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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (1987 mots)

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes.

  • Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.

  • La « guerre des livres » est devenue un combat politique national : les exigences de collectifs religieux et de responsables publics supplantent les contestations individuelles tandis que la censure, auparavant concentrée sur les bibliothèques scolaires, gagne aussi les bibliothèques publiques.


Aux États-Unis, la situation des bibliothèques se dégrade. De nombreuses menaces pèsent sur leur autonomie et leur financement. Quelques mois après l’arrivée de l’administration Trump 2, nous avions rendu compte du projet de démantèlement de l’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), agence qui participe au financement de nombreux programmes proposés par les innombrables lieux qui constituent le très riche réseau des bibliothèques scolaires (school libraries) et publiques (public libraries) américaines pour un montant annuel approchant les 300 millions de dollars (260 millions d’euros).

Grâce à la mobilisation d’élus, d’associations et de citoyens, la dissolution pure et simple de l’IMLS n’est plus d’actualité. Mais si l’agence en tant que telle n’est plus aujourd’hui menacée et ses personnels ont été réintégrés à leurs postes, l’administration a renouvelé ses tentatives de réduction drastique de son budget de fonctionnement à travers le projet de loi de finances FY2027 soumis à décision du Congrès.

Une résolution de continuité (CR) a été votée pour maintenir le financement au niveau de l’année précédente jusqu’au 11 décembre prochain. Après cette date, le futur demeure incertain.

Le fondamentalisme à l’assaut des bibliothèques

Par ses décisions et ses prises de position, l’administration Trump légitime implicitement l’arrogance de plus en plus décomplexée des groupes de pression fondamentalistes qui attaquent les bibliothèques en s’en prenant aux collections offertes, à certains ouvrages en particulier, mais aussi à la programmation culturelle qui y est proposée.

Ainsi, cet été 2026, des députés républicains ont déposé un projet de loi contre lequel l’Association américaine des bibliothèques (American Library Association, ALA) se mobilise. Appelé Stop the Sexualization of Children Act, le projet est introduit en ces termes :

« Modifier la loi de 1965 sur l’enseignement primaire et secondaire afin d’interdire l’utilisation des fonds alloués au titre de ladite loi pour élaborer, mettre en œuvre, faciliter, organiser ou promouvoir tout programme ou activité destiné aux enfants de moins de 18 ans, ou pour leur fournir ou promouvoir des ouvrages ou autres supports contenant du contenu à caractère sexuel, et à d’autres fins. »

Ce texte vise particulièrement les bibliothèques scolaires, qui représentent de véritables institutions aux États-Unis. Systématiquement présentes et bien mieux fournies que dans la plupart des établissements primaires de France, elles sont la plupart du temps gérées par des professionnels formés à l’université.

Amanda Jones en est un exemple dont le portrait avait été dressé dans le documentaire USA : la guerre des livres, d’Ilan Ziv, diffusé sur Arte en 2024, puis plus récemment dans un autre documentaire, de Kim Snyder, sorti en 2025 aux États-Unis, The Librarians.

Accusée de promouvoir du contenu pornographique auprès des enfants qui fréquentaient la bibliothèque de la paroisse de Livingston (Louisiane) dont elle avait la responsabilité (car elle n’avait pas retiré des rayonnages des livres à thématique LGBTQIA+), elle a fermement contesté ces accusations lors d’une réunion du conseil d’administration de l’école, puis a dû affronter, des mois durant, des menaces, une forme de harcèlement et des intimidations jusque dans son propre jardin. Ce modus operandi n’est pas sans rappeler les pratiques de certains militants extrémistes des mouvements militants anti-avortement pro-life qui poursuivent sans relâche leurs victimes, médecins ou patientes jusque dans leurs maisons.

