16.04.2026 à 16:27
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Entre chiffres alarmants et tensions géopolitiques croissantes, le régime multilatéral de contrôle des drogues suscite des appels à la réforme depuis une bonne décennie. Pourtant, chacune des voies envisagées se heurte à des obstacles si sérieux qu’aucune ne peut être considérée comme véritablement viable.
Selon les données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), environ 292 millions de personnes consomment des drogues dans le monde, ce qui représente une hausse de 20 % en dix ans. Le nombre de personnes souffrant de troubles liés à l’usage de stupéfiants a atteint 64 millions.
La production de cocaïne a simultanément atteint un niveau record en 2022, avec plus de 2 700 tonnes fabriquées, près du triple des volumes de 2013-2014. Sur le marché illicite, 44 nouvelles substances psychoactives étaient identifiées. Enfin, 6,9 millions de personnes ont eu un contact formel avec la police pour des infractions liées aux drogues, 1,7 million ont été condamnées.
Ce tableau s’inscrit dans un cadre juridique construit au fil du XXᵉ siècle autour de trois instruments fondateurs : la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, la Convention sur les substances psychotropes de 1971 et la Convention contre le trafic illicite de 1988.
Ensemble, ces traités forment un système fondé sur la classification harmonisée des substances selon leur dangerosité présumée, dont le but affiché est d’éliminer l’usage non médical des drogues. Ils ont profondément influencé les politiques nationales, mais provoquent de vives critiques relatives à la rigidité de leur cadre, à la sur-criminalisation qu’ils entraînent et à l’écart béant constaté entre objectifs et résultats.
Le postulat fondateur du régime – que l’élimination totale de l’usage non médical des drogues soit atteignable – est empiriquement contestable. Malgré quatre grandes déclarations politiques mondiales en seize ans, les marchés continuent de croître sur tous les continents.
L’ONU elle-même a reconnu, en 2008, les « conséquences inattendues » d’un siècle de prohibition. Militarisation de la répression, redistribution mondiale de la violence ou marginalisation des consommateurs : ces effets ne sont pas anecdotiques mais bel et bien systémiques. L’économie illicite de la drogue prospère dans le vide créé par la prohibition ; elle finance le crime organisé et fragilise la gouvernance dans les pays producteurs et de transit.
La rigidité du droit du contrôle des drogues entre également en collision avec d’autres pans du droit international : les droits humains, la santé et le développement.
L’interprétation dominante des conventions a favorisé l’incarcération par rapport au traitement et la criminalisation par rapport à la réduction des risques. Ce n’est pas tant les textes des traités qui sont en cause que leur interprétation trop rigide. Les normes internationales dictent les actions locales, rarement l’inverse.
C’est dans ce contexte que la légalisation du cannabis dans plusieurs pays (Canada, Uruguay) a rendu ces contradictions impossibles à ignorer, en exposant l’écart croissant entre obligations conventionnelles et réalités nationales.
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La première option consiste à amender directement les conventions. Procéduralement, une simple majorité à l’Assemblée générale de l’ONU suffirait. Politiquement, la voie est quasi impraticable. Dans le climat multilatéral actuel, ouvrir la porte aux amendements risque d’aboutir à des normes plus, et non moins, restrictives ou à une opportunité de réforme transformée en tribune pour le repli conservateur.
La deuxième option, la révision du système de classification des substances par l’intermédiaire de la Commission des stupéfiants, semble plus technique. Mais déclasser certaines drogues sans toucher aux conventions pourrait créer une confusion mondiale. Cela risquerait aussi de fragiliser l’accès aux médicaments contrôlés à des fins médicales légitimes, aggravant certains des problèmes que toute réforme est censée résoudre.
La troisième voie, le retrait d’une convention suivi d’une réadhésion avec réserve, dispose d’un seul précédent. La Bolivie a réintégré la Convention unique de 1961 en 2013 avec une réserve autorisant la mastication traditionnelle de feuilles de coca. Cette manœuvre illustre la complexité de l’exercice. L’article 49 n’autorise de telles réserves que pour des usages reconnus au 1er janvier 1961, une condition que ne satisfait pas l’usage non médical du cannabis ou des psychédéliques dans la grande majorité des pays.
La quatrième option, le non-respect unilatéral, est celle qu’ont de facto choisie le Canada ou l’Uruguay en légalisant le cannabis tout en professant leur attachement aux objectifs généraux des traités. Cette posture peut parfois jouer un rôle fonctionnel dans des systèmes juridiques sans mécanismes d’application contraignants, voire catalyser une évolution normative. Mais elle reste fondamentalement instable, car elle érode la légitimité du droit international. Comme un barrage fissuré maintenu avec du ruban adhésif, elle tient jusqu’au moment où elle ne tiendra plus.
