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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

27.09.2026 à 11:00

Pourquoi le PIB par habitant en Chine reste-t-il bas par rapport à la France ?

Amaury Goguel, Economist & Academic Dean of the MSc Financial Markets & Investments. Co-author of the book "Managing Country Risk in an Age of Globalization", SKEMA Business School
En 2025, le PIB par habitant atteignait environ 25 975 euros en Chine, contre plus de 58 651 euros en France.

Texte intégral (1951 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Chine est la première puissance économique en parité de pouvoir d’achat et la deuxième en valeur nominale.

  • Entre démographie, inégalités et dépendance à son secteur industriel, la République populaire de Chine garde un PIB par habitant beaucoup plus faible que la France.

  • Le calcul de son indice de développement humain (IDH) conduit à ouvrir de nouvelles perspectives.


La Chine a annoncé en septembre 2025 qu’elle renonçait à son statut de pays en développement au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Malgré cette annonce, le premier ministre chinois Li Qiang affirme lors d’une intervention majeure en marge de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) que la Chine reste un pays à revenu intermédiaire et donc que « la Chine restera toujours un pays en développement ».

Avec 17 368 milliards d’euros, la Chine est devenue la deuxième économie mondiale en PIB nominal – 2 981 milliards d’euros pour la France – et la première puissance mondiale devant les États-Unis en PIB en parité de pouvoir d’achat (PIB PPA). Ce dernier s’élevant à 36 497 milliards d’euros en Chine.

Pourtant, en 2025, le PIB par habitant atteignait 25  975 euros en Chine contre 58 651 euros en France selon les données Banque mondiale.

Alors, comment expliquer ce contraste ?

Près de 1,4 milliard d’habitants

La première explication est d’ordre démographique. La Chine compte près de 1,4 milliard d’habitants, contre environ 69 millions en France. La richesse créée est répartie entre une population presque vingt fois plus nombreuse.

Le vieillissement de la population accentue ces difficultés. Depuis 2022, le nombre de décès dépasse celui des naissances ; la population en âge de travailler diminue rapidement. Selon le Fonds monétaire international (FMI), cette évolution pourrait accroître fortement les dépenses liées aux retraites puisqu’un nombre réduit d’actifs doit générer la richesse redistribuée à une population inactive plus nombreuse.

Population de la Chine. Department of Economic and Social Affairs -- ONU

Cette situation est connue sous le terme de « dividende démographique inversé » théorisé notamment par David Bloom, David Canning et Jaypee Sevilla.

La conséquence : une baisse de la croissance économique. Les travaux du FMI estiment qu’à moins d’un gain d’efficacité massif – automatisation, hausse de l’âge de la retraite –, la contraction de la force de travail retirera entre 0,5 et 1 point de croissance annuelle du PIB par habitant à la Chine sur les deux prochaines décennies.

Fortes inégalités

Le PIB par habitant présente d’autres limites importantes. Il s’agit d’une moyenne, qui peut masquer des écarts considérables entre les habitants d’un même pays. La Chine présente des inégalités de revenus similaires aux États-Unis et très supérieures à la France.

Coefficient de Gini de la Chine. Word Inequality Database

Les travaux du World Inequality Lab fondé et co-dirigé par Thomas Piketty montrent que les 10 % des Chinois les plus riches captent environ 42 % du revenu national, contre seulement 15 % pour la moitié la moins aisée de la population.

Activités industrielles

La démographie et les inégalités économiques n’expliquent pas tout. Le modèle économique chinois repose encore largement sur l’industrie, les exportations et la construction.

La raison principale réside dans le surinvestissement dans les infrastructures lourdes, le logement et les usines d’assemblage, qui génèrent des marges faibles par rapport aux services à forte intensité de propriété intellectuelle – R&D, conseil, logiciels.

Le secteur industriel produit des biens, mais il crée moins de richesse par salarié que les activités dans les services numériques, la recherche, la finance ou le conseil. Une étude met en évidence que pour générer un dollar de PIB, la Chine déploie 70 % de capital productif en plus que les économies occidentales.