Depuis, Amanda Jones est devenue le symbole de ces professionnelles (ce sont souvent des femmes) qui refusent de céder face à des intimidations d’une rare violence. Ces attaques, déclenchées par le simple fait qu’elles souhaitent garantir une offre de collections pluraliste, vont parfois jusqu’à remettre en cause leur moralité personnelle. Amanda Jones expliquait dans une interview publiée en 2023, donc avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche :

« Dans mon État de [Louisiane], on assiste actuellement à une vague de censure visant les livres écrits par ou sur des membres de la communauté LGBTQIA+, sous prétexte de “protéger les enfants contre la pornographie”. Les censeurs affirmeront qu’il ne s’agit pas de cela, mais les listes d’ouvrages qu’ils jugent répréhensibles prouvent le contraire, et ce phénomène s’observe partout aux États-Unis. Ils recourent à des tactiques de peur, à une rhétorique nuisible et aux réseaux sociaux pour susciter une hystérie autour des livres. Une fois qu’ils ont monté tout le monde en ébullition, ils commencent à parler de supprimer le financement des bibliothèques. »

Extension du domaine de la censure

Dans de nombreux États, les groupes de pression – parmi lesquels la très puissante Moms for Liberty, proche des républicains, qui œuvre à contrôler sans relâche les ouvrages mis à disposition des jeunes – se montrent de plus en plus virulents. Si les bibliothèques scolaires ont longtemps été leur terrain de jeu privilégié, sous prétexte de protection de la jeunesse, l’ALA a signalé que, en 2025, 51 % des tentatives de censure de livres ont eu lieu dans des bibliothèques publiques (non scolaires).

Le récent rapport de l’association de défense de la liberté d’expression et des écrivains, Pen America, au titre explicite « “Out of Circulation”: Expanding Censorship in Public Libraries » (« “Indisponible” : l’extension de la censure dans les bibliothèques publiques »), fait le point sur cette progressive généralisation des intimidations et des demandes de retraits d’ouvrages ou d’actions culturelles à toutes les bibliothèques, y compris celles destinées au grand public.

Il distingue trois formes de censure : celle, ancienne, qui s’attaque aux livres ; une censure administrative ou politique, qui pèse sur les budgets et la gouvernance de ces établissements ; une troisième, enfin, qui menace directement, voire physiquement, les professionnels en charge de ces bibliothèques.

La bataille devient politique

Le nombre d’ouvrages censurés ne cesse de battre des records ces dernières années. On est passé de 3 362 ouvrages censurés en 2023 – il s’agit d’ouvrages que l’on demande de retirer des rayonnages des bibliothèques en raison de leur contenu prétendument inapproprié pour les enfants ; on y retrouve aussi bien Orange Mécanique, d’Anthony Burgess, que l’album pour enfants Gender Queer, de Maia Kobabe – à 6 870 en 2025.

Pour informer le grand public et mobiliser le plus grand nombre, les professionnels ont institué une semaine consacrée à ces problématiques dans tout le pays. C’est le Banned Book Week qui fédère tous les professionnels au début du mois d’octobre.

Autre évolution marquante que le rapport de l’ALA (State of America’s Libraries, 2026) documente : le changement du statut des acteurs exigeant la censure. En 2025, la quasi-totalité (92 %) des tentatives de censure recensées étaient engagées à l’initiative de groupes de pression, de responsables gouvernementaux et de décideurs, alors que, dans le passé, il s’agissait principalement d’initiatives individuelles de parents. Cette évolution souligne une polarisation du débat à un niveau désormais national et institutionnel : la contestation des livres n’est plus une initiative parentale ponctuelle mais un outil de mobilisation politique.

Les actions aussi se diversifient, comme le souligne le rapport de Pen America : on a ainsi observé la suppression de présentoirs thématiques (autour d’événements comme les Pride Month ou Black History Month), l’annulation d’événements et d’heures du conte (notamment Drag Story Hour, ciblée par des menaces à la bombe dans plusieurs villes), la reclassification de livres jeunesse vers les rayons adultes, et le collage sauvage de stickers d’avertissement directement sur les ouvrages.

