08.04.2026 à 17:41
Robert F. Kennedy Jr et l’art politique de la fabrique du doute
08.04.2026 à 17:41
Robert F. Kennedy Jr et l’art politique de la fabrique du doute
Le 9 septembre 2025, Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump, publiait la stratégie MAHA (Make America Healty Again) : « Rendre sa santé à l’Amérique. » Pourtant, sa rhétorique semble exprimer autre chose : celle du maintien d’un doute permanent.
Robert F. Kennedy Jr n’est pas seulement un homme politique controversé. C’est une personnalité qui a su transformer le scepticisme en véritable identité politique et qui a appris à se servir du discours de la transparence comme arme de doute envers la santé publique elle-même.
Son ascension jusqu’au poste élevé qu’il occupe aujourd’hui n’est pas qu’une histoire de dénonciation du principe de la vaccination. Elle est celle d’une production du doute : phrase après phrase, métaphore après métaphore, jusqu’à ce que l’incertitude s’immisce dans le quotidien.
La biographie de Kennedy commence par une autorité héritée. Né en 1954, il est le neveu de John F. Kennedy et le fils de Robert F. Kennedy. Aujourd’hui, il porte un nom qui résonne encore avec l’idéalisme américain. Pourtant, comme le souligne le Monde, son nom à lui est progressivement devenu associé à un activisme teinté de théories complotistes et au vaccinoscepticisme – une fusion délicate entre dynastie et dissidence.
Pendant des décennies, la carrière publique de Kennedy ne s’est pas centrée sur la médecine mais sur l’environnement. C’est en exerçant les fonctions d’avocat et de militant écologiste qu’il s’est forgé une crédibilité, luttant contre les entreprises polluantes et poursuivant en justice des entreprises industrielles accusées d’empoisonner les rivières et les communautés.
Cette période de sa vie est importante aujourd’hui car elle fournit le cadre moral qui continue aujourd’hui de façonner son discours : les industries puissantes oppressent les innocents, les autorités de régulation échouent, et le justicier, seul, expose la vérité.
Problème : Kennedy semble avoir repris ce modèle – propre à l’environnement – pour l’appliquer au domaine de la santé publique. Selon lui, les vaccins sont moins des outils médicaux que des symboles d’une corruption institutionnelle.
C’est au milieu des années 2000 que Kennedy commence à promouvoir des idées remettant en cause l’innocuité des vaccins. En 2016, il cofonde l’une des organisations antivax les plus influentes du pays : le World Mercury Project, devenu en septembre 2018 Children’s Health Defense, dont il sera ensuite le « chairman » (président du conseil).
Certains fact-checkers relèvent par ailleurs qu’il établit souvent des liens entre l’autisme et les vaccins, alors même que l’inexistence de ces liens a été démontrée scientifiquement.
Mais ce qui singularise Kennedy est avant tout sa méthode rhétorique. En effet, il se présente rarement comme un antivax. Au contraire, il modère ses discours par des mots bien choisis, qui lui offrent une sorte de « bouclier linguistique ».
« Je suis pour la sécurité sanitaire. Je ne suis pas anti-vaccin… tous mes enfants sont vaccinés. »
Cette affirmation n’est pas fortuite. Elle est stratégique. En rejetant cette étiquette tout en entretenant le soupçon, Kennedy donne l’impression que le doute est raisonnable, voire responsable. Il en résulte une banalisation de la méfiance sans qu’il n’ait jamais à en assumer les conséquences.
Lors de la pandémie de Covid-19, cette rhétorique s’est significativement intensifiée. La revue scientifique Nature a qualifié Kennedy d’un des principaux diffuseurs de fausses informations concernant les vaccins, aux États-Unis. De même, le média NPR a analysé la façon dont il a attisé la méfiance envers les institutions de santé publique pendant la crise.
Lors de cette période, son discours se caractérise par une rhétorique populiste constante, opposant les citoyens ordinaires aux élites corrompues. La vaccination n’est plus présentée comme une intervention médicale, mais comme un symbole de coercition. « Soumettez-vous au gouvernement, faites ce qu’on vous dit », dénonce-t-il, déplorant qu’il n’y ait « aucun débat possible ».
