17.09.2026 à 17:34
Qu’est-ce que le « fascisme de la fin des temps » dénoncé par Naomi Klein ?
17.09.2026 à 17:34
Qu’est-ce que le « fascisme de la fin des temps » dénoncé par Naomi Klein ?
L’ESSENTIEL
Naomi Klein et Astra Taylor décrivent dans un nouveau livre un Fascisme de la fin des temps qui considère l’effondrement comme inévitable et mise sur la survie d’une élite.
Dans The Nerd Reich, Gil Durán enquête sur les milliardaires de la Silicon Valley qui mettent leur fortune et les technologies au service de projets autoritaires.
Les deux ouvrages interrogent ainsi le technofascisme : la manière dont l’IA, les algorithmes et les plateformes transforment et diffusent les idéologies fascistes.
« L’heure de vérité a sonné pour l’Occident », peut-on lire dans une récente annonce de recrutement de Palantir. Cette entreprise de la Silicon Valley fournit de plus en plus de services de « renseignement » fondés sur les données aux services de renseignement, à la police et aux armées, mais aussi à de grandes entreprises et à des organisations à but non lucratif. « Dans les usines, les blocs opératoires et sur les champs de bataille, proclame l’annonce, nous bâtissons pour dominer. »
Comment comprendre cette convergence entre technologies de pointe et violence assumée, entre une intelligence artificielle « rationnelle » et une vision primitive du monde qui semble renouer avec le langage du sang et du sol, des amis et des ennemis, du « nous » et du « eux » ? Dans les tribunes, les émissions-débats et les analyses politiques, un mot s’est imposé : fascisme.
En tant que terme, le « fascisme » est éminemment provocateur, mais semble appartenir à une autre époque. Il évoque les images saisissantes de foules de partisans en bottes martelant le sol, répétant les mêmes slogans et reproduisant les mêmes saluts, sous des bannières aux lettres noires et aux couleurs rouge sang. Pourtant, ces images sont généralement associées aux régimes politiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres, il y a un siècle : vestiges poussiéreux d’une époque révolue où le « mal » avait été identifié puis anéanti.
Qu’est-ce donc que le fascisme aujourd’hui ? En quoi peut-il aider à expliquer les dynamiques technologiques, sociales et politiques contemporaines ? Deux ouvrages récents tentent d’établir un diagnostic : End Times Fascism And the Fight for the Living World (qui sortira en français en février chez Actes Sud sous le titre Le Fascisme de la fin des temps, NDLR), de l’essayiste Naomi Klein et de la cinéaste Astra Taylor, et The Nerd Reich : Silicon Valley Fascism and the War on Democracy, du journaliste Gil Durán.
Pour Klein et Taylor, ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une répétition, mais une évolution. Les idéologies fascistes se sont greffées sur une vision apocalyptique plus large. « Le fascisme de la fin des temps est un fascisme qui repose sur la conviction que quelque chose d’immense est en train de s’achever et qui répond à cette vérité dérangeante par une cruauté assumée », écrivent-elles.
Dans cette vision, l’effondrement de nos systèmes économiques, institutionnels et environnementaux est tenu pour acquis. Les inégalités économiques explosent, entre logements devenus inabordables et flambée du coût de la vie. Les écosystèmes se dégradent, tandis que l’on atteint les limites planétaires. Et ce ne sont là que quelques-unes de ces crises qui se superposent.
Mais une vision apocalyptique du monde, ancrée dans le fondamentalisme religieux, considère que la crise ne doit pas être résolue, mais accélérée. Le dysfonctionnement et le chaos sont nécessaires à l’avènement d’un monde plus glorieux : ils sont les douleurs qui précèdent une grande renaissance. Religion apocalyptique et fascisme politique se rejoignent sur ce point : le monde actuel est corrompu et ne peut être sauvé ; il doit être réduit en cendres puis entièrement rebâti – à moins qu’il ne faille tout simplement le fuir pour accéder à un paradis supérieur.
Pour les tenants de cette vision, la fin des temps est arrivée. Seule l’adhésion à cette transition accélérée, où le vainqueur rafle toute la mise, permettra aux élites désignées de survivre, voire de prospérer. Klein et Taylor explorent ce fil conducteur dans les trois grandes parties de leur ouvrage.
