13.04.2026 à 16:43
La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue
13.04.2026 à 16:43
La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue
Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.
En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.
Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?
Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.
Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.
Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.
Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.
En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.
Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.
Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.
Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.
Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.
Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.
En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.
Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.
Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.
Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.
Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.
Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.
Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.
Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.
Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.
Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.
Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.
Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?
L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.
Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.
La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.
Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.
Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.04.2026 à 17:03

À travers ses caricatures, le très officiel média de langue anglaise China Daily s’adresse aux étrangers résidant en Chine. Son objectif : véhiculer une image positive du pays. Entre valorisation d’une Chine bienveillante et critique des puissances occidentales, ces dessins visent à contribuer à la diffusion du soft power de Pékin.
Fondé en 1981, China Daily a le plus grand tirage (900 000 exemplaires, dont 600 000 à l’étranger) de tous les journaux de langue anglaise en Chine. Il appartient au Département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois (CPD) qui lui communique la liste des sujets à traiter et de ceux qu’il ne faut pas aborder. Ce média qui, outre l’édition papier, est intégralement consultable en ligne, constitue un instrument non négligeable de la diplomatie publique chinoise. Il cible principalement les diplomates, les expatriés et les touristes, mais aussi toutes les personnes habitant ailleurs dans le monde et portant un intérêt à la Chine. Par son intermédiaire, la Chine s’adresse en anglais à l’ensemble de la planète. Le contenu des articles est assez consensuel et peu polémique, excepté les caricatures (« cartoons ») qui sont publiées tous les jours.
Cette communication se situe à la frontière du soft power. Selon le politologue américain Joseph S. Nye, « père » de ce concept, le soft power, à la différence de la propagande, se caractérise par la diffusion d’informations présentées comme étant impartiales et destinées à forger à l’étranger une image positive du pays dont il émane. La vision du monde diffusée par China Daily par l’entremise de ces caricatures, reliée à l’actualité, avec des éléments factuels difficiles à contredire, relève donc avant tout du soft power (une politique lancée en Chine en 2007 par le président Hu Jintao à la veille des Jeux olympiques de Pékin).
La plupart des dessins de China Daily se rattachent à un narratif récurrent : l’image positive de la Chine et l’image négative des États-Unis, à travers des thèmes comme la protection de l’environnement (qui serait l’apanage de Pékin), le commerce international (menacé par les États-Unis et promu par la Chine) et les valeurs éthiques. La consultation de l’ensemble des caricatures sur les années écoulées met en évidence les contours d’un nouvel ordre mondial où les États-Unis, dépassés, ne sont plus au centre du paysage, et sont remplacés par une Chine bienveillante et constructive.
La sélection qui suit donne un aperçu d’une année entière, de février 2025 à février 2026 (environ 300 cartoons), analysée et interprétée.
La Chine est présentée comme humaine, heureuse, souriante, attractive et œuvrant pour la paix et un progrès partagé et maîtrisé. Les personnages sont souvent aussi bien de type asiatique que de type occidental, ce qui vise à montrer que la Chine s’adresse au monde entier.
Parmi les sujets abordés : la sécurité en Chine (comparée aux États-Unis), les technologies chinoises innovantes (DeepSeek), les destinations touristiques de rêve et la gastronomie chinoise. Les « carrousels » ci-dessous vous permettent de visualiser certains de ces dessins en les faisant défiler.
L’idée est de montrer que la Chine est accueillante et appréciée. Les succès culturels – cinéma, mode – sont particulièrement mis en avant.
Enfin, l’image de la Chine est également promue à travers son ouverture au monde et son caractère pacifiste.
À l’inverse, le grand rival américain est systématiquement dépeint de façon très négative. On pourrait parler d’anti-américanisme primaire. Tous les défauts y passent : dette, pillage des ressources naturelles des autres peuples, unilatéralisme…
Les États-Unis sont décrits comme un pays brutal et féroce et sont souvent représentés comme des vautours ou des barbares.
Une série spéciale leur a même été consacrée. Des dizaines de caricatures montrent les « dilemmes » ou contradictions de la société états-unienne.
L’Europe n’est pas épargnée. Moquée, elle est souvent présentée comme faible et la grande perdante de la période actuelle.
Le Japon figure également en bonne place, comme une véritable « tête de Turc ». Son actualité y est souvent traitée avec moquerie ou ironie.
Le commerce international occupe une place importante dans ces dessins. La Chine y est présentée comme un leader bienveillant, vantant les bienfaits du libre-échange et les dangers du protectionnisme.
Pékin vole ainsi au secours de l’économie mondiale menacée.
