20.04.2026 à 15:41
Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux
20.04.2026 à 15:41
Pourquoi les souverainistes sont de faux libéraux
Jordan Bardella est reçu au Medef, ce lundi 20 avril. Comme de nombreux dirigeants européens de la droite souverainiste, il se réclame du libéralisme. Pourtant, le souverainisme économique s’oppose aux principes mêmes du libéralisme, fondés sur le libre-échange et l’universalisme. Sous le drapeau idéologique de l’intérêt national, le souverainisme, ou conservatisme, exprime les intérêts de propriétaires qui cherchent à transformer leurs revenus en rentes en se protégeant de la concurrence internationale.
Donald Trump, Giorgia Meloni, Javier Milei ou Viktor Orban à l’étranger, Sarah Knafo, Jordan Bardella ou Bruno Retailleau en France… Tous ces responsables politiques attèlent aujourd’hui le cheval du libéralisme à la charrette du souverainisme, de la protection nationale et de la lutte contre l’immigration. Personne dans la presse ne semble véritablement s’étonner de ce nouvel équipage, et surtout s’interroger sur les forces idéologiques qui se cachent derrière.
Nombre de ces dirigeants conservateurs évoquent des points communs avec le libéralisme, voire une complémentarité nécessaire. Ainsi, pour Bruno Retailleau, « le libéralisme authentique ne va pas sans un conservatisme assumé ». Certes, partout dans le monde occidental, la droite souverainiste incorpore dans son programme le principe libéral de l’abaissement de la fiscalité sur les revenus du travail et du capital, ainsi que l’allègement de la réglementation administrative. Mais, pour les libéraux, le combat contre la taxation et l’étouffoir des normes n’est pas destiné à protéger les intérêts corporatistes des propriétaires de ressources. Il s’inscrit à l’intérieur d’un ensemble plus large, profondément étranger à la droite souverainiste, qui est le respect du libre-échange et de la compétition internationale.
Il suffit de relire Adam Smith, Frédéric Bastiat ou Friedrich Hayek pour comprendre que la liberté défendue par le libéralisme est celle d’entrer sur le terrain du marché pour essayer de gagner le match de la concurrence ; pas celle de s’en affranchir en empêchant des adversaires de participer à la compétition. Un libéralisme qualifié de national, protégé par les douves du protectionnisme et des barrières tarifaires, comme le défend Donald Trump, est, de ce point de vue parfaitement contradictoire. Il revient à définir administrativement les frontières du marché et à permettre à certains capitalistes et salariés nationaux de transformer leurs revenus en rentes, au détriment d’autres producteurs domestiques et extérieurs. Et surtout de l’ensemble des consommateurs. Le libéralisme ne défend pas des privilégiés, il défend les créateurs de valeurs ; il ne défend pas les intérêts d’acteurs domestiques, il défend les intérêts des citoyens du monde ; le libéralisme n’est pas pro-business, il est pro-consommateur ; enfin, le libéralisme ne s’attache à aucune forme de communautarisme, national, racial, familial, religieux ou autre. Son ADN est constitué par un individualisme affranchi de toute idée de solidarités organiques. Celles-ci ne servent que d’habillage moral à des systèmes de rentes réservées aux membres de clubs arbitrairement définis par des stéréotypes et protégés par des barrières à l’entrée.
L’intérêt général que le souverainisme se targue d’incarner ne dépasse pas du tout le communautarisme. Il en est simplement une expression plus institutionnalisée, avec l’ambition de contrecarrer une mondialisation qui récompense l’efficacité des uns et révèle les faiblesses des autres. Si la mondialisation a parfois augmenté les inégalités de revenus à l’intérieur des nations, en retirant à certaines corporations le bénéfice d’une protection tarifaire, elle a permis une plus grande égalité des conditions de développement entre les pays. On comprend alors que le souverainisme serve de prétexte à des acteurs devenus incapables de s’assurer un revenu par l’échange pour prélever, grâce à la réglementation, une part du produit social supérieure à leur productivité.
C’est un protectionnisme mis au service d’intérêts particuliers, déguisé en solidarité nationale, qui s’organise en réalité pour préserver des féodalités économiques, regroupées autour d’un capitalisme illibéral, lequel est toujours prêt à sacrifier liberté politique et économique pour protéger de la concurrence les revenus des propriétaires nationaux de ressources. Les privilèges de ces castes se réclamant du conservatisme ne sauraient subsister sans une connivence avec l’État (« crony capitalism ») qui leur permet de s’approprier le territoire collectif, soumettre les individus qui s’y trouvent à ses diktats et exclure les autres lorsqu’ils menacent leurs rentes.