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La cinquième option, les accords conclus entre deux ou plusieurs parties ayant pour objet de modifier un traité dans leurs relations mutuelles seulement, possible sous l’article 41 de la Convention de Vienne de 1969, permettrait à un groupe d’États de modifier les conventions entre eux sans affecter les autres parties. Des experts reconnus y voient un mécanisme de réforme à « plusieurs vitesses », juridiquement cohérent et susceptible d’ouvrir de nouveaux espaces économiques pour les producteurs traditionnels du Sud. Mais même cette option, la plus rapidement applicable sur le plan juridique, exige coordination, confiance mutuelle et volonté politique soutenue.
Surtout, créer un marché mondial du cannabis non médical ne s’attaque pas aux défaillances structurelles du régime : les crises de santé publique, les violations des droits humains ou l’inaccessibilité aux médicaments essentiels contrôlés (comme la morphine). Légaliser le cannabis peut réduire la pénalisation d’une grande partie des consommateurs. Mais cela risque également de concentrer la répression sur les consommateurs de substances plus dangereuses, renforçant la marginalisation des plus vulnérables.
Aucune des cinq options n’est juridiquement impossible. Toutes se heurtent au même obstacle : l’absence de conditions politiques pour les actionner. Amender les conventions relève de l’utopie géopolitique. Réviser les classifications risque des effets collatéraux non maîtrisés. Le modèle bolivien de réadhésion avec réserve est d’applicabilité très limitée. Le non-respect unilatéral est insoutenable à long terme. Les accords entre parties sous le traité de 1969 demeurent une construction intellectuellement séduisante mais politiquement hors de portée.
Une réforme sérieuse supposerait une reconfiguration en profondeur des structures de financement, des procédures de décision et des autorités interprétatives du régime. Cela exigerait des coalitions construites autour de leviers institutionnels, et notamment financiers, qui déterminent ce qui devient politique et ce qui reste lettre morte.
Le régime international de contrôle des drogues ne résiste pas au changement parce qu’il est défaillant. Il y résiste parce qu’il fonctionne exactement comme ses participants les plus investis l’ont conçu. En ce sens, le blocage n’est pas accidentel. Il est, en lui-même, une politique.
Khalid Tinasti est membre du Panel d'experts de l'ONU chargé de contribuer à l'examen mondial des politiques en matière de drogues de 2029, établi par la résolution CND 68/6 et qui doit rendre ses recommandations à la 70ème Commission des stupéfiants.
15.04.2026 à 16:59
Promesses et défis de la révolution IA dans les systèmes de santé en transition : l’exemple du Maroc
L’intelligence artificielle se développe au Maroc dans plusieurs établissements hospitaliers, comme outils d’aide au diagnostic, en télémédecine pour la prise en charge de populations rurales, etc. Les premiers résultats sont prometteurs. Mais ces technologies posent aussi nombre de questions d’ordre éthique, juridique et aussi de fiabilité. Par exemple, le fait que la plupart des systèmes d’IA en santé soient développés sur des données issues de populations occidentales pose question.
Le Maroc a franchi un cap symbolique en 2024 avec le lancement de sa stratégie nationale de développement de l’intelligence artificielle et la feuille de route « Maroc IA 2030 » qui a placé la santé parmi ses secteurs prioritaires.
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Cette ambition intervient alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que l’IA pourrait améliorer significativement l’accès aux soins dans les pays à ressources limitées.
Mais comment cette révolution technologique peut-elle s’adapter aux réalités du système de santé marocain, entre espoirs légitimes et défis considérables ?
L’intelligence artificielle commence à s’implanter dans plusieurs hôpitaux marocains, particulièrement dans les centres hospitaliers universitaires de Casablanca et Rabat. Les algorithmes d’aide au diagnostic médical montrent des résultats prometteurs, notamment en radiologie où ils détectent avec une précision comparable aux radiologues expérimentés certaines anomalies pulmonaires ou osseuses.
Prenons l’exemple concret d’une radiographie thoracique : là où un radiologue peut mettre plusieurs minutes à analyser l’image et rédiger son compte-rendu, un algorithme d’IA peut identifier en quelques secondes les zones suspectes, signalant par exemple une pneumonie ou une tumeur potentielle. Le médecin garde bien sûr le dernier mot, mais dispose d’une aide précieuse, particulièrement dans les services surchargés.
