacs bombardé sur une base saoudienne fait partie de l’imagerie Lego dans plusieurs vidéos. Elles recherchent un vrai réalisme dans la représentation des dégâts occasionnés à la carlingue.

Dans le même esprit, la propagande iranienne a mis en scène Mohammed Qalibaf, l’un des nouveaux hommes forts de la RII, durant son vol pour Islamabad afin d’y rencontrer J. D. Vance venu négocier une issue du conflit au nom de Donald Trump : des photos des enfants tués dans le bombardement de leur école à Minab le 28 février avaient été placées sur les sièges passagers de son avion, ainsi que des cartables ensanglantés et abîmés. Cette mise en scène macabre est reprise en début d’une vidéo Lego.

À gauche, des images partagées par le service de communication de Mohammed Qalibaf ; à droite, une scène d’une vidéo virale iranienne publiée peu après.

Le contre-récit le plus flagrant se trouve dans la vidéo réalisée par PersiaBoi publiée le 7 avril 2026 et intitulée « Uranium heist. Dead of night ». Avec ces images synthétiques, la vidéo prend le contre-pied du récit d’héroïsation de l’opération de récupération d’un aviateur américain échoué en terre ennemie.

Loin du succès bruyamment mis en scène par l’administration Trump, ce petit clip dénonce sur fond de rap une « failed operation, $600 million wasted » (opération échouée, 600 millions de dollars (500 millions d’euros) gâchés). L’opération aurait été, selon les auteurs de la vidéo, une tentative (manquée) de récupération de l’uranium enrichi iranien : « They said it was a rescue. But it was a heist, a uranium heist » : « Ils disent que c’était une opération de secours, mais c’était un braquage, un braquage d’uranium »).

Donald Trump, la cible principale de cette propagande en Lego

Dans toutes les propagandes de guerre, l’une des obsessions est de décrédibiliser ses ennemis et spécialement leur chef. Donald Trump est donc particulièrement ciblé. Au-delà des attaques visant ses défaillances en tant que chef de guerre — il est présenté comme étant immature, lâche et menteur —, la propagande iranienne recycle toute une série de critiques qui lui sont adressées depuis longtemps, notamment par ses adversaires politiques américains. Une telle approche est de nature à ravir ses nombreux détracteurs de par le monde, y compris certains de ceux qui sont pourtant hostiles au régime des mollahs.

Donald Trump est présenté comme un « loser » : il serait supposément en train de perdre la guerre, il éprouve donc une peur panique, matérialisée par des perles de sueur sur son visage et par un regard inquiet ou horrifié. Il serait donc encore prêt à reculer. C’est l’exploitation de la fameuse figure du TACO : Trump always Chickens Out (« Trump se dégonfle toujours ») que ses adversaires politiques américains lui collent en étiquette. Et, finalement, il serait défait, et on le montre en train de brûler ou d’agoniser aux urgences, avec du pétrole en perfusion.

Son manque de crédibilité est également dénoncé en convoquant la figure du clown :

… mais aussi celle du menteur compulsif, colporteur de fake news.

L’Iran, vengeur des enfants martyrs…

Ce travail de sape de la réputation de Donald Trump et de l’armée américaine — qui seraient en train de s’enliser en Iran — s’accompagne d’une tentative d’ennoblissement du régime des mollahs, qui se font les défenseurs des enfants martyrisés. On y retrouve les fillettes de l’école Minab, pulvérisée par un missile américain, mais également les références aux adolescentes prises dans les filets de Jeffrey Epstein et ses complices. La défense héroïque de l’Iran est ainsi exposée comme une façon de venger la mémoire de ces filles au destin tragique.

Une fois encore, les narratifs internes à la vie politique américaine sont recyclés par les Iraniens pour essayer de rallier à leur cause des opposants à Trump. C’est ainsi que sur plusieurs vidéos, des inscriptions mémorielles sont dessinées sur les missiles iraniens prêts à être lancés contre les forces américaines.

