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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques


Texte intégral (5866 mots)

Connaissez-vous trois provinces chinoises ? Pour comprendre la Chine de Xi, il faut sortir de Pékin et de Shanghai. Notre nouvelle série part à la rencontre des espaces où se construit une autre figure du futur. Pour recevoir cette série, abonnez-vous au Grand Continent

Chengdu se situe dans la province du Sichuan, l’un des poumons verts de la Chine. La ville est entourée d’une zone humide où l’on compte de 250 à 300 jours couverts par an et où l’on mange la nourriture la plus pimentée du pays. Le ciel est gris et bas toute l’année, il pleut des pluies tropicales l’été et il fait froid l’hiver, bien que les températures ne descendent que rarement en dessous de zéro. C’est la ville « paradis » où il fait bon vivre, en tout cas c’est ce qu’on dit d’elle ailleurs en Chine. Sichuan c’est également l’une des provinces les plus endettées en volumes 1, aux côtés de collectivités bien plus riches, plus industrialisées et plus proches des centres du pouvoir, comme le Zhejiang ou Tianjin. Le Sichuan n’est pas pour autant à la traîne : cinquième économie provinciale, c’est la première de la Chine « occidentale ». La province et ses habitants sont connus pour leurs jeux d’argent. On dit qu’ils ont inventé des tables de mahjong recouvertes d’un tissu absorbant les sons pour échapper aux oreilles attentives des policiers qui reconnaissaient les lieux de jeu interdits au bruit des pièces qui s’entrechoquent. Avant leur interdiction par les autorités, on jouait au mahjong dans les maisons de thé, à la fraîcheur de petites forêts de bambou, plante qui participe au folklore du lieu ainsi qu’au régime du panda, animal emblématique de la région.

Si l’on devait la caractériser, le Sichuan serait l’opposé de Pékin : une province « informelle ». Cela se voit dans la chaleur étouffante de l’été, lorsque les Sichuanais boivent de la bière autour de fondues chinoises, le huoguo (dont la paternité est disputée avec la ville voisine de Chongqing), pour transpirer. C’est dans ce type d’établissement, avec un tablier en plastique autour du cou, que se nouent toutes sortes de contrats, légaux, illégaux, formels ou informels, parfois juteux. À la manière des récits d’aventure d’antan, on serait presque tenté d’expliquer que c’est ce « climat » particulier, combiné à la proximité d’universités de qualité, imbriqué dans un tissu économique dynamique et fort d’une tradition militaire liée à la présence de l’armée de l’air, qui fait aujourd’hui de Chengdu et de sa province l’un des hauts lieux des attaques cyber-offensives chinoises. Surprenant peut-être, mais corroboré par les faits. L’armée chinoise fait de plus en plus appel à des entreprises privées plutôt qu’à ses propres effectifs pour ses missions cyber. Et Chengdu est l’un des centres névralgiques de cette activité. Outre son vivier d’ingénieurs et son lien particulier avec l’armée, elle posséderait cette « touche », cette aisance dans les zones grises – bref, des caractéristiques plus ou moins objectivables qui font indéniablement d’elle un lieu propice au développement d’activités à la marge de la légalité. Toutefois, et comme pour tout sujet en Chine, le Sichuan est en concurrence avec d’autres provinces, principalement avec le Hubei, dans le secteur du cyber ainsi que dans d’autres domaines qui y sont intimement liés, comme l’intelligence artificielle. Cette concurrence oblige Chengdu à innover, mais aussi à être parfois peu regardante sur la sécurisation de cette activité, afin de continuer à remporter les contrats d’État qui la font vivre — l’épisode i-Soon en témoigne.

Chengdu et le renouveau du « Troisième front » dans le domaine aéronautique et cyber

À partir du milieu des années 2010, Xi Jinping a remis au goût du jour le « Troisième front » 2, un programme militaire majeur lancé par Mao Zedong. Le Sichuan avait intégré ce dispositif dès les années 1960. L’objectif affiché était de délocaliser les écosystèmes et les chaînes industrielles militaires des zones côtières vers des provinces enclavées et difficiles d’accès, comme le Sichuan, adossé au plateau tibétain et aux monts Hengduan, mais aussi le Ningxia, le Gansu ou le Hubei, afin de pouvoir mobiliser ce troisième « front » en cas de destruction des premier (les régions côtières) et deuxième (les villes intérieures jouxtant ces zones).

C’est à partir de cette période que la province a acquis une spécialisation militaire, d’abord dans le domaine de l’aérospatial, puis dans celui des capacités cyber. Cette orientation initiale s’explique par la présence d’une base de lancement satellitaire à Xichang, dans le sud de la province  ; d’une base aérienne à Qionglai, à l’ouest de Chengdu  ; et de la base de Fenghuangshan, au nord de la ville. L’actualité provinciale de 2026 témoigne d’une activité continue dans ce domaine : le Sichuan a accueilli la Journée nationale de l’espace 3, et Chengdu a organisé la quatrième édition de sa conférence sur l’industrie spatiale 4, en présence du gouverneur de la province. Des appareils militaires chinois inédits sont par ailleurs régulièrement aperçus survolant la ville, comme ce fut le cas en 2024 avec ce qui serait, selon les experts, un avion de sixième génération 5.

La doctrine du Troisième front a été abandonnée dans les années 1980, laissant derrière elle des usines désaffectées que la nature a peu à peu réinvesties 6. La réforme militaire de 2015 et la création de la Force de soutien stratégique, depuis lors démantelée en 2024, ont réactivé le Troisième front du Sichuan. Outre des zones escarpées et difficiles d’accès, la province dispose de plusieurs atouts revalorisés dans les nouvelles considérations géopolitiques de Pékin : un vivier continuellement renouvelé de jeunes recrues formées dans les universités locales, des entreprises proches des instances militaires et étatiques, ainsi qu’un sous-sol riche en matériaux critiques. Avec le temps, Chengdu s’est toutefois davantage tournée vers une industrie militaire tertiarisée, « de services », que de production, sans pour autant abandonner ce dernier objectif.

Le développement de forces cyber privées sichuanaises au service de l’État

Une activité plus secrète a été révélée par la fuite, sur GitHub en 2024, des données de l’entreprise sichuanaise i-Soon (Anxun Information Technology Co. ; 安洵信息技术有限公司). Cette société, aujourd’hui inactive, aurait mené des opérations cyber pour le compte du gouvernement chinois ou de branches provinciales de certains ministères, dont le ministère de la Sécurité d’État 7. Selon les documents fuités, l’entreprise aurait piraté, pour le compte de commanditaires d’État, des cibles telles que des ministères, des opérateurs de télécommunications ou des universités de pays tiers. En France, Sciences Po figure sur cette liste. Mais les pays les plus touchés, d’après les informations disponibles, seraient des pays voisins de la Chine.

Cet épisode n’est pas anecdotique. Il témoigne de l’expansion de l’industrie cyber chinoise. Selon le média technologique 36Kr, celle de Chengdu affiche, depuis 2018, une croissance annuelle supérieure à 20 % 8. Le secteur s’y structure autour de trois types d’acteurs : les leaders nationaux (奇安信 Qi An Xin, 启明星辰 Venustech, 华为 Huawei), les entreprises de rang national dotées d’entités provinciales (中国网安 China Cybersecurity, 亚信安全 Asiainfo Security) et les entreprises de rang provincial (科来 Colasoft, 迈普通信 Maipu Communication,), catégorie dans laquelle se range i-Soon 9. Plusieurs observateurs établissent un lien entre i-Soon, d’autres entreprises cyber sichuanaises (Chengdu 404 par exemple), et l’APT41 (Advanced Persistent Threat 41), un groupe de pirates informatiques criminels à l’origine, que Pékin mobilise depuis 2015 pour des opérations d’espionnage hors de Chine. Certains de ses membres suspectés, toujours recherchés par le FBI 10, seraient des employés de Chengdu 404.