La télémédecine constitue un autre domaine d’application majeur. Dans un pays où les disparités géographiques d’accès aux soins restent importantes, les systèmes d’IA permettent de faire le lien entre patients des zones rurales et spécialistes urbains.
Imaginons une patiente diabétique vivant dans une région reculée de l’Atlas : grâce à une application mobile équipée d’IA, elle peut photographier ses analyses de sang, recevoir une première analyse automatisée et être mise en relation avec un endocrinologue si nécessaire, sans avoir à parcourir des centaines de kilomètres.
La gestion hospitalière bénéficie également de ces technologies. Les algorithmes prédictifs aident à anticiper les besoins en ressources, à optimiser la planification des blocs opératoires et à gérer les stocks de médicaments. Un système d’IA peut par exemple prédire les pics d’affluence aux urgences en fonction de multiples facteurs (épidémies saisonnières, accidents, conditions météorologiques) et permettre d’ajuster les effectifs en conséquence.
L’enthousiasme technologique ne doit pas occulter des questions fondamentales. La protection des données de santé constitue le premier enjeu. Le Maroc dispose certes d’une loi sur la protection des données personnelles, mais son cadre juridique reste encore incomplet concernant spécifiquement les données de santé et leur utilisation par des algorithmes d’IA.
Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’un hôpital collecte les dossiers médicaux de milliers de patients pour entraîner un algorithme ? Qui a accès à ces données ? Comment garantir leur anonymisation ? Peuvent-elles être transférées à l’étranger pour être traitées par des entreprises technologiques internationales ? Ces questions restent largement sans réponse.
L’équité d’accès représente un autre défi majeur. Si l’IA est déployée prioritairement dans les grands centres urbains, elle risque d’accentuer les inégalités territoriales existantes. Un cardiologue de Casablanca pourrait bénéficier d’un électrocardiogramme analysé instantanément par IA, tandis qu’un médecin généraliste isolé dans une commune rurale continuerait à travailler avec des moyens limités.
La question de la responsabilité médicale soulève également des interrogations inédites. Imaginons qu’un algorithme rate un diagnostic de cancer sur une mammographie et que la patiente ne soit diagnostiquée que des mois plus tard, à un stade avancé. Qui est responsable : le radiologue qui a validé l’analyse automatisée, l’établissement qui a adopté le système, ou la société qui l’a développé ? Le cadre juridique marocain actuel n’apporte pas de réponses claires.
Un problème plus subtil mais tout aussi crucial concerne les biais des algorithmes. La plupart des systèmes d’IA en santé sont développés sur des données issues de populations occidentales. Leur transposition directe au contexte marocain pose question : les particularités génétiques, épidémiologiques et socioculturelles de la population marocaine sont-elles suffisamment représentées ?
Un exemple parlant : un algorithme de diagnostic dermatologique entraîné principalement sur des peaux claires pourrait avoir des difficultés à détecter correctement un mélanome sur une peau plus foncée. De même, un outil d’évaluation du risque cardiovasculaire calibré sur des populations européennes pourrait sous-estimer ou surestimer les risques pour des patients marocains ayant un profil génétique et des habitudes alimentaires différents.
Des recherches internationales ont démontré que des algorithmes peuvent reproduire voire amplifier des discriminations existantes. Dans le contexte marocain, cela pourrait également se traduire par des performances dégradées pour certaines populations déjà vulnérables.
Pour que l’intégration de l’IA dans le système de santé marocain soit réellement bénéfique, plusieurs conditions doivent être réunies. D’abord, développer un cadre réglementaire spécifique combinant protection des données, certification des algorithmes médicaux et définition des responsabilités. L’Union européenne a récemment adopté une législation sur l’IA (l’AI Act) dont le Maroc pourrait s’inspirer.
Ensuite, investir massivement dans la formation des professionnels de santé. L’IA ne remplacera pas les médecins mais transformera leurs pratiques. Un jeune médecin marocain doit aujourd’hui apprendre non seulement la sémiologie clinique traditionnelle, mais aussi à interpréter les recommandations d’un algorithme, à identifier ses limites et à conserver son esprit critique.
La recherche locale en IA santé doit également être encouragée. Les universités marocaines doivent développer des algorithmes entraînés sur des données locales, reflétant les spécificités de la population et des pathologies prévalentes au Maroc.
