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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

28.09.2026 à 16:23

Présidentielle : le moment de vérité pour Les Écologistes ?

Daniel Boy, Directeur de recherches émérite, Sciences Po
Les verts ont-ils intérêt à se rapprocher de LFI ou du PS pour la présidentielle ? Marine Tondelier devrait-elle se présenter ? L’unité du parti se joue lors de ces élections, avec un risque de fracture.

Texte intégral (1868 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les militants écologistes voteront en décembre pour acter leur stratégie présidentielle.

  • Le parti écologiste est fracturé : certains souhaitent une alliance avec La France insoumise (LFI), d’autres avec le Parti socialiste (PS). Le sénateur Yannick Jadot a été suspendu pour avoir soutenu Raphaël Glucksmann.

  • Quelles seraient les conséquences de ces différents choix (maintien d’une candidature verte, ou effacement au profit d’un autre parti) ?


Depuis quelques mois, la perspective des élections présidentielle et législatives plonge Les Écologistes dans une réflexion douloureuse sur la meilleure stratégie électorale à adopter. Malgré les efforts de leur secrétaire nationale Marine Tondelier, la solution d’une candidature unique de la gauche, issue d’une bien problématique primaire interpartis, semble définitivement écartée. Restent alors en théorie trois stratégies possibles : une alliance dès le premier tour de la présidentielle avec La France insoumise (LFI), le maintien d’une candidature indépendante des Écologistes, ou une alliance avec le Parti socialiste (PS).

On sait que la première solution est prônée par Sandrine Rousseau, la troisième sans doute souhaitée par le PS. Raphaël Glucksmann s’est du reste adjoint le concours de Yannick Jadot, sénateur écologiste et candidat lors de l’élection présidentielle de 2022. Ce dernier a finalement été suspendu pour trois mois par la direction des Écologistes qui lui reproche son soutien au candidat Place publique.

Dans ce contexte de tensions, le maintien d’une candidature écologiste indépendante demeure une possible solution de repli. Le mouvement des Écologistes est sans aucun doute divisé sur ce choix sans que l’on puisse évaluer quelle solution l’emporterait si les adhérents étaient consultés.

Histoire d’un dilemme ancien

Pour mieux comprendre cette situation, il faut revenir sur les raisons pour lesquelles Les Écologistes se trouvent confrontés à ce dilemme. Depuis leur fondation (1984) Les Écologistes ont obtenu leurs meilleurs résultats électoraux à la fois à l’élection européenne et aux élections locales (régionales, municipales).

Les modes de scrutins, proportionnels ou mixtes, de ces élections leur ont toujours permis de garder une certaine indépendance tout en négociant des accords bénéfiques avec des partenaires. Mais en raison de leur mode de scrutin de type majoritaire à deux tours, les élections présidentielle et législatives, posent aux Écologistes des problèmes difficiles à gérer.

Pour la présidentielle, le verdict des urnes a toujours été sévère puisqu’à l’exception de Noël Mamère en 2002, aucun candidat écologiste n’a dépassé le seuil de 5 % des suffrages exprimés. Le cas des législatives est pour eux particulièrement complexe : en règle générale, les Écologistes ont toujours plafonné en moyenne nationale aux environs de 3 % à 5 % des suffrages exprimés. Pour échapper à cette borne, ils ont choisi à deux reprises de passer des accords électoraux et programmatiques avec le PS. Ces accords procuraient aux Écologistes un certain nombre de circonscriptions (29 en 1997, 63 en 2012) au sein desquelles un candidat écologiste était le seul représentant de la gauche unie. C’est à la seule condition de cette stratégie d’union que les Écologistes ont pu accéder à l’Assemblée nationale.

Dans les années récentes, la mutation progressive d’un système partisan bipolaire (gauche/droite) à un mode tripolaire (gauche/droite/extrême droite) et la montée continue de l’abstention impliquant un risque d’élimination au second tour des candidats n’ayant pas recueilli au moins 12,5 % des inscrits ont contraint les partis de gauche à choisir une stratégie d’union dès le premier tour (et non comme autre fois quand le premier tour avait désigné le meilleur candidat au sein de la gauche).

Pour maximiser leur présence au second tour, les formations de gauche ont donc adopté depuis 2022 une stratégie de partage des circonscriptions destinée à ce qu’un seul candidat représentant l’une des composantes de la coalition de gauche soit présent dans un nombre donné de circonscriptions. Restait donc à déterminer le quota de circonscriptions accordé à chacun des quatre partenaires de la gauche et le critère de ces attributions. De fait, il apparaît que le critère majeur de cette distribution a été la force électorale de chacun des partis estimée à son score lors de l’élection la plus récente, c’est-à-dire en 2022, lors de la présidentielle.

