20.04.2026 à 15:39
La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité
20.04.2026 à 15:39
La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité
En 2025, l’aide publique au développement a connu sa plus forte contraction jamais enregistrée. Mais réduire la situation actuelle à une affaire de volumes budgétaires serait manquer l’essentiel. Ce que traverse la coopération internationale est avant tout une crise politique et paradigmatique – une crise multidimensionnelle qui, de façon révélatrice, affecte en premier lieu les ONG occidentales, aujourd’hui.
Les chiffres publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en avril 2026 sont d’une rare brutalité. L’aide publique au développement (APD) des pays membres du Comité d’aide au développement (CAD) a chuté en 2025 de 23,1 % en termes réels, soit la plus forte contraction annuelle jamais mesurée depuis la création de l’indicateur en 1969. Les volumes sont revenus à leur niveau de 2015, effaçant ainsi dix années de progression et, avec elles, une partie des engagements pris au moment de l’adoption de l’Agenda 2030. Selon l’OCDE elle-même, une nouvelle baisse de près de 6 % est anticipée pour 2026.
Cette chute historique est très largement imputable à une décision politique unique : le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), engagé dès janvier 2025 par la seconde administration Trump. Selon l’OCDE, l’APD états-unienne a été divisée par plus de deux en un an (– 56,9 %), ce qui constitue la plus forte réduction jamais enregistrée par un pays donateur. À elle seule, cette décision américaine est à l’origine des trois quarts de la baisse mondiale de l’APD en 2025. Elle a, par ricochet, accéléré les arbitrages à la baisse déjà engagés par d’autres grands donateurs – Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France. Pour la première fois depuis 1995, ces quatre pays ont réduit leur APD simultanément deux années consécutives.
La France participe ainsi à ce mouvement. Après une diminution de 11 % en 2023 et une coupe supplémentaire de 13 % en 2024, le budget français consacré à la solidarité internationale a fait l’objet, depuis début 2024, de cinq coupes consécutives. Selon les estimations de Coordination SUD, la plateforme nationale des ONG françaises, l’APD française pourrait être réduite de 58 % en deux ans – et jusqu’à 64 % pour les lignes budgétaires du ministère de l’Europe et des affaires étrangères qui financent directement les ONG. L’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut en 2025, inscrit dans la loi d’août 2021, à défaut d’être officiellement abandonné, semble devenir un horizon lointain.
Il serait tentant, face à ces données, de conclure à une « crise de financement » de la coopération internationale. L’analyse serait pourtant insuffisante. Car ce qui frappe, à mesure que l’on observe la succession des coupes, c’est la régularité avec laquelle elles sont arbitrées politiquement, et la faiblesse des résistances qu’elles rencontrent dans l’espace public – y compris lorsque, comme c’est le cas en France, 66 % de la population déclare soutenir l’action internationale de solidarité.
Ce paradoxe – un soutien populaire au principe même de la solidarité, mais un rejet croissant des organisations qui l’incarnent – mérite d’être pris au sérieux. Il tient pour partie à la managérialisation et à la bureaucratisation progressives d’un secteur éloigné, à mesure qu’il se professionnalisait, de l’ancrage militant dont il tirait historiquement sa légitimité. Il ouvre surtout la voie à ce que Félicien Faury nomme une forme de politisation négative – celle qui nourrit les rhétoriques populistes en désignant les ONG comme des acteurs technocratiques, déconnectés, voire complices d’un système dont elles étaient censées être les aiguillons.
Autrement dit, ce n’est pas la décision budgétaire qui pose question en soi. C’est sa faisabilité politique. Pendant des décennies, l’APD a rempli simultanément trois fonctions : une fonction humanitaire et de développement assumée ; une fonction géopolitique, discrète mais réelle ; et une fonction de légitimation démocratique pour les États donateurs, en particulier dans l’espace occidental. Ces trois fonctions sont aujourd’hui particulièrement mises à mal. Dans un nombre croissant de pays, la solidarité internationale n’est plus perçue comme un bien politique valorisable – elle est devenue, dans certains segments du débat public, un argument contre les gouvernements qui la pratiquent.