Ce discours est politiquement efficace, précisément parce qu’il change la donne. Le débat ne porte plus sur des aspects épidémiologiques, mais sur des concepts comme la liberté, la trahison et l’intégrité morale. La science est présentée non pas comme une méthode mais comme une institution dont il faut se méfier.
Le propos de Kennedy repose sur un minutieux entretien du doute.
« Il n’y a pas de preuve », concède-t-il, avant de faire volte-face : « Nous ne savons pas encore ce qui en est la cause, alors ne devrions-nous pas garder l’esprit ouvert ? » La manœuvre est subtile : le consensus est présenté comme une conclusion hâtive, le scepticisme comme une vertu intellectuelle.
Kennedy va plus loin en redéfinissant la science elle-même. « La science ne dit rien », déclare-t-il. « La science est un débat. » Cette posture épistémique a des conséquences graves : si la science n’est qu’une dispute sans fin, alors aucune preuve ne pourra jamais trancher définitivement un désaccord. Le doute devient, dès lors, structurel.
Pour légitimer sa méfiance, Kennedy s’appuie davantage sur des récits moraux que sur une méthodologie rigoureuse. Il invoque volontiers Francis Kelsey (1914-2015), la scientifique de l’US Food and Drug Administration (FDA) qui s’était opposée à l’autorisation de la thalidomide, et la salue car elle « remettait la science en question ». La suggestion implicite est claire : la voix discordante d’aujourd’hui pourrait être le héros de demain. Mais l’analogie est trompeuse. Remettre en question la négligence réglementaire n’équivaut en aucun cas à remettre en cause des décennies de données sur les vaccins.
Lorsqu’on le contredit directement, Kennedy oppose au consensus scientifique des études « alternatives », promettant que s’il a tort, il « présentera des excuses publiques », insistant sur le fait qu’« il existe également d’autres études encore ». La conclusion est ainsi sans cesse repoussée et la discussion est conçue pour ne jamais aboutir.
Plus significatif encore, la rhétorique de Kennedy a commencé à remodeler les institutions elles-mêmes après son arrivée au ministère de la Santé. Des législateurs l’ont accusé de déstabiliser la gouvernance vaccinale après qu’il eut limogé les 17 membres d’un important comité consultatif, qualifiant cette décision d’inédite et d’irresponsable.
L’Association états-unienne de santé publique a averti que ses antécédents témoignaient d’un net penchant pour la désinformation et d’un manque de rigueur scientifique. La revue médicale The Lancet est allée plus loin, affirmant que son influence pourrait accroître la réticence mondiale à la vaccination, citant l’épidémie de rougeole aux îles Samoa comme un exemple tragique d’une méfiance amplifiée jusqu’à la catastrophe.
Kennedy n’agit pas seul. Il est porté par tout un écosystème qui le présente comme un défenseur persécuté de la vérité. Le rapport que lui a consacré la sénatrice démocrate Elizabeth Warren décrit par ailleurs son leadership comme la mise en œuvre d’une stratégie de déstabilisation anti-vaccinale. Ce qui en ressort n’est pas simplement un scepticisme individuel, mais un mouvement dont la méfiance est le fondement et où l’exigence de transparence devient une arme politique.
La vraie question que RFK Jr impose à la vie publique n’est pas de savoir si les vaccins sont sûrs – une question maintes fois tranchée par des preuves scientifiques – mais si les sociétés démocratiques peuvent survivre à l’érosion délibérée d’une réalité commune.
À un certain point, le sujet dépasse la simple personne du ministre de la santé, et interroge la culture qui permet à de telles affirmations de prospérer.
Comment le doute devient-il une identité ? Comment la remise en question se transforme-t-elle en une forme de pouvoir ?
Et que se passe-t-il lorsque le langage de la science devient un champ de bataille plutôt qu’une méthode ?
Dans un tel monde, la science cesse de fonctionner comme un outil commun d’établissement des faits. Elle devient au contraire un terrain de joute rhétorique : des acteurs rivaux revendiquent l’autorité de la science, chacun présentant sa propre version de celle-ci. Il en résulte non pas de la clarté, mais un conflit permanent, où le mot lui-même devient une arme dans la lutte pour savoir qui a le droit de définir la réalité.
