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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1782 mots)

L’ESSENTIEL

  • La loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, examinée à l’Assemblée nationale à compter du 1er octobre, ambitionne notamment de mieux protéger les mineurs.

  • Plus de la moitié des violences sexuelles déclarées par les femmes et les deux tiers de celles déclarées par les hommes se produisent ou débutent avant 18 ans.

  • Le cercle familial – membres et proches de la famille – constitue un espace structurel de survenue des violences sur les enfants et les adolescents.


Une proposition de loi intégrale sur les violences sexistes et sexuelles va être examinée à l’Assemblée nationale, quelques mois après l’affaire Lyhanna et la médiatisation du scandale du périscolaire à Paris, qui ont à nouveau posé la question de l’ampleur des violences sexuelles exercées sur les enfants et adolescents.

Car les violences sexuelles se concentrent sur les personnes mineures : plus de la moitié de celles déclarées par les femmes et les deux tiers de celles déclarées par les hommes se produisent ou débutent avant 18 ans.

Dans quel cadre ces violences s’exercent-elles ? Cet article dresse un état des lieux s’appuyant sur l’enquête nationale sur les violences sexuelles conduite par l’Inserm en 2021, demandée et financée par la commission indépendante sur les abus sexuels dans l’église catholique (Ciase). Elle s’est déroulée du 25 novembre 2020 au 28 janvier 2021 auprès de 28 010 personnes âgées de plus de 18 ans, représentatives de la population générale. Elle a porté sur toutes les violences sexuelles subies avant 18 ans, quelle que soit la sphère sociale concernée (famille, église, école, etc.). « Dans cette enquête, on parle d’abus sexuel lorsqu’une personne impose à une autre un acte à caractère sexuel. Cela inclut les viols, les tentatives de viol et les attouchements sans consentement », était-il précisé aux participantes et participants.

L’un des enseignements confirmé statistiquement par cette recherche est que l’entourage familial est un espace majeur de survenue des violences, ce que montrent aussi les travaux de recherche sur l’inceste, qui font de celui-ci un terrain structurel de ces violences, à rebours des représentations dominantes sur la pédocriminalité, qui associent un auteur inconnu de la victime à des violences sexuelles.

Violences sexuelles dans l’enfance et l’adolescence : une affaire de genre, mais pas de milieu social

Les femmes sont beaucoup plus exposées que les hommes aux violences sexuelles au cours de leur vie : ainsi 29,8 % d’entre elles l’ont été contre 8,7 % des hommes, selon l’enquête Contexte des sexualités en France de 2023.

Les hommes sont plus exposés pendant leur enfance et leur adolescence qu’à l’âge adulte, en raison de leur position dominée dans les rapports d’âge à cette période de leur vie. Néanmoins, les femmes rapportent plus souvent que les hommes avoir subi des violences sexuelles avant 18 ans (13,0 % d’entre elles contre 5,5 % des hommes).


À lire aussi : Violences sexuelles familiales : la triste réalité des données


En outre, les personnes les plus jeunes interrogées dans l’enquête relatent davantage avoir subi des violences sexuelles, ce qui traduit une meilleure prise en compte de la parole au fil des dernières décennies plus qu’une augmentation des actes de violences dans le temps.

Autre point à relever : les violences sexuelles contre les enfants et les adolescents concernent tous les milieux sociaux. Enfants d’employés, d’ouvriers ou de cadres sont exposés dans les mêmes proportions durant leur enfance et leur adolescence. Ainsi, les femmes dont le père était cadre supérieur sont 13,4 % à rapporter de telles violences et les femmes dont le père était ouvrier 12,2 % (5,8 % et 5,1 % pour les hommes).

Le cercle familial, espace majeur de survenue des violences

Les violences sexuelles avant 18 ans recouvrent des situations très hétérogènes selon le type d’auteurs. Malgré la diversité des agresseurs, et comme pour toutes les violences sexuelles, ce sont quasi exclusivement des hommes (plus de 9 fois sur 10) qui les exercent.