À ce jeu, le score de Jean-Luc Mélenchon en 2022 (21,9 %) assurait à LFI la grande majorité des circonscriptions (320) tandis que les 4,63 % engrangés par Yannick Jadot apportaient aux Écologistes le monopole de candidature de gauche dans seulement 97 circonscriptions. Concrétisé par la création de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) cette méthode fut reprise pour une nouvelle répartition de circonscriptions dans le cadre du Nouveau Front populaire (NFP). La prise en compte des bons résultats de Raphaël Glucksmann à l’élection européenne qui venait de se dérouler se traduisit pas un meilleur quota de circonscriptions pour le PS (169) tout en maintenant une domination pour LFI (227) et une petite diminution pour les Écologistes (88) (cf. Daniel Boy, Jean Chiche « Rapports de force à gauche révélateurs de tensions » dans Le Vote sans issues : chroniques électorales 2024). Retenons donc que si cette même méthode est appliquée lors des élections législatives qui suivront la présidentielle de 2027, le résultat obtenu par Jean-Luc Mélenchon et par le candidat social-démocrate, comparé à celui de Marine Tondelier fournira la clé de répartition des circonscriptions.

Revenons alors au dilemme des Écologistes : un accord des Écologistes avec LFI (un renoncement à présenter un candidat écologiste à la présidentielle pour faciliter l’accès de Jean-Luc Mélenchon au second tour) vaudrait sans doute promesse d’être récompensé par un très bon accord électoral pour les législatives suivantes. À l’inverse un accord avec le PS limiterait sûrement le bénéfice électoral attendu (le PS à moins de circonscriptions à offrir, car il partage souvent ses zones de force dans les grands centres urbains avec les Écologistes) et il entraînerait sans doute de la part de LFI une punition électorale. Maintenir un candidat écologiste serait une stratégie prudente puisque les Écologistes pourraient espérer une répartition au moins équivalente à celles de 2O22 et de 2024.

Quelles affinités idéologiques avec LFI et le PS ?

À ces considérations de stratégie électorale, il faut maintenant ajouter la question des affinités idéologiques. Le PS se présente aujourd’hui dans une configuration idéologique clairement orientée à gauche ne se revendiquant jamais d’une social-démocratie, mais luttant contre un capitalisme « autoritaire, débridé, ou prédateur ». Sur cette base, rien ici qui puisse choquer des adhérents et sans doute une majorité d’électeurs écologistes. Sur les questions environnementales, une série de mesures techniques sont proposées, sans rien de très spectaculaire, mais en intégrant l’essentiel des exigences écologistes.

Un point particulier concerne la question du nucléaire qui a longtemps empoisonné les relations entre socialistes et écologistes. Dans le projet socialiste actuel, la formule « Le nucléaire autant que nécessaire, les énergies renouvelables autant que possible » ne lève pas toutes les ambiguïtés, car elle ne dit rien d’un point crucial : peut-on admettre (comme les formations du centre, de la droite et de l’extrême droite) de mettre en chantier de nouvelles centrales nucléaires (type EPR2) « si nécessaire » ? Le point est d’autant plus crucial que Raphaël Glucksmann s’est déclaré partisan de cette solution (contrairement à son référent écologiste, Yannick Jadot).

Avec LFI, les relations sont plus complexes. Sur les questions environnementales, les prises de position vont souvent au-delà de ce que préconise le programme écologiste. Une mesure emblématique est proposée : il s’agit de constitutionaliser la « Règle verte » c’est-à-dire l’obligation de « ne pas prélever sur la nature plus de ressources renouvelables que ce qu’elle peut reconstituer, ni de produire plus de déchets que ce qu’elle peut supporter ». Mais on compte des divergences notables sur l’Europe, violemment mise en question par LFI, alors que les Écologistes ne s’inquiètent qu’avec retenue de ses politiques néo-libérales. Restent les doutes sur la poursuite de l’aide à l’Ukraine en guerre et, plus grave encore, le soupçon d’une bienveillance à l’égard de Poutine. Deux points qui renforcent la possibilité d’une crise majeure au sein des Écologistes si le choix était fait de soutenir Jean-Luc Mélechon dès le premier tour.

