03.10.2026 à 10:50
Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?
03.10.2026 à 10:50
Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?
L’ESSENTIEL
Les données se multiplient quant aux risques que les réseaux sociaux font courir aux adolescent·es concernant leur rapport au corps et à l’alimentation.
Une recherche étudie comment, loin d’être passives, certaines jeunes personnes développent des stratégies pour tenter d’échapper aux contenus problématiques.
On parle de « vulnérabilité informationnelle » quand les préoccupations personnelles croisent un environnement numérique qui va exacerber les fragilités.
What I Eat in a Day (en français, « Ce que je mange chaque jour »), recettes healthy, défis sportifs ou transformations physiques spectaculaires sur les réseaux socionumériques… les contenus liés à l’alimentation sont omniprésents.
Pour de nombreux adolescents et jeunes adultes, les réseaux sociaux sont devenus des espaces privilégiés pour s’informer sur la santé, le corps et les pratiques alimentaires. Selon le Credoc, 58 % des 12-17 ans consultent quotidiennement une plateforme numérique tandis que les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des 15-24 ans sur ces sujets.
Cette évolution suscite de nombreuses inquiétudes. Dans une étude récente, l’Arcom, le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, souligne que 49 % des 11-17 ans déclarent avoir déjà été exposés à des contenus liés aux troubles des conduites alimentaires.
De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) alerte sur les liens entre certains usages des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, tout en rappelant que ces phénomènes relèvent de mécanismes complexes et multifactoriels. Mais comment ces contenus influencent-ils réellement les jeunes ?
À lire aussi : Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles
À partir de l’analyse de publications TikTok consacrées au corps et à l’alimentation, complétée par des ateliers menés auprès de 14 jeunes femmes suivies pour anorexie mentale, nos travaux invitent à dépasser une vision opposant contenus dangereux et utilisateurs influençables.
(L’anorexie mentale est un trouble des conduites alimentaires, dont l’origine est multifactorielle, qui se caractérise par une perte de poids intentionnelle, ndlr).
Ils mettent en lumière ce que nous appelons une « vulnérabilité informationnelle ». Il s’agit d’une situation dans laquelle certaines personnes deviennent particulièrement réceptives à des contenus qui font écho à leurs préoccupations, à leurs fragilités ou à leurs questionnements personnels.
À lire aussi : Pourquoi la souffrance psychique des jeunes n’est pas une affaire individuelle
Les réseaux sociaux ne fonctionnent pas comme de simples espaces où chacun choisit librement les contenus qu’il consulte. Les plateformes sélectionnent, hiérarchisent et recommandent en permanence les publications susceptibles de retenir notre attention.
Pour comprendre ce qui est réellement proposé aux jeunes utilisateurs, nous avons créé plusieurs comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans s’interrogeant sur son alimentation et son image corporelle.
Pendant plusieurs mois, nous avons observé les contenus recommandés par TikTok et constitué un corpus représentatif de 313 publications.
L’analyse révèle plusieurs registres discursifs récurrents. Le premier concerne le contrôle alimentaire avec le comptage des calories, la surveillance des apports, les stratégies pour réduire la faim ou bien des formats populaires, tels que les What I Eat in a Day (« Ce que je mange chaque jour »).
Le second est celui de la transformation corporelle, à travers les récits de perte de poids ou les photographies « Avant/Après ». Enfin, de nombreux contenus associent explicitement minceur, bien-être, réussite ou confiance en soi.
Les troubles des conduites alimentaires apparaissent également dans cet environnement numérique, en s’inscrivant dans un ensemble plus large de discours valorisant la maîtrise de soi et l’optimisation personnelle et en gommant les questions de santé en lien avec la maladie.
Les contenus les plus visibles diffusent moins des connaissances sur l’alimentation qu’ils ne mettent en scène des modes de vie et des modèles corporels, faisant de l’alimentation un levier de transformation et de contrôle de soi.
Pour compléter l’analyse des contenus recommandés par TikTok et travailler sur les enjeux de réception, nous avons mené une série de cinq ateliers auprès de 14 jeunes femmes âgées de 16 à 29 ans suivies pour anorexie mentale.
Organisés avec des structures de soin, ces ateliers avaient pour objectif de comprendre comment les contenus liés à l’alimentation, au corps et à la santé sont reçus, interprétés et intégrés dans les parcours individuels.
Chaque séance abordait une thématique spécifique : cartographie des usages numériques, analyse des contenus rencontrés, critères de crédibilité, représentations du corps et stratégies de protection face aux contenus perçus comme problématiques.