Comme le disait un responsable britannique au cours de la grave crise qu’a traversée le réseau de lecture publique au Royaume-Uni à partir des années 2010, sous le gouvernement conservateur de David Cameron :

« Les bibliothèques sont comme un canari dans la mine, un véritable détecteur de ce qui se passe plus largement dans les collectivités locales. »

C’est dans ce contexte de plus en plus menaçant, qui déborde désormais largement les bibliothèques scolaires, que la résistance des bibliothécaires américains vient d’être saluée par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians. Ces enjeux d’accès libre à tous les contenus quels qu’ils soient seront certainement au cœur des débats locaux à l’approche des élections de mi-mandat, comme l’illustre la proposition du lieutenant-gouverneur du Texas, candidat à sa propre succession, de sanctionner les écoles qui ne retirent pas certains ouvrages de leurs bibliothèques. Mais gageons que, là encore, la communauté puissante des bibliothécaires se lèvera pour alerter et se mobiliser contre la censure !

The Conversation

Cécile Touitou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

21.09.2026 à 12:11

Donald Trump crie victoire au Groenland, mais l’accord révèle une profonde crise de confiance

Shannon Brincat, Senior Lecturer in Politics and International Relations, University of the Sunshine Coast
Juan Zahir Naranjo Cáceres, Sessional Academic in International Relations, Political Science and Legal Studies, University of the Sunshine Coast
L’accord conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland écarte le risque d’une crise immédiate mais soulève des questions sur l’influence de Washington dans l’Arctique et sur l’avenir de la confiance au sein de l’OTAN.

Texte intégral (2255 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le nouvel accord de sécurité entre le Groenland et les États-Unis préserve la souveraineté du premier, mais renforce le contrôle stratégique du second dans l’Arctique.

  • Donald Trump présente comme une victoire majeure des avantages dont Washington disposait déjà en grande partie.

  • En faisant pression sur un allié, les États-Unis fragilisent la confiance au sein de l’OTAN et imposent une « doctrine Monroe 2.0 ».


Le président américain Donald Trump présente déjà le nouvel accord de sécurité conclu entre les États-Unis, le Danemark et le Groenland comme une victoire personnelle.

À l’en croire, Washington aurait obtenu un contrôle permanent sur la sécurité du Groenland, ainsi que le pouvoir d’empêcher ses adversaires d’y établir des bases militaires ou d’y réaliser des investissements dans des secteurs sensibles.

Le cabinet de la Première ministre danoise décrit pourtant un accord bien différent, qui viserait à renforcer la sécurité dans l’Arctique tout en préservant la souveraineté et l’intégrité territoriale du royaume du Danemark, ainsi que le droit des Groenlandais à l’autodétermination.

Mais le compromis politique se dessine déjà clairement. Trump obtient une démonstration de puissance – ou, comme l’a résumé un correspondant aux États-Unis du quotidien danois Politiken, « il a été autorisé à célébrer sa victoire sur les réseaux sociaux ». Le Danemark et le Groenland conservent, eux, leur souveraineté officielle. Enfin, l’OTAN évite une rupture immédiate. Chaque partie peut ainsi crier victoire.

C’est la lecture optimiste. Une autre, plus inquiétante, consiste à considérer que cet accord récompense des mois de pressions exercées sur un allié. Il normalise une politique des sphères d’influence, dans laquelle les petits États demeurent juridiquement souverains, mais subissent des pressions pour accepter une subordination stratégique.

Un seul perdant, la démocratie

Le contexte intérieur rend cet accord encore plus préoccupant. Le jour même où Donald Trump a annoncé l’accord sur le Groenland, des journalistes de CNN, MS NOW et Politico se sont vu refuser l’accès à la Maison Blanche et retirer leur accréditation. Plus tôt ce mois-ci, International IDEA indiquait que près de la moitié de ses 30 indicateurs mesurant l’état de la démocratie américaine étaient tombés à leur plus bas niveau depuis le début de sa collecte de données, en 1975.