L’essor de Chengdu dans l’écosystème de la défense s’inscrit dans une redistribution des cartes au plus haut sommet de l’État. Avec la réforme de l’Armée populaire de libération et la création, en 2015, de la Force de soutien stratégique, démantelée en 2024, l’armée se serait délestée des opérations d’espionnage industriel et de vol de propriété intellectuelle au profit du ministère de la Sécurité d’État 11. Toutefois, dans les faits, le ministère de la Sécurité publique (l’équivalent des forces de police) est également souvent cité comme donneur d’ordre – ce qui témoigne de la concurrence de ces deux ministères dans la sphère cyber. Ces deux instances auraient recours à la contractualisation avec des entreprises provinciales, du Sichuan et d’ailleurs. Le choix des cibles revient le plus souvent aux bureaux locaux des ministères de la Sécurité d’État et de la Sécurité publique. Les analystes, toutefois, n’en présentent jamais de preuves irréfutables. Le Département de la Justice américain semble néanmoins établir un lien clair entre les employés d’i-Soon et des opérations menées pour le compte du Ministère de la Sécurité publique et de la Sécurité d’État, puisque certains d’entre eux sont encore activement recherchés 12.

Le Sichuan, contributeur à la politique chinoise de fusion civilo-militaire dans le secteur de la cybersécurité

Chengdu ne cache pas son ambition de devenir le leader chinois de la cybersécurité : la ville entend contribuer ouvertement au projet de Xi Jinping de faire de la Chine une « Puissance cyber de premier plan » (网络强国) 13. Dès 2018, Chengdu incite les entreprises, les universités, l’État et la municipalité à former un « cluster » et à travailler horizontalement. Un document municipal propose ainsi un « Plan cybersécurité » 14 pour la ville, qui se donne pour ambition de devenir une « zone d’innovation pour l’intégration civilo-militaire » :

« Nous mettrons en place un institut de recherche et une base industrielle d’intégration civilo-militaire pour la cybersécurité, établirons des mécanismes de transfert bidirectionnel des résultats scientifiques et technologiques dans ce domaine entre les secteurs militaire et civil, formerons des talents polyvalents, encouragerons l’innovation collaborative dans les technologies militaires et civiles et le partage des ressources d’innovation scientifique et technologique, et formerons un modèle d’intégration et de développement approfondis des technologies, des talents et des industries militaires et civiles. »

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, la politique de fusion civilo-militaire a pris une tournure bien plus ambitieuse que sous ses prédécesseurs. Il ne s’agit plus seulement de mettre en place des « pipelines » clairement identifiés entre les sphères civile et militaire, à l’image des sept universités financées par le ministère de l’Industrie et des Technologies de l’Information (MIIT) et baptisées « Sept fils de la défense nationale » (国防七子). Xi pousse la logique plus loin : il faudrait tisser des liens entre les secteurs civil et militaire dans tous les domaines, aussi bien dans la R&D privée que dans les universités civiles les plus reconnues. C’est ainsi que l’université du Sichuan (四川大学), établissement civil situé au cœur de Chengdu, a été choisie par le ministère de l’Éducation et l’Administration chinoise du cyberespace 15 pour y créer un centre de recherche et une école formant des talents en cybersécurité jusqu’au niveau du doctorat 16. La municipalité indique que l’université a déjà mis en place des conventions de stage et des laboratoires communs avec des entreprises du secteur, dont Chengdu 404, l’une des sociétés privées déjà associées à des activités cyber offensives pour le compte du gouvernement chinois.

L’université d’électronique de Chine (UESTC, 电子科技大学), également basée à Chengdu, est rattachée depuis 2016 à la SASTIND (Administration d’État pour la science, la technologie et l’industrie de défense nationale) et au ministère de l’Éducation 17. Elle forme elle aussi des talents en cybersécurité. Son École de sécurité du cyberespace, fondée en juillet 2015 18, s’appuie notamment sur le Laboratoire national de technologie anti-brouillage des communications, un domaine proprement militaire. L’UESTC ne semble toutefois pas entretenir de liens particuliers avec les entreprises soupçonnées de conduire des opérations offensives et semble institutionnellement plus proche des institutions militaires que du tissu entrepreneurial flou dans lequel évolue Chengdu 404.

Non seulement Chengdu forme les talents, mais la ville s’enorgueillit aussi de dénicher les « pépites » nationales, pour le secteur privé comme pour le secteur public, y compris militaire. Depuis 2018, la ville accueille ainsi la « Coupe de Tianfu » (天府杯), l’équivalent chinois des hackathons français ou du Pwn2Own américain. Des équipes universitaires et des laboratoires d’entreprises s’y affrontent pour percer les vulnérabilités de différentes cibles. Ces compétitions sont organisées en vase clos, les équipes chinoises ne participant plus, depuis cette date, aux compétitions internationales similaires, afin d’éviter toute fuite des cerveaux. Certains rapports estiment probable 19 que les vulnérabilités découvertes sur des produits « non chinois » soient ensuite transmises au ministère de la Sécurité publique et que les meilleurs hackers soient directement approchés par ses services. La compétition permet ainsi d’identifier à la fois les talents les plus prometteurs et des vulnérabilités encore inconnues, ancrant un peu plus le territoire sichuanais dans une logique de promotion des capacités offensives.

Le développement de la cyber imbriqué dans le maillage de la ville de Chengdu

À Chengdu, des lieux et des événements permettent d’observer les liens directs entre les sphères privée, publique, civile et militaire dans le cyberespace. Le « cluster » cyber s’organise autour de sites voués à la cybersécurité ou à la fusion civilo-militaire. En 2022, la ville obtient avec Chongqing la labellisation par le MIIT d’un parc industriel national de cybersécurité interrégional (成渝地区), distinguant quatre sites à Chengdu.

Gaoxin (高新园) constitue la base R&D de l’écosystème cyber du Sichuan, tournée vers le secteur militaire. On y trouve le premier parc industriel chinois entièrement dédié à la cybersécurité : le Parc national de l’industrie de la sécurité de l’information de l’Ouest (国家西部信息安全产业园). Il a été créé autour du laboratoire de cryptographie de l’entreprise publique d’électronique de défense CETC, l’Institut n°30 (中国电科第三十研究所), et de ses filiales commerciales.

Tianfu (四川天府新区) abrite les infrastructures scientifiques les plus avancées de la ville (supercalculateurs, laboratoires nationaux, incubateurs d’entreprises innovantes). Créée en 2014, cette zone soutient les forces scientifiques et technologiques stratégiques nationales dans tous les domaines ciblés par la Chine, dont la cybersécurité, et précède ainsi les politiques cyber chinoises. Elle attire des scientifiques et des ingénieurs de renom grâce à des financements spécifiques.

Shuangliu (双流园) abrite un pôle industriel aérospatial préexistant, en adéquation avec la vocation de Chengdu de servir le secteur cyber tout en maintenant une activité de production. Cette zone concentre la chaîne de production de l’innovation de la ville.

Jinjiang (锦江园), enfin, se spécialise dans les applications commerciales du cyber 20.

Les quatre pôles remplissent ainsi, en théorie, des fonctions différenciées, un secteur tout entier étant irrigué par les talents formés dans les universités de la ville.