La crise est donc d’abord celle d’un cadre de légitimation. Elle affecte en premier lieu les ONG occidentales, dont le modèle organisationnel est historiquement adossé à ce cadre.
Les ONG françaises de solidarité internationale, dont les ressources cumulées avaient connu une croissance de 43 % entre 2016 et 2020, voient aujourd’hui leurs modèles économiques vaciller, en particulier dans le secteur humanitaire. L’APD transitant par les organisations de la société civile représentait 27 milliards de dollars (plus de 22,9 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2024, soit 12,9 % de l’APD bilatérale – un chiffre en recul de 2,3 %. Les restructurations se multiplient, les plans de licenciements aussi.
Mais la contraction budgétaire n’est qu’une des dimensions du problème. Les ONG occidentales – comme je l’avais analysé dans un précédent article – sont prises dans une triple contestation qui rend leur repositionnement particulièrement délicat.
Au Sud, d’abord, où des États revendiquent une souveraineté renouvelée sur les flux d’aide et les modalités d’intervention. Les reconfigurations en cours en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali et au Burkina Faso, en sont l’illustration la plus visible, mais la dynamique est plus large. Elle s’accompagne d’une parole de plus en plus structurée d’organisations locales qui refusent de n’être que des sous-traitantes et portent une critique épistémique des catégories mêmes avec lesquelles le développement a été pensé.
Au Nord, ensuite, à travers deux critiques antagonistes qui, bien que non symétriques, convergent dans leurs effets. D’un côté, une critique populiste qui conteste le principe même d’une solidarité internationale financée sur fonds publics. De l’autre, une critique décoloniale qui interroge les rapports de pouvoir que l’aide perpétue et les formes de colonialité qu’elle véhicule. Ces deux critiques, à fronts renversés, participent conjointement à l’effritement de la légitimité publique des ONG. La première, plus agressive, se traduit par une offensive directe contre les libertés associatives elles-mêmes : plusieurs ONG de solidarité internationale – de SOS Méditerranée à La Cimade, en passant par France Terre d’Asile – ont fait l’objet d’entraves, de menaces de retrait de subventions ou de tentatives d’éviction de la commande publique, au nom d’un prétendu manquement à la neutralité politique.
À l’intérieur même des organisations, enfin, où des salariés contestent une inégalité devenue difficile à justifier : celle qui sépare, au sein d’une même organisation, les personnels recrutés localement dans les country offices des Suds et leurs homologues des sièges occidentaux – en termes de salaires, de perspectives de carrière, mais aussi de reconnaissance des savoirs et de l’expérience. À cela s’est ajoutée, depuis le mouvement Black Lives Matter de 2020 et plusieurs scandales publics, une prise de parole de personnels racisés au sein même des sièges occidentaux sur les cultures organisationnelles et les représentations dominantes. Documentée notamment par les rapports de Peace Direct (« Time to decolonise aid ») et les travaux de l’International Development Committee britannique, cette double critique interne constitue aujourd’hui l’une des remises en cause les plus structurées – et les plus difficiles à absorber – auxquelles le secteur ait été confronté.
Dans ce contexte, une partie du discours institutionnel s’est réfugiée dans une promesse : celle du secteur privé comme nouveau moteur du financement du développement. Philanthropie, blended finance, obligations à impact, partenariats public-privé. L’idée sous-jacente est qu’une architecture financière hybride pourrait compenser le retrait progressif des financements publics.
Une chose, pourtant, doit être dite clairement : le secteur privé ne remplacera pas l’APD en volume. Ce n’est pas une hypothèse politique, c’est une réalité arithmétique.
Les 32 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leurs données à l’OCDE ont mobilisé 11,7 milliards de dollars en 2023, soit environ 5 % du total de l’APD des pays du CAD. Les fonds mobilisés par le secteur privé via les mécanismes de financement mixte, bien qu’en croissance, se concentrent pour l’essentiel sur les terrains où un modèle économique est viable– c’est-à-dire pas sur les contextes de fragilité extrême ni sur les biens publics mondiaux, qui restent entièrement dépendants de la solidarité publique.
Surtout, ces instruments opèrent une transformation de la grammaire de l’aide. Ils substituent progressivement une logique de retour sur investissement à une logique de droits ou d’intérêt général, orientent les priorités vers les contextes solvables, et déplacent le centre de gravité de la décision vers des acteurs dont les finalités ne sont pas (toujours) celles de la solidarité.
