23.09.2026 à 12:00
France-Togo : la fin d’une relation privilégiée ?
23.09.2026 à 12:00
France-Togo : la fin d’une relation privilégiée ?
L’ESSENTIEL
L’arrestation de deux journalistes français au Togo, fin juillet 2026, révèle les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les médias dans un pays dirigé depuis près de soixante ans par la famille Gnassingbé.
Des décennies durant, le Togo a été un élément important du « pré carré » français en Afrique.
Dernièrement, le rapprochement de Lomé avec Moscou et la volonté de jouer les intermédiaires entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) fragilisent le partenariat franco-togolais, sans pour autant entraîner sa rupture.
Détenus en prison depuis le 27 juillet 2026 au Togo, les deux journalistes français Gaël Mocaër et Perez Pezzani ont pu regagner le sol français le 3 septembre 2026. Venus dans le cadre d’un tournage pour l’émission de France Télévisions les Routes de l’impossible, ils avaient été arrêtés dans le nord du Togo, région qui connaît depuis fin 2021 de graves incursions djihadistes en provenance du Burkina Faso.
Pour légitimer cette arrestation, la Haute Autorité togolaise de régulation de la communication écrite avait évoqué, dans un communiqué, un tournage sans autorisation ainsi que l’utilisation illégale d’un drone. Des motifs contestés par la société de production qui emploie les deux journalistes.
Il faut souligner que le Togo est un régime autoritaire, dirigé d’une main de fer par la famille Gnassingbé depuis 1967 – d’abord par Gnassingbé Eyadéma, au pouvoir de 1967 à 2005, puis par son fils Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005. Cette longue domination politique familiale impose de nombreux obstacles aux journalistes, qu’ils soient togolais ou étrangers. Intimidations, arrestations et restrictions de la liberté de la presse sont ainsi devenues monnaie courante. Le cas du journaliste togolais Ferdinand Ayité, directeur du média indépendant l’Alternative et contraint à l’exil politique en France depuis 2024, est à cet égard révélateur des difficultés rencontrées par les journalistes au Togo.
L’arrestation des deux journalistes français s’inscrit en réalité dans un contexte plus large, celui de la dégradation des relations diplomatiques entre Lomé et Paris. Il faut rappeler que, depuis la fin des années 1960, le Togo constitue un pilier de l’influence française en Afrique de l’Ouest. Cependant, depuis quelques années, Lomé semble chercher à diversifier ses partenariats et à renforcer ses relations avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger.
Le Togo a ainsi présenté une nouvelle stratégie visant à se positionner comme un « pont » entre les pays de l’AES, en rupture avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et la communauté internationale. Le ministre des affaires étrangères Robert Dussey a d’ailleurs confirmé que Lomé envisageait sérieusement d’intégrer l’AES. Ce repositionnement diplomatique intervient alors que le pays traverse une période de tensions politiques, notamment autour de réformes constitutionnelles très controversées. Autant d’éléments qui viennent compliquer les relations historiquement étroites entre la France et le Togo.
Le Togo est un petit pays côtier d’Afrique de l’Ouest d’environ 10 millions d’habitants situé dans le golfe de Guinée, entre le Bénin à l’est, le Ghana à l’ouest et le Burkina Faso au nord. C’est un État que l’on évoque rarement et qui reste relativement discret dans les médias.
Ancienne colonie allemande, anglaise, puis française, le pays accède à l’indépendance le 27 avril 1960 et fait ainsi son entrée dans la communauté internationale. Sylvanus Olympio devient le premier président du Togo indépendant en 1961.
Dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, Olympio est assassiné à Lomé par un commando militaire, au sein duquel se trouve le lieutenant Étienne Gnassingbé. Il est alors remplacé par Nicolas Grunitzky, lui-même renversé quatre ans plus tard, le 13 janvier 1967, lors d’un coup d’État mené par Étienne Eyadéma, qui prend ensuite les commandes du pays. Devenu Gnassingbé Eyadéma, il dirige fermement le Togo, empêche toute tentative de changement et instaure un parti unique : le Rassemblement du peuple togolais (RPT).