Les premiers résultats tendent à montrer que les participantes ne sont pas des utilisatrices passives. Elles connaissent très bien le fonctionnement des plateformes et évoquent spontanément les algorithmes, les bulles de recommandation ou encore les mécanismes destinés à capter leur attention.
Beaucoup d’entre elles identifient sans difficulté les contenus problématiques, les promesses irréalistes ou les discours nutritionnels simplificateurs.
Certaines ont d’ailleurs développé des stratégies de régulation telles que la suppression d’applications, le blocage de comptes, le désabonnement ou la limitation du temps passé en ligne. Pourtant, cette connaissance ne suffit pas toujours à se protéger.
Plusieurs participantes reconnaissent continuer à consulter des contenus qu’elles jugent pourtant nocifs :
« On sait que c’est toxique, mais on continue de regarder », résume l’une d’elles.
Les ateliers montrent également que les réseaux sociaux ne sont pas uniquement utilisés pour rechercher de l’information. Les participantes y cherchent aussi des formes de compréhension, de soutien ou de reconnaissance.
Plusieurs d’entre elles expliquent accorder une grande confiance à certaines créatrices de contenus parce qu’elles ont vécu des expériences similaires. La crédibilité se construit alors à partir de l’expérience vécue et de l’identification.
Ces résultats nous conduisent à mobiliser la notion de vulnérabilité informationnelle. Contrairement à une idée répandue, les difficultés rencontrées sur les réseaux sociaux ne s’expliquent pas uniquement par un manque d’esprit critique ou par l’incapacité à distinguer une information fiable d’une information trompeuse. Les participantes rencontrées sont souvent parfaitement conscientes des limites des contenus qu’elles consultent.
La vulnérabilité informationnelle apparaît plutôt lorsque des préoccupations personnelles rencontrent un environnement numérique qui leur donne une visibilité particulière. Une adolescente préoccupée par son poids, une jeune femme confrontée à un trouble alimentaire ou un jeune en quête de reconnaissance ne rencontreront pas les mêmes contenus ni ne leur accorderont la même signification.
Les algorithmes renforcent cette dynamique. Plus un utilisateur interagit avec un type de contenu, plus celui-ci lui est recommandé. Peu à peu, certaines représentations du corps, de l’alimentation ou de la santé occupent une place croissante dans son environnement informationnel.
L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’exposition à des contenus problématiques. Il concerne aussi les conditions dans lesquelles ces contenus deviennent crédibles, désirables ou significatifs pour certains publics.
Cette réflexion invite à déplacer le regard porté sur les jeunes. Plutôt que de les considérer comme des utilisateurs passifs ou facilement manipulables, il semble plus pertinent de s’interroger sur les environnements informationnels dans lesquels ils évoluent. Car les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des informations, ils organisent la visibilité de certains récits, de certains corps et de certaines normes alimentaires.
À l’heure où une part croissante de la socialisation alimentaire se construit en ligne, le défi n’est donc pas seulement d’apprendre à vérifier les informations ou à repérer les contenus trompeurs. Il consiste également à comprendre comment les algorithmes orientent nos attentions, façonnent nos représentations et influencent ce que nous considérons comme désirable, normal ou souhaitable.
Ces résultats soulignent ainsi l’importance de renforcer les actions d’éducation aux médias et à l’information. Mais ils rappellent également que les usages numériques ne peuvent plus être pensés indépendamment des questions de santé. Lorsque les réseaux sociaux participent à la construction des rapports au corps, à l’alimentation ou à l’estime de soi, ils deviennent pleinement un enjeu de santé publique.
Comprendre les vulnérabilités informationnelles, c’est alors reconnaître que les risques ne résident pas uniquement dans les contenus eux-mêmes, mais dans la rencontre entre des dispositifs techniques, des normes sociales et des individus en quête de repères.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Clémentine Hugol-Gential ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.10.2026 à 10:50
Apprendre à bien manger : comment penser l’éducation à l’alimentation ?
L’ESSENTIEL
L’éducation à l’alimentation est un enjeu essentiel à tous les âges de la vie.
Pour bien manger, il faut un minimum de connaissances en santé. Mais il s’agit aussi de comprendre comment les aliments arrivent dans notre assiette.
S’il y a un certain nombre de paramètres à respecter, y a-t-il pour autant une seule recette ?
L’éducation à l’alimentation est l’un des objectifs définis par la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc) 2025-2030, publiée en février dernier. Elle doit se faire à tous les âges de la vie, pour permettre à chacun d’être autonome et de se construire une vision globale de l’alimentation de manière continue.
Que veut dire précisément « être autonome » et « se construire une vision globale de l’alimentation » ? Et comment l’éducation peut-elle y contribuer ?