Une double concurrence féroce : l’IA et Wuhan

En réalité, la plupart de ces sites préexistent aux politiques de développement cyber et ne visent pas uniquement à faire progresser la cybersécurité. L’intelligence artificielle et les biotechnologies sont également des sujets de préoccupation pour les décideurs publics chinois. La soutenabilité du secteur cyber peut être interrogée alors qu’il entre désormais en concurrence, pour les moyens humains et financiers, avec le développement à marche forcée de l’intelligence artificielle inscrit dans le Plan quinquennal 21. Ce changement de cap est documenté depuis 2024 par les analystes du géant national de la cybersécurité Qi An Xin 22, qui constatent une allocation nette du capital vers l’IA. Si les entreprises de cybersécurité ont continué d’être financées en 2024, c’est presque exclusivement parce qu’elles se sont recentrées sur des points de recoupement avec l’IA, comme la sécurité des données et la détection de deep fakes, plutôt que sur la cybersécurité « classique ». Un autre rapport sur les financements privés 23 en Chine souligne l’accentuation de cette tendance : le nombre d’entreprises de cybersécurité financées via la bourse a diminué de 60 à 20 entre 2024 et 2025. Après 2023, les données sur les financements publics de Chengdu et du Sichuan sont introuvables. Il est donc difficile de dire si la province suivra la trajectoire nationale. Tout pousse néanmoins à le croire : le Sichuan compte parmi les provinces les plus endettées en volume de Chine (la cinquième) et subit de plein fouet la crise du secteur de l’immobilier depuis l’effondrement d’Evergrande en 2021. Il est probable qu’elle cherchera à s’insérer dans les grands programmes nationaux de sciences et de technologie pour continuer à se financer — des programmes très largement tournés vers l’IA.

Le secteur cyber de Chengdu n’est pas seulement concurrencé par l’essor de l’IA. Il doit également compter avec une autre rivale  : Wuhan, et l’ensemble de la province du Hubei. En 2016, Wuhan a reçu un mandat direct de l’Administration chinoise du cyberespace pour créer une base de formation des talents et d’innovation dans le domaine de la cybersécurité 24. Parmi les 200 entreprises qui y sont accueillies, figurent la moitié des 50 plus grandes entreprises chinoises du secteur 25. Par ailleurs, le Hubei devance aujourd’hui le Sichuan en matière de formation 26 aux métiers de la cybersécurité. Si le Sichuan demeure classé par la presse spécialisée 27 parmi les provinces leaders du secteur, le Hubei reste quant à lui dans la catégorie des « challengers » (挑战者梯队). Chengdu dispose toutefois d’atouts non négligeables pour opérer un virage « IA + sécurité » 28 qui lui permettrait de faire monter en puissance ses deux secteurs de manière parallèle, un pari plus difficile à tenir pour le Hubei qui n’a pas encore de cluster consolidé.

L’ambiguïté de Chengdu

Chengdu incarne un cas d’école de la fusion civilo-militaire version Xi Jinping : moins une politique pilotée depuis Pékin par un petit nombre d’institutions dédiées qu’un maillage diffus, où universités civiles, entreprises privées, parcs industriels et compétitions de hackers convergent vers les mêmes objectifs stratégiques, sans qu’aucun acteur isolé ne porte seul la responsabilité — ni la preuve irréfutable — du lien avec l’appareil de sécurité de l’État. C’est cette porosité, entretenue depuis le Troisième front maoïste jusqu’aux laboratoires de l’UESTC, en passant par les stages proposés par Chengdu 404, qui rend la ville difficile à cerner pour les chancelleries étrangères : elle n’est ni purement civile, ni ouvertement militaire, elle fonctionnant à la lisière des deux mondes.

Cette ambiguïté constitutive pourrait toutefois se heurter, dans les années à venir, à une contrainte plus prosaïque : l’argent. Le ralentissement du financement cyber au niveau national, la préférence des investisseurs pour l’IA, et l’endettement chronique du Sichuan dessinent un scénario dans lequel Chengdu devra réinventer son positionnement, en misant, comme elle semble déjà le faire, sur la convergence « IA et sécurité » plutôt que sur la cybersécurité seule. 

Reste à savoir si cette stratégie suffira à maintenir son avantage concurrentiel en Chine. Ce que cette dynamique confirme, en tout cas, c’est que la cybersécurité offensive chinoise n’est plus seulement une affaire d’État centralisée : elle est devenue un marché, avec ses pôles de compétitivité, ses logiques d’investissement et ses arbitrages budgétaires — un marché que Pékin encadre, oriente et arme, sans toujours le contrôler entièrement.

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Texte intégral (921 mots)

Aujourd’hui, dimanche 4 octobre, se tiennent les élections présidentielles et législatives brésiliennes, dans un contexte géopolitique particulièrement tendu.

  • Lula avait remporté l’élection présidentielle de justesse en 2022 contre le président sortant Jair Bolsonaro.
  • Son mandat a été particulièrement mouvementé. 
  • Le 8 janvier 2023, une semaine après son investiture, une tentative de coup d’État des partisans de Bolsonaro, échoue à Brasília. En septembre 2025, Jair Bolsonaro a été condamné à 27 ans et 3 mois de prison (il est aujourd’hui assigné à résidence) et son fils aîné, Flávio, a été désigné pour lui succéder.
  • Le retour de Trump au pouvoir a d’ailleurs relancé l’extrême droite brésilienne et, depuis 2025, les relations entre les deux présidents oscillent entre pressions trumpistes, notamment sur le commerce, et accalmies temporaires.
  • La gauche a également beaucoup reculé dans la région depuis 2022, et le Brésil fait partie des derniers pays dirigés par un gouvernement progressiste.
  • Il s’agit d’un élément clef de l’élection d’aujourd’hui.

Durant la campagne, Lula a continué de défendre les sujets qui l’ont déjà mené au pouvoir : le développement économique, la lutte contre la faim, la pauvreté et la déforestation, avec une volonté affichée de mener une politique étrangère indépendante, souveraine.

  • À l’opposé, Flávio Bolsonaro reprend pour sa part les thématiques chères à son père et à son camp, telles que la lutte contre la criminalité et la corruption, ainsi que la libéralisation de l’économie. Il prône l’alignement sur les États-Unis de Donald Trump et s’appuie principalement sur le vote évangélique.
  • Un élément clef distingue toutefois ce cycle électoral de l’élection présidentielle de 2022 : l’importance accordée à la politique étrangère, qui était quasiment absente lors des précédents scrutins. 
  • Ainsi, le 25 juillet, Flávio Bolsonaro avait lancé sa campagne en présence du président argentin Javier Milei, puis avait diffusé un message vidéo du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou.
  • Flávio Bolsonaro bénéficie également du soutien de Donald Trump, tout comme son frère Eduardo, particulièrement bien introduit dans la sphère MAGA depuis 2018. 
  • Condamné pour entrave à la procédure judiciaire, Eduardo Bolsonaro vit aux États-Unis depuis 2025 où il a obtenu une résidence permanente. Il influence directement les différentes décisions de la présidence Trump à l’encontre du Brésil, comme la mise en place de droits de douane.
  • Le 28 mai, les États-Unis ont désigné les deux principaux cartels de narcotrafic brésiliens, le Comando Vermelho et le Primeiro Comando da Capital, comme des organisations terroristes. Selon plusieurs observateurs, cette décision laisse planer le doute sur une intervention équivalente à celle qui s’est produite au Venezuela en cas de victoire de Lula.
  • Ces décisions ont conduit Brasília à une extrême prudence vis-à-vis de Washington, comme en témoigne le refus de délivrer des visas à Riley Barnes et Samuel Samson, deux diplomates américains qui devaient rencontrer plusieurs officiels brésiliens au mois de juillet 2026. Selon le Brésil, cette visite visait à remettre en question le système électoral.

