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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

23.09.2026 à 15:49

Fusion IRD-CNRS : les spécificités de l’IRD qui seraient perdues à la suite du projet de réorganisation

Alexis Drogoul, Senior Researcher, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Arthur Brugière, Research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Edi Prifti, Senior research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jean-Daniel Zucker, Senior research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jihad Zahir, Professeure, Université Cadi Ayyad
Mamadou Sy, Professeur, Université Gaston Berger
Ramsès Djidjou-Demasse, Senior Researcher, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Avec l’absorption de l’IRD par le CNRS, la recherche française perdrait le bénéfice de quatre-vingts ans de présence sur le terrain dans les pays du Sud.

Texte intégral (4883 mots)
L’IRD entretient une infrastructure cruciale de partenariats scientifiques équitables internationaux avec, notamment, 35 représentations dans près de 50 pays (sur cette photo, le siège de l’IRD à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône). Jean-Baptiste Avril/IRD

L’ESSENTIEL

  • En pleine crise climatique, le gouvernement français envisage l’absorption de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), au nom de l’efficacité. Un projet de fusion qui interroge.

  • Les données publiques montrent, en effet, que l’IRD cible le développement durable, là où la recherche est rare, tandis que le CNRS privilégie l’excellence dans les pays déjà bien dotés en chercheurs.

  • Or, une fusion précipitée risquerait de détruire quatre-vingts ans de partenariats uniques avec les pays du Sud, un atout que le CNRS ne pourrait reconstruire qu’au prix d’efforts et de financements considérables.


À l’horizon 2027, le programme gouvernemental « État efficace » prévoit l’intégration de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Pourtant, ces instituts n’exercent pas le même métier.

Alors que le CNRS couvre l’ensemble du spectre scientifique, l’IRD porte un mandat rare à l’échelle mondiale : celui de co-construire avec les pays du Sud une science vouée au développement durable, sans jamais les réduire à de simples objets d’étude.

L’analyse des données publiques révèle que ce projet de fusion repose sur une complémentarité en trompe-l’œil. Au-delà des apparences, les différences méthodologiques, thématiques et géographiques sont profondes entre les deux organismes. Elles montrent que l’IRD détient une combinaison d’atouts irremplaçables, rendant sa dilution dans le CNRS particulièrement problématique.

Un mandat interdisciplinaire unique

Le mandat de l’IRD consiste à mener une recherche scientifique d’excellence en partenariat équitable avec les pays du Sud (zones intertropicales et méditerranéennes) et les territoires ultramarins français afin de répondre aux grands défis du développement durable.

Placé sous la tutelle conjointe du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace et du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, il a pour mission des « actions de recherche en coopération de longue durée », « en accord avec les États » partenaires. Doté d’un budget de 280 millions d’euros, il emploie 2 269 agents (dont 958 chercheurs) affectés pour 24 % d’entre eux hors France hexagonale.

Traiter des problèmes de développement durable oblige à croiser santé, urbanisme, écologie ou sciences sociales : c’est le propre des sciences de la durabilité. De fait, 38 % des publications de l’IRD couvrent au moins deux grands domaines scientifiques, contre 27 % pour le CNRS. Ce mandat façonne aussi la nature de la science produite (résistance aux antimicrobiens, tuberculose, maladies transmises par les moustiques, sécheresses). Autant de problèmes dont les partenaires du Sud ont malheureusement une expérience ancienne, et qui gagnent aujourd’hui l’Europe sous l’effet du changement climatique.


À lire aussi : Moustique-tigre : le changement climatique étend le risque de dengue à presque toute la France


Une base opérationnelle et diplomatique pour la recherche française

Un partenariat durable au Sud ne peut se piloter depuis la France : sans bureaux locaux, statut juridique ou accords-cadres, on s’expose à pratiquer une simple « recherche hélicoptère ».

L’IRD entretient cette infrastructure cruciale avec 35 représentations couvrant une cinquantaine de pays, contre 11 bureaux, dont quatre au Sud, pour le CNRS. Sur le terrain, l’IRD s’appuie sur 5,3 % de chercheurs expatriés (contre 0,7 % au CNRS) et 219 agents locaux, indispensables pour assurer l’administration, les essais cliniques ou les observations environnementales au long cours.