« Messianic Dreams » retrace la naissance et l’essor du rêve sioniste, jusqu’à sa déclinaison actuelle sous la forme d’un projet de refondation génocidaire à Gaza, où la glorieuse étape suivante d’une société se construit sur les cendres d’une autre. Les autrices expliquent que cette entreprise ne relève pas seulement d’une « juste vengeance » ou de la « sécurité nationale », mais poursuit un objectif cosmologique bien précis : « nous rapprocher tous sensiblement de la fin des temps annoncée par les prophéties ».
« Escape to the Cloud » analyse la foi fervente des géants de la tech dans une superintelligence artificielle et dans l’utopie – ou la dystopie – à double tranchant qu’elle ferait advenir. Dans cette perspective, les discours sur le risque existentiel que ferait peser la « singularité » – le moment où l’IA deviendrait consciente et où les frontières entre humains et machines s’effondreraient – servent essentiellement les intérêts de ceux qui les portent, en orientant les investissements et l’attention vers le développement technologique. Ils confortent ainsi le pouvoir de ceux qui le détiennent déjà.
(Ces discours sur le risque existentiel, qui ne datent pas d’hier, ont récemment fait la une de l’actualité, avec des mises en garde venues de toutes parts : du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme aux anciens employés du secteur, en passant par le « parrain de l’IA », NDLR).
Enfin, « Prepper Nation » examine la volonté de bunkériser les États-Unis face aux menaces futures et d’en expulser les étrangers, accusés d’en corrompre la pureté. Dans cette vision, les élites comptent survivre à l’apocalypse en créant leurs propres infrastructures technologiques, leurs propres États ethniques et circuits financiers, et même leurs propres bunkers – au sens littéral du terme.
Pour Klein et Taylor, combattre le fascisme de la fin des temps suppose d’abord de s’attaquer à son postulat central : l’idée que le monde est condamné, tel un navire en perdition qu’il serait désormais impossible de sauver. Elles placent leurs espoirs dans le fait d’« être ici » et de « rester », plutôt que de partir. Elles nous invitent à accepter notre réalité abîmée et à entreprendre le travail lent et chaotique nécessaire pour l’améliorer, plutôt que de l’abandonner – avec la démocratie – à un ordre autoritaire pratiquant la politique de la terre brûlée.
Zohran Mamdani, le maire progressiste de New York, qui a mené une remarquable campagne de terrain et célèbre la diversité culinaire, les fêtes et les communautés de la ville, est présenté comme l’un des défenseurs de cet état d’esprit ancré dans « l’ici et maintenant ».
End Times Fascism est un ouvrage stimulant et captivant, qui entrelace habilement différents travaux journalistiques pour construire une analyse cohérente de notre situation politique actuelle. Il faut notamment saluer la manière dont les autrices distinguent soigneusement les versions dévoyées du judéo-christianisme, instrumentalisées par des entrepreneurs fascistes – mélange de guerre sainte et de guerre culturelle menées par les Élus –, des interprétations communément admises de la doctrine.
Comme l’explique l’ouvrage, ce sont précisément les injonctions chrétiennes ancestrales à aimer son prochain – y compris le migrant – qui ont en partie motivé la mobilisation antifasciste contre les expulsions menées par l’ICE dans le Minnesota. Des Églises et des organisations confessionnelles ont participé aux manifestations, distribué des repas et apporté leur aide. Les fondamentalistes d’extrême droite, au contraire, sélectionnent dans la Bible les passages qui les arrangent, tout en ignorant ses injonctions essentielles à « pratiquer la justice, marcher humblement et aimer la miséricorde » (Michée 6,8) : accueillir l’étranger plutôt que de l’expulser en le désignant comme l’Autre.
Mais si l’ouvrage incarne ce que le journalisme grand public peut produire de meilleur, il en présente aussi les limites. Klein et Taylor se concentrent résolument sur des personnes, des lieux et des événements, plutôt que de tenter d’analyser leurs idéologies de manière plus systémique. Il en résulte que le fascisme de la fin des temps se trouve associé aux actions d’hommes puissants et égocentriques, des responsables politiques aux magnats de la tech. Le président américain Donald Trump, en particulier, constitue le fil rouge du livre et réapparaît sans cesse au fil des pages.