Ces dernières semaines, les soupçons d’ingérence américaine dans la campagne présidentielle se sont amplifiés.

  • Le 30 septembre, les médias brésiliens ont révélé que l’ABIN (les services de renseignement brésiliens) avait informé une délégation franco-allemande en visite sur place que les États-Unis et la Russie tentaient d’interférer dans les élections brésiliennes.
  • Le 24 septembre, le Parti des travailleurs de Lula a indiqué que Meta avait bloqué le compte Facebook de Lula et empêché les comptes de campagne du parti de diffuser du contenu politique. Selon Meta, cette mesure serait due à la violation des règles de ces plateformes par les comptes concernés.

Comme lors du scrutin de 2022, les résultats devraient être extrêmement serrés entre les deux favoris.

  • Le dernier sondage publié par Datafolha donne Lula à 40 % au premier tour, contre 36 % pour Flávio Bolsonaro. 
  • Flávio Bolsonaro semble avoir créé une dynamique positive et a de réelles chances de remporter le scrutin au deuxième tour, surtout si celui-ci se transforme en référendum anti-Lula. 
  • Le chiffre à surveiller ce dimanche est l’écart entre Lula et Flávio. Une avance de 5 points ou plus pour Lula lui donnerait de chances de l’emporter, tandis qu’une avance de 3 points ou moins ferait pencher la balance en faveur de Flávio pour le second tour. 

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Texte intégral (7695 mots)

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Les Brésiliens vont voter ce dimanche, 4 octobre puis, si aucun candidat ne l’emporte, dans trois semaines pour un second tour qui deviendra forcément décisif. Ce scrutin s’annonce particulièrement serré : 45,1 % pour Lula, 40,6 % pour Flávio Bolsonaro au premier tour, selon notre sondage réalisé pour Le Grand Continent 29. Le second tour paraît encore plus incertain : 50,4 % pour Lula contre 49,6 % pour Bolsonaro. L’écart de 0,8 point dans le duel testé, bien en deçà des marges d’erreur, dessine bien un scrutin particulièrement indécis entre le président sortant et le fils de l’ancien président du Brésil 30. 

Pour commencer, quelques éléments sur les principaux protagonistes. Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, est de très loin le mieux identifié d’entre eux. C’est, on le sait, une figure historique de la gauche brésilienne. Ancien ouvrier métallurgiste et dirigeant syndical, il a présidé le pays de 2003 à 2010, avant de revenir au pouvoir en 2023. Candidat du Parti des travailleurs, il défend le rôle central de l’État dans la réduction des inégalités et le développement économique. Son programme met en avant la revalorisation du salaire minimum, les services publics, l’investissement dans les infrastructures et une politique industrielle volontariste. Il propose également une réduction de la durée hebdomadaire du travail à quarante heures et poursuit l’objectif d’une transition écologique.

Face à Lula, le nom de Bolsonaro sera à nouveau présent dans la compétition, mais il ne désigne pas le même candidat qu’en 2022. Il s’agit cette fois de Flávio Bolsonaro, sénateur de Rio de Janeiro et fils aîné de Jair Bolsonaro, l’ancien président, inéligible. Candidat du Parti libéral, Flávio Bolsonaro se situe dans le prolongement politique et idéologique de son père. Son programme associe la réduction des dépenses publiques et des prélèvements à un durcissement de la politique pénale : renforcement des prisons de haute sécurité, lutte contre les organisations criminelles et restrictions aux aménagements de peine pour les crimes les plus graves. Sur les questions de société, il s’oppose à l’élargissement du droit à l’avortement et revendique la défense des valeurs chrétiennes. Le nom de son parti ne suffit donc pas à le situer pour un lecteur français : son offre combine, en réalité, libéralisme économique, conservatisme moral et renforcement de la répression pénale.

Les autres candidatures proposées dans le sondage sont mesurées à des niveaux très inférieurs et ne sont aucunement en mesure de se qualifier pour le second tour. Avec 4,9 % des intentions de vote, Augusto Cury semble devoir être le premier des « petits candidats ». Psychiatre et écrivain, candidat d’Avante, il présente sa participation au scrutin comme une réponse à la polarisation, ce qui est déjà révélateur des profondes tensions qui caractérisent la société brésilienne. La santé mentale et l’éducation émotionnelle occupent une place particulière dans son programme, aux côtés de l’entrepreneuriat et de l’équilibre budgétaire. Ce discours le distingue nettement de toutes les autres candidatures

Renan Santos, mesuré à 4,0 %, est l’un des cofondateurs du Mouvement Brésil libre, connu notamment pour sa participation aux mobilisations contre l’ancienne présidente de gauche Dilma Rousseff. Candidat du parti Missão, il défend une offre autonome très à droite. Son programme prévoit notamment des prisons de très haute sécurité inspirées du modèle salvadorien et le remplacement de Bolsa Família – le programme emblématique d’aide aux familles modestes mis en place lors de la première présidence de Lula – par un dispositif de travail rémunéré au service de la collectivité. Enfin, Ronaldo Caiado, à 3,8 %, et Romeu Zema, à 1,4 %, mettent pour leur part en avant une expérience de gouvernement à la tête d’un État fédéré. Médecin et ancien gouverneur de Goiás, Caiado est candidat du PSD (Parti social-démocratique), une formation de centre droit, dont le nom ne correspond pas à la social-démocratie européenne. Il insiste sur la sécurité, la lutte contre les ressources financières du crime organisé et la nécessité de développer les infrastructures du pays, avec une place importante accordée à l’agriculture. Entrepreneur et ancien gouverneur du Minas Gerais, Zema représente, quant à lui, le parti Novo, de droite libérale. Son programme défend les privatisations, la réduction des dépenses publiques et une plus grande souplesse de la réglementation du travail. Ces deux candidatures sont donc orientées à droite et bien qu’elles partagent certains thèmes avec Flávio Bolsonaro, ne se confondent ni par leur parcours ni par leurs propositions avec le fils de l’ancien président.

Comprendre la demande électorale par les systèmes de valeurs

La concentration des intentions de vote sur Lula et Flávio Bolsonaro est très forte dans le scénario du premier tour : ils réunissent à eux deux 85,7 % des choix exprimés. Et dans le duel du second tour, les intentions de vote déclarées se répartissent presque à égalité entre les deux candidats. Comment comprendre cette quasi-parité dans une société que l’on décrit comme fortement polarisée ? Quels groupes se retrouvent derrière chacun des deux candidats ? Quels sont les facteurs qui expliquent les deux coalitions électorales qui vont se manifester dans les urnes dimanche ? 

Pour tenter d’y répondre, nous nous appuyons sur une étude de Cluster17, réalisée du 15 janvier au 17 mai 2026 auprès de 3 546 personnes, et consacrée à la construction d’une typologie de l’électorat brésilien. Cette étude permet d’identifier les grands systèmes de valeurs et les groupes qui les portent. On verra ainsi qu’elle permet de mieux comprendre la manière dont se structurent les deux grands camps qui organisent l’électorat brésilien. 