Quelles sont les perspectives ? Trois trajectoires, combinables, semblent aujourd’hui envisageables pour le système d’aide.
La première est celle d’une continuité dégradée : le modèle actuel se maintient, sous perfusion, plus fragmenté et davantage dépendant de financements privés géopolitiquement orientés. Les ONG occidentales y survivent, mais au prix d’une réduction progressive de leur capacité transformatrice. C’est, à court terme, le scénario le plus probable.
La deuxième est celle d’une recomposition géopolitique déjà partiellement engagée. Les flux d’aide des pays non membres du CAD qui déclarent leurs données à l’OCDE sont passés de 1,1 milliard de dollars en 2000 à 17,7 milliards de dollars en 2022 – une multiplication par seize en deux décennies. La Chine a engagé 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) dans son Fonds de coopération Sud-Sud depuis 2015. La coopération Sud-Sud ne remplace pas, en volume, l’APD occidentale, mais elle construit peu à peu une architecture alternative, fondée sur d’autres présupposés normatifs – non-conditionnalité, réciprocité, non-ingérence – qui entrent directement en concurrence avec ceux du modèle occidental.
La troisième, plus exigeante, serait celle d’une refondation pluriverselle : l’émergence d’un nouveau cadre de légitimation, fondé sur la reconnaissance des savoirs situés, la co-construction des réponses et la remise en cause des asymétries historiques de pouvoir. Elle suppose, de la part des ONG occidentales, la capacité de se défaire de certaines évidences – évidences que leurs propres équipes, notamment dans les terrains d’intervention, questionnent déjà. Elle suppose aussi des acteurs publics capables de réinvestir une conception politique, et non seulement technique, de la solidarité internationale.
C’est à cette seule condition que l’on pourra parler, non pas d’un monde post-APD subi, mais d’un système de coopération véritablement recomposé. La question, au fond, n’est plus de savoir si le modèle actuel peut être sauvé dans sa forme. Elle est de savoir si, collectivement, les organisations de solidarité internationale – au sens large – sont capables d’en penser et d’en construire un autre.
Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.04.2026 à 15:38
La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est, depuis le 1er janvier 2026, le 21ᵉ pays membre de la zone euro. C’est le résultat d’un long cheminement qui a débuté à la chute du régime autocratique de Todor Jivkov, en 1989, et à la suite du traumatisme de l’hyperinflation à 1 058,4 %, en 1997. Pourquoi cette adoption a-t-elle pris autant de temps ? Avec quels enjeux ?
Dimanche 19 avril 2026, l’ancien président bulgare prorusse Roumen Radev remporte les élections législatives avec 130 sièges sur 240 au Parlement.
Il hérite d’un pays ayant adopté l’euro, le 1er février 2026. Le lev – 1,95583 lev équivalait à 1 euro –, la monnaie historique, a disparu. La Banque nationale de Bulgarie (Българска народна банка) est devenue membre de l’Eurosystème de la zone euro.
Pourquoi cette décision ? Retour historique de 1990 à nos jours.
En 1997, la Bulgarie traverse une période d’hyperinflation avec un pic à 1 058,4 %. Dans une telle situation, la tentation des salariés est de convertir immédiatement le montant de leur salaire en devise étrangère, ce qui déprécie la monnaie domestique. Pour les commerçants, la situation pousse à ajuster les prix en permanence pour ne pas risquer de vendre à perte.
Les autorités politiques et monétaires adoptent alors un Currency Board, régime monétaire très contraignant mais efficace pour combattre l’inflation. Concrètement, arrimer la valeur du lev à une autre monnaie, comme l’euro ou le deutschemark.
Si le résultat de cette stratégie est payante, avec une inflation tombée à 22 % en 1998, la Bulgarie perd les leviers de sa politique économique.
En parallèle, un taux de croissance moyen trop faible et surtout trop volatil (– 9,12 % de croissance annuelle du PIB en 1992, 5,21 % en 1996 ou – 8,40 % en 1999) décourage les élites, qui quittent peu à peu le pays. Entre 1992 et 2001, le nombre d’habitants chute de 6 %. Les décideurs réfractaires à une expatriation restent en attente des bienfaits de l’Union européenne, à laquelle la Bulgarie adhère en 2007.