Le maintien de la candidature de Marine Tondelier aurait finalement une dernière vertu : celle d’affirmer que les Écologistes, bien que gravement mis en question par la concurrence des insoumis, présentent une offre politique plus ouverte, plus tolérante, peut-être moins violente. Car faute de se distinguer de ses dangereux concurrents, le parti des Écologistes, qui a subi bien des échecs ces derniers mois, pourrait bien être une espèce en voie de disparition.


Cet article est publié en partenariat avec la revue Telos.

The Conversation

Daniel Boy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (1624 mots)

L’ESSENTIEL

  • En novembre, un questionnaire sur les violences sexuelles sera adressé aux élèves de la maternelle à la terminale.

  • Conçu par le ministère de l’éducation comme un outil de repérage, peut-il libérer la parole des victimes ?

  • Le problème se situe souvent au niveau de la réception de cette parole, disent les recherches sur le sujet.


Le ministère de l’éducation nationale a annoncé qu’un questionnaire sur les violences sexuelles serait bientôt soumis à des millions d’élèves, de la grande section de maternelle à la terminale. Anonyme ou nominatif selon le choix de l’enfant, il est présenté comme un outil de repérage systématique.

L’intention affichée est claire : permettre à davantage d’enfants victimes de violences sexuelles de parler. Mais recueillir la parole d’un enfant et la faire réellement entendre sont deux opérations bien différentes.

Faire parler ne suffit pas

La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) l’a dit : les enfants parlent, mais les adultes ne les protègent pas toujours.

Le problème n’est donc pas seulement celui du silence des enfants, c’est celui de la réception de leur parole par les institutions et les adultes qui les entourent. Dès lors, un questionnaire peut-il changer cette réception ? Peut-il transformer la manière dont les adultes perçoivent, ou non, les enfants comme des interlocuteurs crédibles ?

Cette question de la crédibilité n’est pas propre à l’enfance. Lorsqu’une femme adulte révèle des violences sexuelles, son témoignage est régulièrement discrédité. Pour les enfants, le doute est encore plus systématique : on les soupçonne de mentir sur tout et tout le temps.

Depuis 2022, je mène une thèse de sociologie sur le parcours de prise en charge des personnes mineures victimes de violences sexuelles et d’inceste. Mes travaux montrent que cette parole est prise dans un double rapport de domination : celui, générationnel, entre adultes et enfants, et celui, institutionnel, entre professionnels et usagers. Ces rapports de domination sont eux-mêmes alimentés par le genre, l’âge, la classe, la race et les représentations liées au handicap.

Le doute comme culture professionnelle

Le doute face à la parole recueillie n’est pas seulement une posture individuelle : c’est aussi une méthode, érigée en culture professionnelle partagée. Mais s’il y a des doutes qui permettent l’action de protection en obligeant à vérifier, à recouper, à sécuriser une décision, il y a aussi des doutes qui immobilisent, qui paralysent l’action protectrice.

Ces derniers s’organisent autour de trois figures disqualifiantes récurrentes. La première est celle de « l’enfant menteur », une figure dont les racines plongent dans l’histoire de la psychiatrie et qui continue d’irriguer les routines professionnelles sous forme de « cas typiques ».

Un exemple fréquent concerne des adolescentes perçues comme pratiquantes d’une religion : lorsqu’elles dénoncent un viol, on les soupçonne de mentir, en supposant qu’elles inventeraient cette accusation pour dissimuler une relation sexuelle hors mariage qu’elles ne pourraient pas assumer.

La deuxième est celle de « l’enfant qui se trompe », assigné à une immaturité cognitive supposée : l’expertise institutionnelle s’octroie alors le droit de corriger le vécu de l’enfant, au nom d’une vérité qui lui échapperait à lui-même. C’est par exemple le cas pour des enfants plutôt jeunes, qui n’ont pas encore eu de relation sexuelle par pénétration vaginale ou anale, les professionnels vont supposer que l’enfant se trompe en raison d’une non-connaissance de son anatomie.

La troisième consiste à ramener le récit de violences à des causes extérieures (conflit de séparation parentale, suggestions induites par le parent protecteur) ce qui a pour effet de suspendre le crédit que l’institution accorde à l’enfant.

Le handicap, qu’il concerne la victime ou l’agresseur, sature ces grilles de lecture et tend à être pathologisé. Du côté de l’agresseur, la violence est requalifiée en simple « absence de limites ». La responsabilité de la prévention se déplace alors vers l’enfant lui-même, qui se retrouve sommé de développer sa propre capacité à se protéger du danger.