L’autonomie se pense au regard de ce qu’on appelle l’« altricialité ». C’est une caractéristique propre à l’être humain : contrairement à de nombreuses autres espèces, l’être humain naît immature et dépendant, tant sur le plan biologique que psychique et social. L’éducation est un long processus, nécessaire pour progressivement construire son autonomie.
En ce qui concerne l’alimentation, l’éducation repose sur trois approches. Tout d’abord, l’approche informative consiste à transmettre des informations et des injonctions. Cette approche se traduit le plus souvent par des campagnes d’information (« Manger cinq fruits et légumes par jour », « Manger-Bouger », etc.).
L’approche suggestive cherche à modifier ou orienter le comportement sans qu’on le sache. En ce sens, nombre de techniques inspirées du nudge sont mises en place pour induire un comportement favorable à la santé ou à l’environnement.
Enfin, l’approche éducative idéale vise au contraire à faire du sujet un acteur conscient et capable d’un comportement volontaire et adapté à chacun. Selon cette approche, l’éducation à l’alimentation accompagne la personne dans le développement de son autonomie en la matière.
Mais cette autonomie repose sur deux conditions nécessaires qui participent à la construction d’une vision globale de l’alimentation. La première est de comprendre comment on fonctionne. Plusieurs mécanismes influencent nos comportements alimentaires : le comportement alimentaire résulte à la fois de processus biologiques (régulation de la faim et de la satiété, circuit de récompense au niveau cérébral, etc.), psychologiques (cognition, émotions, etc.) et sociaux (normes, espaces, etc.). C’est pourquoi l’alimentation est caractérisée comme un phénomène « bio-psycho-socio-culturel ».
De plus, la plupart des mécanismes, dus à leur caractère habituel, nous échappent souvent. Ces mécanismes sont en outre en interaction avec le milieu dans lequel on vit. Selon l’approche écologique, nos choix alimentaires sont cadrés par de multiples déterminants de notre environnement matériel, socioéconomique et politico-culturel – ce qu’on appelle l’environnement alimentaire.
La seconde condition est de comprendre la complexité du système alimentaire dans lequel nous vivons. Il s’agit de réaliser le chemin que parcourt un aliment avant d’arriver dans notre assiette, de la production jusqu’à la consommation, en passant par le transport et la distribution.
Si on croise ces différents niveaux de lecture sur l’alimentation, on arrive à comprendre la diversité des enjeux qu’elle engage : enjeux sanitaires, liés à la prévalence des maladies dites « modernes » (obésité, maladies cardiovasculaires, etc.) ; environnementaux dans les modes de production et de consommation ; sociaux, autour des inégalités d’accès à une alimentation de qualité ; mais aussi identitaires puisque l’alimentation est porteuse de valeurs et de symboles.
Comprendre ces deux conditions, c’est donc prendre conscience du fait que l’on n’est ni totalement libre ni totalement déterminé, mais que l’on dispose d’une marge de manœuvre dans un monde complexe dont on fait partie.
Cependant, cette prise de conscience ne suffit pas à elle seule à agir, ce qui explique les limites d’une approche purement informative. Il faut aussi travailler la motivation, car c’est elle qui permet de transformer les connaissances en pouvoir d’agir.
La motivation d’un comportement alimentaire se situe entre deux pôles : l’un pousse vers la recherche de sécurité et de dépendance dans ce qui est familier et habituel, l’autre tend au contraire vers la confrontation avec le nouveau et l’autre, et permet de gagner en maturité.
L’éducation à l’alimentation doit donc permettre au sujet de développer une motivation qui soutient son autonomie, en lui offrant par exemple des occasions d’essayer un nouvel aliment, de découvrir une pratique alimentaire différente, ou de s’ouvrir sur la complexité du monde alimentaire à laquelle il n’était pas sensibilisé auparavant.
Pour mener une action d’éducation à l’alimentation, on peut s’appuyer sur le concept de littératie alimentaire. Si elle est davantage mobilisée dans le domaine de la nutrition-santé, en tant qu’outil de mesure, elle comprend en effet une dimension plus globale et critique qui permet d’aborder la complexité de l’alimentation.
Elle se définit comme la capacité d’une personne à comprendre l’alimentation de manière à développer une relation positive avec celle-ci. Cela comprend les techniques culinaires et les pratiques alimentaires, acquises tout au long de la vie afin de naviguer, de s’engager dans et de participer à un système alimentaire complexe. Une personne qui a cette capacité peut prendre des décisions favorables tant pour sa santé que pour un système alimentaire durable, compte tenu des composantes environnementale, sociale, économique, culturelle et politique de l’alimentation.