Il ne lâche un peu de liberté qu’au début des années 1990 en accordant le multipartisme, sous les pressions françaises. Il décède en 2005 mais cela ne signifie pas pour autant la fin de l’époque Eyadéma : son fils, Faure Gnassingbé, est désigné président par les militaires. À la suite des conseils de Jacques Chirac et aux pressions des États voisins, il est contraint d’organiser des élections « démocratiques », qui seront toutefois, comme les suivantes, très contestées par l’opposition. Élu en 2005 puis réélu en 2010, en 2015, en 2020 et en 2025, Faure Gnassingbé, âgé aujourd’hui de 60 ans, est toujours à la tête de l’État togolais.
Jusqu’à sa mort, Gnassingbé Eyadéma a été l’un des principaux alliés de la France dans la région. Une figure de ce que les historiens et les journalistes politiques ont appelé la « Françafrique ».
Le général Eyadéma a tissé des liens personnels étroits avec plusieurs dirigeants français, notamment Valéry Giscard d’Estaing. La pérennité du régime d’Eyadéma repose en bonne partie sur les accords militaires franco-togolais qui permettaient à Paris d’intervenir militairement lorsque le pouvoir est menacé, contribuant ainsi à sa stabilité et à sa survie politique. La tentative de coup d’État contre Eyadéma à Lomé, en 1986, en constitue une illustration : des soldats français furent alors déployés dans la capitale afin d’assurer la protection du président togolais.
Gnassingbé Eyadéma s’est imposé progressivement en Afrique de l’Ouest comme un médiateur régional incontournable dans la gestion des crises. Fin stratège et habile diplomate, il participe activement à la création de la Cédéao aux côtés du Nigeria. Il développe avec ses voisins une diplomatie du « bon voisinage », malgré des tensions persistantes avec le Ghana. Cette position lui permet de devenir un relais privilégié de la politique française en Afrique de l’Ouest.
Lorsque son fils Faure Gnassingbé reprend les rênes du pays en 2005, rien ne laisse présager une remise en cause de cette relation privilégiée. La France demeure le partenaire principal du pouvoir togolais, et Faure Gnassingbé entretient des relations cordiales avec les présidents français successifs. Les liens entre les deux États se renforcent encore un peu plus sur le plan sécuritaire avec la montée de la menace terroriste dans le nord du pays depuis 2021.
La France intervient dans ce domaine, notamment à travers le renforcement des capacités des forces armées togolaises engagées dans la lutte contre les groupes djihadistes. Cette proximité se retrouve également sur le plan économique, notamment avec le groupe français Bolloré, soupçonné d’avoir sous-facturé, via Havas, des prestations de communication pour favoriser la réélection de Faure Gnassingbé en 2010, en contrepartie de la concession du port de Lomé.
Le déclin des relations entre Paris et Lomé est relativement récent. Il intervient dans un contexte plus large : celui du recul de l’influence française dans la région du Sahel au profit notamment de la puissance russe. La politique d’Emmanuel Macron dans cette région s’est soldée par un échec marqué par le retrait militaire de la France et la dégradation durable de ses relations diplomatiques avec les pays de la région.
C’est dans ce contexte que Lomé adopte une diplomatie plus multilatérale en cherchant à diversifier ses alliances de défense face aux pressions sécuritaires au Sahel. Ainsi, Lomé s’est considérablement rapproché de Moscou, ce rapprochement étant marqué par la signature d’un accord de coopération militaire et une rencontre officielle entre Faure Gnassingbé et Vladimir Poutine à Moscou, en novembre 2025. De plus, le Togo, pays membre de la Cédéao, est très proche des militaires au pouvoir dans les trois pays membres de l’AES, pro-russe. Fidèle à sa diplomatie du « bon voisinage », Lomé essaie de rapprocher ces deux organisations dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. C’est la nouvelle stratégie « Togo-Sahel 2026-2028 ».
Ces évolutions ne marquent pas pour autant la fin des relations entre Paris et Lomé, mais elles ont contribué à fragiliser leur partenariat historique. Une situation qui préoccupe Paris, d’autant plus que la Russie cherche à étendre son influence dans la région en essayant de faire du Togo l’un de ses principaux alliés dans le golfe de Guinée. La visite de Jean-Noël Barrot à Lomé, les 23 et 24 avril 2026, témoigne ainsi de la volonté française de réaffirmer son partenariat avec le Togo et de défendre une offre de coopération face à la concurrence de nouveaux acteurs.