Si Kennedy a commencé sa carrière comme militant écologiste, il est devenu un dissident de la santé publique. Désormais, il est quelque chose de plus inquiétant : un acteur politique dont l’influence ne réside pas dans la résolution de l’incertitude, mais dans son maintien.
La question la plus urgente n’est peut-être pas ce que croit Robert F. Kennedy Jr C’est ce que sa rhétorique rend possible.
Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.04.2026 à 10:30
Les Alsaciens évacués de 1939 : les conséquences d’une rencontre forcée entre deux France

Pendant un peu moins d’un an, entre l’automne 1939 et l’été 1940, de très nombreux Alsaciens du Bas-Rhin, ont vécu en Haute-Vienne après avoir quitté leur région devenue zone de guerre. Une étude récente s’intéresse à cette cohabitation forcée et à l’effet qu’elle a pu avoir sur le comportement électoral des hôtes après le conflit.
À l’automne 1939, la France entre en guerre contre l’Allemagne, mais le conflit ne se déclenche pas seulement sur le front. Il débute aussi dans les gares, les mairies et les villages de l’intérieur du pays. En effet, dès 1933, l’État avait préparé l’évacuation des populations frontalières en cas de conflit avec l’Allemagne. Des centaines de milliers de civils quittent alors le nord-est de la France dès le début du conflit.
Cette évacuation repose sur une organisation rigoureuse. Les civils sont autorisés à emporter 30 kg de bagages et doivent laisser derrière eux les biens non essentiels. Le plan d’évacuation prévoit depuis plusieurs années un itinéraire précis, guidant les évacués du nord-est de la France de leurs municipalités d’origine vers leur municipalité d’accueil. Dans les départements évacués, l’évacuation de la « zone avant », zone située entre la ligne Maginot et la frontière allemande, doit précéder celle de la « zone arrière », située juste après la ligne Maginot.
Des habitants du Bas-Rhin sont envoyés à plus de 700 kilomètres de chez eux, en Haute-Vienne. Les services de la préfecture de Haute-Vienne avait prévu de répartir de manière équitable les réfugiés alsaciens dans son département, afin que chacune des municipalités le composant accueille une quantité de réfugiés équivalant à environ un tiers de sa population. Cependant, certaines municipalités doivent accueillir des réfugiés de la zone avant, tandis que d’autres doivent accueillir des réfugiés de la zone arrière. Or, la seule évacuation de la zone avant amène déjà environ 60 000 réfugiés en Haute-Vienne.
Dès lors, le préfet haut-viennois proteste et le vice-président du Conseil des ministres Camille Chautemps consent à arrêter l’évacuation vers la Haute-Vienne. Cette modification du plan initial contredit la volonté du préfet haut-viennois de répartir équitablement les réfugiés entre les municipalités de son administration.
Notre étude montre que les communes désignées pour accueillir des réfugiés issus de la zone avant ont finalement reçu, en moyenne, une population supplémentaire équivalant à 22,8 % de leur population initiale par rapport aux autres communes. Certaines communes haut-viennoises ont même accueilli plus de 85 % de leur population en réfugiés. Dans ce contexte, la répartition inégale de l’afflux de réfugiés entre les municipalités n’était que le fruit du hasard et n’était pas due, comme dans d’autres cas, aux caractéristiques des communes hôtes.
Cette différence importante de flux de réfugiés, et ces différences de flux aléatoires, permettent d’étudier précisément l’impact de ces réfugiés sur leurs hôtes.
Comment analyser ce contact entre les hôtes et les réfugiés bas-rhinois ? La théorie du contact élaborée par le psychologue américain Gordon W. Allport (1954) mentionne quatre dimensions favorisant un contact positif entre groupes. Les contacts entre groupes sont facilités si les deux groupes (1) partagent un statut social équivalent ; (2) partagent un objectif commun ; (3) coopèrent sur différentes tâches ; et (4) le contact est validé par les autorités. Le contact entre réfugiés alsaciens et leurs hôtes haut-viennois semble répondre à l’ensemble de ces critères.