Les travaux sur les violences sexuelles commises sur les enfants et les adolescents distinguent, parmi les auteurs, les violences commises par des personnes appartenant au cercle familial en distinguant les violences intrafamiliales (commises par un membre de la famille) des violences parafamiliales (commises par un proche de la famille).

Les violences sexuelles commises au sein de la famille et de l’entourage ont en commun d’articuler des rapports de domination entre les âges (l’agresseur est dans la grande majorité des cas plus âgé), entre les générations (l’agresseur appartient à une génération antérieure à l’exception des violences perpétrées par un membre de la fratrie ou un cousin) et très souvent entre les sexes (les agresseurs sont très majoritairement des hommes).

Comme montré dans d’autres travaux – par exemple, ici et ici –, le cercle familial constitue d’après l’enquête Inserm de 2021 un espace majeur de survenue des violences sur les enfants et les adolescents : 4,6 % des femmes et 1,2 % des hommes interrogés rapportent des violences incestueuses avant l’âge de 18 ans. Les violences contre les enfants et adolescents sont également le fait des amis de la famille, comme le rapportent 2,2 % des femmes et 0,7 % des hommes. Ainsi, les violences sexuelles intra et parafamiliales sont rapportées au total par 6,8 % des femmes et 1,9 % des hommes.

Plus précisément, parmi les personnes déclarant avoir subi des violences sexuelles avant 18 ans, 35,7 % des femmes et 21,6 % des hommes déclarent que ces violences ont été le fait d’un membre de la famille. Et 17,1 % des femmes et 12,5 % des hommes déclarent que ces violences ont été le fait des amis de la famille.

Les violences intra et parafamiliales représentent donc un total de 52,8 % des violences sexuelles subies par les filles et 34,1 % des violences subies par les garçons, en faisant un espace majeur de survenue des violences sexuelles.

Les violences para et intra-familiales commencent très jeunes et durent longtemps

Parler de violences sexuelles sur personnes mineures contribue à masquer ce dont il s’agit. En effet, près de 40 % de celles survenues avant 18 ans ont lieu avant l’âge de onze ans – on parle donc, pour une partie importante des cas, de violences sexuelles commises contre des enfants.

À cet égard, les personnes qui déclarent avoir été agressées sexuellement par un membre ou un ami de leur famille l’ont été plus jeunes que les autres : plus de la moitié d’entre elles avaient alors moins de onze ans.

En outre, les violences sont plus souvent répétées sur plusieurs années quand il s’agit d’un membre de la famille, et dans une moindre mesure quand il s’agit d’un ami de la famille, par rapport aux autres situations pour lesquelles il s’agit plus souvent d’un événement unique, en particulier pour les femmes.

Des agressions dont on parle peu hors de l’entourage proche

Plus de la moitié des femmes (51,4 %) et 39 % des hommes concernés par des violences sexuelles durant leur minorité déclarent en avoir déjà parlé. Plus les personnes enquêtées sont jeunes, plus elles déclarent avoir abordé le sujet, ce qui montre que l’on se confie davantage au fil de générations.

Parmi celles qui disent n’en avoir jamais parlé, certaines ont pu essayer de le faire, face à une situation perçue comme anormale, sans susciter de réactions dans l’entourage, comme le montrent les travaux de l’anthropologue Dorothée Dussy dans son ouvrage sur l’inceste le Berceau des dominations.

Lorsque les personnes agressées sexuellement dans l’enfance en ont parlé, elles se sont tournées le plus souvent vers leurs proches : 21,1 % des femmes et 12,9 % des hommes s’en sont ouverts à leurs parents, 17,5 % des femmes et 12,5 % des hommes à leur partenaire, 17,2 % des femmes et 10,3 % des hommes à un ou une amie.

Peu se sont tournées vers des professionnels de la santé (13,8 % des femmes et 11,7 % des hommes) ou des professionnels de la police ou de la justice (7,9 % des femmes et 7,4 % des hommes).