Grâce à cette infrastructure, l’IRD accomplit avec brio sa mission de recherche co-construite avec les pays du Sud. Les chiffres l’illustrent : pour les travaux menés avec l’Afrique subsaharienne (hors CNRS), l’institution du Sud occupe la première signature dans 51 % des cas.

Cette dynamique d’équité est durable, puisque 85 % des chercheurs ayant débuté au Sud y maintiennent une affiliation, généralement par l’intermédiaire des UMR. Mais elle bénéficie aussi à l’ensemble de la recherche française : l’IRD est ainsi associé à 24 % des publications du CNRS avec l’Afrique subsaharienne, 21 % de celles de l’Inserm, 35 % du Cirad et jusqu’à 56 % pour l’Université de Montpellier.

Cette empreinte singulière se traduit de manière très visible dans la géographie des collaborations scientifiques.

La dichotomie entre les deux instituts se reflète dans leur production scientifique : l’IRD réalise une part de copublications largement supérieure à celle du CNRS dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, à Madagascar, dans les pays andins et en Asie du Sud-Est, là où le CNRS concentre l’essentiel de ses collaborations avec l’Amérique du Nord, l’Europe, la Russie et la Chine. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

L’analyse de la carte des copublications par pays révèle une stricte division spatiale entre les deux instituts :

  • l’IRD domine massivement les collaborations – avec une part de deux à plus de cinq fois supérieure à celle du CNRS – dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, dans les pays andins ainsi qu’à Madagascar et en Asie du Sud-Est ;

  • le CNRS concentre à l’inverse sa part de copublications dans les pays de l’hémisphère Nord disposant déjà d’infrastructures massives, tels que les États-Unis, le Canada, la Russie, l’Europe, la Chine ou l’Australie.

Ce maillage territorial distinct confirme que l’infrastructure de l’IRD garantit le rayonnement de la France dans des pays du Sud global que les réseaux du CNRS peinent aujourd’hui à couvrir.


À lire aussi : Les critères d'évaluation académique ignorent les chercheurs africains qui ont un impact local, selon une étude


Une complémentarité plutôt qu’un doublon

Les laboratoires mixtes internationaux (LMI) et les jeunes équipes associées (JEAI) constituent les instruments phares de l’IRD pour structurer ce partenariat.

Contrairement aux UMR françaises, ces plateformes sont codirigées avec les institutions partenaires du Sud. En 2026, l’IRD compte 71 de ces dispositifs (33 LMI et 38 JEAI), dont 34 en Afrique subsaharienne. Si le CNRS dispose d’outils similaires avec ses 80 centre de recherches internationaux (CRI, ou IRL en anglais) et ses 27 unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (Umifre), la grande majorité d’entre eux se situe au Nord, avec environ 30 implantations au Sud.

L’ampleur de ce maillage est d’autant plus remarquable au regard des ressources humaines mobilisées : l’IRD a développé un savoir-faire lui permettant de maintenir un volume de dispositifs internationaux comparable à celui du CNRS avec des effectifs dix fois moindres.

Ces outils n’ont, de plus, pas la même vocation. Là où le CNRS vise l’excellence disciplinaire, l’IRD met clairement l’accent sur la coconstruction et le renforcement des capacités.

Comme le montre le graphe ci-dessous, les dispositifs de l’IRD s’implantent en effet dans des pays où la capacité de recherche est rare (médiane à environ 350 chercheurs par million d’habitants), ceux du CNRS là où elle est déjà dense (environ 4 900 par million). Complémentarité ne veut ainsi pas dire fusion possible, ni même souhaitable, car le métier des chercheurs de l’IRD dans ces différents dispositifs n’est au final pas le même que celui de leurs homologues du CNRS.