Les autorités s’empressent de demander aux populations locales de réserver le meilleur accueil possible aux réfugiés alsaciens. Le contexte, et l’unité nationale qu’il requiert, offrent toutes les garanties pour que les hôtes accueillent les réfugiés alsaciens à bras ouverts. La logistique de l’accueil mobilise les populations locales. Plusieurs témoignages attestent d’échanges positifs entre les hôtes et les réfugiés alsaciens. C’est le cas lors de la fête de Noël 1939, quand les Haut-Viennois invitent les réfugiés alsaciens à partager un moment avec eux.
Malgré ces signes de contacts positifs, l’arrivée des Alsaciens met en exergue les différences entre les hôtes, « Français de l’intérieur » et leurs invités. Les réfugiés alsaciens, majoritairement, parlent un dialecte local proche de l’allemand, ce qui leur vaut le surnom de « ya-ya ».
Les différences entre réfugiés et hôtes vont bien au-delà de la seule barrière de la langue. Historiquement, le Limousin est séculaire, tandis que le Bas-Rhin est plutôt religieux, en particulier protestant. La Haute-Vienne est également un territoire rural, ce qui tranche avec le développement urbain du Bas-Rhin. Toutes ces différences se manifestent dans les comportements électoraux d’avant-guerre : selon les statistiques électorales, la Haute-Vienne se situe, entre 1928 et 1936, parmi les territoires les plus à gauche du pays. Ce n’est pas le cas du Bas-Rhin, qui se situe plutôt en milieu de tableau.
Au final, le contact entre Haut-Viennois et Bas-Rhinois sera de courte durée. À la suite de la défaite militaire française, l’armistice de Rethondes signé le 22 juin 1940 exige le rapatriement des populations évacuées. Une grande majorité des Alsaciens évacués effectue donc, dès l’été 1940, le chemin inverse de celui de l’automne 1939. Même si le contact entre ces deux France a été court, il a été une expérience poignante pour les réfugiés comme pour les hôtes.
Afin de mieux comprendre comment l’hébergement de réfugiés alsaciens a marqué leurs hôtes, notre étude s’intéresse à une spécificité locale : le vote de gauche. Si le contact avec les réfugiés a marqué les habitants, cela peut influencer le vote de trois manières. Premièrement, le contact peut influer sur le vote des hôtes directement exposés aux conséquences de la guerre, notamment sur le plan économique. Deuxièmement, le contact peut permettre un échange de valeurs entre les hôtes et les réfugiés, en moyenne plus à droite ; la part de vote de la gauche peut donc diminuer dans les municipalités ayant accueilli le plus de réfugiés. Troisièmement, le contact, en révélant les différences avec les électeurs alsaciens plus à droite, peut avoir accru le succès de la gauche localement.
Il semble que ce troisième mécanisme ait prévalu après-guerre. Les municipalités qui ont reçu le plus de réfugiés ont voté plus à gauche que les autres après le conflit. Une hausse de 10 points de pourcentage de la part des évacués a accru, en moyenne, la part du vote en faveur de la gauche à la fin des années 1940 de 2 points. L’effet culmine dans l’immédiat après-guerre, puis s’atténue dans les années 1950. Cette redistribution des votes à gauche provient en partie d’un désaveu du Mouvement républicain populaire (MRP), un parti souvent associé à ses dirigeants d’origine alsacienne. Ces résultats ne suggèrent pas un déplacement électoral diffus, mais une reconfiguration du rapport au local et au national dans les urnes.
Nous observons également que les municipalités qui ont accueilli le plus de réfugiés alsaciens se sont, après la guerre, concentrées sur le tissu social local, notamment en créant des associations à cet effet. Finalement, nous observons que ce renforcement de la gauche a eu lieu là où les réfugiés alsaciens différaient le plus de leurs hôtes. Ce fut le cas lorsque des réfugiés venaient de municipalités où la part des protestants était plus importante, ou lorsque des Haut-Viennois ruraux accueillaient des Bas-Rhinois urbains, ou au contraire lorsque des Haut-Viennois urbains accueillaient des Bas-Rhinois ruraux.