… et fédérateur des victimes de l’Amérique

Pour conclure sur l’incroyable richesse de références occidentales dont sont porteuses ces vingtaines de vidéos mises en ligne (et parfois censurées par les plates-formes), il faut aussi pointer la présence de références, mondialement connues, à des archétypes de l’anti-américanisme. Les Iraniens aspirent dans ces vidéos à rallier à leur cause tous ceux qui ont des griefs historiques à l’encontre des États-Unis d’Amérique. Une vidéo publiée début avril par Explosive News dresse un panorama historique des populations qui ont de bonnes raisons d’en vouloir à l’Amérique.

Sous le titre « one vengeance for all » sont mobilisées des figurines d’Indiens à plumes, d’esclaves africains enchaînés, d’une famille vietnamienne, de victimes japonaises de la bombe nucléaire, de prisonniers irakiens d’Abu Ghraib, d’enfants de Gaza, de fillettes de l’île d’Epstein. L’Iran serait leur bras vengeur, enclenchant une série de destructions spectaculaires : la Maison-Blanche est en ruines, les lettres de la colline d’Hollywood sont en feu, la statue de la Liberté s’effondre, le porte-avions Gerald Ford explose, le billet de 1 dollar se consume.

Le régime qui vient de massacrer au minimum 30 000 de ses citoyens pour avoir eu le malheur de revendiquer leur liberté a donc le toupet de se présenter en réparateur de ce qu’il évoque comme des injustices historiques.

Le recyclage de motifs antisémites

Pour achever ce tour d’horizon des principaux aspects de cette contre-propagande originale, il faut souligner la nature antisémite de plusieurs des représentations produites par un régime qui prône la disparition de l’État d’Israël. Ces vidéos pointent la responsabilité du premier ministre israélien dans le ralliement de Trump aux bombardements en Iran. Elles mobilisent à plusieurs reprises le cliché du Juif qui tire les ficelles, du Juif marionnettiste qui manipule le monde, directement inspiré lui-même par le diable. On retrouve cet imaginaire nauséabond dans l’histoire de l’iconographie antisémite slave (notamment serbe) ou nazie.

Trump et Nétanyahou agissent sous le contrôle du diable (dans sa représentation chrétienne classique, rouge et avec des cornes) et de Moloch, dans sa représentation juive originelle mais porteuse de signes judaïques qui en font un marqueur antisémite. Sachant que la Bible associe le culte de Moloch, pratiqué chez les Cananéens dans l’Antiquité, au sacrifice d’enfants.

Dans une des vidéos, ces figures diaboliques et repoussoirs finissent par être immolées grâce à l’action censément purificatrice de l’Iran. Pareille iconographie renoue, de plus, avec la phraséologie officielle du régime iranien qui qualifie systématiquement l’Amérique de « grand Satan » et Israël de « petit Satan ».

Ajoutons, pour conclure, que ces vidéos placent l’Iran du côté de la modernité et de la maîtrise de l’IA génératrice de contenus. Cette nation d’ingénieurs se donne à voir comme capable de produire ad libitum, et de façon hyper-réactive, des vidéos de contre-propagande face aux assauts armés et à la puissance de communication américano-israéliens.

The Conversation

Arnaud Mercier a reçu des financements de la Commission européenne.

18.04.2026 à 09:12

Qui détient les clés de la réindustrialisation en France ?

Antoine Achard, Docteur en Sciences Economiques, Université de Bordeaux
La réindustrialisation est un enjeu économique et le sera peut-être pour la prochaine présidentielle. Quelle est la meilleure organisation administrative pour y réussir ?

Texte intégral (1938 mots)

Local ou central, déconcentration ou décentralisation ? La France continue de balancer entre ses choix dans sa politique de réindustrialisation. Le gouvernement a décidé de renforcer le rôle des préfets dans ce domaine. La réussite passe par une meilleure coopération où la Région tracerait la route et le préfet dégagerait le passage.