Ainsi, lorsque Klein et Taylor affirment, à la fin de l’ouvrage, que le fascisme de la fin des temps ne se résume pas à Trump et qu’il perdurera après la disparition de ces hommes, cette thèse entre en contradiction avec le propos même du livre. Une fois les élites puissantes mises de côté, il devient difficile de se représenter ce fascisme de la fin des temps. À quoi ressemble-t-il lorsqu’il quitte la une des journaux et échappe aux élites pour s’inscrire dans la vie quotidienne ?
Dans The Nerd Reich, le journaliste Gil Durán, qui vit depuis longtemps à San Francisco, tourne son regard vers la Silicon Valley. Il s’intéresse à la manière dont « les hommes les plus riches du monde construisent un nouvel ordre politique ». Son ennemi déclaré est Peter Thiel – également présent dans End Times Fascism –, le milliardaire cofondateur de PayPal et de Palantir : « un homme qui fusionne affaires, politique et religion en un terrifiant concentré de pouvoir ».
Pour Durán comme pour d’autres, Thiel est la figure centrale d’une nouvelle forme de fascisme portée par la Silicon Valley, que ce soit concrètement, par ses dons, ou idéologiquement, par ses livres et ses discours. S’aventurant de plus en plus au-delà du monde de la tech, Thiel livre des diagnostics politiques et propose des visions de l’avenir qui trouvent un écho favorable dans les cercles du pouvoir.
D’où viennent ces idées ? Durán estime qu’elles trouvent leur origine dans L’Individu Souverain, un ouvrage prospectif publié en 1997, consacré au passage à l’ère de l’information et signé par William Rees-Mogg, ancien rédacteur en chef du Times britannique, et le conseiller financier James Dale Davidson. Curieusement, Durán ne se livre jamais vraiment à une lecture approfondie de ce livre qu’il considère pourtant comme un texte fondateur. Il préfère en souligner quelques thèses essentielles et retracer l’accueil général qui lui a été réservé.
Le cercle des riches fascistes décrit par Durán s’étend des entrepreneurs de la tech aux responsables politiques. Il comprend des personnalités bien connues comme Elon Musk, le vice-président JD Vance et Sam Altman, le directeur général d’OpenAI. Mais il compte aussi des figures moins célèbres, comme l’entrepreneur en cryptomonnaies Balaji Srinivasan, qui souhaite que la Silicon Valley opère une « sécession définitive » d’avec les États-Unis, ou l’investisseur en capital-risque Marc Andreessen, qui exalte l’accélération du « technocapital » et dénigre la démocratie.
Chacun à sa manière a tiré parti de la fortune accumulée dans la finance et la tech pour s’arroger une influence politique et sociale et imposer sa vision de la société et de l’État.
Qu’y a-t-il exactement de fasciste chez ces individus et dans leurs idées ? Pour Durán, le fascisme technologique « combine des technologies puissantes » comme l’IA, les cryptomonnaies et les réseaux sociaux « au service d’objectifs autoritaires » qui profitent à « un petit groupe d’oligarques étroitement liés entre eux ». Ceux-ci cherchent à privatiser ce qui relève du bien public et à « éliminer la démocratie », écrit-il.
Pourtant, le livre ne propose pas d’analyse plus approfondie ni plus systémique du fascisme technologique. Quelles sont ses valeurs fondamentales ? Comment ces technologies servent-elles concrètement des objectifs autoritaires ? Et quelles pourraient en être les conséquences au-delà des luttes de pouvoir qui se jouent dans la bulle américaine ?
Ce qui se rapproche le plus d’une réponse tient en deux paragraphes expéditifs, à la page 240. On y apprend que le fascisme technologique « adapte cette idéologie à l’ère de l’IA » en contrôlant « la réalité au moyen d’algorithmes » et en lançant « la prochaine génération de drones robots tueurs ». Le tout serait alimenté par un système de capital-risque qui, « à court de licornes, doit désormais chasser les Antéchrists pour étancher sa soif insatiable d’accélération ».
La force comme la faiblesse de The Nerd Reich tiennent donc à son approche journalistique. Fort de dix années d’expérience dans les rédactions, Durán émaille son récit d’informations puisées au cœur de la Silicon Valley.