Le contact entre ces deux France pendant la guerre a donc renforcé les particularismes régionaux en matière de comportements électoraux. Le contact entre différents groupes n’homogénéise pas forcément les comportements. Dans des sociétés post-conflit, ces particularismes constituent l’un des défis à relever pour rebâtir le pays. L’hébergement des réfugiés alsaciens et mosellans est désormais souvent célébré dans les anciennes communes d’accueil. Il semble donc que cette histoire commune, qui a pu autrefois accentuer les différences politiques, constitue désormais un pont entre des municipalités éloignées de plus de 700 kilomètres l’une de l’autre.
Jean Lacroix a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).
Ricardo Pique ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.04.2026 à 10:28
Musées commerciaux : une histoire oubliée du capitalisme

À la fin du XIXᵉ siècle, alors que le commerce se mondialise, une nouvelle forme d’institution fait son apparition : le musée commercial. À Paris, la Bourse de commerce – aujourd’hui transformée en musée d’art contemporain – exposait autrefois des matières premières et des produits manufacturés. Dans son ouvrage, l’Œil capitaliste, qui vient de paraître aux éditions Flammarion, Sophie Cras, maîtresse de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, revient sur le rôle du musée comme instrument de politique commerciale et coloniale.
Tel un immense œil de fonte et de verre, le dôme filtre la lumière qui baigne le hall circulaire de la Bourse de commerce de Paris. Il anime d’un faisceau d’ombres la grande peinture murale qui orne la partie inférieure de la coupole, et d’un jeu de reflets les vitrines, elles aussi d’origine, qui scandent le pourtour du hall.
Depuis que l’entrepreneur François Pinault a repris et restauré l’édifice des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles pour y exposer sa collection d’art contemporain, un cylindre en béton dessiné par Tadao Ando redouble la rotondité de l’espace, soulignant d’un geste contemporain la coupole vitrée historique. Cet œil architectural nous rappelle que, bien avant que ces lieux ne deviennent un musée, bien avant que le commerce de gros et les ventes aux enchères de produits agricoles ne les désertent pour laisser place à des œuvres d’art, la Bourse de commerce était, déjà, consacrée au regard. Elle hébergeait même un musée. Un musée comme il n’en existe plus : un musée commercial.
Un musée commercial. L’expression sonne presque comme un oxymore aux oreilles d’aujourd’hui. Il n’en était pourtant pas ainsi à la fin du XIXᵉ siècle : le musée commercial était alors, dans la terminologie muséographique, une catégorie bien établie – et très en vogue. Dans ses Principles of Museum Administration, parus en 1885, le muséologue George Brown Goode distinguait ainsi six types de musées : « A. les musées d’art ; B. les musées historiques ; C. les musées anthropologiques ; D. les musées d’histoire naturelle ; E. les musées technologiques ; F. les musées commerciaux. » Il poursuivait avec une définition pour le moins intrigante :
« Le musée commercial se consacre aux matières premières et aux articles manufacturés susceptibles d’être vendus ; aux marchés, aux modes de distribution commerciale, aux prix, ainsi qu’à l’offre et la demande de marchandises. »
Que pouvaient bien avoir à faire au musée des phénomènes économiques tels que les prix, l’offre et la demande ou la distribution commerciale ? Répondre à cette question suppose de remonter dans le temps, de renouer avec une époque où ni le « musée » ni l’« économie » n’avaient exactement le sens qu’on leur prête aujourd’hui. Alors, l’économie n’était pas encore synonyme d’abstraction et de formalisation mathématique, mais pouvait être conçue comme une science « à collection », dont les savoirs, fondés sur l’observation des objets, trouvaient au musée le lieu idéal d’élaboration, de diffusion, voire de mise en pratique. Alors, le musée n’était pas nécessairement compris sous un prisme esthétique et patrimonial, mais apparaissait volontiers comme une technologie économique, un instrument de politique commerciale. Les pratiques productives, marchandes et financières du capitalisme s’adossaient à des pratiques particulières du regard, exercées au musée et cultivées dans la vie professionnelle quotidienne. C’est ce que j’appelle l’« œil capitaliste ».