Maxime Hatterer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.09.2026 à 15:59
Yémen, péninsule Arabique, mer Rouge : les houthistes à l’assaut de la région
Depuis quelques semaines, la guerre civile yéménite connaît une brutale remontée en intensité. Les houthistes, qui contrôlent déjà la capitale Sanaa et l’essentiel du nord-ouest du pays, ont lancé une offensive vers l’ouest et le sud, s’emparant notamment de la ville porturaire de Mokha et de positions stratégiques autour du détroit de Bab el-Mandeb.
L’offensive marque une nouvelle étape dans un conflit qui remonte à la prise de Sanaa par les houthistes en septembre 2014. Le mouvement, issu du nord du Yémen, avait profité de l’effondrement politique consécutif au « printemps arabe » de 2011 pour étendre son contrôle. Après la prise du palais présidentiel et la fuite du président Abd Rabbo Mansour Hadi, une coalition menée par l’Arabie saoudite était intervenue militairement en mars 2015. Malgré des années de guerre et une trêve signée en 2022, les houthistes ont conservé leur bastion du Nord et considérablement développé leurs capacités politiques et militaires. Leur récente percée met en difficulté un camp anti-houthiste profondément fragmenté et ravive la menace sur les routes maritimes de la mer Rouge ainsi que sur les intérêts saoudiens.
Entretien avec Jules Grange Gastinel, spécialiste de la région.
The Conversation : Les offensives lancées par les houthistes début septembre ont-elles véritablement changé la donne au Yémen ?
Jules Grange Gastinel : Oui, mais pas exactement là où on le dit. Dès la mi-juillet, on avait vu les premiers mouvements de troupes et les lignes de front avaient bougé ; la reprise des affrontements s’est intensifiée en août avant les grandes offensives de début septembre.
Leur principal effet n’est pas de donner soudainement aux houthistes – le nom officiel de l’organisation est Ansar Allah – le contrôle de la mer Rouge : ils avaient déjà la capacité d’influencer le trafic maritime. Le changement majeur concerne plutôt le rapport de force à l’intérieur du Yémen. Les avancées houthistes affaiblissent encore le gouvernement internationalement reconnu et leur ouvrent potentiellement la voie vers des villes comme Aden ou, à terme, Marib, où leur offensive de 2020-2021 avait échoué.
Il faut aussi tenir compte du contexte régional. Le retrait des Émirats, survenu fin 2025, a laissé les Saoudiens isolés dans leur soutien au camp anti-houthiste. Fin 2025, le Conseil de transition du Sud (CTS, appuyé par Abou Dhabi) avait lancé une offensive contre les forces du gouvernement yéménite internationalement reconnu (le Conseil présidentiel de direction, PLC, proche de Riyad) et pris des territoires que ce dernier contrôlait, dans l’Est du pays. La réaction des Saoudiens a alors abouti au départ des Émiriens et à la reprise par le PLC des territoires perdus.
Cette confrontation a révélé la profonde fragmentation des adversaires des houthistes. Pour dire les choses schématiquement, le PLC souhaite reprendre l’ensemble du territoire du Yémen tandis que le CTS aspire à un État indépendant du Yémen du Sud.
La désunion demeure donc un problème central, alors que le CTS continue de bénéficier d’un certain soutien populaire à Aden. Les houthistes ont su mettre à profit cette scission pour réaliser leurs dernières avancées.
Qui contrôle réellement le Yémen aujourd’hui ?
J. G. G. : La carte est trompeuse si l’on se contente de regarder les superficies : certes, les houthistes ne contrôlent qu’environ 30 % du territoire, principalement dans le Nord-Ouest, mais cette zone concentre entre 70 et 80 % de la population, soit quelque 30 millions de personnes ! Dans le reste du pays, le territoire est en théorie sous l’autorité du PLC mais celui-ci rassemble une multitude d’acteurs qui ne disposent ni d’un commandement réellement unifié ni d’une administration pleinement fonctionnelle.
Le président du PLC, Rachad al-Alimi, est basé à Riyad. Son gouvernement fonctionne largement depuis l’extérieur du pays, tandis que les houthistes ont conservé, à Sanaa, une partie des anciennes structures administratives de l’État yéménite.