Il retrace ainsi, étape par étape, les manœuvres qui ont entouré les élections au conseil municipal de San Francisco, où un afflux d’argent venu des géants de la tech visait à faire basculer la politique locale du camp progressiste vers le camp conservateur. Il décrit le tout dans un langage particulièrement imagé – évoquant par exemple « une image dégoulinante de cosplay fasciste » –, qui ne laisse aucun doute sur le regard qu’il porte sur ces hommes et leurs manœuvres.
Cette approche présente toutefois un inconvénient : les chapitres se fragmentent en dizaines de portraits et d’anecdotes centrés sur des personnages, que seul un fil ténu relie. Le lecteur se trouve entraîné dans un tourbillon de noms, de dates et de lieux. Garry Tan, directeur général de l’incubateur de start-up Y Combinator. Sam Bankman-Fried et sa plateforme d’échange de cryptomonnaies FTX, fondée sur la fraude. Michelle Stephens et son organisation Acts 17, qui organise des événements destinés à rapprocher technologie et christianisme. Bryan Johnson, convaincu de pouvoir vivre éternellement grâce à des produits comme son propre élixir sur mesure, une forme de « poudre de perlimpinpin ». Et Curtis Yarvin, blogueur politique dont les idées antilibérales ont trouvé un écho à Washington.
Dans chaque cas, le lecteur glane quelques bribes sans qu’un véritable fil conducteur se dégage. En quoi, exactement, le long récit consacré au parcours de Yarvin – y compris sa vie amoureuse et sa consommation de psychédéliques – éclaire-t-il ses idées, de plus en plus influentes, visant à transformer l’État en start-up ? Au lecteur de tirer ses propres conclusions.
Dans ces deux ouvrages, le prisme adopté pourrait être qualifié de celui du « grand homme » : le responsable politique puissant, le fondateur de start-up technologique plein d’assurance ou l’investisseur en capital-risque aux poches profondes, capable de mobiliser d’immenses ressources pour transformer ses visions en réalités fascistes. Cette galerie d’adversaires puissants se prête à des récits saisissants : ce sont des personnes bien réelles que l’on peut désigner et mettre en cause.
Mais cette focalisation sur des élites peu recommandables laisse plusieurs questions essentielles sans réponse. D’où viennent ces pulsions fascistes ? Comment ont-elles été adaptées à notre époque ? Quels griefs et quels désirs sont au cœur de cette idéologie ? Et comment ces valeurs sont-elles mises en forme, racontées et diffusées de manière à séduire les citoyens ordinaires ?
Aujourd’hui, nous sommes entourés de plateformes, de modèles et d’algorithmes qui exaltent la raison et la rationalité. Pourtant, sur le plan politique, nous assistons au retour du mythe, de l’intolérance et de la barbarie. Ces deux forces ne constituent pas un paradoxe, mais un programme. Le technofascisme mobilise les technologies de pointe pour conforter des idéaux autoritaires et des valeurs réactionnaires qui divisent le monde selon l’origine, le genre et les frontières.
Mais comment ces deux forces se renforcent-elles mutuellement ? Quel rôle la dimension « techno » joue-t-elle dans le technofascisme ? J’y vois trois fonctions essentielles.
La technologie amplifie les visions fascistes en leur donnant une traduction concrète et en mettant en œuvre la différenciation et la domination. Le partenariat conclu par Palantir avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) pour organiser des expulsions fondées sur l’exploitation des données en offre un parfait exemple récent. Des idéaux fascistes se trouvent ainsi transformés en un dispositif concret composé de plateformes, de logiciels et de serveurs, qu’il suffit de louer et de faire fonctionner.
Deuxièmement, la technologie aliène. Elle crée un vide de sens que viennent combler de puissants récits mythologiques, capables de répondre aux frustrations et de rétablir un ordre dans le monde. Des grands récits comme la théorie du grand remplacement, selon laquelle les immigrés non blancs remplaceraient les populations blanches, réduisent des crises complexes à des figures concrètes. Les récentes manifestations anti-immigration en Australie en ont fourni un exemple inquiétant. Elles ont transformé un ensemble complexe de tensions – de la hausse du coût de la vie aux inquiétudes climatiques – en un mythe puissant désignant un unique bouc émissaire : le migrant.