Du côté de la victime, c’est l’inverse qui se produit : son récit est systématiquement relu à travers le prisme de sa déficience, qui devient un statut maître, au point d’effacer le récit de la violence lui-même.

Ces figures disqualifiantes opèrent en amont et en aval de la parole recueillie, dans la manière dont cette parole sera ensuite interprétée.

Une parole sans cesse négociée

Pour être « entendue » et déclencher une mesure de protection, la parole d’un enfant doit répondre à une triple exigence de lieu (parler au bon endroit), de temps (parler au bon moment) et de posture. L’enfant doit ainsi évaluer, souvent seul, quels sont le bon moment et le bon endroit pour révéler des violences (un temps seul avec un professionnel, le temps formel d’une audition, un espace individuel en dehors des lieux collectifs, etc.).

L’institution n’écoute pas seulement ce qui est dit, elle observe la manière dont l’enfant se positionne vis-à-vis de son agresseur et de son système familial. Le rejet explicite de l’agresseur apparaît comme une variable pivot de la crédibilité accordée à l’enfant. Comme si un enfant qui continue d’aimer, ou de ne pas rejeter frontalement la personne qui lui fait du mal, devenait de ce fait moins crédible.

Un questionnaire scolaire, quelle que soit sa qualité, ne peut à lui seul recréer les conditions de lieu, de temps et de posture nécessaires à ce que la parole soit reçue dans de bonnes conditions. Il peut amorcer une révélation, mais il ne garantit en rien la suite du parcours institutionnel de cette parole.

Ce constat renvoie à un fait sociologique plus large : les institutions détiennent un monopole de la production légitime de vérité. Ce sont elles qui décident quelles paroles sont crédibles et lesquelles ne le sont pas. Or, les institutions sont familialistes, c’est-dire que la famille constitue un objet à protéger en tant que tel. Elles tendent ainsi à privilégier l’évitement du conflit et le maintien du lien familial, parfois au détriment direct de la mise à l’abri des personnes mineures en danger.

Ce que le questionnaire peut, et ne peut pas, faire

Le questionnaire de l’éducation nationale peut, dans une certaine mesure et sous certaines conditions, permettre la formulation d’une révélation : il répond ainsi partiellement à l’exigence du moment, en instaurant un temps spécifique.

Mais un outil de repérage ne suffit pas à transformer la manière dont la parole des enfants est ensuite reçue. Il ne va modifier ni les figures disqualifiantes qui structurent le doute professionnel, ni le caractère familialiste des institutions, ni la tendance à traiter chaque affaire de façon isolée plutôt que comme le symptôme d’un rapport de domination généralisé entre adultes et enfants.

La philosophe Miranda Fricker a proposé le concept d’injustice testimoniale pour décrire ce phénomène : le fait d’accorder d’emblée moins de crédit à la parole de quelqu’un en raison de son statut social ou de son identité, indépendamment du contenu de ce qu’il dit. Les figures de « l’enfant qui ment » ou « qui se trompe » en sont des manifestations concrètes : elles agissent comme des filtres qui abaissent la crédibilité de l’enfant avant même que sa parole ne soit véritablement examinée.

Ce déficit de crédibilité se loge ainsi dans la réception, pas dans le recueil : un questionnaire ne change rien aux catégories de jugement des professionnels qui décideront ensuite de croire ou non ce qui a été dit. Mais ce risque n’est pas une fatalité, il pointe précisément l’endroit où portent les marges de progrès.

The Conversation

Jeanne Devèze est membre de la Commission Indépendante sur l'inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants (CIIVISE).

26.09.2026 à 09:14

La visite du pape, une communion médiatique unique en son genre

Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe
Olivier Mathonat, Enseignant chercheur à l'Ircom - Docteur en communication, Université Bourgogne Europe
Le séjour papal va rassembler des dizaines de millions de spectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

Texte intégral (1989 mots)

L’ESSENTIEL

  • La visite du pape en France du 25 au 28 septembre 2026 déplace les foules, et les fidèles souhaitant « voir » Léon XIV sont très nombreux.

  • Mais le séjour papal va surtout rassembler des dizaines de millions de téléspectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans.

  • Cette visite et sa retransmission sont l’occasion de se replonger dans un ouvrage devenu un classique des sciences sociales, La Télévision cérémonielle, de Daniel Dayan et Elihu Katz, paru au début des années 1990.