Ces résultats rejoignent, là encore, les analyses de Dorothée Dussy, qui montrent que les personnes qui ont vécu un inceste ont été souvent découragées d’en parler en dehors du cercle familial.

S’il est indispensable de favoriser à la fois la parole et l’écoute concernant les violences sexuelles commises sur des enfants et des adolescents, il est également nécessaire de permettre aux enfants de se confier à d’autres personnes que celles composant leur entourage familial. Les professionnelles et professionnels de l’éducation pourraient avoir un rôle majeur à jouer, l’école étant la seule instance de socialisation avec laquelle tous les enfants sont en contact.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (1446 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les principaux partis du pays sont arrivés en tête aux législatives du 23 septembre, mais dans un ordre différent de celui enregistré à l’issue du scrutin précédent en 2021.

  • Avec seulement 38,02 % de participation, le scrutin souligne le décalage entre une jeunesse mobilisée sur les enjeux sociaux et sa faible représentation dans les urnes.

  • Le vrai enjeu est désormais celui de la recomposition : va-t-on assister à un changement durable des rapports de force ou à une simple redistribution des sièges et des réseaux au sein du même espace politique ?


Les élections législatives marocaines du 23 septembre 2026 ont produit une nouvelle configuration de la Chambre des représentants. Selon les résultats annoncés par le ministère de l’Intérieur, sur les 395 sièges que compte la Chambre, le Parti authenticité et modernité (PAM, libéral-conservateur) arrive en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI, centre-droit, 66 sièges) et l’Istiqlal (nationaliste, 65 sièges). Ces trois formations étaient réunies dans la coalition gouvernementale sortante. Le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste conservatrice qui a dirigé le gouvernement entre 2011 et 2021, obtient 54 sièges.

À première vue, la donne a changé : aux législatives précédentes, en 2021, c’est le RNI qui était arrivé en tête, avec 102 sièges (contre 87 au PAM et 81 à l’Istiqlal), et son chef, Aziz Akhannouch, avait été nommé premier ministre. Cette fois, le PAM passe donc devant le RNI, tandis que le PJD, qui avait fortement reculé en 2021, n’obtenant alors que 4 sièges, effectue un retour surprenant.

Mais cette lecture arithmétique ne suffit pas. Car une question demeure : sommes-nous face à une véritable recomposition politique ou plutôt face à un simple « changement de couleurs » au sein d’un même espace politique ? Une recomposition politique suppose une transformation durable des rapports de force, des réseaux, des élites et des modes de mobilisation ; un changement de couleurs peut, à l’inverse, modifier la répartition des sièges et des étiquettes sans nécessairement bouleverser les structures qui organisent la compétition politique.

Une jeunesse mobilisée mais politiquement éloignée : le défi de la représentation

Avant d’examiner la nouvelle carte politique, un autre chiffre doit être pris en compte : 38,02 % de participation. Ce taux est nettement inférieur à celui de 2021, qui dépassait 50 %. Il serait cependant réducteur de considérer l’abstention comme une explication en soi. Elle peut traduire des phénomènes différents : défiance envers les partis, sentiment d’inefficacité du vote, individualisme, crise du système politique, contexte économique et social…

La mobilisation de la « Gen Z212 » en 2025 avait déjà mis au jour des revendications portant sur la santé, l’éducation, l’emploi, les conditions de vie et la responsabilité politique.

Les 18-24 ans ne représentent d’ailleurs que 4 % des inscrits sur les listes électorales, alors qu’ils constituent une part beaucoup plus importante de la population. Le problème est donc plus profond qu’une simple question de participation. Il concerne la capacité des partis à transformer une demande sociale exprimée parfois dans la rue en une représentation politique institutionnelle.

De partenaires gouvernementaux à concurrents électoraux : que devient le bilan commun ?