La protection de l’environnement est un sujet défendu universellement et la Chine s’en est emparée. Les caricatures sont sur ce sujet moins agressives et moins personnalisées, présentant seulement la planète en danger (changement climatique, déchets).
L’autre facette est la mise en avant de solutions écologiques avec des dessins dans lesquels, paradoxalement, la Chine ne tire pas forcément la couverture à elle. Ces dessins, comme les précédents, pourraient paraître dans n’importe quel journal occidental.
Dans le même registre, China Daily aborde des sujets faisant référence aux valeurs éthiques ou morales. Le quotidien présente ainsi les sujets sensibles du moment, indiquant que la Chine est soucieuse des conséquences de leur développement : intelligence artificielle, cryptomonnaies, usage des smartphones.
Mais il aborde aussi des sujets plus ciblés sur les dérives attribuées au monde occidental : guerres, drogues, menace nucléaire…
Enfin, de façon plus positive, il évoque les questions de la natalité, de la famille, de la place des femmes dans la société, de l’aide ou encore des bienfaits de la robotique…
Les dessins se partagent ainsi en plusieurs objectifs :
vanter l’image de la Chine (paix, progrès, bonheur),
critiquer les pays concurrents ou peu appréciés, notamment à travers leurs déboires,
et montrer une préoccupation pour des valeurs universelles (famille, éthique, environnement, libre-échange) qui résonnent au-delà des frontières.
Ils esquissent un ordre mondial où la Chine serait au centre. Cette programmation choisie des cartoons avec un arrière-plan politique est très audacieuse. Certains, comme S.M-L Heng, la qualifient de politique de communication proactive, voire agressive.
L’objectif essentiel est d’améliorer l’image du pays à l’étranger, mais aussi d’influencer la perception des diasporas chinoises et de contrer l’information diffusée par certains médias occidentaux, par exemple sur la protection de l’environnement. Reste à savoir si cette communication porte ses fruits…
Stéphane Aymard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.04.2026 à 07:41
Moyen-Orient : au-delà du choc énergétique, une crise mondiale pour les ressources minérales
La crise économique née dans le sillage de la guerre en Iran n’est pas seulement un choc pétrolier et gazier. Elle fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales, tant pour l’agriculture mondiale que pour la transition énergétique.
Le conflit qui secoue le Moyen-Orient depuis le 28 février 2026 provoque une onde de choc sur l’ensemble des marchés mondiaux des ressources minérales, au-delà des impacts sur les marchés du pétrole et du gaz. La région, point de passage stratégique pour le transport maritime de par son positionnement géographique, joue en effet un rôle clé dans l’approvisionnement en aluminium, en soufre et en hélium. En effet, leur production nécessite du gaz naturel. Cela affecte aussi, plus indirectement, d’autres métaux dont l’industrie dépend soit du pétrole, soit du soufre, comme le nickel, le titane ou le cuivre.
Les restrictions du transport dans le détroit d’Ormuz, par lequel ont transité près de 34 % du pétrole brut mondial en 2025 ainsi que 19 % du gaz naturel liquéfié, agissent comme un verrou géopolitique dont les effets se répercutent sur toutes les chaînes de valeur industrielles, bien au-delà des hydrocarbures et des produits pétrochimiques.
Nous travaillons pour l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi), coordonné par le BRGM, impliquant également le CEA, l’IFPEN, l’Ifri et l’Ademe. Cet observatoire peut apporter un éclairage stratégique sur cette crise en offrant une lecture globale des chaînes d’approvisionnement en ressources minérales, au-delà des seules dynamiques énergétiques.
Par son expertise sur les métaux et minéraux critiques au travers de l’ensemble de leurs chaînes de valeur, l’Ofremi met en évidence les effets systémiques et souvent sous‑estimés de ce type de conflit sur l’ensemble des secteurs stratégiques pour notre économie. Nous vous proposons dans cet article un tour d’horizon des effets de la crise sur plusieurs matières critiques : l’hélium, l’aluminium, le soufre, le nickel, le cuivre et le titane
L’hélium est un sous-produit du traitement du gaz naturel lors de sa liquéfaction. Environ un tiers de la production mondiale d’hélium provient du site de Ras Laffan, au Qatar.
La rupture d’approvisionnement risque d’être fortement impactante à terme pour l’industrie, car cet élément est indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, ainsi qu’à une partie des équipements médicaux.
Ainsi, Taïwan, la Corée du Sud et la Chine sont particulièrement exposés, tout comme les équipements de santé européens (aimants supraconducteurs présents dans les appareils IRM notamment), si des circuits d’approvisionnement alternatifs ne sont pas identifiés à moyen terme.