Enfin, la technologie manipule. Elle crée des environnements qui exploitent les désirs tout en favorisant, au fil du temps, le développement d’idéologies fascistes. Les influenceurs de la manosphère transforment la misogynie, le sentiment d’insécurité et la xénophobie en contenus viraux. D’anciens militants radicalisés décrivent un effet d’engrenage, dans lequel les médias ont joué un rôle essentiel en les poussant progressivement vers des positions plus à droite. Ils ont fini par adhérer à des visions violentes et déshumanisantes qui ne peuvent être qualifiées que de fascistes.
Pris ensemble, ces deux ouvrages éclairent les dynamiques fascistes qui semblent imprégner toujours davantage notre époque. Ce problème n’appartient ni à d’autres lieux ni à d’autres temps : il se pose à nous, ici et maintenant. Comme l’a souligné un chercheur après trois décennies consacrées à l’étude des personnalités autoritaires : « J’étudie des gens ordinaires, pas des nazis. » Comprendre la logique profonde de ce phénomène fasciste constitue la première étape pour le combattre et le contrer.
Luke Munn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.09.2026 à 17:29
La reconnaissance du vote blanc pourrait-elle améliorer la démocratie ?
L’ESSENTIEL
Une véritable reconnaissance du vote blanc pourrait-elle inciter les partis et les candidats à mieux prendre en compte les demandes des citoyens ?
En France, le résultat d’un scrutin est uniquement déterminé par l’addition de votes positifs, quels que soient l’abstention et les votes blancs ou nuls.
En Colombie, au Pérou, en Mauritanie ou en Mongolie, le vote blanc est comptabilisé. Il peut même, dans certains cas, invalider une élection.
Dans les démocraties représentatives contemporaines, les élections remplissent deux fonctions principales : choisir les dirigeants et exprimer les préférences politiques de la population. Mais ces deux fonctions doivent être connectées si on veut garantir la légitimité, la qualité et l’efficacité de la gouvernance. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Un scrutin peut désigner un vainqueur sans rapport avec les préférences véritables des citoyens. Avec pour conséquence de favoriser un sentiment d’illégitimité des élus et de réduire leur capacité pratique de gouverner efficacement.
D’où vient cette césure entre ces deux fonctions du système démocratique ? Du refus de la reconnaissance du vote blanc. Lorsque celui-ci est exclu des suffrages exprimés, l’élection permet certes de désigner des gouvernants mais elle ne permet pas de mesurer correctement le niveau d’insatisfaction des électeurs à l’égard de l’offre politique.
En France, les bulletins blancs sont comptabilisés séparément des votes nuls depuis la loi du 21 février 2014. Cependant, à la différence d’autres pays, comme la Colombie, le Pérou, la Mauritanie ou la Mongolie, ils ne toujours pas considérés comme des suffrages exprimés et n’ont donc pas le pouvoir d’invalider une élection. Alors que le vote blanc est censé permettre à des citoyens engagés de signaler leur insatisfaction à l’égard de l’offre politique proposée, ce message de « civisme critique » est totalement ignoré par nos dirigeants. En effet, le résultat d’un scrutin demeure uniquement déterminé par l’addition de votes positifs, quelle que soit l’ampleur de l’abstention, des votes blancs et des votes nuls. S’il veut politiquement peser, le citoyen est alors contraint de choisir un candidat qu’on lui présente. Aucune voie alternative ne lui est ouverte.
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Ainsi, des candidats médiocres peuvent gagner des élections parce qu’ils apparaissent comme le moindre mal par rapport à leurs adversaires, sans répondre aucunement aux attentes de la société. En France, comme dans d’autres pays occidentaux, une grande partie des suffrages rassemblés par les deux extrêmes (droite et gauche) n’exprime pas un vote d’adhésion, mais un rejet à l’égard du candidat d’en face. Cette situation révèle la dégénérescence du processus démocratique, détruit par un marché politique qui nourrit l’inefficacité collective et déconnecte les citoyens de leurs gouvernants.