Cette définition peut se décliner en trois niveaux de littératie pour être opérationnelle : le niveau fonctionnel correspond à des connaissances déclaratives et procédurales en nutrition et en techniques culinaires ; le niveau interactif à des compétences pour intégrer ces connaissances dans des pratiques quotidiennes ; enfin, le niveau critique consiste en une analyse critique sur les déterminants sous-jacents de notre alimentation (sociopolitiques, environnementaux) et les conséquences de celle-ci sur notre santé, notre société et la nature.
L’éducation à l’alimentation ne repose pas sur une seule recette magique, mais elle suppose des conditions de possibilité à réunir.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Kim Hyeongyeong a reçu des financements de l'Université de Montpellier et la Chaire UNESCO complexité Edgar Morin pour réaliser sa thèse.
03.10.2026 à 10:49
Ce que les vidéos de placards bien rangés révèlent de l’évolution des réseaux sociaux

L’ESSENTIEL
Les vidéos de « réapprovisionnement », regroupées sous le hashtag RestockTok, transforment le rangement des provisions en spectacle captivant, tout en incitant à acheter produits et contenants.
Principalement destinées aux femmes, elles peuvent renforcer l’idée que l’organisation du foyer leur incombe et encourager la surconsommation.
Grâce aux vues subjectives, elles créent une impression d’authenticité fondée sur l’immersion plutôt que sur le lien avec l’influenceur.
Rares sont les choses qu’un bon influenceur ne peut pas transformer en contenu captivant. Les réseaux sociaux ont rendu les moindres détails de notre quotidien divertissants et « esthétiques ». Des tendances virales se sont ainsi développées autour de tâches que l’on pourrait juger ennuyeuses et banales, comme remplir son réfrigérateur ou ses placards.
Dans un article récent, nous avons étudié l’attrait de ces contenus sur les réseaux sociaux. Nous avons analysé un petit échantillon de publications Instagram de ce type, en examinant les images, les légendes et les commentaires des internautes.
Une vidéo typique de « réapprovisionnement », regroupée sous le vocable de « RestockTok », s’ouvre sur le réfrigérateur, l’armoire de toilette ou le garde-manger que l’on s’apprête à remplir. Le plan suivant adopte un point de vue à la première personne : une main remplit une série de contenants, généralement transparents. La vidéo se termine en montrant des bocaux et des boîtes soigneusement rangés, agréables à regarder, remplis de délicieuses gourmandises ou de produits d’entretien.
Comme beaucoup de contenus d’influenceurs, nombre de ces vidéos ont pour objectif final de rapporter de l’argent à leurs créateurs grâce aux revenus publicitaires. Selon la youtubeuse Hannah Alonzo, elles « mettent en valeur des produits qui attirent l’attention et dont le spectateur finit par penser qu’il a besoin pour améliorer sa vie d’une manière ou d’une autre ». Ces vidéos peuvent ainsi inciter à acheter aussi bien les produits que l’on range que les boîtes dans lesquelles on les range.
Ces contenus peuvent inciter les abonnés à faire les mêmes achats pour accéder au mode de vie auquel ils aspirent. Des recherches ont en effet montré que les publications encourageant la consommation peuvent pousser les internautes à acheter des produits, en particulier lorsqu’elles leur donnent à voir un idéal auquel ils aimeraient accéder.
La popularité de ces vidéos sur les réseaux sociaux tient à la fois au mode de vie qu’elles donnent envie d’adopter et à leurs images séduisantes, où les sons et les couleurs captent l’attention. Les produits eux-mêmes sont choisis pour leur attrait visuel : capsules de lessive aux couleurs vives, canettes de boissons rangées par couleur, etc. Les solutions de rangement, comme les contenants réutilisables que l’on peut remplir à nouveau, peuvent sembler écologiques. Certains internautes font toutefois remarquer que le fait de sortir les produits de leur emballage d’origine n’a pas d’autre raison évidente qu’un souci d’esthétique.
Certains commentaires sous ces vidéos laissent par ailleurs entendre que ces contenus incitent à la surconsommation, voire la glorifient. Beaucoup s’interrogent sur la nécessité d’accumuler autant de contenants et de telles quantités de produits.
Les vidéos sont produites en haute définition et font l’objet d’un montage très travaillé. Les sons, ajoutés ou retouchés en postproduction, procurent une sensation auditive agréable appelée ASMR (réponse autonome des méridiens sensoriels). L’ASMR et les autres vidéos sensorielles sont devenus un genre à part entière, très populaire en ligne.