Le secteur immobilier en Chine illustre les déséquilibres du modèle chinois. Pendant près de vingt ans, la construction a constitué l’un des principaux moteurs de la croissance – jusqu’à 30 % du PIB. Les ménages ont investi massivement dans le logement, tandis que les collectivités locales dépendaient largement de la vente de terrains pour financer leurs dépenses.

Les économistes Kenneth Rogoff et Yuanchen Yang montrent que la crise immobilière pèse désormais sur l’investissement, la consommation et la croissance potentielle de la Chine avec des finances locales paralysées, une hausse de l’épargne de précaution et une faible consommation induite.

La sempiternelle dépendance de la croissance chinoise aux exportations pose un autre problème. Lorsque le gouvernement de la République populaire de Chine subventionne massivement certaines industries jugées prioritaires, les exportations de ces dernières finissent surtout par soutenir les consommateurs occidentaux. Certes, la Chine développe un leadership technologique et industriel sans pareil, mais au détriment du pouvoir d’achat domestique.

Réinvention du modèle socio-économique

Si le PIB par habitant mesure la richesse produite en moyenne par une personne, cet indicateur ne résume pas à lui seul le niveau de développement d’une économie. Il ne traduit pas véritablement une capacité de résilience d’un pays.

L’économiste Amartya Sen souligne qu’un pays peut produire moins, mais offrir un niveau de vie plus élevé grâce à des services publics, un système de santé performant ou une économie plus équilibrée. C’est le cas de la France qui présente un PIB par tête d’habitant en PPA nettement plus faible que les États-Unis, mais un IDH (Indice de Développement Humain) similaire.

L’évaluation du développement des pays doit intégrer leur capacité de résistance face à d’éventuelles évolutions défavorables du contexte mondial à moyen terme. L’efficacité et la conversion des richesses produites, l’inclusion sociale et la souveraineté économique sont désormais indispensables pour apprécier le véritable niveau de développement d’une économie.

Une question fondamentale demeure : la Chine parviendra-t-elle à réinventer son modèle socio-économique pour offrir à ses citoyens les standards de vie d’une nation développée, ou le choc démographique figerait-il ses inégalités avant qu’elle n’atteigne le haut du classement de l’IDH ?

The Conversation

Amaury Goguel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2195 mots)

L’ESSENTIEL

  • En Méditerranée, les secours maritimes se dégradent. Malgré la baisse du nombre de traversées, le nombre de noyés augmente.

  • L’externalisation vers la Libye et la Tunisie des obligations de sauvetage en mer a accru le rôle des ONG dans le repérage et le sauvetage des embarcations en détresse. Or les ONG sont confrontées à des entraves croissantes qui réduisent leur capacité à intervenir rapidement.

  • Sensible au sort tragique des migrants, Léon XIV peut faire bouger les choses sur ce sujet, durant son séjour en France et plus encore quand il sera de retour au Vatican — l’Italie étant, en la matière, en première ligne.


Durant son séjour en France, le programme de Léon XIV sera rythmé par des temps et rendez-vous à haute valeur symbolique et politique. Le thème des noyades de migrants en Méditerranée sera-t-il abordé ?

Aujourd’hui, et sans que cela ne traduise une posture religieuse, les alliances avec des personnalités publiques respectées sont l’une des stratégies possibles pour faire évoluer des politiques publiques dont les effets sont dramatiques.

Rappelons que lors de son séjour aux Canaries en juin dernier, le pape a clairement pris position sur le drame des naufrages de migrants en mer, s’inscrivant ainsi dans la continuité de son prédécesseur le Pape François : « Nous ne pouvons pas nous accoutumer à compter les morts », avait-il déclaré à l’issue de son déplacement en Espagne.

Le mois suivant, à Lampedusa, en Italie, il avait ajouté : « L’Europe est en mesure […] d’aborder la crise de manière organique, en inscrivant les premiers secours dans un plan stratégique à long terme, capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants tout en œuvrant pour le développement, afin que personne ne soit contraint d’émigrer. »

En France, il aura en particulier, à Metz, une rencontre avec des représentants de l’UE — organisation dont les défaillances sont notoires dans le sauvetage en Méditerranée. Celle-ci est devenue un cimetière géant où la noyade rappelle la commune humanité des 35 000 personnes qui y ont perdu la vie depuis 2014. Un cimetière où les distinctions religieuses ne sont pas de mise.