Il ne s’agit pas de deux scènes politiques distinctes. Sur le plan intérieur, le président revendique le pouvoir de décider quels médias sont légitimes. À l’étranger, il s’arroge celui de décider quels États et quels investissements sont acceptables sur le territoire d’un allié. Dans les deux cas, les règles fondées sur la réciprocité cèdent la place au bon vouloir d’un seul homme, et tout désaccord est assimilé à de la déloyauté.

Mais pour Donald Trump, l’accord sur le Groenland tombe à un moment particulièrement favorable. Son annonce intervient peu avant les élections de mi-mandat de novembre, alors que la guerre contre l’Iran et, plus largement, son bilan en matière de politique étrangère sont devenus de sérieux handicaps politiques. Selon un sondage Quinnipiac réalisé en septembre, seuls 29 % des électeurs inscrits approuvaient sa gestion du conflit avec l’Iran, contre 65 % qui la désapprouvaient. Sa politique étrangère ne recueillait que 33 % d’opinions favorables.

Alors que le conflit s’enlise, des élus républicains du Congrès ont également commencé à faire défection lors de votes sur les pouvoirs de guerre. Plutôt que d’avoir à défendre une guerre sans fin clairement définie, Donald Trump peut désormais célébrer sa victoire et affirmer que ses menaces ont permis aux États-Unis d’obtenir un avantage stratégique durable.

Le Danemark et le Groenland obtiennent eux aussi quelque chose d’important. Ils évitent une annexion, une vente forcée et le risque immédiat d’un affrontement au sein de l’OTAN. Leur déclaration publique commune préserve explicitement la souveraineté, l’intégrité territoriale et le droit du Groenland à l’autodétermination.

L’OTAN, elle, bénéficie d’un répit. Dans notre article de janvier, nous expliquions que les menaces de Donald Trump avaient fait naître une possibilité sans précédent : qu’un membre fondateur de l’Alliance devienne une menace directe pour le territoire d’un autre de ses membres.

L’accord écarte ce danger immédiat et établit un programme commun pour la sécurité dans l’Arctique. La cohésion institutionnelle de l’organisation est préservée, mais cela ne signifie pas que la confiance politique a été rétablie.

Un accès stratégique dont Washington disposait déjà en grande partie

L’écart entre les déclarations de Donald Trump et le contenu apparent de l’accord est considérable. En vertu de l’accord de défense de 1951, complété en 2004, les États-Unis disposent déjà de droits presque illimités de survol et d’implantation de bases. Le compte rendu de l’accord par la BBC montre lui aussi à quel point le résultat est éloigné d’une prise de possession du territoire.

Le nouvel accord pourrait néanmoins comporter des dispositions importantes, comme l’interdiction d’implanter des bases militaires de pays non membres de l’OTAN ou l’obligation d’obtenir l’aval des États-Unis pour certains investissements sensibles.

Ces avancées restent toutefois très en deçà de l’exigence maintes fois formulée par Donald Trump de posséder ou de contrôler le Groenland. Il a revu ses ambitions à la baisse, passant de l’annexion à un accès élargi, avant de présenter ce recul comme une victoire totale.

Le coût diplomatique est élevé et se fera sentir à long terme. Une récente enquête de Reuters révèle que les gouvernements européens doutent de plus en plus de la fiabilité des États-Unis en tant que partenaire en matière de sécurité. Des responsables ont également averti que l’érosion de la confiance envers Washington affaiblissait la crédibilité de l’article 5, qui stipule qu’une attaque armée contre l’un des membres est considérée comme une attaque contre tous et déclenche une obligation de défense mutuelle.