Dans le Sud, Aden joue le rôle de capitale temporaire, mais les administrations et les différents pouvoirs locaux coopèrent difficilement. C’est l’une des grandes faiblesses du camp anti-houthiste : il dispose de territoires, mais pas d’un appareil politique et militaire comparable à celui de ses adversaires.
Justement, quels sont les moyens des houthistes ?
J. G. G. : Les chiffres sont difficiles à établir, mais les forces d’Ansar Allah ont été profondément réorganisées après les échecs de 2020-2021 et pendant la trêve avec les Saoudiens appliquée à partir de 2022. Elles comptent au minimum plus de 100 000 combattants selon les estimations, probablement davantage si l’on inclut les combattants très jeunes et ceux qui ne sont pas officiellement revendiqués.
Quant à leur armement, c’est une erreur commune de croire qu’il est intégralement fourni par l’Iran. En réalité, une grande partie provient des stocks de l’ancien État yéménite dont les houthistes se sont emparés à partir de 2014. Ils ont également coopté des militaires et des forces de sécurité.
L’Iran joue surtout un rôle stratégique, tactique et technique : il offre aux houthistes transfert de savoir-faire, conseils et coopération, notamment pour la fabrication et l’emploi de drones, plutôt qu’approvisionnement massif en arsenal.
Enfin, l’avantage des houthistes par rapport au PLC tient aussi à l’unité de leur commandement. Leur pouvoir est extrêmement centralisé autour du chef du mouvement Abdel Malek al-Houthi, alors que le camp adverse reste composé de commandements et de forces aux intérêts divergents.
Comment les houthistes financent-ils leur pouvoir ?
J. G. G. : Il faut, là encore, se méfier de l’image d’un mouvement qui serait entièrement financé par Téhéran. Le territoire qu’ils contrôlent est économiquement très faible et ne produit pas suffisamment pour assurer seul son fonctionnement. Une partie des ressources provient des transferts de la diaspora yéménite. L’autre grande source est le contrôle et le détournement de l’aide humanitaire – n’oublions pas que le pays est le théâtre de l’une des pires crises humanitaires de la planète, qui fait rage dans les zones houthistes comme dans le reste du pays.
Partout, les services publics restent extrêmement dégradés et les ONG assurent une grande partie des politiques sanitaires et sociales. Les fonctionnaires sont payés de manière irrégulière et avec des revenus très inférieurs à ceux d’avant-guerre.
Quel est leur objectif politique ?
J. G. G. : Leur projet n’est pas celui d’une simple partition entre un Nord houthiste et un Sud indépendant. Je l’ai dit : ils veulent prendre l’ensemble du Yémen.
Mais leur action a également une dimension régionale. Le mouvement conteste historiquement certaines frontières avec l’Arabie saoudite et tient un discours extrêmement hostile à la famille Al-Saoud. Les lieux saints de l’islam occupent une place particulière dans cette rhétorique. Les houthistes entretiennent notamment l’idée que la famille régnante saoudienne ne serait pas légitime à exercer son autorité sur La Mecque et Médine.
Quelle est exactement la relation entre les houthistes et l’Iran ? Dans leur politique extérieure, sont-ils un simple « proxy » de Téhéran qui agit quand les Iraniens lui ordonnent d’agir ?
J. G. G. : Cette présentation est trop simplificatrice. Les houthistes se revendiquent de « l’axe de la résistance » et entretiennent avec l’Iran des relations politiques, sécuritaires et militaires étroites. Il existe des échanges directs et réguliers entre responsables houthistes et iraniens, y compris entre services de renseignement. Mais cela ne signifie pas que les décisions houthistes sont prises à Téhéran.
Je parlerais plutôt d’un partenariat d’intérêts. Les deux acteurs poursuivent des objectifs qui peuvent converger, mais ils ont aussi leurs propres agendas. Les houthistes tiennent particulièrement à leur autonomie et refusent d’être décrits comme de simples supplétifs de l’Iran. C’est précisément ce qui permet de comprendre certaines de leurs initiatives récentes : elles correspondent à leurs intérêts propres, même lorsqu’elles servent parallèlement les intérêts régionaux de Téhéran.
Pourquoi l’Arabie saoudite semble-t-elle aussi vulnérable face aux houthistes ?