Comme l’a bien montré Hayek, le conservatisme est une langue aussi étrangère au libéralisme que peut l’être le socialisme. Ce sont les deux frères ennemis d’une même pensée, qui s’affrontent simplement pour savoir quels groupes vont bénéficier de la protection étatique. Caractériser des individus par une identité collective (nationale, religieuse, raciale, familiale) masque en réalité des privilèges et des discriminations qu’on n’ose pas reconnaître officiellement. Ce réflexe identitaire nourrit l’intolérance, génère des conflits à l’intérieur de la société et, sous le prétexte de les circonscrire, conduit finalement à l’autoritarisme. Les conservateurs veulent embrasser la liberté sur une joue et la protection économique de l’État sur l’autre joue, en feignant d’ignorer qu’elles ne se trouvent jamais sur un même visage.
Ainsi, Donald Trump n’est-il pas une dégénérescence du conservatisme, mais son expression la plus décomplexée. Il adapte sa politique en fonction des intérêts du moment de groupes qui le soutiennent en échange de sa protection. Beaucoup de commentateurs se sont alors engouffrés dans cette brèche pour considérer qu’extrême droite et libéralisme constituaient les deux faces d’une même médaille. En s’appuyant sur l’exemple de Viktor Orban en Hongrie, ils développent la thèse d’un libéralisme autoritaire, voire dictatorial, qui s’appliquerait aujourd’hui aux États-Unis. Cette thèse s’est vue confortée par les récentes déclarations antidémocratiques des autoproclamés libertariens de la tech, les Peter Thiel, Elon Musk, ou encore Larry Ellison, le PDG d’Oracle.
Pour l’avenir et la crédibilité du libéralisme, il est très important de démasquer ces associations fallacieuses propagées par des trafiquants de concepts qui surfent sur la crise des savoirs et la crédulité des esprits. Il ne faut pas tomber dans le piège de cette mythologie contemporaine d’un supermarché libéral, où chacun pourrait se servir ce qu’il veut, au gré de ses intérêts et préjugés. Ceux qui, en France, prônent une union de la droite et de l’extrême droite, demandent en fait aux militants libéraux d’assurer de leur soutien politique une idéologie protectionniste qui, en réalité, est la parfaite antithèse du libéralisme.
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14ᵉ édition, « Le temps des rapports de force ».
Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.04.2026 à 15:40
Exploring conversational AI and poetry but not as we know it
What do the large language models behind human-like conversational AI really know and what does it mean to live alongside them?
A new book Understanding Conversational AI by Thierry Poibeau offers a critical and interdisciplinary exploration of large language models (LLMs), examining how they reshape our understanding of language, cognition and society. Drawing on philosophy of language, linguistics, cognitive science and AI ethics, it investigates how LLMs generate meaning, simulate reasoning and perform tasks that once seemed uniquely human from translation to moral judgement and literary creation.
The book explores the limitations of these models, their embedded biases and their role in processes of automation, misinformation and platform enclosure while reflecting on how they prompt us to revisit fundamental questions: What is understanding? What is creativity? How do we ascribe agency or trust in a world of synthetic language?
Recent findings are suggesting that non-expert poetry readers prefer AI works to poems written by humans. Thierry Poibeau reminds us how “aesthetic judgment in poetry often involves elements that are not easily codifiable, such as originality, emotional resonance, metaphorical depth, and cultural embeddedness”. Poibeau sheds light on why AI-generated poems can be appealing, by highlighting how literary value is “shaped by evolving norms within particular reading communities, making judgments of poetic merit historically contingent and socially negotiated”.
Excerpts from Understanding Conversational AI
“The arrival of AI-generated poetry raises fundamental questions about whether current evaluation criteria, often rooted in human experience, intentional expression, and historical context are adequate for assessing texts produced through large-scale statistical recombination.
As large language models generate increasingly fluent and plausible verse, their outputs may challenge existing notions of aesthetic authenticity, precisely because they blur the boundary between craft, imitation, and genuine creative insight.
These systems are capable of reproducing recognizable poetic forms, stylistic conventions, and affective tones, raising the question of how such texts should be evaluated when traditional assumptions about authorship and intention no longer clearly apply.
However, despite this formal competence, recent studies reveal recurrent stylistic tendencies characteristic of large language model–generated poetry. GPT-4, for instance, shows a strong preference for quatrain structures, a frequent reliance on iambic meter and end rhyme, and a tendency to employ recurring lexical choices such as heart, whisper, or dream.