Une situation qui empire

Les arrivées en Europe ont fortement diminué cette année. Les décès sur les routes de la Méditerranée centrale ne cessent pourtant d’augmenter.

Selon de nouvelles données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 60 000 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer depuis le début de l’année 2026, soit 39 % de moins que les 98 040 personnes enregistrées au cours de la même période l’an dernier. Pourtant, au moins 2 292 personnes sont mortes ou portées disparues en tentant la traversée, contre 1 999 sur la même période l’année précédente.

Le dernier pointage disponible reflète une dégradation continue des dispositifs de secours dont les équipes de SOS Méditerranée observent, documentent et analysent la détérioration depuis dix ans, en parallèle des actions de sauvetage qu’elles mettent en œuvre, conjointement avec d’autres ONG.

Trois mécanismes complémentaires construisent l’effondrement organisé et délibéré des capacités de secours.

Le désengagement des États côtiers

Le droit maritime international confère aux États côtiers les devoirs de surveillance et de réponse aux alertes sur leurs zones de responsabilité, de coordination efficace des moyens, et de prompt débarquement des rescapés dans un lieu sûr.

De 2017 à 2025, l’origine des alertes sur des embarcations en détresse, dans la pratique de SOS Méditerranée, est passée de 70 % lancées par les autorités gouvernementales à 4 %. Le rôle des acteurs de la société civile est ainsi devenu primordial au service d’un repérage précoce des situations de danger de noyades.

Ces défaillances dans la surveillance se cumulent avec des refus d’assistance des autorités, des ruptures de communication pour coordonner ou déclencher les secours, et un déficit délibéré de coordination avec les navires des ONG humanitaires et/ou de la marine marchande, dont les capitaines ont, confrontés à un risque de naufrage, une obligation légale de porter secours sous la guidance des autorités maritimes de la zone concernée.

L’externalisation des responsabilités à la Libye et, depuis 2024, à la Tunisie

L’Italie a formalisé l’externalisation de ses responsabilités à la Libye en février 2017. Entre 2016 et 2025, 192 000 personnes ont été interceptées pendant des traversées et renvoyées en Libye. Ces retours forcés sont en parfaite contradiction avec le principe de non-refoulement qui doit s’imposer quand des personnes fuient un territoire notoirement susceptible de mettre leur vie en danger.

La proportion de personnes renvoyées en Libye contre leur volonté est passée de 7 % en 2016 à 25 % en 2025. Ces chiffres ont été calculés à partir de trois sources de l’OIM : les données sur les arrivées recueillies par la Displacement Tracking Matrix ; celles sur les interceptions recueillies par l’OIM en Libye ; et celles sur les pertes de vies humaines recensées par le Projet Migrants Disparus.

On observe donc une nette augmentation du nombre de personnes renvoyées contre leur volonté vers un pays qui, au regard des violences et de l’exploitation qu’y subissent les migrants, est loin de répondre à la définition d’une « zone sûre », comme le dénonce le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

De plus, l’agence Frontex a été prise en défaut dans plusieurs cas où, face à des situations de détresse en mer, elle a transmis les informations aux garde-côtes libyens plutôt qu’à des ONG dont les moyens d’intervention étaient présents à proximité de personnes en danger.

La Tunisie s’est à son tour dotée, en juin 2024, d’une zone maritime de recherche et de sauvetage (SAR). Or il faut souligner que dans ce pays, les migrants sub-sahariens font fréquemment l’objet de violences, comme s’en indignent des universitaires et des militants des droits de l’homme tunisiens ainsi que des collectifs d’ONG européennes.