Parler d’« œil capitaliste », c’est s’exposer à trois malentendus que j’aimerais d’emblée lever. Le premier serait de réduire à la vue un processus qui mobilisait en réalité bien d’autres sens, en particulier le toucher et le goût, mais aussi une pluralité d’actions réalisées au musée : non seulement voir, mais lire et discuter, manipuler, expérimenter, calculer. Le deuxième serait de comprendre cette expression comme une personnification du capitalisme, qui, tel un être tout-puissant, serait susceptible de « voir ».
Mon intention est à l’opposé : dans les termes de l’historien Pierre Rosanvallon, je considère que « le capitalisme n’est que la résultante de pratiques économiques et sociales concrètes ». Empruntant au period eye cher à Michael Baxandall, l’œil capitaliste désigne en réalité l’œil des capitalistes, les compétences et habitudes visuelles des acteurs qui furent au cœur du système socio-économique capitaliste.
Le troisième malentendu serait d’essentialiser et de déshistoriciser le capitalisme et la forme de regard qui l’accompagne. Or, bien au contraire, l’œil que je décris correspond à une phase relativement restreinte et historiquement bien déterminée du capitalisme, qui a commencé avant lui et se poursuit après sa disparition. Cette phase s’inscrit à la toute fin de ce que Pierre François et Claire Lemercier, dans leur périodisation du capitalisme, appellent l’« âge du commerce », qui selon eux s’étend de la fin du XVIIᵉ siècle aux années 1880 environ. Loin des conceptions aujourd’hui dépassées d’une « révolution industrielle » fondée sur la production mécanisée en usine, ce premier âge du capitalisme s’incarne, jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, dans la figure puissante du négociant, qui tire profit de l’organisation du commerce au loin, fait crédit et passe commande aux fabricants à travers des chaînes complexes de sous-traitance.
La production est encore peu standardisée ; la connaissance des marchandises et des débouchés est alors clé : ce sont précisément ces compétences visuelles du négociant que les musées commerciaux entendent rationaliser. Parce qu’ils sont créés au moment où le monde bascule progressivement dans l’« âge de l’usine », une nouvelle phase du capitalisme marquée par la standardisation et la massification de la production dans de grosses unités fondées sur des canaux de distribution différents, ces musées se trouveront rapidement obsolètes. L’intitulé de ce livre, l’Œil capitaliste, doit donc être compris comme la version abrégée de ce qu’on pourrait appeler, pour paraphraser Fredric Jameson, « la logique sensorielle des capitalistes à l’âge du commerce tardif ».
Le musée me semble, comme l’écrit Benoît de L’Estoile, un observatoire privilégié pour comprendre « la façon dont nous voyons le monde où nous vivons », car, en son sein, l’ordonnancement du rapport visuel aux objets est délibérément et explicitement épistémique. En mobilisant des sources textuelles et iconographiques lacunaires et dispersées, ce livre s’efforce de restituer une pratique du regard liée à une manière de vivre le monde – un regard, je l’ai dit, intimement mêlé au toucher, au goût, à l’expérimentation en laboratoire, à la lecture de textes et de chiffres, au calcul.
C’est dans l’épaisseur matérielle des dispositifs d’exposition, à l’intersection de considérations scientifiques, esthétiques et pratiques, que se loge la capacité du musée à produire et transmettre des savoirs pour les visiteurs et visiteuses, dans une rencontre qui n’est pas seulement visuelle, mais qui mobilise tous les sens d’un corps en mouvement. Le musée, écrit Charlotte Klonk, est un « espace d’expérience ». Cette enquête, menée au plus près des objets et de leurs modes d’apparition, cherche ainsi à offrir une histoire plus située et concrète du capitalisme.
En écrivant ce livre, j’espère réinscrire cette bizarrerie – les musées commerciaux – dans l’histoire des musées, de l’économie et de la colonisation, dont ils sont triplement absents. J’aimerais montrer qu’à l’époque qui m’occupe, le musée était volontiers conçu comme un instrument politique et économique à part entière ; qu’il pouvait être tourné vers le futur et l’action, plutôt que vers la contemplation du passé ; que les collections muséales ne tiraient pas nécessairement leur valeur de la beauté, de la préciosité, de la rareté ou du témoignage historique, mais plutôt du potentiel commercial qu’elles représentaient ; qu’elles étaient parfois constituées non pour être conservées, mais pour être manipulées, détruites et constamment renouvelées.