Selon la théorie du Public Choice, les systèmes démocratiques doivent être interprétés comme des marchés politiques dans lesquels les partis et les candidats offrent des programmes pour satisfaire les désirs des électeurs. Dans un marché économique, les consommateurs ne sont pas obligés d’acheter des produits qui ne correspondent pas à leurs attentes. Les citoyens devraient alors également pouvoir refuser de consommer les programmes politiques proposés. Or, dans un système électoral où seuls les votes positifs sont pris en compte, les citoyens n’ont pas cette liberté. Ils sont contraints de choisir entre des options qu’ils jugent parfois insatisfaisantes car on leur impose de consommer l’une d’entre elles.
Dès lors, les candidats n’ont d’autre contrainte que celle d’être rejetés moins fortement que leurs concurrents. Plutôt que de chercher à convaincre une majorité large d’électeurs, ils recherchent alors simplement l’appui de minorités organisées en lobbies, ayant naturellement avantage à soutenir des partis en échange de subsides et de protections en cas de victoire. Le processus débouche sur une antisélection qui désigne dans la théorie économique une situation dans laquelle les mécanismes de sélection du marché favorisent les acteurs les moins performants. Les dirigeants répondent de moins en moins aux besoins de l’ensemble des citoyens.
Pour certains analystes, une reconnaissance du vote blanc ouvrirait la boite de Pandore et bloquerait la démocratie. Au regard du décalage actuel entre l’offre et la demande de politiques publiques, il risquerait justement d’empêcher l’élection des candidats en occupant une place dominante. Certes, si jamais dans des élections, le poids du vote blanc devait s’avérer systématiquement majoritaire, on ne pourrait pas échapper à la nécessité de revoir de fond en comble nos mécanismes de représentation collective. Mais doit-on prévoir un tel scénario ?
En Mongolie, cet îlot de démocratie ancré entre la Russie et la Chine, un vote blanc qui dépasserait seulement 10 % des voix a le pouvoir d’invalider une élection. Mais jamais ce seuil n’a été atteint ! Dans les pays où le vote blanc est reconnu, aucun ne s’est retrouvé face à une crise de la gouvernance. Ceci est logique car lorsque les électeurs disposent de la possibilité de refuser en bloc des produits insatisfaisants, les partis deviennent obligés d’adapter leur offre à la demande, pour leur éviter d’être collectivement rejetés.
Reconnaître le vote blanc et en faire une menace sérieuse sur le résultat d’une élection, c’est donc paradoxalement garantir qu’il resterait limité en obligeant les partis à satisfaire les besoins des citoyens sous peine d’être individuellement comme collectivement exclus du marché. Mais c’est donc également produire une incitation à réduire l’abstention. En effet, dans un système où seuls sont pris en compte les suffrages positifs, un bulletin blanc est un geste politiquement inefficace, sans conséquence réelle sur l’issue du scrutin. De nombreux citoyens insatisfaits de l’offre politique préfèrent donc rationnellement choisir la stratégie d’abstentionnisme plutôt que celle du vote. À l’inverse, si déposer dans l’urne un bulletin blanc a de sérieuses chances d’influer sur le résultat d’une élection, la volonté d’y participer y est accrue.
Pour reprendre l’exemple de la Mongolie, l’abstention y est structurellement plus faible que dans nombre de pays occidentaux. À titre d’illustration, les chiffres de participation aux élections législatives sont toujours supérieurs à 70 % alors qu’en France elles n’ont mobilisé en 2017 comme en 2022 que moins de 50 % du corps électoral. Dans ce contexte, reconnaître le vote blanc ne devrait pas être interprété comme un risque de blocage, mais bien au contraire comme une véritable soupape permettant de restaurer la légitimité du processus politique, en évitant la sélection de nos dirigeants par des votes en trompe-l’œil.
Au même titre qu’une grande partie de l’abstention, le vote blanc nous alerte sur la crise de représentation de nos institutions démocratiques. Mais le refus de le reconnaître comme suffrage exprimé est l’explication même de cette crise de représentation. Dans ce contexte de défiance croissante envers nos dirigeants, la montée en puissance des mouvements populistes et de la violence qui les accompagnent sont des réactions logiques à ce mépris des citoyens. A chaque nouveau soubresaut, ce sont des masses toujours plus importantes de la population qui doutent de la valeur de la démocratie face à des élus paralysés dans leur action par leur faible représentativité.