La Tunisie a enregistré 5077 retours volontaires de migrants en situation irrégulière depuis le début de l’année 2026, selon les chiffres communiqués par le ministère des affaires étrangères à l’issue d’une rencontre entre le ministre Mohamed Ali Nafti et la directrice générale de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Amy Pope, le 22 septembre à New York.

L’acquisition de zones SAR obéit à des intérêts financiers pour ces deux pays largement subventionnés par l’UE, et à une volonté de l’Union européenne de renforcer le contrôle des flux migratoires.

Les obstructions et la criminalisation des ONG humanitaires de sauvetage

Différentes modalités opératoires se combinent pour limiter la capacité des ONG humanitaires à intervenir efficacement aux portes de l’Union européenne.

D’abord, l’impossibilité absolue d’obtenir des financements publics de la part des agences humanitaires européennes. L’accès à des fonds publics est pratiquement bloqué, et assorti de campagnes diffamatoires sur la supposée complicité des humanitaires avec les passeurs et/ou sur leur contribution au supposé « grand remplacement ». Les affirmations sur ces prétendues complicités ont pourtant été invalidées par des publications dans des revues scientifiques respectées.

Ensuite, l’affectation systématique par les autorités italiennes de ports de débarquement très éloignés des zones de prises en charge des naufragés constitue un mécanisme d’entrave majeur, du fait de la perte de temps et des dépenses indignes qui en résultent. En 2025, ce mécanisme a par exemple entraîné 87 jours de navigation inutile pour l’Ocean Viking (le navire de sauvetage de SOS Méditerranée) et coûté 600 000 euros supplémentaires de carburant.

Cette stratégie d’épuisement financier a contribué à la décision de Médecins sans frontières de mettre fin aux activités du Geo Barents, navire capable comme l’Ocean viking d’accueillir, même en période hivernale, plusieurs centaines de rescapés.

Ce temps perdu, loin des zones de naufrage, a pour corollaire de pénaliser lourdement le repérage précoce des situations de danger, dans lequel les ONG ont désormais un rôle crucial.

Enfin, la forme la plus caricaturale des obstructions résulte des actions violentes délibérées des garde-côtes libyens, telle l’attaque particulièrement violente subie par l’Ocean Viking le 24 août 2025.

Tous ces mécanismes construisent une stratégie décomplexée, visant à limiter/supprimer la présence de témoins et d’acteurs indépendants en Méditerranée.

Le pape peut peser

Il est une action concrète, immédiatement bénéfique pour les victimes de noyades en Méditerranée, à laquelle le Pape, par son autorité morale, pourrait contribuer à son retour au Vatican : mettre un terme à la stratégie de harcèlement du gouvernement italien à l’égard des ONG de sauvetage, via la désignation systématique et volontaire de lieux de débarquement situés à des centaines de kilomètres des zones les plus pourvoyeuses de disparitions en mer.

Les rescapés, sauvés de la noyade, pourraient alors être au plus vite déposés dans la partie sud de la péninsule italienne. Cela aurait pour effet de permettre aux navires des acteurs humanitaires de faire de substantielles économies en carburant, ce qui est d’une importance particulière en cette période d’envolée des prix. Une telle décision permettrait également de renforcer les activités de repérage précoce des bateaux en détresse, et de diminuer ainsi la mortalité, par des interventions plus précoces.

Quand les politiques publiques sont notoirement défaillantes ou toxiques, la mobilisation convergente des acteurs sociaux de toute nature peut tirer parti des atouts de chacun. Sans fausse pudeur, ni prosélytisme, quand ces acteurs sont respectables.


Cette analyse est à retrouver également sur le site Reforme.net

The Conversation

Pierre Micheletti est président de l'ONG SOS Méditerranée.


Texte intégral (2632 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Brésil est secoué par le scandale Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire aux ramifications politiques et judiciaires.

  • L’affaire met en lumière les profondes tensions entre la présidence, le Congrès et la Cour suprême.

  • À quelques semaines de la présidentielle, le scandale pèse sur la campagne et fragiliser encore la démocratie brésilienne.