Les positions des individus sur les grandes divisions qui traversent une société constituent en effet l’un des facteurs les plus déterminants de leurs choix politiques. Les opinions sur des sujets aussi clivants que les droits des femmes et des minorités sexuelles, la religion, la sécurité, les aides sociales, la répartition des richesses, le rôle de l’État, l’environnement ou encore le fonctionnement des institutions sont fortement associées aux préférences électorales. Surtout, elles sont relativement stables à moyen terme. Au cours d’une campagne électorale, on passe rarement d’une opposition ferme à l’avortement à sa pleine acceptation, pas plus que d’une position très favorable à la redistribution à des positions anti-assistance sur le plan économique. Ces attitudes s’inscrivent dans des systèmes d’opinions plus larges, eux-mêmes associés à des identités sociales et culturelles caractérisées par une forte inertie. 

Partant de ce principe, la méthode mise en œuvre dans cette étude vise à repérer les grands clivages qui divisent la société brésilienne, puis à positionner les individus par rapport à ceux-ci. Pour ce faire, un test composé de 30 propositions a été réalisé auprès d’un échantillon représentatif de 3 546 électeurs brésiliens. Ces propositions ont été sélectionnées pour leur capacité à générer des divisions significatives et pour couvrir les principaux enjeux susceptibles de structurer la société, tels que les mœurs, la religion, la sécurité, l’autorité, la redistribution, le libéralisme économique, l’environnement, l’Amazonie, les peuples autochtones, les institutions ou encore la politique étrangère 31.

Le traitement statistique de ces réponses permet d’identifier des groupes d’individus, appelés « clusters », qui partagent un même système d’opinions, ou, si l’on préfère, une même configuration attitudinale. Cette sensibilité politico-idéologique commune ne signifie pas que tous les membres d’un cluster pensent exactement la même chose, mais que leurs réponses s’organisent selon des logiques suffisamment proches pour qu’ils se distinguent des autres groupes. À partir de ces systèmes de valeurs, il devient alors possible de comprendre pourquoi certains segments se dirigent massivement vers une même offre politique, mais aussi d’identifier les zones de concurrence entre les candidats et la constitution des coalitions électorales.

Cette dernière dimension est essentielle. Aucun électorat n’est homogène, que ce soit sur le plan sociologique ou politique. Réunir plusieurs dizaines de millions d’électeurs suppose de rassembler des groupes qui partagent certaines préférences fondamentales, mais qui peuvent diverger fortement sur d’autres sujets. L’approche par clusters permet précisément d’identifier ce qui tient une coalition électorale ensemble, mais également les tensions qui la traversent et les groupes susceptibles de s’en éloigner si certaines thématiques et certains enjeux devenaient centraux au cours de la campagne.

Une démocratie multipartite structurée par une forte bipolarisation présidentielle

Pour comprendre la structure actuelle de l’électorat brésilien, il faut la replacer dans le contexte de la fin de la dictature militaire. La transition démocratique de 1985, puis l’adoption de la Constitution de 1988, ont rétabli les libertés politiques et civiles, consacré de nouveaux droits sociaux et posé les bases institutionnelles de la « Nouvelle République ».

Le système issu de ce processus ne saurait être décrit comme parfaitement bipartite, même si l’élection présidentielle se présente généralement comme un duel entre deux candidatures largement dominantes. Le Brésil se caractérise en réalité par une très forte fragmentation partisane et par la nécessité de constituer de larges coalitions parlementaires. Mais cette fragmentation du système partisan coexiste avec une compétition présidentielle beaucoup plus concentrée autour de deux forces politiques majeures. De 1994 à 2014, les candidats du Parti des travailleurs (PT) et du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) ont obtenu entre 70 % et 90 % des suffrages exprimés lors de l’élection présidentielle, alors que la compétition législative restait largement fragmentée.

Cette bipolarisation s’est progressivement chargée d’un contenu social et territorial de plus en plus affirmé. Les travaux d’Amory Gethin et Marc Morgan montrent notamment la transformation du PT après l’élection de Lula en 2002 et son arrivée au pouvoir en 2003 : initialement davantage soutenu par des populations jeunes, diplômées et relativement favorisées du sud du pays, le parti a progressivement renforcé son implantation auprès des catégories populaires, moins diplômées et dans le Nordeste, à mesure que les politiques redistributives des gouvernements Lula, dont le programme Bolsa Família, structuraient un nouveau clivage électoral 32. 

L’élection de 2018 bouleverse l’autre moitié du système. Le PSDB cesse d’être le principal adversaire du PT, tandis que Jair Bolsonaro organise et rassemble une nouvelle coalition de droite. Les travaux portant sur les programmes des candidats identifient d’ailleurs une forte augmentation de la polarisation idéologique cette année-là 33. Cette recomposition politique reflète et accompagne des transformations profondes de la société brésilienne.

La première est religieuse. Le Brésil reste majoritairement catholique, mais beaucoup moins qu’auparavant. Entre 2010 et 2022, la proportion de catholiques est ainsi passée de 65,1 % à 56,7 %, tandis que celle des évangéliques progressait de 21,6 % à 26,9 %. Dans le même temps, la part des personnes sans religion a elle aussi légèrement augmenté, passant de 7,9 % à 9,3 % 34.

Le Brésil connaît donc simultanément une progression de l’évangélisme et une légère sécularisation. La relation entre pratique religieuse et comportement électoral est devenue particulièrement visible depuis 2018 : plusieurs études mettent en évidence un soutien plus important à Bolsonaro parmi les électeurs évangéliques, un peu à la manière de ce qu’on observe aux États-Unis en faveur de Donald Trump, ainsi que le rôle de la fréquentation des lieux de culte et des prises de position des responsables religieux dans la mobilisation électorale 35.

Ces transformations religieuses se sont produites parallèlement à d’importants bouleversements sociaux. Dans les années 2000 et au début des années 2010, le Brésil a connu une forte réduction de la pauvreté, une hausse des revenus et une importante mobilité sociale. Selon la Banque mondiale, le coefficient de Gini est passé d’environ 0,58 à 0,53 entre 2001 et 2013 36, tandis que des dizaines de millions de Brésiliens amélioraient leur situation économique 37. Ces progrès n’ont cependant pas effacé les très fortes inégalités qui caractérisent historiquement le pays. Le Brésil est donc aujourd’hui à la fois plus urbain, plus divers sur le plan religieux et socialement transformé, mais il demeure profondément inégalitaire.

Un macro clivage attitudinal qui ordonne la société brésilienne autour des questions d’ordre moral, d’autorité, de sécurité et de redistribution des richesses

L’analyse statistique des positions des Brésiliens sur les 30 mesures testées permet de dégager cinq principaux axes de division. Toutefois, leur importance respective est très inégale. Dans la décomposition retenue, le premier axe représente à lui seul 74 % de la contribution totale, contre 11 % pour le deuxième, 7 % pour le troisième, 5 % pour le quatrième et 3 % pour le cinquième. Autrement dit, un même axe structure une grande partie des attitudes : des questions aussi différentes que les mœurs, l’autorité, l’économie ou le rapport aux institutions tendent à s’aligner pour produire une seule et même ligne de fracture au sein de la société, elle-même composée d’une pluralité d’enjeux clivants superposés.

D’un côté de l’espace dessiné par cet axe clivant se trouvent les individus favorables aux droits des minorités sexuelles, à une intervention importante de l’État dans l’économie, à la redistribution des richesses, au renforcement de certaines institutions démocratiques, à la protection de l’Amazonie et des terres autochtones, ainsi qu’à un rapprochement avec les BRICS. À l’autre extrémité se concentrent au contraire le conservatisme moral, la défense de l’autorité et de prérogatives policières accrues, le droit de porter des armes, les privatisations, la réduction du nombre de fonctionnaires, la limitation des prestations sociales et une orientation internationale davantage tournée vers les États-Unis.