Reconnaître le vote blanc comme un suffrage exprimé, c’est donc revitaliser la démocratie, en stoppant les dérives du marché politique vers la polarisation, l’illibéralisme et la tentation de régimes autoritaires ; c’est également une invitation plus large à réactualiser l’ensemble de nos mécanismes d’expression des préférences électorales, bien trop rigides pour répondre aux enjeux d’un XXIᵉ marqué par de profondes mutations technologiques et sociétales.
Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.09.2026 à 17:25
Présidentielle : qui veut gouverner démocratiquement ?
L’ESSENTIEL
Le recours au référendum et les appels à la souveraineté populaire s’imposent dans les discours de nombreux candidats et candidates à la présidentielle.
Le référendum n’est pas une garantie de renforcement démocratique, il peut, au contraire, être un moyen d’affaiblir l’État de droit et les contre-pouvoirs.
Un processus de « déconsolidation démocratique » touche de nombreux pays. Il est souvent légitimé par la volonté de « redonner la parole au peuple ».
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la démocratie s’installe dans la campagne en traversant les clivages partisans. Jean-Luc Mélenchon propose de rendre la souveraineté du peuple « permanente » par le référendum. Gabriel Attal entend consulter les Français·es très régulièrement, « pourquoi pas tous les ans », tandis qu’Édouard Philippe souhaite rendre l’utilisation du référendum « plus habituelle ». Bruno Retailleau, lui, promet de « redonner la parole au peuple ». Et Marine Le Pen entend faire du référendum un instrument central, notamment pour inscrire la « priorité nationale » dans la Constitution, instaurer un référendum d’initiative populaire et soumettre directement au vote des sujets comme l’immigration, le voile ou la fin de vie.
Même instrument, donc, mais pas nécessairement mêmes objectifs politiques ni même pouvoir accordé aux citoyen·nes. Une chose est le référendum au service d’un projet de transformation institutionnelle et d’intervention accrue des citoyen·nes. Une autre est le référendum comme adjuvant pour relégitimer les gouvernant·es dans un système représentatif fragmenté.
Et une dernière est le référendum mobilisé pour faire prévaloir la décision majoritaire contre des obstacles ou des garde-fous institutionnels. Cette utilisation du référendum comme un outil plébiscitaire destiné à contourner les contre-pouvoirs s’inscrit dans une séquence bien identifiée dans les recherches sur la déconsolidation démocratique, une notion qui désigne la fragilisation de l’attachement aux normes et aux institutions démocratiques dans des régimes jusque-là considérés comme consolidés.
Ces recherches s’accordent à dire que nous sommes entrés dans une vague d’autocratisation qui ressemble peu aux ruptures autoritaires du XXᵉ siècle. Aujourd’hui, les démocraties libérales s’érodent le plus souvent de l’intérieur, sous l’action de gouvernants arrivés au pouvoir par des élections compétitives. Ils prêtent serment sur une Constitution, gouvernent avec des majorités parlementaires et continuent d’organiser des élections. Surtout, ils ne promettent pas moins de démocratie : ils prétendent au contraire en restaurer une version plus authentique et plus efficace, débarrassée des élites, des juges, des médias ou des experts qui empêcheraient le peuple de gouverner.
L’instrumentalisation du référendum est à resituer dans cette perspective. L’appel à la souveraineté populaire n’est pas nouveau, mais l’invocation du peuple pour contourner les institutions est l’une des caractéristiques des formes contemporaines de recul démocratique. On retrouve ainsi, d’un pays à l’autre, une sorte de répertoire commun. D’abord, délégitimer les contre-pouvoirs en s’appuyant notamment sur un référendum ou une initiative citoyenne. Puis renforcer progressivement l’exécutif et réduire l’autonomie des institutions chargées de le contrôler. Enfin, lorsque cela devient possible, agir sur les règles électorales, l’accès aux médias ou les conditions mêmes de la compétition politique. Les institutions ne disparaissent pas, mais leur capacité à contraindre le pouvoir s’amenuise.
La déconsolidation démocratique ne prend donc pas nécessairement la forme d’une rupture spectaculaire. Même lorsqu’elle s’accompagne d’épisodes très visibles, elle procède souvent par une accumulation de transformations qui fragilisent progressivement les contre-pouvoirs. C’est une séquence graduelle et cumulative. Chaque réforme, prise isolément, peut sembler limitée, technique, parfois même défendable. C’est leur accumulation qui finit par déplacer l’équilibre des pouvoirs. Ce caractère progressif rend la déconsolidation démocratique difficile à identifier quand elle est en cours.