J. G. G. : Les houthistes ont appris à jouer avec les lignes rouges et à utiliser les frappes contre le territoire saoudien comme un instrument de négociation. Entre 2018 et 2022, ils avaient déjà ciblé des infrastructures pétrolières et militaires dans le sud du royaume. Cette stratégie avait contribué à pousser Riyad vers la négociation et la trêve de 2022, tout en laissant aux houthistes le temps de réorganiser leurs forces.
La situation actuelle prolonge cette logique. Les frappes récentes montrent leur capacité à atteindre des cibles très éloignées de leur zone de contrôle, tandis que Riyad souffre d’un déficit de renseignement sur le mouvement. Et une intervention militaire massive des Saoudiens et de leurs alliés en territoire houthiste est d’autant plus improbable que la Turquie et le Pakistan, malgré leurs nouveaux engagements sécuritaires avec l’Arabie saoudite, ne semblent pas vouloir s’enliser dans le conflit yéménite.
À lire aussi : Nouveau partenariat Arabie saoudite-Pakistan : quelles conséquences internationales ?
Pour Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie saoudite, le problème est aussi politique. Son pays a engagé depuis plusieurs années une stratégie de sortie du conflit, mais il reste confronté à un acteur qu’il ne contrôle pas, dont il connaît mal les ressorts internes et dont l’action met en péril sa fameuse Vision 2030 et, à plus court terme, les capacités saoudiennes d’exportation de ses hydrocarbures.
Comment les houthistes ont-ils réussi à gagner une telle audience internationale ?
J. G. G. : Leur positionnement sur la Palestine a joué un rôle déterminant. En s’attaquant à Israël et en présentant leurs opérations comme une contribution à la défense des Palestiniens, ils ont su monopoliser une partie importante du capital symbolique lié à la « résistance ». Le phénomène est d’autant plus efficace que le conflit yéménite est complexe et mal connu : à l’extérieur du pays, beaucoup de gens connaissent les houthistes essentiellement à travers leur confrontation avec Israël ou l’Arabie saoudite.
C’est une véritable réussite de communication politique. Les houthistes peuvent ainsi apparaître, notamment auprès d’une partie de la gauche internationale, comme des rebelles ou des résistants, alors que leur gouvernance intérieure est beaucoup plus autoritaire et religieusement conservatrice. Il existe donc un contraste très fort entre leur discours international, centré sur la résistance et la solidarité avec la Palestine, et leur politique intérieure.
À quoi ressemble la société dans les territoires contrôlés par les houthistes ?
J. G. G. : Le système est extrêmement répressif, notamment à l’égard des femmes. Les autorités ont développé des structures chargées d’encadrer la famille et les affaires sociales, avec une forte intervention dans la vie privée. Le port du voile est imposé et il existe des structures de contrôle et de renseignement spécifiquement féminines. La représentation des femmes dans les plus hautes sphères politiques est devenue marginale.
La répression touche également les journalistes et les opposants. Ce volet intérieur est important pour comprendre le mouvement : l’appareil houthiste est à la fois très centralisé, très autoritaire et profondément marqué par un projet politico-religieux qui contraste avec l’image de mouvement de résistance qu’il cherche à projeter à l’extérieur.
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Au fond, comment résumeriez-vous la situation du Yémen aujourd’hui ?
J. G. G. : Douze ans après leur entrée à Sanaa, les houthistes fonctionnent dans le nord comme un État, même s’ils ne sont pas reconnus comme tel. C’est un État très autoritaire, aux moyens économiques limités, qui dépend d’une forme de perfusion internationale et dont la population vit dans une situation humanitaire extrêmement difficile.
La formule qui me paraît la plus juste est celle de « guerre civile internationalisée ». Tous les acteurs du conflit ont des soutiens étrangers. C’est précisément cette combinaison entre une guerre civile, des acteurs locaux très autonomes et des puissances régionales qui explique la complexité et la dangerosité de la situation actuelle.
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Jules Grange Gastinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.09.2026 à 17:41
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes.
Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.
La « guerre des livres » est devenue un combat politique national : les exigences de collectifs religieux et de responsables publics supplantent les contestations individuelles tandis que la censure, auparavant concentrée sur les bibliothèques scolaires, gagne aussi les bibliothèques publiques.