Le résultat est frappant : au Brésil, les grandes divisions économiques, culturelles, sécuritaires et institutionnelles tendent à se superposer sur un même axe. Les conséquences politiques sont spectaculaires. Cette organisation produit en effet deux ensembles presque parfaitement équilibrés numériquement et puissamment opposés. Les neuf clusters situés à gauche du premier axe de clivage regroupent environ 51 % des individus, et les sept situés à droite environ 49 %.

Au total, seize clusters se répartissent presque parfaitement le long de cette ligne de fracture. À une extrémité se trouvent les Sociaux-Progressistes, les Éco-Solidaires et les Libertaires, qui rassemblent les segments les plus progressistes, les plus sécularisés et les plus favorables à la redistribution, aux droits des minorités et à la protection de l’Amazonie. À l’autre pôle, les Traditionalistes et les Autoritaires concentrent les attitudes les plus conservatrices en matière de mœurs, les plus sécuritaires et les plus favorables au libéralisme économique. Entre les deux se déploient des profils plus intermédiaires, souvent plus distants à l’égard de la politique, plus défiants envers les institutions ou traversés par des systèmes de valeurs plus composites. Il est intéressant de constater que ces derniers clusters se trouvent à gauche de la médiane sur l’axe principal des clivages. Alors que dans d’autres pays étudiés, les groupes « dégagistes » et dépolitisés penchent plus du côté de l’autoritarisme et du conservatisme social, le cas brésilien montre plus de nuances, avec notamment deux clusters, les Défiants et les Modérés, qui se situent plutôt du côté progressiste, bien que, comme nous le verrons, cela ne garantisse pas mécaniquement qu’ils votent pour le PT.

La taille des clusters confirme également le caractère fortement polarisé de la société brésilienne. Les groupes situés aux deux extrémités de l’axe sont ainsi les plus nombreux : les sociaux-progressistes représentent à eux seuls 9 % de la population, tandis que les traditionalistes et les autoritaires en regroupent respectivement 9 % et 10 %. À l’extrémité progressiste, les sociaux-progressistes, éco-solidaires et libertaires réunissent ainsi 21 % des individus ; à l’autre bout de l’axe, les libéraux, traditionalistes et autoritaires en représentent 26 %. Entre ces deux pôles qui réunissent près de la moitié de l’électorat, la plupart des clusters pèsent entre 4 % et 7 %, ce qui dessine moins un espace éclaté en petites sensibilités qu’une société organisée autour de deux pôles puissants qui tendent à attirer dans leur orbite électorale des groupes plus incertains et/ou plus modérés.

Cette forte superposition des enjeux clivants constitue une caractéristique importante du Brésil qui ne se retrouve pas dans la plupart des sociétés étudiées jusqu’à présent. Dans beaucoup de démocraties, les transformations récentes ont au contraire favorisé la dissociation progressive du conflit économique et du conflit culturel, ou l’émergence d’autres axes de clivage autour de la relation aux « élites » et aux institutions. Dans notre enquête, le Brésil apparaît moins fragmenté idéologiquement et, pour cette raison, très fortement bipolarisé : être conservateur en matière de mœurs augmente fortement la probabilité d’être également libéral sur le plan économique, favorable aux armes et à une conception plus répressive de l’ordre public ; inversement, être progressiste sur le plan culturel est très souvent associé à une demande plus forte de redistribution, de protection des minorités et d’écologie. 

La question des terres autochtones et de l’environnement : un enjeu plus transversal

Un deuxième axe de clivage se dégage toutefois, apportant un peu de complexité à la structuration des attitudes et donc des orientations électorales.Cependant, ce second axe est nettement moins puissant, ce qui explique qu’il ne parvienne pas à contrarier l’ordonnancement de l’électorat brésilien.Il est notamment structuré par le rapport à l’Amazonie, aux populations autochtones et aux contraintes environnementales.L’interdiction de toute déforestation et l’extension des terres protégées pour les peuples autochtones comptent parmi les variables qui y contribuent le plus.Or, sur ces questions, la distinction entre gauche et droite devient sensiblement moins mécanique.Cette complexification ne concerne pas vraiment l’espace progressiste, qui se révèle globalement homogène sur ces enjeux.L’écologie tend globalement à unir la gauche. C’est surtout à droite qu’elle vient brouiller le grand système d’oppositions décrit précédemment.

Certains clusters situés dans l’espace conservateur se révèlent en effet très attachés à la protection de l’environnement. Les Éco-Libéraux, par exemple, allient un libéralisme économique marqué — 91 % d’entre eux sont favorables à la privatisation de Petrobras et 98 % à la baisse des impôts sur les bénéfices des entreprises — à une forte sensibilité écologique : 90 % souhaitent interdire toute déforestation en Amazonie et 64 % étendre les terres protégées pour les peuples autochtones. À l’inverse, les Restaurateurs, qui occupent eux aussi l’espace conservateur, se distinguent par une très forte opposition à ces mesures : seuls 6 % d’entre eux souhaitent interdire toute déforestation et aucun répondant de ce cluster ne se déclare favorable à l’extension des terres protégées pour les peuples autochtones. L’environnement constitue ainsi l’un des principaux facteurs de différenciation à l’intérieur même des grands blocs idéologiques. Il oppose moins mécaniquement la gauche et la droite que des sujets tels que les armes, les privatisations, le rapport à la police ou certaines questions morales. 

Une défiance politique largement partagée qui s’exprime différemment selon les institutions ciblées

Si la méthode de la clusterisation permet d’identifier les clivages, elle permet aussi logiquement d’identifier ce qui fait consensus. Alors que dans de nombreux pays occidentaux, nous observons un clivage important concernant le rapport aux élus et aux institutions, avec d’un côté les partisans de la rupture et de la défiance, et de l’autre les électeurs sensibles à la continuité et à l’ordre institutionnel, la société brésilienne se distingue par un niveau de défiance généralisé à l’égard du personnel politique. En effet, 90 % des répondants approuvent l’idée de verser aux parlementaires le salaire moyen d’un travailleur brésilien. Cette proposition est majoritaire dans chacun des seize groupes et dépasse même 90 % dans une grande partie d’entre eux. De même, 75 % des Brésiliens souhaitent donner aux électeurs la possibilité de révoquer un élu par référendum. Il existe donc un registre anti-élites ou de défiance politique qui déborde largement la division classique gauche-droite et qui tend à faire consensus dans le pays.

Mais ce consensus cesse dès lors que l’on passe du jugement porté sur la classe politique en général à l’analyse d’institutions devenues elles-mêmes objets de confrontation politique. C’est particulièrement frappant pour la Cour suprême. Alors que 56 % des répondants souhaitent renforcer ses pouvoirs pour protéger la démocratie, cette proportion atteint 92 % chez les sociaux-progressistes, 82 % chez les éco-solidaires et les libertaires, et 98 % chez les révoltés. Elle chute à 19 % chez les conservateurs, 17 % chez les anti-assistanat, 13 % chez les libéraux et 0 % chez les restaurateurs et les autoritaires, soit un niveau très bas au sein des groupes les plus conservateurs.

La défiance envers les élites est donc un sentiment assez transversal. En revanche, le rapport aux institutions qui organisent et arbitrent le conflit politique est fortement polarisé.

Le genre, l’âge et la religion structurent en partie les univers de valeurs

Les systèmes de valeurs ne sont pas indépendants des caractéristiques sociales des individus. Ils ont tendance à s’inscrire dans des univers sociologiques délimités. Le genre, le niveau de diplôme, l’appartenance et la pratique religieuses contribuent à augmenter les probabilités d’avoir incorporé certains systèmes de valeurs et, plus globalement, de se situer sur l’un des versants du clivage macro-attitudinal qui structure la société brésilienne.