Depuis des années, médias, scientifiques, industriels, politiques nous adressent le message suivant : la réindustrialisation est devenue un objectif central pour la France et l’Europe.

Derrière cette notion, on trouve une promesse : créer des emplois pérennes, relocaliser certaines productions jugées stratégiques pour notre économie, booster la transition énergétique.

Une question demeure : qui pilote ce chantier de définition de la politique industrielle et de son application ?

L’État, au niveau national, les Régions, chefs de file sur les questions de développement économique depuis la dernière réforme territoriale, les Directions déconcentrées de l’État au premier rang desquels les DREETS ou encore les préfets ?

Avant de poursuivre, rappelons que la décentralisation confie des compétences à des collectivités territoriales élues (Régions, Départements…), tandis que la déconcentration délègue le pouvoir de l’État à ses propres représentants locaux (préfets, directions déconcentrées…).

Une vieille histoire française

En France, l’industrie a toujours été une affaire d’État. Colbert, considéré comme le père des politiques industrielles, au XVIIe siècle, puisqu’il est le premier à intervenir de façon systématique et structurée dans l’économie et l’industrie. Il soutenait notamment une politique de manufactures nationales fortes ancrées sur les territoires.

Après la Seconde Guerre mondiale, les politiques de planifications et de nationalisations ont suivi la même logique : une impulsion nationale, apothéose du dirigisme centralisateur, mais une mise en œuvre effective sur le terrain. Il est certain que le poids de cette histoire compte : elle explique pourquoi la politique industrielle française se joue toujours dans un dialogue complexe entre Paris et les territoires.


À lire aussi : La réindustrialisation ne peut pas profiter à tous les territoires


Les Régions : des stratèges de proximité ?

Depuis les lois Deferre qui signent l’acte I de la décentralisation en 1982, les Régions ont gagné du poids au fur et à mesure des décennies dans la conception et l’application de politiques de développement économique. Elles sont aujourd’hui légitimes dans les textes, moins dans le budget, et accompagnent des projets industriels, soutiennent l’innovation, des PME aux ETI. Elles sont également devenues les principales responsables de la gestion des Fonds Européens Structurels et d’Investissements (les FESI : FEDER, FEADER…). Tout cela les a rapprochées des entreprises et leur a permis de se bâtir un vrai savoir faire et expertise.

Les politiques régionales sont évidemment très diverses, de même que leur manière d’intervenir. Mais, lors de mes recherches en Nouvelle-Aquitaine, j’ai pu observer que leur rôle ne se limite pas seulement à distribuer des subventions. Elles définissent des trajectoires, structurent des filières, cherchent à créer des « champions régionaux » (voire le chapitre 5). Leur force réside dans la connaissance des spécificités locales, acquise en tissant des liens étroits et pérennes avec les acteurs locaux. Leur faiblesse réside probablement dans leur manque de moyens d’intervention tant financiers qu’humains.

L’éternel retour de l’État, la revanche des préfets ?

Depuis plusieurs années, l’État revient dans le jeu des politiques économiques et industrielles. Ce retour a été marqué par le lancement du programme Territoires d’Industrie intronisé par Édouard Philippe en 2018. Ce programme a été relancé en 2023 et modifié à la suite des remontées de critiques sur sa version et 1 (Cour des Comptes, Régions de France, Intercommunalités de France). Il a également été doté d’un fonds d’intervention spécifiques (Fonds Vert pour Territoire d’Industrie) et doublé de déclinaisons de programmes nationaux au niveau régional, comme le désormais incontournable France 2030, lancé en 2023. Ce dernier connait une version régionalisée.

En parallèle, l’État territorial a repris de la vigueur au fil des ans pour administrer ces grands programmes, via les DREETS/DDEETS, l’ANCT, les préfectures et sous-préfectures. Souvent, et les acteurs locaux en témoignent, ces grands programmes sont gérés de manière collaborative avec les collectivités, au premier rang desquelles les Régions. Toutefois, ces dernières sont souvent assignées à un rôle consultatif. Ce faisant, les DREETS sont redevenues incontournables malgré des moyens humains limités par rapport aux Régions.