Le Danemark n’est ni un adversaire ni un allié qui profite du système sans contribuer à sa défense. C’est un membre de l’OTAN qui a augmenté ses dépenses militaires, notamment en consacrant 14,6 milliards de couronnes – soit près de 2 milliards d’euros – à la défense de l’Arctique en janvier. Il soutient également de façon constante les opérations menées par les États-Unis.

Au lieu de poursuivre leurs objectifs de sécurité en suivant les mécanismes habituels de concertation entre alliés, les États-Unis ont menacé de s’emparer d’un territoire danois, contraignant ainsi le Danemark à participer à des négociations destinées à écarter un danger créé par celui qui était censé le protéger. L’accord qui en résulte ne fait que limiter les dégâts causés par un système d’alliance devenu toxique.

La doctrine Monroe gagne le Grand Nord

La stratégie de sécurité nationale de 2025 promettait de réaffirmer et de faire appliquer la doctrine Monroe, qui s’oppose à toute ingérence d’une puissance extérieure autre que les États-Unis dans les affaires du continent américain. Elle vise à empêcher des puissances concurrentes extérieures au continent d’y déployer des forces ou d’y prendre le contrôle d’actifs stratégiques. C’est précisément ce que permet cet accord.

Le Groenland a déjà connu une situation semblable. Quelques jours après l’invasion du Danemark par l’Allemagne, en avril 1940, Cordell Hull, alors secrétaire d’État américain, avait affirmé à l’ambassadeur britannique que la doctrine Monroe s’appliquait sans réserve au Groenland, dissuadant ainsi le Royaume-Uni et le Canada de mettre à exécution leur projet d’occuper l’île avant les Allemands.

Un an plus tard, l’ambassadeur du Danemark à Washington signait un accord de défense qui reconnaissait la souveraineté danoise tout en accordant aux États-Unis une compétence exclusive à l’intérieur des zones de défense.

C’est ainsi que la doctrine Monroe a toujours fonctionné. Elle n’a jamais exigé de posséder un territoire, mais seulement de décider qui d’autre pouvait y entrer, alliés compris. L’Amérique latine connaît bien ce schéma. Le Danemark conserve son drapeau, ses tribunaux et son État-providence. La souveraineté reste à Copenhague. Mais les décisions sur ceux qui peuvent entrer sont transférées à Washington.

Quelle place pour l’OTAN ?

En janvier, le premier ministre groenlandais avait affirmé que la sécurité et la défense de l’île relevaient de l’OTAN. Or, l’accord finalement conclu a été négocié de manière bilatérale, en dehors de l’Alliance, dans le cadre d’une stratégie qui annonce également l’arrêt de l’élargissement de l’OTAN. Washington agit désormais en son nom propre comme garant de la sécurité du Groenland.

Les alliés en ont pris acte. Reuters a rapporté cette semaine qu’au moins huit pays membres, dont le Danemark, cherchaient à réduire leur dépendance aux armes et aux technologies de défense américaines.

Lorsqu’un allié loyal peut subir des pressions au sujet d’un territoire qui lui appartient, la défense collective commence à ressembler à un racket à ciel ouvert. D’autres en tireront les leçons. Washington s’insurge lorsque la Russie prétend exercer son autorité sur ses voisins, mais cette position devient plus difficile à tenir dès lors que les États-Unis instaurent le même type de rapport de force dans l’Arctique, aux dépens d’un allié. L’Amérique latine a passé la majeure partie du XXe siècle sous ce régime. L’Europe est désormais invitée à découvrir ce qu’il en coûte.

Cet accord ne doit pas être jugé uniquement à l’aune de ce que Donald Trump n’a pas réussi à obtenir. Il faut aussi mesurer le précédent qu’il crée. Washington a montré qu’il pouvait menacer un allié, le contraindre à négocier pour obtenir des prérogatives supplémentaires, présenter le résultat comme une prise de contrôle permanente, puis s’attribuer le mérite d’avoir rétabli la stabilité.