These outputs often reflect a flattening of emotional and metaphorical complexity, favoring literal formulations and conventional poetic tropes over ambiguity, innovation, or semantic depth.
In comparison to human poetry, LLM-generated verse appears more homogeneous and less nuanced, and is less capable of producing the kinds of conceptual tension or unexpected imagery often found in more original human compositions.
In addition to these stylistic patterns, recent reader evaluation studies suggest that some AI-generated poems are judged comparably to human-authored texts when assessed blind.
However, once authorship is disclosed, evaluations tend to decline, indicating a persistent skepticism toward machine-generated poetry. This reception dynamic highlights the ongoing tension between the formal fluency of AI-generated verse and readers’ perceptions of authenticity and creative agency.
Interestingly, readers often find AI-generated poems easier to interpret. They can more readily grasp the images, themes, and emotions, which are typically presented in a more accessible and transparent manner than in the often denser and more ambiguous work of human poets.
As a result, readers may develop a preference for these texts and mistakenly interpret their own ease of understanding as evidence of human authorship. When the machine origin of the poem is revealed, this interpretation shifts, and the same textual features that previously facilitated comprehension may be reinterpreted as signs of superficiality or lack of depth.
Such findings should be interpreted with caution. They do not demonstrate that AI-generated poetry is superior in literary quality, but rather that it tends to conform to familiar forms and accessible conventions. In contrast, human-authored poetry frequently relies on layers of complexity, allusion, and ambiguity that demand substantial background knowledge in literature, history, and poetic traditions. Interpreting such works is a cognitively demanding task, and it is therefore problematic to ask lay readers to evaluate poetry in a meaningful way without accounting for differences in expertise and interpretive competence.
Beyond questions of evaluation, the reception of AI-generated poetry raises broader issues of attribution, disclosure, and creative ownership. Literary institutions, publishers, and competition organizers increasingly require authors to disclose the use of AI tools, reflecting uncertainty about how machine-generated texts should be situated within existing frameworks of creativity and value.
The discomfort that emerges when readers discover that a poem was generated by a machine is not merely a reaction to deception but an indication that aesthetic judgment remains deeply entangled with assumptions about intention, experience, and authorship.”
Thierry Poibeau is Director of Research at the Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris and head of the LaTTiCE laboratory in Paris, France.
He is a member of PRAIRIE-PSAI (Paris AI Research Institute – Paris School of Artificial Intelligence) and is also an affiliated lecturer at the Department of Theoretical and Applied Linguistics (DTAL) of the University of Cambridge. He works on natural language processing (NLP), particularly focusing on information extraction, question answering, semantic zoning, knowledge acquisition from text, and named entity tagging.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Thierry Poibeau is a member of PRAIRIE-PSAI (Paris AI Research Institute -- Paris School of Artificial Intelligence) and has received funding in this capacity.
20.04.2026 à 15:39
La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité
En 2025, l’aide publique au développement a connu sa plus forte contraction jamais enregistrée. Mais réduire la situation actuelle à une affaire de volumes budgétaires serait manquer l’essentiel. Ce que traverse la coopération internationale est avant tout une crise politique et paradigmatique – une crise multidimensionnelle qui, de façon révélatrice, affecte en premier lieu les ONG occidentales, aujourd’hui.
Les chiffres publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en avril 2026 sont d’une rare brutalité. L’aide publique au développement (APD) des pays membres du Comité d’aide au développement (CAD) a chuté en 2025 de 23,1 % en termes réels, soit la plus forte contraction annuelle jamais mesurée depuis la création de l’indicateur en 1969. Les volumes sont revenus à leur niveau de 2015, effaçant ainsi dix années de progression et, avec elles, une partie des engagements pris au moment de l’adoption de l’Agenda 2030. Selon l’OCDE elle-même, une nouvelle baisse de près de 6 % est anticipée pour 2026.
Cette chute historique est très largement imputable à une décision politique unique : le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), engagé dès janvier 2025 par la seconde administration Trump. Selon l’OCDE, l’APD états-unienne a été divisée par plus de deux en un an (– 56,9 %), ce qui constitue la plus forte réduction jamais enregistrée par un pays donateur. À elle seule, cette décision américaine est à l’origine des trois quarts de la baisse mondiale de l’APD en 2025. Elle a, par ricochet, accéléré les arbitrages à la baisse déjà engagés par d’autres grands donateurs – Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France. Pour la première fois depuis 1995, ces quatre pays ont réduit leur APD simultanément deux années consécutives.