En fait, la déconsolidation n’implique pas tant un abandon affiché de la démocratie que sa réinterprétation illibérale. Avant de modifier les institutions, les entrepreneurs de déconsolidation cherchent à transformer la manière dont les citoyen·nes les perçoivent. Les juges seraient politisés, les journalistes militants, les fonctionnaires hostiles au peuple, les chercheurs idéologues, les associations partisanes. Convaincre que les institutions sont déjà corrompues permet de présenter leur affaiblissement non comme une attaque contre la démocratie, mais comme sa nécessaire restauration.
L’usage plébiscitaire du référendum répond à cet objectif. Illibéralisme politique et déconsolidation démocratique vont ainsi souvent de pair : l’illibéralisme qualifie la conception politique qui subordonne les droits et les contre-pouvoirs à la volonté majoritaire, alors que la déconsolidation renvoie plutôt au processus institutionnel par lequel ces garanties démocratiques s’affaiblissent effectivement.
Le malaise démocratique est souvent décrit à travers la défiance, l’abstention ou la « fatigue » des citoyen·nes, comme si la principale menace pesant sur la démocratie venait d’un désengagement populaire ou d’une demande croissante d’autorité. En fait, les citoyen·nes dans leur grande majorité sont insatisfaits mais ne rejettent pas la démocratie libérale. Il ne suffit donc pas de compter celles et ceux qui veulent « plus de démocratie » ou « plus d’autorité ». Il faut comprendre quels arbitrages les citoyen·nes font entre souveraineté populaire et État de droit, efficacité gouvernementale et contrôle du pouvoir, décision majoritaire et droits des minorités…
Comprendre comment les citoyen·nes arbitrent leurs préférences démocratiques est d’autant plus important que la polarisation partisane peut brouiller ces arbitrages. Les citoyen·nes ont en effet tendance à tolérer des atteintes aux garanties démocratiques lorsqu’elles sont commises par leur propre camp politique ou qu’elles permettent d’éviter la victoire du camp adverse. L’attachement abstrait à la démocratie ne garantit pas toujours la défense concrète de ses règles. Jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier certains principes démocratiques pour obtenir les politiques ou les dirigeants que nous préférons ?
En fait, derrière la saillance du référendum dans les discours des candidat·es à l’élection présidentielle s’affrontent des conceptions différentes de la démocratie. Le référendum peut répondre au désir de peser davantage sur des décisions dont les citoyen·nes se sentent dépossédé·es. Mais une démocratie ne se réduit pas au principe majoritaire. Tout dépend de ce sur quoi on vote, de qui déclenche la consultation, de la qualité de la délibération qui la précède, des droits que la majorité peut remettre en cause et des contre-pouvoirs qui subsistent… Une chose est la souveraineté qui élargit le pouvoir des citoyen·nes ; une autre est celle qui transforme la victoire en autorisation de s’affranchir de l’État de droit.
C’est pourquoi l’élection présidentielle sera aussi une compétition pour définir ce que signifie gouverner démocratiquement. Lorsque les candidat·es promettront de « rendre le pouvoir au peuple » une fois élu·es, il faudra demander : Quel pouvoir ? À quel peuple ? Par quelles institutions ? Avec quels droits pour celles et ceux qui se retrouvent minoritaires ? Et avec quels contre-pouvoirs face aux vainqueurs ?
L’élection de 2027 mettra finalement en concurrence plusieurs réponses à une question centrale : quelle démocratie voulons-nous ? Que cette question soit disputée n’est pas seulement un symptôme de crise. C’est aussi et surtout la preuve que la démocratie est redevenue un enjeu politique de premier plan.
Une Convention citoyenne pour la démocratie s’est ouverte à Lille (Nord), le 12 septembre 2026. Elle réunit citoyen·nes, parlementaires et membres de la société civile pour réfléchir à l’équilibre des pouvoirs et à la représentation politique dans le cadre du programme DemoCIS.
Frédéric Gonthier a reçu des financements de DemoCIS, ANR-24-RSHS-0001, France 2030, AMI SHS 2024.