La carte des structures conjointes de recherche en 2026 illustre une stricte division spatiale : les dispositifs de l’IRD se déploient massivement dans les pays du Sud global pour y pallier la rareté de la recherche, tandis que les centres internationaux du CNRS s’implantent quasi exclusivement dans les pays disposant déjà d’infrastructures scientifiques denses. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Ainsi, dans les 20 % des pays les moins dotés, l’IRD collabore, par chercheur, sept fois plus que le CNRS, mais le fait autant dans les pays les mieux dotés. Autrement dit : là où la science est déjà dense, l’IRD fait ce que fait le CNRS ; là où elle est rare, il fait ce que le CNRS ne sait pas faire.

L’IRD gère également des instruments inédits à l’étranger pour le CNRS : 15 observatoires environnementaux et de santé au long cours (comme à Niakhar au Sénégal depuis 1962), ou encore la mise en place d’essais cliniques (sur le registre ClinicalTrials.gov, 55 % des essais associant l’IRD ont un site en Afrique subsaharienne, contre 3,5 % pour le CNRS). À l’inverse, 82 % des essais du CNRS se déroulent exclusivement en France, contre 3 % pour l’IRD. Dans tous ces cas, toute interruption d’une série d’observations serait très difficile à reconstituer rétroactivement.

La part des publications de l’IRD consacrées à la lutte contre le changement climatique est près de deux fois supérieure à celle du CNRS en 2024. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Si l’on s’intéresse aux pays où des catastrophes climatiques sont récemment survenues, les chiffres sont, là aussi, éloquents. En croisant plus de 2 000 événements recensés depuis 2000 avec la densité de chercheurs par million d’habitants, on observe que l’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays cumulant à la fois de nombreuses catastrophes climatiques et de faibles capacités de recherche locale.

Cet effort scientifique obéit à une logique de développement : rapporté à ses effectifs, l’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays frappés par les catastrophes climatiques et faiblement dotés sur le plan de la recherche. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

« Peu familier des enjeux d’une recherche avec les pays du Sud »

En 2021, la Cour des comptes recommandait bien un rapprochement, mais exigeait des garanties pour ne pas « réduire l’opération à la seule augmentation du potentiel de recherche du CNRS ». En particulier, elle recommandait de maintenir un institut identifiable par les partenaires étrangers, de conserver une cogouvernance avec les affaires étrangères et d’effectuer un fléchage des crédits d’aide publique au développement (APD) vers des activités de recherche en partenariat.

Le premier ministre Jean Castex admettait d’ailleurs :

« Le CNRS (…) est peu familier des enjeux d’une recherche pour et avec les pays du Sud. »

Et il concluait qu’une réflexion pouvait « néanmoins être engagée, dans l’objectif de mesurer concrètement avec les organismes concernés les plus-values éventuelles d’une telle restructuration ».

Or, selon l’Opinion, si le CNRS s’était à l’époque dit « prêt à l’intégration », il avait privilégié une approche s’apparentant plutôt à une dilution, en proposant de répartir les unités dans ses instituts existants plutôt que de créer une structure spécifique. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce que la Cour préconisait, et sans aucune analyse d’impact.

Aujourd’hui, rien ne semble avoir évolué. Aucune de ces exigences diplomatiques et financières n’apparaît dans la lettre de mission, qui semble privilégier un modèle d’intégration du même type que celle de l’ANRS au sein de l’Inserm, alors que l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS) est une agence de financement et non un organisme de recherche.

Quels coûts et quels bénéfices ?

L’argument budgétaire de la mission « État efficace » peine à convaincre. L’IRD ne représente que 7 % du budget et des effectifs du CNRS, pour un coût par agent similaire. Une fusion ne générerait aucune économie d’échelle sur la masse salariale. Au contraire, elle impliquerait des coûts de transition certains : harmonisation des systèmes d’information, révision des statuts du personnel local ou encore refonte des conventions bilatérales.

La Cour des comptes souligne d’ailleurs l’absence de chiffrage d’un tel rapprochement, estimant que les économies induites ne seraient ni assurées ni substantielles. L’unique piste d’économie avancée s’élève à 900 000 euros pour la mutualisation d’implantations à l’étranger. Outre le fait qu’on ignore si cette économie serait pérenne, elle représenterait à peine 0,3 % du budget annuel de l’IRD.