La France participe ainsi à ce mouvement. Après une diminution de 11 % en 2023 et une coupe supplémentaire de 13 % en 2024, le budget français consacré à la solidarité internationale a fait l’objet, depuis début 2024, de cinq coupes consécutives. Selon les estimations de Coordination SUD, la plateforme nationale des ONG françaises, l’APD française pourrait être réduite de 58 % en deux ans – et jusqu’à 64 % pour les lignes budgétaires du ministère de l’Europe et des affaires étrangères qui financent directement les ONG. L’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut en 2025, inscrit dans la loi d’août 2021, à défaut d’être officiellement abandonné, semble devenir un horizon lointain.
Il serait tentant, face à ces données, de conclure à une « crise de financement » de la coopération internationale. L’analyse serait pourtant insuffisante. Car ce qui frappe, à mesure que l’on observe la succession des coupes, c’est la régularité avec laquelle elles sont arbitrées politiquement, et la faiblesse des résistances qu’elles rencontrent dans l’espace public – y compris lorsque, comme c’est le cas en France, 66 % de la population déclare soutenir l’action internationale de solidarité.
Ce paradoxe – un soutien populaire au principe même de la solidarité, mais un rejet croissant des organisations qui l’incarnent – mérite d’être pris au sérieux. Il tient pour partie à la managérialisation et à la bureaucratisation progressives d’un secteur éloigné, à mesure qu’il se professionnalisait, de l’ancrage militant dont il tirait historiquement sa légitimité. Il ouvre surtout la voie à ce que Félicien Faury nomme une forme de politisation négative – celle qui nourrit les rhétoriques populistes en désignant les ONG comme des acteurs technocratiques, déconnectés, voire complices d’un système dont elles étaient censées être les aiguillons.
Autrement dit, ce n’est pas la décision budgétaire qui pose question en soi. C’est sa faisabilité politique. Pendant des décennies, l’APD a rempli simultanément trois fonctions : une fonction humanitaire et de développement assumée ; une fonction géopolitique, discrète mais réelle ; et une fonction de légitimation démocratique pour les États donateurs, en particulier dans l’espace occidental. Ces trois fonctions sont aujourd’hui particulièrement mises à mal. Dans un nombre croissant de pays, la solidarité internationale n’est plus perçue comme un bien politique valorisable – elle est devenue, dans certains segments du débat public, un argument contre les gouvernements qui la pratiquent.
La crise est donc d’abord celle d’un cadre de légitimation. Elle affecte en premier lieu les ONG occidentales, dont le modèle organisationnel est historiquement adossé à ce cadre.
Les ONG françaises de solidarité internationale, dont les ressources cumulées avaient connu une croissance de 43 % entre 2016 et 2020, voient aujourd’hui leurs modèles économiques vaciller, en particulier dans le secteur humanitaire. L’APD transitant par les organisations de la société civile représentait 27 milliards de dollars (plus de 22,9 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2024, soit 12,9 % de l’APD bilatérale – un chiffre en recul de 2,3 %. Les restructurations se multiplient, les plans de licenciements aussi.
Mais la contraction budgétaire n’est qu’une des dimensions du problème. Les ONG occidentales – comme je l’avais analysé dans un précédent article – sont prises dans une triple contestation qui rend leur repositionnement particulièrement délicat.
Au Sud, d’abord, où des États revendiquent une souveraineté renouvelée sur les flux d’aide et les modalités d’intervention. Les reconfigurations en cours en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali et au Burkina Faso, en sont l’illustration la plus visible, mais la dynamique est plus large. Elle s’accompagne d’une parole de plus en plus structurée d’organisations locales qui refusent de n’être que des sous-traitantes et portent une critique épistémique des catégories mêmes avec lesquelles le développement a été pensé.
Au Nord, ensuite, à travers deux critiques antagonistes qui, bien que non symétriques, convergent dans leurs effets. D’un côté, une critique populiste qui conteste le principe même d’une solidarité internationale financée sur fonds publics. De l’autre, une critique décoloniale qui interroge les rapports de pouvoir que l’aide perpétue et les formes de colonialité qu’elle véhicule. Ces deux critiques, à fronts renversés, participent conjointement à l’effritement de la légitimité publique des ONG. La première, plus agressive, se traduit par une offensive directe contre les libertés associatives elles-mêmes : plusieurs ONG de solidarité internationale – de SOS Méditerranée à La Cimade, en passant par France Terre d’Asile – ont fait l’objet d’entraves, de menaces de retrait de subventions ou de tentatives d’éviction de la commande publique, au nom d’un prétendu manquement à la neutralité politique.