La répartition des hommes et des femmes au sein des clusters fait ainsi apparaître un écart de genre assez net, même s’il n’est pas parfaitement linéaire. À l’extrémité progressiste de l’espace, les groupes les plus féminisés sont les Sociaux-Conservateurs (69 % de femmes), les Humanistes (68 %) et les Révoltés (67 %). Les sociaux-progressistes et les éco-solidaires sont eux aussi majoritairement féminins, avec respectivement 59 % et 57 % de femmes. À mesure que l’on se déplace vers le pôle conservateur, la composition devient au contraire beaucoup plus masculine : les hommes représentent 61 % des anti-assistanat et des traditionalistes, 62 % des restaurateurs, 64 % des autoritaires et jusqu’à 76 % des libéraux.

Ce résultat s’inscrit dans ce que la littérature comparative qualifie de « modern gender gap ». Alors que les femmes étaient historiquement plus conservatrices que les hommes dans les démocraties occidentales, ce différentiel s’est progressivement inversé dans de nombreux pays : les femmes se situent aujourd’hui plus fréquemment à gauche et adoptent des positions plus progressistes sur un certain nombre d’enjeux culturels et sociaux. Les travaux de Ronald Inglehart et Pippa Norris relient notamment cette évolution aux transformations générationnelles, à la hausse du niveau d’éducation, à l’augmentation de l’autonomie féminine et à l’évolution des normes relatives au genre. Toutefois, les recherches les plus récentes incitent à ne pas en faire une loi universelle, l’écart variant fortement selon les pays et les générations, même s’il est aujourd’hui observable dans une grande partie des démocraties étudiées. 

Le Brésil suit cette tendance. Lors de l’élection de 2018, Matthew Layton, Amy Erica Smith, Mason Moseley et Mollie Cohen avaient déjà établi que, pour des caractéristiques comparables, les femmes étaient moins susceptibles que les hommes de voter pour Jair Bolsonaro. Leur analyse faisait du genre, avec l’appartenance ethnique et la religion, l’une des dimensions particulièrement saillantes lors de cette élection. Des travaux portant sur le scrutin de 2022 confirmaient cet écart dans le choix entre Lula et Bolsonaro, et montraient qu’il était largement associé aux différences d’orientation idéologique et d’attitudes envers le féminisme 38.

La religion est l’une des dimensions sociologiques les plus fortement associées à la structuration des clusters. Mais dans un pays où les « sans religion » sont très peu nombreux, l’appartenance au catholicisme ne suffit pas à créer une ligne de fracture nette. Les catholiques sont en effet présents dans des univers de valeurs très différents : ils représentent 89 % des Humanistes, mais également 65 % des Traditionalistes, deux groupes positionnés sur les versants opposés du grand clivage brésilien. Le cas des humanistes est particulièrement révélateur : très majoritairement catholiques et pratiquants, ils se distinguent pourtant par des positions ouvertes sur plusieurs questions de société. En effet, 94 % d’entre eux soutiennent l’adoption par les couples de même sexe et 92 % s’opposent à l’interdiction des changements de sexe. L’appartenance catholique transcende en partie la frontière entre progressisme et conservatisme. 

Le niveau de pratique religieuse semble en revanche beaucoup plus étroitement associé aux univers de valeurs. À l’extrémité progressiste, seuls 11 % des sociaux-progressistes, 19 % des libertaires et 22 % des éco-solidaires et des révoltés se déclarent croyants et pratiquants. À l’autre extrémité du spectre, cette proportion atteint 54 % chez les conservateurs, 55 % chez les restaurateurs, 69 % chez les traditionalistes et 51 % chez les autoritaires. Sur la base d’un tel constat, il semble plausible de considérer que les évangéliques et les catholiques conservateurs sont à la fois plus exposés à l’influence directe de leurs églises et entretiennent un rapport plus intense à la foi. Quant à la non-croyance, elle présente d’abord une dimension générationnelle : au Brésil comme dans de nombreux autres pays, les générations les plus jeunes sont davantage exposées au processus de sécularisation et à l’éloignement des institutions religieuses. Les travaux consacrés au Brésil montrent par ailleurs une association étroite entre sécularisation et attitudes plus libérales sur les questions morales et sociales. Une enquête récente menée auprès de jeunes adultes brésiliens révèle notamment des positions plus libérales chez les non-croyants concernant la sexualité et l’intimité. Cette dynamique s’inscrit dans un phénomène plus large souvent interprété comme un effet de renouvellement générationnel : la diminution de la religiosité s’accompagne, sans la déterminer mécaniquement, d’une diffusion accrue des valeurs d’autonomie individuelle et de tolérance à l’égard des modes de vie. Dans notre typologie, cette relation entre sécularisation et libéralisme culturel apparaît particulièrement nette : les non-croyants représentent 56 % des sociaux-progressistes et 55 % des libertaires, contre seulement 6 % des conservateurs et des restaurateurs, aucun traditionaliste et 10 % des autoritaires.

L’évangélisme dessine une fracture encore plus marquée. Les évangéliques ne représentent que 7 % des sociaux-progressistes, 8 % des éco-solidaires et 9 % des libertaires, alors qu’ils atteignent 43 % des conservateurs et surtout 58 % des restaurateurs. L’opposition gauche/droite ne se limite donc pas uniquement, ni même principalement, à celle entre croyants et non-croyants ; elle tient davantage à l’intensité de la pratique religieuse et à la nature de l’univers religieux (catholiques et évangéliques) auquel les individus appartiennent.

Les travaux d’Amy Erica Smith et de Taylor Boas montrent qu’en Amérique latine, les électeurs évangéliques ont longtemps pu soutenir des forces de gauche, notamment en raison de leur ancrage dans les classes populaires. C’est en particulier la montée en puissance des « guerres culturelles » autour de l’avortement, de la famille, des droits LGBT et de la « théorie du genre » qui a progressivement fait évoluer une part importante de cet électorat vers les forces conservatrices 39. La montée en puissance des enjeux culturels semble donc avoir produit, au Brésil comme dans nombre de pays européens et aux États-Unis, un basculement d’une fraction des catégories populaires en faveur des partis conservateurs.

Le scrutin de 2018 marque à cet égard un tournant important. Selon l’analyse de Layton, Smith, Moseley et Cohen, dans leur modèle prenant en compte les caractéristiques sociodémographiques, l’appartenance évangélique était associée, en 2018, à une probabilité de voter pour Jair Bolsonaro au second tour supérieure de 36 points à celle des personnes sans religion 40.

L’âge semble également participer à la polarisation des valeurs, même si c’est de manière moins nette que le genre ou la religion. En moyenne, les moins de 35 ans sont davantage présents du côté progressiste, mais les écarts entre les premiers clusters restent relativement limités et la relation n’est pas linéaire. La surreprésentation des plus de 50 ans est en revanche beaucoup plus nette à droite : ils constituent 55 % des conservateurs, 70 % des éco-libéraux, 72 % des restaurateurs, 74 % des traditionalistes et 67 % des autoritaires, contre 52 % en moyenne. On observe donc, au Brésil comme dans la plupart des démocraties, une corrélation entre l’âge et l’orientation politique, avec une surreprésentation des personnes âgées dans les groupes les plus conservateurs.