En rompant les contrats locaux, les financements et la confiance des partenaires, une fusion désorganiserait durablement les outils de l’IRD (LMI, JEAI, observatoires) et provoquerait une déperdition immédiate de compétences. Imposée à la hâte, elle ruinerait quatre-vingts ans d’ancrage stratégique au Sud, sacrifiant un atout que le CNRS serait probablement incapable d’absorber automatiquement, du moins si l’on en juge par le rythme de son développement en Afrique depuis 2006.

Au-delà de ces aspects structurels, il est tentant, vu le nom de la commission, de travailler alors sur l’efficacité de chacun des organismes, par exemple de comparer, à l’euro près, l’impact des investissements publics sur la recherche qu’ils produisent. Explorer les questions d’évaluation et d’impact de la recherche nous entraînerait ici dans des ramifications bien trop vastes. On peut néanmoins faire un constat simple à partir des données : un euro investi n’a clairement pas la même valeur selon l’endroit où il est employé.

Investir dans les pays du Sud où opère principalement l’IRD génère, à parité de pouvoir d’achat, des retombées pour le tissu local de la recherche jusqu’à deux fois supérieures à celles d’un investissement réalisé en France ou dans les pays privilégiés par le CNRS. La valeur marginale de ce financement y est de plus maximale, car elle permet de structurer des capacités de recherche qui n’existeraient pas autrement. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Là où l’IRD travaille, un euro va avoir, toutes proportions gardées et à parité de pouvoir d’achat, environ deux fois plus de retombées sur le tissu local de la recherche qu’en France. Et sa valeur marginale va être maximale : il va en effet financer un doctorant, un équipement, un dispositif ou une campagne de terrain qui n’existeraient pas autrement quand, en France, il s’ajoutera à un système déjà doté.

Décider sur la base d’une évaluation, et non avant

Notre analyse converge avec l’avis émis par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) en février 2026 : l’IRD est « clairement différencié du CNRS » et une réforme qui voudrait maximiser les effets positifs de la recherche devrait chercher à renforcer cette singularité plutôt qu’à l’affaiblir.

Face à l’apparente complexité de la recherche française, rechercher une meilleure lisibilité institutionnelle peut constituer un objectif légitime, à condition de ne pas effacer un acteur dont l’identité propre est une force, soulignée par des instances comme la Cour des comptes ou le HCERES. Or, imposer cette fusion à marche forcée, en ignorant leurs recommandations, sans véritable étude d’impact ou de définition claire de l’efficacité attendue, menace d’endommager irrémédiablement la confiance, les partenariats et les savoir-faire uniques tissés par l’IRD depuis des décennies sur le terrain.

Pourquoi ne pas fusionner et corriger ensuite ? Parce que les données montrent qu’il s’écoule, en médiane, près de quatre ans entre le montage d’un partenariat et sa première publication. Une décision prise début 2027 ne provoquerait d’impact visible sur la production ou la formation scientifique que dans les années 2030, au moment même où les problèmes de climat et d’habitabilité de la planète nécessiteront plus que jamais l’expertise de l’IRD. Mais il sera alors peut-être trop tard pour rebâtir ce qui risque d’être détruit aujourd’hui au nom de l’efficacité.


Cet article s’appuie sur le traitement de données publiques pour fournir une base factuelle au débat sur le projet de fusion IRD-CNRS. Par souci de transparence, nous précisons que des outils d’IA ont été utilisés pour analyser ces données et générer le dépôt. Notre démarche vise à mettre en lumière une différence de mission – excellence disciplinaire d’un côté, coconstruction de l’autre – sans aucune volonté de stigmatiser l’un ou l’autre de ces fleurons de la recherche française. Les données ont été publiées sur GitHub, où elles sont librement accessibles.