Dans la nuit du 17 novembre 2025, des agents de la police fédérale brésilienne ont interpellé le banquier Daniel Vorcaro sur le tarmac de l’aéroport de Guarulhos, à São Paulo, alors qu’il s’apprêtait à monter à bord d’un jet privé. D’abord placé en détention en raison d’un risque de fuite, il a été arrêté quelques mois plus tard et inculpé de plusieurs chefs de fraude bancaire, de corruption et de blanchiment d’argent. Il est aujourd’hui dans l’attente de son jugement.

À moins d’un mois des élections nationales au Brésil, qui auront lieu les 4 et 25 octobre 2026, ce que l’on appelle désormais la « crise de Banco Master » menace d’ébranler la démocratie du pays jusque dans ses fondements.

À première vue, il ne s’agissait que d’un scandale financier. Peu après l’interpellation de Vorcaro, la Banque centrale du Brésil a ordonné la liquidation de sa banque, Banco Master, avec des pertes d’une ampleur inédite, estimées à 47,3 milliards de réaux (environ 8 milliards d'euros). Près de 90 % de cette somme a été remboursée aux titulaires de comptes et aux actionnaires par le Fonds de garantie des crédits (FGC) – l’équivalent brésilien du Fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) français » –, soit le plus important remboursement de l’histoire de cette institution.

Le système financier brésilien a été mis sous pression. Depuis 2018, Banco Master avait signé des contrats pour gérer les fonds de retraite d’États et de municipalités et fournir des services à des établissements bancaires. Si Vorcaro était reconnu coupable, il serait loin d’être le premier escroc brésilien en costume de banquier. Mais les enquêtes ont révélé des méthodes aussi inventives que brutales.

Pour soustraire les activités de Banco Master au regard du public, Vorcaro aurait constitué un vaste réseau d’économistes, d’influenceurs, de hauts fonctionnaires, de responsables politiques et de juges. Certains auraient été recrutés pour se porter garants de la banque ; d’autres auraient, selon les procureurs, été ouvertement soudoyés afin de laisser passer des transactions douteuses. Lorsque cette stratégie échouait, Vorcaro aurait eu recours à l’intimidation et au chantage contre ses détracteurs, notamment des journalistes et des responsables publics, allant jusqu’à envisager de leur porter physiquement atteinte.

Après dix mois d’enquête, l’affaire Banco Master laisse penser que Vorcaro est parvenu à prendre en otage le système politique du pays. Le banquier semble avoir compris que le Brésil ne comptait plus trois pouvoirs se contrôlant mutuellement, mais trois centres de pouvoir distincts dont il était possible d’acheter séparément le droit de veto.

En s’achetant des relais au sein des trois pouvoirs, Vorcaro pouvait se prémunir contre toute intervention de l’État. Mais il n’a pu mettre en place un tel système que parce que la politique brésilienne était devenue de plus en plus dysfonctionnelle au cours de la décennie précédente.

Le bras de fer institutionnel au Brésil

Au Brésil, le Congrès décide de l’affectation des dépenses publiques presque autant qu’il légifère. La Cour suprême se substitue au législateur lorsque les parlementaires sont dans l’impasse, allant parfois jusqu’à revenir sur les décisions du Congrès. Quant au président, affaibli, confronté à une dette publique considérable et soumis aux pressions des deux autres pouvoirs, il ne dispose que de faibles marges de manœuvre pour faire avancer ses politiques. Ce bras de fer est devenu l’une des caractéristiques de la vie politique brésilienne contemporaine.

Le renforcement du pouvoir du Parlement remonte à 2016. Lors de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, alors président de la Chambre des députés, a compris que cette fonction pouvait cesser d’être un simple poste procédural pour devenir une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la présidence. Les enveloppes budgétaires réservées aux parlementaires sont devenues obligatoires et sont passées de 12,9 milliards de réaux (2,2 milliards d'euros) en 2017 à 61 milliards (10,3 milliards de dollars) en 2026, soit environ un quart de l’ensemble des dépenses discrétionnaires de l’État fédéral. Le président ne peut désormais plus bloquer leur versement pour maintenir la discipline au sein de sa coalition.