Malgré une demande répétée des autorités bulgares, l’Union européenne fait tarder les choses pour intégrer le pays dans la zone euro. Si les indicateurs quantifiables – niveau d’inflation, taux d’intérêt – ne sont pas tous au vert, l’Union européenne pointe surtout le taux de change artificiellement stable, condition nécessaire du Currency Board. De façon plus informelle, l’Union européenne s’alarme de l’instabilité des institutions et de leur difficulté à maîtriser – parfois en leur sein même – un niveau préoccupant de corruption.
En juillet 2020, la Bulgarie rejoint le Mécanisme de taux de change européen (l’antichambre de la zone euro) avec un objectif du passage à l’euro en 2024. Après des années d’hésitation, son admission est décidée en juillet 2025.
Des questions persistent : les institutions sont-elles assez solides ? Une crise économique ou financière bulgare pourrait-elle se produire et miner l’Union monétaire ?
La décision d’intégration à la zone euro revient à répondre positivement à la première question. Si une crise venait à se développer en Bulgarie, les Bulgares soutenus par leurs voisins sauraient, pense-t-on, la maîtriser localement.
En 2025, les 100 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) de la Bulgarie ne représentent que 0,7 % à 0,8 % du PIB de la zone euro, ce qui limite la puissance d’éventuels d’effets de propagation. Le rattrapage de la Bulgarie en termes réels (prenant en compte l’inflation) est très tangible depuis 2007 : le produit intérieur brut par tête, évalué à 41 % de la moyenne de la zone euro lors de son admission dans l’Union européenne, s’affiche aujourd’hui à 67 % de cette moyenne.
La classe politique bulgare a été majoritairement pro-européenne pendant des décennies. Elle a soutenu le passage à l’euro, puisque la monnaie diminuait les coûts de transaction et rendait plus sûres les banques, désormais surveillées selon les normes de la Banque centrale européenne. Ces dernières éloignent la Bulgarie de la situation de 1996 quand plus de 60 % des prêts n’étaient pas remboursés.
En 2026, cette classe politique souhaite attirer de nouveaux capitaux créateurs d’emplois. Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le nationalisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain dans la classe politique bulgare. Roumen Radev, le président du pays a démissionné en janvier dernier. Après une présidence pro-européenne, son discours est plus ambigu :
« La rupture définitive entre les Bulgares et la classe politique s’est produite avec le refus du Parlement d’organiser un référendum sur la date d’introduction de la monnaie unique européenne. Les représentants du peuple ont refusé au peuple son droit de choisir. »
À lire aussi : Face à la dette publique, « trois » Europe et une seule monnaie
Les sondages effectués par l’institut bulgare Alpha Research indiquaient en mai 2026 que les électeurs favorables et défavorables à l’euro s’équilibrent – 49 % pour, 45,8 % contre. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 49 % des Bulgares sont opposés à la monnaie unique en 2025. Les opinions défavorables l’emportaient largement en 2022, ce qui relativise l’impression mitigée de ces chiffres.
Bien sûr, les consommateurs craignent une perte de pouvoir d’achat, ce qui intervient toujours à la marge quand un pays passe à l’euro. Les dernières expériences ont montré que ce surcroît d’inflation est limité – de 0,2 % à 0,35 % – et temporaire.
On peut donc penser qu’il en sera de même en Bulgarie, et que ce passage sera bénéfique pour le pays.
En réalité, la Bulgarie revient de loin. Le Currency Board, ce régime monétaire qui l’a sauvée de l’hyperinflation en 1997, est à la fois une curiosité dans un monde de flottement généralisé des monnaies et un piège qui peut se refermer sur ceux qui l’adoptent… lorsqu’ils souhaitent rejoindre une union monétaire.
Ce système d’émission monétaire ressemble un peu à ce qu’était théoriquement l’étalon-or (une monnaie équivaut à un poids fixe d’or), assorti d’une convertibilité totale des billets en or. La Banque centrale bulgare, qu’on appelle dans ce cas la « caisse d’émission », ne peut apporter la liquidité en lev qu’en contrepartie d’une monnaie de réserve, à l’origine le deutchemark, puis l’euro, ou d’emprunts publics libellés dans cette monnaie de réserve.