Je souhaiterais aussi nuancer une histoire de la pensée économique souvent écrite comme le triomphe d’une économie néo-classique abstraite et mathématiquement formalisée. Mon approche s’inscrit dans la lignée des chercheuses et chercheurs qui, comme Marion Fourcade, refusent de prendre pour acquises a priori les catégories d’« économie » et « économistes », et se donnent au contraire pour objectif d’« examiner les conditions historiques qui ont contribué à cristalliser l’idée même de ce qu’est l’économie », en prêtant attention aux pratiques autant qu’aux textes, aux praticiens aussi bien qu’aux universitaires.
Les musées commerciaux étaient en effet, à l’instar des chambres de commerce auxquels ils étaient souvent associés, des espaces de rencontre entre savants et publicistes, négociants et manufacturiers, élus et administrateurs. À cette intersection, ils permettent de cerner des courants de pensée alternatifs à la discipline économique dominante, et diversement articulés avec elle, esquissant un panorama des savoirs économiques plus complexe et hétérogène, moins téléologique aussi.
Les sciences commerciales pratiquées au musée s’offrent comme un chaînon manquant entre la « science du commerce » du XVIIIe siècle redécouverte par Arnaud Orain, et les « sciences coloniales » dont Pierre Singaravélou a étudié le développement et l’institutionnalisation à partir de la fin du XIXᵉ siècle. Elles aident à comprendre la centralité des économistes dans la constitution et la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation, à rebours de la conception longtemps soutenue selon laquelle le libéralisme des économistes aurait fait d’eux des anti-colonialistes.
De fait, les musées commerciaux ont leur place dans l’histoire de l’impérialisme et de la colonisation, dont ils ont été des outils. Les historiens économiques ont relevé le faible poids des importations et exportations coloniales dans la balance commerciale des nations métropolitaines jusqu’à la Première Guerre mondiale au moins. C’est fort conscients de ces statistiques (qu’ils étaient souvent chargés eux-mêmes de produire) et dans l’espoir de les inverser que les responsables des musées commerciaux œuvraient. Le caractère inabouti et en partie illusoire de l’entreprise d’exploitation commerciale des colonies n’entame pas la réalité des instruments qui furent concrètement mis en œuvre pour la servir – les musées commerciaux coloniaux furent de ceux-là.
Leur muséographie économique expose, sans fard, le programme implacable de domination économique que s’étaient donné les métropoles impériales. Les musées commerciaux s’inscrivent sans rupture à l’intersection de l’histoire de la colonisation, puisqu’ils concouraient très concrètement à l’entreprise économique coloniale, et du colonialisme, au sens où ils promouvaient et légitimaient l’idéologie coloniale. Ce livre suggère qu’ils ont progressivement glissé de l’une vers l’autre, de l’économique vers le symbolique, sans présumer, du reste, qu’ils aient été plus efficaces comme outils de propagande coloniale qu’en tant qu’instruments de développement du commerce.
L’histoire des musées commerciaux s’écrit sous un double horizon d’échec : l’échec d’un projet muséal qui, en dépit des ambitions et des moyens déployés, déçoit systématiquement les attentes et finit par être totalement abandonné ; l’échec d’un projet économique, celui de la « mise en valeur » des colonies, qui se traduit par un profond décalage entre des discours tapageurs et les faits, et s’appuie sur des pratiques de la science devenues rapidement obsolètes. Pour autant, il s’agit de ne pas laisser notre conscience de l’échec décrédibiliser par avance le phénomène historique, ou en faire une erreur à démystifier.
Efforçons-nous au contraire de prendre au sérieux les projets et les savoirs qui animaient les acteurs, aussi absurdes, vains et néfastes nous semblent-ils. Oublions que nous connaissons la fin de l’histoire, et plongeons dans la pratique de ce que furent les musées de l’œil capitaliste.
Sophie Cras a reçu des financements de la politique scientifique de l'Université Paris 1 et de la Humboldt Stiftung.