Aux États-Unis, la situation des bibliothèques se dégrade. De nombreuses menaces pèsent sur leur autonomie et leur financement. Quelques mois après l’arrivée de l’administration Trump 2, nous avions rendu compte du projet de démantèlement de l’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), agence qui participe au financement de nombreux programmes proposés par les innombrables lieux qui constituent le très riche réseau des bibliothèques scolaires (school libraries) et publiques (public libraries) américaines pour un montant annuel approchant les 300 millions de dollars (260 millions d’euros).
Grâce à la mobilisation d’élus, d’associations et de citoyens, la dissolution pure et simple de l’IMLS n’est plus d’actualité. Mais si l’agence en tant que telle n’est plus aujourd’hui menacée et ses personnels ont été réintégrés à leurs postes, l’administration a renouvelé ses tentatives de réduction drastique de son budget de fonctionnement à travers le projet de loi de finances FY2027 soumis à décision du Congrès.
Une résolution de continuité (CR) a été votée pour maintenir le financement au niveau de l’année précédente jusqu’au 11 décembre prochain. Après cette date, le futur demeure incertain.
Par ses décisions et ses prises de position, l’administration Trump légitime implicitement l’arrogance de plus en plus décomplexée des groupes de pression fondamentalistes qui attaquent les bibliothèques en s’en prenant aux collections offertes, à certains ouvrages en particulier, mais aussi à la programmation culturelle qui y est proposée.
Ainsi, cet été 2026, des députés républicains ont déposé un projet de loi contre lequel l’Association américaine des bibliothèques (American Library Association, ALA) se mobilise. Appelé Stop the Sexualization of Children Act, le projet est introduit en ces termes :
« Modifier la loi de 1965 sur l’enseignement primaire et secondaire afin d’interdire l’utilisation des fonds alloués au titre de ladite loi pour élaborer, mettre en œuvre, faciliter, organiser ou promouvoir tout programme ou activité destiné aux enfants de moins de 18 ans, ou pour leur fournir ou promouvoir des ouvrages ou autres supports contenant du contenu à caractère sexuel, et à d’autres fins. »
Ce texte vise particulièrement les bibliothèques scolaires, qui représentent de véritables institutions aux États-Unis. Systématiquement présentes et bien mieux fournies que dans la plupart des établissements primaires de France, elles sont la plupart du temps gérées par des professionnels formés à l’université.
Amanda Jones en est un exemple dont le portrait avait été dressé dans le documentaire USA : la guerre des livres, d’Ilan Ziv, diffusé sur Arte en 2024, puis plus récemment dans un autre documentaire, de Kim Snyder, sorti en 2025 aux États-Unis, The Librarians.
Accusée de promouvoir du contenu pornographique auprès des enfants qui fréquentaient la bibliothèque de la paroisse de Livingston (Louisiane) dont elle avait la responsabilité (car elle n’avait pas retiré des rayonnages des livres à thématique LGBTQIA+), elle a fermement contesté ces accusations lors d’une réunion du conseil d’administration de l’école, puis a dû affronter, des mois durant, des menaces, une forme de harcèlement et des intimidations jusque dans son propre jardin. Ce modus operandi n’est pas sans rappeler les pratiques de certains militants extrémistes des mouvements militants anti-avortement pro-life qui poursuivent sans relâche leurs victimes, médecins ou patientes jusque dans leurs maisons.
Depuis, Amanda Jones est devenue le symbole de ces professionnelles (ce sont souvent des femmes) qui refusent de céder face à des intimidations d’une rare violence. Ces attaques, déclenchées par le simple fait qu’elles souhaitent garantir une offre de collections pluraliste, vont parfois jusqu’à remettre en cause leur moralité personnelle. Amanda Jones expliquait dans une interview publiée en 2023, donc avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche :
« Dans mon État de [Louisiane], on assiste actuellement à une vague de censure visant les livres écrits par ou sur des membres de la communauté LGBTQIA+, sous prétexte de “protéger les enfants contre la pornographie”. Les censeurs affirmeront qu’il ne s’agit pas de cela, mais les listes d’ouvrages qu’ils jugent répréhensibles prouvent le contraire, et ce phénomène s’observe partout aux États-Unis. Ils recourent à des tactiques de peur, à une rhétorique nuisible et aux réseaux sociaux pour susciter une hystérie autour des livres. Une fois qu’ils ont monté tout le monde en ébullition, ils commencent à parler de supprimer le financement des bibliothèques. »
Dans de nombreux États, les groupes de pression – parmi lesquels la très puissante Moms for Liberty, proche des républicains, qui œuvre à contrôler sans relâche les ouvrages mis à disposition des jeunes – se montrent de plus en plus virulents. Si les bibliothèques scolaires ont longtemps été leur terrain de jeu privilégié, sous prétexte de protection de la jeunesse, l’ALA a signalé que, en 2025, 51 % des tentatives de censure de livres ont eu lieu dans des bibliothèques publiques (non scolaires).