À lire aussi : La Croatie dans la zone euro, l’aboutissement de 30 ans de redressement économique
L’accès aux liquidités en lev devient contraignant, ce qui réduit mécaniquement l’inflation – les banques sont limitées dans leurs prêts, et par ricochet évitent une envolée des prix et des salaires. La littérature académique explique que, au-delà de cet « effet de discipline », le mécanisme engendre de lui-même la confiance du public qui accepte de détenir des leva, au lieu de les convertir immédiatement en devises « fortes », comme le deutschemark ou l’euro. C’est ce qui s’est produit au moment de la stabilisation bulgare en 1998-1999.
Ce système comporte des limites. La discipline s’applique aussi à l’État qui ne peut pas compter sur la caisse d’émission pour pratiquer une politique d’open market (achat et vente d’obligations publiques sur le marché monétaire) et l’aider à s’endetter à des coûts raisonnables. L’État bulgare emprunte ainsi en euros sur la place de Luxembourg à des prêteurs étrangers (la bourse de Luxembourg opère comme centre de cotation de valeurs internationales). Quant aux banques, elles ne peuvent compter sur un « prêteur en dernier ressort » en cas de coup dur, la caisse d’émission ne pouvant jouer ce rôle par définition.
Les Bulgares se trouvent un peu plus liés au reste de l’Europe à laquelle ils fournissent depuis des années leurs médecins, leurs chercheurs et autres ingénieurs expatriés. L’État bulgare pourra bénéficier de meilleurs taux à Luxembourg qui restera sans doute le lieu d’émission de la dette bulgare, tant qu’il n’existe de marché local suffisamment développé.
La Banque centrale européenne pourra jouer un rôle de prêteur en dernier ressort aux banques locales. Les transferts de biens, de services et d’argent seront fluidifiés au bénéfice des exportateurs. Ces avantages pourraient accroître les prix et les salaires, et limiter de ce fait la compétitivité différée de l’économie bulgare. Elle devra, quoi qu’il en soit, améliorer son score au niveau de l’indice international de perception de la corruption.
Dominique Torre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.04.2026 à 11:27
Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !
On dit d’une entreprise qu’elle est performante, rentable… et parfois qu’elle est toxique ou dangereuse. Mais il est plus rare que l’on porte un jugement esthétique. Et pourtant, certaines entreprises sont plus « belles » que d’autres.
Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.
Comment ne pas être frappé par la séduction et le sentiment de « beauté formelle » qu’opèrent aujourd’hui – sur les analystes, les économistes, les managers et les observateurs – les nouvelles technologies, les modèles d’affaires inédits des plates-formes, les formes d’organisation étendues de certaines ONG ou entreprises à mission, les entreprises à la croissance fulgurante ou sachant se reconstruire, les écosystèmes d’Open innovation construits avec les parties prenantes et en mobilisant la production des consommateurs eux-mêmes ?
Rappeler que ces organisations sont vues sous un angle esthétique capte une dimension habituellement mal prise en compte par les travaux de gestion. C’est que la montée en puissance de la rationalisation à partir des révolutions industrielles a opéré un découplage qui semble aujourd’hui naturel entre beauté d’un côté, performance et rationalité de l’autre.
La coupure ne va pourtant pas de soi. Preuve en est donnée dans une des sciences pourtant apparemment la plus froide et logique : les mathématiques. Personne ne s’étonne qu’on y juge la qualité d’une démonstration non pas simplement à sa justesse, mais aussi à sa simplicité, sa brillance et son « élégance ».
À lire aussi : La crise impose à chaque entreprise de réinventer son business model
Depuis près d’un demi-siècle, l’esthétique des organisations est ainsi un domaine de recherche en pleine expansion, qui a fait l’objet, partout dans le monde, de nombreux articles et de plusieurs numéros spéciaux des grandes revues de gestion. Ces travaux ont vite été au-delà de la seule mise en avant d’un aspect négligé – la beauté et/ou la laideur perçue d’une entreprise – en élargissant et en enrichissant la manière de rendre compte des organisations.