Les auteurs tiennent à remercier les responsables des centres et des thèmes de l’Unité mixte internationale Ummisco (IRD/SU) pour leurs multiples contributions à cet article :

Alassane Bah, Université Cheick Anta Diop, Dakar (Sénégal) ; Samuel Bowong, Université de Douala (Cameroun) ; Timothée Brochier, IRD (France) ; Awa Diattara, Université Gaston Berger, Saint-Louis (Sénégal) ; Khalil Ezzinbi, Université Cadi Ayyad, Marrakech (Maroc) ; Arnaud Grignard, IRD (France) ; Nghi Quang Huynh, Université de Can Thơ (Vietnam) ; Paulin Melatagia, Université Yaoundé 1 (Cameroun) ; Papa Ibrahima Ndiaye, Université de Bambey (Sénégal) ; Doanh Ngọc Nguyễn, VinUniversity, Hanoi (Vietnam) ; Nisrine Outada, Université Cadi Ayyad, Marrakech (Maroc) ; Youcef Sklab, IRD (France) ; Diane Tchuani, Université Yaoundé 1 (Cameroun).


Article mis à jour le 24 septembre 2026 : correction de plusieurs chiffres.

The Conversation

Alexis Drogoul a reçu des financements de l'ANR.

Edi Prifti a reçu des financements de l'ANR.

Jean-Daniel Zucker a reçu des financements de l'ANR.

Ramses Djidjou-Demasse a reçu des financements de l'ANR.

Arthur Brugière, Jihad Zahir et Mamadou Sy ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.


Texte intégral (1597 mots)
Le principal problème n’est pas d’inciter les jeunes à commencer un sport, mais de les inciter à s’engager durablement. Mart Production/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Si de nombreux jeunes ont déjà pratiqué un sport, beaucoup décrochent à l’adolescence.

  • Les politiques sportives semblent en tenir compte et insistent de plus en plus sur la fidélisation des publics.

  • Mais les moyens qu’elles mobilisent répondent-ils bien à ce défi ?


Un nouveau vocabulaire s’installe dans les politiques sportives françaises. Les textes officiels parlent désormais de « décrochage », de « fidélisation » des publics et de pratique « durable » du sport, rejoignant les recherches qui ont mis en évidence le poids des abandons à l’adolescence.

Ce renouvellement lexical révèle un changement de regard. La réussite ne se mesurerait plus uniquement au nombre de jeunes conduits vers le sport, mais aussi à leur capacité à y rester engagés.

Ce déplacement semble annoncer le passage d’une politique de l’accès à différentes disciplines à une politique de la continuité des pratiques. Il a été explicitement repris par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, dans son rapport « La science dans la mêlée pour une nation sportive », où il remet en cause les stratégies principalement orientées vers la promotion du sport au profit de politiques centrées sur la prévention de son abandon.

Pourtant, les mesures restent en retrait des mots employés. Elles financent surtout des créneaux et des inscriptions, beaucoup moins la transformation de la vie sportive proposée dans les clubs. L’action publique commence à penser la fidélisation, tout en consacrant encore l’essentiel de ses moyens à l’entrée dans l’activité.

Le problème du décrochage sportif

De nombreux adolescents ont déjà pratiqué un sport sans parvenir à s’inscrire dans la durée. Une grande partie d’entre eux ont déjà fréquenté un club ou exercé régulièrement une activité avant de l’abandonner. Dans une étude menée auprès de 1 149 adolescents, nous avons distingué les pratiquants réguliers, les anciens pratiquants et ceux qui ne s’étaient jamais engagés régulièrement. Ils représentaient respectivement 64,5 %, 28,1 % et seulement 4,6 % de l’échantillon. Sans les abandons, la participation aurait dépassé 90 %. Les écarts constatés entre les filles et les garçons, comme entre les milieux sociaux, tenaient largement à des dynamiques inégales de décrochage.

Attirer les jeunes vers le sport reste légitime. Comprendre pourquoi ils le quittent devient tout aussi nécessaire. C’est dans cette perspective que nous avons proposé la notion de « politique de rétention sportive ». Il ne s’agit pas de les retenir contre leur volonté, mais de réunir les conditions qui leur donnent envie de poursuivre le sport.