Le RNI et le PAM ont été présentés comme deux pôles majeurs de la compétition. Pourtant, ils appartenaient tous deux à la même majorité sortante. Il ne s’agit pas de dire qu’ils sont identiques. Ils ont leurs histoires, leurs organisations et leurs cultures politiques propres : le RNI, fondé en 1978 par Ahmed Osman, est un parti de centre-droit, libéral. Son ADN est entrepreneurial : priorité au climat des affaires, à l’investissement privé et à la protection du pouvoir d’achat. Il a structuré son programme 2026-2031 autour du slogan « Dignité et opportunités pour tous ». Le PAM, créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, est généralement considéré « très proche du Palais ». Il se revendique de centre gauche, social-libéral, moderniste et royaliste. Il a siégé dans l’opposition de 2011 à 2021 avant d’entrer au gouvernement. Son programme de 2026 s’articule autour de 5 pactes (pouvoir d’achat, jeunesse, citoyenneté, sécurité, croissance durable) avec l’objectif de créer un million d’emplois.

Leur participation commune au gouvernement impose de regarder leur confrontation autrement. Jusqu’où la différenciation électorale peut-elle aller lorsque les formations qui s’affrontent ont participé à la même action gouvernementale ?

Une campagne est toujours une forme de mise en scène. En 2026, cette mise en scène a particulièrement insisté sur l’affrontement RNI-PAM. L’arrivée de Fouzi Lekjaâ au PAM, le 25 juillet 2026, en a constitué l’épisode le plus visible. Le responsable, jusque-là présenté comme un technocrate et figure majeure du football marocain (président de la fédération marocaine de football depuis 2014), est devenu un acteur partisan de premier plan. Son entrée en politique peut être replacée dans une dynamique plus large de circulation des élites entre l’administration, les institutions publiques, les secteurs économiques, le sport et les partis.

Cette mobilité rejoint un phénomène ancien : le poids des notabilités. Le notable n’est pas nécessairement une figure traditionnelle. Il peut être entrepreneur, élu local, professionnel libéral ou personnalité connue dans son territoire. Ce qui compte est sa capacité à transformer différentes ressources en capacité de mobilisation. Lorsqu’un élu change de parti, la couleur de la circonscription peut changer sans que disparaissent les réseaux qui ont permis son implantation.

La science politique parle de « transhumance politique », un phénomène qui peut prendre différentes formes : changement d’allégeance, ralliement ou recherche d’une nouvelle investiture. Le qualifier simplement d’opportunisme relève du jugement moral. Analytiquement, ces mouvements répondent à des logiques plus structurelles : stratégies de repositionnement individuel, recompositions des rapports de force locaux, ou recherche d’un meilleur accès aux ressources.

Changer de couleur ou changer de politique ?

L’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir qui a remporté la première place que de déterminer ce que cette configuration est susceptible de transformer.

Les élections ont plus ou moins modifié la carte parlementaire. Ces évolutions constituent bien une forme de recomposition. Mais elles ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une transformation profonde. Comment seront redistribuées les responsabilités ? Les acteurs du gouvernement précédent, par définition co-responsables de son bilan, pourront-ils se présenter comme les correcteurs de politiques auxquelles ils ont eux-mêmes participé ? Surtout, les citoyens percevront-ils une différence concrète dans leur quotidien ?

La véritable portée du scrutin devra être observée dans les pratiques de l’État et des collectivités : la répartition des ressources, l’exercice des compétences territoriales et la capacité des politiques publiques à réduire les disparités spatiales. La recomposition électorale n’acquiert une portée durable que lorsqu’elle se traduit par des changements dans la production de l’action publique.

Les couleurs parlementaires ont changé. Reste à savoir si les pratiques de gouvernement changeront avec elles.

The Conversation

Salima Salhi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1862 mots)

L’ESSENTIEL

  • Parmi tant d’autres, Elizabeth d’Angleterre, Virginia Woolf, Katharine Hepburn, Debbie Harry, dont l’œuvre ou le destin ont marqué l’histoire, n’ont jamais eu d’enfant.