À l’intérieur même des organisations, enfin, où des salariés contestent une inégalité devenue difficile à justifier : celle qui sépare, au sein d’une même organisation, les personnels recrutés localement dans les country offices des Suds et leurs homologues des sièges occidentaux – en termes de salaires, de perspectives de carrière, mais aussi de reconnaissance des savoirs et de l’expérience. À cela s’est ajoutée, depuis le mouvement Black Lives Matter de 2020 et plusieurs scandales publics, une prise de parole de personnels racisés au sein même des sièges occidentaux sur les cultures organisationnelles et les représentations dominantes. Documentée notamment par les rapports de Peace Direct (« Time to decolonise aid ») et les travaux de l’International Development Committee britannique, cette double critique interne constitue aujourd’hui l’une des remises en cause les plus structurées – et les plus difficiles à absorber – auxquelles le secteur ait été confronté.
Dans ce contexte, une partie du discours institutionnel s’est réfugiée dans une promesse : celle du secteur privé comme nouveau moteur du financement du développement. Philanthropie, blended finance, obligations à impact, partenariats public-privé. L’idée sous-jacente est qu’une architecture financière hybride pourrait compenser le retrait progressif des financements publics.
Une chose, pourtant, doit être dite clairement : le secteur privé ne remplacera pas l’APD en volume. Ce n’est pas une hypothèse politique, c’est une réalité arithmétique.
Les 32 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leurs données à l’OCDE ont mobilisé 11,7 milliards de dollars en 2023, soit environ 5 % du total de l’APD des pays du CAD. Les fonds mobilisés par le secteur privé via les mécanismes de financement mixte, bien qu’en croissance, se concentrent pour l’essentiel sur les terrains où un modèle économique est viable– c’est-à-dire pas sur les contextes de fragilité extrême ni sur les biens publics mondiaux, qui restent entièrement dépendants de la solidarité publique.
Surtout, ces instruments opèrent une transformation de la grammaire de l’aide. Ils substituent progressivement une logique de retour sur investissement à une logique de droits ou d’intérêt général, orientent les priorités vers les contextes solvables, et déplacent le centre de gravité de la décision vers des acteurs dont les finalités ne sont pas (toujours) celles de la solidarité.
Quelles sont les perspectives ? Trois trajectoires, combinables, semblent aujourd’hui envisageables pour le système d’aide.
La première est celle d’une continuité dégradée : le modèle actuel se maintient, sous perfusion, plus fragmenté et davantage dépendant de financements privés géopolitiquement orientés. Les ONG occidentales y survivent, mais au prix d’une réduction progressive de leur capacité transformatrice. C’est, à court terme, le scénario le plus probable.
La deuxième est celle d’une recomposition géopolitique déjà partiellement engagée. Les flux d’aide des pays non membres du CAD qui déclarent leurs données à l’OCDE sont passés de 1,1 milliard de dollars en 2000 à 17,7 milliards de dollars en 2022 – une multiplication par seize en deux décennies. La Chine a engagé 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) dans son Fonds de coopération Sud-Sud depuis 2015. La coopération Sud-Sud ne remplace pas, en volume, l’APD occidentale, mais elle construit peu à peu une architecture alternative, fondée sur d’autres présupposés normatifs – non-conditionnalité, réciprocité, non-ingérence – qui entrent directement en concurrence avec ceux du modèle occidental.
La troisième, plus exigeante, serait celle d’une refondation pluriverselle : l’émergence d’un nouveau cadre de légitimation, fondé sur la reconnaissance des savoirs situés, la co-construction des réponses et la remise en cause des asymétries historiques de pouvoir. Elle suppose, de la part des ONG occidentales, la capacité de se défaire de certaines évidences – évidences que leurs propres équipes, notamment dans les terrains d’intervention, questionnent déjà. Elle suppose aussi des acteurs publics capables de réinvestir une conception politique, et non seulement technique, de la solidarité internationale.
C’est à cette seule condition que l’on pourra parler, non pas d’un monde post-APD subi, mais d’un système de coopération véritablement recomposé. La question, au fond, n’est plus de savoir si le modèle actuel peut être sauvé dans sa forme. Elle est de savoir si, collectivement, les organisations de solidarité internationale – au sens large – sont capables d’en penser et d’en construire un autre.
Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.