La pratique sportive durable ne désigne ni une activité intensive ni une présence sans interruption, mais un engagement qui consiste à conserver une place pour le sport dans l’existence en s’adaptant aux transformations du corps, aux contraintes scolaires, aux goûts et aux aspirations.

Le vocabulaire public commence à changer

L’instruction ministérielle consacrée aux « deux heures de sport en plus au collège » rend cette inflexion particulièrement visible. Le dispositif s’adresse prioritairement aux élèves éloignés de la pratique et demande aux acteurs de parvenir à les « attirer et fidéliser ».

Le choix du verbe compte. L’inscription cesse d’être l’unique résultat attendu. La durée de l’engagement devient un critère de réussite. L’évaluation comparera d’ailleurs les effectifs du début et de la fin de l’année afin de repérer les « décrochages ».

Sans employer l’expression de « politique de rétention », le texte en reprend le principe. Il reconnaît aussi les limites de l’offre existante puisqu’il demande d’en proposer une autre, plus ludique et complémentaire du modèle compétitif traditionnel.

Le pass Sport participe du même déplacement lorsqu’il affiche l’ambition de soutenir « une pratique durable au sein des structures sportives ».

Ces évolutions ne prouvent pas que les politiques publiques empruntent leurs notions aux recherches, qui ne sont pas explicitement citées. Elles attestent néanmoins que la question de l’abandon pénètre le discours institutionnel. Le jeune qui abandonne n’est plus seulement un non-pratiquant à reconquérir. Son départ devient un processus à comprendre et à prévenir.

Des réponses en retrait des intentions

Le renouvellement du vocabulaire précède celui des instruments. Les deux heures supplémentaires restent organisées hors des enseignements, sur la base du volontariat et selon les partenariats locaux. L’enveloppe nationale s’élève à deux millions d’euros, avec un financement indicatif pouvant atteindre 9 000 euros par établissement. L’ouverture à tous les collèges publics volontaires ne vaut donc pas généralisation effective.

Le pass Sport réduit un obstacle réel pour les familles modestes. Mais une aide de 50 euros agit au seuil du club. Elle ne change ni l’accueil, ni la place des débutants, ni les relations avec l’encadrement, ni le poids de la compétition. La porte s’ouvre sans que le retour du jeune soit assuré.

L’évaluation annoncée mesurera surtout l’évolution du nombre de participants. Elle comptabilisera les arrivées et les départs, sans véritablement éclairer les raisons de la persévérance ou de l’abandon. Or, compter les décrocheurs ne suffit pas à comprendre le décrochage.

Transformer l’offre plutôt que multiplier les portes d’entrée

Que l’on interroge les jeunes sur les raisons de leur abandon pour caractériser les mécanismes du drop-out ou sur ce qu’un club pourrait faire pour leur donner envie d’y rester le plus longtemps possible afin d’identifier les ressorts d’un engagement dans le temps (Geidne et Quennerstedt, 2021), trois aspects apparaissent essentiels.

Le premier est le rapport aux autres. La satisfaction d’être ensemble, le droit à l’erreur collective et le sentiment d’appartenance entretiennent l’envie de revenir. À l’inverse, la comparaison permanente, la sélection précoce et la concurrence peuvent transformer chaque séance en épreuve.

Le deuxième est le rapport à soi. Le sentiment de compétence, la perception des progrès et une image positive de son corps soutiennent l’engagement. À l’inverse, se sentir maladroit, inférieur ou continuellement exposé au jugement peut conduire à se retirer de l’activité.

Le troisième est le rapport aux contraintes rencontrées. Lorsqu’elles paraissent accessibles et porteuses de sens, elles donnent à l’effort une valeur et nourrissent l’envie de progresser. À l’inverse, des exigences jugées excessives, imposées ou sans signification personnelle peuvent alimenter le désengagement.

Empêcher que la pratique sportive produise son propre abandon suppose des modalités des pratiques modulables, ouvertes et inclusives, des passerelles entre disciplines, des formes de compétitions variées, des horaires compatibles avec la vie scolaire et la possibilité de revenir après une interruption. Les adolescents devraient aussi prendre part à l’élaboration des activités qui leur sont proposées.