L’intervention de la justice dans le champ politique s’est accentué sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les affrontements permanents entre l’ancien président, aujourd’hui emprisonné, et la Cour suprême sur la gestion de la pandémie, la désinformation et la liberté d’expression ont conduit les juges à endosser un rôle politique qu’ils n’ont jamais véritablement abandonné. Si la Cour a incontestablement joué un rôle essentiel dans la protection de la démocratie brésilienne face à la tentative de coup d’État de Bolsonaro en 2022, son intervention dans le champ politique a depuis longtemps dépassé les limites du fonctionnement démocratique habituel.

Et même si l’actuel président, Lula da Silva, est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de restaurer la démocratie brésilienne, le déséquilibre institutionnel n’a fait que s’aggraver. Le gouvernement Lula a soutenu la condamnation par la Cour suprême de centaines de participants à l’assaut du 8 janvier 2023 à Brasília et n’a pas caché sa satisfaction lorsque Bolsonaro et ses proches ont été incarcérés. Mais les récentes attaques coordonnées de la Maison-Blanche de Donald Trump et d’élus d’extrême droite au Congrès américain n’ont fait que confirmer que la présidence constitue le maillon faible de la politique brésilienne.

La toile d’influence de Vorcaro

C’est dans ce contexte qu’est entré en scène un banquier confronté à des problèmes de liquidités et dont le pragmatisme l’emportait largement sur les convictions idéologiques. Les enquêteurs ont mis au jour un réseau d’influence remarquable non seulement par son ampleur, mais aussi par sa capacité à transcender les clivages politiques.

À droite, Vorcaro aurait offert de coûteux avantages et versé de l’argent à plusieurs responsables politiques, parmi lesquels Ciro Nogueira, ancien ministre de Bolsonaro et dirigeant de la coalition de droite. L’argent de Vorcaro a également servi à financer Dark Horse, le biopic consacré à Bolsonaro : selon les rapports de l’unité brésilienne de renseignement financier, quelque 12,3 millions de dollars auraient été versés au fonds texan chargé de gérer le budget du film, dont 1,6 million en septembre 2025 à la demande de Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président, sénateur et candidat à la présidentielle.

Il y a quelques semaines, des messages vocaux provenant du téléphone de Vorcaro ont fuité. Ils semblaient révéler que Nikolas Ferreira, jeune figure montante de l’extrême droite brésilienne et député au Congrès, avait sollicité l'aide du banquier pour obtenir certains avantages..

À gauche, la police fédérale affirme que Jaques Wagner, sénateur de l’État de Bahia et alors chef de file de Lula au Sénat, aurait reçu un appartement à Salvador ainsi que 3,5 millions de réaux (600 000 euros). L’enquête a également montré que, dès 2018, Rui Costa, alors gouverneur de Bahia et devenu par la suite chef de cabinet de Lula, avait favorisé les affaires de Vorcaro en autorisant les fonctionnaires à souscrire des prêts à taux élevés liés à Banco Master.

Reste enfin le pouvoir judiciaire, où les accusations sont les plus graves et les éléments de preuve les plus délicats à manier. Le juge de la Cour suprême Dias Toffoli s’est dessaisi de l’enquête sur Banco Master en février, après que la presse a révélé qu’au moins 35 millions de réaux (6 millions d'euros) provenant de fonds liés à Vorcaro avaient été versés à un complexe hôtelier du Paraná dans lequel il détenait une participation. Toffoli nie toute malversation.

Le fils d’un autre juge de la Cour suprême, Kássio Nunes Marques, a quant à lui perçu 281 600 réaux (47 600 euros) par l’intermédiaire d’un cabinet de conseil rémunéré par la banque, selon l’enquête.

Alexandre de Moraes, juge à la Cour suprême souvent présenté comme la bête noire de Bolsonaro, fait face à l’accusation la plus explosive : le cabinet d’avocats de son épouse, Viviane Barci de Moraes, a signé un contrat de 131 millions de réaux (22 millions d'euros) avec Banco Master. La police a retrouvé sur le téléphone de Vorcaro des échanges avec le juge Moraes, qui laissent entrevoir une proximité inhabituelle entre les deux hommes, même si aucun élément tangible ne prouve que Moraes ait donné suite à une quelconque demande du banquier.