Le récent rapport de l’association de défense de la liberté d’expression et des écrivains, Pen America, au titre explicite « “Out of Circulation”: Expanding Censorship in Public Libraries » (« “Indisponible” : l’extension de la censure dans les bibliothèques publiques »), fait le point sur cette progressive généralisation des intimidations et des demandes de retraits d’ouvrages ou d’actions culturelles à toutes les bibliothèques, y compris celles destinées au grand public.
Il distingue trois formes de censure : celle, ancienne, qui s’attaque aux livres ; une censure administrative ou politique, qui pèse sur les budgets et la gouvernance de ces établissements ; une troisième, enfin, qui menace directement, voire physiquement, les professionnels en charge de ces bibliothèques.
Le nombre d’ouvrages censurés ne cesse de battre des records ces dernières années. On est passé de 3 362 ouvrages censurés en 2023 – il s’agit d’ouvrages que l’on demande de retirer des rayonnages des bibliothèques en raison de leur contenu prétendument inapproprié pour les enfants ; on y retrouve aussi bien Orange Mécanique, d’Anthony Burgess, que l’album pour enfants Gender Queer, de Maia Kobabe – à 6 870 en 2025.
Pour informer le grand public et mobiliser le plus grand nombre, les professionnels ont institué une semaine consacrée à ces problématiques dans tout le pays. C’est le Banned Book Week qui fédère tous les professionnels au début du mois d’octobre.
Autre évolution marquante que le rapport de l’ALA (State of America’s Libraries, 2026) documente : le changement du statut des acteurs exigeant la censure. En 2025, la quasi-totalité (92 %) des tentatives de censure recensées étaient engagées à l’initiative de groupes de pression, de responsables gouvernementaux et de décideurs, alors que, dans le passé, il s’agissait principalement d’initiatives individuelles de parents. Cette évolution souligne une polarisation du débat à un niveau désormais national et institutionnel : la contestation des livres n’est plus une initiative parentale ponctuelle mais un outil de mobilisation politique.
Les actions aussi se diversifient, comme le souligne le rapport de Pen America : on a ainsi observé la suppression de présentoirs thématiques (autour d’événements comme les Pride Month ou Black History Month), l’annulation d’événements et d’heures du conte (notamment Drag Story Hour, ciblée par des menaces à la bombe dans plusieurs villes), la reclassification de livres jeunesse vers les rayons adultes, et le collage sauvage de stickers d’avertissement directement sur les ouvrages.
Comme le disait un responsable britannique au cours de la grave crise qu’a traversée le réseau de lecture publique au Royaume-Uni à partir des années 2010, sous le gouvernement conservateur de David Cameron :
« Les bibliothèques sont comme un canari dans la mine, un véritable détecteur de ce qui se passe plus largement dans les collectivités locales. »
C’est dans ce contexte de plus en plus menaçant, qui déborde désormais largement les bibliothèques scolaires, que la résistance des bibliothécaires américains vient d’être saluée par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians. Ces enjeux d’accès libre à tous les contenus quels qu’ils soient seront certainement au cœur des débats locaux à l’approche des élections de mi-mandat, comme l’illustre la proposition du lieutenant-gouverneur du Texas, candidat à sa propre succession, de sanctionner les écoles qui ne retirent pas certains ouvrages de leurs bibliothèques. Mais gageons que, là encore, la communauté puissante des bibliothécaires se lèvera pour alerter et se mobiliser contre la censure !
Cécile Touitou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.