Enfin, une approche inclusive s’impose. Le déploiement de l’IA en santé doit s’accompagner d’investissements dans les infrastructures de base : connectivité Internet dans les zones rurales, équipements médicaux numériques, formation du personnel… L’objectif étant que la technologie serve à réduire les inégalités plutôt qu’à les creuser.
L’intelligence artificielle offre au Maroc une opportunité historique de moderniser son système de santé et d’améliorer l’accès aux soins de millions de citoyens. Mais cette transformation ne réussira que si elle s’accompagne d’une réflexion éthique approfondie, d’un cadre juridique adapté et d’une volonté politique de garantir l’équité.
La technologie n’est qu’un outil : c’est la manière dont nous choisissons de l’utiliser qui déterminera si elle servira réellement l’intérêt général.
Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.04.2026 à 16:57
L’ultimatum lancé par Donald Trump à l’Iran, suivi d’un recul rapide, a donné lieu à de multiples moqueries. En effet, ce n’est pas la première fois, loin de là, que le président des États-Unis émet des menaces avant de se rétracter au dernier moment. Cette pratique peut relever d’un calcul de négociation fondé sur l’intimidation, mais elle peut aussi être lue comme le signe d’une incohérence devenue consubstantielle au trumpisme. À terme, la répétition de tels épisodes fragilise la crédibilité politique en affaiblissant la portée des déclarations présidentielles.
Mardi 7 avril 2026, le monde entier avait les yeux rivés sur Donald Trump. Dans une séquence de tension maximale, le président des États-Unis avait lancé un ultimatum au gouvernement iranien, affirmant être prêt à « détruire une civilisation entière » si ses exigences n’étaient pas satisfaites. Cette déclaration, d’une violence extrême, s’inscrivait dans une logique d’escalade verbale caractéristique de ses prises de parole en contexte de crise. Pourtant, une heure avant la fin de son ultimatum, il annonçait qu’il allait examiner les dix conditions posées par l’Iran et entérinait un cessez-le-feu de quinze jours.
Si cette désescalade ne peut qu’être saluée au regard des risques encourus, elle a immédiatement suscité une lecture critique désormais synthétisée par un acronyme, TACO, pour « Trump Always Chickens Out », que l’on peut traduire en français par « Trump se dégonfle toujours ».
Ce concept de « TACO » ne relève pas seulement de la formule médiatique. Il tend à conceptualiser une dynamique récurrente dans la pratique politique de Donald Trump : une initiale montée aux extrêmes, suivie d’un recul stratégique.
L’expression « se dégonfler » renvoie ici à l’idée d’un abandon de la menace initiale, non pas nécessairement par faiblesse, mais dans le cadre d’une séquence de négociation où l’excès verbal constitue un levier. Cette logique s’apparente à une stratégie de maximalisation rhétorique : poser des exigences intenables ou proférer des menaces disproportionnées afin de créer un rapport de force, puis accepter un compromis qui apparaît, par contraste, comme une concession mesurée.
Toutefois, réduire cette pratique à une simple tactique de négociation serait insuffisant. La répétition de ce schéma dans le temps suggère qu’il s’agit d’un habitus politique, au sens d’une disposition durable à agir et à parler selon des modalités constantes. Depuis ses premières campagnes jusqu’à ses prises de position les plus récentes, Trump a systématiquement privilégié une rhétorique de l’excès : insultes, menaces, annonces spectaculaires. Mais cette radicalité discursive ne se traduit pas toujours en actes. Donald Trump a récemment réactivé l’idée d’un contrôle stratégique du Groenland, en insistant sur son importance militaire et énergétique face à la Russie et à la Chine. Il a durci le ton en évoquant la nécessité pour les États-Unis de sécuriser l’île, laissant planer une logique de contrainte plutôt que de simple négociation. Toutefois, aucune initiative diplomatique ou militaire concrète n’a été engagée après ces déclarations.
Le non-passage à l’acte devient, dès lors, un élément structurant de son mode de gouvernement.
Ce décalage entre parole et action appelle plusieurs interprétations. Il peut d’abord être compris comme une rationalité stratégique fondée sur une logique d’intimidation maximale. En énonçant des menaces extrêmes, Trump cherche à remodeler les anticipations de son adversaire en l’obligeant à intégrer un scénario de destruction totale. Cette projection du pire agit comme un levier psychologique puissant. Elle modifie le cadre de la négociation en rendant toute concession ultérieure acceptable, voire rationnelle, du point de vue de l’adversaire. Dans cette optique, la menace n’est pas destinée à être exécutée, mais à produire un effet en amont de l’action. Le recul final ne constitue donc pas un renoncement, mais l’aboutissement d’un processus où la parole remplace l’acte.