Voilà à quoi ressemble, dans les faits, la doctrine Monroe 2.0. Elle préserve peut-être la cohésion formelle de l’OTAN, mais elle accélère l’érosion de la confiance dont dépend, en définitive, l’Alliance.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

20.09.2026 à 10:06

Les faucons russes, idéologues du conservatisme modernisateur

Juliette Faure, Professeure de science politique, Université de Lille
Depuis l'époque soviétique, certains penseurs russes, de plus en plus influents, refusent toute convergence de la Russie avec l’Occident et défendent une modernisation fondée sur la puissance de l’État et des valeurs traditionnelles.

Texte intégral (2337 mots)

Depuis les années 1960, des idéologues soviétiques puis russes ont développé une théorie associant traditionalisme et modernisation technologique pour promouvoir un État autoritaire de type stalinien. Leur influence ne résulte pas seulement de la diffusion de leurs idées, mais aussi de leur capacité à s’organiser en réseaux et à tirer parti d’un pluralisme idéologique toujours strictement encadré par le pouvoir. Dans son livre les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours, paru le 17 septembre aux Presses universitaires de France, Juliette Faure, professeure de science politique à l’Université libre de Bruxelles, retrace la généalogie de ce mouvement et montre comment, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, ses thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs ont retrouvé une place centrale. Extraits.


Aux origines du conservatisme modernisateur

Plutôt que de reprendre la division classique entre période soviétique et période postsoviétique, j’ai souhaité souligner la continuité historique des années 1960 à aujourd’hui. Au cours de cette séquence, les faucons russes élaborent et diffusent un nouveau langage idéologique, le « conservatisme modernisateur », qui associe traditionalisme religieux et modernisation technologique au service d’un État autoritaire et impérialiste. L’analyse de la genèse soviétique de ce discours montre qu’il vise à s’opposer aux théories occidentales de la modernisation, selon lesquelles le développement postindustriel conduirait les sociétés à leur convergence vers des institutions libérales. À l’inverse, les faucons soutiennent que l’Union soviétique, puis la Russie, doivent suivre une trajectoire de modernisation distincte, conciliant progrès technologique et valeurs présentées comme spécifiquement russes. […]

Le conservatisme modernisateur apparaît moins comme un corpus doctrinal parfaitement cohérent que comme un langage collectif capable de fédérer des groupes et des générations réunis par leur refus de la convergence avec l’Occident et par leur positionnement commun dans la compétition politique. À la fin de l’URSS, ce langage devient le référent identitaire d’une première génération de faucons, composée d’intellectuels nostalgiques de l’empire tsariste et de représentants de l’establishment politique et militaire soviétique hostiles aux réformes.

Malgré leur diversité sociale et idéologique, ces acteurs partagent une même expérience de mobilisation contre les réformateurs libéraux, à travers la publication de manifestes, la formation de coalitions électorales ou encore leur participation au coup d’État d’août 1991 contre Mikhaïl Gorbatchev. Leur échec politique n’entraîne pas la disparition du groupe : le conservatisme modernisateur continue de structurer leur identité collective durant toute la transition postsoviétique. Une deuxième génération de faucons, les « Jeunes Conservateurs », émerge au début des années 2000. Elle reprend la critique de l’horizon de convergence en dénonçant à la fois l’hégémonie occidentale sur l’ordre international et l’intégration de la Russie dans l’économie mondiale.