Des systèmes de valeurs aux choix électoraux

Les univers de valeurs décrits jusqu’ici se retrouvent dans les choix électoraux. Les électorats de Lula et de Bolsonaro se répartissent très nettement selon l’axe de clivage principal que nous avons identifié précédemment. Dans les souvenirs du premier tour de l’élection présidentielle de 2022, le vote déclaré pour Lula représente entre 79 % et 96 % des choix dans les sept groupes les plus nettement situés sur le versant progressiste du clivage, des sociaux-progressistes aux défiants. Celui pour Jair Bolsonaro atteint, à l’inverse, entre 83 % et 98 % dans les sept clusters allant des conservateurs aux autoritaires. 

Les positions sur les deux versants de ce clivage macro sont ainsi puissamment corrélées aux orientations électorales. Parmi les six clusters les plus nettement situés à gauche de cet axe principal, seuls les humanistes comptent une proportion un peu significative d’électeurs de Jair Bolsonaro : 20 %, contre 0 % à 4 % dans la plupart des groupes situés sur le même versant du clivage. S’agissant d’un groupe à la fois très croyant et pratiquant, cette spécificité (au demeurant relative) illustre le rôle spécifique de la religiosité : elle peut rapprocher d’une offre électorale conservatrice certains individus qui, sur une partie importante des autres dimensions, restent situés à gauche de l’espace des valeurs.

Les clusters de l’espace central présentent logiquement des choix moins uniformes. Dans les souvenirs du premier tour de 2022, le vote pour Lula représente 79 % chez les Défiants, mais seulement 42 % chez les Modérés et 51 % chez les Réfractaires, contre respectivement 6 %, 30 % et 39 % pour Jair Bolsonaro. La relation entre valeurs et vote n’est donc pas identique dans ces trois groupes. Leur position intermédiaire sur l’axe ne signifie pas qu’ils se reconnaissent dans une offre partisane centriste ou qu’ils se situent tous à égale distance des deux candidats. 

L’enjeu du premier tour, mais peut-être encore plus du second, repose donc sur la capacité des deux protagonistes à mobiliser la quasi-intégralité de leur espace idéologique tout en pénétrant le plus possible les trois groupes qui paraissent ouverts et donc susceptibles de basculer d’un côté ou de l’autre.

La comparaison du vote de 2022 avec les intentions de vote de septembre 2026 permet ensuite de comparer la place des candidats dans les différents univers de valeurs. 

Le scénario du premier tour testé en septembre 2026 confirme d’abord la solidité du noyau électoral de Lula. Dans les cinq clusters les plus progressistes, il recueille encore entre 85 % et 93 % des intentions de vote, des niveaux proches de ceux de 2022. Le contraste est, en revanche, beaucoup plus net et problématique pour le candidat du PT à la périphérie de ce bloc : Lula reste majoritaire chez les humanistes et les défiants, mais ne recueille plus que 15 % environ chez les modérés et les réfractaires. Dans ces groupes intermédiaires, les intentions de vote se dispersent davantage entre Flávio Bolsonaro et plusieurs candidatures alternatives, notamment celles de Renan Santos, Ronaldo Caiado et Augusto Cury.

Du côté conservateur, Flávio Bolsonaro bénéficie également d’un socle très solide. En septembre, il recueille entre deux tiers et la quasi-totalité des intentions de vote dans les sept groupes situés à droite de l’espace des valeurs. Cette implantation recoupe largement celle de Jair Bolsonaro en 2022, sans la reproduire exactement : le fils apparaît moins dominant que le père dans plusieurs groupes libéraux ou hostiles à « l’assistanat », mais il est davantage soutenu chez les Restaurateurs.

Son électorat déborde cependant ce noyau conservateur. Flávio Bolsonaro rassemble environ la moitié des modérés et des réfractaires, ainsi qu’une part non négligeable des humanistes et des défiants. Ces comparaisons entre le vote de 2022 et les intentions de vote de septembre 2026 montrent que les groupes intermédiaires, auxquels s’ajoutent les humanistes, constituent les principaux espaces où l’affrontement entre les deux blocs reste le plus ouvert.

Le scénario du second tour accentue encore la concentration des choix au sein des deux pôles de l’espace électoral. Dans le sondage de septembre, Lula recueille entre 96 % et 100 % des intentions de vote dans les cinq groupes les plus progressistes, tandis que Flávio Bolsonaro atteint 100 % chez les conservateurs, les éco-libéraux, les anti-assistanat, les restaurateurs, les libéraux, les traditionalistes et les autoritaires. Douze groupes de valeurs sur seize présentent ainsi des intentions de vote presque unanimement orientées vers l’un des deux candidats. Cette association, qui ne repose sur aucune variable électorale, souligne la force du lien entre systèmes de valeurs et choix déclarés. 

Les choix se révèlent relativement partagés dans quatre groupes qui se trouvent ainsi plus disputés et devraient pour cette raison constituer les arbitres de l’élection. Lula recueille 63 % des intentions de vote chez les humanistes et 75 % chez les défiants. Flávio Bolsonaro atteint, pour sa part, 75 % chez les Modérés et 81 % chez les Réfractaires. Le degré d’ouverture de ces groupes est ainsi en réalité très limité, mais c’est dans cet interstice que le scrutin pourrait se jouer.

On peut compléter cette lecture par clusters en regardant les préférences au second tour selon le candidat choisi au premier.

Parmi les personnes ayant choisi Augusto Cury au premier tour, 57 % déclarent préférer Lula dans le duel testé, et 43 % Flávio Bolsonaro. Les soutiens de Renan Santos et de Ronaldo Caiado s’orientent davantage vers Flávio Bolsonaro, respectivement à 70 % et 75 %, ce qui est cohérent avec l’orientation de ces candidats.

Le principal enseignement de notre étude est de montrer que l’affrontement entre les deux principales offres politiques brésiliennes repose sur des logiques sociales et culturelles très profondes et puissantes. La polarisation électorale n’est donc pas uniquement, ni même principalement, le produit de la confrontation entre deux personnalités ou deux appareils politiques, même si ceux-ci y participent par les thématiques qu’ils mettent en avant. Elle s’enracine en réalité dans des systèmes de valeurs cohérents, associés à des univers sociaux distincts. Les positions sur les mœurs, l’autorité, la sécurité et la redistribution ont tendance à se superposer, produisant une polarisation intense qui se traduit par une répartition des choix électoraux.

Dans le même temps, deux grands blocs ne signifient pas deux électorats parfaitement homogènes. La religion, le rapport à l’environnement ou la place de l’État distinguent également les groupes à l’intérieur de chaque ensemble. Les humanistes rappellent par exemple qu’une pratique catholique intense peut coexister avec des positions ouvertes sur les questions de société. Les Éco-Libéraux montrent qu’un soutien aux privatisations peut aller de pair avec la protection de l’Amazonie. Une position intermédiaire dans l’espace des valeurs ne fait pas automatiquement de l’électeur un partisan du centre, surtout dans un contexte où la logique du vote utile incite de nombreux électeurs à choisir entre les deux candidats en lice pour la victoire finale.

La force des appartenances et des valeurs joue ainsi un rôle particulièrement décisif dans cette société polarisée qu’est le Brésil de 2026, l’une des plus polarisées que nous ayons étudié, comme le révèle la quasi-parfaite homogénéité électorale de 12 des 16 clusters, ainsi que le caractère faiblement ouvert des 4 clusters les moins polarisés. Mais l’élection se jouera précisément dans ces quatre groupes du milieu, ceux qui sont les moins positionnés sur le grand clivage macro-attitudinal qui divise le pays.

L’article Entre Lula et Bolsonaro le Brésil est nettement divisé en deux est apparu en premier sur Le Grand Continent.

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