Le point positif c’est que cela crée un canal complémentaire, parfois concurrent, pour le soutien aux entreprises. De l’autre côté en revanche cela ne facilite pas la lisibilité, et bien souvent les entreprises et citoyens se demandent « mais qui fait quoi ? »

Des textes passés inaperçus ou presque

A l’été 2025, plusieurs textes officiels, qui ont failli passer inaperçus tant l’actualité politique ne manque pas de rebondissements, décret n° 2025-479, décret n° 2025-480 et décret n° 2025-481, ont renforcé les prérogatives des préfets. Le préfet de région devient le véritable pilote de l’action territoriale de l’État, avec autorité sur les directions régionales. Le préfet de département, lui, est chargé de la mise en œuvre opérationnelle et du suivi des projets industriels locaux.

Comme le résume Maire Info, c’est une « montée en puissance » : les préfets disposent désormais d’un rôle d’arbitre entre les services, d’une capacité renforcée de pilotage interministériel, et d’un mandat clair vis-à-vis des entreprises. Ce changement d’équilibre traduit moins une recentralisation qu’une déconcentration accrue. L’État assume donc dès lors de déléguer davantage à ses représentants locaux.

Ce mouvement important a été précisé par une circulaire du premier ministre du 5 septembre 2025, qui redéfinit l’action territoriale de l’État. Elle conforte le préfet de département comme « échelon de référence », élargit son pouvoir de dérogation et lui confie un rôle de délégué territorial pour de nombreux opérateurs publics (ADEME, ANRU, FranceAgriMer, OFB, ANS, etc.). Il est aussi associé aux nominations et à la définition des objectifs des chefs de service, et devient le seul porte-parole de l’État dans le département. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de coordonner, mais bien d’incarner l’État territorial dans toutes ses dimensions en posant face aux collectivités des acteurs aux prérogatives renforcées.

Ce mouvement ne concerne pas uniquement la coordination administrative. Il touche également des agences opérationnelles comme l'ADEME. Un avant-projet de loi, dont Le Monde a publié des extraits en avril 2026, prévoit l'intégration des délégations régionales de l'agence au sein des DREAL, placées sous l'autorité du préfet. Une réforme qui inquiète les syndicats et certains administrateurs, qui y voient un risque de perte d'autonomie et d'expertise — précisément ce qui fait la valeur opérationnelle de ces structures sur le terrain. (https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/04/07/les-salaries-de-l-ademe-craignent-le-demantelement-de-leur-agence-par-l-etat_6677917_3244.html)

Entre chevauchements et coopérations

Pour un dirigeant, un porteur de projets, même parfois une collectivité, cette double présence peut prêter à confusion et renforcer le flou autour des compétences et attributions. Qui doit-on aller voir lorsque l’on porte un projet de développement, d’innovation, etc. ? La Région, qui définit une stratégie de long terme et dispose de financements propres et européens ? Ou le préfet, capable de débloquer rapidement une autorisation, de coordonner plusieurs services et qui dispose désormais indirectement de fonds d’intervention ?

France 5 – 2024.

Dans le meilleur des cas, les deux se complètent. La Région trace la route, le préfet dégage le passage. Mais si la coopération n’est pas claire, le risque est réel : duplication des dispositifs, perte de lisibilité pour les entreprises, dilution des responsabilités. Et il y a un risque certain de se retrouver à des réunions multiacteurs très difficiles à suivre pour des entreprises qui souhaitent avant tout avoir des règles du jeu simples.

Donner du sens à la réindustrialisation

La réindustrialisation aujourd’hui n’est pas seulement un mot d’ordre. Elle demande de la cohérence dans les politiques qui sont pensées, présentées et appliquées : entre les ambitions nationales, les stratégies régionales et les besoins locaux.