À lire aussi : Ces start-up qui « jouent au flipper » pour affiner leur business model
Au-delà de leur seule performance, ces dernières constituent des structures complexes et formelles, qu’il faut analyser comme un ensemble d’éléments (ressources, acteurs, compétences, etc.) connectés par de multiples relations (procédures de gestion, hiérarchie, évaluation, dépendance financière, échanges marchands, dépendance technique…) entre groupes d’acteurs différents.
Dans cette perspective, un même objectif donne lieu partout à des structures de production infiniment variées : des grandes organisations bureaucratiques aux petites structures constituées de manière ad hoc pour la réalisation d’un projet. À ce titre, les formes organisationnelles qui se manifestent dans les entreprises comme sur les marchés peuvent être très différentes, à la fois dans leur efficience et leur performance, bien sûr, mais aussi par la vision, la compréhension – voire la séduction – par lesquelles elles se donnent spontanément à voir.
Au-delà de la caractérisation de telle ou telle organisation, l’approche par l’esthétique incite en outre à s’interroger sur la succession de leurs formes. Y lire une évolution stylistique en souligne les différentes dimensions cachées. Car les organisations, comme les œuvres d’art, s’articulent avec tous les registres sociopolitiques et culturels de la réalité sociale : émotion et caractère sensible de la réception des productions et de l’engagement dans le travail (comme dans les arts plastiques), simplicité et impact de la mise en forme d’une création en coopération (à l’image de l’architecture et du cinéma), importance de l’expressivité dans les interactions interpersonnelles (ce que montrent le théâtre et le spectacle vivant).
À l’heure de la fascination opérée par l’intelligence artificielle, le détour par l’esthétique permet, au-delà, d’interroger l’interaction entre technologie et modalités de production, en mettant en regard la séduction formelle des solutions techniques avec leurs impacts structurels et économiques.
Alors que la créativité et l’innovation ont aujourd’hui une place et un rôle omniprésents dans les stratégies organisationnelles (elles ont, d’ailleurs, fait l’objet du dernier Nobel d’économie), le détour par les théories esthétiques permet de mieux penser les tensions qu’elles génèrent : entre, d’une part, une vision de la créativité relevant de la remise en cause des solutions existantes et, d’autre part, la nécessité, pour s’imposer et être reconnue, de s’inscrire en grande partie dans les standards, normes ou pratiques en place.
Il s’opère ainsi un double mouvement : les entreprises pionnières dans l’adoption de nouveaux modes de gestion (pensons aux Gafam, à Airbnb, à des entreprises low cost telles qu’EasyJet ou Ryanair) s’appuient sur des marchés et des cadres existants, mais deviennent ensuite elles-mêmes des modèles managériaux influençant les formes émergentes d’organisations ou d’écosystèmes, tout comme les artistes de l’avant-garde suscitent des courants ou des écoles artistiques.
De tels mouvements sont impossibles à expliquer avec une approche purement descriptive et classificatoire. En matière artistique, la capacité de renouvellement des formes esthétiques est déterminante : le beau et le moderne naissent explicitement de cette nouveauté. En matière de gestion, penser l’évolution des modes managériales revient aussi à penser la manière dont certains fondamentaux, tels que la performance ou l’optimisation des process, se redéfinissent régulièrement dans de nouvelles modalités d’organisation ou d’action qui séduisent sous l’action d’entrepreneurs, de chercheurs ou de consultants.
Nulle forme ne peut être donnée comme belle hors de l’exercice de la subjectivité de chacun… tout comme les jugements de performance, de rentabilité et d’évaluation des coûts n’existent pas dans l’absolu, mais se rattachent toujours à la position et aux objectifs des acteurs qui les portent. Le jugement de beauté est à la fois dans l’œil des artistes qui produisent et dans les yeux des spectateurs ou des consommateurs qui reçoivent.
La question de l’esthétique permet donc de repenser, dans l’approche des organisations, une alternative entre subjectivité contingente et objectivité intrinsèque qui traverse les enjeux de la gestion mais remonte aux origines des philosophies esthétiques, et à laquelle Kant lui-même s’était heurté.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.