Dès sa parution en 1992, Media Events. The Live Broadcasting of History (La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, Presses universitaires de France, 1996), de Daniel Dayan et Elihu Katz, a ouvert un domaine de recherche fécond. Leur livre posait des concepts sur une dimension cruciale de la vie des communautés (nationales, religieuses, politiques, etc.) se rassemblant pour « communier » médiatiquement, autour d’un événement à portée historique. Or, « le pape en voyageur » relève bien de cet événement total, tout à la fois religieux, politique et médiatique.

D’ailleurs, les « médias cérémoniels » ne sont pas qu’audiovisuels : les deux instances (rites et médias) entretiennent depuis toujours un rapport mettant en jeu leurs effets symboliques, politiques et institutionnels. Et dans le contexte contemporain, les médias jouent un rôle de légitimation, mais aussi de « monumentalisation » des cérémonies qu’ils diffusent, en créant une image officielle et collective magnifiée.

« Mass-médias » et communauté émotionnelle

Événement majeur que la visite d’un pape, certes, mais Histoire en direct, aussi, et « avec un grand H », si on peut dire. Les historiens d’ailleurs, s’accordent à dater du couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin 1953, la véritable naissance de la télévision comme « mass-média ».

Les « médias cérémoniels » sont moins les simples courroies de transmission technique que les cérémoniaires, véritablement, en permettant aux téléspectateurs de vivre une expérience rituelle à distance. Le fait que le rite soit médiatisé n’est pas une concession faite au monde contemporain qui dévaluerait la cérémonie par une désacralisation technique. Au contraire, le rite s’en trouve démultiplié, et fait advenir la possibilité d’une cérémonie universelle à laquelle participent « des spect-acteurs » : en effet, les témoins d’un rite communautaire en sont aussi les acteurs par leurs regards, nécessaires pour que la performance rituelle ait lieu par la légitimation qu’ils confèrent à la cérémonie.

Surtout, les téléspectateurs – catholiques prioritairement concernant cette visite de Léon XIV – se constituent en « communautés diasporiques », communiant devant l’événement, avec la personnalité historique qui en est l’acteur principal, et les valeurs partagées par ceux qui regardent, ensemble.

Cette notion de « communauté diasporique », dans le prolongement des travaux de Daniel Dayan, définit ces publics épars qui se trouvent réunis devant un événement historique télévisé. Et qui ont l’intuition et même la conscience de « vivre cela ensemble », même si pas rassemblés physiquement. Il s’agit d’une communauté en quelque sorte émotionnelle, ses membres sachant qu’ils vivent ceci en direct, et ensemble.

Un temps suspendu

Avec Media Events, D. Dayan et E. Katz se sont attachés aux rituels médiatisés, jusqu’à définir un genre télévisuel spécifique. Celui-ci est envisagé par les deux sociologues comme une sorte de « trêve médiatique », puisque ces émissions, et là est l’un de leurs traits définitoires, interrompent le cours habituel des programmes télévisés, par la retransmission en direct des moments historiques, en même temps qu’elles stoppent la routine de ceux qui les regardent.

Oui, le média rituel suspend le cours ordinaire des programmes, les bouleversent pour imposer son événement comme priorité, souvent pendant de longues heures, avec une temporalité lente qui est véritablement celle du rite in situ. Ainsi en va-t-il des investitures, couronnements, funérailles, ouvertures et clôtures de Jeux olympiques et de Coupes du monde… Disparité de ces événements (religieux, politiques, sportifs…), mais unité de leur caractère rituel.

Et puis ces cérémonies sont organisées en dehors des studios de télévision – cet « extérieur » pouvant être de nature très diverse : un stade, une cathédrale, un palais ou une place emblématique, voire plusieurs lieux simultanément, dans le cas d’une cérémonie intégrant un défilé (ce qui est le cas pour Léon XIV). Les journalistes sont alors « transformés en prêtres, en « photographes de noces », en convives », ce qui les conduit à adopter « une révérence qui touche à la componction ». Et, en règle générale, l’ironie ou les discours critiques ne sont pas de mise dans les commentaires de l’événement historique médiatisé.