Si les Régions doivent rester les stratèges de long terme, articulant économie, emploi et aménagement du territoire. Les préfets, eux, pourraient jouer le rôle de facilitateurs, garants d’une administration réactive. En revanche, si leur autorité commence à prévaloir, cela peut rebattre les cartes sur l’articulation et le déploiement des politiques économiques et industrielles.

Pour conclure, c’est une articulation, et non l’action isolée de l’un ou de l’autre, qui donnera du sens aux politiques industrielles et donc à la réindustrialisation. L’histoire française le montre : l’État seul ne suffit pas, les territoires seuls non plus. C’est seulement ensemble qu’ils peuvent réussir.

The Conversation

Antoine Achard est membre du laboratoire de Géographie de l'Université de Poitiers Ruralités


Texte intégral (2312 mots)

Le procès qui vient de reconnaître aux États-Unis la responsabilité de YouTube et d’Instagram dans les troubles psychiques développés par une utilisatrice invite à interroger les objectifs de l’éducation aux médias. Si celle-ci vise à aiguiser l’esprit critique des jeunes citoyens, elle ne peut mener sa mission à bien sans éclairer les rouages commerciaux des plateformes.


Dans les cours d’Éducation aux Médias et à l’Information (EMI), l’accent est ostensiblement mis sur l’« esprit critique », c’est-à-dire la capacité à prendre du recul par rapport à l’information et à se faire une opinion fondée.

Mais qu’en est-il de la compétence à la « consommation avertie », c’est-à-dire de la capacité à réfléchir à sa consommation, ses choix, ses besoins et ses budgets en toute connaissance de cause, et de faire valoir ses droits ? Celle-ci passe beaucoup plus souvent au second rang. Elle figure pourtant dans le programme d’éducation à la citoyenneté numérique du Conseil de l’Europe.

Le procès historique gagné par une consommatrice des applications de Meta (Instagram et Facebook) et YouTube (filiale de Google au sein d’Alphabet) illustre pourtant sa puissance d’action. Le jury a tranché en faveur de la plaignante, considérant que ces plateformes lui avaient causé préjudice en raison de la conception du produit, dont le design et les fonctionnalités ont entraîné chez elle des troubles de santé mentale.

Meta et Google accusés d’avoir « fabriqué l’addiction » de jeunes : Un procès inédit à Los Angeles (TV5 Monde, février 2026).

C’est la première fois que l’addiction numérique est reconnue comme dépendance forte entraînant une conduite compulsive, sans prise de substances. Voilà qui donne des perspectives d’actions dans les classes. Comment retourner l’économie de l’attention contre ceux qui la manipulent et la monétisent ?

En EMI, la critique de l’économie de l’attention passe par une connaissance des stratégies des plateformes visant à capter et maintenir l’intérêt des usagers, afin que les messages des annonceurs laissent une empreinte forte et répétée dans leur esprit et les engagent à passer à l’achat. La compétence « consommation avertie » rappelle aux usagers qu’ils ne sont pas une simple audience mais des consommateurs et des citoyens à la fois.

Construire l’usager comme consommateur et citoyen, et non comme simple utilisateur, passe par la reconnaissance de ses capacités d’action autonome, c’est-à-dire de recours, et ses capacités d’action de groupe, c’est-à-dire de protestation, voire de conflit.

Définir la « consommation avertie »

Pour le consommateur américain, les moyens d’action sont clairs et balisés, car ils autorisent la saisie en justice tout comme la réclamation client auprès d’une entreprise récalcitrante. Ce qui n’est pas sans effets d’aubaine pour certains : K.G.M. pourrait recevoir 6 millions de dollars de Meta et YouTube à titre de dommages-intérêts compensatoires et punitifs.