  • Certaines l’ont choisi, d’autres en ont été empêchées ou n’en ont jamais eu l’occasion.

  • Leur travail ou leur position leur a-t-il coûté ce choix ? Et pourquoi cela semble-t-il avoir tant d’importance, au point d’occulter leur héritage et leurs réalisations ?


La baisse des taux de natalité dans les pays développés suscite des inquiétudes quant à l’avenir. Les responsables politiques se demandent pourquoi les femmes ont moins d’enfants. Les économistes expriment leurs inquiétudes face au vieillissement de la population. Dans ce contexte, une hypothèse reste incontestée : celle selon laquelle la maternité serait le principal événement et la principale marque d’accomplissement de la vie d’une femme.

Le taux de natalité ne baisse pas parce que les femmes souhaitent laisser de côté la maternité au profit d’autres activités. Son déclin est étroitement lié au coût du logement, au coût élevé de la garde d’enfants, à la constitution plus tardive d’un couple, aux difficultés d’accès aux traitements de PMA et au travail domestique non rémunéré qui incombe encore de manière disproportionnée aux femmes.

Mais ces deux questions se rejoignent sur un même point : aux yeux de la société, la question de la maternité doit accaparer la vie des femmes, bien plus qu’elle ne doit occuper les hommes. Cela rend la parentalité difficile à concilier avec l’ambition ou le pouvoir. Cela signifie également que lorsqu’une femme construit autre chose qu’une famille, la société peine à y voir un héritage, ce qui explique pourquoi une grande partie de ce que les femmes ont créé ou accompli finit par être oubliée ou classée sous le nom d’un homme.

Ce qui est remarquable, ce n’est pas que certaines femmes extraordinaires n’aient pas eu d’enfants, mais le prix que la société attachait au fait d’être à la fois pionnière et mère, et la manière dont elle jugeait ce prix en public tout en insistant sur le caractère privé de la décision qui le sous-tendait. Les obstacles étaient structurels ; les explications, personnelles.

Pour Elizabeth Ire, reine d’Angleterre (1558-1603), ne pas avoir d’enfant était une question de survie. Convaincue que le mariage compromettrait sa souveraineté, elle s’est forgé une image de protectrice de la nation. Elizabeth devait choisir entre subordonner sa couronne à un époux ou renoncer à avoir des enfants.

Son héritière potentielle, Arbella Stuart – arrière-arrière-petite-fille d’Henri VII et, contrairement à son cousin écossais Jacques, née sur le sol anglais – illustre l’inverse. Le même engrenage dynastique qui offrait deux options à Élisabeth n’en offrait aucune à Arbella : son corps et ses perspectives matrimoniales relevaient des affaires d’État, décidées par d’autres.

Ne pas avoir d’enfants, pourtant, ne veut pas dire que l’on ne joue pas le rôle de mère. Certaines femmes ont élevé des enfants qui n’étaient pas les leurs biologiquement ou, comme Elizabeth Ire, ont été la matriarche d’une nation, élargissant ainsi notre conception de la maternité et de l’héritage. Pourtant, on nous apprend à considérer la transmission comme quelque chose qui existe exclusivement au sein de la famille.

Autres réalisations significatives

La mémoire culturelle suggère le contraire : nous héritons également par l’influence, la création, le mentorat et les idées. Pourtant, lorsqu’une femme ne laisse pas de descendants, souvent, personne n’a d’intérêt évident à reconnaître ce travail au fil du temps. La mémoire culturelle doit se construire. Un nom reste d’actualité tant que les biographes, les archives, les galeries et le monde universitaire s’efforcent de se souvenir de ce que telle femme a laissé derrière elle.

L’œuvre de la peintre Gwen John a été attribuée, pendant près d’un siècle, à la « sœur d’Augustus John » et au « modèle de Rodin », alors même qu’Augustus avait prédit que son œuvre survivrait à la sienne (ce qui a été le cas.)