D’ailleurs, autre événement papal, aux antipodes d’une visite officielle télévisée : le conclave. En aucun cas, les caméras ne peuvent entrer dans le Vatican (sauf celle, fictionnelle, d’un réalisateur, cf. le film du même nom, d’Edward Berger, en 2024). Et ce conclave est vécu depuis l’extérieur, de seconde source. C’est essentiellement un événement commenté, par experts et spécialistes. Et seul le moment « de la fumée blanche » – crescendo dramaturgique ! – lui permettra d’accéder au statut d’événement médiatique ritualisé : alors, bouleversement des programmes, constitution instantanée de la « communauté diasporique » des catholiques vivant, on y revient, « l’Histoire en direct » : Habemus papam…

Caractériser les « Media Events »

Dans un article publié dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin, en 2008, Daniel Dayan reformulait quatre facteurs principaux (déjà présents dans la publication de 1992) et observait trois éléments distinctifs par rapport à la première proposition, imputés à des changements de contexte pendant les seize années qui séparent ces deux publications.

Les éléments qu’il relève comme essentiels et stables pour définir les Media Events sont :

  • « l’emphase », c’est-à-dire l’omniprésence de l’événement diffusé sur tous les écrans ; et désormais sur les tablettes, téléphones, ordinateurs. La dissémination numérique n’entrave en rien la participation médiatique en direct, pouvons-nous ajouter ;

  • « le caractère performatif » des cérémonies retransmises, qui ne sont pas des spectacles ou des reconstitutions, mais font l’histoire en direct ;

  • « la loyauté » de la part des diffuseurs à l’égard du récit proposé par les organisateurs ;

  • « l’expérience partagée », qui dépasse le simple fait pour une large audience de regarder le même programme de façon mais contribue à « la construction ou la reconstruction du “nous” ».

Une lecture possible en « fonctions » attribuées aux « médias rituels » nous a amené à en repérer cinq :

D’abord, une fonction testimoniale : les images des médias rituels témoignant de quelque chose qui est advenu, en le montrant, comme pour en assurer la véracité, l’authenticité.

De même, les médias rituels « monumentalisent » l’événement, en en construisant une image officielle que la mémoire collective gardera ; en le restituant, surtout, à travers le prisme idéalisé qui fonde le principe rituel. Et puis à travers, ensuite, les ouvrages de commémoration, les numéros spéciaux, etc.

Ensuite, les médias rituels légitiment les événements qu’ils retransmettent. Accéder à la médiatisation rituelle, c’est de facto, pour une personnalité, être reconnue comme légitime. Et déjà par les institutions organisant la réception, et co-actrices du rite. On perçoit autour de la visite de Léon XIV, les tensions ou « tractations » avec l’Élysée, qui concernaient le programme « officiel » souhaité par les uns, et accepté – ou pas – par les autres.

Les médias rituels « vectorisent » de même les événements rituels, leur offrant une audience parfois planétaire.

Enfin, les médias rituels procèdent à une dramatisation des événements qu’ils retransmettent, par leur solennité, et les séquences historiques diffusées : discours, réceptions officielles, messes et bénédictions pour le pape.

La singulière inversion, de l’actualité à l’histoire

Les médias rituels inversent radicalement les critiques parfois faites aux médias, de diffuser un flot amnésique d’actualités, remplaçant chaque jour, chaque heure, celles de la veille. Avec la diffusion de rites télévisuels, ils font taire ces reproches. Car l’événement retransmis met les téléspectateurs en prise directe avec « l’Histoire en train de se faire ». Le premier adjectif caractérisant la visite de Léon XIV est précisément « historique ».

Plus largement, les changements politiques et institutionnels apportés par ces visites voient l’invité reçu rituellement – souverain, président, pape – venir donner du sens, clarifier des positions, rappeler des « choses importantes » (principes, valeurs…). Et souvent produire des transformations qui agissent par cette cérémonialité dramatisant des propos performatifs. Histoire déjà lointaine, on pense aux évocations historiques de Charles de Gaulle, « Vive le Québec libre ! », ou « Je vous ai compris » à propos de l’Algérie française.

Il est peu probable pour que le voyage de Léon XIV cette semaine en France échappe à cette règle de « l’Histoire produite en direct », à travers sa retransmission télévisuelle durant quatre jours. Et il est possible que ses propos officiels concernant l’actualité politique et législative française trouvent une résonance particulière, à portée historique, en rappelant aussi la position de l’Église.

Pour le reste, les millions de catholiques aussi rassemblés devant leurs postes de télévision contribueront à retremper leur foi, ainsi que leur sentiment d’appartenance à l’Église, par l’intensité de la séquence médiatique « vécue ensemble ». Miracle, sans doute, de la « télévision cérémonielle »…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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