Pour le consommateur européen, les moyens d’action sont moins balisés, même si les plateformes sont gérées par la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies (DG-Connect), qui entremêle les contenus et leurs transports. Le répertoire des actions contre les plateformes est en grande partie saisi par les États, ce qui tend à dé-saisir, voire à dé-responsabiliser, les consommateurs et, par contrecoup, les citoyens.

La réglementation mise en place par le Digital Services Act (DSA) (2024) oblige à la transparence algorithmique : les très grandes plateformes (plus de 45 millions d’utilisateurs actifs mensuels) doivent publier des rapports trimestriels détaillant leurs algorithmes de recommandation et leurs métriques d’amplification, ce qui expose leurs fonctionnalités sans toutefois les obliger à en changer.

Côté usagers, le DSA crée le statut de signaleurs de confiance – il s’agit d’organisations reconnues pour leur expertise dans la détection, l’identification et la notification de contenus illicites ou toxiques. La solution pour le consommateur citoyen est donc de repérer ces signaleurs, et de les saisir. En France, c’est le régulateur des médias, l’ARCOM, qui désigne ces instances pouvant se saisir à la place des usagers. Ainsi, il se trouve qu’Addictions France en fait partie, tout comme Indecosa CGT, pour la défense des consommateurs.

Questionner la figure de l’usager

Les plateformes cherchent à mettre l’utilisateur en condition physique et psychologique de recourir à l’écran. Cette relation établit un contrat de partage direct, souvent scellé par des « conditions générales d’utilisation » (CGU) illisibles, notamment par les mineurs, qui donnent aux plateformes un large contrôle des données cédées en échange d’un accès « gratuit ».

Aux États-Unis, ce contrat de partage a été testé en 1996 et encore en 2012, par des « web blackout ». Les acteurs de l’internet ont affiché un écran noir sur leurs pages d’accueil ou suspendu leurs services pour protester contre des projets de loi menaçant leur liberté de commerce. En 1996, ils ont ainsi obtenu l’immunité dans la section 230 du Communications Decency Act. En 2012, ils ont obtenu le retrait de la loi SOPA antipiratage qui visait à élargir les capacités d’application du droit d’auteur pour lutter contre sa violation en ligne.

Au nom de la liberté d’expression et de consommation en ligne, ils ont incité les usagers à faire des pétitions, à boycotter les acteurs qui ne suivaient pas le mouvement et à manifester dans la rue pour faire valoir leur soutien aux plateformes et obtenir ainsi le retrait des projets de loi. En Europe, ce répertoire d’actions a été bien moins utilisé.

Mais les conditions d’usage se sont dégradées et avec elles le statut des usagers, devenus des ouvriers cachés, qui travaillent par leur temps d’attention à enrichir les plateformes. Les likes se transforment en espèces sonnantes et trébuchantes en optimisant le référencement et le placement de produit ; la création de contenus est assimilable à une forme de rédaction gratuite, ce qui va à l’encontre du droit du travail, notamment quand il s’agit de mineurs.

Visibiliser le rôle des annonceurs et des actionnaires

En EMI, il s’agit aussi de montrer le dessous des cartes. Les annonceurs et les actionnaires sont deux acteurs invisibles mais cruciaux de l’économie de l’attention. Principal mode de paiement des médias en système commercial concurrentiel, l’intégration publicitaire dicte les fonctionnalités de l’attention, comme les algorithmes de recommandation, les notifications push, le design « infinite scroll », les formats viraux, les titres « click-bait ».

C’est quoi l’économie de l’attention ? (Décodage – Info ou Mytho ? 2022)

L’économie de l’attention se fonde sur ce flux continu qui est propice à l’addiction. La vente d’espaces publicitaires permet de financer le web « gratuit » ce qui passe par des fonctionnalités de ciblage comportemental, d’achat et de partage de données, etc. Le prix de ces unités publicitaires dépend de la capacité de la plateforme à garantir une exposition prolongée (temps de visionnage, taux d’engagement).