Les informations concernant les échanges entre Moraes et Vorcaro proviennent d’un rapport de police commandé – puis rendu public – par un autre juge de la Cour suprême, André Mendonça, qui a repris l’enquête sur Banco Master au début de l’année. Avant sa nomination à la Cour suprême en 2022, Mendonça avait été le principal conseiller juridique du gouvernement fédéral puis ministre de la Justice sous Bolsonaro. Il se trouve désormais en première ligne d’une guerre ouverte entre factions rivales au sein de la Cour, dont celle menée par Moraes.

Des détracteurs de Mendonça à gauche l’accusent d’instrumentaliser l’enquête sur Banco Master pour affaiblir Moraes et ses alliés au profit des intérêts de la famille Bolsonaro. Ce faisant, Mendonça contribue à affaiblir davantage la légitimité de la Cour – précisément ce que l’extrême droite brésilienne cherche depuis longtemps à obtenir.

Le scandale s’invite dans les élections

L’ironie est que les responsables politiques les mieux placés pour faire campagne sur le discrédit de la Cour suprême sont aussi ceux que les mêmes dossiers mettent le plus en cause. Flávio Bolsonaro continue de réclamer la démission de Moraes, mais il n’a toujours pas expliqué comment il a pu bénéficier de l’argent de Vorcaro qui était censé financer le biopic consacré à son père. (La destination réelle de cet argent reste inconnue.)

Dans le même temps, Mendonça, lui-même fervent chrétien évangélique, est devenu une figure presque vénérée dans les rassemblements d’extrême droite. En concentrant toute son attention sur les possibles agissements répréhensibles de Moraes – tout en fermant les yeux sur les autres acteurs politiques qui ont franchi certaines limites au profit d’un banquier qui s’est enrichi aux dépens des retraités, des fonctionnaires et des petits investisseurs –, il semble offrir à Flávio Bolsonaro une bouée de sauvetage dans ce qui s’annonce comme l’une des élections présidentielles les plus serrées de l’histoire du Brésil.

Lula, de son côté, dispose d’une marge de manœuvre limitée. Même s’il ne semble pas impliqué dans le système mis en place par Vorcaro, il a longtemps gardé le silence pour éviter de se retrouver entraîné dans une crise institutionnelle qui concernait avant tout les deux autres pouvoirs. Il ne s’est exprimé qu’il y a quelques jours, lorsque les divisions au sein de la Cour suprême ont éclaté au grand jour et que la situation est devenue intenable. Il a alors demandé que toutes les pièces du dossier Banco Master soient rendues publiques.

Mais il est peut-être déjà trop tard pour s’emparer de ce nouveau scandale de corruption qui secoue le Brésil en pleine campagne électorale. Son soutien aux enquêtes ne devrait guère lui permettre de progresser dans les sondages. En revanche, celles-ci pourraient déboucher sur de nouvelles révélations et rebattre les cartes de la présidentielle.

Mais l’élection présidentielle brésilienne est encore loin d’être jouée. Si Lula, affaibli, est réélu en octobre, son défi ne sera pas seulement de préserver la démocratie. Il devra aussi, pour son quatrième mandat, tenter de réparer un système politique de plus en plus dysfonctionnel, répondre aux mécontentements qui s’accumulent et éviter que de nouveaux scandales ne fragilisent encore davantage les institutions du pays.

Si Flávio Bolsonaro l’emporte, le scandale Banco Master pourrait au contraire être étouffé – mais sans doute pas avant qu’il ait cherché à obtenir la destitution de ses adversaires à la Cour suprême. Le remplacement de juges en exercice par des alliés idéologiques est l’une des stratégies utilisées par l’extrême droite pour prendre le contrôle des institutions, de la Hongrie aux États-Unis.

Dans ce cas, le banquier n’aura pas seulement contribué à la déstabilisation des institutions brésiliennes : il aura aussi ouvert la voie à un profond recul démocratique.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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