La production d’aluminium métal à partir d’alumine, elle-même issue de la bauxite, requiert beaucoup d’énergie. On la produit généralement là où elle est disponible à bas coût, dans des fonderies fonctionnant au gaz naturel. C’est pourquoi environ 10 % des capacités mondiales de production d’aluminium se situent dans le Golfe persique. Le manque de gaz et l’impossibilité d’importer l’alumine d’Australie entraînent donc des arrêts de production, comme chez les Qataris Qatalum (joint-venture entre le norvégien Hydro), Qamco (qui maintiendra sa production à 60 % de sa capacité) et Alba (Aluminium Barhain BSC), dont l’arrêt contrôlé de trois lignes de procédés réduira de 19 % sa production annuelle.
Cette situation risque d’accroître la hausse des prix de l’aluminium, déjà sous tension depuis un an. Au 1er avril 2026, le prix de l’aluminium coté à la bourse de Londres avait augmenté de près de 45 % sur un an. Le phénomène devrait encore être amplifié par la hausse des prix de l’énergie, la baisse de l’offre en provenance du Moyen-Orient et de potentielles spéculations.
L’Europe et les États-Unis dépendent des importations en aluminium provenant du golfe Persique, et sont donc particulièrement vulnérables aux changements du marché.
Dans le golfe Persique, le soufre n’est quasiment pas extrait de mines : il est coproduit à partir des hydrocarbures, en particulier du gaz naturel et du pétrole, riches en soufre. Les pays du Golfe fournissent un quart du soufre mondial. Or, le soufre est essentiel à la fabrication des engrais phosphatés, mais aussi d’acide sulfurique, indispensable à la métallurgie du cuivre et du nickel et à de nombreux procédés industriels.
Des ruptures d’approvisionnement pourraient provoquer une flambée des prix des engrais et, à plus long terme, des tensions sur le secteur agricole ainsi que des réactions protectionnistes, notamment de la Chine, qui est aujourd’hui le principal producteur mondial de soufre.
Les usines indonésiennes utilisant la lixiviation haute pression (procédé appelé High-Pressure Acid Leaching, ou HPAL) produisent 70 % des produits intermédiaires à base de nickel utilisés pour les batteries. Or, cette industrie utilise de l’acide sulfurique produit à partir du soufre importé du Moyen-Orient.
Avec des stocks couvrant à peine un mois, certaines installations ont déjà suspendu leur production. Cette situation tendue pourrait perturber la chaîne mondiale des batteries haute performance pour les véhicules électriques.
À lire aussi : Quelle technologie de batterie pour les voitures électriques ? Un dilemme de souveraineté industrielle pour l’Europe
Le cuivre n’est pas directement menacé, mais sa production dépend elle aussi de l’acide sulfurique, utilisé par les procédés métallurgiques. Comme le prix du cuivre dépend fortement de l’état de l’économie mondiale, il pourrait reculer si celle-ci est freinée par la hausse des prix du pétrole.
Pour ce qui est du titane, L’Arabie saoudite possède une usine d’éponges de titane (forme poreuse et irrégulière de titane ure, obtenu par réduction du tétrachlorure de titane, qui est une des formes de titane faisant l’objet de commerce mondial), située au bord de la mer Rouge. Il s’agit d’un matériau critique pour l’industrie aéronautique.
Si ce site industriel est peu exposé actuellement, il pourrait le devenir dans le cas d’une extension du conflit du côté de la mer Rouge.
La crise au Moyen-Orient ne saurait pas être réduite à un simple épisode géopolitique : elle révèle la sensibilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales, en déclenchant une cascade de vulnérabilités. Pétrole, gaz, hélium, soufre, aluminium, nickel… autant de ressources essentielles dont la disponibilité conditionne les secteurs industriels, notamment ceux porteurs de la transition énergétique.
Si le conflit s’inscrit dans la durée, les tensions pourraient s’amplifier, entraînant une hausse généralisée des coûts de production pour les entreprises, une augmentation durable des prix et des risques d’approvisionnement dans certains secteurs. La sécurisation des approvisionnements en ressources minérales, par la diversification des lieux de production, est plus que jamais d’actualité.
Antoine Lebrault, chargé de communication au BRGM, a participé à l’écriture de cet article.
Cet article a été réécrit sur la base d’une note de l’Ofremi à diffusion restreinte, avec les contributions de Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Thibault Michel (Ifri), Emmanuel Hache (IFPEN) et Stéphane Bourg, Claire André-Luquet, Gaétan Lefebvre, Katherine Leroy, Paul Notom, Éric Pujol, Aurélien Reys (BRGM).
Bialkowski Anne a reçu des financements de l'ANR dans le cadre du projet OFREMI
Mathieu Leguerinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.