À nouveau, la cohésion de ce groupe se constitue malgré sa diversité idéologique interne, qui va de l’impérialisme orthodoxe à l’ethno-nationalisme laïque, et se construit sur un socle d’idées partagées autant que sur une volonté commune de supplanter l’influence de groupes libéraux dans la sphère médiatique et dans la production d’expertise en politiques publiques. Formés aux sciences sociales et devenus des contributeurs actifs dans les médias en ligne, ils se professionnalisent comme intellectuels publics et systématisent l’héritage de leurs prédécesseurs en une idéologie structurée, qu’ils désignent sous le nom de « conservatisme dynamique ». La création du club d’Izborsk en 2012 réunit ces deux générations. Le club transforme ainsi un ensemble relativement dispersé d’intellectuels en un réseau idéologique institutionnalisé, qui défend la restauration de la Russie comme grande puissance impériale par une confrontation culturelle, politique et militaire avec l’Occident. […]

Un pluralisme idéologique sous contrôle étatique

Malgré l’interdiction d’une idéologie d’État inscrite dans la Constitution de 1993, le régime russe restaure progressivement, dès le milieu des années 1990, des formes de parrainage étatique de production idéologique qui rappellent certaines pratiques soviétiques. Il ne reconstitue toutefois pas un appareil idéologique centralisé comparable à celui du Parti communiste. Il privilégie plutôt des relations transactionnelles avec des clubs, des fondations, des think tanks et d’autres entrepreneurs idéologiques situés à la périphérie des institutions étatiques et partisanes. […]

Le soutien de l’État à la production idéologique ne vise pas à imposer une doctrine unique, mais à organiser un certain degré de pluralisme sous contrôle autoritaire. Si un noyau discursif s’est progressivement stabilisé autour de thèmes tels que la puissance de l’État, la souveraineté ou la multipolarité de l’ordre international, d’autres contenus idéologiques demeurent évolutifs. Ce « pluralisme idéologique dirigé » s’appuie sur la promotion ou la marginalisation sélective de réseaux concurrents. En modulant l’accès de ces groupes aux ressources publiques, aux institutions et à la visibilité médiatique, le pouvoir conserve un répertoire de références suffisamment diversifié pour justifier des orientations parfois contradictoires. Cette configuration permet ainsi la coexistence de politiques économiques d’inspiration libérale – comme celles qui conduisent à l’adhésion de la Russie à l’Organisation mondiale du commerce en 2012 – avec une politique étrangère de plus en plus critique à l’égard des normes libérales internationales. […]

Plutôt que d’évaluer l’adhésion d’un régime à une idéologie conçue comme doctrine abstraite ou ensemble figé de croyances, cette perspective invite à analyser la manière dont le pouvoir organise et régule une sphère de production idéologique traversée par une pluralité d’acteurs. Au sein de cette sphère, j’identifie deux dimensions clés à travers lesquelles l’idéologie influence l’orientation des politiques de l’État russe.

La première dimension est structurelle. L’idéologie constitue le langage collectif à travers lequel des groupes d’élites se reconnaissent, se coordonnent et construisent leurs identités politiques. Elle ne se limite pas à définir des préférences ; elle contribue à structurer les clivages, à organiser les coalitions et à délimiter les frontières entre groupes cherchant à influencer les décideurs. Les faucons ont activement travaillé cet espace de compétition politique. J’ai montré qu’ils ont poursuivi une stratégie d’inspiration gramscienne : plutôt que de privilégier l’action partisane directe, ils ont cherché à conquérir une hégémonie culturelle dans la sphère publique afin d’influer indirectement sur les décisions des élites dirigeantes. […]

La fondation du club d’Izborsk en 2012 constitue l’aboutissement de cette évolution. En réunissant les deux générations de faucons, le club consolide une infrastructure capable d’agréger des ressources intellectuelles, organisationnelles et financières afin de concurrencer les réseaux libéraux dans le champ de l’expertise publique. L’accroissement de sa visibilité, de sa légitimité et de sa reconnaissance institutionnelle montre que les transformations de l’environnement idéologique ne résultent pas uniquement de la diffusion de nouvelles idées, mais aussi du travail organisationnel par lequel certains groupes parviennent à modifier durablement les rapports de force qui structurent l’environnement politique dans lequel les décisions étatiques sont prises.