L’évaluation devrait suivre les parcours, recueillir les motifs de départ et observer l’évolution du plaisir, de la confiance et du sentiment de compétence. Une politique de rétention ne maintient pas artificiellement des effectifs. Elle crée les conditions d’une participation à la fois désirable et possible.

Une pratique sportive durable ne se décrète pas. Elle se construit dans les raisons que chacun trouve d’y rester. Les mots de la rétention sont entrés dans le discours public. Reste à traduire cette ambition dans les clubs, les séances et le quotidien des pratiquants.

The Conversation

Maxime Travert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1958 mots)
Visite de Louis XV au Havre, en 1749. Descamps, via Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • La Marine nationale fête ses 400 ans en 2026.

  • Mais les bases de la Marine que nous connaissons n’ont-elles pas été posées avant la signature de l’édit de Saint-Germain par Richelieu en 1626 ?

  • Pour comprendre son histoire, il faut revenir sur la naissance, au XVIᵉ siècle, des marines du Levant et du Ponant.


En se fondant sur l’édit de Saint-Germain, signé en 1626 par le cardinal de Richelieu, l’année 2026 a été déclarée 400ᵉ anniversaire de la Marine française. Retenir cette date, n’est-ce pas faire l’impasse sur tout un pan de son histoire ?

Pour comprendre le concept même de Marine, il faut se pencher sur la naissance un siècle plus tôt des marines du Levant (la flotte circulant en Méditerranée) et du Ponant (vers la Manche et l’Atlantique). C’est ce qui permet d’éclairer le passage d’une force temporaire à une force d’État permanente en mer, répondant à des éléments plus complexes qu’un simple décret royal.

La Marine française, en tant qu’institution navale, apparaît ainsi dans les années 1520, lorsque s’institutionnalisent les marines du Ponant et du Levant, face aux défis du règne de François Ier (1515-1547). Ces enjeux, au cœur de mon projet de thèse et d’un dispositif de médiation scientifique interactif, « Les 5 sens ans de la Marine », restent méconnus.

Ils font directement écho aux débats de planification navale d’aujourd’hui – à savoir, comment construire, projeter, former, une marine dans un horizon profondément renouvelé, entre conflits de haute intensité, ouverture sur les océans et besoin de permanence ? L’omniprésence de l’urgence et la nécessité de préparer l’avenir sont des traits communs des années 1520 et 2020.

Un tournant sous le règne de François Iᵉʳ

Il faut attendre le XVIᵉ siècle pour voir le terme « Marine » devenir le nom de référence pour la force de l’État en mer. Sur la période médiévale, il reste flou, désignant les navires naviguant en mer, comme l’ensemble des espèces y vivant.

Les forces navales qui étaient armées jusqu’alors étaient appelées soit « flottes », (classis en latin), soit armées de mer au bas Moyen Âge, ou « navires du roi » pour les armements royaux. Ces termes désignaient des regroupements de navires armés en guerre de manière temporaire.

La bascule sémantique et institutionnelle se fait sous le règne de François Ier. Depuis les années 1490, le littoral français est regroupé sous l’autorité royale en deux façades, le Levant pour la Méditerranée et le Ponant pour la zone Manche-Atlantique. Ces deux espaces servent de base pour l’établissement de Marine, deux administrations « sœurs » distinctes, chargées des opérations navales dans leur façade respective et pouvant dépasser les limites des anciennes juridictions féodales.

Au-delà de la création d’une administration spécifique, pour la première fois appelée « Marine », on observe dans le dispositif naval français toutes les caractéristiques d’une force armée navale en devenir. Trois éléments peuvent être considérés comme constitutifs :

  • la permanence à l’année d’une force navale ;

  • l’existence de bases et de ports relais à même d’accueillir et d’entretenir la flotte ;

  • la création d’un corps de professionnels en charge des différents aspects de la force.

Il y a d’autres éléments de rupture, qui marquent le passage d’une force maritime temporaire à une véritable Marine : la planification stratégique, la recherche d’une force efficace et un engagement fort en mer, que l’on retrouve dans l’évolution des forces navales françaises sous les règnes de François Ier puis d’Henri II (1547-1559).