L’usager doit être informé des montants faramineux engagés, du duopole des deux régies publicitaires de Meta et Google, rejointes récemment par Amazon, ce qui oblige tous les autres acteurs du net à passer par leurs fourches caudines, y compris les médias audiovisuels et la presse.

La publicité est aussi un secteur en concentration croissante, avec 5 à 6 agences médias en contrôle du secteur, qu’elles se sont accordées pour réguler entre elles, notamment pour ce qui est de la vente d’espaces en ligne. Leur système est complexe et opaque et rend la chaîne de valeur (créée ou détruite) difficile à traiter pour les usagers, y compris les créateurs de contenu, rémunérés au clic.

A cela s’ajoute le rôle des actionnaires de ces plateformes, dont la plupart sont entrées en bourse entre 2004 (Google) et 2012 (Facebook). Sans oublier que leurs fondateurs restent en contrôle du capital comme des actions. Ces acteurs que sont les agences et les actionnaires ont contribué à rompre le contrat de partage avec l’usager de base. Cette rupture s’est révélée au grand public avec leur volte-face et leur ralliement aux politiques ultra-libérales de Donald Trump en 2025. Elle révèle le fossé creusé entre les élites de la Tech et la base progressiste de leurs usagers croyant en un progrès social porté par les réseaux numériques.

Responsabiliser les plateformes

Les fonctionnalités du design ne sont pas une fatalité. C’est ce que démontrent les milliers de poursuites engagées par des jeunes, à titre individuel, mais aussi, à titre collectif, par des districts scolaires et des procureurs généraux d’État (devant le tribunal fédéral de première instance du district nord de la Californie, par exemple).

Elles vont se heurter à la résistance des plateformes, qui font appel systématiquement, arguant de la difficulté à mesurer et démontrer juridiquement l’impact individuel de l’addiction numérique, sans consensus scientifique massif. Mais elles signalent une ère nouvelle pour les usagers. Outre le recours au pénal (pour vice de conception de produit ou fonctionnalités addictives), la doctrine du « duty of care » (obligation de soin) évolue. Elle ouvre la porte à des initiatives de design éthique des fonctionnalités, comme l’arrêt des likes, les limites de temps d’écran, les notifications de pause, qui visent à redonner du contrôle aux utilisateurs.

Ces affaires impliquent la nécessité d’une coopération internationale pour harmoniser les standards des fonctionnalités, mais aussi l’âge de la majorité numérique. Entre les États-Unis et l’Europe, il y a deux années de hiatus en général, ce qui bénéficie aux plateformes américaines. La loi COPPA (Children’s Online Privacy Protection Act) entrée en vigueur dès 1998 et révisée en 2013 puis en 2025 la fixe à 13 ans aux États-Unis alors qu’en France, par exemple, elle est à 15 ans.

Ces affaires signalent la possibilité d’actions de classe internationales, surtout depuis la Directive relative aux actions représentatives (2020), qui relève d’un « new deal » pour les consommateurs, notamment en matière de pratiques commerciales déloyales et de clauses abusives. Les consommateurs européens pourraient joindre leurs forces aux Américains, et pousser au changement des fonctionnalités des écrans.

L’affaire K.G.M. remet en perspective l’interdiction des smartphones dans les écoles, préconisée par plusieurs pays dans le monde. Le ban laisse les praticiens de l’EMI dubitatifs, car inapplicable si tous les accessoires juridiques, techniques et éducatifs qui vont avec ne sont pas mis en place. La reconnaissance de la responsabilité des plateformes pour conception de produits à finalités addictives est plus prometteuse… si tant est que les consommateurs s’en saisissent, avec ou sans l’appui des États.

C’est en effet le design des applications de médias sociaux qui doit changer, pour les mineurs comme pour les adultes. En matière de résilience, l’efficacité de l’interdiction des smartphones comme celle du bouclier démocratique dépendra de cette mise en œuvre de la compétence « consommation avertie », par le biais de l’EMI, dès le plus jeune âge.

The Conversation

Divina Frau-Meigs ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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