La seconde dimension de l’influence politique de l’idéologie est d’ordre instrumental. […] Les élites au pouvoir sélectionnent des entrepreneurs idéologiques, soutiennent leur production et intègrent certaines de leurs idées afin de légitimer des choix de politique intérieure et extérieure. La gestion du pluralisme idéologique par le régime – tantôt accentuant la polarisation, tantôt la modérant – accompagne ainsi l’évolution de ses orientations politiques, qui oscillent entre ouverture prudente à la coopération avec l’Occident et affirmation d’une posture de confrontation.

L’ascension des faucons ne résulte donc pas uniquement de leurs propres stratégies de mobilisation. Elle dépend également des modalités selon lesquelles le pouvoir redéfinit ses alliances idéologiques en réponse à des crises qui remettent en cause sa légitimité, son autorité ou sa perception de l’environnement international. […]

La tendance générale observée depuis le milieu des années 1990 est celle d’un rapprochement progressif entre les faucons et les élites au pouvoir. Leur idéologie devient un répertoire central dans lequel le régime puise pour justifier ses choix politiques. Toutefois, cette dynamique n’est pas linéaire. Le soutien de l’État aux réseaux faucons connaît des phases d’expansion et de reflux, et il s’est sensiblement réduit dans les années précédant l’invasion de l’Ukraine. Lors de mon dernier séjour à Moscou, achevé en décembre 2019, les dirigeants du club d’Izborsk faisaient unanimement état de leur isolement et de leur mise à l’écart des principaux centres décisionnels. Cette perception est corroborée par le refus répété de l’administration présidentielle, à partir de 2016, d’accorder au club les financements qu’il sollicitait. À la veille de l’invasion de l’Ukraine, rien ne permettait donc de considérer son ascension comme irréversible.

Les Faucons russes. Des idéologues au service de l’empire. De 1960 à nos jours. Juliette Faure. Presses universitaires de France

La guerre d’invasion, consécration des faucons

La décision prise par Vladimir Poutine, le 24 février 2022, d’engager une guerre d’agression contre l’Ukraine constitue dès lors une rupture majeure. L’abandon de la stratégie de négociation autour des accords de Minsk, au profit d’un recours assumé à la force, réactive des ressources idéologiques que le club d’Izborsk défend depuis de nombreuses années. Loin de résulter d’une progression continue de leur influence, ce basculement traduit une nouvelle reconfiguration des relations entre le pouvoir et les entrepreneurs idéologiques, dans laquelle les thèmes impérialistes, anti-occidentaux et conservateurs acquièrent une position hégémonique. […]

Cette évolution ne conduit cependant pas à la reconstitution d’un appareil idéologique entièrement centralisé et cohérent. Le régime continue de s’appuyer sur des partenariats avec des entrepreneurs idéologiques situés en dehors des institutions étatiques, ce qui maintient des formes de concurrence entre différents acteurs chargés de produire et de diffuser les discours légitimes.

Enfin, malgré le durcissement autoritaire et les contraintes imposées par la guerre, la polarisation du champ intellectuel ne disparaît pas. Elle se recompose autour de l’opposition entre les réseaux idéologiques soutenant la guerre et les communautés d’intellectuels émigrés, qui poursuivent depuis l’étranger un travail de critique des fondements idéologiques du régime.

Ces résultats invitent à repenser la place de la Russie dans le système international. Plutôt qu’un acteur monolithique doté de préférences stables, l’État russe apparaît traversé par des répertoires idéologiques divers et évolutifs, dont l’influence varie au gré des recompositions internes des élites et des transformations de l’environnement international. L’étude de la compétition entre réseaux d’acteurs contribue ainsi à rendre les orientations de l’État plus contingentes qu’il n’y paraît, certaines conceptions de la puissance, de la sécurité ou de l’identité nationale pouvant s’imposer, reculer ou être réactivées selon les rapports de force politiques.

The Conversation

Juliette Faure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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