Nos recherches suggèrent qu’au-delà de la mise en scène d’un mode de vie désirable, ces vidéos peuvent aussi promouvoir subtilement une répartition genrée des tâches domestiques. Comme la plupart des contenus proposés par les influenceurs spécialisés dans le mode de vie et la parentalité, les vidéos de réapprovisionnement s’adressent principalement aux femmes et sont surtout regardées par elles.
Les publications que nous avons analysées montraient principalement des épouses et des mères organisant leur foyer. Le réapprovisionnement n’est pas, en soi, une activité genrée : tout le monde doit renouveler ses provisions. Mais des hashtags comme #OrganizedMum (« maman organisée ») et #MomLife (« vie de maman »), courants dans ces vidéos, suggèrent que cette part de l’organisation et du travail domestiques incombe surtout aux femmes.
La consommation qui sous-tend le « RestockTok » comporte elle aussi une dimension genrée. Au Royaume-Uni, selon une enquête de la Fawcett Society publiée en 2020, 37 % des femmes vivant avec un partenaire masculin sont responsables des décisions concernant les dépenses du ménage, contre 22 % des hommes. Ce constat est particulièrement intéressant dans ce contexte : un rapport de 2020 indiquait que les femmes représentaient 84 % du secteur de l’influence, mais gagnaient en moyenne 128 dollars américains (113 euros) de moins par publication que leurs homologues masculins.
Les publications que nous avons analysées montraient principalement des épouses et des mères organisant leur foyer. Le réapprovisionnement n’est pas, en soi, une activité genrée : tout le monde doit renouveler ses provisions. Mais des hashtags comme #OrganizedMum (« maman organisée ») et #MomLife (« vie de maman »), courants dans ces vidéos, suggèrent que cette part de l’organisation et du travail domestiques incombe surtout aux femmes.
L’authenticité, c’est-à-dire le fait d’être « vraiment soi-même » ou de montrer sa vie réelle, est depuis longtemps considérée comme l’ingrédient secret d’une carrière réussie dans l’influence. Des recherches suggèrent que ce qui distingue les créateurs qui réussissent des autres est leur capacité à produire des contenus qui paraissent crédibles, même s’ils reposent sur une bonne dose de mise en scène.
Les vidéos de « réapprovisionnement » s’inscrivent dans une vague de contenus de plus en plus populaires qui laisse penser que notre perception de l’authenticité en ligne évolue. Des chercheurs ont forgé l’expression « authenticité émergente » pour décrire la manière dont, au fil des années, des personnages soigneusement construits et des publications ouvertement sponsorisées ont progressivement été acceptés comme « authentiques » sur les réseaux sociaux.
Par ailleurs, l’activité des influenceurs repose généralement sur les relations parasociales que nouent les spectateurs avec eux : les abonnés ont le sentiment de « connaître » l’influenceur. Ces liens se créent plus facilement lorsque celui-ci est perçu comme authentique.
Pourtant, certaines des vidéos de réapprovisionnement qui captivent le plus les internautes sont filmées en vue subjective, selon le format « POV » (pour point of view, ou « point de vue »). La personne qui les réalise apparaît à peine à l’écran : l’expérience immersive prime sur la personnalité de l’influenceur.
Les plans anonymes, sans visage à l’écran, donnent aux spectateurs l’impression d’effectuer eux-mêmes les gestes d’organisation et de rangement. En filmant tout en vue subjective, les influenceurs spécialisés dans le réapprovisionnement leur donnent le sentiment de participer pleinement à ce qui se passe.
Cette tendance s’inscrit dans une évolution plus large des réseaux sociaux. Les vidéos de réapprovisionnement rejoignent les contenus des « cleanfluenceurs », qui partagent en ligne leurs astuces et leurs routines de ménage. Certains des influenceurs de notre étude appartiennent aux deux catégories. Les vidéos CraftTok, consacrées aux activités artistiques, aux loisirs créatifs et au bricolage, connaissent elles aussi un essor récent et utilisent parfois les mêmes procédés : des plans en vue subjective et des techniques inspirées de l’ASMR.
Toutes ces tendances remettent en question l’idée selon laquelle, pour devenir un influenceur connu, il faut que le public puisse s’identifier à vous, que vous lui donniez envie de vous ressembler et que vous soyez visiblement « vous-même » à l’écran. Si ce type de contenu existe toujours, les vidéos de « réapprovisionnement » et de rangement, inspirés de l’ASMR, font de l’authenticité une caractéristique de l’expérience de visionnage plutôt qu’une dimension du lien affectif avec les créateurs. Elles ne proposent plus une relation qui semble réelle et dans laquelle le public peut se reconnaître, mais des expériences qui produisent ces mêmes impressions grâce à leur caractère immersif.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.