La constitution d’un corps professionnel

La création, en 1517, d’un port permanent au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime) dans le but d’ouvrir une base où la flotte pourrait être armée et entretenue est un premier jalon essentiel. Ce projet va être accompagné de l’établissement et du renforcement de ports sur l’ensemble du littoral.

Le port de Brest (Finistère) voit sa vocation militaire confirmée avec son usage comme port de rassemblement et d’embarquement et la construction de magasins consacrés aux armements de navires sur place. Nantes (aujourd’hui en Loire-Atlantique) sert à partir des années 1540 de port de base à une escadre de galères. Dans différents ports, des magasins sont loués ou achetés pour pouvoir ravitailler les flottes lors des conflits, comme solution d’appoint. En Méditerranée, c’est Marseille qui demeure le cœur de la Marine du Levant, mais Toulon (actuel département du Var) devient également un port d’armement secondaire doté de magasins.

Ce maillage portuaire permet de maintenir des escadres de navires en position, prêts à être armés. On trouve des galères, dans le Levant à Marseille et à Toulon, ainsi qu’une escadre à Nantes. Ces navires demeurent l’arme offensive en mer, grâce à leur maniabilité et à leurs avantages lors des abordages (pont dégagé et fort contingent embarqué). D’autres sont stationnés de manière épisodique à Brest, alors que les principaux navires du roi sont stationnés au Havre de manière permanente. Ils forment l’ossature des flottes françaises, même si celles-ci dépendent encore fortement des réquisitions de navires privés.

À ces navires de guerre sous la direction d’officiers royaux s’ajoute un corps de professionnels désormais attachés aux deux marines. Jacques Cartier et son successeur au Canada, Roberval, sont ainsi capitaines de la Marine du Ponant. On trouve des marins, officiers et experts de Marines. Des spécialistes étrangers (cartographes portugais, capitaines italiens) sont recrutés. On voit se mettre en place un corps d’officiers payé de manière trimestrielle par les trésoriers de la Marine et formant des gentilhommes sur un système de parrainage.

Un outil diplomatique

Ce nouvel appareil naval, ou plus exactement ces forces navales renouvelées, vont jouer un rôle essentiel dans la diplomatie française. Les voyages vers l’Amérique de Cartier et de Roberval s’inscrivent dans le projet politique de François Ier. Les navires vont opérer conjointement, de la Méditerranée jusqu’au nord de l’Écosse, et, en 1545, une vaste opération est menée contre l’Angleterre, qui, malgré l’échec tactique de la campagne, démontre une capacité de projection importante.

La gravure de Cowdray représente la bataille du Solent, au cours de laquelle la flotte française attaque les Anglais devant Portsmouth, les 18 et 19 juillet 1545. James Basire, via Wikimédia

En parallèle, le roi et ses officiers cherchent à se doter d’outils efficaces, une véritable réflexion est menée tant sur la tactique et l’armement des flottes que sur les navires eux-mêmes. Un projet de navire de guerre « parfait » est mené au Havre avec la construction d’un navire de plusieurs centaines de tonneaux visant à répondre à tous les besoins, mais, trop lourd pour sortir du port, il n’est resté qu’un projet raté (La Grande Françoise).

Cependant d’autres constructions spécialisées, notamment de galions et de galères, vont s’enchaîner, accompagnées par une réflexion menée par les officiers de marine eux-mêmes, telle celle de Jean de Clamorgan qui écrivit un manuel de construction navale, malheureusement perdu.

Ainsi, les marines du Levant et du Ponant ont formé non seulement les premières marines de France, mais elles avaient en elles le germe de marine professionnelle. En perdure aujourd’hui encore une forme de bicéphalie, avec les « marines » de Brest et de Toulon.

Les guerres de Religion et le délitement de l’État au cours de la deuxième moitié du XVIᵉ siècle auront raison de cette dynamique, qui restait structurellement faible. Et il faut attendre Colbert pour que ces deux marines soient supplantées par une seule marine unifiée.

The Conversation

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