Cependant, une telle lecture, que l’on qualifiera de stratégique, se heurte à une seconde interprétation, plus critique, qui met en évidence les limites structurelles de cette pratique. Le décalage répété entre parole et action peut révéler une incapacité à assumer les conséquences concrètes des déclarations initiales. La radicalité du discours engage le président dans une logique dont il ne maîtrise pas nécessairement les implications, notamment face aux contraintes militaires, diplomatiques et institutionnelles. Le passage de la posture à la décision constitue alors un moment de tension, où les coûts potentiels de l’action apparaissent de manière plus tangible. Ce moment produit un réajustement, perçu extérieurement comme un recul, mais qui traduit en réalité une difficulté à transformer la parole en action.
Ce phénomène met également en lumière une dissociation croissante entre communication et décision. La parole présidentielle tend à fonctionner de manière autonome, comme un instrument de mise en scène du pouvoir, indépendamment de sa traduction opérationnelle. Cette autonomie produit une inflation verbale caractérisée par la répétition de menaces extrêmes, sans articulation systématique avec une stratégie d’action cohérente. L’espace public se trouve ainsi saturé par des annonces spectaculaires qui ne débouchent pas sur les mesures correspondantes.
Dans les deux cas, qu’il s’agisse d’une stratégie maîtrisée ou d’une contrainte subie, le résultat observable demeure identique. La parole politique perd progressivement sa capacité à produire des effets. À force de ne pas être suivie d’actes, elle s’expose à un phénomène d’usure qui affaiblit sa crédibilité. Les adversaires peuvent intégrer ce décalage dans leurs anticipations et ajuster leur comportement en conséquence, réduisant l’efficacité même de la menace. Le discours, initialement conçu comme un instrument de puissance, tend alors à se retourner contre son émetteur en contribuant à fragiliser sa position dans le jeu stratégique international.
Cette dynamique pose inévitablement la question de la crédibilité du discours politique. Qui peut encore croire à des annonces systématiquement démenties par les faits ? La crédibilité, en politique internationale comme en politique intérieure, repose en grande partie sur la prévisibilité et la cohérence entre parole et action. Or, la répétition du schéma « menace puis retrait » affaiblit la portée des déclarations présidentielles. À force d’annoncer des ruptures majeures sans les concrétiser, le discours perd sa capacité à produire des effets.
Cette problématique peut être éclairée par la notion de performativité. Un discours performatif est un énoncé qui produit l’action qu’il énonce : dire, c’est faire. Dans le cas de Trump, le discours se veut explicitement performatif : annoncer une sanction, une attaque ou une rupture doit en principe suffire à modifier le comportement de l’adversaire. Cependant, en l’absence de mise en œuvre effective, ce discours devient paradoxalement anti-performatif. L’écart entre l’énoncé et l’action annule l’effet attendu et peut même produire l’effet inverse : décrédibiliser la parole présidentielle.
Enfin, il convient de s’interroger sur la nature de cette stratégie de communication. Est-elle pleinement intentionnelle ou résulte-t-elle des contradictions internes du président américain ? D’un côté, on peut y voir une méthode maîtrisée, fondée sur la théâtralisation du conflit et la recherche d’un avantage maximal dans la négociation. De l’autre, cette oscillation permanente entre radicalité et retrait peut traduire une difficulté à stabiliser une ligne politique cohérente, notamment sous la pression des contraintes institutionnelles, diplomatiques et militaires.
À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2026, la question de la stratégie TACO se pose avec acuité. Faut-il y voir une méthode délibérée ou le symptôme de contradictions internes ? D’un côté, cette stratégie peut être interprétée comme un outil de gestion de crise fondé sur une montée aux extrêmes, destinée à maximiser les concessions adverses avant un compromis. Elle permettrait d’éviter une escalade militaire tout en donnant l’image d’une fermeté initiale. De l’autre, elle peut traduire une difficulté à maintenir une ligne politique cohérente sous l’effet de contraintes institutionnelles et diplomatiques. Ces deux dimensions contribuent à produire une dynamique instable. À court terme, cette approche peut apparaître efficace en évitant des conflits ouverts. À moyen terme, elle risque d’affaiblir la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale.
Dans ce contexte, la séquence iranienne d’avril 2026 pourrait constituer un test politique majeur, révélant si cette stratégie renforce ou fragilise durablement le leadership présidentiel.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.