Florence Baker, belle-mère atypique pour les enfants de l’explorateur Samuel Baker, a traversé l’Afrique à ses côtés et a contribué à assurer le bon déroulement des expéditions. Baker a déclaré à la Royal Geographical Society qu’elle avait été sa partenaire dans ce travail. La Société a décerné à Samuel sa médaille d’or et la reine Victoria l’a fait chevalier. Florence, elle, n’a reçu aucune reconnaissance.

Au King’s College de Londres, la chimiste Rosalind Franklin a réalisé la radiographie qui a révélé la structure de l’ADN. Son collègue Maurice Wilkins l’a montrée aux scientifiques de Cambridge James Watson et Francis Crick à son insu et sans son consentement ; ces derniers se sont par la suite partagé un prix Nobel pour cette découverte.

À Hollywood, l’actrice oscarisée Katharine Hepburn estimait qu’elle ne pouvait pas être à la fois elle-même et la mère qu’un enfant méritait. Mae West a fait de son refus du mariage et de la maternité un élément de son numéro fétiche, incarnant une femme qui voulait fréquenter les hommes selon des conditions précises et qui ne voulait absolument pas d’enfants. Marilyn Monroe, qui souhaitait avoir des enfants et l’avait déclaré publiquement, a subi des grossesses arrêtées alors qu’Hollywood la présentait uniquement comme un objet de désir. Dans cette même industrie du cinéma, les femmes vivaient toutes une forme de pression par rapport à la question de la maternité, devant nécessairement se justifier, même quand elles avaient fait le choix de ne pas avoir d’enfant.

L’industrie musicale a imposé des exigences similaires, souvent aggravées par les circonstances. Kylie Minogue s’est montrée franche sur la façon dont la biologie et le hasard décident parfois de la question de la maternité. Debbie Harry a déclaré avoir privilégié son ambition à la maternité. La philanthropie de Dolly Parton, qui a financé des livres pour des millions d’enfants, a offert une autre forme de soutien aux jeunes générations, de la part d’une femme sans descendance biologique.

Virginia Woolf a vécu et a théorisé les conditions paradoxales auxquelles la créativité des femmes est soumise face aux contraintes de la vie domestique. Elle souhaitait avoir des enfants, mais après avoir consulté des médecins, son mari Leonard Woolf en a conclu qu’une grossesse mettrait en danger sa santé mentale, et la question a donc été tranchée sans elle.

Elle a légué au monde les ferments d’une révolution féministe, et ses propos restent d’actualité. Il y a un siècle, elle listait ce dont une femme avait besoin pour créer quoi que ce soit : son propre argent, une porte qui se ferme et du temps sur lequel personne d’autre ne peut prétendre. La plupart des femmes, soulignait-elle, disposent rarement de ces trois éléments à la fois.

Pour ma part, j’ai toujours voulu des enfants, mais le temps a passé et les partenaires se sont succédé. La stabilité financière s’est rarement concrétisée et je n’ai jamais rencontré de conditions dans lesquelles la maternité ne semblait pas exiger que je renonce à quelque chose de fondamental. J’ai passé des années à mettre en perspective la mémoire des femmes de l’histoire. Arbella Stuart n’a laissé aucun descendant biologique ; je préserve son héritage à travers mes recherches sur sa vie et mes publications en histoire publique.

Si les structures patriarcales ont contraint les femmes à faire des choix, la mémoire culturelle a aggravé le problème : la maternité traditionnelle est reconnue, tandis que les autres héritages laissés par les femmes doivent sans cesse prouver leur valeur.

Mais leur influence est omniprésente : dans les livres, les films, la musique, la politique, la mode et le monde universitaire, ainsi que dans la manière dont les générations suivantes de femmes envisagent leurs propres possibilités. Toutes les femmes ne deviennent pas mères. Mais chaque génération hérite abondamment des talents et des réalisations des femmes qui l’ont précédée.

The Conversation

Lynsey Cowlishaw ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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